UN NOVATEUR
J'ai reçu la visite d'un personnage étrange et admirable. A peine entré dans mon cabinet de travail et installé au creux du fauteuil que je lui avais avancé près de ma table :
— Sachez d'abord, me dit-il, que je ne suis, et je m'en vante, qu'un homme d'affaires, c'est-à-dire, un homme pour qui n'existe et ne peut exister au monde d'autre valeur que l'argent; en un mot, un homme du vingtième siècle... et que, cependant, je m'occupe d'art. Oh ! rassurez-vous, je ne suis ni peintre ni écrivain, bien qu'après tout je ne voie pas qui m'en empêcherait, s'il me plaisait de l'être... chacun sait que cela n'est point difficile...
Non, je suis simplement entrepreneur en œuvres d'art, peinture, sculpture, littérature, et je vais créer une salle d'exposition permanente à laquelle je ne tarderai pas à adjoindre une maison d'édition... quelque chose de vaste, de nouveau, de très nouveau... je vois grand... j'ai toujours vu grand, même quand j'étais encore tout petit... il faut voir grand aujourd'hui si Ton veut réussir ! Regardez-moi en face... ai-je, oui ou non, la tête d'un homme qui veut réussir ?
Il s'était levé d'un bond; il se rassit.
— Ecoutez. J'ai suivi de très près, depuis plusieurs années, l'évolution du goût public en matière d'art et de littérature, et je me suis rendu compte que le succès et, par suite, la valeur marchande d'un tableau ou d'un livre, à plus forte raison d'une piècv de théâtre — mais nous n'aborderons pas à présent ce sujet, sur lequel, il y a trop à dire — a de moins en moins de rapport avec sa valeur intrinsèque, sa valeur artistique, en employant ce mot dans le sens où on l'a employé jusqu'à ce jour
ÊTS DU TEMPS PRESENT
et où quelques esprits rétrogrades persistent à l'employer ! Le mot art était autrefois synonyme de perfection, de beauté, de vérité idéale, etc., etc., et l'on ne tenait pour un artiste que celui qui possédait à fond toute la science de son métier et qui l'avait péremptoirement prouvé; ce qui fait que l'art n'était le privilège que d'une élite, d'une minorité, d'une aristocratie. Nous avons, heureusement, changé tout cela. A quoi servirait d'avoir renversé la Bastille, si tout le monde ne devait pas avoir du génie ?
« Donc, tout le monde a du génie et celui qui est le plus ignorant en a le plus : voilà un fait indéniable. En effet, ne sachant rien du métier de peintre ou d'écrivain, que naguère encore tant de braves gens passaient naïvement leur vie à apprendre pour ne pas arriver, d'ailleurs — ils en ont souvent convenu ! — à le savoir, il ne se peut que son originalité ne demeure entière, que sa personnalité ne conserve intacte sa fleur: c'est là l'important. Car, peindre comme les autres ont peint, écrire
corame les autres ont écrit, c'est-à-dire s'exprimer dans la langue conventionnelle que tous parient et entendent, cela n'en vaut vraiment pas la peine. Des générations sont nées qui ont pris enfin conscience d'elles-mêmes et de leurs droits ! Trop longtemps, l'artiste et l'écrivain ont vécu esclaves de règles absurdes autant qu'arbitraires, de principes étroits et rigoureux qui n'ont jamais servi qu'à entraver La libre expansion de leur individualité. Nous en avons assez ! Un pareil scandale a assez duré ! La démocratie organisée à subi assez d'opprobres!
« Donc, d'ici peu, je convierai le public et vos confrères à l'inauguration du premier Salon d'Art Libre et vous ne tarderez pas à recevoir les premiers ouvrages sortis de mes presses. Jamais l'on n'aura vu ni lu rien de pareil. Songez donc ! J'ai recueilli trois cents toiles dont il suffira que je vous dise, pour vous donner une idée de l'intérêt qu'elles présentent, que vingt d'entre elles sont dues au pinceau d'un aveugle-né, qui possède un sentiment
de la forme et de la couleur absolument prodigieux; que dix autres sont l'œuvre de goitreux authentiques ; cent autres, de divers dégénérés, étonnamment doués, des deux sexes; plusieurs, d'assassins toujours recherchés par la police, dont il m'est, par suite, impossible, à mon grand regret, de révéler les noms. Il va de soi que les travaux d'enfants sont les plus nombreux; vous remarquerez les études de nu d'une fillette hystérique de trois ans et les paysages d'un petit berger sourd-muet et hermaphrodite : ce sont de purs chefsd'œuvre. Il va de soi, aussi que chaque tableau sera accompagné de l'extrait de naissance de l'exposant ou d'un certificat du médecin qui Ta soigné ou de sa photographie, afin d'écarter toute possibilité de supercherie.
« Pour ce qui est des productions littéraires dont je deviens l'éditeur, la révélation ne sera pas moins sensationnelle.
Nous avions la littérature de primaires... je veux lancer la littérature d'illettrés. Donc, parmi les quelque cinquante ou-