PROPOS SUR LES BEAC
vrages de genres divers, roman, philosophie, histoire, poésie, que je vais publier, il n'en est pas un, pas un seul dont l'auteur ait été capable de décrocher son certificat de grammaire. Aussi, que tout cela est prime-sautier, vivant, savoureux ! Et puis, enfin, cela n'est pas écrit! ou plutôt cela est écrit par des gens qui ne savent pas écrire, qui ne savent pas plus ce que c'est que la grammaire que les peintres dont je vous parlais tout à l'heure ne savent ce que c'est que le dessin! J'ai découvert, par exemple, un vidangeur qui est bien le plus grand poète, actuellement vivant dan« l'univers, et un plongeur de chez Duval qui a composé un roman d'une originalité inouïe... Vous verrez... vous verrez..
« Maintenant, apprenez que j'ai derrièn moi, pour assurer le succès de mon entreprise, les amateurs d'art et de littérature les plus éclairés de Paris, et ,ui comité de gens du monde où figurent les noms lesplus reluisants de l'armoriai français.
« Comme on a tort de dire du mal des
TÉS DU TEMPS PRÉ SE M
gens du monde ! 11 n'y a qu'eux qui aient le courage d'aller de Pavant et de ne pas regarder de trop près à la qualité des choses pour lesquelles ils s'enthousiasment. Enfin, la nouveauté et l'audace du programme que je viens de vous soumettre m'a assuré la sympathie de tous les critiques artistiques et littéraires de qui l'opinion a quelque valeur et je me plais à espérer que je puis compter sur vous. Pius vous éreinterez mes artistes et mes écrivains, plus grande sera ma reconnaissance... le public a été si souvent déçu par les œuvres d'art que la critique portail aux nues qu'il ne croit plus qu'à la valeur de celles dont elle dit du mal...
— Et à quel genre de clientèle demandai-je, pensez-vous vous adresser ?
— Aux personnes dégoût, simplement.
Il en existe encore, et pius qu'on ne croit, en France. Toutefois, si le public français, toujours un peu timoré, vous le savez, ne marchait pas... eh bien! quelque pénible que ce puisse être pour moi, je me verrais forcé de me retourner du côté de l'Alle-
magne; là, du moins, je suis sûr d'avance d'être compris. Et voilà. Doutez-vous encore de mon succès ?
— Moins que jamais.
— Merci.
Il se leva et disparut.
LE SABOTEUR D'ART
C'est un type de formation récente. Il est le produit de l'esprit de révolte et d'orgueil, de l'individualisme exaspéré, de l'impatience de parvenir, de l'amour du bruit qui, depuis un quart de siècle, ont causé dans notre état moral et social tant de ravages et risquent d'en causer de plus graves encore et de vraiment irréparables, *si la réaction qui s'annonce tarde trop à se produire,
Car il ne faudrait pas croire que le Saboteur d'art ne soit nuisible qu'à luimême : la faveur dont il jouit auprès de cette classe chaque jour plus nombreuse de gens qu'affole et domine la peur de ne point paraître assez avancés, les complai-
sances 'que lui témoigne une critique qui rougirait d'avoir une doctrine et n'ose même plus avoir une opinion, tout cela rend son exemple infiniment séduisant et infiniment dangereux. Que de bons artistes Ton voit abandonner la voie où les entraînaient leur tempérament et leur éducation, leurs dons et leurs goûts, — qui étaient d'honnêtes peintres et de probes sculpteurs s'acquittant consciencieusement et normalement de leur besogne, — pour se lancer à la poursuite du succès tapageur ! On ne leur trouvait qu'un peu de talent tant qu'ils dessinaient, peignaient, modelaient comme tout le monde — puisque tout le inonde dessine, peint, modèle aujourd'hui — les voici qui, tout à coup, parce qu'ils rompent avec toutes les traditions, parce qu'ils se mettent à ne plus dessiner, ni peindre, ni modeler, les voici qui, tout à coup, ont du génie. Ils sabotent ; donc, ils sont.
A chaque Salon des Indépendants, à chaque Salon d'Automne, leur nombre augmente, il est si facile d'être Saboteur
d'art. Il suffit de ne rien savoir de son métier, de tout ce qui constitue la difficulté et la dignité, la noblesse aussi de son métier. Les difficultés, le Saboteur d'Art les tourne ; les traditions, il les piétine ; la dignité et la noblesse de l'art, il s'asseoit dessus. Il n'a ni scrupule, ni remords. Aucune discipline, il ne consent à la subir ; aucune autorité, il n'accepte de la reconnaître. II est ignorant et s'en vante ; il étale son ignorance insolemment. Ou bien, ce qui est pis, il joue l'ignorance pour se donner l'allure d'être un homme libre, sans liens avec le passé, sans attaches avec le présent, un Homme Libre Intégral : l'Homme Libre Conscient, le Saboteur Organisé, le Gégétiste de l'Art idéal !
Qu'il existe, qu'il puisse exister, cela, par le temps où nous vivons, où toutes les notions de hiérarchie sont abolies, n'a rien de surprenant et s'explique ; mais qu'il se trouve, dans un pays civilisé, des hommes et des femmes ayant un nez entre deux yeux et une bouche au-dessous de ce
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nez pour l'admirer : voilà ce qui ahurit, voilà ce qui reste incompréhensible, voilà ce qui dépasse même l'imagination. Il est vrai qu'il s'en trouve bien pour célébrer les exploits des dévisseurs de rails et des coupeurs de fils télégraphiques, des chasseurs de renards et des antimilitaristes, de tous les saboteurs de l'ordre économique, de l'ordre social, de toutes les idées hautes et pures ! Le Saboteur d'art est leur frère et leur associé ; il poursuit le même but, il est l'artisan de la même œuvre. Il détruit pour la joie impie de détruire. C'est lui qui, dans l'ombre sanglante du Grand Soir, allumera l'incendie du Louvre et de la Bibliothèque nationale, pour assouvir, sa haine de la Beauté !
Au point de vue extérieur, le Saboteur d'art n'est pas moins funeste, car ses productions s'exportent avec succès. Elles vont, par delà nos frontières, montrer la décadence de l'art français ; elles servent d'arguments aux doktors-professors d'outre- Rhin pour prouver que l'on est en droit de traiter comme une race inférieure un
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peuple qui produit de tels artistes et encourage un tel art.
« Voilà, s'écrient-ils, où en est descendue la patrie de Clouet et de Germain Pilon, de Poussin et de Watteau, de Houdon et de Delacroix ! Voilà l'art français d'aujourd'hui ! » Et les pangermanistes applaudissent.
Au point de vue patriotique, autantqu'au point de vue artistique, il importe grandement que tous les bons esprits s'unissent pour empêcher le Saboteur d'art de poursuivre son œuvre de destruction et de laideur.