‹ Propos sur les beautés du temps présentChapitre 3 sur 48 · LE MEPRIS DE LA FORME · texte numérisé non relu

LE MEPRIS DE LA FORME

C'est une attitude fort bien « portée », en ce moment, dans les milieux littéraires et artistiques, tout comme le chapeaucloche par les femmes, le gilet de couleur par les hommes et îa jaquette américaine par les personnes élégantes des deux sexe». Article ultra-select, « exclusif », lasi novelty : un écrivain, un peintre, un sculpteur qui s'en habille en vaut deux, etc. Ainsi vont les choses : le mépris de la forme est devenu un brevet de talent et une chance de succès.

Gela s'explique. Plus que jamais, les conditions de production de l'œuvre d'art, quelle qu'elle soit, sont dépendantes des exigences de consommation. L'art, aujour-

d'hui, par nécessité, « court la rue », comme disait Whistler. « Un galant de passage Lui prend le menton, le maître de la maison l'attire à franchir son seuil ; on le presse de se joindre à la compagnie, en gage de culture et de raffinement. Si la familiarité peut engendrer le mépris, l'Art certainement — ou ce qu'on prend couramment pour lui — en est arrivé à son degré le plus bas d'intimité avec tous. »

Ces paroles amères, il y aura bientôt vingt-cinq ans déjà que le portraitiste de Miss Alexander les prononçait. On ne vivait pas encore la vie de démence que mène ce début de siècle qui, s'il tient toutes ses promesses, ménage à nos enfants de si belles heures ! On n'était pas encore aussi généralement atteintpar cette lièvre de mouvement et de bruit qui se surexcite sans cesse : on ne courait pas au plaisir et au travail avec cette espèce de rage sombre ; on n'apportait pas à jouir de tout cette avidité jamais assouvie, cette frénésie dévorante, cette amoralité froide;

on avait encore des illusions, quelques illusions, des enthousiasmes... quelques pudeurs. Parcourez les journaux et les périodiques d'alors, rappelez-vous les pièces de théâtre, les mœurs littéraires et artistiques d'alors, les traits dominants de la vie sociale d'alors et vous mesurerez, non sans mélancolie, la distance parcourue en si peu de temps.

Qui lit maintenant un livre," qui regarde un tableau, dans le sens intime et profond de ces deux mots ? Où en trouveraiton le loisir ? Il faut du silence et du recueillement : l'homme moderne en a peur et en est incapable. Un livre donc, quand les feuilles sont finies de couper, — et encore ! — il est lu. Puis, parmi l'effroyable, diluvienne surabondance de la matière imprimée, comment discerner le vrai du faux, le sincère de l'artificiel, le bon du mauvais? Les réclames électriques flamboient à travers la nuit, les gramophones de la publicité font leur tapage. Il n'y a plus de critique : simplement parce que le public, dans son orgueil, ne tolère

Page 1