‹ Propos sur les beautés du temps présentChapitre 4 sur 48 · PROPOS SUR LES BEAI · texte numérisé non relu

PROPOS SUR LES BEAI

plus qu'on le guide. Qui ne le flatte est son ennemi ; aller contre son goût, c'est de la part de qui l'ose, attenter à sa liberté; socialement ou intellectuellement, reconnaître une hiérarchie, c'est de sa part, subir un esclavage: la leçon des démagogues, dans tous les ordres de choses, porte ses fruits !

Pourquoi, en ce qui concerne les arts plastiques, en irait-il autrement ? Les visiteurs d'un Salon y passent trois heures : il y a là deux mille morceaux de toile peinte, de bronze, de plâtre, de marbre. A n'en regarder que la moitié, cela fait dix secondes pour chacun. C'est bien assez, avouons-le, dans la plupart des cas...

Or, la loi qui régit souverainement les relations humaines, c'est: donnant, donnant. Pourquoi, alors, l'écrivain, le peintre, le sculpteur passerait-il plus de temps à composer et à exécuter le livre, le tableau, la statue, que n'en mettraient à le lire et à les examiner ceux dont il brigue le suffrage ? Marché de dupe ! La plus hu-

miliante, la pire chose, par ce temps de commercialisme à outrance...

Des esquisses, souvent charmantes et savoureuses, certes, des indications habiles, des intentions brillantes, voilà, si les ouvriers de la plume, du pinceau, de l'ébauchoir ne reconquièrent le sens de la dignité de leur métier, ce qui constituera bientôt, presque uniquement, la production littéraire et artistique française. Nos traditions, pourtant, sont de précision, de clarté, de franchise, de réalisation achevée et fine, de perfection limpide, d'ordonnance raisonnée et consciente. De Ronsard à Flaubert, de Foucquet à Puvis de Chavannes, de Jean Goujon à Garpeaux, l'amour, le culte de la forme se continue et c'est l'orgueil de noire race d'avoir su inscrire ses idées, ses rêves, ses sensations par des moyens d'expression si divers, dans des formes aussi harmonieuses, aussi accomplies. Et voici que celte lumière du génie français est en Irain de s'éteindre. L'effort nécessaire pour atteindre cet idéal, les artistes d'aujourd'hui ne veulent plus

le faire; pis, ils le jugent inutile et vain. On se contente de paroles inordonnées, de notations incomplètes; aux yeux des prétendus connaisseurs, l'informe seul a du prix. « On juge avec mépris, s'écrie fort justement M. Maurice Denis — qui est bien le plus intelligentdes peintres actuels mais dont je me refuse absolument à partager l'enthousiasme qu'il professe pour le monstrueux et barbare. Cézanne — une œuvre d'exécution patiente : on n'admire que les ébauches et celles-là surtout dont l'invention sommaire et la facture rapide impliquent une sorte de nihilisme d'art : c'est la superstition de l'inachevé. »

Elle ne triomphe pas seulement en peinture et en sculpture, cette supersti tion : la littérature subit déjà ses ravages. Je pourrais, au courant de la plume, citer nombre d'ouvrages, qui au temps où vivaient Flaubert, Mérimée, Paul de Saint- Victor, Théophile Gautier, Baudelaire, Barbey d'Aurevilly, Sainte-Beuve, les Concourt, Leconte de Lisle et Daudet, Taine, Ernest Hello et Villiers de l'Isle-Adam,

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auraient été jugés bons ♦: à mettre au cabinet » et qui trouvent actuellement auprès du public dit éclairé le meilleur accueil, pour ne pas dire plus. C'est que leur « écriture » a ce laisser-aller, ces négligences, cette imprécision, cet inachevé tant prisés aujourd'hui dans les œuvres d'art plastique; c'est que leur écriture n'est pas, pour employer l'expression courante, de F« écriture artiste ». Il faut entendre les jeunes de ce temps parler de Flaubert, des Goncourt, de Taine, de Leconte de Lisle, pour savoir jusqu'où peut aller leur mépris de la forme. Ce n'est pas eux, soyez-en sûr, hélas ! dans la correspondance de qui, si l'avenir nous la conserve, nous retrouverons des cris de souffrance comme ceux-ci : « J'ai passé quatre heures sans pouvoir faire une phrase. Je n'ai pas aujourd'hui écrit une ligne, ou plutôt, j'en, ai bien griffonné cent f Quel atroce travail ! Quel ennui ! Oh ! l'art ! l'art ! Qu'est-ce donc que cette chimère enragée qui nous mord le cœur et pourquoi ? Cela est fou de se donner tant de mal !...

J'éprouve maintenant comme si j'avaisdes lames de canif dans les ongles, et j'ai envie de grincer des dents ! . . . » Pauvre grand Flaubert! Son exemple aura été vain. La chimère enragée ne mord plus le cœur de personne : l'utilitarisme moderne lui a arraché les dents, lui a coupé les ailes. On ne meurt plus de la littérature, comme Barbey d'Aurevilly, comme Villiers de risle-Adam, comme Verlaine : on en mourrait si on la concevait encore de la façon qu'ils la conçurent et la pratiquèrent. Mais on en vit et c'est tant mieux, après tout; raison de plus pour la respecter et l'aimer et n'en pas faire le métier inférieur qu'elle est en train de devenir. Ne vaut-elle pas. pour les rayons de gloire qu'elle donne, un peu d'effort et d'abnégation, un peu de patience et de sincérité ?

« Ceux qui rendent sur chaque œuvre d'art, dit quelque part ce grand voyant d'Emerson, le verdict final, ne sont pas ces admirateurs partiaux et bruyants de la première heure; c'est une cour d'anges

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pour ainsi dire, un public incorruptible, qu'on ne peut ni flatter ni effrayer, qui décide du titre de chaque homme à la gloire. » Le suffrage des anges mérite bien quelques serrements de cœur

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