SUR LA MISE EN SCENE
On « causait » théâtre, l'autre soir, dans une société d'écrivains et d'artistes.
— Moi, dit quelqu'un qui est bien l'homme du goût le plus sûr et le plus raffiné que je connaisse, je finirai par ne plus mettre les pieds dans une salle de spectacle.
— A cause ?
— A cause delà mise en scène. Le prétendu luxe que Ton y emploie, la superfluité de détails, l'excessive minutie de vérité qui y sont de mode, ont le don de m'exaspérer. Tout le plaisir que pourrait me procurer la pièce elle-même si elle est bonne, la mise en scène, la plupart du temps, me le gâte ; et si la pièce est mau-
vaise, la mise en scène me la fait paraître pire.
On se récria, on cita des exemples :
— Rappellez-vous/u/es César, à l'Odéon • Et V Apprentie ! El Ramunlcho !
— Et Timon ci Athènes, chez Gémier '.
— Et Aphrodite, à l'Opéra-Coraique !
— Oui, oui, je me rappelle. C'était évidemment très beau, très vrai, très réussi... trop beau, trop vrai, trop réussi. Voulez vous toute ma pensée ? L'art de la mise en scène, tel qu'on l'entend aujourd'hui, c'est, pour moi, un art de barbares.
L'homme du goût le plus sûr et le plus raffiné fut incontinent, des pieds à la tète, couvert d'insultes. Si la Seine eut coulé plus proche, on l'y eût jeté : ce qui est le meilleur moyen de mettre à la raison un interlocuteur dont on ne partage pas les idées.
Cependant, le calme étant revenu, il reprit, très posément :
— Oui, un art de barbares, pratiqué par des gens qui n'aiment pas le théâtre, pour des gens qui n'aiment pas le théâtre. Ce
n'est pas en cela seul, ni la première fois, depuis que la terre tourne, que la civilisation, poussée à ses extrêmes limites, confine à la barbarie. Ainsi, c'est une vérité courante, à l'heure actuelle, que le théâtre doit être l'image de la réalité, que plus une pièce de théâtre donne l'illusion de la vie, plus elle approche de la perfection. Quelle espèce de réalité; quelle espèce de vie ? Est-ce qu'OEdipe Roi, Iphigénie, les Perses, Sacountala, Hamlet, le Roi Lear, le Cid, Phèdre, Tartufe, le Misanthrope, le Rarbier de Séville, les Revenants, l Ennemi du Peuple, que sais-je ? donnent l'impression de la réalité ? Où est le chefd'œuvre de l'art dramatique qui a été conçu , créé pour ce destin inférieur ? En quelque forme d'art que ce soit, le but suprême de l'artiste est de dépasser la réalité, ou plutôt, en se servant d'éléments de réalité, de créer une autre réalité, une réalité imaginaire, une réalité idéale. Au théâtre, des mots, expressifs de sentiments, de passions, d'idées, suffisent. Que l'humanité y vive, y souffre, y lutte, y espère, y rie, y
aime, jusqu'à la folie, jusqu'à la mort... Que faut-il de plus ? Qu'ai-je besoin de vos décors compliqués, de vos accessoires, encombrants, de toute cette brocante archéologique, de tout ce déballage d'hôtel Drouot, de tous ces effets de lumière, de tous ces praticables, de tous ces meubles, de tous ces bibelots, de toutes ces défroques, de toutes ces imitations, de tout ce toc, pour être ému, pour m'intéresser aux faits et gestes des personnages, aux actions et aux paroles des héros ? Ou c'est qu'ils sont vraiment bien peu intéressants !
« Oue cela soit plaisant, parfois, joliment i \ocateur,pas dénué de charmes et d'agrément pour nos yeux de dilettantes, je n'y puis contredire. Mais cela vaut-il et la peine et l'argent que cria coûte ? Et quand on voit tous les eiï'orts qu'exige la mise au point do certaines mises en scène, et quand on voit l'importance qu'y attachent les directeurs, les auteurs et le public — c'est encore, cependant, le public qui, si l'on ne l'y avait accoutumé, serait le plus indifférent, et il a bien raison, à ces somp-
TÉS DU TEMPS PRESE\T
tuosités inutiles — vraiment n'a-t-on pas le droit de dire que la mise en scène, ainsi pratiquée, est ui\ art de barbares ?
« Les contemporains de Shakespeare, pour ne pas remonter plus haut, les habitués du Globe à qui il suffisait d'un poteau indicateur pour être transportés par l'imagination dans File enchantée de Prospero ou sur les falaises où Lear promène, parmi le déchaînement de la tempête, son désespoir et sa folie, ou sur les terrasses d'Elseneur, ou dans la clairière du « bois près d'Athènes » où se déroule la féerie du Songe d'une Nuit d'été, ce public du seizième et du dix-septième siècle anglais, ce public d'une époque où l'instruction, pas plus en Angleterre, qu'en France, n'était obligatoire, je le trouve supérieur en intelligence, en puissance de compréhension à notre public français, parisien, d'aujourd'hui, qui, malgré les mises en scène les plus somptueuses, les plus pittoresques, n'est pas encore parvenu à se passionner pour un des chefs-d'œuvre
du grand WiU, au point de faire de sa représentation un véritable succès.
Un autre exemple, actuel, celui-là. 11 existe à Paris, à Belleville, un théâtre populaire où Ton joue de tout, les classiques français et étrangers, le drame romantique, la comédie moderne dans des décors, avec des accessoires, sous des costumes dune splendeur, on peut le dire, relative. Le spectacle change tous les vendredis; la salle est pleine chaque soir et, durant les semaines où Ton joue le Cid, Macbeth, les Revenants, on refuse régulièrement du inonde. La Comédie- Française, si elle affichait huit jours de suite le chef-d'œuvre de Corneille, jouerait devant les banquettes.
« Rappelez-vous aussi les représentations de la « Compagnie française du Théâtre Shakespeare » qu'organisa, avec tant de zèle et une si parfaite compréhension de l'œuvre du grand dramaturge, M. Camille de Sainte-Croix! Je me souviens, pour ma part, d'une représentation dû Marchand de Venise au Trocadéro où.
sans rideau, sans décor, sans aucun accessoire, devant une salle comble, cette admirable pièce remporta un succès triomphal ! « Voilà donc un public qui, comme celui du temps de Shakespeare, est capable d'aimer le théâtre pour le théâtre, abstraction faite des à-côtés dispendieux qui en constituent, pour un tout autre public, l'attrait et, trop souvent, hélas! l'unique intérêt. Plus que les décors de toile peinte, les effets de lumière, les meubles, les armures, les costumes, il prise les mouvements de passion, les crises de sentiments et d'idées, en un mot, l'exaltation de vie qui constitue la durable, émouvante et magnifique beauté d'une œuvre d'art dramatique. Il la sent, il la voit, il est prêt à vibrer aux mots expressifs et suggestifs, il se laisse emporter par les irna^ ges verbales, révélatrices de toute la vérité et de toute la sublimité, de toute la grandeur et de toute la mesquinerie, de toute l'abjection et de toute l'idéalité des personnages, des types, des caractères, des aventures, de l'action. Le théâtre, ainsi
PROPOS SUR LES bea l'-
entendu, ainsi compris, reste l'art supérieur qu'il fut jadis et qu'il peut être encore.
« Donc, le devoir des artistes, deceuxqui aiment le théâtre, est de réagir contre les excès actuels delà mise en scène Chacun a intérêt à ce que l'état de choses pr ésent cesse: les auteurs, le public, les entrepreneurs de spectacles.
« Réduise/ les Irais de mise en scène à leur minimum, un théâtre pourra jouer dans une saison deux fois plus de pièces qu'il n'en représente aujourd'hui. Sur l'œuvre d'un auteur inconnu, un directeur n'hésitera pas à tenter la partie, qui recule acleeUnuent devant les risques matériels toujours considérables, d'une pareille entreprise. Je vous défie de citer une bonne pièce qui soil tombée par suite de l'insuffisance de mise en scène. Combien de pièces médiocres, au contraire, dont une mise en scène parfaite n'est, malgré tout, point parvenue à arrêter la chute! C'est que, si désorienté soit-il, le public ne se méprend jamais sur la vraie valeur d'une
œuvre d'art dramatique ; il peut se faire qu'au moment où telle ou telle œuvre est représentée, il ne soit pas préparé à en ressentir toutes les beautés; qu'importe, l'heure de la revanche sonnera, tôt ou tard. « Qu'un directeur de théâtre ait l'audace, pour ne pas dire l'héroïsme, de réagir contre les tendances actuelles; c'est un signalé service qu'il rendra au public, aux auteurs et à l'art dramatique français. »