‹ Propos sur les beautés du temps présentChapitre 40 sur 48 · LA DANSE ET LE NU · texte numérisé non relu

LA DANSE ET LE NU

Une danseuse de Munich, ayant dansé nue devant une assemblée d'artistes, s'est vue récemment empêchée par la police bavaroise de pratiquer son art dans le même costume devant le grand public.

Mlle Adorée Via-Villany — ainsi se nomme cette jeune femme courageuse et sans doute très belle — a protesté et les artistes munichois, ses admirateurs, ont protesté énergiquement, au nom de l'art et de la beauté, contre une interdiction que rien à leurs yeux ne justifie: mais cela, comme ils pouvaient s'y attendre, n'a servi a rien et la morale bourgeoise, une fois de plus, à triomphé.

— ifrj —

Gequi s'est passé sur les bords de l'Isar se passerait sur les bords de la Seine, les policiers, et aussi le public, il faut bien en convenir, n'étant encore accoutumés, sous aucune latitude, à envisager les choses du môme point de vue que les artistes. Les policiers ont la mentalité du public qu'ils ont mission de défendre et de maintenir dans le droit chemin; ils ont les mômes instincts, très bas, que la foule; ils ont les yeux fermés, comme elle, à toute beauté, et tandis qu'ils s'esclaffent chaque soir, comme elle, dans les music-halls, aux chansons et aux gesticulations graveleuses, pour ne pas dire davantage, et qu'ils prennent plaisir, comme elle, aux déshabillés suggestifs, ils ne peuvent tolérer qu'une Adorée Via- Villany danse sans voiles; ils savent trop bien, par expérience, quels effets précis ne peut manquer de produire sur la sensibilité des masses pareil spectacle. Il ne s'agit point là d'hypocrisie, mais de ceci simplement, que l'éducation esthétique du public n'est pas faite.

Son éducation morale non plus. Que,

les artistes exceptés, des hommes et des femmes du vingtième siècle, ayant derrière eux des milliers d'années de culture et d'art, soient encore incapables de considérer d'un regard désintéressé un corps humain entièrement nu et d'en étudier et contempler les formes sans être dominés par une égoïste et étroite préoccupation sexuelle, si déconcertant que cela soit, cela est. Nos musées sont peuplés de nudités par lesquelles la salacité de la foule n'est nullement réveillée ; comment se fait-il que l'apparition sur la scène d'une femme nue produise, en l'état actuel de nos mœurs, l'effet contraire, le même effet, d'ailleurs, sur ceux qui proteslent contre cette exhibition et s'en montrent choqués que sur ceux qui y applaudissent et s'y complaisent? Mais laissons cela; le problème qu'a posé Mlle Adorée Via-Villany est d'intérêt plus haut.

Mlle Adorée ne vise, en effet, à rien de

moins qu'à une rénovation totale de l'art

de la danse. Elle veut remettre en honneur,

, dit-elle « les formes historiques de la

danse » ; elle veut affranchir la danse de toutes les conventions qui l'ont avilie et détournée de son but, qui fut et doit redevenir la manifestation de la beauté intégrale de l'être humain, donc, non'du seul corps, mais du corps et de l'âme. C'est pourquoi elle ne veut danser que nue, avec tout son corps. « Je danse avec mon corps, dit-elle, et non seulement avec mes jambes. Mon corps dévoilé met à nu mon âme. »

L'art de la danse, ainsi entendu, sera, avant tout, individualiste; chaque danseuse inventera, pour s'exprimer, son vocabulaire, si l'on peut dire, de gestes, d'expressions, de mouvements, de rythmes, se gardant bien d'avoir recours à la phraséologie surannée, à la rhétorique artificielle des entrechats et des jetés battus, des ailes de pigeon et des ronds de jambe, à la mimique « stéréotypée » qui est encore un peu partout en faveur. « L'effet de mes danses, affirme Mlle Adorée, repose sur ce fait que je les crée suivant mon humeur. Aujourd'hui, une danse peut pro-

TES DU TEMPS PRESEXT

duire un tout autre effet que demain, quoiqu'elle reste soumise au même rythme. Toujours elle naît de l'harmonie des lignes mouvantes, des attitudes changeantes. »

, Le visage seul, par suite, ne peut suffire à la traduction des sentiments, des idées, des mille mouvements de l'âme. « On dit que le visage est le miroir de Pâme. Je pense que le corps, avec sa puissance infinie d'expression, a un pouvoir au moins égal aux' traits du visage. »

Mlle Adorée tente, on le voit, dans l'art de la danse, une révolution analogue à celle qu.'ont réalisée les artistes de la Renaissance quand, s'évadant du moyen âge « énorme et délicat », pour qui le visage seul était digne d'intérêt, ils eurent la révélation de l'art antique, ils ouvrirent leurs yeux à la beauté plastique et expressive du corps humain tout entier. Pas plus que leurs devanciers de la lumineuse Grèce, ils ne furent impudiques en redonnant au nu la première place et quand, dans les jardins et dans les palais, ils dressèrent la nudité triomphante des dieux

Page 1