MAISONS DE RAPPORT
Je suis possédé d'une étrange manie.
Dès que j'aperçois, à la porte d'une maison neuve, un de ces écriteaux dont la vue cause tant d'espérance, et aussi tant de crainte, aux milliers de pauvres humains qui, de l'aube au crépuscule, chaque jour des quatre saisons, errent à travers Paris en train de « chercher un appartement », je me sens pris de l'irrésistible désir de visiter le local vacant.
Rien ne me rebute : pas plus le danger des ascenseurs perfectionnés que le nombre des marches à gravir; pas plus — dans les « quartiers aisés » où l'on entend ces pianos qui inspirèrent à Jules Laforgue une de ses plus mélancoliques
coiïipîainles — les regards méprisants du fonctionnaire galonné veillant au seuil des palatiales maisons de rapport que — dans les arrondissements moins élégants — la familiarité des plantureuses matrones qui gardent les immeubles où s'entassent«par centaines les représentants authenthiques de la moyenne et de la petite bourgeoisie parisienne. Et j'ai monté aussi les escaliers des trop peu nombreuses bâtisses où des philanthropes bien intentionnés se piquent d'offrir au peuple des logements économiques, hygiéniques et aménagés selon les meilleurs principes de l'art sanitaire et décoratif.
Au cours de ces promenades et de ces escalades, j'ai pu me faire quelques idées nettes et peut-être exactes, sur la façon de se loger de mes contemporains. Je dis la façon et non pas les façons, car dans un pays aussi égalitaire que le nôtre il ne saurait exister plusieurs manières de se loger. D'abord l'Etat, notre maître à tous, ne le tolérerait point; puis, y condescendrait-il que les lois de l'imitation promul-
guées par le regretté Gabriel Tarde s'y opposeraient victorieusement. Le progrès l'exige: il faut s'incliner.
Admirons donc, d'abord, l'admirable docilité avec laquelle tant de gens s'accommodent d'être logés à la même enseigne, d'habiter d'identiques pièces blanches avec des fenêtres à petits carreaux et des portes idem, empilées les unes au-dessus des autres, salle à manger sur salle à manger, salon sur salon, chambre à coucher sur chambre à coucher, w.-c, sur vv.-c; ainsi de suite, depuis le rez-de-chaussée jusqu'au sixième étage. De l'Etoile à Ménilmontant, de la Bastille à Grenelle, de Montparnasse à Montmartre, du loyer de vingt mille francs l'an au loyer de cent francs par terme, à peu de chose près, il en va partout de même. Et tout est blanc, si blanc, si blanc ! et tout est Louis XV, si Louis XV, si Louis XV! Et que de corniches et que de moulures, et que de murs divisés en panneaux par des baguettes de plâtres, et que de rosaces au centre des plafonds, et que de prétendus bow- Windows avec des vitraux
d'art où d'encore plus petits carreaux, et que de pièces, ainsi ornées, ainsi décorées — fraîchement, c'est le cas de le dire, de tout ce blanc glacial, de tout ce blanc de fromage à la crème I — qui vous ont l'air solennel et luxueux et confortable, et où il est impossible de placer un meuble, et qui ne se peuvent meubler que de tapis, de rideaux et de sièges, comme les salons d'attente des gares ou des grandes administrations. Oui, des séries de salles d'attente, voilà bien ce que sont les appartements d'aujourd'hui, les « vraiment modernes»
appartements qu'habitent les agités, les fiévreux, les « en attente » de ce début du vingtième siècle, dont les débuts contiennent tant de promesses !
Oh ! les mensonges des écriteaux, le leurre des pancartes prometteuses de luxe et de confort, la duperie des façades auxquelles on les accroche! Que d'illusions perdues rien qu'à vous explorer, « superbes appartements avec galerie, grands et petits salons, salles de bains, chauffage à la vapeur, monte-charge, etc., etc. », que de
rêves envolés rien qu'à donner un regard sur ce qui se dissimule derrière ces murailles surchargées de colonnes, de frontons, de consoles, de corniches inutiles, d'attributs, d'e trophées, de guirlandes, de femmes plus ou moins nues, sous ces combles fastueux, sous ces coupoles aux formes incohérentes qui font l'orgueil des maisons de rapport du dernier bateau architectural !
S'il est vrai, comme le prétendent les esthéticiens, que l'architecture est, de tous les arts, celui dont les relations sont nécessairement les plus étroites et les plus directes avec les mœurs, quelles sont donc les mœurs qui ont donné naissance à ^architecture actuelle, qui ont fait pousser du sol parisien où fleurirent jadis tant de délicats chefs-d'œuvre de mesure, de grâce, d'élégance, ces monstrueux, vaniteux et hyperboliques immeubles ? Le tableau de la vie contemporaine que nous met quotidiennement sous les yeux certaine catégorie de romans et de pièces de théâtre serait-il exact et faudrait- il tenir pour
véridiques les peintures que Ton nous y présente sans cesse de la société française d'aujourd'hui comme d'une société hystérique, en fièvre permanence de jouir et de paraître, insouciante de l'avenir, ayant perdu tout idéal, présentant en un mot tous les symptômes de la décomposition prochaine ? On voudrait en douter.
Doutons-en donc, mais continuons de « visiter » des appartements à la mode. Je les disais tous pareils ; et, ma foi, presque ! Leur seule différence esl due aux matériaux employés pour bâtir et décorer les maisons à loyers élevés et celles à loyers moyens et à petits loyers. Ici, de vraie pierre, de vrai marbre, de vrai bois, et encore! — là, du simili, du toc, du trompel'œil, toute la fausseté d es staffs, des cartonpâtes, des papiers peints imitant le cretonne, le cuir, la soie, sur des cloisons si minces, sous des plafonds si légers que du haut au bas de la bâtisse on s'entend respirer...
Quant au plan, à la distribution, ils sont à peu de chose près les mêmes par-
tout; conçus d'abord pour flatter l'amour propre du bailleur, pour chatouiller son instinct de « paraître », au détriment de tout ce qui constitue l'agrément d'un logis, le charme, le véritable confort d'un foyer, de tout ce qui fait que l'on s'attache aux murailles entre lesquelles on habite, entre lesquelles on est heureux... ou malheureux. Ah ! je comprends que l'on déménage si souvent de nos jours et que le vœu du poète :
Naître, vivre et mourir dans la même maison,
n'éveille plus dans notre sensibilité que le souvenir d'un autrefois aboli ou l'évocation d'un idéal irréalisable !
Les architectes de jadis excellaient à inscrire dans un plan des pièces proportionnées les unes aux autres, selon leur destination, selon leur rôle domestique; ils les groupaient logiquement et préféraient l'utile au superflu, la commodité au faux luxe, l'imprévu à la symétrie quand même; ils s'efforçaient de ne percer de portes et de fenêtres que là où elles étaient néces-
saires et subordonnaient leurs dimensions à l'importance des pièces qu'elles devaient desservir ou éclairer; ils avaient le sens de la mesure et de la simplicité ; et, sans parler de ces adorables demeures bourgeoises du dix-septième etdu dix-huitième siècle, dont on trouve encore des spécimens tant à Paris que dans la province française, je connais des « maisons de rapport » du commencement du dix-neuvième siècle, même de l'époque tant méprisée du bon roi Louis-Philippe, autrement logeables, comme on dit, que les prétentieuses « boîtes à loyer » d'aujourd'hui. On y peut vivre commodément, selon sa guise et les aménager selon son goût, sans être contraint à la domination de ce style pseudo-moderne et de ses pâtisseries plafonnantes et murales, de ces trop larges portes, de ces trop vastes baies garnies de glaces, de ces cheminées pompeuses, de ces fenêtres uniformément trop grandes qui font pénétrer dans toutes les pièces, quelque soit leur cube, une lumière monotone et excessive.
Cela, je le sais, est démodé, et nulle personne élégante ne consentirait à les habiter, ces appartements discrets et charmants; on souffre, on rougit de le faire, quand les circonstances nous y contraignent, comme d'une humiliante difformité, en aspirant au jour où il sera possible, enfin, de s'installer dans une maison « moderne ».
Ainsi l'ordonne la loi du progrès, du sacro-saint progrès au nom duquel on jdétruit nos meilleures traditions, celles qui firent la vie française si plaisante et si douce à vivre. Avec quelle joie féroce, non, pas même, avec quelle inconscience nous nous acharnons contre nous-mêmes, contre nos traditions, contre notre passé ! Nous n'aimons plus que le clinquant, le bruit, les extériorités violentes, les gestes brutaux; le goût français, naguère encore si raffiné, si délicat, se vulgarise comme à plaisir.
Voilà de bien grands mots, s'écriera-t-on, à propos de bien petites choses! et les sceptiques de sourire, ceux qui doutent
PROPOS SUR LES Bi:
de tout de peur de paraître ridicules en ayant l'air de croire à quelque chose. N'importe, on ne peut se défendre d'un sentiment de mélancolie devant la disparition si rapide de tout le charme, de toutes les grâces, de toutes les délicatesses de noire vie sociale. L'esbroufe, ou le bluff, comme on voudra, a remplacé l'élégance fine, le luxe de bon aloi, le confort bien entendu dont nous possédions, il n'y a pas si longtemps de cela, le secret. « Vanité à tous les étages », je lis ces mots inscrits au seuil de toutes les bâtisses récentes, d'où l'intimité est proscrite.
L'intimité, cette atmosphère de bienrire moral, de quant-à-soi, le sentiment de se sentir à L'abri des choses extérieures dans un décor en conformité avec ses goûts personnels, ses traditions familiales, le don d'individualiser les lieux où l'on passe sa vie, — l'homme moderne ne parait guère s'en soucier. Gomment créer aujourd'hui, dans ces appartements-salles d'attente, ces coins de silence, de recueillement, de lumière discrète où remuer, aux
te
heures de tristesse, ses souvenirs, où rêver au passé, où se blottir contre un cœur fidèle aux minutes de découragement et de souffrance, où pleurer de joie quand trop de bonheur vous inonde l'être? La misère, alors, des décors conventionnels et obligatoires où l'on est condamné à vivre se révèle, et surtout leur banalité.
Ah ! pauvre époque d'utilitarisme à outrance que la nôtre, de frénésie stérile, de fol orgueil, si tu ne sais plus édiOer les tours du sommet desquelles les hommes puissent s'abreuver de l'air vivifiant de l'idéal — ces tours sans ascenseur des cathédrales et des maisons communes où Ton ne peut se hisser qu'au prix d'un effort conscient et volontaire ! — apprends, du moins, à bâtir, comme Solness, des « demeures où les hommes puissent abriter leurs foyers » !