MODE DE FORMATION DES SUDAMINA
Dans cet opuscule, je n’ai pas l’intention de faire une histoire complète des sudamina ; je veux seulement proposer une explication de leur mode de développement. Aussi, sans aborder des détails inutiles à mon sujet, je me contenterai de rappeler les faits qui argumentent d’une manière directe en faveur de mon opinion.
On observe les sudamina dans un grand nombre de maladies, dont ils ne constituent qu’un épisode d’une valeur tout à fait secondaire : telles sont les fièvres éruptives, rougeole, scarlatine, suette miliaire; la fièvre typhoïde, le typhus, la peste, la fièvre jaune, la phthisie pulmonaire. Ils sont constitués, comme on le sait, par un liquide transparent que circonscrit, dans un espace très-limité, un soulèvement de l’épiderme. Leur enveloppe est tellement mince, qu’elle n’altère en rien la transparence de la vésicule, et, n’était le contrôle du toucher, on croirait avoir affaire à des gouttelettes de sueur récemment déposées à la surface de la peau. Leur volume est très-variable, quelquefois on a de la peine à les apercevoir à l’œil nu ; les plus gros ont été comparés à des grains de millet. Au bout de trois ou quatre jours, on les voit se flétrir, soit que le liquide s’écoule après la rupture de l’épiderme, soit qu’il disparaisse par évaporation ou par résorption. Cette sérosité conserve sa transparence jusqu’à la destruction complète des vésicules.
Les sudamina donnent lieu à une véritable desquamation, mais
on ne constate jamais d’altération du derme. Tantôt on en compte à peine quelques-uns sur une surface assez étendue, d’autres fois ils sont si multipliés, qu’il serait difficile de trouver entre eux des intervalles de peau saine. Ils ont pour siège principal le cou, le voisinage de l’articulation scapulo-humérale, les aines, et la région épigastrique ; on en rencontre beaucoup plus rarement sur les membres et sur la région dorsale du tronc ; on les a vus cependant quelquefois couvrir tout le corps.
Quel est le mode de production des sudamina?
On a cru remarquer leur fréquence chez les malades qui transpirent beaucoup, et on a supposé qu’ils étaient le résultat de sueurs abondantes. Mais cette manière de voir n’est rien moins que démontrée ; je dirai plus, il n’y a aucun rapport de cause à effet entre les sueurs et le développement des sudamina. Pour ne citer qu’un exemple, je ferai remarquer que dans la fièvre typhoïde, où on les observe si fréquemment, la peau est le plus souvent sèche et ru-r gueuse. Ne sait-on pas d’ailleurs que la sudation artificielle ne s’acr compagne pas de sudamina, et que l’on n’a jamais signalé le déve^ loppement de ces vésicules chez les individus en santé, qui, sous l’influence de mouvements énergiques, voient, plusieurs heures de suite, leur corps inondé de sueurs.
Des organes, aujourd’hui parfaitement connus, président à la sécrétion sudorale; ce sont des glandes, situées pour la plupart dans les couches profondes du derme. Leur canal excréteur vient s’ouvrir, après un trajet qui est en général rectiligne, à la surface de l é^ piderme, dans les sillons interpapillaires. Aucun de ces orifices n’abouiit aux couches sous-épidermiques.
C’est en s’appuyant sur ces données, sur la structure et les propriétés hygrométriques de l’épiderme, que M. Sappey a fait voir que
la transpiration insensible a pour siège les orifices des conduits sudorifères, et cela à l’exclusion de tous les autres points de la surface cutanée.
On le voit, les faits pathologiques , l’anatomie et la physiologie, se réunissent pour nous prouver que, contrairement à l’opinion soutenue par M. Bouillaud, il n’existe aucune parenté entre les sueurs et les sudamina.
L’étude chimique des liquides ne fournit aucun élément utile pour la discussion qui nous occupe; car, si, d’une part, les auteurs du Compendium de médecine ont constaté plusieurs fois la réaction alcaline de la sérosité des sudamina, il résulte, d’un autre côté, de recherches faites par M. A. Favre, que si l’on fractionne la quantité de sueur recueillie sur la surface du corps durant la transpiration, on constate que le premier tiers est toujours acide, que le deuxième est neutre ou alcalin, et le troisième constamment alcalin.
Il faut donc, comme le disent les auteurs du Compendium de médecine, dans l’article très-intéressant qu’ils ont consacré à l’étude des sudamina, il faut donc qu’il y ait quelque cause morbifique que nous ne connaissons pas, qui agisse dans la production de ce phénomène.
Les observateurs ont signalé dans l’évolution des sudamina une particularité à laquelle ils ne me semblent pas avoir accordé toute l’importance quelle mérite; nous croyons que de son étude attentive sortira la solution du problème que nous nous sommes proposé.
Il résulte des faits rapportés plus haut que, dans les maladies où l’on observe des sudamina, la peau est fortement engagée, et que dans un grand nombre de cas elle est le siège d’une desquamation épidermique. Cette altération de la peau, signalée plus particulièrement dans les fièvres éruptives, scarlatine, rougeole, miliaire, est très-fréquente dans les autres pyrexies, et pour ma part, je l’ai con-
statée cette année chez presque tous les enfants atteints de fièvre typhoïde qui se sont présentés à mon observation. Dans ces cas, la peau est sèche, rugueuse, et on voit, sur la fin de la maladie, l’épiderme se détacher par petites squames, surtout à la surface du ventre et des membres inférieurs.
Pour ce qui est de la tuberculisation, je ne puis mieux faire que de transcrire ici le passage dans lequel MM. Rilliet et Barthez ont décrit avec une exactitude si remarquable l’état de la peau chez les enfants phthisiques.
«La peau des enfants phthisiques perd d’habitude la douceur et la flexibilité qui lui est propre; elle devient sèche, rugueuse, rude au toucher ; on dirait que la sécrétion épidermique est plus abondante que chez les autres enfants. Il est très-fréquent, en effet, de voir la desquamation furfuracée couvrir leur corps soit par parties, soit même généralement. Cette desquamation, qui existe à tous les âges, et survient dans le cours de la maladie, persiste pendant un temps indéterminé, se reproduisant plusieurs fois aux mêmes points; elle siège ordinairement sur les côtés du cou, sur le thorax, sur l’abdomen. Peut-être doit-on en chercher en partie la cause dans les sudamina que présentent un grand nombre de phthisiques , et qui accompagnent les sueurs nocturnes; cependant il faut aussi la chercher ailleurs, car nous avons vu cette desquamation chez des enfants qui ne nous avaient présenté de sudamina à aucune époque de leur maladie. La sécheresse et la rugosité de la peau, preuve d’un épaississement de l’épiderme et d’une hypersécrétion de cette enveloppe superficielle, semblent expliquer cette abondance de la desquamation par un véritable état morbide de la peau. »
J’ai observé l’année dernière, dans le service deM. Bouneau, un grand nombre d’enfants tuberculeux, et j’ai toujours constaté 1 exactitude des faits consignés dans ce passage; j’ajouterai que, chez ces malades, l’éruption a paru quelquefois se généraliser, avec un développement considérable des vésicules.
Dans toutes les maladies que nous venons de passer en revue,
la desquamation épidermique est la règle ; on y observe aussi des sudamina, mais d’une manière beaucoup plus exceptionnelle. Il existe entre ces deux manifestations pathologiques un lien qui ne nous paraît pas contestable ; nous allons essayer de démontrer que l’altération de l’épiderme est une condition indispensable du développement des sudamina.
On a comparé la sérosité de ces petites vésicules à celle qui s’épanche sous l’épiderme dans la vésication opérée soit à l’aide des cantharides, soit par l’eau bouillante.
11 n’y a pas, à mon avis, d’assimilation possible entre ces deux liquides, quant à leur nature; mais il y a dans le mécanisme de leur épanchement un point commun.
Les cantharides et l’eau bouillante agissent tout d’abord sur la couche épidermique , qu’elles altèrent en la séparant du derme, et ce n’est que consécutivement à cette première action que le liquide s’épanche sous la cuticule. Cette évolution de la phlyctène du vésicatoire est un fait vulgaire.
Dans le cas de sudamina, les choses se passent de même; mais ici il n’y a plus de corps vésicant, son action est remplacée par celle d’une maladie générale qui, nous ne devons pas l’oublier, joue le principal rôle. La rougeole, la scarlatine, la fièvre typhoïde, etc., agissent ici à'la manière des cantharides ou de l’eau bouillante, pour rendre l’épiderme mobile, et pour le séparer de la surface dermique avant l’apparition de la sérosité.
Mais là s’arrêtè pour nous l’analogie; car, dans la vésication, il existe manifestement un état inflammatoire du derme, qui est rouge, douloureux, et à la surface duquel il existe une fausse membrane toujours appréciable. Rien d’analogue n’a lieu pour les sudamina; si l’on vient à rompre leurs enveloppes, même au début, on constate 1857.-Parrot. ^
l’intégrité parfaite du derme. Il est probable que, dans ce cas le corps muqueux est resté adhérent à la surface dermique, et que la couche la plus superficielle de l’épiderme a été seule déplacée.
Une altération préalable de l’épiderme est une condition nécessaire, mais non suffisante, du développement des sudamina; car, nous l’avons dit, on ne les rencontre pas toutes les fois que l’on constate de la desquamation. 11 faut qu’il se fasse vers la peau un molimen analogue à celui qui provoque la transpiration, et c’est là le seul trait d’union qui existe entre les sudamina et les sueurs.
Pour me résumer, et pour formuler nettement ma pensée sur la question qui nous occupe, je dirai que les sudamina, toujours symptomatiques d’un trouble dans la sécrétion de l’épiderrne, se montrent toutes les fois que la surface dermjque devient, dans ces conditions, le siège d’une exsudation séreuse.
M. Chomel tend à confondre les sudamina avec la miliaire, parce que, dit-il, ils surviennent dans les mêmes conditions, se trouvent mêlés à elle, et occupent le même siège.
Nous ne croyons pas que cette manière de voir soit exacte.. Jamais en effet les sudamina ne prennent la teinte opaline ni l’aspect purulent des vésicules de la miliaire; dans ces dernières, la base est rougeâtre, légèrement tuméfiée, et annonce tout au moins un état congestif de la surface dermique, tandis que dans les sudamina l’intégrité du derme est incontestable.