MICHELET
8*einpêcher de dire i Ah I que ne suis-je avec eux, un des leurs, et le plus simple, le moindre de ces enfants ^ I »
Et ces élans sont sincères. Ils lui échappent comme malgré luiv quand son flme et son imagination mobiles sont sous l'impression des hommes et des choses avec lesquels il a été en long commerce. En cette circonstance comme en d'autres il se fait contemporain des générations éteintes et prend involontairement leur manière de sentir ; les sentiments de ses personnages passent en lui d'eux-mêmes et soudainement*
Cette mobilité, cette impressionnabilité excessive, cette facilité a s'enthousiasmer et à se passionner le jette avec une brusquerie presque inconsciente dans les excès les plus opposés. C'est ainsi que dans la môme page il excite tour à tour la sympathie et la révolte, l'admiration et la pitié, l'enthousiasme et le dégoût.
En même temps qu'il écrivait son Histoire de France, il composait et donnait, en 1831, deux volumes d'Histoire romaine, qui ne comprennent que la république et où l'auteur expose en trois livres l'organisation de la cité, la conquête du monde, la dissolution de la cité. Il s'y inspira de Vico et deNiebuhr. Vico disputait à tous les anciens peuples leurs héros, et renvoyait à la mylhobgie toutes les époques primitives. Michelet, après Niebuhr, appliqua ce scepticisme historique à la république romaine.
Sauf l'excès de cette négation systématique, M. Michelet déploie beaucoup de sagacité dans l'analyse et l'interprétation des textes, et montre une forte originalité dans la solution de plusieurs problèmes. Le plan de l'ouvrage est vigoureusement dessiné, le style ferme et sérieux. Le dernier livre est d'une grande beauté.
Il publia en 1837 les Origines du droit français cherchées dans les symboles et formules du droit universeL Dans cet ouvrage, qui n'est pas un livre Juridique, mais un livra d'érudition variée, un livre de style, d'imagination, de poésie, M. Michelet part de cette idée de Vico, « que l'ancienne jurisprudence fut toute poétique, que le droit romain, dans son premier Age, fut on poème sérieux. »
1 Histoire de France^ t. V, p. 24S.
« Notre droit est un droit aDstère, dit-iL Celui qui y a été nourri ne pourra que sourire en lisant ce livre. Il méprisera les formes gravement puériles de la jurisprudence antique K »
Mais le droit français a eu aussi son âge poétique. C'est pourquoi, à l'exemple de Vico qui a indiqué une science nouyelle, la symbolique du droit, à l'exemple de Grimm, l'auteur des Antiquités du droit allemand^ M. Michelet veut, en prenaut pour cadre « la biographie juridique de l'homme de la naissance à la mort, » montrer comment le génie national a modifié les formes symboliques.
Cet ouvrage sur le droit ancien fut suivi d'un pamphlet tout plein des passions et des haines du dix-huitième siècle, le livre intitulé le Prêtre^ la Femme et la Famille. M. Michelet dit sans restriction et sans réserve que les prêtres sont les ennemis de la famille, les ennemis de la société. Le prêtre, ministre d'immoralité et d'anarchie, est pour lui la plaie des temps modernes. Adversaire furieux de tout sacerdoce et de toute religion positive, il déclare de son ton le plus solennel que toute l'activité intellectuelle, toute la force philosophique de notre temps doit être portée vers la ruine des institutions religieuses, vers leur renversement immédiat. Son hostilité plus que voltairienne contre le christianisme^ contre ceux qui en ont été les plus grands défenseurs et les gloires les plus pures, le porte à d'étranges excès : il va jusqu'à diffamer saint François de Sales, Bossuet, Fénelon, le P. de la Coiombière, sans parler de saintes ou de pieuses femmes, comme sainte Chantai, la bienheureuse Marie Alacoque, madame Cornuau, madame de Maison fort. Voilà où pousse la passion dans une tête ardente et incapable démesure.
Cette passion devait l'aveugler également dans un autre ouvrage, V Histoire de la Révolution^ dont il fit paraître en 1847 les deux premiers volumes, et qu'il acheva, après la proclamation de la République, dans l'esprit le plus démagogique. 11 y représenta la révolution, entendez la révolution sanglante de 93, comme « l'avènement de la loi, la résurrection du droite et la réaction de la justice. »
Les détails anecdotiques et le roman remplissent cette trop
* Les Origines du droit franc. ^ Introd., p. cxxiu
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poétique et trop partiale histoire. L'homme qui, dans plusieurs volumes de YHistoire de France, avait souvent été un extatique plutôt qu'un historien, est devenu un véritable visionnaire. Son Histoire de la Révolution n'est pas une histoire^ c'est une vision ^ Il raconte mille choses qui jie se sont passées que dans son imagination, et les vrais événements, les faits réels, il les omet ou les traite en courant et de la maaière la plus fantaisiste. Il nous développe les plus secrètes pensées, les sentiments les plus intimes de ses personnages ^, et il parait ignorer ce qui a éclaté aux yeux de tous. Â peine s'arrête-t-il sur les travaux de l'Assemblée et entre-t-il dans l'analyse des idées qui y ont été discutées si orageusement ; à peine crayonnet-il quelques traits du tableau des passions qui ont produit des événements si retentissants et si graves, et s'il cherche à expliquer les causes des bouleversements et des transformations qu'il raconte^ c'est pour en donner de singulières raisons. Savez-vous pourquoi la Révolution a été possible ? C'est parce que les hommes d'alors se crurent des Dieux. Sans se croire Dieu, personne, selon lui, ne pourrait faire aucune grande chose. « Soyons Dieu I s'écrie-t-il, l'impossible devient possible et facile.... Alors, renverser un monde^ c'est peu y mais on crée un monde \ »
Cette histoire est-elle cependant dénuée de tout mérite ? Non certes. Elle est trop mélodramatique, mais elle est souvent pathétique. Ses récits de batailles méritent en particulier d'être loués. Ils sont vraiment dramatiques et wibrent de toutes les émotions du soldat.
Après la Révolution de 1848, M. Michelet s'affermit dans sa haine contre le passé monarchique et catholique de la France, et, à son cours du Collège de France^ lâcha le frein à ses colères antireligieuses. A l'entendre, les jésuites, c'est-à-dire, dans sa pensée, tous les prêtres catholiques, abrutissaient l'inielligence de trente millions de Français avec les dogmes absurdes
^ Cette pensée a déjà été exprimée par M. Thiers, dans sa sévère mais juste appréciation de V Histoire de la Révolution, insérée dans la Bévue des Detuc- Mondes^ en 1850.
s Voir la faite à Varennes et le retoar à Paris delà famille royale.
* Voir tome I, le chapitre : Qu*on ne fait rien sans se croire Dieu»
d'une métaphysique byzantine ; le bouddhisme valait bien le christianisme ; le khagiaour rivalisait avec l'Évangile. Ces excès déclamatoires, applaudis par ..une Jeunesse paseionnée^ allèrent si loin que l'administration du Collège de France dut fermer le cours.
Il acheva ses travaux historiques dans ces dispositions exaltées ; puis^ se calmant sous la douce influence d'un nouveau mariage, il 9e tourne brusquement vers d'autres études, et surprend le public par l'apparition fort inattendue d'un petit livre intitulé/' Oiseau (1856).
Devenu naturaliste par hasard, par compagnie, il se prend d'amour pour les oiseaux et veut les protéger ; après avoir plaidé pour les petits, pour les simples, pour lé peuple, il plaidera pour les bêtes et pour les oiseaux; à cet effet, il révélera l'oiseau comme âme et montrera qu'il est une personne. Nous nous associerons volontiers, en partie du moins, aux éloges qui ont été faits de ce volume de psychologie poétique. Que l'enthousiaste naturaliste plaide pour les oiseaux, soit ; ce sont de bien intéressants clients ; mais qu'il n'en fasse pas des êtres divins; qu'il ne les compare pas au Messie; qu'il ne les présente pas comme « participant du divin privilège du Saint-Esprit, d'être présents partout. »
Ce livre offre beaucoup d'autres bizarreries, mais le brillant et la pompe du style les font pardonner, et, tout en se révoltant quelquefois, on est entraîné à pousser la lecture jusqu'au bout quand on l'a commencée. Nulle part ce chaud coloriste n'a déployé une si riche palette. Nos lecteurs en pourront juger par le morceau que nous citons, la Nature aux tropiques, cette nature d'une si violente exubérance, que l'ardente imagination de Méry avait déjà peinte, mais qui ne pouvait être imitée que par le talent nerveux, fiévreux et maladif de M. Michelet K
Le succès de V Oiseau l'excita, Tannée suivante, à écrire V Insecte, Il venait de sortir de l'absorption où l'avait longtemps tenu ce terrible seizième siècle*. Là encore il déploie ce merveilleux talent de peintre qui ne suscite pas seulement en nous des images, mais y soulève des émotions, qui ne fait pas seule-
1 Voir encore la description d'une colline nautaise, des marais d'Amérique, etc. > iatrod., p. xii*
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menl voir les paysages, mais les fait sentir, et qui semble donner la vie aux arbres mômes et aux pierres.
Il mit au jour,en 1861, un autre ouvrage dont l'inspiration et la manière sont analogues à celles de V Oiseau et de V Insecte : la Mer. Mais^ pour la forme comme pour les idées, ce dernier livre est bien inférieur à ses aînés. L'auteur y prend plus qu*il n'avait encore fait un ton d'inspiré et de prophète; il multiplie les emphases, et, tout àcOté,le8 trivialités incohérentes et les bizarreries voulues. Au milieu do tout cela il est peintre, mais avec un excès qui fatigue et parfois fait sourire. « Les furieux efforts de H* Michelot font bien connaître Terreur et la puérilité de cet art qui se pique de tout peindre, faute de savoir amener le lecteur à se mettre de moitié dans l'œuvre et à se représenter luimôme ce que le pinceau ne peut et ne doit qu'indiquer '• » La philosophie du livre est le panthéisme le plus déclaré et le plus effréné. Quant à sa science, ce n'est que de la curiosité.
Il est d'autres petits livres jaunes de M. Michelet qu'il ne conviendrait pas d'étudier ici, mais que nous ne craindrons pas de nommer, l'Amour (1858), la Femme (1859). Ces ouvrages ;ont été écrits dans des intentions honnêtes; l'auteur s'y est proposé de pousser au mariage ; il a voulu employer ses efforts à sauver la famille qui périt, et amener l'affranchissement par le véritable amour. Mais son caractère se prêtait peu à ce rôle sérieux, à ce grave ministère. Rien de bizarre comme ces livres, ils sont remplis de détails de physiologie, de sensibleries médicalesi do mièvreries sentin nlales et conjugales, de mignardises communes et ridiculr / de brutalités affectées de langage jointes à des mysticités poétiques, à des extases rôveuses. L'influence totale n'est saine ni pour l'esprit ni pour l'flme.
M. Michelet ne gardera pas une grande repu talion comme historien parmi les esprits sérieux, ^ encore moins comme naturaliste et comme physiologiste. -* Il vivra plus longtemps comme écrivain. 11 est un des auteurs de notre époque qui ont le plus étudié la langue, et qui ont su le mieux en utiliser et en accrol* tre les richesses. Il n'est ni puriste ni classique ; cependant il est généralement correct. Chez lui bien des formes de langage
1 L. Vcuillot, Vignettes f XVIII. Un sophisme devant la mer, Rev, du monde catholique, 35 nov. 186?.
semblent la violation de la syntaxe et le renversement de la grammaire ; mais ce sont des intentions de style et d'art. En suivant moins l'ordre grammatical que Tordre logique des mots, dans ses histoires et dans ses petits livres, il rencontre souvent des effets merveilleux. Comme Ta dit M. Tarne, il est artiste jusque dans les plus intimes parties de son être. On est entraîné par le mouvement de son style quelquefois vif sans brusquerie, mais quelquefois aussi secoué comme de soubresauts et de tressaillements nerveux ; par ce quelque chose de svelte et de fort qui distingue la coupe de ses phrases; par la marche ferme^ inspirée et lumineuse de ses récits; par le rhythme musical — souvent trop musical et trop voulu — de sa prose. Comme Ta encore dit M* Taine, « par-dessus tout sa phrase est un chant. »
Môme dans ses originalités les pins risquées^ ce style est vrai comme expression de rindividualité de Tauteur ; sa franche et vive subjectivité charme tout en étonnant chez un historien. On voudrait seulement, de temps en temps, qu'il ne s'abandonnât pas à un laisser aller qui est une sorte d'insulte au lecteur. Son excessive désinvolture, son déshabillé sont trop choquants. En maint passage on est révolté par la crudité de ses expressions empruntées à la langue du peuple, à la médecine, à l'argot. Il est peintre habile, mais sa peinture est surchargée de couleurs, comme celle d'un homme qui veut éblouir. Il écrit comme peignait le Tintoret, le peintre à la /ureurpi^/ore^gue, ainsi que l'appelait Pierre de Cortone.
Un tel écrivain demande d'être lu avec beaucoup de précaution , mais il peut être utile à ceux dont le goût est déjà formé et dont les principes littéraires sont sûrs et bien établis.
Tableau géographique de la France^.
L'histoire de France commence avec la langue française.
* Dans ie début du second volume de son Histoire de France, dont BOUS donnons ici un extrait, M. Miclielet s'applique^ avec éloquence et poésie^ à développer cette idée qu'il existe une union intime entre le sol et la physionomie morale de chaque pays. Il dit là-dessus d'assez belles choses, mais il s'attache trop à une idée systétnatique, rinflucnce dos climats sur les destinées deahabitunts.
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La langue est le signe principal d'une nationalité. Le premier monument de la nôtre est le serment dicté par Charles le Chauve à son frère, au traité de 843. C'est dans le demisiècle suivant que les diverses parties de la France, jusquelà confondues dans une obscure et vague unité, se caractérisent chacune par une dynastie féodale. Les populations, si longtemps flottantes, se.sont enfin fixées et assises. Nous savons maintenant où les prendre, et, en même temps qu'elles existent et agissent à part, elles prennent peu à peu une voix; chacune a son histoire, chacune se raconte elle-même.
La variété infinie du monde féodal, la multiplicité d'objets par laquelle se fatiguent d'abord la vue et l'attention^ n'en est pas moins la révélation de la France. Pour la première fois elle se produit dans sa forme géographique. Lorsque le vent emporte ce vain et uniforme brouillard, dont l'empire allemand avait tout couvert et tout obscurci, le pays apparaît, dans ses diversités locales,- dessiné par ses montagnes, par ses rivières. Les divisions politiques répondent ici aux divisions physiques. Bien loin qu'il y ait, comme on l'a dit, confusion et chaos, c'est un ordre, une régularité inévitable et fatale. Chose bizarre ! nos quatre-vingt-six départements répondent, à peu de chose près, aux quatrevingt-six districts des capitulaires, d'où sont sorties la plupart des souverainetés féodales, et la Révolution, qui venait donner le dernier coup à la féodalité, Ta imitée malgré elle.
Le vrai point de départ de notre histoire doit être une division politique de la France, formée d'après sa division physique et naturelle. L'histoire est d'abord toute géographie. Nous ne pouvons raconter l'époque féodale ou provinciale (ce dernier nom la désigne aussi bien), sans avoir caractérisé chacune des provinces. Mais il ne sufGt pas de tracer la forme géographique de ces diverses contrées, c'est surtout par leurs fruits qu'elles s'expliquent, je veux dire, par les hommes et les événements que doit offrir leur
histoire. Du point où nous nous plaçons, nous prédirons ce que chacune d'elles doit faire et produire, nous leur marquerons leurs destinées, nous les doterons à leur herceau.
Et d'abord, contemplons l'ensemble de la France, pour la voir se diviser d'elle-même. Montons sur un des points élevés des Vosges, ou, si vous voulez, du Jura. Tournons le dos aux Alpes. Nous distinguerons, pourvu que notre regard puisse percer un horizon de trois cents lieues, une ligne onduleuse qui s'étend des collines boisées du Luxembourg et des Ârdennes aux vallons des Vosges; de là, parles coteaux vineux de la Bourgogne, aux déchirements volcaniques des Cévennes, etjusqu'au mur prodigieux des Pyrénées.
Cette ligne est la séparation des eaux. Du côté occidental, la Seine, la Loire et la Garonne descendent à l'Océan ; derrière, s'écoulent la Meuse au nord, la Saône et le Rhône au midi. Au loin, deux espèces d'Iles continentales : la Bretagne, âpre et basse, simple quartz et granit, grand écueil placé au coin de la France pour porterie coup des courants de la Manche; d'autre part, la verte et rude Auvergne, vaste incendie éteint avec ses quarante volcans.
Les bassins du Rhône et de la Garonne, malgré leur importance, ne sont que secondaires. La vie forte est au Nord. Là s'est opéré le grand mouvement des nations. L'écoulement des races a eu lieu de l'Allemagne à la France dans les temps anciens. La grande lutte politique des temps modernes est entre la France et l'Angleterre. Ces deux peuples sont placés front à front, comme pour se heurter; les deux contrées, dans leurs parties principales, offrent deux pentes en face l'une de l'autre ; ou, si 1 on veut, c'est une seule vallée dont la Manche est le fond. Ici, la Seine et Paris; là, Londres et la Tamise. Mais l'Angleterre présente à la France sa partie germanique ; elle retient derrière elle les Celtes de Galles, d'Ecosse et d'Irlande. La France, au contraire, adossée à ses provinces de langue germanique (Lorraine et Alsace), oppose un front celtique à l'Angleterre.
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Chaque pays se montre à l'autre par ce qu'il a déplus hostile.
L'Allemagne n'est point opposée à la France, elle lui est plutôt parallèle. Le Rhin, l'Elbe, l'Oder, sont aux mers du Nord, comme la Meuse et l'Escaut. La France allemande sympathise d'ailleurs avec l'Allemagne, sa mère. Pour la France romaine et ibérienne, quelle que soit la splendeur de Marseille et de Bordeaux, elle ne regarde que le vieux monde de l'Afrique et de l'Italie, et d'autre part le vague Océan. Le mur des Pyrénées nous sépare de l'Espagne, plus que la mer ne la sépare elle-même de l'Afrique. Lorsqu'on s'élève au-dessus des pluies et des basses nuées jusqu'au port de Venasque, et que la vue plonge sur l'Espagne, on voit que l'Europe est finie, un nouveau monde s'ouvre : devant, l'ardente lumière d'Afrique ; derrière, un brouillard ondoyant sous un vent éternel.
En latitude, les zones de la France se marquent aisément par leurs produits. Au nord, les grasses et basses plaines de Belgique et de Flandre avec leurs champs de lin et de colza, et le houblon, leur vrgne amère du Nord. De Reims à la Moselle, commence la vraie vigne et le vin ; tout esprit en Champagne, bon et chaud en Bourgogne, il se charge, s'alourdit en Languedoc pour se réveiller à Bordeaux. Le mûrier, l'olivier, paraissent à Montauban, mais ces enfants délicats du Midi risquent toujours sous le ciel inégal de la France. En longitude, les zones ne sont pas moins marquées. Nous verrons les rapports intimes qui unissent comme en une longue bande les provinces frontières des Ardennes, de Lorraine, de Franche-Comté et de Dauphiné. La ceinture océanique , composée d'une part de Flandre, Picardie et Normandie, d'autre part de Poitou et Guienne, flotterait dans son immense développement, si elle n'était serrée au milieu par ce dur nœud de la Bretagne.
On l'a dit : Paris^ Bouen^ le Havre, sont une même ville dont la Seine est la grand'rue. Éloignez -vous au midi de cette rue magnifique, où les châteaux touchent aux châ-
teaux, les villages aux villages ; passez de la Seine-Inférieure au Calvados, et du Calvados à la Mauche ; quelles que soient la richesse et la fertilité de la contrée, les villes diminuent de nombre, les cultures aussi, les pâturages augmentent, le pays est sérieux^ il va devenir triste et sauvage. Aux châteaux altiers de la Normandie vont succéder les bas manoirs bretons. Le costume semble indiquer le changement de Parchitecture. Le bonnet triomphal des femmes de Caux, qui annonce si dignement les filles des conquérants de TÂngleterre, s'évase vers Caen, s^aplatit dès Villedieu ; à Saint-Malo, il se divise, et figure au vent, tantôt les ailes d^un moulin, tantôt les voiles d'un vaisseau. D'autre part, les habits de peau commencent à Laval. Les forêts qui vont s'épaississant, la solitude de la Trappe, od les moines mènent en commun la vie sauvage, les noms expressifs des villes. Fougères, et Rennes (Rennes veut dire aussi Fougères), les eaux grises de la Mayenne et de la Vilaine, tout annonce la rude conivée,{Ifistoire deFrance, t. II.)
LoL NAtore aux Tropiques.
Trop juste et trop légitime est l'hésitation du voyageur à l'entrée des redoutables forêts où la nature tropicale, sous des formes souvent charmantes, fait son plus âpre combat* Il 7 a lieu d'hésiter, quand on sait que l'on considère comme la meilleure défense des forteresses espagnoles un simple bois de cactus qui, planté autour, est bientôt plein de serpents. Vous y sentez fréquemment une forte odeur de musc, odeur fade, odeur sinistre ; elle vous dit que vous marchez sur une terre qui n'est que poussière des morts, débris d'animaux qui ont cette odeur, de chats-tigres, de crocodiles, de vautours, de vipères et de serpents à sonnettes.
Le danger est plus grand peut-être dans ces forêts vierges où tout vous parle de vie, où fermente éternellement le bouillonnant creuset de la nature.
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Ici et là, leurs vivantes ténèbres s'épaississent d'une triple voûte, et par des arbres géants, et par des enlacements de lierres, et par des berbes de trente pieds à larges et superbes feuilles. Par places, ces herbes plongent dans le vieux limon primitif, tandis qu'à cent pieds plus baut, par-dessus la grande nuit, des fleurs altières et puissantes se mirent dans le brûlant soleil.
Aux clairières, aux étroits passages où pénètrent ses rayons, c'est une scintillation, un bourdonnement éternel, des scarabées, papillons, oiseaux-mouches et colibris, pierreries animées et mobiles, qui s'agitent sans repos. La nuit, scène plus étonnante I commence l'illumination féerique des mouches luisantes qui, par milliards de millions, font des arabesques fantasques, des fantaisies effrayantes de lumières, des grimoires de feu.
Avec toute cette splendeur, aux parties basses, clapote un peuple obscur, un monde sale de caïmans, de serpents d'eau. Aux troncs des arbres énormes, les fantastiques orchidées, filles aimées de la fièvre, enfants de l'air corrompu, bizarres papillons végétaux, se suspendent et semblent voler. Dans ces meurtrières solitudes, elles se délectent et se baignent dans les miasmes putrides, boivent la mort qui fait leur vie, et traduisent par le caprice de leurs couleurs inouïes l'ivresse de la nature. N'y cédez pas, défendezvous, ne laissez point gagner au charme votre tète appesantie.Debout! debout I sous cent formes le danger vous menace. La fièvre jaune est sous ces fleurs, et le vomito-negro; à vos pieds traînent les reptiles. Si vous cédiez à la fatigue, une armée silencieuse d'anatomistes implacables prendrait possession de vous, et d'un million de lancettes ferait de tous vos tissus une admirable dentelle, une gaze, un souffle, un néant. A cet abîme engloutissant de mort absorbante, de vie famélique, qu'oppose Dieu qui nous rassure ? Un autre abîme non moins affamé, altéré de vie, mais moins implacable à l'homme. Je vois l'oiseaU; et je respire.
Quoil c^est TOUS, fleurs animées, topazes et gaphirs ailés, c'est Yous qui serez mon salut. Votre àpreté libératrice, acharnée à l'épuration de cette surabondante et furieuse fécondité, rend seule accessible l'entrée de la dangereuse féerie.
Vous absentes^ la nature jalouse ferait, sans que le plus hardi eût osé jamais l'observer, son travail mystérieux de fermentation solitaire. Qui suis-je ? et comment me défendre? Quelle puissance y survivra?L'éléphant, l'ancien mammouth, y périrent, sans ressource, d'un million de dards mortels. Qui les brave ? l'aigle, le condor? Non, un peuple plus puissant, l'intrépide, l'innombrable légion des gobemouches.
Oiseaux-mouches et colibris, leurs frères de toutes couleurs, vivent impunément dans toutes ces brillantes solitudes où tout est danger, parmi les plus venimeux insectes, et sur les plantes lugubres dont Tombre seule fait mourir. L'un d'eux (huppé, vert et bleu), aux Antilles, suspend son nid à l'arbre qui fait la terreur, la fuite de tous les êtres, au spectre dont le regard semble glacer pour toujours, au funèbre manceniliier.
Miracle! Il est tel perroquet qui moissonne intrépidement les fruits de l'arbre terrible, s* en nourrit, en prend la livrée, et semble dans son vert sinistre puiser l'éclat métallique de ses triomphantes ailes.
La vie, chez ces flammes ailées, le colibri, l'oiseau-mouche, est si brûlante, si intense, qu'elle brave tous les poisons. Leur battement d'ailes est si vif, que l'œil ne le perçoit pas; l'oiseau-moucbe semble immobile, tout à fait sans action. Un kovr! hourl continuel en sort, jusqu'à ce que, tète basse, il plonge du poignard de son bec au fond d'une fleur, puis d'une autre, en tirant les sucs, et péle-méle les petits insectes : tout cela d'un mouvement si rapide que rien n'y ressemble, mouvement âpre, colérique, d'une impatience exréme, parfois emporté de furie, contre qui? contre un gros oiseau qu'il poursuit et chasse à mort, contre une fleur déjà
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dévastée à qui il ne pardonne pas de ne pas Tavoir attendu. Il s'y acharne, Textermine, en fait voler les pétales.
Les feuilles absorbent, comme on sait, les poisons de Pair, les fleurs les résorbent, les oiseaux vivent des fleurs, de ces pénétrantes fleurs, de leurs sucs brûlants et acres, en réalité, de poison. Ces acides semblent leur donner et leur âpre cri et Péternelle agitation de leurs mouvements colériques. Ils contribuent peut-être bien plus directement que la lumière à les colorer de ces reflets étranges qui font penser à l'acier, à Tor, aux pierres précieuses, plus qu'à des plumes ou à des fleurs. {L'Oiseau^ p. 141-145.)
M. de Barante n'est pas un historien de la même école que ceux dont nous venons de nous occuper. 11 appartient à Técole descriptive^ qui professe ce principe que la tâche de Thistorien est de raconter, et non de démontrer ; que la représentation fidèle de la vérité est préférable à la discussion des faits; qu'il vaut mieux peindre les caractères et les mœurs que d'en faire la critique, et reproduire les événements que d'en rechercher les causes.
M. de Barante fit de l'histoire littéraire avant de faire de l'histoire proprement dite.
11 donna en 4809 son premier ouvrage, le Tableau de la littéra' ture française au xvui* siècle.
En étudiant l'histoire, écrivait-il dans la préface, il avait observé que de la réunion des hommes en nation, de leur communication habituelle naît une certaine progression de sentiments, d'idées, de raisonnements, que rien ne peut suspendre, et qu'on nomme la marche de la civilisation. Il concluait de là que « rien ne peut soustraire la société à cette variation progressive; que nos goûts, nos opinions^ nos impressions habituelles en dépendent en grande partie ; en un mot, que l'esprit humain est soumis à l'empire de la nécessité et irrévocablement destiné à parcourir une route déterminée,
ainsi que font les astres. » C'était clairement conclure des opinions nécessaires aux actions fatales. Aussi Tauteur de ce livre estimable encourut-il immédiatement le grave reproche de ne pas croire assez à la puissance de l'action. Madame de Staël fut la première à remarquer qu*avec beaucoup d'esprit, M. de Barante disait pourtant, comme l'Ermite de Prague dans Shakspeare : « Ce qui est. »
L'auteur annoBçait d'ailleurs dans ce premier ouvrage une maturité précoce. Considérant la littérature du dix-huitième siècle sous un point de vue général, il examinait cette grave question, à savoir: s'il faut accuser les écrivains du dix-huitième siècle des malheurs de la Révolution, ou si leur tendance était bonne et leurs intentions pures. Suivant lui, leurs erreurs étalent le résultat des circonstances politiques dans lesquelles ils se sont trouvés, la conséquence du relâchement des principes sociaux, préparé par la vieillesse de Louis XIV^ par la corruption du Régent et par l'insouciance de Louis XV. Mais il croyait voir un sincère amour du bien dans le désir général qu'éprouvaient alors les hommes éclairés, d'accomplir ce bien par la dififusion des lumières. Du reste^ il reconnaissait l'influence de la société sur les lettres, mais non celle des lettres sur la société.
Dans le second ouvrage de M. de Barante,dans l'Histoire des Ducs deBourgogne de lamaison de Valois yson grand titre littéraire et historique,le fatalisme se montre en traits moins accusés que dans le Tableau de la liitératuref mais il y est encore trop question des causes nécessaires, ùe\9i marche nécessaire et inévitable des choses.
C'est aussi la doctrine de la fatalité qui a fait adopter à rhistorien des ducs de Bourgogne son genre et sa méthode de traiter Tbistoire.
Nous l'avons dit, M. de Barante appartient à l'école qu'on a nommée descriptive, dont la devise est : Seribitur ad nanandum, nonadprobandumy «on écrit pour raconter, non pour prou ver,» et qui interdit absolument à l'histoire toute opinion, toute conclusion.
c Le passé, dit-il, est sans doute obscurci par beaucoup de systèmes et de préjugés ; on pourrait essayer de les combattre ou de les détraire pour en proposer d'autres. Cependant^ suivre l'exemple de la plupart des écrivains historiques et demander encore aux siècles précédents des
arguments pour fortifier telle ou telle vue politique, ne serait un moyen de persuader qui que ce soit. Ce serait seulement exciter la méfiance du lecteur, et, qui pis est, lui apporter Tennui. On est las de voir l'histoire, comme un sophiste docile et gagé, se prêter à toutes les preuves que chacun en veut tirer. Ce qu'on veut d'elle, ce sont des faits; de même qu'on observe dans ses détails, dans ses mouvements, ce grand drame dont nous sommes tous auteurs et témoins, de môme on veut connaître ce qu'était avant nous l'existence des peuples et des individus. On exige qu'ils soient évoqués et ramenés vivants sous nos yeux ; chacun en tirera ensuite tel jugement qu'il lui plaira, ou même ne songera point à en faire résulter aucune opinion précise ; car il n'y a rien de si impartial que l'imagination : elle n'a nul besoin de conclure ; il lui suffit qu'un tableau de la vérité soit venu se retracer devant elle. •
Pour ne point interrompre le cours de son récit et pour le rendre plus attachant, il écartera donc toute discussion sur la vérité des faits, sur le plus ou moins de foi à ajouter aux témoignages ; il effacera les résumés généraux et statistiques, et en môme temps s'abstiendra de tout Jugement et de toute réflexion sur les événements racontés par lui. Pas une des opinions exprimées sur les hommes et sur les faits ne sera tirée d'ailleurs que des sources où il a puisé.
L'historien des ducs de Bourgogne, qui n'est pas aussi impassible qu'il en a l'air, sent lui-môme ce que sa théorie a d'excessif, et prévient les objections qu'on pourrait élever contre elle. Si les mouvants tableaux du passé, nous dit-il^ ont préoccupé son imagination, ils n'ont point laissé sa pensée indifiTérente. En racontant l'histoire de ce quinzième siècle dominé tout entier par la doctrine du droit absolu du pouvoir politique ou religieux siir la société, il avait voulu prouver, au moins implicitement, que ce siècle n'avait été ni moral, ni religieux, ni môme obéissant, ou plut6t que dans son obéissance il avait été mille fois plus égaré par ses passions qu'un siècle libre dans sa liberté, qu'en un mot c'avait été un des siècles les plus malheureux de l'histoire humaine.
De môme que l'auteur des Bécits mérovingiens avait choisi une période circonscrite de l'histoire de France pour la traiter à fond, de môme M. de Barante^ voulant détacher de nos longues annales une période féconde en événements et en résultats, arrêta son choix sur les quatre règnes de la dynastie
350 LES PROSÀTEUaS DU XIX* SIÈCLE.
bourgaigQonne de la maison de Valois, c'est-à-dire sur les règnes de Philippe le Hardi, de Jeao sans Peur, de Philippe le BoD« de Charles le Téméraire, qai exercèrent une si grande influence sur les affaires du royaume. En n'envisageant dans cette époque que les progrès successifs et la chute de la Taste et éclatante domination de Bourgogne, le cercle de son récit se trouvait renfermé dans des limites précises^ resserré tout entier entre deux batailles célèbres^ Ja bataille de Poitiers et la bataille de Nancy^ et son sujet prenait une sorte d'unité.
Cet objet particulier ne Ta pas empêché d'entrer avec beaucoup de détails dans l'histoire de France, parce qu'aucun événement important dans le royaume n'a été sans influence immédiate sur la fortune de la branche bourguignonne de la maison royale. D'ailleurs il voulait moins faire une suite de monographies que présenter une peinture fidèle d'un des siècles de notre histoire ; il ne devait donc rien omettre de ce qui le caractérise.
L'essentiel était de rendre sa narration intéressante; et il crut que le meilleur moyen pour cela était de la composer avec les documents originaux, avec Froissart, avec Commines, etc., — tout en se gardant bien de faire de son travail un tissu de citations textuelles. — Il pensa que le bon emploi des chroniques contemporaines, simples mais piquants témoignages des temps passés, pourrait restituer & l'histoire elle-même l'attrait que le roman historique lui a emprunté.
« L'Europe entière, dit-il, reconnaît que les habitudes de Tesprlt français sont merveilleusement propres à ces relations animées et vivantes où le narrateur, poussé par le besoin de se mettre lui-même en scène, y met aussi tout ce qui l'environne, et donne une physionomie dramatique aux faits qu'il rapporte, aux personnages qu'il représente. Le caractère natif et particulier des narrateurs français, c'est encore une sorte d'allure dégagée, un ton à la fois naïf et pénétrant, qui fait ressortir du récit même et de la couleur qu*on lui donne^ une sorte de Jugement qui montre l'auteur comme supérieur à ce qu'il raconte, et, pour ainsi dire, amusé du spectacle qu'il a vu ^ »
Quand nous avions dans notre langue de si attachants récits, quand le temps passé nous avait légué sa peinture fidèle et
iPréf.,p. 1.
BABàNTE. 351
laissé sa trace vivante, 11 crut qu'il convenait à l'historien de s'approprier ces richesses, au lieu de se borner, comme on faisait Jadis, à des compositions artificielles, sans charme, sans vie et sans vérité. A l'exemple de son maître Augustin Thierry, il a voulu rompre complètement avec la manière de ces écrivains, aussi faux qu'ennuyeux, qui ont introduit dans les événements d'autrefois nos mœurs, nos idées, nos sentiments, ont soumis l'histoire à une sorte de costume théâtral, ou représenté tous les rois revêtus d'une majesté officielle, entourés d'une étiquette factice, et ont placé uniformément à Tentour de ces trônes une cour et un cortège obligés. Ce que M. de Barante nous met sous les yeux, ce sont bien les hommes du quinzième siècle, les mœurs du quinzième siècle, et ces hommes et ces mœurs, il les peint sans avertir qu'il les peint; point de fausses couleurs, aucun luxe d'images. Son récit. Jamais déclamatoire ni sentencieux, est à la fois grave et attachant, et Tintérôt de l'ouvrage est tout ensemble philosophique, historique et pittoresque.
Dans le Tableau de la littérature au dix-huitième siècle et dans V Histoire des Ducs de Bourgogne, M. de Barante paraissait nier le libre arbitre de l'humanité ; il ne voyait dans la marche des choses que des révolutions fatales prescrites à l'esprit humain, comme aux étoiles du ciel. Mais heureusement cette opinion se modifia peu à peu en lui, et en étudiant sérieusement, dans des Notices historiques et biographiques, la vie individuelle, il finit par revenir à la croyance en la liberté. « Le grand art que déploie M. de Barante dans ces Notices, c'est précisément, comme l'a remarqué un critique, de démêler, dans chacun des personnages dont il retrace l'histoire, ses vrais mobiles d'action^ et de prendre sa volonté sur le fait. Rien ne lui échappe, ni l'empire des idées sur la conduite, ni la contradiction des actes avec les opinions. Il excelle à découvrir et à exprimer en quelques mots les traits essentiels d'un esprit et d'un caractère ^ » Déjà, dans un bel article sur V Histoire de France au dix-huitième siècle, écrit en 4834, et qui avait mérité de figurer dans les Etudes historiques et biographi-quesy M. de Barante avait abjuré franchement la doctrine de
^ Rigault, Œuvres, t. III, p. 498 et 439.
la fatalité, et déploré avec éloquence l'empire qu'elle exerçait sur un si grand nombre de nos historiens. « On dirait, s*écriaitil, que les peuples et môme les individus n*ont aucun libre arbitre, qu'ils sont les symboles et les instruments d'idées nécessaires ; que tout a dû être ; que le bien, et le mal sont, l'un comme l'autre, des pas faits sur la route du destin ; qu'enfin, comme dit Schiller dans la plus sceptique de ses poésies, l'histoire du monde est le Jugement du monde. La race humaine n'est pas un corps privé de volonté et de vie, roulant dans les espaces du destin^ d'après les lois d'une gravitation morale.»
Ces principes, qui font Thistorien moraliste, dominent dans les derniers ouvrages historiques de M. de Barante, dans l'Fû- Udre de la Convention et dans VHistoire du Directoire.
L*auteur de YHistoire de la Convention a eu le mérite de dire le premier la vérité sur la Terreur, de détruire l'étrange opinion qui loue la Convention d'avoir sauvé la France de l'invasion ; il montra la Convention amenant l'invasion, et la France se sauvant elle-môme malgré la Convention; il prouva que Ja Convention n'organisa qu'une seule chose, l'assassinat juridique en masse, et qu'elle recula pour un temps indéterminé l'établissement de la justice et de la liberté.
Une histoire de la Convention s'arrôtant au moment où le gouvernement des comités prend sa forme nouvelle, où les mômes opinions, les mômes hommes vont, à des conditions différentes, exercer encore le pouvoir, n'est pas une œuvre complète et achevée. C'est pourquoi M. de Barante entreprit V Histoire du Directoire exécutif comme une suite nécessaire, comme une continuation de VHistoire de la Convention; et cette continuation est un travail plus achevé que VHistoire même de la Convention»
Ces deux parties de la môme histoire reposent sur les documents les plus certains, sur le témoignage môme du Moniteur^ que l'auteur reproduit pour ainsi dire jour par Jour. L'historien a peut-ôtre môme trop insisté sur les preuves, et leur abondance, surtout quand elle s'applique à des détails d'un intérêt secondaire, finit par allanguir l'intérêt et par fatiguer le lecteur, dont l'attention ne se trouve pas réveillée par la nouveauté des aperçus.
M. Royer-Collard, le chef politique dont il avait suivi la
bannière presque sans déviation, depuis 1815 jusqu'à la révo> lution de 1830, avait exprimé à M. de Barante la pensée que, si on voulait rendre la vie aux discours des orateurs politiques, il faudrait les encadrer dans un récit historique, dire quelle tétait la situation politique, la direction du gouvernement, Tétai des partis, leurs opinions et leurs principes ; il faudrait décrire le cours de la discussion, analyser les discours de leurs adversaires et rappeler l'effet qu^ils avaient produit. Cette conversation devait porter plus tard M. de Barante à écrire son dernier ouvrage considérable, la Vie politique de M, Royer- Collardy ses discours^ et ses écrits (2 vol. in-8^, 1861). M. de Barante ne s'est pas contenté d'écrire une biographie avec un recueil de discours ; il nous a présenté un tableau plein de couleur, des aspirations, des luttes, des espérances, des regrets qui remplirent la vie du père de la Doctrine.
M. de Barante partageait alors les sentiments religieux comme les sentiments politiques de M. Royer>Gollard ; et il ne cessa de s'affermir dans les sentiments chrétiens, comme le prouve son dernier écrit, De la Révélation^ où il emploie tout son talent à prouver qu'aucun progrès politique ou social n'est possible sans un progrès moral et religieux fondé sur la force régénératrice de l'Évangile.
Emprisonnement du connétable de Glisson.
Comme on était à la veille de s'embarquer, le duc de Bretagne assembla un grand parlement de barons et de chevaliers bretons. Il fit affectueusement prier le connétable de s'y trouver ; le sire de Clisson aurait cru manquer à son seigneur de n'y point venir, bien qu'il le sût mal disposé pour lui. Le duc de Bretagne le reçut à sa table avec les façons les plus aimables, accepta ensuite à dlncr chez lui, lui souhaita un heureux voyage, et, comme ils allaient se séparer, l'engagea à venir voir le beau château de l'Herminef^qu'il faisait bâtir près de la ville. Il monta à cheval
1 Pour les discours, M. de Barante eut le tort de ne pas indiquer la date du jour cù chacun fut prononcé.
avec son beau-frère le sire de Laval, ie sife de BeaumaBOîr et quelques autres chevaliers, et s'en vint à THermine. Le duc de Bretagne le mena par la main de chambre en chambre, lui montrant tout avec soin ; ils burent ensemble dans le cellier, puis, quand ils furent près de la grande tour, le duc de JBretagne lui dit : « Sire Olivier, il n'y a pas d'homme qui s'entende si bien que vous aux ouvrages de maçonnerie, car vous en avez fait de bien beaux, surtout à votre château de Glisson ; montez sur ma tour, et dîtesmoi comment vous la trouvez. J'y changerai ce que vous blâmerez. Montez ; je vais rester un moment ici avec le sire de Laval, o Le connétable monta l'escalier; mais à peine eut-il passé le premier étage que des hommes apostés fermèrent la porte derrière, se jetèrent sur lui et le chargèrent de fers, disant : « Monseigneur, pardonnez^nous, car c'est notre ordre. » Le sire de Laval, entendant du bruit et apercevant la porte se fermer, se douta de quelque chose ; il jeta les yeux sur le duc de Bretagne, et le vit tout pâle» « Ah I Monseigneur, que voulez-vous faire ? dit-il ; n'ayez, je vous prie, aucun mauvais dessein contre mon beaufrère. — Sire de Laval, répondit le duc de Bretagne, montez à cheval et allez- vous-en. — Non, Monseigneur, je ne partirai pas sans le connétable, » répliqua le sire de Laval. Alors arriva le sire de Beaumanoir qui demanda aussi le connétable. Le duc furieux tira son poignard et se jeta sur lui : u Yeux-tu être traité comme ton maître ? lui dit-il» — Monseigneur, repartit le sire de Beaumanoir, je pense que mon maître est bien traité. — Je te demande encore une fois, si tu veux Tétre comme lui. — Oui, monseigneur. » Alors le duc de Bretagne, pâle et tremblant, leva son poignard, disant : « Je vais te crever l'œil, tu seras borgne comme lui. n Le sire de Beaumanoir mit un genou en terre et dit : « Monseigneur, il y a tant de bonté et de noblesse en vous, que s'il plaît à Dieu, vous serez juste envers nous. Nous sommes à votre merci ; c'est
à votre requête et à votre prière que nous sommes venus ici en votre compagnie ; ne vous déshonorez pas en exécutant la folle pensée qui vous tient, cela ferait trop de bruit. — Eh bien! dit le duc de Bretagne, tu ne seras traité ni pis ni mieux que lui. x> Il le fit enchaîner et enfermer.
La nouvelle se répandît bientôt dans le château et dans la ville : chacun était saisi de surprise, et croyait que le duc de Bretagne allait faire mourir le connétable et le sire de Beaumanoir. Les chevaliers disaient : « Jamais prince ne s'est couvert d'infamie autant que le duc de Bretagne. Il a prié le connétable d'aller dîner chez lui ; il l'est venu voir dans son hôtel, a bu de son vin. Ta prié de venir visiter son château ; puis il le retient prisonnier. Jamais il n'y eut chose pareille, ni en Bretagne, ni ailleurs. A quoi donc pense le duc ? Le voilà pour toujours déshonoré et infâme. On n'aura plus de confiance dans les princes, puisque le duc a ainsi amené dans son château et a trompé par des mensonges ces sages et vaillants hommes. En qui peut-on et doit-on avoir confiance plus qu'en son seigneur? Un seigneur ne doit-il pas faire toujours justice à ses gens? Si un petit chevalier avait fait une telle chose, combien il serait déshonoré 1... Que dira le roi de France, quand il saura ces nouvelles ? Voilà sa guerre d'Angleterre manquée. Le duc de Bretagne montre bien ce qu'il a dans le cœur^ et comment il est tout Anglais. C'est au roi de France à prendre vengeance de cette actioû... Et que devraient faire maintenant les chevaliers et écuyers de Bretagne ? Il leur faudrait mettre le siège devant le château de l'Hermine, prendre le duc mort ou vif, et amener ce déloyal prince au roi de France. » D'autres, plus froids, ajoutaient : a Le sire de Laval est resté avec lui : c'est un seigneur sage et prudent ; il saura bien remettre le duc en la bonne voie. »
C'est bien aussi à quoi s'employait le sire de Laval, et il
n^y avait pas de temps à perdre, car par trois fois le duc de Bretagne fît ôter les fers au connétable^ et lui fit mettre la tète sur le billot; enfin il ordonna au sire de Bavalan, gouverneur du château, qu'il fût mis en un sac et jeté à Teau. « Ah I Monseigneur^ s'écriait le sire de Laval prosterné à genoux, au nom de Dieu, merci I ne commettez pas une telle cruauté envers mon beau- frère le connétable. Il n'a pas mérité la mort ; qui peut vous mettre si fort en colère contre lui? S'il vous a offensé, je vous jure que, lui ou moi, nous réparerons de notre corps ou de nos biens, à votre volonté, le tort qu'il vous a fait. Monseigneur, pour Dieu, souvenezvous comment vous fûtes tous deux compagnons de jeunesse, et nourris dans le même hôtel avec le duc de Lancastre, ce noble prince. Souvenez-vous avec quelle loyauté il vous a servi avant la paix avec le roi de France ; il vous aida à recouvrer votre héritage, et vous avez toujours trouvé en lui un bon conseiller et un bon homme d'armes : c'est à votre service qu'il a perdu cet œil. — Sire de Laval, répondait le duc de Bretagne, laissez-moi faire ma volonté ; Clisson m'a trop offensé; voici l'heure de me venger. Je ne veux rien de vous ; partez, laissez-moi accomplir ma cruauté ; je veux qu'il meure. — Monseigneur, poursuivait le sire de Laval, pour Dieu, merci ! retenez un peu votre colère, écoutez la raison. Si vous le faites mourir^ aucun prince n'aura tel déshonneur ; il n'y aura en Bretagne ni chevalier, ni écuyer, ni cité, ni château, ni bonne ville, qui ne vous haïsse à la mort et qui ne veuille vous chasser de votre héritage ; le roi d'Angleterre ni son conseil ne vous en sauront même pas gré. Vous allez vous détruire pour la vie d'un homme. Prenez un autre dessein, car celuilà ne vaut rien; ce serait se perdre devant Dieu et devant le monde que de faire mourir par trahison un si grand baron et un si noble chevalier que le sire de Clisson. Songez donc que vous l'avez prié à dîner, que vous avez accepté le sien, que vous l'avez mené en votre château en
lui montrant le plus grand amour, que vous avez bu ensemble comme bons amis; et vous le voulez mettre à mort! Puisque vous le haïssez tant, rançonnez-le, demandez-lui telle somme que vous voudrez; s'il a des villes ou châteaux à votre convenance, exigez-les; je me rends garant qu'il vous les livrera. »
Rien ne pouvait apaiser la fureur du duc de Bretagne. Ouand ce prince était en colère, il n'entendait plus rien, il ne connaissait personne. Le sire de Bavalan se jeta aussi à ses pieds et le supplia encore de ne point se déshonorer. « Qu'on n'en parle plus, Bavalan, répliqua-t-il ; je veux avoir raison de ce méchant homme qui m'a outragé I Fais <:e que je t'ai dit, ou tu m'en réponds sur ta vie. »
La nuit se passa de la sorte, le sire de Laval quittant à peine le duc de Bretagne et renouvelant ses prières sans se lasser. Enfin^ sur le matin, de meilleures pensées lui revinrent : il songea à la grande affaire où il allait se mettre, au déshonneur dont il se couvrirait, à la déloyauté de sa conduite. Il était en ces réflexions, quand le sire de Bavalan entra dans sa chambre. « Monseigneur, dit-il, votre volonté a été faite, encore qu'il m'en ait bien coûté. » A ces paroles, le duc de Bretagne commença à se désespérer; il voulait mourir, il pleurait à grands sanglots : « Ah I mauvais serviteur, disait-il au sire de Bavalan, d'avoir écouté ma folle colère et d'avoir mis à mort un si noble chevalier I » Mais le sire de Bavalan ne pouvait que lui rappeler ses paroles, a Monseigneur, répondit-il, souvenez-vous en quelle façon vous me l'avez commandé, et quelles menaces vous m'avez faites. » Le duc de Bretagne s'enfermait seul, et refusait même toute nourriture.
Vers le soir le sire de Bavalan revient. « Ah I que venezvous faire, dit le duc, et pourquoi paraître à mes yeux? Je voudrais être mort. Plût à Dieu que je le fusse I Quel remède peut-on apporter au mal que vous m'avez fait ? » Pour lors, le sire de Bavalan lui repartit : « Monseigneur,
apaisez-vous, messire de Clisson n'est pas mort. Voyant la colère qui vous troublait, je vous laissai commander selon votre volonté, mais, ayant songé à ce qui en pourrait advenir, je craignais que vous ne fussiez quelque jour fort chagrin, si je faisais ce que vous aviez ordonDé. »
Le duc de Bretagne se trouva tout à coup bien content ; il embrassa plus d'une fois le sire de Bavalan, lui disant : « Bavalan, mon cher ami, tu as été un bon serviteur de ton maître, tu m'as rendu le meilleur service qu'un bomme puisse rendre à un autre. J'en serai reconnaissant toute ma vie, et je te donnedix mille florins sur mon épargne.»
Tout joyeux qu'était le duc de Bretagne de ne pas s'être porté à un si mauvais coup, sa haine pour le connétable n'était pas devenue moindre.
Il fit revenir le sire de Laval et lui dit : « Allez trouver le connétable, dites-lui bien qu'il est l'homme que je bals le plus au monde. Si vous ne vous fussiez trouvé là, il ne fût jamais sorti vivant d'ici, mais en me donnant à penser vos paroles l'ont sauvé : demandez-lui cent mille francs, qu'il me cède la ville de Jugon et les trois châteaux de Blain, Josselin et la Roche-Derrien. Alors je le délivrerai, encore que, selon moi, sa délivrance doive un jour me porter grand dommage. » Le sire de Laval descendit dans la tour; il trouva le connétable enchaîné d'une triple chaîne^ dans un cachot humide, et couvert seulement d'un méchant manteau que lui avait jeté par pitié un des écuyers qui le gardaient. Il n'attendait que la mort, et consentit à la rançon qu'on lui demandait. « Mon frère de Laval, allez, dit-il, à mon château de Clisson pour quérir les cent mille francs que veut le duc. — Je ne m'en irai pas d'ici que vous n'en soyez sorti, répondit le sire de Laval, le duc est trop cruel, il pourrait se repentir en mon absence ; il n'aurait qu'à être pris encore de quelque folle et furieuse imagination, c'en serait fait. Je vais lui dire de délivrer le sire deBeaumanoir pour l'y envoyer. » Le duc y con-
GHÂMPAGNY.
sentit : « Qu'on leur Ole les chaînes, et réglez tout le traité avec eux, car je ne les yeux pas voir. » On les tira de leur cachot, on leur servit un repas. Les serviteurs du duc de Bretagne se montraient tout joyeux^ car c'était à leur grand regret qu'ils avaient obéi à leur seigneur.
{Histoire des Ducs de Bourgogne^ 1. 1, p. 358-367. 5° édition.)