‹ Prosateurs français du XIXe siècleChapitre 15 sur 19 · CHAMPAGNY · texte numérisé non relu

CHAMPAGNY

de Langres, intitulé un Examen de conscience j il disait^ en i849 :

« Le parti catholique, qn'il me permette de le loi dire, porte la peine de ses anciens torts ; il est contre lui-même ce qu'il a été contre ses adversaires, absolu dans les idées, Apre dans les formes, exagéré dans les Jugements. Il a eu Tamour exclusif de la polémique, la haine ces explications ; qu'il ne s'étonne pas que, dans son propre sein, lorsque les explications seraient nécessaires, la polémique seule se produise ^ »

Un peu plus tard, rendant compte des Études morales et lit" téraires de M. de Broglie, il disait encore :

« Je conresse qu'à cet égard ]e suis un peu de mon siècle et que, peu professeur de ma nature, très-sCeptique en tout ce que la foi ne décide point, }e me suis senti parfois heurté par le dogmatisme grave, calme, réfléchi, mais enfin par le dogmatisme de M. de Broglie *. »

Esprit de Téléyation la plus sereine et la plus aimable, modéré, libéral, bon et sympathique, généreux dans tous les sens du mot, d'un désintéressement chrétien et stoïque, timide en apparence par excès de modestie, et cependant merveilleusement fort contre les rigueurs des événements et contre les Coups de la Providence, le comte Franz de Champagny est un de ces hommes de la vieille marque et de l'ancienne trempe dont le nombre diminue tous les jours.

Ce que c^était que la positioii d^an empereur romain.

Il faut songer à ce que devait être pour un homme jeune, une imagination ardente et gigantesque au milieu de sa barbarie, pour une tête fatiguée par sa yie de dissimulation et son perpétuel danger sous Tibère, l'étrange position d'un empereur romain. L'empire était quelque chose de trop nouveau pour que personne, même un César, fût familia-

1 Le Correspondant, H sept. ]84d.

* Le Correspondant, BuUet. bibliogr., t. XXXlU^ p. C35.

risé avec la peusée de mener tout Tuoivers comme un trou* peau. Le monde entier, tout ce qui n'était pas barbare ; — au centre de ce monde, Rome, avec son peuple^ ses pontifes, sçs monuments, le tourbillon de sa vie ; — une armée de vingt-cinq légions, sans compter les auxiliaires que fournissaient toutes les nations ; — des flottes sur toutes les mers ; — un revenu que les coniiscaiions pouvaient rendre illimité, et de plus les cinq cent quarante millions, qu'à travers ses'proscriptions avait grappillés Tibère : il y a mieux, an droit de propriété, fictif au moins, mais qui pouvait devenir réel, sur tous les biens de Tempire, sur tous les patrimoines du monde ; par-dessus tout, si on le voulait, la divinité» des bouffées d'encens et des autels : — tout cela appartenant ou obéissant à une seule créature humaine I un individu de cinq pieds six pouces, maître et propriétaire de tout cela ! Ce n'étaient pas là des idées assez vieilles pour que les cerveaux se fussent blasés sur elles. Et le fils pauvre, tremblant et menacé de Germanicus, salué un beau jour par le sénat, les prétoriens et le peuple, qui le débarrassaient de son humble et unique rival, seul et absolu dominateur de toutes ces choses, devait se sendr ébloui comme celui qui, après vingt ans de séjour dans un cachot, passa subitement à la lumière et devint aveugle. Ajoutes que, par les passions qui régnaient, par les ambitions hardies et dépravées qui restaient au coeur de certaines familles, par la morale du temps qui excusait tous les crimes, cette position si grandiose était menacée d'un perpétuel danger. L'empire, ses gloires et ses richesses 'étaient promis à quiconque donnerait un coup de couteau à cet homme. Caïus, qui avait étouffé Tibère malade, devait savoir quelque chose de la facilité avec laquelle on assassinait un empereur. Ainsi, entourée de luxe, de voluptés et de coups de poignard, cette vie de maître du monde devait tenir la pensée de l'homme dans une excitation perpétuelle, et lui par^tre une splendide, redoutable, incessante hallucination.

De là ces étranges natures impériales^ ces types qui ne se retrouvent pas ailleurs dans Thumanité, ces bommes qui, après avoir gouverné, sinon avec vertu, .du moins avec prudence, furent tout à coup pervertis ou jetés en démence par le pouvoir : —Néron, Caligula. De là ces monstres de sang et de folie : — Domitien, Commode, Éiagabale. Tibère Qst dans la nature et le bon-sens humains ; il a peur, et il tue : sa terreur est la mesure de sa cruauté. Mais ces hommes-là ont Pair véritablement frappés du ciel : pouvant tout et osant tout ; avec leur luxe inouï, leur scélératesse monstrueuse^ ëans but, sans raison, sans mesure. Il y a chez eux du vertige : placés trop haut, la tête leur a tourné ; ils ont vu sous leurs pieds un trop immense espace, trop de peuples, trop de pouvoir, et en même temps aussi un précipice trop glissant. Leur cerveau n'a pas tenu à ce mélange d'exaltation et de terreur.

{Les Césars^ Galigula, § i.)

(Né en t802.)

€e fécond écrivain s'cssaya-de très-bonne heure dans la prose comme dans les vers* A dix-huit ans, en 4821 f, n'ayant encore aucune expérience des choses^ aucune expérience des bomme^^ aucune expérience des idêes^ mais, comme il le dit, devinant tout cela^ il écrivit^ dans un accès de fièvre, ffan d'Islande^ qui n'a que le mérite de bien rendre un sentiment jeune et pur, et dont le héros épouvanta les lecteurs d'alors non encore accoutumés à ce genre sombre.

Deux ans plus tèt, à seize ans, — Fâge, dit-il, où Ton parie sur tout) où Ton improvise sur tout, — il avait fait en quinze jours, sur un pari, Bug-Jàrgal ; mais ce roman ne parut que sept ans plus tard, en 1825^ remanié et récrit en grande partie*

a66 LES PROSATEURS DU XIX' SIÈCLE.

Il reçut ua assez mauvais accueil, et le parti classique l'attaqua vivement, comme un pastiche de Waller Scott, écrit d'un style contraire à toutes les saines traditions du goût.

Cinq ans après la publication de son second roman, Victor Hugo commença une œuvre bien autrement importante, Notre- Dame de Paris, au sujet de laquelle nous aurons à relever plusieurs erreurs trop accréditées.

Notre-Dame de Paris est moins un roman historique qu'un conte fantastique. La couleur locale qui s'y étale est un trompel'œil. Tout le tapage qui se fait là ne sent nullement le quinzième siècle. Rien de cette fantasmagorie fiévreuse ne se retrouve dans l'histoire du temps, que M. V. Hugo a prétendu peindre ; aucun des personnages bizarres qu'il fait si bruyamment agir sous nos yeux n'appartient à l'époque de Gringoire, « Alors plus que jamais, comme l'a remarqué un érudil, le caractère national est exclusivement le bon sens prosaïque et la raillerie; l'esprit français a pour exacte expression, en ce moment, dans les classes élevées, la finesse immorale de Philippe de Commines ; dans la bourgeoisie, la bonhomie sournoise de Jean de Troyes et de Jacques Duclercq. Aussi est*on déconcerté au plus haut point lorsqu'on passe de ces chroniques et des récits contemporains aux pages violemment colorées de l'écrivain moderne ; et si les créations du roman paraissent chimériques e* impossibles, c'est surtout à ceux qui ont lu le Petit Jehan de Saintré, les Quinze Joyes du mariage et les Cent Nouvelles nouvelles du roi Louis XI Kn

Le romancier a remplacé la vérité des caractères et des mœurs par les artifices fascinateurs de son talent, et en particulier par le perpétuel contraste du beau et du laid, du grotesque et du sublime, par le prestige de se» oppositions et de ses antithèses; car, comme on l'a souvent remarqué, Notre-Dame de Paris est tout entière fondée sur l'antithèse. La bohémienne Ësméralda vit chaste et pure dans la plus infecte société ; Quasimodo, dans un corps difforme, possède l'âme la plus belle, la plus dévouée, la plus généreuse ; Claude FroUo, sous la robe du prêtre, cache l'impureté et le crime.

i Louis Bloland, Origines littéraires de la France^ 5« partie, t. II, p. 343.

VICTOR nUGO. 3Ô7

Nous avons dit que le moyen ftge était mal compris et mal rendu dans le roman de Notre-Dame de Paris. Nous devons cependant rendre Justice à la pensée d'esthétique et de philosophie que cache ce livre^ et applaudir aux idées sur la décadence actuelle de l'architecture, qui sont développées dans deux remarquables chapitres d'art et d'histoire. Dans plus d'une occasion l'auteur de l'ode sur la bande noire avait déjà plaidé la cause de notre vieille architecture, dénoncé à haute voix bien des profanations, bien des démolitions, bien des impiétés, et signalé à l'indignation publique les procédés des gâcheurs de plâtre d'à présent ^. Écrivant un roman qui portait à son frontispice le nom de la « vieille reine de nos cathédrales ', » il ne voulut pas laisser échapper cette occasion de défendre de nouveau « nos édifices historiques que nos iconoclastes d'écoles et d'académies sont acharnés à attaquer '• »

Ce qui intéresse davantage le plus grand nombre des lecteurs, ce sont les beautés de sentiment qui captivent l'âme dans ce roman. L'auteur abuse du ressort de la douleur et de l'horreur; mais comme il sait émouvoir I Plusieurs scènes arracheraient des larmes aux plus insensibles : le désespoir de Pâquerette la Chantefleurie quand on lui a volé sa fille ; la peinture de sa réclusion dans la sombre cave de la Tour-Roland, où, pendant quinze ans, elle est en adoration devant un petit soulier, seul reste de son pauvre petit ange perdu ; les imprécations amères, les plaintes touchantes, les prières et les sanglots qu'elle pousse vers le ciel à propos de ce charmant hochet de satin rose ; sa fureur de tigresse quand elle croit tenir une Égyptienne voleuse d'enfants, la Joie satanique avec laquelle elle la livre au bourreau, et son indescriptible douleur quand elle découvre que cette petite bohémienne si belle, dévouée par elle au supplice, est sa propre fille ; les efforts touchants de Quasimodo pour la sauver, et son amour aussi respectueux que sévère et délicat ; enfin la mort d'Esméralda préférant le bûcher à la honte de céder aux désirs d'un infâme. Ce sont là des créations de premier ordre, et l'œuvre qui renferme de telles pages, quelques défauts qu'on puisse lui reprocher, est assurée d'é-

^ Note ajoutée à la huitième édition de Notre-Dame de Parût 183?- 9 Livre lll, i. — » Note.

ebapper pour jamais à Toubli. Pourquoi faut-il que ce soit une œuvre dangereuse par cette profusion d'idées sensuelles, par cette mMitiplicité de peintures et d'images lascives que l'auteur s'est complu à entasser^ ?

M. Victor Hugo montra une grande souplesse de talent en donnant^ après Notre-Dame de FarU^ une œuvre d'un genre bien différent^ qui est justement rangée parmi ses chefs-d'œuvre en prose, le Rhin,

Le Rhin se compose de trois parties, la partie légendaire (Pé* copin)y la partie historique (la Conclusion), et le voyage proprement dit. L'ouvrage est en forme de lettres*, lettres, nous dit l'auteur, qui ont été écrites au hasard de la plume, sans livres. Outre le plaisir de raconter les belles et splendides choses qu'il avait vues, Victor Hugo, en composant le Rhin, crut apporter une pensée immédiatement utile à son pays, et cette pensée c'est que le Rhin est beaucoup plus français que ne se le figurent les Allemands, et que les Allemands sont beaucoup moins hostiles à la France que ne le croient les Français. Selon lui, ce qui constitue un des plus grands devoirs et un des plus grands intérêts de la politique contemporaine, c'est de maintenir le droit de la France sans blesser la nationalité de l'Allemagne, c'est de former l'union de l'Allemagne et de la France, union qui serait le frein de l'Angleterre et de la Russie, le salut de l'Europe, la paix du monde. L'auteur traite ces idées à fond dans le long morceau politique intitulé Conclusion, qui a pour objet de faire rendre à la France ses limites naturelles, et de substituer à la configuration artificielle des cartes géographiques la configuration providentielle du globe. 11 conclut en espérant que, tt dans un temps donné, la France aura sa part du Rhin et ses frontières naturelles; que cette solution constituera l'Europe, sauvera la sociabilité humaine, et fondera la paix définitive. » Puisse le fatal événement de Sadowa ne pas reculer indéfiniment ces espérances !

« parmi les personnages de femmes un seul est parfaitement pur, celui de Fleur de Lys, la fiancée du capitaine Gaston Phébus.

* Ureen particulier les lettres XXVI et XXVII. Elles sont an nombre des plus intéressantes, des plus animées et des mieux écrites de tout l'ouvrage.

Nous avons étudié ailleura les drames en vers de V. Hugo. Nous devons dire ici un mot de ses drames en prose. Le mieux écrit de tous, et celui qui présente le plus de belles choses, c'est AngelOy le seul drame en prose qu*il ait fait représenter au Thé/ltre-Français.

Mais, nous l'avons déjà dit, ce n'est pas comme auteur dramatique que Y. Hugo survivra. H a un grand talent théâtral ; il n'a pas un véritable talent dramatique. La qualité fondamentale lui manque, le pathétique. H excite souvent les larmes de l'admiration, bien rarement les vraies larmes de l'attendrissement. Il frappe vivement l'esprit^ il ne remue pas profondément le cœur.

La déclamation, qui gâte souvent les pièces de Victor Hugo, remplit tous ses discours politiques. S'il rencontre quelquefois de grands mouvements d'éloquence et des pensées élevées, d'ordinaire il prend un plaisir de rhéteur et d'avocat & jeter en l'air de grands mots, & étaler des phrases ambitieuses d'applaudissemenls.

Cela lui suffisait à obtenir un bruyant succès auprès d'un certain public^ qgaiid les événements politiques le forcèrent à quitter la France. Son exil fut très-fécond en écrits de toute sorte, prose et vei*8. Il nous suffira de dire quelques mois do quatre ouvrages en prose, un livre de haute critique littéraire et do fantaisie, William Shakespeare, et trois romans^ les Misé* râbles, les Travailleurs de la mer, et Yffomme gui rit.

En 1864, étantà Guernesey, il dédia à V Angleterre un livre in. titulé William Shakespeare, écrit à l'occasion d'une nouvelle traduction faite par son Ûls des œuvres du grand tragique anglais. Shakespeare ne lui a été qu'une occasion et un prétexte pour traiter tgutes les questions touchant à l'art qui se sont présentées à son esprit. Les hommes de génie, en général, sont le principal sujet de son œuvre. C'est fort bien, mais la liste des tt immobiles géants de l'esprit humain, » qu'il réunit ensemble, montre une singulière confusion de toutes choses dans la tête de l'auteur. Ces génies sont : Homère, Job, Eschyle, Isaïe, Ezécbiel, Lucrèce, Juvénal, saint Jean, saint Paul, Tacite, Dante, Rabelais, Cervantes, Shakespeare. Suivant M. Hugo, « chacun d'eux présente toute la somme d'absold réalisable à l'homme; et, choisir entre ces hommes, préférer l'un & l'autre, indiquer

ai.

du doigt le premier parmi ces premiers, cela ne se peut pas. tous sont TËsprit. »

Ce livre étrange, et oûrelTet est presque toujours violemment cherché, préseole des pages admirablement écrites. Son plus grand mérite est d'exciter au dédain pour la littérature timide, médiocre, pâle, mécanique et artificielle, et d'inspirer l'amour des fiers et libres génies chez qui « l'opulence, la profusion, l'irradiation flamboyante » sont des qualités naturelles et comme spontanées.

Les trois romans dont nous avons à parler ne sont que trop célèbres, les MisérableSj les Travailleurs de la mer, VHomme qui rit» Certes, le romantisme a eu raison de s'affranchir de toute règle absolue pour chercher l'émotion dans tous les sujets et BOUS toutes les formes. Mais dans le roman comme dans la poé* sie il a poussé l'audace et la fantaisie au delà de toutes limites.

Nous ne nous arrêterons point sur ces ouvrages qui ont eu une vogue trop bruyante et dont la lecture est malsaine, bien qu'ils renferment de grandes beautés. Qu'on se rappelle que môme un homme comme Proudhon a pu accuser Victor Hugo d'avoir corrompu par ses romans et par ses drames l'activiié et le cœur des générations contemporaines. En outre, ces derniers romans, surtout les Travailleurs de la mer et VHomme gui rit, sont écrits d'un style chargé, tourmenté, obscur à déconcerter le lecteur.

Dans les Misérables, Y. Hugo a mis en scène, sous le nom de Jean Valjean, un homme qui, après avoir subi une condamnation rigoureuse, essaye en vain de se réhabiliter et rencontre sans cesse, comme un obstacle invincible, la sentence rendue contre lui. Condamné aux travaux forcés pour avoir volé avec ré* cidive, il se sauve du bagne et se cache, sous un nom d'emprunt, que le romancier n'a pas choisi sans intention, sous le nom de M. Madeleine : il devient la Providence d'un pays. Soudain il apprend que la justice, ayant perdu sa trace, accuse, en son lieu, un innocent. Dans un chapitre saisissant que l'auteur, avec un goût douteux, appelle une tempête sous un crâne, la lutte de conscience que traverse Jean Valjean, et dont il sort vainqueur, est décrite avec une élévation de pensée, une hauteur de sentiment, une puissance d'expression merveilleuses. Le lecteur assiste à cette cxlse terrible où M. Madeleine,

VICTOR HUGO. 37 i

après de longues perplexités, prend la résolution de se dénoncer lui-môme, au risque de voir la société, sans lui tenir compte de sa réparation, le ressaisir pour un nouveau et plusterrible cbàtiment. La scène de la cour d'assises, où il accomplit sa résolution, est grande et majestueuse. On a contesté la vraisemblance de la donnée : cette objection honore ceux qui rélèvent. Révoltés comme le poêle, ils ne peuvent admettre que la société soit assez peu chrétienne pour traiter ainsi le repentir, accompagné surtout et comme illustré d'un semblable héroïsme. Mais, dans la pensée de V. Hugo, Jean Yaljean ne fait que remplir un devoir rigoureux, strict, d'honnêteté; et bien que le devoir commande ici un sacrifice cruel, qui donne à la simple probité Taspect et les proportions d'une sorte de martyre, l'intention manifeste, légitime selon nous, du poêle, est précisément de reprocher à la société, par le choix de cet exemple, ses rigueurs habituelles, son absence de miséricorde, le peu d'estime qu'elle fait du repentir, le peu de compte qu'elle en tient.

Nous n'essaierons pas d'analyser les dix volumes de cet ouvrage. Le portrait de l'évêque conventionnel Myriel qui s'efforce de ramener Jean Yaljean au bien, le portrait du roi Louis-Fhilippe,le caractère de Fantine, l'une de ces malheureuses créatures que de prétendus fumnétet gens ne craignent pas d'abandonner après les avoir rendues mères ; de Cosette, la fille de Fantine; de Javert, l'agent de police, et plusieurs autres, sont tracés de main de maître, il y a des épisodes que l'on n'oublie pas, notamment la description de la guerre civile dans les rues de Paris. Nous n'insisterons que sur la conclusion. Jean Yaljean, après avoir élevé la fille de Fantine, l'avoir mariée au jeune Marius, voit la réprobation sociale l'atteindre au plus intime de lui-même. Ni Cosette ni Marius, si ce n'est au moment de sa mort, ne lui pardonnent un bienfait qui demeure entaché pour eux, malgré eux, d'un vice d'origine. Cette conclusion est-elle invraisemblable? Hélas I nous ne le pensons pas. Ici encore le romancier a voulu pousser à l'extrême limite l'erreur qu'il avait dessein de combattre, faire voir la puissance du préjugé tellement féroce que ces deux âmes aimantes, et nullement ingrates de nature, sont amenées par lui à la plus révoltante ingratitude. Le poète a voulu personnifier et flétrir cette impitoyable hostilité du monde

qui défend une fois pour toutes au coupable de fUire le bien.

La thèse générale des Misérables nous paraît donc juste, chrétienne. Mais en plus d'une puge reparaissent et s'accusent les erreurs religieuses, politiques et socialesdeM. V. Hugo, et, par une déplorable inconséquence, il règne dans Tensenibie de l'ouvrage une grande hostilité contre TÉglise catholique.

Dans les Travailleurs de la mer, une orpheline, Déruchetle, élevée par son oncle Lethierry, qui le premier eut l'idée d'appliquer la machine à vapeur à la navigation, promet d'épouser celui qui sauverait celte machine échouée sur l'écueil Douvres. Gilliatt, — un être à part, sans patrie, sans famille, sans amis, sacs beauté, doué de qualités en apparence incompatibles et qui passe pour sorcier dans le pays qu'il habile, — Gilliatt part seul avec l'immense projet d'arracher la Durande aux flots sur lesquels elle reste suspendue entre les deux Douvres, il réussit à vaincre la faim, la soif, le travail, le sommeil; il triomphe des forces brutales de la nature et parvient & ramener à Guernesey la machine intacte. Mais l'espérance qui lui avait donné une force surhumaine lui échappe soudain; il ne peut être aimé de Déruchelte : elle en aime un autre. Son désespoir est calme, et ne le pousse à rien de mauvais que contre lui-môme. Il hâte le mariage des deux jeunes gens, et, après les avoir vus partir pour l'Angleterre, il s'assoit sur un roc que la mer doit recouvrir tout à l'heure. Là, immobile, il attend la marée qui bientôt le gagne et l'engloutit. Ce dénouement déshonore le drame, qui a d'ailleurs de l'intérêt et du mérite. Plusieurs descriptions sont d'un effet saisissant, une surtout, qui est conduite avec un grand art. Clubin, capitaine choisi par Lethierry, profite du brouillard pour perdre la Durande sur les Hanois, écueil fréquenté par les contrebandiers, et pour se sauver, lui, emportant l'argent qu'il devait restituer à Lethierry. Nous le reconnaîtrons bien volontiers : ce départ, cette navigation dans la brume, la manœuvre hardie de Clubin, ce coup de barre décisif, le naufrage de la Durande, le sauvetage des passagers, la joie éclatante et sauvage de Clubin, dans le succès de son crime ; puis, sa déception et sa terreur quand, au lieu des Hanois, il aperçoit les Douvres, écueil fatal où il va trouver la mort et le châtiment inénarrable au lieu de l'avenir rêvé ; toute cette partie renferme de grandes beautés. Les lecteurs de notre

recueil pourront addfitrer aussi l'épisode de la pieuvre que nous leur présentons. La conception en est originale et puissante^ et il est écrit avec une sorte de sobriété relative. Cependant nous avons été obligé de faire des coupures. Il offre encore des généralités^ des amplifications^ des éruditions inutiles qui TaU longent démesurément :

Je saate vingt feuillets pour en trouver la fin.

Les caractères secondaires, dont plusieurs sont tirés des basfonds de la société, n'offrent rien de bien saillant.

Victor Hugo a dédié les Travailleurs de la mer « au rocber d'hospitalité et (ie4ibertéy à ce coin de vieille terre normande où vit le noble petit peuple de la nier, à l'Ue de Guernesey» sévère et douce, son asile actuel, son tombeau probable. »

VHommeguirit est l'histoire d'iin enfant^ fils naturel de Jac* ques H, sacrifié par ce prince, et mutilé au visage par une bande de comprachicos, en espagnol^ voleurs d'enfants. Gwin* plaine, c'est le nom du béros, est abandonné sur le rivage d'Angleterre parles malfaiteurs qui espèrent, par cette précaution, éviter la justice humaine. Ils n'évitent pas la justice de Dieu. Une tempête les engloutit. Rien n'est plus admirable que la description du moment où sombre l'embarcation, tandis que les criminels agenouillés demandent ensemble pardon À Dieu. L*enfant abandonné rencontre, enfoui dans la neige, le cadavre d'une morte, et recueille, des bras glacés de cette mère, une petite fille aveuglée par le froid. Il se charge de ce précieux fardeau et trouve asile dans la maison roulante du saltimbanque Ursus. Celui-ci utilise la mutilation subie par Gwinplaine, et qui donne à son visage un rire étrange — - de là le titre du roman. — Plus tard on apprend que Gwinplaine, par sa naissance, a droit au titre de lord d'Angleterre, et du cirque où les désœuvrés de Londres venaient^ sinon s'égayer, du moins rire en le regardant, le Toifà porté soudain au faite des honneurs. La scène où 'Gwinplaine, devenu lord Clanchartie, prend la parole dans la Chambre haute, pouvait être grande, si elle eût été simple : elle est tout à fait manquée. Le discours de Gwinplaine est froid, prétentieux, alambiqué : il veut être terrible, et il est ennuyeux. Mais combien est touchant le retour

de Gwinplaine chez Ursus, auprès de Déa, la Jeune aveugle, qu'il aime et dont il est aimé ! Combien est solennellei éclairée d'espérance, la mort de Déa ! Pourquoi faut-il que le poète déshonore son œuvre par le suicide de Gwinplaine î Victor Hugo n'a pas vu que ce suicide est plus révoltant encore que celui de Gilliatt, dans les Travailleurs de la mer, précisément parce que Déa, infiniment supérieure à la légère et frivole Déruchette, doit, du haut du ciel où elle est certainement remontée, protéger Gwinplaine et lui interdire le désespoir. Plusieurs épisodes mériteraient d'être indiqués ; nous n'en signalerons qu'un seul dont l'intention est morale, bien que la peinture puisse être dangereuse. Mous voulons parler des intrigues de la duchesse Josiane, qui recherche Gwinplaine à cause de sa difformité, et qui ne veut plus de lui dès qu'elle apprend que le roi le lui destine pour mari. Ce qu'elle voulait, ce n'était pas seulement la laideur; c'était encore le péché. Dès que Gwinplaine lui est présenté comme un mari, elle ne veut plus de lui, elle lui dit : « Sortez ! » Ce type achevé de la dégradation morale forme un saisissant contraste avec l'angélique innocence de Déa.

Depuis la révolution de Février, Victor Hugo n'a presque rien écrit qui ne distille l'amertune et l'injure contre tout ce qui tient au catholicisme. Ses romans ne sont pas eiempts de cet esprit irréligieux. Cependant on y trouve de nobles hommages rendus à la foi chrétienne et À la vertu de ceux qu'elle inspire. D'ailleurs, malgré certaines affectations païennes ou panthéistes, nous sommes loin de regarder ce. vigoureux esprit comme un athée et un matérialiste, et nous croyons à sa sincérité, quand il a dit, dans un confidentiel épanchement, « que la foi en Dieu était plus que sa vie, que c'était son âme; qu'il croyait à l'Incréé, à l'Idéal, à l'Éternel, à l'Absolu, au Vrai, au Beau, au Juste, à l'Infini ayant un moi ^. »

Nous avons étudié assez à fond les procédés de style de Victor Hugo en parlant de ses poésies. 11 nous reste peu de chose à ajouter ici. Dans la prose comme dans les vers cet écrivain, qui aurait pu être si grand s'il ne s'était pas développé en dehors du vrai, déploie une originalité, une vigueur, une verve, une puis-

ft Lettre à M. George Seigneur, Le Croisé^ 10 août 1867.

sance qui o'appartiennent qu'au génie; mais, au fur et à mesure qu'il a vieilli, ses défauts se sont accusés avec un excès qui, quelquefois, noD-seulemeut choque, mais fait rire. Presque toujours il a un costume d'apparat, et souvent l'exagération de la forme déguise mal le néant du fond. Au lieu de faire un choix parmi les expressions et les idées qui s'offrent en foule à son esprit constamment enfiévré, il accepte tout et déverse tout au lecteur qu'il écrase comme sous une avalanche de développements inépuisables. Penser comme tout le monde, parler comme tout le monde, Dieu l'en garde! Il lui faut de Textraordinaire, toujours de l'extraordinaire ; et, pour le reucontrer, il fatigue, tourmente, torture son style, au risque de rebuter et d'indigner le lecteur.

Cependant on le lit avec avidité, nous dira-t^on; voyez le nombre d'éditions qu'obtiennent certains de ses ouvrages. Nous pourrions dire que la vogue n'est pas toujours un signe certain du mérite. Mais nous ne contestons aucun des mérites de Victor Hugo; seulement nous croyons devoir être d'autant plus attentif à signaler ses défauts qu'ils sont plus séduisants et ont plus l'air de qualités aux yeux de beaucoup de personnes. Notre lâche est de préserver le goût, et nous la remplissons en étant plus sévère à Tégard des écrivains dominateurs qu'à l'égard de ceux qui exercent un moindre prestige.

Glande FroUo

Du haut des tours de Notre-Dame, Quasimodo est témoin du supplice d*£sméralda. 11 aperçoit à quelques pas Claude Frollo, qui Ta livrée à la mort.

Quasimodo recula de quelques pas derrière Claude Frollo^ et tout à coup se ruant sur lui avec fureur, de ses deux grosses mains il le pousse par le dos dans Tabime sur lequel il était penché. Claude s'écria : « Damnation I » et tomba. La gouttière au-dessus de laquelle il se trouvait l'arrêta dans sa chute. Il s'y accrocha avec des mains désespérées, et, au moment où il ouvrait la bouche pour jeter un second^cri, il vit passer au rebord de la balustrade, au-

dessus de sa tête, la figure fotmidable et vengeresse de Quasirûodo. Alors il se tut.

L'abîme était au-dessous de lui : une chute de plus de deux cents pieds, et le pavé. Dans cette situation terrible, Claude ne dit pas une parole, ne poussa pas un gémissement, seulement il se tordit sur la gouttière avec des efforts inouïs pour remonter; mais ses mains n'avaient pas de prise sur le granit, ses preds rayaient la muraille noircie sans y mordre. Les personnes qui ont monté sur les tours de Notre- Dame savent qu'il y a un renflement de la pierre immédiatement au-dessous de la balustrade. Cest sur cet angle rentrant que s'épuisait le misérable Claude Frollo. Il n'avait pas affaire à un mur à pic, jasàs à un mur qui fuyait sous lui.

Quasimodo n'eût eu, pour le tirer du gouffre, qu'à lui tendre la main; mais il ne \q regardait seulement pas. Il regardait le gibet. Le sourd ^ s'était accoudé sur la balustrade, à la place où était Claude le moment d'auparavant, et là, ne détachant pas son regard du seul objet qu'il y eût pour lui en ce moment, il était immobile et muet comme un homme foudroyé, et un long ruisseau de pleurs coulait en silence de cet œil, qui jusqu'alors n'avait encore versé qu'une seule larme.

Cependant Claude haletait, son front chauve ruisselait de sueur, ses ongles saignaient sur la pierre, ses genoux s'écorchaientau mur. Il entendait son habita accroché à la gouttière, craquer et se découdre à chaque secousse qu'il lui donnait. Pour comble de malheur, cette gouttière était terminée par un tuyau de plomb qui fléchissait sous le poids de son corps. Claude sentait ce tuyau ployer lentement. Il se disait, le misérable^ que quand ses ihains seraient brisées de fatigue, quand son habit serait déchiré, quand ce plomb serait ployé, il faudrait tomber ; et répouvante le prenait aux entrailles. Quelquefois il regardait avec égare-

^ Quasîmodo était sourd et n'avait qu'un œil.

ment une espèce d'étroit plateau formé à quelque dix pieds plus bas, par des accidents de sculpture, et il demandait au ciel, dans le fond de son âme en détresse, de pouvoir finir sa vie sur cet espace de deux pieds carrés, dût-elle durer cent années. Une fois iî regarda au-dessous de lui dans la place, dans Tablriie; la tête qu'il releva fermant les yeux avait les cheveux tout droits.

C'était quelque chose d'effrayant que le silence de ces deux hommes. Tandis que Claude, à quelques pieds de lui, agonisait de cette horrible façon, Quasiraodb pleurait et regardait la Grève.

Claude, voyant que tous ses soubresauts ne servaient qu'à ébranler le fragile point d'appui qui lui restait, avait pris le parti de ne plus remuer. Il était là, embrassant la gouttière, respirant à peine, ne bougeant plus, n'ayant plus d'autre mouvement que cette convulsion machinale du ventre qu'on éprouve dans les rêves, quand on croit se sentir tomber. Ses yeux fixes étalent ouverts d'une manière maladive et étonnée. Peu à peu cependant il perdait du terrain, ses doigts glissaient sur la gouttière. Il sentait de plus en plus la faiblesse de ses bras et la pesanteur de son corps. La courbure du plomb qui le soutenait s'inclinait à tout moment d'un cran vers Tablme. Il voyait au-dessous de lui, chose affreuse, le toit de Saint-Jean-le-Rond petit comme une carte ployée en deux. Il regardait l'une après l'autre les impassibles sculptures de la tour, comme lui suspendues sur le précipice, mais sans terreur pour elles ni pitié pour lui. Tout était de pierre autour de lui : devant ses yeux, les monstres béants ; au-dessous, tout au fond, dans, la place, le pavé; au-dessus de sa tête, Quasimodo qui pleurait.

Il y avait dans le parvis quelques groupes de braves curieux qui cherchaient tranquillement à deviner quel pouvait être le fou qui s'amusait d'une si étrange manière. Claude leur entendait dire, car leurs voix arrivaient jusqu'à lui claires et grêles : « Mais il va se rompre le cou ! »

Quasimodo pleurait.

Enfin Claude, écumant de rage et d'épouvante, comprit que tout était inutile. Il rassembla pourtant tout ce qui lui restait de force pour un dernier effort. Il se roidit sur la gouttière, repoussa le mur de ses deux genoux, s'accrocha des mains à une fente de pierre, et parvint à regrimper d'un pied peut-être; mais cette commotion fit ployer brusquement le bec de plomb sur lequel il s'appuyait. » Alors, sentant tout manquer sous lui, n'ayant plus que ses mains roidies et défaillantes qui tenaient à quelque chose, l'infortuné ferma les yeux et lâcha la gouttière. Il tomba.

Quasimodo le regarda tomber.

Une chute de si haut est rarement perpendiculaire; Claude, lancé dans l'espace, tomba d'abord la (été en bas et les deux mains étendues; puis il fit plusieurs tours sur lui-même; le vent le poussa sur le toit d'une maison, où le malheureux commença à se briser. Cependant il n'était pas mort quand il y arriva. Quasimodo le vit essayer de se retenir encore au pignon avec ses ongles; mais le plan était trop incliné, et il n'avait plus de force. Il glissa rapidement sur le toit comme une tuile qui se détache, et alla rebondir sur le pavé. Là il ne remua plus. {Notre-Dame de Paris^ livre onzième, IV.)

lia Pieuvre.

Gilliatt, le héros presque légendaire des Travailleurs de la mer, animé par un sentiment qui centuple ses forces et son courage, entreprend de sauver seul la Durande^ un bateau construit par l'oncle de celle qu*il aime, et récemment échoué contre un des plus redoutables écueils des lies de la Manche, le rocher Douvres. Dans cette gigantesque entreprise, Gilliatt lutte contre tous les éléments et contre tous les besoins. La faim, la soif, le froid, viennent Tassaillir sur ces roches arides. Un jour, après avoir accompli mille prodiges de force et d'intelligence, et avoir échappé à mille périls, il se sent vaincu par la faim, et se trouve entraîné à la recherche d'un gros crabe qu'il poursuit de rochers en rochers^ d'excavations en excavations t

Tout à coup îl se sentit saisir le bras. Ce quMl éprouva en ce moment, c'est Thorreur indescriptible.

Quelque cbose qui était mince, âpre, plat, glacé, gluant, et vivant, venait de se tordre dans l'ombre autour de son bras nu. Gela lui montait vers la poitrine. C'était la pression d'une courroie et la poussée d'une vrille. En moins d'une seconde, on ne sait quelle spirale lui avait envabi le poignet et le coude et touchait l'épaule. La pointe fouillait sous son aisselle.

Gilliatt se rejeta en arriére, mais put à peine remuer. Il était comme cloué. De sa main gauche restée libre il prit son couteau qu'il avait entre ses dents, et de cette main tenant le couteau s'àrc-bouta au rocher, avec un effort désespéré pour retirer son bras. Il ne réussit qu'à inquiéter un peu la ligature qui se resserra. Elle était souple comme le cuir, solide comme l'acier, froide comme la nuit.

Une deuxième lanière^ étroite, aiguë, sortit de la crevasse du roc. C'était comme une langue hors d'une gueule. Elle lécha épouvantablement le torse nu de Gilliatt, et tout à coup, s'allongeant démesurée et une, elle s'appliqua sur sa peau et lui entoura tout le corps.

En même temps une souffrance inouïe, comparable à rien, soulevait les muscles crispés de Gilliatt. II sentait dans sa peau des enfoncements ronds, horribles. Il lui semblait que d'innombrables lèvres^ collées à sa chair, cherchaient à lui boire le sang.

Une troisième lanière ondoya hors du rocher, tàta Gilliatt, et lui fouetta les côtes comme une corde ; elle s'y fixa.

L'angoisse, à son paroxysme, est muette. Gilliatt ne jetait pas un cri. Il y avait assez de jour pour qu'il pût voir les repoussantes formes appliquées sur lui. Une quatrième ligature, celle-ci rapide comme une flèche, lui sauta autour du ventre et s'y enroula.

Impossible de couper ni d'arracher ces courroies visqueuses qui adhéraient étroitement au corps de Gilliatt e)

par quantité de points. Chacun de ces points était un foyer d'affreuse et bizarre douleur. C'était ce qu'on éprouverait si Ton se sentait avalé à. la fois par une fouie de bouches trop petites.

Un cinquième allongement jaillit du trou. Il se superposa aux autres et vint se replier éur le diaphragme de &illialt. La compression s'ajoutait à l'anxiété; Gilliatt pouvait à peine respirer.

Ces lanières, pointues à leur extrémité, allaient s'élargissant comme des lames d*épée vers la poignée. Toutes les cinq appartenaient évidemment au même centre.

Elles marchaient et rampaient sur Gilliatt. Il sentait se déplacer ces pressions obscures qui lui semblaient être des bouches.

Brusquement une large viscosité ronde et plate sortit de dessous la crevasse. C'était le centre ; les cinq lanières s'y rattachaient comme des rayons à un moyeu, on distinguait au côté opposé de ce disque immonde le commencement de trois autres tentacules, restés sous l'enfoncement du rocher. Au milieu de cette viscosité il y avait deux yeux qui regardaient.

Ces yeux voyaient Gilliatt, Gilliatt reconnut la pieuvre.

GiHiatt avait enfoncé son bras, dans le trou, la pieuvre l'avait happé.

Elle le tenait.

Il était la mouche dé cette araignée. Gilliatt était dans l'eau jusqu'à la ceinture, les pieds crispés sçr la rondeur des galets glissants, le bras droit étreint et asàujetti par les enroulements plats des courroies de la pieuvre, et le torse disparaissant presque sous les replis et les croisements de ce bandage horrible.

Des huit bras de la pieuvre trois adhéraient à Gilliatt. De cette façon, cramponné d'un côté au granit, de l'autre à

rhomme, elle enchainait Gilliatt au rocher. Gompliciation d'angoisse et de dégoût. Être serré dans un poing démesuré dont les doigts élastiques, longs de près d'un mètre, sont intérieurement pleins de pustules vivantes qui vous fouillent la cbair I

Nous l'avons dit, on ne s'arrache pas à la pieuvre. Si on ressaye, on est plus fortement lié. Elle ne fait que se resserrer davantage, son effort croît en. raison du vôtre. Plus de secousse produit plus de constriction.

Gilliatt n'avait qu'une ressource, son couteau.

Il n'avait de libre que la main gauche ; ^lais on sait qu'il en usait puissamment. On aurait pu dire de lui qu'il avait deux mains droites.

Son couteau ouvert était dans cette main.

On ne coupe pas les aiitennes de la pieuvre ; c'est un cuir impossible à trancher, il glisse sous la lame ; d'ailleurs la superposition est telle qu'une entaille à ces lanières entamerait votre chair. Le poulpe est formidable; pourtant il y a une manière de s'en servir. Les pécheurs de serk la connaissent; qui les a vus exécuter en mer de certains mouvements brusques, le sait. Les marsouins la connaissent aussi ; ils ont une façon de mordre la sèche qui lui coupe la tête. De là tous ces calmars, toutes ces sèches et tous ces poulpes sans tète qu'on rencontre au large.

Le poulpe, en effet, n'est vulnérable qu'à la tête.

Gilliatt ne l'ignorait point. Il n'avait jamais vu de pieuvre de cette dimension. Du premier coup il se trouvait pris par la grande espèce. Un autre se fût troublé.

Pour la pieuvre comme pour le taureau il y a un moment qu'il faut saisir ; c'est l'instant où le taureau baisse le cou, c'est l'instant où la pieuvre avance la tète; instant rapide. Qui manque ce point est perdu.

Tout ce que nous venons de dire n'avait duré que quelques minutes ; Gilliatt pourtant sentait croître la succion de cent cinquaate ventouses.

382 LES PaOSÀtEURS DU Xt^ SIÈCLE.

La pieuvre est traître. Elle tâche de stupéfier d'abord sa proie, elle saisit, puis attend le plus qu'elle peut.

Gilliatt tenait son couteau. Les succions augmentaient.

Il regardait la pieuvre qui le regardait.

Tout à coup la bête détacha du rocher sa sixième antenne, et, l'élançant sur Gilliatt, tâcha de lui saisir le bras gauche.

En même temps elle avança vivement la tête. Une seconde de plus, sa bouche-anus s'appliquait sur la poitrine de Gilliatt. Gilliatt, saigné au flanc et les deux bras garrottés, était mort.

Mais Gilliatt veillait. Guetté, il guettait.

Il évita l'antenne, et, au moment où la bête allait mordre sa poitrine, son poing armé s'abattit sur la bête.

Il y eut deux convulsions en .sens inverses, celle de la pieuvre, et celle de Gilliatt.

Ce fut comme la lutte de deux éclairs.

Gilliatt plongea la pointe de son couteau dans la viscosité plate, et, d'un mouvement giratoire pareil à la torsion d'un coup de fouet, faisant un cercle autour des deux yeux, il arracha la tête comme on arrache une dent.

Ce fut fini.

Toute la bêle tomba.

Gela ressembla à un linge qui se détache. La pompe aspirante détruite, le vide se défit. Les quatre cents ventouses lâchèrent à la fois le rocher et l'homme. Ce haillon coula au fond de l'eau.

Gilliatt, haletant du combat, put apercevoir à ses pieds sur les galets deux tas gélatineux informes, la tête d'un côté, le reste de l'autre. Nous disons le reste, car on ne pourrait dire le corps.

Gilliatt toutefois, craignant quelque reprise convulsive de l'agonie, recula hors de la portée des tentacules.

Mais la bête était bien morte.

Gilliatt referma son couteau.

{Les Travailleurs de la mer, U II, p. 196-216.)

LâMABTINE. 383

LABCARTINB

L'harmonieux poëte Lamartine est aussi un de nos plus brillants prosateurs. Dans ses belles pages, sa prose a tout le rhythmo de la poésie; elle a cette harmonie continue, fluide, abondante, enchanteresse, qui était chei lui un don inné* L'image et la couleur relèvent aussi la prose comme la poésie de Lamartine* Quand on lit ces pages inspirées, sans y apporter une attention critique trop éveillée sur les imper rections, le charme vous séduit, et il semble que rien ne se puisse voir de plus agréable. On oublie môme parfois la pensée, et on ne s'aperçoit pas toujours combien elle est peu ferme et peu fixe chez M. de Lamartine. Suivant les expressions d'un de ses adversaires politiques, « c'est un grand esprit qui passe et repasse incessamment des régions de la lumière dans celle des nuages, et qui entrevoit k chaque pas la vérité sans jamais s'y fixer ^. »

Examinons rapidemt'nt quelques-uns des écrits où le talent de prosateur de M. de Lamartine s'est montré avec le plus d'éclat, et, tout en relevant de préférence les qualités, notons, sans appuyer, quelques défauts trop visibles et trop fréquents.

Nous indiquerons d'abord le Voyage en Orient. Ce voyage, exécuté en 1832, était un projet caressé depuis longtemps. 11 dura seize mois, et fut abrégé par un grand malheur, la mort d'une fille adorée. Le récit à bâtons rompus que M* de Lamartine a tracé présente une succession rapide et variée des tableaux les plus enchanteurs et des scènes les plus émouvantes. L'auteur y parle de tout, religion, histoire, philosophie, politique, et s*épanche en causeries légères sur le passé, sur le prissent, sur Tavenir. Comme style, c'est, à notre avis, ce que M. do Lamartine a écrit de plus achevé.

A son retour d'Orient il fut envahi par la politique et par les affaires. Nommé député^ il se distingua bientôt parmi les ora-

* Mémoires de M. Quizot,i. IV, p. 390.

teurs les plus brillants et les plus éloquents de la Chambre. Personne n'était plus pathétique que lui, plus dominé par Vinspiration et par la passion dans ce qu'elle a de plus généreux. On Ta vu souvent descendre de la tribune haletant d'émotion et écumant comme un noble coursier ^. Les auditeurs enthousiasmés étaient suspendus à ses lèvres, et s'ils n'étaient pas toujours persuadés par ses raisonnements, ils ne pouvaient se défendre d'une profonde sympathie et d'une ardente admiration.

M. de Lamartine porta dans l'histoire^ — qu'il fit marcher de front avec la politique, *^ ses qualités d'orateur comme ses qualités de poète. 11 écrivit des histoires d'un genre tout nouveau; mais ce n'est pas le vrai genre historique.

Il donna d'abord Y Histoire des Girondins^ en 6 vol. in-8''.

Le vrai titre serait plutôt Histoire de rétablissement de la République française^ si toutefois le terme d'histoire convient ici. M. de Lamartine avoue lui-môme qu'il n'a pris ce titre à'Hisfcire qu'à défaut d'autre mot pour désigner un récit. Son oeuvre, intermédiaire entre l'histoire et les mémoires, et remplie de détails intimes, est à la fois anecdotique, métaphysique, descriptive, poétique, romanesque : ne pourrait-on pas dire surtout romanesque? Alexandre Dumas, à qui Lamartine demandait s'il avait lu son ouvrage, lui répondit : « C'est superbe I c'est de l'histoire élevée à la hauteur du roman '• »

L'historien des Girondins dédaigne de s'attacher au récit détaillé des événements. (1 suppose que le lecteur les connatt déjà et le dispense de la minutieuse servilité d'un annaliste. Plusieurs fois, pour grouper les choses elles hommes par mas» ^es, il ne se fait passcropule « d'intervertir des dates très-rapprochées. »

Des incidents qui tendent à faire envisager sous un. aspect tout nouveau quelqueSfUns -des principaux personnages et môme quelques-uns des plus grands événements de cette période, ne sont appuyés, par M. de Lamartine, sur Tautorilé d'aucun ouvrage publié, d'aucun manuscrit, d'aucune source ac-

1 Gc détail nous a été donné par M. Laurent do Jussicu. s Voir Feuillet de Conches^ Causeries d'un curieux^ t. I, préface, et Alexandre Pumas, le Monte-ChHxto^i^ mai J8S7.

cessible, dont le lecteur puisse constatei^;]^?! valeur , mais sur de simples documents privés^ sur des cônversatibas avec des per« sonnes que l'auteur ne nomme pas.

Le poétique et romanesque historien donne une place démesurée aux portraits des hommes qui ont joué un grand rOle dans les événements, et soigne tout parliculièrçment les portraits de femmes. Dans celui de Charlotte Corday, qui n'a. pas moins de trois pages, il peint « ces cheveux qui semblaient noirs, quand ils étaient attachés en masse autour de sa tête, et qui paraissaient lustrés d'or à Textrémilé de leurs tresses, comme Tépi, plus foncé et plus resplendissant que la tige de blé au soleil. » Il peint « ces yeux, grands et fendus jusqu'aux tempes, de couleur changeante comme Teau de mer, qui emprunte sa teinte à Tombre Qu.au jour; » et ce nez a qui s'unit au front par une courbe'insensible ; » et ces longs cils « qui donnent du lointain au regard ^ » Au milieu de si sanglants événements, qui s'attendait à ces poétiques et. inaaginaires descriptions?

Nous avons dit que V^istoire de$ Girondins était métaphysiqujB aussi bien qu'anecdotique et poétique- En effet, les idéesy occgpent une grande place. Toutes les sympathies de l'écrivain sont pour le fait révolutionnaire, pour son principe, pour ses conséquences; il n'apprécie le mérite des individus que d'après l'influence désintéressée qu'ils ont eue sur ce fait ; enlise complaît à s'étendre sur la théorie républicaine pour la justifier et la prôner. Lui qui naguère s'indignait contre les écrivains qu'il voyait, au début de la. révolution de 1830, s'efforcer de diminuer l'horreur attachée aux crimes de la première révolution ', il se fait l'apologiste des plus grands coupables — <• sauf à les flétrir dans d'autres pages et à s'attepdrir sur leurs victimes*

Le romanesque et le chimérique. abaissqi^t singulièrement la portée de cette histoire; d'un autre côté, le fatalisme et l'esprit antichrétien la rendent dangereuse. Dans cet ouvrage qui prépara la révolution de 1848, M. de Lamartine remplace la Providence par la Destinée, et ne voit dans le catholicisme que supcri^tition intolérante et fanatisme. Il semble vouloir faire

* Histoire des Girondins^ t. VI, p. 192*

* Voir la Politique rationnelle^ 1831.

m L£S PROSilTEURS DU ÏIX« SIÈCLE.

croire que le catholicisme est resté dix-huit cents ans sans avoir eu d*actîon politique sur Thumanité, et qu'il a mis dix-huit cents ans (rhistorien dit môme deux mille) à renouveler les esprits avant d'éclore dans les institutions. Lamartine croyait cependant à l'influence bienraisante du chris« tianisme sur les individus, et à la nécessité de la religion chez les peuples libres. N'a-t-il pas dit, en 1849, dans son Conseiller du peuple, que « l'athéisme et Timpiété sont des vices de démagogues et non des vertus de républicains? »

VHistùire des Girondins est écrite d*un style très-brillant, mais l'effort et la tension s'y sentent trop. L'auteur aspire à la concision sentencieuse de Tacite, et il délaye son récit en huit gros volumes.

Le même défaut, la longueur et la prolixité, peut être reproché au second ouvrage historique de Lamartine, à VEistoire de la Restauration. Là aussi le fantaisiste écrivain fait des tableaux de genre plutôt que des tableaux d^histoire. 11 amplifie tout, il eusse tout à l'excès. Son imagination l'emporte, il oublie et trahit la vérité pour les rêves de son esprit. Jamais on n*a donné autant de soufflets àrhistoire dans des ouvrages soi-disant historiques. Enfin, dans cette composition brochée avec une hftte malheureuse, M. de Lamartine ne craint pas de s'abaisser au métier de plagiaire ; il copie ses prédécesseurs et se contente de jeter sur tout cela « sa poudre d'or et de verser son torrent d'éloquence ^. »

Quel mérite reste-t-il donc aux histoires de M. de Lamartine? Elles ont une partie supérieure ; c'est le sentiment vif des situations générales, c'est le don de rendre l'esprit des grandes Journées et de pénétrer — en poète qui devine plus encore qu'en historien qui raconte — dans l'âme des foules.

VEistoire des Girondins était bien faite aussi pour aller à l'flmc des multitudes. Elle les séduisit et contribua grandement à l'acclamation populaire qui accueillit en 1848 le chef du gouvernement provisoire de la République française.

L'élu de dix collèges, le candidat de 4,500,000 votes, qui avait pu se croire un moment l'arbitre des destinées de l'Europe, vit bientôt décliner sa popularité et sombrer ses vastes es-

^Sainte-Beuve, Causenes^A août ISSl.

LAMÀKTIiNE. â87

pérances. Banni de la politique, il dut retourner à la littérature* Si M. de Lamartine, écarté des affaires par les événements, avait su recueillir ses forces et son talent, il aurait pu enrichir la prose française de quelque belle œuvre qui n*aurait pas moins contribué à son immortalité que ses vers. Au lieu de cela il gaspilla ses facultés, et^ n*aspirant qu'à produire le plus possible, pour suffire à des nécessités causées par son imprévoyance, il descendit à écrire avec une précipitation mercenaire des mémoires, des romans, de l'histoire, de la politique, de la littérature. Que des débutants se négligent; forcés de courir après l'inspiration au lieu de l'attendre, contraints d'éperonner durement leur talent, de se forcer à la production à point nommé, qu'ils écrivent des deux mains des articles, des feuilletons, des romans qui leur sont payés à tant la ligne, on le leur pardonne. Mais être Lamartine, et ne pas traiter les lettres comme chose sainte, c'est une grande faute et un grand malheur. Aujourd'hui que le monde est par-dessus tout industrialiste, que l'industrie a tout envahi, et a de toutes parts infiltré Tesprit capitaliste, l'esprit de gain, de lucre, de bénéfice, l'esprit de négoce et d'agio, l'esprit juif, l'esprit du juif Shylock de Shakespeare, la littérature, elle aussi, est devenue un objet de commerce et s'est faite marchande, les lettres sont devenues matière à exploitation et se vendent comme une denrée grossière au spéculateur le plus offrant. M. de Lamartine portera devant la postérité la responsabilité d'avoir beaucoup contribué, par son exemple, à ce grand mal.

Qu'on ne croie pas cependant que tout ce qu'il a écrit pendant ces années d'une production trop commerciale Soit indigne de son talent. Les Confidences et leurs diverses suites méritent une mention spéciale.

Les Confidences sont presque un roman. Le vrai et le faux y sont tellement mêlés, qu'on ne peut les distinguer. Les souvenirs du passé y sont constamment altérés par les impressions et par les idées du présent. Le préjugé et la passion y dictent bien des jugements, notamment l'appréciation que M. de Lamartine porte sur le héros dusiècle,pourlequelilavouehautementsa«haine sentie etraisonnée. » Toute sa vie, tous ses écrits, tous ses discours respirent cette haine presque fanatique contre tous les souvenirs impériaux, tous les noms, tous les actes, toutes les gloires

de cette grande époque historique. Mais, à part cette portion romanesque ou passionnées les Confidence^ offrent d'intéressants détails, spécialement sur remprlsonnement de son père pendant la Terreur, ourson éducation à la maison paternelle et au collège^', sur sa mère, sur ses sœurs. Le tout est écrit d*uQ style barmonieut^ abondant, Imagé, trop imagé et trop poétique : cette prose n*est souvent que la paraphrase des vers de Tauteur. Une affectation particulière à Latnarline se prononce plus qu'ailleurs dans cet ouvrage^ c'est rhabitude de couper sa pensée, sa phrase en trois membres, de procéder trois par trois *.

Ce que M. de Lamartine a écrit de meilleur et de plus durable depuis 1818, c'est une des suites de ses Confidences, la courte histoire ou fiction dé Gtaiiélla, dont il a dit que ce n'était pas un roman, mais « une réminiscence de dix-huit ans, une première larme du cœur, qui s'est conservée pure et chaude dans le cœur comme la goutte de rosée dans une fente de rocher, et qui a fini par couler sur une page de ses œuvres '. » Il faut même ranger Graxtei/o*, avec le récit de la fuite et de la captivité du roi, dans les Girondins, et quelques passages du Voyage en Orient, parmi les plus belles pages en prose de Lamartine. Les descriptions jolies ou brillantes y abondent, le caractère de la pauvre jeune fille a de la vérité, de Tôriginaiité, de la grâce. Pourquoi faut-il qu'un si agréable morceau soit gâté par un si ridicule post-scriptûm?

Il est une autre suite des Confidences t)ont nous devons parler, mais pour la condamner avec énergie, c'est Raphaël, épisode de la vinglième année de sa xie, où il « fait de l'amour éthéré une sorte de frénésie et de convulsion ^, » et divinise l'amour sen-

> Lamartine a été élevé par les Jésuites, en qui il s'est plu & reconnaître « des modèles de sainteté, de vigilance, de paternité, de tendresse et de grâce pour leurs élèves; enfin, malgré ce que «a philoaophie trouvait à reprendre dana leurs doctrines -«urafinèe», les maîtres tes plus dignes de toucher avec des mains pieuses TÀme délicate de la Jeunesse. » (Confidences, feuilleton de la Presse, W janvier 1S49.)

s Voir les exemples de cette habitude, de cette sorte de tic, que donne Sainte-Beuve, Causeries, 8 octobre 1849.

* Réponse & ceux qui Taccusaient d'avoir volé Graziella à M. de Forbin.

^ Saint-Marc Girardin, Littérature dramatique, t. IX, p. 120.

suel ; où, entiché des prédictions qu'avait portées sur lui lady Stanhope^ pendant son voyage en Orient» il se donne comme un prophète et un Messie; où enfin il professe le panthéisme et excuse l'athéisme.

A cette môme époque à peu près se rapporte Geneviève^ un des romans les plus émouvants et aussi les plus pui*s d'intention que nohs connaissions. Peu de choses retranchées ou changées, et c'eût été une œuvre irréprochable, dans un genre nouveau , le roman destiné au peuple honnête.

Finissons en disant quelques mots d'un des travaux auxquels M. de Lamartine donna le plus de son temps, dans la dernière partie de sa vie, le Cours familier de littérature. Lui-môme explique ainsi roI)Jet qu'il s'est proposé et le plan qu'il a suivi :

• Le titre et la forme d'entretien que nous avons donnés & ce Cours familier de littérature universelle disent asses d'eux-mômes que nous ne procéderons pas toujours méthodiquement dans cet inventaire des œuvres intellectuelles de Tbomme, mais que, pour éviter la monotonie, la satiété et l'ennui, ces fléaux de Tétude, nous passerons quelquefois d'un siècle à l'autre, d'un homme à l'autre, d'un livre à l'autre^ avec la logique secrète des analogies, mais aussi avec la tiberté de la conversation . L'ordre des matières, qui est le fll dans le labyrinthe, n'en sera toutefois brisé qu'eu apparence pour l'ouvrage tout entier, car nous aurons soin de ne point entre-croiser, dans le môme entretien, des su- Jets appartenant à des temps, à des nations, à des auteurs différents, ce qui Jetterait la conrusion dans l'ouvrage, mais de consacrer chaque entretien tout entier ou plusieurs entretiens à un seul et mâma sujet ; nous placerons en tête ou en marge de chacun des entretiens l'époque à laquelle il se rapporte, en sorte qu'à la fin du Ck)urs chacun des lecteurs pourra, en faisant relier ensemble les livraisons, rétablir sans peine l'ordre chronologique, interverti un moment pour la liberté et pour l'agrément de la conversation littéraire *. »

Il voulut présenter un inventaire des chefs-d'œuvre de l'esprit humain dans tous les temps et chei tous les peuples, dans rinde, dans la Chine, en Egypte, dans la Perse, dans TArabie, dans la Grèce, à Rome, dans l'Italie moderne, en France, en Espagne, en Portugal, en Allemagne, en Angleterre, dans « l'Amérique elle-môme naissante à la littérature comme k la

* Cours de iitt,, 4« entret., XVIL

vie ^ » Et, pour arriver à former cet inventaire, il se proposa de prendre en main tour à tour une de ces grandes œuvres, d'en traduire les principaux textes, d'en faire goûter les beautés et d'en iudiquer les imperfections, et ainsi d'arriver à se rendre compte des trésors d'intelligence, de sagesse et de génie que possède rhomœe întellecluei au temps où nous vivons. 11 ne s'interdisait pas de redescendre de temps en temps des hauteurs de l'antiquité jus(;tues à nos jours^ pour parler avec impartialité des livres nouveaux qui honorent notre nation ou notre époque. Sa critique étant la recherche et la contemplation du beau, et un cours libre de littérature devant, selon lui, relever et non ravaler à ses propres yeux l'âme humaine, il se fit une loi de ne citer que les belles choses, et de laisser les mauvaises mourir d*e11es-m6mes *.

Il s'en faut que ce plan ait été rempli dans toutes ses parties. Plusieurs des entretiens qui composent le Cours familier de Htté' rature sont médiocres d'un bout à l'autre; d'autres ne sont que partiellement bons. L'ouvrage cependant a été et peut être encore utile.

Nous porterons à peu près le même jugement sur le Ctvt7tsateur, recueil moitié historique, moitié littéraire. Mais l'exac* titude biographique et la critique historique laissent plus encore à désirer dans le Civilisateur que dans le Cours familier de littérature. Ce qui préoccupe avant tout l'auteur, c'est luimôme. 11 semble se rechercher sans cesse dans le passé; en écrivant la vie de Cicéron, par exemple, il songe moins à Gicéron qu'à M. de Lamartine.

Plus heureux que Lamartine, Cicéron mourut dans la plénitude de sa dignité et de sa gloire. '

Dévoaement.

Notre père était trop pauvre pour donner une servante à ma mère, et j'étais trop petite pour faire toute seule le ménage. Les voisines venaient bien de bon cœur, quand je les

* Deuxième entretien, IX, X« s Ibid.

en priais, tirer pour nous le seaa da puits» mettre la grosse bûcbe au feu et pendre la marmite à la crémaillère; mais ma mère et moi nous faisions tout le reste. Aussitôt que j'avais pu marcher seule dans la chambre, j'avais été la ser« vante née de la maison, les pieds de ma mère, qui n^en avait plus d'autres que les miens. Ayant sans cesse besoin de quelque chose qu'elle ne pouvait aller chercher au jardin, dans la cour, dans la chambre, au feu, sur Tévier, sur la table, sur un meuble, elle sMtait accoutumée à se servir de moi avant Tàge, comme elle se serait servie d'une troisième main ; et moi, j'étais fière, toute petite que j'étais, de me sentir nécessaire, utile, serviable comme une grande personne, à la maison. Gela m'avait rendue attentive, mûre, sérieuse, raisonnable avant Tàge de huit ans. Elle me disait : a Geneviève, il me faut cela, il me faut ceci ; apportemoi ta petite sœur Josette sur mon lit, remporte-la dans son berceau, et berce-la du bout de ton pied jusqu'à ce qu'elle dorme; va me chercher mon bas, ramasse mon peloton, va couper une salade au jardin, va au poulailler tâter s'il y a des œufs chauds dans le nid des poules, hache des choux pour faire la soupe à ton père, bats le beurre, mets du bois au feu ; écume la marmite qui bout, jettes-y le sel, étends la nappe, rince les verres, descends à la cave, ouvre le ro-» binet, remplis au tonneau la bouteille de vin. » £t puis, quand j'avais fini, qu'on avait dîné et que tout allait bien, elle me disait : « Âpporte-moi ta robe que je te pare, et tes beaux cheveux que je les peigne. » Elle m'habillait, elle me parait, elle me peignait, elle m'embrassait, elle me disait : (( Yat'amuser maintenant sur la porte avec les enfants des voisines, quUls voient que tu es aussi propre, aussi bien mise et aussi bien peignée qu'eux. » Et j'y allais un moment pour lui faire plaisir; mais je n'allais jamais plus loin que le seuil de la cour, pour pouvoir entendre si ma mère me rappelait, et je n'y restais pas longtemps, parce que les enfants se moquaient de moi et disaient entre eux : c Tiens^

in LES PROSATEURS DU tlX^ SIÈCLE.

la Sérieuse, elle ne sait jouer à rien, laissons-la.» ràimais mieux rentrer et me tenir debout auprès du lit de ma mère, épiant dans ses yeux ce qu^elle pouvait avoir à demander. Tous les jours se passaient ainsi; je me levais la première, je me couchais la dernière. Je ne respirais l'air que par la fenêtre, je ne voyais le soleil que sur Je seuil de ma porte, et voilà pourquoi, monsieur, j'avais le visage blanc. On disait à ma mère : « Votre petite a donc les pâles couleurs ? — Oh ! non, répondait- elle, mais c'est qu'elle a la paie vie 1 » Je n'allais pas^méme à l'école.

Cette longue inOrmité de ma mère, en la retenant tant d'années ainsi immobile et désœuvrée du corps dans le lit, l'avait rendue instruite comme une dame et dévote comme une sainte; les fils de nos voisines, qui allaient en classe ou qui revenaient en vacances chez leurs parents, prêtaient leurs vieux livres par charité à la pauvre vitriôre infirme, par Tentremise de mon jeune f^ére, pour lui abréger le temps. ^

Le soir, à la veillée, quand mon père, mon frère, mes deux grandes sœurs étaient rentrés à la maison de leur ouvrage, elle nous rassemblait tous autour de son lit, pour nous lire à haute voix les belles histoires qu'elle avait lues tout bas dans la journée, et qui étaient propres à instruire mon petit frère, à amuser mes sœurs et à consoler mon père.

Ces histoires nous divertissaient pendant que mon père aiguisait ses varlopes sur une pierre imbibée d'huile et que mon frère coupait ses vitres, comme nous déchirons de la toile, avec son poinçon de diamant. Quand TÂngelus sonnait dans le clocher, on fermait le livre, et on allait se coucher pour se lever de grand matin, et on regrettait toujours qufe l'histoire ne fût pas finie.

Voilà comment nous passions les soirées d'hlvér. îfaîs dans le jour, quand tout le monde était sorti, que la chambre et l'îBScalier étaient balayés et que la marmite bouillait à petit feu dans les bendrés chaudes, ma mère ine lisait, à

moi toute seule, des passages plus sérieux et plus saints, qui lui plaisfàiem bieti daTantâge, puisqu'ils ne parlaient rien que de Dieu et rien qu*à Dîôu'. Toute petite que j'étais, j'aimais mieux ces livres que les autres, parce que ma mère prenait lin visage bien plus recueilli et bien plus consolé quand elle les recevait de ma main, et que, dès que je la royais s'attrister ou pleurer tout bas sur son état, un de ces livrés, ouvert, séchait ses larmes et lui rendait son sourire. Cela me faisait faire mes prières avec bien plus de componction et bien plus dé plaisir au pied de mon lit. Je m'imaginais toujours que Dieu était là qui nous entendait et qu'en relevant mon front appuyé sur ses couvertures j'allais voir ma mère, soulagée et guérie, me demander sa robe^ et marcher comme moi à travers la maison. Mais la volonté de Dieu n'était pas ma volonté d*enfant. Ma mère continuait à lan* guir, et je grandissais.

Elle priait pourtant avec une ferveur qui aurait fait envie aux anges. Elle jouissait surtout quand elle me voyait prier du bout des lèvres avec elle. Quelquefois elle me disait : « Geneviève, Dieu aime les enfants, parce qu'ils n'ont pas encore péché. Je ne puis aller à Téglise; je suis sûre que si je pouvais y aller, je le toucherais et reviendrais guérie, vas-y pour mol ; demain tu te lèveras de grand matin, tu iras entendre à ma place la première messe que le vieux prêtre dit avant le jour pour les pauvres gens qui n'ont pas une demi-heure à perdre au pied des autels, celle qu'on appelle la messe des servantes; tu réciteras mon chapelet que voilà, comme si c'était moi. Le bon Dieu prendra peutêtre la présence et la prière de l'enfant pour la présence et la prière de la mère.

Va, mon enfant I »

Et j'allais, monsieur, je me levais sans faire de bruit; je prenais mes sabots à la main, pour qu'on ne m'entendit pas, jusqu'au bas des escaliers; j'entrais dans l'église où il faisait encore nuit. Les servantes et les vieilles dames disaient :

« Voyez donc, que cette petite est sage I — C'est la fille de la vitriêre malade, disaient les autres ; elle vient pour sa mère, pauvre enfant I Elle apprend de bonne heure la misère, elle a bien besoin de la gr&ce de Dieu. » Moi, je ne m'arrêtais pas pour les écouter; j'allais à la place que ma mère m'avait indiquée, vers un pilier au coin de la grille du chœur, où il y avait nne chapelle qu'on appelait la Chapelle des guérisons; j'entendais la messe dans l'église froide et sombre, éclairée seulement par les deux petits cierges de l'autel ; je récitais sept ou huit fois le chapelet de ma mère, espérant toujours que ce serait le dernier grain qui serait le bon : je pleurais dessus d'impatience et d'ardeur, comme une enfant I Puis je reprenais mes sabots, et je rentrais en courant à la maison. «Merci, Geneviève, me disait ma mère« je ne suis pas guérie, mais je me sens mieux. L'heure de Dieu n'est pas notre heure, vois-tu, mais toutes les heures que nous lui consacrons nous sont comptées ou pour ceci ou pour cela. Attendons patiemment son moment. Celui qui nous donne les jours ne nous les compte pas. Peut-être qu'il m'en garde un qui en vaudra mille, contre celui qu'il n'a pas voulu me donner aujourd'hui. » Et nous reprenions toutes deux plus contentes le petit trafic de la journée.

{Geneviève.)

. Prière de la servante.

Mon Dieu, faites-moi la grâce de trouver la servitude douce et de l'accepter sans murmure, comme la condition que vous nous avez imposée à tous en nous envoyant dans ce monde. Si nous ne nous servons pas les uns les autres, nous ne servons pas Dieu ; car la vie n'est qu'un service réciproque. Les plus heureux sont ceux qui servent leur prochain sans gages, pour l'amour de vous. Mais nous autres, pauvres servantes, il faut bien gagner le pain que vous ne nous avez pas donné en naissant. Nous sommes peut-

LAMAUTINE. 398

être plus agréables encore à vos yeux pour cela, si nous savons comprendre notre état; car, outre la peine, nous avons rhumiliation du salaire que nous sommes forcées de recevoir pour servir souvent ceux que nous aimons.

Nous sommes de toutes les maisons, et toutes les maisons peuvent nous fermer leurs portes ; nous sommes de toutes les familles, et toutes les familles peuvent nous rejeter; nous élevons les enfants comme s'ils étaient à nous, et, quand nous les avons élevés, ils ne nous reconnaissent plus pour leurs mères... Parentes sans parenté, familières sans famille, filles sans mères, mères sans enfants, cœurs qui se donnent sans être reçus ; voilà le sort des servantes devant vous. Ac* cordez*moi de connaître les devoirs, les peines et les consolations de mon état; et, après avoir été ici-bas une bonne servante des hommes, d'être là-haut une heureuse servante du Maître parfait.

{Lectures pour tous.)

La Mère de M. de Xiamartiiie*

L*un de nous était toujours chargé de dire à son tour une petite prière pour les voyageurs, pour les pauvres, pour les malades, pour quelque besoin particulier du village ou de la maison. En nous donnant ainsi un petit rôle dans l'acte sérieux de la prière, elle nous y intéressait en nous y associant, et nous empêchait de la prendre en froide habitude, en vaine cérémonie ou même en dégoût. Outre ces deux prières presque publiques, le reste de notre jour née avait encore de fréquentes et irrégulières élévations de nos âmes d'enfants vers Dieu. Mais ces prières, nées de la circonstance dans le cœur et sur les lèvres de notre mère, n^étaient que des inspirations du moment ; elles n'avaient rien de régulier ni de fatigant pour nous. Au contraire, elles complétaient et consacraient, pour ainsi dire, chacune de nos impressions et de nos jouissances.

Ainsi, quand un frugal repas, mais délicieux pour nous, était servi sur la table, notre mère, avant de s'asseoir et de rompre le pain, nous faisait un petit signe que nous comprenions. Nous suspendions une demi-minute l'impatience de notre appétit, pour prier Dieu de bénir la nourriture qu'il nous donnait. Après le repas et avant d'aller jouer, nous lui rendions grâce en quelques mots. Si nous partions pour une promenade lointaine et vivement désirée, par une belle matinée d'été, notre mère en partant nous faisait faire tout bas et sans qu'on s'en aperçût une courte invocation intérieure à Dieu, pour qu'il bénit cette grande joie et nous préservât de tout accident. Si la course nous conduisait devant quelque spectacle sublime ou gracieux de la nature, nouveau pour nous, dans quelque grande et sombre forêt de sapins dont la solennité des ténèbres, les éclaboussures de clarté à travers les rameaux, ébranlaient nos jeunes imaginations ; devant une belle nappe d'eau roulant en cascades et nous éblouissant d'écume, de mouvement et de bruit; si un beau coucher de soleil groupait sur la montagne des nuages d'une forme et d'un éclat inusités, et faisait, en rentrant dans l'espace, de magnifiques adieux à ce petit coin du globe qu'il avait illuminé un moment, elle manquait rarement de profiter de la grandeur ou de la nouveauté de nos impressions pour nous faire élever notre âme à l'auteur de toutes ces merveilles, et pour nous mettre en communication avec lui par quelques soupirs lyriques de sa perpétuelle adoration.

Combien de fois, les soirs d'été, en se promenant avec nous dans la campagne oii nous ramassions des fleurs, des insectes, des cailloux brillants dans le lit des ruisseaux de Milly, ne nous faisait-elle pas asseoir à côté d'elle, au pied d'un saule, et, le cœur débordant de son pieux enthousiasme, ne nous entretenait-elle pas un moment du sens religieux et caché de cette belle création qui ravissait nos yeux et nos cœurs ! Je ne sais pas si ses explications de la

UMARTINE. 397

nature, des éléments, de la vertu des plantes, de la destination des insectes, étaient bien selon la science. Elle les prenait dans Pluche, Buffon, Bernardin de Saint*Pierre ; mais s'il n'en sortait pas des systèmes irréprochables de la nature, il en sortait un immense sentiment de la Proridence et une religieuse bénédiction de nos esprits à cet océan infini des sagesses et des miséricordes de Dieu.

Quand nous étions bien attendris par ses sublimes commentaires, et que nos yeux commençaient à se mouiller d'admiration, elle ne laissait pas s'évaporer ces douces larmes au souffle des distractions légères et des pensées mobiles ; elle se bâtait de tourner tout cet enthousiasme de la contemplation en tendresse. Quelques versets des Psaumes qu'elle savait par cœur, appropriés aux impressions de la scène, tombaient avec componction de ses lèvres. Ils donnaient un sens pieux à toute la terre et une parole divine à tous nos sentiments.

En rentrant, elle nous faisait presque toujours passer devant les pauvres maisons des malades ou des indigents du village. Elle s'approchait de leurs lits, elle leur donnait quelques conseils et quelques remèdes. Elle puisait ses ordonnances dans Tissot ou dans Buchan, ces deux médecins populaires. Elle faisait de la médecine son étude assidue pour rappliquer aux indigents. Elle avait des vrais médecins le génie instinctif, le coup d'œil prompt, la main heureuse. Nous l'aidions dans ses visites quotidiennes. L'un de nous portait la charpie et l'huile aromatique pour les blessés ; l'autre, les bandes de linge pour les compresses. Nous apprenions ainsi à n'avoir aucune de ces répugnances qui rendent plus tard l'homme faible devant la maladie, inutile à ceux qui souffrent, timide devant la mort. Elle ne nous écartait pas des plus affreux spectacles de la misère, de la douleur et même de l'agonie. Je l'ai vue souvent debout, assise ou à genoux au chevet de ces grabats des chaumières, ou dans les étables où les paysans couchent quand

SB

ils sont Tieux et cassés, essuyer de ses mains la sueur froide des pauvres mourants, les retourner sous leurs couvertures^ leur réciter les prières du dernier moment^ et attendre patiemment des heures entières que leur àme eût passé à Dieu, au son de sa douce voix.

Elle faisait de nous aussi les ministres de ses aumônes. Nous étions sans cesse occupés, moi surtout comme le plus grand, à porter au loin dans les maisons isolées de la montagne, tantôt un peu de pain blanc pour les femmes en couches, tantôt une bouteille de vin vieux et des morceaux de sucre, tantôt un peu de bouillon fortifiant pour les vieillards épuisés faute de nourriture. Ces petits messages étaient même pour nou8# des plaisirs et des récompenses. Les paysans nous connaissaient à deux ou trois lieues à la ronde. Ils ne nous voyaient jamais passer sans nous appeler par nos noms d'enfant qui leur étaient familiers, sans nous prier d'entrer chez eux, d'y accepter un morceau de pain, de lard ou de fromage. Nous étions pour tout le canton les fils de la dame, les envoyés de bonnes nouvelles, les anges de secours pour toutes les misères abandonnées des gens de la campagne. Là où nous entrions entrait une Providence, une espérance, une consolation, un rayon de joie et de charité. Ces douces habitudes d'intimité avec tous les malheureux et d'entrée familière dans toutes les demeures des habitants du pays avaient fait pour nous une véritable famille de tout ce peuple des champs. Depuis les vieillards jusqu'aux petits enfants, nous connaissions tout ce petit monde par son nom. Le malin, les marches de pierre de la porte d'entrée de Milly et le corridor étaient toujours assiégés de malades ou des parents des malades qui venaient chercher des consultations auprès de notre mère. Après nous, c'était à cela qu'elle consacrait ses matinées. Elle était toujours occupée à faire quelque préparation médicinale pour les pauvres, à piler des herbes, à faire des tisanes, à peser des drogues dans de petites balan-

ces, souvent môme à panser les blessures ou les plaies les plus dégoûtantes. Elle nous employait, nous l'aidions selon nos forces à tout cela. D'autres cherchent l'or, dans ces alambics ; notre mère n'y cherchait que le soulagement d-es infirmités des misérables, et plaçait ainsi bien plus haut et bien plus sûrement dans le ciel l'unique trésor qu'elle ait jamais désiré ici-bas : les bénédictions des pauvres et la volonté de Dieu.

Quand tout ce tracas du jour se taisait enfin, que nous avions dtné, que les voisins qui venaient quelquefois en visite s'étaient retirés et que l'ombre de la montagne, s'allongeant sur le petit jardin, y versait déjà le crépuscule de la journée qui allait finir, ma mère se séparait un moment de nous. Elle nous laissait soit dans le petit salon, soit au coin du jardin à distance d'elle. Elle prenait enfin son heure de repos et de méditation à elle seule. C'était le moment où elle se recueillait avec toutes ses pensées rappelées à elle et tous ses sentiments extravasés de son cœur pendant le jour, dans le sein de Dieu où elle aimait tant^à se replonger. Nous connaissions, tout jeunes que nous étions, cette heure à part qui lui était réservée entre toutes les heures. Nous nous écartions tout naturellement de l'allée de jardin où elle se promenait, comme si nous eussions craint d'interrompre ou d'entendre les mystérieuses confidences d'elle à Dieu et de Dieu à elle I C'était une petite allée de sable jaune tirant sur le rouge, bordée de fraisiers, entre des arbres fruitiers qui ne s'élevaient pas plus haut que sa léte. Un gros bouquet de noisetiers était au bout de l'allée d'un côté, un mur de l'autre. C'était le site le plus désert et le plus abrité du jardin. C'est pour cela qu'elle le préférait, car ce qu'elle voyait dans cette allée était en elle, et non dans l'horizon de la terre. Elle 7 marchait d'un pas rapide, mais très-régulier, comme quelqu'un qui pense fortement, qui va à un but certain, et que l'enthousiasme

soulôve ea marchant. Elle avait ordinairement la tête nue ; ses beaux cheveux noirs à demi livrés au vent, son visage un peu plus grave que le reste du jour, tantôt légèrement incliné vers la terre, tantôt relevé vers le ciel, où ses regards semblaient chercher les premières étoiles qui commençaient à se détacher du bleu de la nuit dans le firmament. Ses bras étaient nus à partir du coude; ses mains étaient tantôt jointes comme celles de quelqu'un qui prie, tantôt libres et cueillant par distraction quelques roses ou quelques mauves violettes, dont les hautes tiges croissaient au bord de l'allée. Quelquefois ses lèvres étaient entr'ou^ vertes et immobiles, quelquefois fermées et agitées d'un imperceptible mouvement, comme celles de quelqu'un qui parle en rêvant.

Elle parcourait ainsi pendant une demi-heure, plus ou moins, selon la beauté de la soirée, la liberté de son temps ou l'abondance de Tinspiration intérieure, deux ou trois cents fois l'espace de l'allée. Que faisait-elle ainsi? Vous l'avez deviné. Elle vivait un moment en Dieu seul. Elle échappait à la terre. Elle se séparait volontairement de tout ce qui la touchait ici-bas, pour aller chercher dans une communication anticipée avec le Créateur, au sein même de la création, ce rafraîchissement céleste dont r&me souffrante et aimante a besoin pour reprendre les forces de souffrir et d'aimer toujours davantage.

{Les Confidences.)

La Tempête.

Cependant septembre commençait avec ses pluies et ses tonnerres. La mer était moins douce. Notre métier, plus pénible, devenait quelquefois dangereux. Les brises fratchissaient. La vague écumait et nous trempait souvent de ses jaillissements. Nous avions acheté sur le môle deux de ces capotes de grosse laine brune que les matelots et les

LAMARTINE. 40 i

lazzaroni de Naples jettent pendant l'hiver sur leurs épaules. Les manches larges de ces capotes pendent à côtô des bras nus. Le capuchon, flottant en arrière ou ramassé sur le front selon le temps, abrite la tête du marin de la pluie et du froid, ou laisse la brise et les rayons de soleil se jouer dans ses cheveux mouillés.

Un jour nous partîmes de la Margellina par une mer d'huile, que ne ridait aucun souffle, pour aller pécher des rougets et les premiers thons sur la côte de Cumes, où les courants les jettent dans cette saison. Les brouillards roux du matin flottaient à mi-côte et annonçaient un coup de vent pour le soir. Nous espérions le prévenir et avoir le temps de doubler le cap Misène avant que la mer lourde et dormante fût soulevée.

La pèche était abondante. Nous voulômes jeter quelques filets de plus. Le vent nous surprit ; il tomba du sommet de l'Epomeo, immense montagne qui domine Ischia, avec le bruit et le poids de la montagne elle-même qui s'écroulerait dans la mer. Il aplanit d'abord tout l'espace liquide autour de nous, comme la herse de fer aplanit la glèbe et nivelle les sillons ; puis la vague, revenue de sa surprise, se gonfla murmurante et creuse, et s'éleva en peu de minutes, à une telle hauteur, qu'elle nous cachait de temps à autre la côte et les lies.

Nous étions également loin de la terre ferme et d'Ischia, et déjà à demi engagés dans le canal qui sépare le cap Misène de Tlle grecque de Procida. Nous n'avions qu'un parti à prendre, nous engager résolument dans le canal, et, si nous réussissions à le franchir, nous jeter à gauche dans le golfe de Bala et nous abriter dans ses eaux tranquilles.

Le vieux pécheur n'hésita pas. Du sommet d'une lame où l'équilibre de la barque nous suspendit un moment dans un tourbillon d'écume, il jeta un regard rapide autour de lui, comme un homme égaré qui monte sur un arbre pour chercher sa route, puis se précipitant au gouvernail : « A

VOS rames, enfants ! s'écrîa-t-il ; il faut que nous voguions au cap plus vile que le vent; s'il nous y devance, nous sommes perdus. » Nous obéîmes comme le corps obéit à l'instinct.

Les yeux fixés sur ses yeux pour y chercher le rapide indice de sa direction nous nous penchâmes sur nos avirons, et, tantôt gravissant péniblement le flanc des lames montantes, tantôt nous précipitant avec leur écume au fond des lames descendantes, nous cherchions à ralentir notre chute par la résistance de nos rames dans l'eau ; huit ou dix vagues de plus en plus énormes nous jetèrent dans le plus étroit du canal. Mais le vent nous avait devancés, comme l'avait dit le pilote, et, en s'engouffrant entre le cap et la pointe de Tile, il avait acquis une telle force, qu'il soulevait la mer avec les bouillonnements d'une lave furieuse, et que la vague, ne trouvant pas d'espace pour fuir assez vite devant Fouragan qui la poussait, s'amoncelait sur elle-même, retombait, ruisselait, s'éparpillait dans tous les sens comme une mer folle, et, cherchant à fuir, sans pouvoir s'échapper du canal, se heurtait avec des coups terribles contre les rochers à pic du cap Misône, et y élevait une colonne d'écume dont la poussière était renvoyée jusqu'à nous.

Tenter de franchir ce passage avec une barque aussi fragile, et qu'un seul jet d'écume pouvait remplir et englou* tir, c'était insensé. Le pécheur jeta snt le cap éclairé par sa colonne d'écume un regard que je n'oublierai jamais, puis, faisant le signe de la croix : « Passer est impossible ! s'écria-t-il ; reculer dans la grande mer, encore plus. Il ne nous reste qu'un parti : aborder à Procida, ou périr. »

Tout novices que nous fassions dans la pratique de la mer, nous sentions la difficulté d'une pareille manœuvre par un coup de vent. En nous dirigeant vers le cap, le vent nous prenait en poupe, nous chassait devant lui ; nous suivions la mer qui fuyait avec nous, et les vagues, en nous élevant sur leur sommet, nous relevaient avec elles. Elles avaient

donc moins de chance de nous enseyelir dans les abîmes qu'elles creusaient. Mais pour aborder àProcida, dont nous apercevions les feux du soir brilter à notre droite, il fallait prendre obliquement les lames, et nous glisser, pour ainsi dire, dans leurs vallées vers la côte, en présentant le flanc à la vague et les minces bords de la barque au vent. Cependant la nécessité ne nous permettait pas d'hésiter. Le pé« cheur, nous faisant signe de relever nos rames, profita de l'intervalle d'une lame à l'autre pour virer de bord. Nous mîmes le cap sur Procida et nous voguâmes comme un brin d'herbe marine qu'une vague jette à l'autre vague et que le fLot reprend au flot.

Nous avancions peu; la nuit était tombée. La poussière, l'écume, les nuages que le vent roulaiten lambeaux déchirés sur le canal, en redoublaient l'obscurité. Le vieillard avait ordonné à l'enfant d'allumer une de ses torches de résine, soit pour éclairer un peu sa manœuvre dans les profondeurs de la mer, soit pour indiquer aux marins de Procida qu'une barque était en perdition dans le canal, et pour leur demander non leur secours, mais leurs prières.

C'était un spectacle sublime et sinistre que celui de ce pauvre enfant accroché d'une main au petit mât qui surmontait la proue, et, de l'autre, élevant au-dessus de sa tête cette torche de feu rouge, dont la flamme et la fumée se tordaient sous le vent et lui brûlaient les doigts et les cheveux. Cette étincelle flottante, apparaissant au sommet des lames et disparaissant dans leur profondeur, toujours prête à s'éteindre et toujours rallumée, était comme le symbole de ces quatre vies d'hommes qui luttaient entre le salut et la mort dans les ombres et les angoisses de cette nuit.

Trois heures, dont les minutes ont la durée des pensées qui les mesurent^ s'écoulèrent ainsi. La lune se leva, et, comme c'est l'habitude, le vent le plus furieux se leva avec elle. Si nous avions eu la moindre voile, il nous eût chavirés vingt fois. Quoique les bords très-bas de la barque

donnassent peu de prise à l'ouragan, il y avait des moments où il nous faisait tournoyer comme une feuille sèche arrachée à Tarbre.

Nous embarquions beaucoup d'eau ; nous ne pouvions suffire à la vider aussi vite qu'elle nous envahissait. Il ; avait des moments où nous sentions les planches s'affaisser sous nous comme un cercueil qui descend dans la fosse. Le poids de Teau rendait la barque moins obéissante et pouvait la rendre plus lente à se relever une fois entre deux lames. Une seule seconde de retard, et tout était fini.

Le vieillard, sans'pouvoir parler, nous fit signe, leslarmea aux yeux, de jeter à la mer tout ce qui encombrait le fond de la barque. Les jarres d'eau, les paniers de poissons, les deux grosses voiles, l'ancre de fer, les cordages, jusqu'à ses paquets de lourdes bardes, nos capotes même de grosse laine trempées d'eau, tout passa par-dessus le bord. Le pauvre nautonier regarda un moment surnager toute sa richesse. La barque se releva et courut légèrement sur la crête des vagues comme un coursier qu'on a déchargé.

Nous entrâmes insensiblement dans une mer plus douce^ un peu abritée par la pointe occidentale de Procida. Le vent faiblit, la flamme de la torche se redressa, la lune ouvrit une grande percée bleue entre les nuages ; les lames, en s'allongeant, s'aplanirent et cessèrent d'écumer sur nos tètes. Peu à peu la mer fut courte et clapoteuse comme dans une anse presque tranquille, et l'ombre noire de la falaise de Procida nous coupa la ligne de l'horizon. Nous étions dans les eaux du milieu de l'île.

La mer était trop grosse à la pointe pour en chercher le port. Il fallut nous résoudre d aborder l'Ile par ses flancs et au milieu des écueils. « N'ayons plus d'inquiétude, enfants, nous dit le pécheur en reconnaissant le rivage à la clarté de la torche, la madone nous a sauvés. Nous tenons la terre, et nous coucherons cette nuit dans ma maison, n Nous crûmes qu'il avait perdu Fesprit ; car nous ne lui

connaissions d'autre demeure que sa cave sombre de la Margellina, et, pour y revenir avant la nuit, il fallait se rejeter dans le canal, doubler le cap et affronter de nouveau la mer rugissante à laquelle nous venions d'ôcbapper.

Mais lui souriait de notre air d'étonnement, et, comprenant nos pensées dans nos yeux : « Soyez tranquilles, jeunes gens, reprit-il, nous y arriverons sans qu'une seule vague nous mouille. » Puis il nous expliqua qu'il était de Procida, qu'il possédait encdre sur cette côte de Tile la cabane et le jardin de son père, et qu'en ce moment même sa femme ftgée, avec sa petite fille, sœur de Beppino, notre jeune mousse, et deux autres petits enfants étaient dans sa maison pour y sécber les figues et pour y vendanger les treilles dont ils vendaient le raisin à Naples. «Encore quelques coups de rame, ajouta-t-il, et nous boirons de l'eau de la source qui est plus limpide que le vin d'Ischia. »

Ces mots nous rendirent courage ; nous ram&mes encore pendant l'espace d'environ une lieue le long de la côte droite et écumeuse de Procida. De temps en temps, l'enfant élevait et secouait sa torche. Elle jetait sa lueur sinistre sur les rochers, et nous montrait partout une muraille inabordable. Enfin, au tournant d'une pointe de granit qui s'avançait en forme de bastion dans la mer, nous vîmes la falaise fléchir et se creuser un peu comme une brèche dans un mur d'enceinte ; un coup de gouvernail nous fit virer droit à la côte ; trois dernières lames jetèrent notre barque harassée entre deux écueils, où l'écume bouillonnait sur un bas-fond.

La proue, en touchant la roche, rendit un son sec et éclatant comme le craquement d'une planche qui tombe à faux et qui se brise. Nous sautâmes dans la mer, nous amarrâmes de notre mieux la barque 'avec une reste de cordage^ et nous suivîmes le vieillard et l'enfant qui marchaient devant nous.

{Graziella,)

iOtf LES PROSATEURS DU XI&* SIÈCLE.

Vue du liiban*

Environ à deux milles de Delr-el-Kammar, on a une des plus belles vues du Liban que l'on puisse imaginer. D'un côté, ses gorges profondes où l'on va descendre, s'ouvrent tout à coup sous vos pas; de l'autre, le ch&teau de Dptedin, pyramide au sommet de son mamelon revêtu de verdure et sillonné d'eaux écumantes ; et devant vous les montagnes qui s'abaissent graduellement jusqu'à la mer, les unes noires, les aulres frappées par la lumière, se déroulent comme une cataracte de collines et vont cacher leurs pieds soit dans les lisières verdoyantes de bois d'oliviers dans les plaines de Sidon, soit dans des falaises d'un sable couleur de brique, le long des rivages de Bayruth. Çà et là, la cou* leur des flancs de ces montagnes et les lignes variées de leur Immense horizon descendant sont tranchées et coupées par des cimes de cèdres, de sapins ou de pins à larges têtes, et de nombreux villages brillent à leurs bases ou sur leurs sommets. La mer termine cet horizon ; on suit de l'œil, comme sur une carte immense ou sur un plan en relief, les découpures, les échancrures, les ondulations des côtes, des caps, des promontoires, des golfes de son littoral, depuis le Garmel jusqu'au cap Batroun, dans une étendue de cinquante lieues. L'air est si pur que l'on s'imagine toucher, en quelques heures de descente, à des points où l'on n'arriverait pas en trois ou quatre jours de marche. A ces distances, la mer se confond, au premier regard, tellement avec le firmament qui la touche à Thorizon, qu'on ne peut distinguer d'abord les deux éléments, et que la terre semble nager dans un immense et double océan. Ce n'est qu'en fixant avec plus d'attention les regards sur la mer et en voyant briller les petites voiles blanches sur sa couche bleue, que Ton peut se rendre raison de ce qu'on voit. Une brume légère et plus ou moins dorée flotte

à Pextrémitô des flots et sépare le ciel et Peau. Par moments, de légers brouillards soulevés des flancs des montagnes par les brises du matin, se détacbaient comme des plumes blanches qu'un oiseau aurait livrées au vent, et étaient emportés sur la mer, ou s^évaporaient dans les rayons du soleil qui commençaient à nous brûler.

{Voyage en Orient.)

Le Cheval arabe.

Il faut avoir visité les écuries de Damas, ou celles de Témir Beschir, pour avoir une idée du cheval arabe. Ce fiuperbe et gracieux animal perd de sa beauté, de sa douceur et de sa forme pittoresque quand on le transplante, do son pays natal et de ses habitudes familières, dans nos climats froids, et dans i'ombre et la solitude de nos écuries. Il faut le voir à la porte de la tente des Arabes du désert^ la tête entre les jambes, secouant sa longue crinière noire, comme un parasol mobile, et balayant ses flancs polis comme du cuivre ou comme de l'argent, avec le fouet tournant de sa queue, dont l'extrémité est toujours teinte en pourpre avec le henné : il faut le voir vêtu de ses housses éclatantes, relevées d'or, de broderies et de perles ; la tète couverte d'un réseau de soie bleue ou rouge, tissé d'or ou d'argent, avec des aiguillettes sonores et flottantes qui tombent de son front sur ses naseaux, et dont il voile ou dévoile tour à tour, à chaque ondulation de son cou le globe enflammé, immense, intelligent, doux et fixe de son œil à fleur de tête; il faut le voir surtout en masse, comme il était là, de deux à trois cents chevaux, les uns couchés dans la poussière de la cour, les autres entravés par des anneaux de fer et attachés à de longues cordes qui traversaient ces cours ; d'autres échappés sur le sable et fran-

chissant d'un boud les files de chameaux qui s'opposaient à leurs courses ; ceux-ci tenus h la main par de jeunes esclaves noirs^ vêtus de vestes écarlates, et reposant leurs têtes caressantes sur l'épaule de ces enfants; ceux-là jouant ensemble, libres et sans laisse comme des poulains dans une prairie, se dressant l'un contre l'autre, ou se frottant le front contre le front, ou se léchant mutuellement leur beau poil luisant et argenté ; tous nous regardant avec une attention inquiète et curieuse à cause de nos costumes européens et de notre langue étrangère, mais se familiarisant bientôt, et venant gracieusement tendre leur cou aux caresses et au bruit flatteur de notre main. G^est une chose incroyable que la mobilité et la transparence de la physionomie de ces chevaux, quand on n'en a pas été témoin^ Toutes leurs pensées se peignent dans leurs yeux et dans le mouvement convulsif de leurs joues, de leurs lèvres, de leurs naseaux, avec autant d'évidence, avec autant de caractère et de mobilité que les impressions de l'àme sur le visage d'un enfant. Quand nous approchions d'eux pour la première fois^ ils faisaient des moues et des grimaces de répugnance et de curiosité tout à fait semblables à celles qu'un homme impressionnable aurait pu faire à l'aspect d'un objet imprévu et inquiétant. Notre langue surtout les frappait et les étonnait vivement ; et le mouvement de leurs oreilles dressées et renversées en arrière^ ou tendues en avant, témoignait de leur surprise et de leur inquiétude.

{Jbid.)

Accueil fait & M. de Lamartine par les Arabes.

Nous ne trouverions nulle part, en Europe, plus de bienveillance et d'accueil qu'on ne nous en prodigue ici : ces peuples sont accoutumés à ne voir arriver dans leur pays que des Européens adonnés au commerce, et dont toutes

les relations ont un but intéressé ; ils ne comprennent pas d*ab6rd que Ton vienne habiter et voyager parmi eux, uniquement pour les connaître et pour admirer leur belle nature et leurs monuments en ruines; ils commencent par suspecter les intentions d.'un voyageur, et comme les traditions leur font croire que des trésors sont enfouis dans toutes les ruines, ils pensent que nous avons le secret de déterrer ces trésors, et que c'est là le but de^nos dépenses et de nos fatigues ; mais quand une fois on a pu les convaincre que Ton ne voyage pas dans cette intention, que Ton vient seulement admirer l'œuvre de Dieu dans les plus belles contrées du monde, étudier les mœurs, voir et aimer des hommes; quand de plus on leur offre des présents sans leur demander en échange autre chose que leur amitié ; quand on a avec soi, comme nous l'avons, un médecin et une pharmacie, et qu'on leur distribue gratis les recettes, les consultations et les médicaments ; quand ils voient que l'étranger qui leur arrive est fêté et considéré des autres Francs^ qu'il a à lui un beau navire qui le porte à volonté d'un port][à un autre, et qui refuse de se charger d'aucun objet de commerce, leur imagination est frappée d'une idée de puissance, de grandeur et de désintéressement qui renverse tous leurs systèmes , et ils passent promptement de la défiance à l'admiration, et de l'admiration au dévouement.

Telle est leur disposition pour nous. Notre cour est sans cesse remplie d'Arabes des montagnes, de moines maronites, de cheiks druses, de femmes, d'enfants, de malades, qui viennent déjà de quinze à vingt lieues pour nous voir, nous demander des consultations et nous offrir l'hospitalité, si nous voulons passer par leurs terres ; presque tous se font précéder de quelques présents de vins ou de fruits du pays. Nous les recevons bien, nous leur faisons prendre le café, fumer la pipe, boire le sorbet glacé ; je leur donne, en échange de leurs cadeaux, des présents d'étoffes

d'Europe, quelques armes, une montre, de petits bijoux de peu de valeur dont j'ai apporté une grande quan« tlté; ils retournent enchantés de notre accueil, et vont porter au loin et répandre la réputation de Vémir Frangi^ c'est ainsi qu'ils m'ont nommé, le prince des Francs^ je n'ai pas d'autre nom dans tous les environs de Bayruth et danft la ville même ; et comme cette considération peut nous être d'une grande utilité pour nos courses aventureuses dans toutes ces contrées, M. Jorelle et les consuls euro* péens ont la bonté de ne pas les détromper et de laisser passer l'humble poëte pour un homme puissant en Europe.

{Ibid.)

Portrait de M. Ijaiiié K

M. Laine était de Bordeaux. Digne par son éloquence de ce forum illustré par Yergniaud, il avait la grandeur d'àme de l'orateur girondin. Il n'aurait eu ni son indolence, ni sa

1 « M. de Lamartine, dès soa premier livre de la Restauration, dit M. Sainte-Beuve, a de beaux portraits : il rencontre M. Laine, le premier qai osa élever une parole de résistance légale et de liberté au déclin de l'Empire. M. de Lamartine se retrouve ici en plein dans cette compagnie d'honnêtes gens dont J'ai parlé : il doit aimer particulièrement M. Laine : c'était lui, sous la Restauration, qu'il ambitionnait de suivre, au temps de cette politique noble encore^ élevée, royaliste et assez indépendante, d'une inspiration généreuse et sentimentule. M. Laine est en général très-bien peint par M. de Lamartine, sauf un point qui me semble accusé d'une manière bien absolue : « U n'était point du parti des Bourbons, nous dit M. de Lamartine de M. Laine en 1814, il était répabli- « cain de nature et d'Inclination . La raison seule le fit plus tard servir « des rois, 9 Je laisse à ceux qui ont connu M. Laine dans sa maturité le soin d'apprécier ce coin de son caractère ; mais je crains qu'en faisant de lui un républicain in petto, M. de Lamartine ne se souvienne trop qu'il avait pris au début M. Laine pour modèle, et qu'il ne veuille faire après coup de M. Laine un Lamartine en germe et auquel il n'a manqué que le temps pour se développer. »

faiblesse. Né dans les Landes^ homme rural, vivant dans une médiocritô stolque au milieu des champs et loin des bassesses , absorbé dans la contemplation des grandes choses, élevé par le spectacle de la nature à Tadoration du type divin, nourri dans Thistoire, trempé dans les préceptes des stoïciens et dans les mépris de Tacite pour les vices de son tempSi M. Laine avait sa fierté sans avoir rien de son amertume. C'était l'orateur et le philosophe antique transplanté, avec la douceur d'àme du chrétien, dans les choses modernes. Son courage n'était jamais le bouillonnement de la colère, mais Tintrépidité du devoir. La nature avait fait cet homme et l'avait tenu en réserve pour porter la première atteinte au despotisme. Il n'était point du parti des Bourbons, il était républicain de nature et d'inclination. La raison seule le fit plus tard servir des rois. Pour qu'il condescendit à s'approcher des cours , il fallait que sa conscience lui montrât dans le trône la patrie.

{Histoire de la Restauration^ 1. 1, liv. 1, XIV.)

AliEXANDRE DUMAS

(Né en 1803.)

Quel rang la postérité asaignera-t^elle définitivement à cet enfant prodigue de la littérature du dix-neuvième siècle? Il ne nous appartient pas de le préjuger; mais, historien des lettres françaises, nous lui devons une place, et^ dans notre impartiale conviction, ce doit ô(re une place distinguée.

Ceux qui lui sont le moins favorables ne peuvent s'empôcher de lui reconnaître une grande verve d'imagination, une puissauce incontestable d'invention, de disposition, et surtout d*ac« tien théâtrale» le génie du dialogue et du récit, le sentiment des contrastes et une vive intelligence de certains sentiments

du cœur humain^ un esprit étincelant, une gaieté iotarîssable et une bonbomie sympathique. U est dépourvu d'idéal, d'étendue et de profondeur ; mais, dans sa sphère moyenne, il attache fortement l'attention et se fait lire avec une rare facilité. Ce n'est pas un styliste. « Sa prose ignorante et incorrecte, » comme il l'appelle lui-môme S manque souvent de fermeté, de couleur, de cachet. Mais quand le sentiment le domine, quand la situation l'entraîne, c'est un écrivain, c'est un maître.

Un point trouble la conscience du critique équitable qui veut juger M. Dumas. Dans le nombre prodigieux de volumes qui portent son nom, combien et quels lui appartiennent réelle* ment ? 11 est physiquement impossible qu'il ait écrit ou dicté tout ce qui a paru sous sa signature. Ne l'a-t-on pas vu, dans une seule année, 1 845, imprimer soixante volumes ? Ne Ta-t-on pas vu publier de front, dans quatre journaux, quatre ouvrages différents et de très-longue haleine, signés de lui? Il a donc eu nécessairement des collaborateurs, et les principaux sont connus et certains, Auguste Maquet, Paul Meurice et Paul Lacroix. Maquet, collaborateur beaucoup plus jeune que Dumas, mais ardent comme lui au travail, et dont les facultés pouvaient s'élever assez haut quand il se sentait appuyé sur plus fort que lui, est de tous celui qui a le plus fourni à Dumas, et qui l'a aidé dans les œuvres les plus importantes.

Non content d'avoir recours à des auxiliaires et de leur emprunter quelquefois presque tout le travail qui paraissait sous son nom seul, Alexandre Dumas, s'autorisant de cet axiome, formulé par lui-môme, que l'homme de génie ne volepasy mais conguiertj a souvent emprunté de tous côtés, dans les auteurs étrangers et dans les auteurs français, non-seulement pour les idées, mais pour la disposition et pour la diction '.

1 M£S Mémoires, GGXXIII.

9 Un des exemples les plus confondiints de ce pillage naîYement audacieux, c'est Gauie et France (1833. Une autre édition fut donnée en 1842 avec une introduction aux scènes historiques). Cette composition historique est un plagiat perpétuel, une copie à peu près mot à mot de Chateaubriand et d'Augustin Thierry. Un autre ouvrage d'histoire, Lom's XIV et son siècle, n'a pas non plus coûté beaucoup à Tauteur ; il a été tiré en grande partie de Taliemant des Réaux, de Saint-Simon, de Dangeau. Au moins là y a-t-il un peu de style d'Alexandre Damas.

D'ailleurs il était doué pour produire extraordinaireuient. Madame de Girardin, parlant de sa mémoire et de sa facilité do travail merveilleuses, disait, eu 1847 :

« 11 sait par cœur toat ce qu'il a la, il a gardé dans ses yeux toutes les images que sa prunelle a réfléchies ; les choses les plus sérieuses de l'histoire, les plus futiles des mémoires les plus anciens, il les a retenues; il parle familièrement des mœurs de tous les âges et de tous les pays*, il sait le nom de toutes les armes, de tous les vêtements, de tous les meubles que l'on a faits depuis la création du monde> de tou» tes plats que l'on a mangés, depuis le stolque brouet de Sparte Jusqu'au dernier mets inventé par Carême; faut>il raconter une chasse, il connaît tons les mots du Dictionnaire des Chasseurs mieux qu'un grand veneur; un duel, il est plus savant que Grisier; un accident de voiture, il saura tous les termes du métier, comme Binder ou comme Baptiste. Quand les autres auteurs écrivent, ils sont arrêtés à chaque instant par un renseignement à chercher, une indication à demander, un doute, une absence de mémoire, un obstacle quelconque; lui n'est jamais arrêté par rien *. n

C'est ainsi que le romancier-feuilletoniste a pu jeter dans le commerce cette production exubérante que pendant trente ans les théâtres, les journaux et les libraires se disputèrent avidement. Mais, à céder ainsi à l'appât d'un débit aussi facile que lucratif le grand fabricant de livres faisait moins acte d'écrî* vain que de commerçant. 11 était permis de ne plus voir en lui qu'un « célèbre entrepreneur de feuilletons *. » Lui-môme, devant les tribunaux, dans. un de ces procès compromettants qu'il a eu tant de fois à soutenir, soit avec ses collaborateurs, soit avec les directeurs de théâtres et de Journaux, il a qualifié de marchandise ses productions littéraires.

Mais disons bien haut que, dans l'œuvre collective qui porte le nom d*Alexandre Dumas, la meilleure part, la plus fortement conçue et la mieux exécutée, lui doit revenir. Un habile connaisseur distingue assez facilement le vrai Dumas. De même qu'on a contesté au célèbre romancier plusieurs œuvres qui lui appartenaient, on lui a attribué des choses qui n'étaient ni de

' Lettres parisiennes^ 21 février 1847.

> Expression de M. de CasteUane à la Chambre des Députés, le 10 février 1847.

lui, ni dignes de lui. A ce sujet, il disait a?ec une Juste fierté: « Qu*on mette mes livres sur le compte des autres, soit ; mais qu'on mette les livres des autres sur mon compte, non ^ »

La vie de ce fécond écrivain s'est partagée entre le théâtre et le roman.

Nanti d'une éducation très-négligée, n'ayant appris sérieusement ni langues, ni sciences, ni mathématiques, il était venu à Paris, en 1825, pour y être clerc do notaire. De cette humble situation il passa au secrétariat du duc d'Orléans, comme expéditionnaire à douze cents francs par an. Les gages n'étaient pas gros, mais aussi la besogne était mince. Dumas profita de ses loisirs pour lire Walter Scott, Goethe, Schiller. L'émulation le prit, l'ambition lui monta à la tôte; il crut qu'il pourrait se faire un nom d'écrivain et gagner sa vie par sa plume. C'est avec cet espoir qu'il publia en 1826 son premier roman intitulé : « Nouvelles contemporaines, » Le succès ne fut pas brillant. Le jeune auteur ne se découragea point, et voulut courir la chance d'une meilleure réussite en se tournant vers le théâtre. Il eut à dévorer de nouveaux déboires ; mais il avait une volonté tenace, il s'obstina, et bien lui en prit.

Au milieu de ses succès dramatiques il eut avec les directeurs de thé&tres des tracasseries qui le dégoûtèrent. Il se jeta dans le roman avec toute son ardeur, et bientôt, grAce à la création du roman-feuilleton et à l'abaissement du prix des journaux, s'y fit la plus bruyante réputation. Il exploita cette veine et en tira tout ce qu'elle pouvait rendre } et, pour recueillir de ses romans un double profit, il les reporta sur la scène avec le concours de son principal collaborateur^ M. A. Maquet* Ces pièces étaient souvent calquées sur le roman, qu'elles suivaient pas à pas ; ce n'étaient que des analyses de romans dialoguées et arrangées pour la scène. Telle fut la Reine Margot, drame en cinq actes et treize tableaux, représenté le 20 février 1847, pour l'inauguration d'un théâtre de sa création, le Théâtre historique. Une autre fois, donnant en trois soirées le Comte de Monte-Christo, il essayait d'introduire les représentations théâtrales par journées, à l'imitation des Espagnols.

1 Le Monte-Christo, 21 mai 1857, p. 80. Il s'agissaU d'une prétendue suite de Monte-Cliristo.

La plupart dei pomans qui ont fait la fortune d'Alexandre Dumas sont ce qu'on a appelé des romans historiques. Il a^ait beaucoup lu WalLer Scott, puis il s'était passionné pourTHûtoire des ducs de Bourgogne de M. de Garante» « le premier bis* torien français, dit-i), qui ait laissé à la clironique tout son pittoresque, à la légende toute sa naïveté ^ » Ces deux lectures le jetèrent décidément dans le roman historique, genre qu'avait illustré le célèbre peintre de l'Ecosse, mais que tant de ses imitateurs devaient déshonorer : comme Ta Justement remarqué Chateaubriand, c'est un genre faux qui a perverti le roman et l'histoire ; le romancier s'est mis à faire des romans historiques, et l'historien des histoires romanesques *» Le principal introducteur en France de ce genre, Alexandre Dumas, ne s'est fait nul scrupule de transformer à son gré l'histoire, de la défigurer, de la travestir, et de faire prendre au faux la couleur de la vérité à laquelle il est mêlé. Dans ses romans historiques les moins fantaisistes, il a peint les surfaces, mais non pas l'âme des diverses époques.

Et d'ordinaire, il ne se contente pas d'altérer, de broder ou d'amplifier l'histoire. Voici comment il procède avec elle, ainsi qu'il nous l'a lui-même raconté. Il commence par combiner une fable ; il tâche de la faire romanesque, tendre, dramatique, et, lorsque la part du cœur et de l'imagination est trouvée, il cherche dans l'histoire un cadre où la mettre. Jamais, dit-il, il ne lui est arrivé que l'histoire ne lui ait fourni ce cadre, si exact et si bien approprié au sujet, qu'il semble que ce soit, non le cadre qui ait été fait pour le tableau, mais le tableau pour le cadre '.

Ses peintures sont-elles très-variées ? Non, mais elles ont un singulier relief. « Un caractère aventureux, dans une destinée d'aventurier, tel est toujours l'idéal de M. Alexandre Dumas, qui aime à mettre l'individu aux prises avec la société, et à donner l'avantage à la force individuelle contre l'autorité sociale ^n

1 Mes Mémoireé, dans le Mousquetaire^ 20 décembre 1853.

* Littérature anglaise, t. Il, p. 333.

« Mes Mémoires, CCVII.

♦ Nettement, Histoire de la littératw^e française sous le gouvernement de Juillet, livre deuxième, VI.

La prédilection de Dumas pour ce type moral et intellectuel, comme le remarque encore M. Nettement, lui a fait prendre une grande partie des sujets de ses romans comme de ses drames dans deux époques de notre histoire où les ayenureux ont joué plus facilement un grand rOle, soit contre les lois, soit contre les mœurs, le seizième et le dix-liuilième siècle ; le règne des derniers Valois et le temps delà Régence sont l'objet privilégié de ses récits.

Alexandre Dumas s'est complu à reproduire le caractère licencieux comme le caractère aventureux de ces époques. Il di* sait, en 1852, que « des six cents volumes qu'il avait écrits, il n'y en avait pas quatre que la main de la mère la plus scrupuleuse dût cacher à sa fille ^ n II n'a pas droit de demander qu'on le croie sur parole quand il proteste si intrépidement de la pureté de ses romans, pas plus droit qu'il n'était fondé, en 1848, à dire à tous les prêtres de France, dont il sollicitait la voix et l'appui pour entrer à l'Assemblée nationale : « Si, parmi les écrivains modernes, il est un homme qui a défendu le spiritualisme, proclamé l'Ame immortelle, exalté la religion chrétienne, vous me rendrez cette justice de dire que c'est moi. » D'une part, il a rempli le plus grand nombre de ses romans de tableaux propres à troubler les sens, de peintures complaisantes de la licence des mœurs ; d'autre part, ce « romancier humaniste et vulgarisateur *, » comme il s'est appelé lui-même, a souvent prêché un progrès entendu d'une manière assez anlicatholique, et toutes les fois qu'il en trouve l'occasion il décoche volontiers contre le christianisme et ses institutions des railleries et des accusations d'un philosophisme bourgeois. L'ami et le panégyriste de Garibaidi est un chrétien suspect.

Nous n'avons pas dissimulé ce qu'offrent de défectueux et de dangereux les romans d'Alexandre Dumas. Nous serons aussi sincère à reconnaître, à redire les qualités qui distinguent entre toutes les productions analogues des œuvres comme les Trois Mousquetaires, la Dame de Monsoreau, la Reine Margot, le Chevalier de Maison-Rouge, Monte-Chrisio, la San-Felice* La plus

^ Mémoires^ Presse, 19 fév. 1852.

* Mémoires^ daos le Mousquetaire, 2 décembre 1863.

éminente de ces qualités c'est la vie, et Dumas l'a portée sur la scène comme dans le roman.

A la scène comme dans le roman Alexandre Dumas a une merveilleuse faculté de tenir notre intérêt en haleine. Dans ses vivantes et brillantes compositions^ où il essaye de tous les genres S et fait connaître au public français des beautés scéniques inconnues *, il a ce qu'on appelle aujourd*buî le ramassé violent du théâtre ; il « monte l'action dramatique à la plus haute puissance ', » et s'empare du public comme d'autorité. Mais il recherche trop le mouvement tout extérieur, l'éclat des choses extérieures. Il attache trop d'importance à la connaissance de la scène, de la planche, à la science des rencontres, des oppositions, des entrées et des sorties. Gomme il a trop peu accordé à l'analyse psychologique, l'esprit n'est pas satisfait par la réûexion autant que par l'imprévu. L'activité de l'imagination, la fièvre de la vie l'ont plusieurs fois emporté jusqu'à sacrifier des nuances^ des développements de caractère, et par là il n'a pas satisfait le besoin que nous éprouvons de bien connaître les personnages dont nous voyons les actions et de bien pénétrer le motif de leurs actions.

Un autre défaut qui se remarque dans tous les drames et toutes les comédies d'Alexandre Dumas, c'est la précipflation et la négligence avec lesquelles ils sont écrits. Son agilité de composition est extraordinaire. « 11 dessine une scène aussi vite que Scribe chiffonne une pièce, » disait madame de Girardîn.

Peu d'hommes ont autant écrit qu'Alexandre Dumas ; peu d'hommes en môme temps ont été moins sédentaires. U a parcouru l'Europe, l'Asie, l'AfriquCi Tous ces voyages ont été trèsutiles à ses romans. Mais surtout ils lui ont donné lieu d'écrire une série d'ouvrages qui ne sont pas les moins intéressants de ceux qui lui appartiennent en propre ; nous parlons des Impressions de voyage. Ses premières Impressions surtout (5 vol. 1833-1837) sont vraiment remarquables. Qu'on n'y cherche pas une grande vérité. Dans ses récits il use et abuse du drame.

* Voir la préface du Comte Hermann.

* Comment je devins auteur dramatique^ dans la Revue des Deux- Mondes^ 1833.

3 G. Sand, Molière, à M. Alexandre Dumas, 4* éd., ibid.

Son érudition historique est très-«uspecte. 11 invente non-seulement l'histoire, mais les mœurs et les usages des pays qu'il yisite. Il a décrit bien de lointaines contrées qu'il n'a jamais Tues, et raconté beaucoup de voyages qu'il n'a pas faits. Mais dans les parties qu'il a soignées, quelles causeries faciles, légères, animées, à propos de toutes choses ! Quel humour, quel entrain, quelle gaieté 1 QueL art d'intéresser et de captiver le lecteur!

Nous louerons encore plus volontiers ses Mémoires^ trèslongs, et malheureusement inachevés. C'est là surtout, à notre avis, qu'Alexandre Dumas déploie le plus ses merveilleuses facultés de conteur et d'inventeur. Sa brillante imagination colore tous les récits et les brode de mille anecdotes, sinon toujours exactes et authentiques, au moins presque toujours piquantes et curieuses; et ces Mémoires ne sont pas seulement intéressants, ils sont encore fort utiles à consulter pour le littérateur et pour l'artiste. Ce ne sont pas uniquement les mémoires de l'auteur, ce sont aussi ceux de la peinture^ de la littérature et de la politique des cinquante premières années du siècle ^ Alexandre Dumas s'y est particulièrement appliqué à faire voir le point de départ des artistes éminents, grands comédiens ou grands poètes % et il a parlé de tous ces hommes avec lesquels il s'est trouvé en rapport, et souvent en rivalité et en concurrence, d'un ton de bienveillance fort rare chez ses pareils. «Nul cœur n'est plus exempt d'envie que le mien V a-t-il dit. Il a pu se rendre ce témoignage. En effet, il aime plus à louer qu'à blâmer, et sa plume distille bien rarement le fiel, la rancune ou la jalousie»

Le Cimetière du château d'If.

Sur le lit, couché dans le sens de la longueur, et faiblement éclairé par un jour brumeux qui pénétrait à travers la

î Mes Mémoires CCVIL

s Mémoires^ 2« partie, dans la Presse, 27 mars 1852.

• Mes Mémoires, GXXXI.

fenêtre, on voyait un sac de toile grossière) sous les larges plis duquel se dessinait confusément une forme longue et roide : c'était le dernier linceul de Faria. Ainsi tout était fini. Une séparation matérielle existait déjà entre Dantès et son vieil ami; il ne pouvait plus voir ces yeux qui étaient restés ouverts comme pour regarder au delà de la mort, il ne pouvait plus serrer cette main industrieuse qui avait soulevé pour lui le voile qui couvrait les choses cachées. Faria, rutile, le bon compagnon auquel il s'était habitué avec tant de force, n'existait plus que dans son souvenir. Alors il s'assit au chevet de ce lit terrible, et se plongea dans une sombre et amère mélancolie*

Seul I il était redevenu seul 1 il était retombé dans le silence, il se retrouvait en face du néant !

Seul I plus même la vue du seul être humain qui l'attachait encore à la terre I Ne valait-il pas mieux, comme Faria, s'en aller demander à Dieu l'énigme de la vie, au risque de passer par la porte lugubre des souffrances I

L'idée du suicide, chassée par son ami, écartée par sa présence, revint alors se dresser comme un fantôme près du cadavre de Faria.

« Si je pouvais mourir, dit-il, j'irais où il va, et je le retrouverais certainement. Mais comment mourir? C'est bien facile, reprit-il en riant ; je vais rester ici, je me jetterai sur le premier qui va entrer, je l'étranglerai et Ton me guillotinera.»

Mais, comme il arrive que, dans les grandes douleurs comme dans les grandes tempêtes, l'abîme se trouve entre deux cimes de flots, Dantès recula à l'idée de cette mort infamante, et passa précipitamment de ce désespoir à une soif ardente de vie et de liberté.

« Mourir I ob, non I s'écria-t-il , ce n'est pas la peine d'avoir tant vécu, d'avoir tant souffert, pour mourir maintenant! Mourir, c'était bon quand j'en avais pris la résolution, autrefois, il y a des années; mais maintenant ce serait

42a LES PROSATEURS DU XIX^ SIÈCLE.

Ifopuder à ma misérable destinée. Non^ je veux vivre, je Teux lutter jusqu'au bout; non, je veux reconquérir ce bonheur qu'eu m'a enlevé. Avant que je meure, j'oubliais que j'ai mes bourreaux à punir, et peut-être bien aussi, qui sait! quelques amis à récompenser. Mais à présent on va m'oublier ici, et je ne sortirai de mon cachot que comme Fària. »

Mais à cette parole, Edmond resta immobile, les yeux fixes, comme un homme frappé d'une idée subite, mais que cette idée épouvante; tout à coup il se leva, porta la main à son front comme s'il avait le vertige, fit deux ou trois tours dans la chambre, et revint s'arrêter devant le lit....

«Oh, oh! murmura-t-il, qui m'envoie cette pensée ?EîBt-ce vous, mon Dieu? Puisqu'il n'y a que les morts qui sortent librement d'ici, prenons la place des morts. »

Et sans prendre le temps de revenir sur cette décision, comme pour ne pas donner à la pensée le temps de détruire cette résolution désespérée, il se pencha vers le sac hideux^ l'ouvrit avec le couteau que Faria avait fait, retira le cadavre du sac, l'emporta chez lui, le coucha dans son lit, le coifTa du lambeau de linge dont il avait l'habitude de se coiffer lui-même, le couvrit de sa couverture, baisa une dernière fois ce front glacé, essaya de refermer ces yeux rebelles, qui continuaient de rester ouverts, effrayants par l'absence de la pensée, tourna la tète le long du mur, afin que le geôlier, en apportant son repas du soir, crût qu'il était couché comme c'était souvent son habitude, rentra dans la galerie, tira le lit contre la muraille^ rentra dans l'autre chambre, prit dans l'armoire l'aiguille^ le fil, jeta ses haillons pour qu'on sentit bien sous la toile les chairs nues, se glissa dans le sac é ventre, se plaça dans la situation où était le cadavre, et referma la couture en dedans.

On aurait pu entendre battre son cœur, si par malheur on fût entré en ce moment.

Dantès aurait bien pu attendre après la visite du soir^ mais il avait peur que d'ici là le gouverneur ne changeât de résolution et qu'on n'enlevât le cadavre.

Alors sa dernière espérance était perdue.

En tout cas maintenant son pian était arrêté. Voici ce qu'il comptait faire*

Si pendant le trajet les fossoyeurs reconnaissaient qu'ils portaient un vivant au lieu de porter un mort, Dantès ne leur donnait pas le temps de se reconnaître; d'un vigoureux coup de couteau il ouvrait le sac depuis le haut jusqu'en bas, profitait de leur terreur et s'échappait ; s'ils voulaient l'arrêter, il jouait du couteau.

S'ils le conduisaient jusqu'au cimetière et le déposaient dans une fosse, il se laissait couvrir de terre ; puis, comme c'était la nuit, à peine les fossoyeurs avaient-ils le dos tourné qu'il s'ouvrait un passage à travers la terre molle et s'enfuyait; il espérait que le poids ne serait pas trop grand pour qu'il pût le soulever.

S'il se trompait, si au contraire la terre était trop pesante, il mourait étouffé, et, tant mieux, tout était fini I

Dantès n'avait pas mangé depuis la veille, mais il n'avait pas songé à la faim le matin, et il n'y songeait pas encore. La position était trop précaire pour lui laisser le temps d^arréter sa pensée sur aucune autre idée.

Le premier danger que courait Dantès^ c'était que le geôlier, en lui apportant son souper de sept heures, s'aperçût de la substitution opérée; heureusement, vingt fois, soit par misanthropie, soit par fatigue, Dantès avait reçu le geôlier couché ; et dans ce cas, d'ordinaire, cet homme déposait son pain et sa soupe sur la table et se retirait sans lui parler.

Mais, cette fois, le geôlier pouvait déroger à ses habitudes de mutisme, parler à Dantès, et, voyant que Dantès ne lui répondait point, s'approcher du lit et tout découvrir.

Lorsque sept heures du soir s'approchèrent, les angoisses de Daotôs commencèreDt véritablement. Sa main, appuyée sur son. cœur, essayait d'en comprimer les battements^ tandis que de l'autre il essuyait la sueur de son front qui ruisselait le long de ses tempes. De temps en temps des frissons lui couraient par tout le corps, et lui serraient le cœur comme dans un étau glacé. Alors il croyait qu'il allait mourir. Les heures s'écoulèrent sans amener aucun mouvement dans le château^ et Dantès comprit qu'il avait échappé à ce premier danger; c'était d'un bon^ augure. Enfin, vers l'heure fixée par le gouverneur, des pas se firent entendre dans l'escalier; Edmond comprit que le moment était venu, rappela tout son courage, retenant son /haleine; heureux s'il eût pu retenir en même temps et comme elle les pulsations précipitées de ses artères.

On s'arrêta à la porte, le pas était double ; Dantès devina que c'étaient les deux fossoyeurs qui venaient le chercher. Ce soupçon se changea en certitude quand il entendit le bruit qu'ils faisaient en déposant la civière.

La porte s'ouvrit, une lumière voilée parvint aux yeux de Dantès. Au travers de la toile qui le couvrait, il vit deux ombres s'approcher de son lit. Une troisième était à la porte, tenant un falot à la main . Chacun des deux hommes qui s'étaient approchés du lit^ saisit le sac par une de ses extrémités.

« C'est qu'il est encore lourd, pour un vieillard si maigre ! dit l'un d'eux en le soulevant par la léte.

— On dit que chaque année ajoute une demi-livre au poids des os, dit l'autre en le prenant par les pieds.

— As-tu fait ton nœud ? demanda le premier.

— Je serais bien bête de nous charger d'un poids inutile, dit le second, je le ferai là-bas.

— Tu as raison ; partons, alors.

— Pourquoi ce nœud ? » se demanda Dantès.

On transporta le prétendu mort du lit sur la civière.

Edmond se roidissait pour mieux jouer son rôle de trépassé. On le posa sur ]a civière; et le cortège^ éclairé par l'homme au falot, qui marchait devant, monta rescalier.

Tout à coup, Tair frais et âpre de la nuit Tinonda. Dantès reconnut le mistral. Ce fut une sensation subite, pleine à la fois de délices et d'angoisses.

Les porteurs firent une vingtaine de pas, puis ils s'arrêtèrent et déposèrent la civière sur le sol.

Un des porteurs s'éloigna, et Dantès entendit ses souliers retentir sur les dalles.

« Où suis-je donc? se demanda-t-ii.

— Sais-tu qu'il n'est pas léger du tout I » dit celui qui était resté près de Dantès en s'asseyant sur le bord de la civière.

Le premier sentiment de Dantès avait été de s'éloigner, heureusement il se retint.

« Eclaire-moi donc , animal, dit celui des deux porteurs qui s'était éloigné, ou je ne trouverai jamais ce que je cherche. »

L'homme au falot obéit à l'injonction.

« Que cherche-t-il donc? se demanda Dantès, une bêche sans doute. »

Une exclamation de satisfaction indiqua que le fossoyeur avait trouvé ce qu'il cherchait.

(( Enfin, dit-il, ce n'est pas sans peine.

— ' Oui, répondit l'autre, mais il n'aura rien perdu pour attendre. »

A ces mots, il se rapprocha d'Edmond, qui entendit déposer près de lui un corps lourd et retentissant : au même moment, une corde entoura ses pieds d'une vive et douloureuse pression.

« Eh bien, le nœud est-il fait? demanda celui des fossoyeurs qui était resté inactif.

— Et bien fait, dit l'autre, je t'en réponds.

— En ce cas, en route.

421 LES PROSATEURS DU XlV SIÈCLE.

Et la civière soulevée reprit son chemin. Oq fit cinquante pas à peu près^ puis on s'arrêta pour ouvrir une porte ; puis on se remit en route. Le bruit des flots se brisant contre les rochers, sur lesquels est bâti le château, arrivait plus distinctement à Toreille de Dantès à mesure que Ton avançait.

« Mauvais temps I dit un des porteurs, il ne fera pas bon d*étre en mer cette nuit.

— Oui, Tabbé court grand risque d'être mouillé,» dit l'autre; et ils éclatèrent de rire.

Dantès ne comprit pas très-bien la plaisanterie, mais ses cheveux ne s'en dressèrent pas moins sur sa tête. « Bon, nous voilà arrivés I reprit le premier.

— Plus loin, plus loin, dit l'autre; tu sais bien que le dernier est resté en route, brisé sur les rochers, et que le gouverneur nous a dit le lendemain que nous étions des fainéants. »

On fit encore quatre ou cinq pas montant toujours, puis Dantès sentit qu'on le prenait par la tête et par les pieds et qu'on le balançait.

« Une, dirent les fossoyeurs.

— Deux.

— Trois li)

En même temps Dantès se sentit balancé en effet dans un vide énorme, traversant les airs comme un oiseau blessé, tombant, tombant toujours avec une épouvante qui lui glaçait le cœur. Quoique tiré en bas par quelque chose de pesant qui précipitait son vol rapide, il lui sembla que cette chute durait un siècle. Enfin, avec un bruit épouvantable, il entra comme une flèche dans une eau glacée, qui lui fît pousser un cri, étouffé à l'instant même par Yimmersion.

Dantès avait été lancé dans la mer, au fond de laquelle l'entraînait un boulet de trente-six attaché à ses pieds.

La mer est le cimetière du ch&teau d'If.

{Monte-Christo, t. III, ch. iv.)

ALEXilNDBE DUMilS. 425

Le SÀlon de G. Nodier à TArsenal.

En i823, Charles Nodier fut appelé à la direction de la bibliothèque de rArsenal, et quitta la rue de Choiseul, qu'il habitait, pour YODir s'établir dans son nouveau logement.

Oh ! ce n'était pas un logis bien magniJSque que celui qui reçut tant d'illustrations. Au premier palier d'un escalier à rampe massive, on trouvait, à gauche, une porte joignant assez mal, et donnant sur un corridor carrelé ; la salle à manger et l'office étaient carrelés comme le corridor.

Trois autres pièces complétaient Tappartement, trois pièces de luxe parquetées et lambrissées : Tune était la chambre à coucher de madame Nodier, l'autre le salon, l'autre le cabinet de travail, la bibliothèque et la chambre à coucher de Charles. Charles avait deux existences bien distinctes : son existence de la semaine, existence de travail* leur et de bibliophile, son existence du dimanche, existence d'homme du monde et de maître de maison.

C'était un homme adorable que Nodier ; je n'ai rien vu et rien connu de si savant, de si artiste et de si bienveillant à la fois, excepté Méry peut-être. Au reste, n'ayant pas un vice, mais plein de défauts, de ces défauts chaïuiants qui font l'originalité de Thomme de génie.

Nodier était prodigue, insouciant, flâneur, oh ! mais flâneur avec délices, comme Figaro était paresseux : peut-être pouvait-on lui reprocher d'aimer un peu trop tout le monde ; mais cela, c'était encore par insouciance, pour ne pas se donner la peine de faire la division de ses sentiments

Il est assez curieux de savoir comment travaillait un écrivain qui a produit tant de livres, et de livres si amu sants. Je vais vous le dire.

L'homme que nous allons prendre, c'est le Nodier de la semaine, le Nodier romancier, savant, bibliophile, le Nodier

écrivant le Dictionnaire des Onomatopées^ Trilby^ les Souvenirs de jeunesse.

Le matin, après deax ou trois heures d'un travail facile, après avoir couvert d'une écriture lisible, régulière, sans rature aucune, douze ou quatorze pages de papier de six pouces de haut sur quatre de large, Nodier jugeait sa tâche du matin finie et sortait.

Une fois sorti, Nodier errait à l'aventure, suivant tantôt l'une ou l'autre allée des boulevards, tantôt la ligne de l'un ou Tautrequai...

A cinq heures, Nodier prenait pour s'en aller, la route opposée à celle qu'il avait prise le matin pour venir; c'est-àdire que s'il était venu par les quais, il s'en retournait par les boulevards, et que s'il était venu par les boulevards, il s'en retournait par les quais.

 six heures, Nodier dînait en famille.

Après le dîner, la tasse de café savourée en véritable Sybarite, à petites et longues gorgées, on enlevait la nappe et ce qui la couvrait, et, sur la table nue, on apportait trois chandelles.

Trois chandelles, et non pas trois bougies. Nodier préférait la chandelle à la bougie; pourquoi? personne ne l'a jamais su. C'était un des caprices de Nodier...

Ces trois chandelles, jamais plus, jamais moins, étaient placées en triangle. Nodier apportait son travail commencé, ses plumes d'oie, — il exécrait les plumes de fer, — et il travaillait jusqu'à dix heures du soir.

A cette heure, il sortait une seconde fois; mais, alors, pour suivre invariablement la ligne des boulevards ; et, selon l'affiche, il entrait à la Porte Saint-MaTtin, à l'Ambigu, ou aux Funambules

Nodier rentrait chez lui de trois à quatre heures, et, comme M. Yillenave, se laissait habiller et pomponner par sa fille Marie.

Car, nous avons oublié de le dire, la famille de Nodier se

composait de sa femme, de sa fille, de sa sœur madame de Tercy, et de sa nièce.

A six heures, la table était mise chez Nodier, trois ou quatre couverts en plus des couverts de la famille attendaient les dîneurs de fondation.

Trois ou quatre autres couverts attendaient les dîneurs de hasard.

Les dîneurs de fondation étaient de Cailleux^ le directeur du Musée; le baron Taylor, qui^ partant pour PÉgypte, laissa bientôt sa place vacante; Francis "Wey, que Nodier aimait comme son enfant, et dont Paccent franc-comtois faisait second dessus de celui de Nodier, et Dauzats.

Les dîneurs de hasard étaient Bixio, le grand Saint-Yalery et moi

Une fois admis dans cette douce et bonne intimité de la maison, on allait dtner chez Nodier à son plaisir. S'il fallait ajouter un, deux, trois couverts, aux couverts d'attente, on les ajoutait; s'il fallait allonger la table, on l'allongeait* Mais malheur à celui qui arrivait le treizième! celui-là dînait impitoyablement à une petite table, à moins qu'un quatorzième convive, encore plus inattendu que lui, ne vînt le relever de sa pénitence.

Bientôt je fus un de ces intimes dont je parlais tout à l'heure, et ma place à table fut fixée, une fois pour toutes, entre madame Nodier et Marie Nodier. Quand j'apparaissais à la porte, on me recevait avec des cris de joie, et il n'y avait pas jusqu'à Nodier qui n'allongeât vers moi ses deux grands bras pour me serrer les mains ou pour m'embrasser. Au bout d'un an, ce qui n'était qu'un point de fait devint un point de droit : cette place m'attendait vide jusqu'à l'enlèvement du potage ; alors on se hasardait à la donner; mais fût-elle donnée, celui qui me remplaçait eût-il été là depuis dix minutes, depuis un quart d'heure, depuis une demi-heure, fût-ce au dessert que j'arrivasse, il se levait ou on le faisait lever, et ma place m'était rendue.

428 LES PROSATEURS DU Xa"" SIÈCLE.

Nodier prétendait que j'étais une bonne fortuae pour lui, en ce que je le dispensais de causer; mais ce qui, en pareil cap, était la joie du paresseux maître de maison^ était le désespoir de ses convives : dispenser de causer le plus charmant causeur quMl y eût au monde, c'était presque un crime : il est vrai qu'une fois chargé de cette vice-royauté de la conversation, je mettais un amour-propre inouï à bien remplir ma charge. Il y a des maisons où Ton a de Tesprit sans s'en doutei^, et d'autres maisons où l'on est béte malgré soi; moi^ j'avais trois maisons de prédilection, trois maisons où flambaient incessamment ma verve, mon entrain, ma jeunesse. C'était la maison de Nodier, la maison de madame Guyet Des Fontaines, et la maison de Zimmermann. Partout ailleurs, j'avais encore quelque esprit, mais l'esprit de tout le monde.

Au reste, soit que Nodier parlât, et alors, grands et petits enfants se taisaient pour l'écouter ; soit que son silence livrât la conversation à Dauzats, à Bixio et à moi, on arrivait toujours^ sans avoir compté les heures, à la fin d'un dîner charmant, enviable par le prince le plus puissant de la terre, pourvu que ce prince fût un prince spirituel.

A la fin de ce dîner, on servait le café à la table même. Nodier était bien trop Sybarite pour se lever de table, et pour aller prendre son moka, debout et mal à son aise dans un salon mal chauffé, quand il pouvait le prendre allongé sur sa chaise, dans une salle à manger bien tiède, et bien parfamée de l'arôme des fruits et des liqueurs.

Pendant ce dernier acte, ou plutôt cet épilogue du dîner, madame Nodier se levait avec Marie pour aller éclairer le salon. Moi, qui ne prends ni café ni liqueurs, je les suivais pour les aider dans cette tâche, où ma longue taille, qui me permettait d'allumer le lustre et les candélabres sans monter sur les fauteuils, leur était bien utile.

Gr&ce à nous donc, le salon s'illuminait, c'était une solennité qui n'avait lieu que le dimanche : les autres jours,

on était reçu dans la chambre de madame Nodier ; — en s'illumiDant, le salon éclairait des lambris peints en blanc avec des moulures du temps de Louis XV, un ameublement de la plus grande simplicité, composé de douze chaises ou fauteuils et d^un canapé recouverts en casimir rouge, et complété par desrideaux de même couleur, par un buste d'Hugo, par une statue d'Henri IV enfant, par un portrait de Nodier et par un paysage de Régnier représentant une vue des Alpes. A gauche en entrant^ dans un enfoncement pareil à une immense alcôve^ était le piano de Marie. Cet enfoncement avait assez de largeur pour que les amis de la maison pussent, comme dans la ruelle d'un lit du temps de Louis XIV, rester prés de Marie et causer avec elle, tandis qu'elle jouait, du bout de ses doigts si agiles et si sûrs, des contredanses et des valses.

Mais ces contredanses et ces valses n'arrivaient qu'à un moment donné ; deux heures étaient invariablement consacrées, de huit à dix heures, à la causerie; de dix heures à une heure du matin, on dansait.

Cinq minutes après l'éclairage du salon par madame Nodier, Marie et moi, entraient Taylor et de Cailloux d'abord, qui étaient chez eux bien plus que Nodier n'était chez lui ; puis Nodier, appuyé au bras de Dauzats, de Francis Wey ou de Bixio: car, quoique Nodier n'eût guère que trente-huit ou quarante ans à cette époque, Nodier, comme ces grandeplantes grimpantes qui couvrent toute une muraille de feuilles et de fleurs, avait déjà besoin de s'appuyer à quelqu'un. Derrière Nodier entrait le reste des convives, avec la petite fille dansant et sautant.

Dix minutes après commençaient d'arriver les habitués. C'étaient Fontanay et Alfred Johannot, ces deux figures voilées, toujours tristes au milieu de notre gaieté et de nos rires, comme si elles eussent eu un vague pressentiment du tombeau ; c'était Tony Johannot, qui n'arrivait jamais sans quelque dessin ou quelque eau-forte nouvelle dont s'enri-

chissaientou Taibumoa les cartons de Marie; c^était Barye, si isolé au milieu du bruit, que sa pensée semblait toujours envoyée par son corps à la recherche de quelque merveille ; c'était Louis Boulanger, avec sa variété d'humeur, aujourd'hui triste, demain gai, toujours si grand peintre, si grand poëte, si bon ami; c'était Francisque Michel, un fouilleur de chartes, quelquefois si préoccupé de ses recherches de la journée, quMl oubliait qu'il venait avec un feutre du temps de Louis XIII et des souliers jaunes; c'était de Vigny, qui, doutant de sa future transfiguration, daignait encore se mêler aux hommes; de Musset, presque enfant, rêvant ses Contes d'Espagne et (TJtalte; c'étaient enfin, Hugo et Lamartine, ces deux rois de la poésie, ces pacifiques Ëtéocle et Polynice de Tart, dont l'un portait le sceptre et l'autre la couronne de l'ode et de l'élégie.

Hélas ! hélas I que sont devenus tous ceux qui étaient là ? Fontanay et Alfred Johannot sont morts; de Vigny s'est fait invisible; Taylor a renoncé aux voyages; Lamartine, au gouvernement provisoire, a laissé tomber la France de sa main ; Hugo est député, et essaye de ramasser cette France, qui a été trop lourde à la main de son collègue; nous autres, nous sommes dispersés, suivant chacun de notre côté une route laborieuse, hérissée de mauvais vouloirs, de lois épineuses, de petites haines ministérielles; et nous allons, aveugles et fatigués, vers ce nouveau monde que Dieu garde pour nos fils et nos petits-fils, que nous ne verrons pas, nous, mais dont au moins nos tombes, comme des bornes miU liaires, indiqueront le chemin.

Revenons à ce salon où entraient successivement, au milieu d'une effusion de joie causée par leur vue, ceux-là que je viens de nommer. Si Nodier, en sortant de table, allait s'étendre dans son fauteuil à côté de la cheminée, c'est qu'il voulait, Sybarite égoïste, savourer à son aise, en suivant un rêve quelconque de son imagination, ce moment de béatitude qui suit le café; si, au contraire, faisant un

effort pour rester debout^ il allait s'adosser au chambranle de la cheminée, les mollets au feu, le dos à la glace, c'est qu'il allait conter. Alors, on souriait d'avance au récit prêt à sortir de cette bouche aux lignes fines, spirituelles et moqueuses ; alors on se taisait; alors se déroulait une de ces charmantes histoires de sa jeunesse, qui semblent un roman de Longus, ou une idylle de Théocrite. C'était àia fois Walter Scott et Perrault; c'était le savant aux prises avec le poëte; c'était la mémoire en lutte avec l'imagination. Non-seulement Nodier était amusant à entendre, mais encore il était charmant à voir ; son long corps efflanqué, ses longs bras maigres, ses longues mains pâles, son long visage, plein d'une mélancolique sérénité^ tout cela s'harmoniait, se fondait avec sa parole un peu traînante, et avec cet accent franc-comtois dont j'ai déjà parlé ; et, soit que Nodier eût entamé le récit d'une histoire d'amour, d'une bataille dans les plaines de la Vendée, d'un drame sur la place de la Révolution, d'une conspiration de Cadoudal ou d'Oudet, il fallait écouter presque sans souffle, tant l'art admirable du conteur savait tirer le suc de chaque chose ; ceux qui entraient faisaient silence, saluaient de la main, et allaient s'asseoir dans un fauteuil, ou s'adosser contre le lambris ; et le récit finissait toujours trop tôt ; il finissait on ne savait pourquoi^caron ne comprenait pas queNodier eût pu puiser éternellement dans cette bourse de Fortunatus qu'on appelle l'imagination. On n'applaudissait pas, non, on n'applaudit pas le murmure d'une rivière, le chant d'un oiseau, le parfum d'une fleur ; mais, le murmure éteint, le chant évanoui, le parfum évaporé, on écoutait, on attendait, on désirait encore I

Mais Nodier se laissait doucement glisser du chambranle de la cheminée sur son grand fauteuil ; il souriait, il se tournait vers Lamartine ou vers Hugo :

— Assez de prose comme cela, disait-il ; des vers, des vers, allons!

Et sans se faire prier, Tan ou Tautre poète, de sa place, les maÎDS appuyées au dossier d'un fauteuil, ou les épaules assurées contre le lambris^ laissait tomber de sa bouche le flot harmonieux et pressé de sa poésie ; et alors^ toutes les têtes se retournaient, prenant une direction nouvelle, tous les esprits suivaient le vol de cette pensée qui, portée sur ses ailes d'aigle, jouait alternativement dans la brume des nuages, parmi les éclairs de la tempête, ou au milieu des rayonnements du soleil.

Cette fois, on applaudissait ; puis, les applaudissements éteints, Marie allait se mettre à son piano, et une brillante fusée de notes s'élançait dans les airs. C'était le signal de lacontre^danse ; on rangeait chaises et fauteuils; les joueurs se retranchaient dans les angles, et ceux qui, au lieu de danser, préféraient causer avec Marie, se glissaient dans l'alcôve.

Nodier était un des premiers à la table de jeu ; longtemps il n'avait voulu jouer qu'à la bataille, et s'y prétendait d'une force supérieure; enfin il avait fait une concession au goût du siècle, et jouait à l'écarté.

Le bal commençait, et Nodier, qui avait d'ordinaire fort mauvais jeu, demandait des cartes. A partir de ce moment, Nodier s'annihilait, disparaissait, était complètement oublié. Nodier, c'était l'hôte antique qui s'efface pour faire place à celui qu'il reçoit, lequel, alors, devient chez lui maître en son lieu et place.

D'ailleurs, après avoir disparu un peu, Nodier disparaissait tout à fait. Il se couchait de bonne heure, ou plutôt on le couchait de bonne heure. C'était à madame Nodier qu'était réservé ce soin d'endormir le grand enfant; elle sortait, en conséquence, la première du salon, et allait préparer la couverture. Alors l'hiver, dans les grands froids, quand par hasard il n'y avait pas de feu à la cuisine, on voyait, au milieu des danseurs, une bassinoire passer, s'approcher de la cheminée du salon, ouvrir sa large gueule, y

recevoir la cendre chaude et entrer dans la chambre à coucher.

Nodier suivait la bassinoire, et tout était dit.

Voilà ce qu'était Nodier, voilà ce qu'était la vie de cet homme excellent.

{Mes Mémoires^ CXXI.)

Honoré de Balzac — qui ne descendait nullement de son illustre homonyme, mais était né d'une famille pauvre de Tours, — débuta péniblement dans le roman vers 1821. Jusqu'en 1827 il écrivit, sous toute sorte de pseudonymes, Horace de Saint-Aubin^ Viellerglé, lord R'hoone, de nombreux romans qui percèrent lentement dans le public, et dont plusieurs sont le produit d'une collaboration multiple. Après tant d'essais médiocres^ ayant enfin acquis une manière, il obtint son premier succès aveo le Dernier Chouan, roman assez Taible de conception, maisun des meilleurs de Balzac pour le style, et il conquit enfin la vogue par Gobseck et la Peau de chagrin»

Dès lors ce fut un producteur infatigable. En six ans il écrivit soixante volumes et vingt romans, stimulé et par la passion de la gloire et par l'amour de l'argent; car il était très-intéressé : dans toute œuvre dont il avait conçu l'idée, il voyait une opération. Ces deux mobiles lui donnaient une extraordinaire facilité de travail. 11 s'absorbait dans son œuvre, oubliait pour la corn* position le monde extérieur, et ne connaissait plus ni parents ni amis. Son imagination était constamment grosse de trente ouvrages qui devaient se suivre et se compléter. Cette pensée de relier entre eux ses divers romans le préoccupa de plus en plus; et c'est ainsi qu'il put donner à l'ensemble de ses ouvrages le titre de Comédie humaine, et les diviser en huit grandes

séries : 1^ Scènes de la vie privée; 2® Scènes de la vie de pro-' vince ; 3<> Scènes de la vie parisienne; 4<* Scènes de la vie politique; ^^ Scènes de la vie militaire; 6<* Scènes de la vie de campagne ; V Études philosophiques; 8^ Éludes analytiques.

Cet écrivain dont les débuis avaient été si pénibles était parvenu, à la On de sa carrière, à conquérir la plus vaste renommée. Il était lu bien au delà de la France, en Hongrie, en Pologne, en Russie.

Quels furent, en résumé, ses titres à une si grande popularité 7

L'auteur delà Comédie humaine eut une plus haute ambition que celle d*étre un simple romancier. Il voulut être un peintre de mœurs. Assez souvent il a porté, dans l'analyse morale, de la finesse, de la délicatesse et de la profondeur. Mais il lui manque le sens supérieur qui donne à ces dissections de l'ftme humaine la portée et rulilité qui résultent de toute élude faite avec des principes honnêtes et vertueux. Son indifférence panthéiste peint toutes choses uniquement pour peindre, et dans les vices et dans les vertus semble ne voir que les faits, et encore ce sont les faits les plus abominables qui sollicitent de préférence son pinceau. De môme que Voltaire s'était plu à montrer le ridicule de rhumanité et avait dégradé le beau par le ridicule, Balzac s'attache complaisamment à montrer tout l'horrible de l'humanité, à le montrer partout. Nos lois, nos institutions, nos rois de toutes les époques, les fondements mômes de la société, sa causticité n*épargne rien. Presque tous ses banquiers sont des faillis^ la plupart de ses femmes sont des courtisanes effrontées, dont l'amour est Tunique vertu. Il livre les hautes classes au mépris et à la haine des classes pauvres, et montre les classes pauvres souillt^es de vices, plongées dans l'abjection. 11 met dans la bouche d'un forçat la peinture épouvantable de la société moderne.

Force est bien d'avouer qu'une partie des portraits hideux qu'il nous trace sont de tristes réalités moulées sur le vif jusque dans les plus légers détails. Mais enfin la société n'est ni aussi laide ni aussi pervertie que Ta représentée Balzac. Il l'a peinte sous des couleurs sinon calomnieuses, du moins trop chargées.

Il présente des types sans analogues dans le monde, des caractères impossibles, un père, le père Gorioti donné comme

un modèle, et qui est heureux et fier d*aider à la corruption de ses filles ; un colonel de TEmpire qu'il transforme en spadassin, au service d'un échappé des galères. Ses études sur les monstruosités et les maladies mentales sont repoussantes. Se piquant avaut tout de physiologie, il présente de l'homme physique des descriptions outrées, où ri pousse à bout la réalité. On sent qu'il aime les détails voluptueux pour eux-mêmes. Toute l'œuvre du père de la littérature physiologique respire un scepticisme sensuel tantôt raffiné, tantôt vulgaire, tantôt inquiet et amer. Il accorde trop à la sensation, et, d'un autre côté, comme Marivaux, il subtilise le sentiment pour en rendre toute la délicatesse.

Dans sa prétention d'écrire pour le faubourg Saint-Germain, — il n'a jamais plu à Tesprit bourgeois, — il affichait et affectait le royalisme légitimiste comme le catholicisme. « J'écris à la lueur de deux vérités éternelles^ s'écriait-il dans la préface de la Comédie humaine, la religion, la monarchie, deux nécessités que les événements contemporains proclament, et vers lesquelles tout écrivain de bon sens doit essayer de ramener notre pays. »

Nous pouvons affirmer que ses romans n'ont servi ni la religion, ni la morale, ni la monarchie.

Nous en dirons autant de ses pièces de théâtre. Car ce fécond romancier ambitionna aussi la gloire dramatique. 11 avait une passion frénétique pour les succès de la scène, et, pour les obtenir, il n'est rien qu'il n'eût tenté, pas de collaborations qu'il n*eût essayées, pas de jeunes talents auxquels il n'eût eu recours. Or, tous ses drames, qui tournent trop au mélodrame, en faveur de qui cherchent-ils à exciter l'intérêt? En faveur d'un scélérat comme Vautrin, en faveur d'un pa^ncoteur, d'un brasseur d'affaires comme Mercadet. Toujours le même vice fondamental^ le défaut d'élévation, l'absence de sens^morai.

Mais laissons de côté le prétendu moraliste, et n'envisageons plus que l'écrivain.

Une chose frappe d'abord dans l'ensemble des romans de Balzac, c'est le nombre de types qu'il a créés, types empreints d'une forte et saisissante vitalité, môme lorsqu'ils manquent, comme Vautrin, de vérité. Nous avons dit que ce sont généralement des types hideux. Ses personnages, l'auteur tient à nous

les faire connaître dans les plus minutieux détails de leur être, extérieur comme intérieur. De là, ces portraits sans nombre, qu'on rencontre ches lui à toutes les pages, portraits curieux^ mais fréquemment d'une longueur démesurée. Souvent une grande page ne lui suffit pas pour peindre un personnage, et, après SCS longues peintures, on n'est guère plus familiarisé avec le personnage qu'on ne l'était avant de s'embarquer dans cette fatigante lecture. Et ces portraits sans fin se multiplient tellement que le récit, arrêté à chaque pas, devient obscur. Ses descriptions de lieux sont également prolixes, surtout les descriptions d'habitations. Il décrit une maison du haut en bas Jusqu'au dernier clou , Est-ce assez? Non : il entreprend ensuite les personnages qui rhabitent, môme ceux qui ne jouent dans le roman qu'un r6le très-secondaire, et les décrit minutieusement, habits, visages, gestes et habitudes. Il ne vousfiiit grâce de rien.

Balzac a peint une grande variété de pays et de lieux comme une grande variété de caractères. La Comédie humaine est une « iconographie littéraire ^», où toutes les villes les plus originales sont décrites avec une minutieuse exactitude; car il ne dépeignait Jamais un pays sans l'avoir vu; il faisait un voyage pour voir une ville, une rue, un lieu quelconque où il voulait placer les scènes de son drame. Comme Ta remarqué Sainte- Beuve, une des raisons qui expliquent encore la vogue rapide de M. de Balzac par toute la France, c'est son habileté dans le choix successif des lieux où il établit la scène de ses récits. Cette flatterie adressée à chaque ville où l'auteur pose ses personnages lui en valait la conquête, l'espérance qu'avaient encore les villes obscures d'être bientôt décrites dans quelque roman nouveau prédisposait pour lui tous les cœurs littéraires de l'endroit *, Balzac, apprécié, mais discuté à Paris, est l'auteur favori des provinces.

Sera-t-il un des auteurs favoris de l'avenir ? C'est douteux, parce que sa langue est trop étrange et trop incorrecte; incorrecte, mais non pas négligée; car Balzac travaillait beaucoup tout ce qu'il faisait, et remettait Jusqu'à quatorze fois ses romans sur le métier. Introducteur d'un genre baroque et ro-

1 C'est ainsi qu'il a lai-même appelé son œuvre dans Béatrix, p. 2. * Sainte-Beuve, Critiques liUérairesm

cailleuT, il se plaisait à torturer la langue comme le bon sens. Ses phrases longues et mal soudées sont tout Topposé du style narratif. Enfin, sa diction^ mêlée çà et là d'exagérations lyriques et de familiarités vulgaires^ manque de Tunitô qui compose un style. Balzac aurait pu cependant avoir une langue à la fois naturelle et originale. Dans quelques-uns de ses romans, tels que les Célibataires, son style correct, enchaîné, périodique^ incidente^ pur de néologisme, rappelle le style classique.

LVnfant maudit.

Etienne habitait une petite chaumière de jardinier située dans une grotte de granit au bord de la mer, au pied du château. Sa mère avait fait disposer Tintérieur de cette humble maison de manière à ce que son fils y trouvât toutes les jouissances du luxe ; elle y allait passer avec lui la plus grande partie de la journée. Ils parcouraient les rochers, les grèves ; elle lui indiquait les limites du petit domaine de sable, de coquilles, de mousses et de cailloux qui lui appartenait. Insensiblement il avait compris, par la terreur profonde dont sa mère était saisie 8*11 venait à faire un pas hors de cette enceinte, que la mort Tattendait au delà. Chez lui le nom de père excitait tout à la fois une terrible crainte qui troublait son àme, la dépouillait de toute énergie, et le soumettait à cette espèce d'atonie qui fait tomber à genoux une jeune fille devant un tigre.

Caché dans un trou du rocher, il apercevait souvent de loin ce géant sinistre, ou il en entendait la voix; et alors rimpression douloureuse qu'il avait ressentie jadis au moment où il en fut maudit, lui glaçait le cœur. Aussi, comme un Lapon qui meurt au delà de ses neiges, il se fit une délicieuse patrie de sa cabane, de ses rochers, et s'il en dépassait Teneelnte, il éprouvait un malaise indéfinissable.

Sa mère, sentant que ce pauvre enfant ne pouvait trouver de bonheur que dans une humble sphère de calme et de si-

lenise, lai avait donné tous les goûts de la solitude. Ainsi la bibliothèque du cardiaal d'Hérourille fut en quelque sorte son héritage. La lecture devait remplir sa vie. Pour le dédommager de ses infirmités, la nature l'avait doué d'une voix si mélodieuse qu'il était difficile de résister au plaisir de Tenteudre. Sa mère lui enseigna la musique, et quelque chant tendre et mélancolique, soutenu par les accents

d'une mandoline, fut un de ses trésors La studieuse

poésie, dont les riches méditations nous font parcourir en botaniste les vastes champs de la pensée ; la féconde comparaison des idées humaines, Texaltation que nous donne la parfaite intelligence des œuvres du génie, devinrent les inépuisables et tranquilles félicités de sa vie rêveuse et solitaire. Enfin les fleurs, créations ravissantes, dont les destinées avaient tant de ressemblance avec la sienne, eurent tout son amour. Aussi heureuse de voir à son fils des passions innocentes qui le garantissaient du rude contact de la vie sociale, auquel il n'aurait pas plus résisté que la plus jolie dorade de l'Océan n'eût soutenu sur la grève un regard du soleil, la comtesse encouragea les goûts d'Etienne, en lui apportant des romanceros espagnols, des motets italiens, des livres, des sonnets, des poésies,.... et chaque matin il trouvait sa solitude peuplée de jolies plantes aux riches couleurs, aux suaves parfums.

Ses lectures, auxquelles sa frêle santé ne lui permettait pas de se livrer longtemps, et ses faibles exercices au milieu des rochers, étaient interrompus par de naïves méditations qui le faisaient rester des heures entières devant ses riantes fleurs, ses douces compagnes, ou tapi dans le creux de quelque roche en présence d'une algue, d'une mousse, d'une herbe marine dont il étudiait les mystères.

Il cherchait une rime au sein des corolles odorantes comme l'abeille y eût été butiner son miel. 11 admirait même souvent sans but, et sans vouloir s'expliquer son plaisir, les filets délicats imprimés en couleur foncée sur les

pétales, la délicatesse dès riches tuniques d'or ou d'azur, vertes ou viol&tres, les découpures si profusémeut belles des calices ou des feuilles, leurs tissus mais ou yeloutés qui se déchiraient comme son àme au moindre effort.

Il demeurait pendant de longues journées, couché sur le sable, vlTant sa vie douce et mulle, heureux, poète sans le savoir; et alors Tirruption soudaine d*un insecte doré, les reflets du soleil dans l'Océan, les tremblements du vaste et limpide miroir des eaux, un coquillage, une araignée de mer, tout devenait événement, plaisir, pour cette âme ingénue. Voir venir sa mère, entendre de loin le frôlement de sa robe, l'entendre, la baiser, lui parler, Técouter, lui causaient des sensations si vives, que souvent un retard, la plus légère crainte lui donnait une fièvre dévorante.

Hais bientôt il éprouva le plus affreux malheur qui pût l'affliger. La comtesse, dévorée par le chagrin, était en proie depuis longtemps à une maladie de langueur. Elle mourut; Etienne resta seul dans le monde. Sa douleur fut muette. Il ne courut plus à travers les rochers ; il ne se sentit plus la force de lire^de chanter, il demeura des journées entières accroupi dans un creux de rocher, indifférent aux intempéries de Tair; immobile, attaché sur le granit, semblable à l'une des mousses qui y croissaient, pleurant bien rarement, mais perdu dans une seule pensée, immense, infinie comme l'Océan, et comme TOcéan elle prenait mille formes, devenait terrible, orageuse, calme... C'était plus qu'une douleur, c'était une vie nouvelle, une irrévocable destinée : cette pauvre petite créature ne devait plus sourire.

Mort de Tavare Grandet.

Dans l'année 48^5, Grandet, sentant le poids des infir* mités, fut forcé d'initier sa fille aux secrets de sa fortune territoriale, et lui disait, en cas de difficultés, de s'en rapporter à Gruchot le notaire, dont il avait éprouvé la probité.

Puis, vers la fin de cette année^ le bonhomme fut enfin, à Tàge de soixante-dix-neuf ans, pris par une paralysie qui fil de rapides progrès. M. Grandet fut condamné par M. Bergerin.

En pensant qu'elle allait bientôt se trouver seule dans le monde, Eugénie se tint, pour ainsi dire, plus près de son père, et serra plus fortement le dernier anneau d'affection qui la liait à la société. Elle fut sublime de soins et d'attentions pourson vieux père, dont les facultés commençaient à baisser,mais dont l'avarice le soutenait instinctivement; aussi la mort de cet homme ne contrasta-t-elle point avec sa vie.

Dès le matin il se faisait rouler entre la cheminée de sa chambre et la porte de son cabinet sans doute plein d'or; puis il restait là sans mouvement; mais il regardait, et, au grand étonnement du notaire, il entendait le bâillement de son chien dans la cour.

Puis il se réveillait de sa stupeur au jour et à l'heure où il fallait recevoir des fermages, faire des comptes avec les closiers, ou donner des quittances. Alors il agitait son fauteuil à roulettes, jusqu'à ce qu'il se trouvât en face de la porte de son cabinet. Il le faisait ouvrir par sa fille, il veillait à ce qu'elle plaçât en secret, elle-même, les sacs d'argent les uns sur les autres; à ce qu'elle fermât la porte. Puis il revenait à sa place silencieusement aussitôt qu'elle lui avait rendu la précieuse clef toujours placée dans la poche de son gilet, et qu'il tàtait de temps en temps.

Enfin arrivèrent les jours d'agonie, pendant lesquels la forte charpente du bonhomme fut aux prises avec la destruction. II voulut rester assis au coin de son feu, devant la porte de son cabinet. Il attirait à soi et roulait toutes les couvertures que l'on mettait sur lui, et disait àNanon, sa gouvernante : «Serre, serre ça, pour qu'on ne mêle vole pas. » quand il pouvait ouvrir les yeux, où toute sa vie s'était réfugiée, il les tournait aussitôt vers la porte du cabinet où gisaient ses trésors, en disant à sa fille : o Y sont-ils ? y sont-

ils? d'un son de voix qui dénotait une sorte de peur panique.

— Oui, mon père.

— Veille à Tor... mets de l'or devant moi I »

Alors Eugénie lui étendait des louis sur une petite table, et il demeurait des heures entières les yeux attachés sur les louis, comme un enfant qui, au moment où il commence à Toir, contemple stupidement le môme objet, et, comme à un enfant, il lui échappait un sourire pénible.

(( Ça me réchauffe, » disait-il quelquefois en laissant paraître sur sa figure une expression de béatitude.

Lorsque le curé de la paroisse vint Tadministrer, ses yeux, morts en apparence depuis quelques heures, se ranimèrent à la vue de la croix, des chandeliers, du bénitier d'argent : il les regarda fixement, et sa loupe remua pour la dernière fois. Puis le prêtre lui approcha des lèvres le crucifix en vermeil, pour lui faire baiser le Christ, il fit un épouvantable geste pour le saisir. Ce dernier effort lui coûta la vie. Il appela Eugénie, qu'il ne voyait pas, quoiqu'elle fût agenouillée devant lui et* baignftt de ses larmes une main déjà froide.

«Mon père, bénissez-moi I

— Aie bien soin de tout ; tu me rendras compte de ça là-bas, dit-il »

Après la mort de son père, Eugénie apprit par maître Cruchot qu'elle possédait quatre cent mille livres de rente en biens-fonds dans l'arrondissement de Saumur ; deux cent cinquante mille francs en trois pour cent, acquis à soixante-un francs, et qui valait alors soixaiite-dix-sept francs ; plus trois millions en or, et cent mille francs en écus, sans compter les arrérages à recevoir. L'estimation totale de ses biens allait à vingt millions.

{Eugénie Grandet *.)

* Nous regrettons de ne pouvoir citer aussi la mort d*Eiip;énie Grandet, au moment où elle apprend que l'homme épousé par elle est un scélérat. Ce morceau est un chef-d'œuvre.

A Sarah.

Par un temps pur, aux rives de la Méditerranée, où s'étendait jadis Télégant empire de Yotre nom, parfois la mer laisse voir sous la gaze de ses eaux une fleur marine, chefd'œuvre de la nature : la dentelle de ses filets teints de pourpre, de bistrej de rose, de violet ou d'or, la fraîcheur de ses filigranes vivants, le velours du tissu, tout se flétrit dés que la curiosité l'attire et l'expose sur la grève. De même le soleil de la publicité offenserait votre pieuse modestie. Aussi dois-je^ en vous dédiant cette œuvre, taire un nom qui certes en serait Torgueil, mais à la faveur de ce demi-silence, vos magnifiques mains pourront la bénir, votre front sublime pourra s'y pencher en rêvant, vos jeux pleins d'amour maternel pourront lui sourire, car vous serez ici tout à la fois présente et voilée. Gomme cette perle de la Flore marine, vous resterez sur le sable uni, fin et blanc, où s'épanouit votre belle vie cachée par une onde, diaphane seulement pour quelques yeux amis et discrets. J'aurais voulu mettre à vos pieds une œuvre en harmonie avec vos perfections ; mais, si c'était chose impossible, je savais répondre à l'un de vos instincts, en vous offrant quelque chose à protéger.

(Béatrix.)

(Née en I804.f

Cette femme , qui devait devenir si célèbre sous un nom qui n'est pas le sien, naquit en 1804^ et, après une éducation trop peu sérieuse^ quoique terminée au couvent, fut mariée, en 1822, à un gentilhomme campagnard, le baron du Devant. L'extraordinaire disposition romanesque que la petite-fllie de madame Dupin de Francueil avait apportt^e en naissant se développa d'une manière funeste pour t^on bonheur et pour son honneur. Cette organisation mobile et passionnée, cette imagination fougueuse ne put se contenir dans la sphère modeste et tranquille où le mariage l'avait placée. Mère de deux enfants, elle s'enfuit du toit conjugal pour se lancer dans une vie d'aventures au début de laquelle elle devait recueillir d'amères douleurs et tomber dans le plus affreux dénûment : pendant longtemps elle vit sa dernière espérance dans le suicide. Lorsque, plus tard, elle peignait Jacques prêt à chercher la fin de ses maux dans la profondeur des glaciers qui, plus discrets que l'Etna, gardent le secret des morts qu'on leur confie, elle écrivait sa propre histoire.

Les premières heures de sa liberté coupable Turent moins malheureuses. Liée avec un Jeune homme du môme pays qu'elle, qui l'avait accompagnée à Paris, Jules Sandeau, elle essaya des lettres en écrivant une partie du livre que ce romancierdébutant publia sous le titre de Rose et Blanche, Bientôt elle tenta de voler de ses propres ailes, et écrivit plusieurs romans pour montrer les dnngera elles douleurs des mariages mal assortis. Elle composa d'abord Indiana^ «sans aucun plan, sans aucune théorie d'art ou de philosophie dans l'esprit », puis Valeniinef puis Jacques, puis le plus fameux de ses romans, Lélia, écrit, nous a-t-elle dit elle-même, « sôus le poids d'une souffrance intérieure quasi mortelle, souffrance toute morale, toute philosophique et religieuse, et qui lui créait des angoisses in-

4U LES PROSATEURS DU XiX'' SIÈCLE.

croyables pour les gens qui vivent sans chercher la cause et le but de la vie ^ » .

Retournée dans le Berry en 1832, elle se plut à peindre la nature qu'elle avait eue sous les yeux depuis son enfance, se laissant entraîner au charme secret répandu dans l'air presque natal dont elle était enveloppée ^ L'intérêt de la passion, le charme des descriptions de la nature, l'agrément d'un excellent style lui firent rapidement une brillante réputation. Elle était passée au rang des auteurs assurés de leur public, et dès lors elle écrivit sans relâche.

Caractérisons en quelques mots des œuvres que nous ne saurions analyser ici.

Dans Indiana, dans Valentine, dans Jacques, dans Lélia, dans Lavinia^ dans XéoMeLeoni, dans if at/jora^, madame Sand attaque la société réelle pour essayer d'y substituer une société romanesque, et, poussant à outrance, avec une terrible logique, les conséquences des principes de l'école du sentiment, fait une guerre ouverte à la grande institution du mariage catholique et du mariage civil dont elle saisit avec une habileté trop ingénieuse les côtés faibles et vulnérables. Elle réclame que le mariage soit temporaire et surtout qu'il se prête aux changements des goûts et des humeurs de l'homme.

A ces attaques passionnées contre la société mêlées d'hymnes à la nature succédèrent, de 1836 à 1848, Spiridion, le Compa~ gnon du tour de France, le Meunier d*Ang%baut, où elle s'efforce de mettre le roman dans la politique. Elle commence à faire ouvertement du socialisme radical dans le Compagnon du lourde France^ roman inspiré par le livre du Compagnonnage de l'ouvrier menuisier, plus tard représentant du peuple, AgricolPerdîguier, et dont l'utopique héros, le prolétaire Pierre Huguenin, est présenté comme doué de la grandeur innée, de la sagesse, de la raison et de l'immense et inépuisable charité d'un Socraie, d'un Platon, d'un Jésus.

Nous ne nommerons môme pas quantité d'autres romans tou-

* Quelques mots sur mes romans, dans Souvenirs et Impressions littéraires, p. Ht.

* Ibid., p. 108.

GEORGE SâND. 415 |

jours daDgereax, souvent ennuyeux, où les deux inspirationSi la passion et le rêve socialiste^ sont mêlées et confondues; mais nous nous arrêterons un peu sur la seule partie des œuvres de la trop féconde auteur qui puisse être étudiée ici avec quelques détails, sur ses romans champêtres.

Madame G. Sand a trouvé une veine pastorale jusqu'alors inexplorée^ le roman de mœurs rustiques. Ce genre lui avait toujours été cher :

« J*ai vu et j*ai senti par moi-même, avec tous les êtres ci^ilisés^ a-t-elle dit dans l'avant-propos de François le Champi, que la vie primitive était le rêve, l'idéal de tous les hommes et de tous les temps. Depuis les bergers de Longus jusqu'à ceux de Trianon, la vie pastorale est un Éden parfumé où les ftmes tourmentées et lassées du tumulte du monde ont essayé de se réfugier.. L'art^ ce grand flatteur, ce chercheur complaisant de consolations pour les gens trop heureux, a traversé une suite ininterrompue dé bergeries. Et sous ce titre : Histoire des bergeries, j'ai souvent désiré de faire un livre d'érudition et de critique, où j'aurais passé en revue tous ces différents rêves champêtres dont les hautes classes se sont nourries avec passion. »

Elle avait commencé à traiter ce genre vers la fin du règne de Louis-Philippe, sans avoir aucun système, aucune prétention révolutionnaire en littérature. Elle s'y afifectionna davantage après 1848. Il lui sembla que, dans ces temps de suspicion mutuelle et de haine, la mission de l'artiste était de célébrer la douceur, la confiance, l'amitié, de rappeler aux hommes endurcis ou découragés que les mœurs pures, les sentiments tendres et l'équité primitive sont ou peuvent être encore de ce monde. Quand on s'égorgeait, Une s'agissait pas, selon elle, de prêcher l'union ; c'eût été crier dans le désert. D'un autre c6té, des peintures noires ou des déclamations passionnées, des allusions sinistres aux malheurs présents n'eussent servi qu'à augmenter le mal. Mieux valait une douce chanson, un son de pipeau rustique, un conte pour endormir les petits enfants sans frayeur et sans souffrance. Le soulagement apporté par ses bergeries pourrait n'être que passager, il n'en serait pas moins réel*.

Elle a expliqué elle-même comment elle entendait le réa- 1 Voir la notice de la Petite Fadette^ Nohant, 21 décembre 1851.

lisme appliqué aux choses de la campagoe. Elle dk daus ses charmantes Promenades autour d*un village^:

tt ÂlloDs-nons-en par les prés et par les sentes^ sans parti pris d'avance, mais avec le cœur aussi ouvert que les yeux. Nous ne sommes pas fâché de pouvoir une fois de plus surprendre l'homme des champs dans sa tftche et le tableau dans son cadre, les grands bœufs dans les herbes et les petites fleurs dans le riot guiriole^ sans ôtre foreô de nous dire que cet homme est un scélérat, ce tableau une vision, ces bœufs des alambics à fumier, ces fleurettes des poisons, et ce ruisselet une sentine d'immondices. D'autres peuvent prendre le réel par le côté âpre et triste et avoir du talent pour le peindre ; mais ce qui me plaît et me charme dans la réalité est tout aussi réel que ce qui pourrait m*y choquer. On voit souvent sur les fenêtres, dans les faubourgs de petites villes, de beaux œillets fleurir dans des vases étranges. Le vase fait rire, l'œillet n'en est pas moins beau et parfumé. Ils sont aussi réels l'un que l'autre. J'aime mieux l'œillet. Chacun son goût. »

Le goût de madame Sand est le bonnet soq réalisme est le vrai.

Ces romans champêtres sont nécessairement écrits dans une langue à part. C'est un mélange de mots patois et de tours du vieux français. Sans avoir eu besoin d'une longue étude, par un don de génie, elle s'est assimilé, plus habilement et plus sûrement que ne Pavait fait le docte Courier, la langue d'Amyot.

Le procédé de style et le genre mixte suivi dans les romans champêtres de madame G. Sand sont bien expliqués dans ce passage de Tavant-propos de François le Champi :

(( Tiens, commence, raconte-moi l'histoire du Champi, non pas telle que je l'ai entendue avec toi. C'était un chef-d'œuvre de narration pour nos esprits et pour nos oreilles du terroir. Mais raconte-la-moi comme si tu avais à ta droite un Parisien parlant ia langue moderne, et à ta gauche un paysan devant lequel tu ne voudrais pas dire une phrase, un mot où il ne pourrait pas pénétrer. Ainsi tu dois parler clairement pour le Parisien, naïvement pour le paysan. L'un te reprochera de manquer de couleur, l'autre d'élégance. Mais je serai là aussi, mol qui cherche par quel rapport l'art pour tous peut entrer dans le mystère de la simplicité primitive, et communiquer à l'esprit le charme répandu dans la nature. »

Dans la Mare au Liable, elle traduisait souvent le langage des paysans qu'elle faisait parler; elle le mettait en bon français. Dans la Petite FadettCf elle s'applique beaucoup plus à conser-

yer les yieilles richesses du parler berrichon et ses naïvetés charmantes. Elle garde autant qu'elle peut les mots et les locutions qu'employait le chanvreur qui lui a raconté cette histoire à la veillée.

Les romans champêtres de madame Sand, relativement inoffensifs, continuent cependant Tinspiration socialiste des œuvres précédentes, où elle s'était montrée tour à tour disciple de Lamennais, de Pierre Leroux^ de Jean Reynaud.

Parmi ces productions champêtres nous rangerons un petit roman où il n'est point question de socialisme, Tamam, agréable églogue provençale dont le sentiment général est honnête et pur. Nous pourrions encore faire rentrer dans la même classe Andréy simple histoire d'un amour de village, qui offre des parties admirables, mais est malheureusement souillée, à la conclusion, d'une tache, une surprise des sens grossière et incompatible avec le caractère du héros.

Après avoir si bien réussi dans la pastorale champêtre, G. Sand essaya, avec un succès non pas égal, mais remarquable encore, de faire du roman à la Walter Scott. Elle composa VHomme de neige. Dans ce roman tout à fait inoffensif, et cependant intéressant, les aventures sont nombreuses et habilement variées, Tlntrigue est compliquée et mystérieuse; les revenants, les êtres surnaturels, les personnages des légendes populaires jouent un rôle important ; les caractères, soit d'êtres bons, soit d'êtres méchants, sont fortement tracés, enfin l'intérêt est tantôt doux comme dans les plus exquises pages de la Petite Fadette^ tantôt dramatique et sombre comme dans les créations d'Anne Radcliff.

Parmi ce qu'on peut appeler les romans honnêtes, ce qui ne veut pas dire irréprochables et parfaitement innocents, de madame George Sand^ nous nommerons encore Jean de LarocJie, le Marquis de ViUemery Valvèdre.

Jean de Laroclie est une œuvre tout à. fait romanesque, comme l'Homme de neige* L'homme y est peint avec des perfections idéales, et la nature y est représentée dans tout ce qu'elle a de plus pittoresque, tour à tour gracieuse et terrible, et toujours saisissante.

Le Marquis de Villemer captive l'intérêt non par la représnntation du laid, mais par la peinture du beau et du bon. Tous

les penonDages, à l'exception d'un seul, sur lequel encore elle s'arrête peu, sont de belles et nobles natures.

Dans Valvêdre madame Sand déploie toutes les séductions de son talent à soutenir une thèse rarement défendue dans ses autres écrits et dans les romans en général. Elle a voulu cette fois donner le beau rôle à un mari et forcer le respect et la sympathie à s'incliner devant un homme dont le carac* tère domine tous les autres par sa véritable grandeur, dans des circonstances où le ridicule tout au moins semblait inévitable. M. de Valvêdre l'évite cependant; il est, par sa force morale, tellement au-dessus de ceux qui l'offensent, qu*il peut dédaigner les sentiments vulgaires de vengeance. Sa pauvre femme, si faible au physique et au moral, si peu capable de la vie forte et si peu faite pour être la compagne courageuse et intelligente d'un savant, ne lui inspire plus d'amour> mais elle lui fait pitié ; il l'aime comme un enfant malade qui a besoin d'un père et d'un médecin, et il brave tout préjugé, toute fausse honte pour aller consoler les derniers moments de celte pauvre femme égarée qui meurt calme et se sentant pardonnée entre les bras du mari qu'elle avait abandonné ! Là ne s'arrête pas l'héroïsme de Valvêdre ; il part, après la mort de sa femme^ pour de lointains voyages, et, avant de partir, il ne se venge de l'offense reçue qu'en recommandant celui qui l'a trahi à ses meilleurs amis. 11 a su Juger ce Jeune homme et deviner qu'il pouvait réparer sa faute par une vie digne et utile. Ses prévisions s'accomplissent, et lorsque les années écoulées ont effacé peu à peu les déchirants souvenirs, Valvêdre revient dans sa patrie, près de ses enfants et de ses amis, et il retrouve, au lieu du jeune homme inactif et coupable qu'il a quitté, un homme actif, courageux, ayant donné déjà des preuves de sa force morale et du retour complet au bien. Cela vaut mieux qu'un duel 1 Madame Sand a voulu montrer l'empire de la grandeur d'Ame véritable sur toutes les passions, et elle y a réussi. M. de Valvêdre est un type rare, mais trèsfortement conçu et trôs-habilement tracé. Les personnages secondaires se soutiennent très-bien auprès des personnages principaux. Il y a une famille genevoise dont tous les membres charment par la beauté physique et par la beauté morale. Un juif, Morserwald, offre aussi de l'intérêt, et fait contraste. En-

GEORGB SAND. 449

fio, cette nouvelle renrercne des beautés descriptives de premier ordre. La description des glaciers du mont Rose égale tout ce que madame Sand a fait de plus admirable dans ce genre.

Après avoir conquis la plus brillante réputation par le roman, George Sand ambitionna la gloire du théâtre. Elle risque, en 48iO, Cosimay un « drame florentin, excessif, tourmenté, chargé en couleurs^, » dont l'insuccès la tint éloignée pendant près de dix ans de la scène. Elle y obtint un premier succès en 1849, par François le Champiy que suivirent, à distance assez rapprochée, plusieurs autres pièces champêtres. Mais ces peintures de la vie rurale sont trop artificielles.

« Les paysans de George Sand, a dit un critique, ont dû servir à Trianon. Il semble qu'on les ait aperçus d^'à dans les opéras de Favart. Us ont les ongles roses et le parler délicat, leur humeur est affinée et leurs vêtements d'étoffe choisie. Nous avions vu avant eui la Chercheuse d*esprit. Ils sont plus ou moins des chercheurs de sentiment.

<r Ces fermiers élégants ne sont peut-être pas des paysans, ils laissent du moins leur rudesse campagnarde dans la coulisse, mais avant tout ce sont des hommes. Us vivent et souffrent comme nous. La sincérité de leur passion est évidente, leurs caractères logiques et bien étudiés sont tracés de main de maître *. »

En faisant représenter ces essais dramatiques, madame George Sand avait-elle la témérité de vouloir faire enregistrer son nom à. côté des noms illustrés dans les archives du théâtre moderne ? A-t-elle voulu montrer que le romancier pouvait cumuler et Joindre à son titre celui de dramaturge? Non, nous assuret-elie '• Abordant le théâtre à un moment où le réalisme l'avait envahi, elle a voulu seulement tâcher, par de patients efforts, d'introduire la pensée du spectateur dans un monde plus pur et mieux inspiré que le triste et dur courant de la vie terre à terre. Renonçant à produire de grands effets de situation, elle voulut intéresser par le développement d'une passion sans incidents étrangers, sans surprise, sans terreur; essayer de prouver qu'on peut a resserrer dans le cadre étroit de la représentation l'analyse du cœur humain et l'imprévu rapide de la vie rapide ^ » Elle voulut surtout prouver que les bonnes

1 Claretie, Vie moderne au théâtre, r« série, p. 91. — ' Id. > Préface de Cosima, — * Préface de Molière.

natures et les généreuses actions ne sont pas des fantaisies insupportables au théâtre ^ Lui reprochait-on de rêver des personnages trop aimants, trop dévoués, trop vertueux, trop idéale** ment candides, nulle critique ne pouvait l'afQiger davantage ; consternée, elle se demandait si elle était le bon et absurde don Quichotte, incapable de voir la vie réelle et condamné k caresser tout seul des illusions trop douces pour être vraies. Aux censeurs de mauvaise humeur elle répondait :

tt Si J*en crois, mol^ à ces personnages^ sMIs ont une existence réelle dans mon cerveau, dans ma conscience, dans mon cœur, sont-ils donc Impossibles dans rhuroanité P Voulez-vous me faire croire que Je porte en moi un idéal plus pur et plus brillant que le vôtre 7 Eh bien, moi. Je ne le veux pas croire ; cola me rendrait orgueilleuse ou triste, et vous aurez beau dire, Je ne le croirai pas. L'humanité est meilleure que les babiiea raisonneurs ne veulent nous raccorder, à nous autres poôtes. On dit que nous regardons à travers un prisme qui fait voir tout en rose. Hélas ! il y a aussi le prisme qui fait voir tout en noir, et nous y regardons aussi malgré nous, à certaines heures de la vie. Laissez-nous donc libres de vous traduire l'effet de notre vision, quelle qu'elle soit. Qu'il y ait de l'ombre ou du soleil sur les tableaux et sur les faces humaines qu'ils représentent, le soleil et l'ombre sont des choses tout aussi réelles que les objets qui les reçoivent *. »

L'introduction de ce genre de drame simple, calme et relativement honnête, était une tentative louable. Une pensée également digne d'éloge la poussa à transporter sur la scène quelques pièces shakespeariennes. Elle choisit pour objet d'une de ses imitations le plus doux des drames romanesques de Shakespeare, Comme il vous plaira, « naïve pastorale mêlée de philosophie, de gaieté, de poésie, d'héroïsme et d'amour. » Cette pièce lui offrait bien, comme toutes celles du libre William, un certain nombre de traits trop vifs à supprimer, mais pas de situations trop violentes; il lui fallait seulement suppléer, par un nouvel arrangement, au désordre de composition ou plutôt au manque total de plan qui caractérise As you like. Mais elle respecta autant qu'il lui fut possible l'œuvre originale, afin qu'on pût Juger par l'imitation qu'elle offrait que « tra*

< Préface de Maître Favilla.

* Préface de Flaminio,

GEORGE SAND. 4ol

▼ailler exclasivement à surprendre et à enchaloer le public par une grande habileté de plan, ne remplit pas tout le but du théâtre et que sans tous ces moyens acquis à la science nouvelle, on peut charmer le cœur et rimagination par la beauté simple et tranquille. »

Par ces imitations du théâlre anglais, elle voulut donner à certains esprits amoureux de candeur et de poésie « l'envie de connaître ou d'approfondir certains chefs-d'œuvre qui sont encore ensevelis sous le suaire glacé de la traduction littérale, et de s'initier par eux-mêmes à cette contemplation shakespearienne, bercée par les brises murmurantes, par le gazouillement de ruisseaux qui parlent en vers, par les sons des cors et des luths errants dans la forêt, par les étranges senteurs de ces bois peuplés de daims tachetés et de bergères en robes de soie ^ »

Mi les pièces de son invention ni celles qu'elle imita de Sha« kespeare ne réussirent comme ses romans. Elle obtint au théfttre moins de grands succès que des succès d'estime, c'est-àdire, selon ses propres expressions, des insuccès *, Elles se sou* tiennent mieux à la lecture, parce que madame Sand ne perd jamais son talent à intriguer ses sujets d'une manière intéressante. Alexandre Dumas a dit : « Le plan des pièces de George Sand est romantique; son dialogue est classique. Voilà pourquoi ses pièces sont meilleures à lire qu'à voir représenter '.»

Peu de romanciers de notre époque ont autant écrit que madame Sand; peu aussi ont semé dans leurs œuvres autant de variété qu'elle. Elle a dit quelque part :

« Plus ]*avance dans la vie, moins Je sens en moi de parti pris pour ou contre les manières, les écoles, les règles, les modes. Je mo laisse aller à aimer tout ce qui me plalt, sans vouloir qu*on me dise si c'est bien ou mal fait, selon certaines conventions reçues par les ans, repoussées par les autres. J'entends parler d'nne écule du bon sens, d'une école du réalisme, etc.; je ne demande pas mieux, cela m'est égal. Je vois du talent, du cœur, de la poésie dans les manières qu'on prétend les plus opposées, et J'avoue que je ne sens pas beaucoup les limites qu'on prétend établir entre ces diverses manières. Il me semble qu'il n'y a

* Comme il vous plaira, à M. Régnier. — « Préface de Cosima,

• Aies Mémoires,

de bon que .ce qui m'émeat on me ch8rme,et, comme je n'ai ancane théorie qui me gêne et me tende contre ma propre impression, je goûte souvent de très-doux plaisirs dans l'absence de toute discussion intérieure *. »

Un caractère général distingue l'ensemble de ses ouvrages, c'est une tendance à l'idéal, c'est la disposition à peindre l'homme tel qu'elle souhaiterait qu'il Tût, et, selon elle^ qu'il devrait être. La perfection qu'elle rêve est hien chimérique, et souvent n'est pas du tout chrétienne. Ses héros et ses héroïnes respirent trop la sensualité; chacun de ses romans, à l'exception d'un bien petit nombre^ est un hymne à la volupté. Les mots chez elle sont toujours à peu près honnêtes; mais les combinaisons et les peintures sont souvent profondément déshonnêtes.

Cependant elle a montré^ au moins par une courte production^ à quelle pureté de cooceptions et de sentiments elle est capable de s'élever. Nous voulons parler des Lettres à Marcie^ que nous aimons à signaler en terminant cette étude.

Ces lettres sont des réponses aux confidences d'une jeune fille qui souffre de n'être pas encore fixée dans la vie, de n'y Jouer encore aucun rôle, et de ne voir rien d'assuré pour elle dans l'avenir. Marcie est douée de toutes les facultés qui rendent plus difficiles à la femme cette passivité et cette inaction morale et physique ; elle se sent au cœur et à l'esprit des forces qui bouillonnent et voudraient se répandre noblement autour d'elle, mais le devoir est d'attendre dans l'inaction et la prière. G. Sand répond aux plaintes supposées de Marcie par la voix d'un ami qui, tout en comprenant les souffrances qu'on lui dépeint, exhorte noblement à la patience, au courage, à la force, à l'espoir en Dieu. Quelques passages de ces lettres sont plus stoîques que chrétiens et sont écrits d'un ton emphatique; le reste est admirable. Nulle part peut-être la pensée de G. Sand ne s'est montrée plus élevée, plus pure, plus morale; nulle part non plus sa langue n'arencontré une plus belle forme, des images plus saisissantes, une harmonie plus enchanteresse.

D'ailleurs, môme dans ses plus mauvaises productionsi ex-

* Préface de Flaminio*

cepté dans V Histoire de sa vte ^ le style sauve toujours madame Sand.

Le plus célèbre écrivain du dix-neuvième siècle a ainsi parlé du mérite lilléraire de la célèbre romancière :

« Madame Sand, dit Chateaubriand, possède nn talent de premier ordre ; ses descriptions ont la vérité de celles de Roussean dans ses Rêveries, et de Bernardin de Saint-Pierre dans ses Études, Son style franc n'est entaché d'aucun des défauts du jour *. »

Nourrie de lectures classiques, elle s'était enthousiasmée dans sa jeunesse pour le romantisme qu'elle voyait se répandre autour d'elle^ Comme l'a très-bien dit Alexandre Dumas, elle a le génie romantique et le talent classique '. Madame Sand disait un jour à Dumas fils : a Le style, c'est la clarté. » Elle possède ce don à un degré rare^ et la clarté chez elle vient surtout de ce qu'elle rencontre toujours le mot propre. « Ce sûr et ferme écrivain ne tâtoijne jamais dans Texpression \ » A ces qualités elle joint Télégance, la sobriété, la couleur, la vie.

Dans un certain nombre de ses romans et de ses pièces de théâtre, Je patois du Berry, où elle a placé Taction racontée par elle^ est môle et fondu assez harmonieusement avec la langue littéraire. Mais est-ce bien le pur et franc parler berrichon que madame Sand nous rend dans ses romans ? Pas toujours, comme l'a remarqué un juge très-compétent en ces matières :

tt George Sand, dit M. lé comte Jaubert, avait révélé le Berry aux salons de Paris, et s'était aperçue qu'il y a^ait dans notre langage une veine assez riche à exploiter ; elle a mis alors en circulation des pièces

1 Ce sont ses Mémoires^ en vingt volumes, tous d'une forme très-négligée. Les six premiers volumes ont pour objet l'histoire de sa famille, en remontant jusqu'à l'électeur Auguste II, roi de Pologne, un de ses ancêtres. Du tome YI au tome XI l'auteur raconte ses treize premières années. Dans la fin de l'ouvrage, retraçant sa vie de femme et d'auteur, elle rend tout le monde responsable de ses fautes et évite de s'accuser jamais elle-même. Ces prolixes Mémoires sont remplis, comme les romans de madame Sand, de tirades philosophiques et de déclamations humanitaires.

* Mémoires éPouire^tombe^ Xl« vol. — > Icf Mousquetaire, 2 décembre 1853. — ^ Sainte-Beuve, Causeries, 2 septembre ISôO.

trèft-Ueii frappées sans doute, mais qui n'étaient pas toujours de bon aloi. Plus d*un Berrichon a pu 8*étonner alors que sa province eût tant d'esprit. Non contente de tresser des couronnes avec nos flears des champs, George Sand y a mêlé plus d'une fleur artificielle; elle a imité avec beaucoup d*art sans doute la plante naturelle dans son port, dans ses teintes ; mais, lorfiqu*on y regardera de près, on découvrira toujours et l'espèce du tissu et la main de l'habile ourrier K »

Le talent d'écrivain de madame Sand brille peut-être plus encore dans la description que dans le récit. Ses descriptions, quelquefois un peu trop lyriques, sont toujours vraies et poétiques. « Aube du matin, crépuscule du soir, champs sillonnés par la chairue^ pâturages où ruminent les grands bœufs magissanls; prairies où tintent les sonnettes des moutons; ruines se détachant au sommet de la montagne, sur les rayons pour* prés du soleil couchant ; rivière coulant sombre et silencieuse au fond de la vallée ; herbes se courbant au souffle du vent et secouant leurs diamants liquides: tout cela est de son domaine, tout cela est son champ, sa terre, son patrimoine, je me trompe, sa conquête '. » Et ce patrimoine, celte conquête ne se sont jamais amoindris entre ses mains ; on la retrouve aussi grand pein* tre de paysage dans ses dernières productioos, dans l'Homme de neigCy dans le Dernier Amour, dans Pierre qui roule, dans Malgré tout, que dans les romans de sa plus florissante époque.

Madame George Sand restera peut-être la première paysagiste du dix-neuvième siècle. A défaut d'autre gloire, c'en serait déjà une fort belle.

Les Palombes.

Je me souviens que, lorsque j'étais enfant, les chasseurs apportaient à la maison, vers Tautomne, de belles et douces palombes ensanglantées. On me donnait celles qui étaient encore vivantes, et j'en prenais soin. J'y mettais la même ardeur et les mêmes tendresses qu'une mère pour ses enfants, et je réussissais à en guérir quelques-unes. A mesure

* Glossaire du centre de la France ^ Introduction.

* Dumas, le Mousquetaire, 2 décembre 1863.

GEORGE SÂND. 4^5

qu'elles reprenaient la force, elles devenaient tristes et refusaient les fèves vertes que, pendant leur maladie^ elles mangeaient avidement dans ma main. Dès qu^elles pouvaient étendre les ailes, elles s'agitaient dans la cage et se déchiraient aux barreaux. Elles seraient mortes de fatigue et de chagrin si je ne leur eusse donné la liberté. Aussi je m'étais habitué; quoique égoïste enfant s'il en fut, à sacrifier le plaisir de la possession au plaisir de la générosité. C'était un jour de vives émotions, de joie triomphante et de regret invincible, que celui où je portais une de mes pa* lombes sur la fenêtre. Je lui donnais mille baisers, je la priais de se souvenir de moi et de revenir manger les fèves tendres démon jardin. Puis j'ouvrais une main que je refermais aussitôt pour ressaisir mon amie. Je l'embrassais encore, le cœur gros et les yeux pleins de larmes. Enfin, après bien des hésitations et des efforts, je la posais sur la fenêtre. Elle restait quelque temps immobile, étonnée, effrayée même de son bonheur. Puis elle partait avec un petit cri de joie qui m'allait au cœur. Je la suivais longtemps des yeux ; et quand elle avait disparu derrière les sorbiers du jardin, je me mettais à pleurer amèrement, et j'en avais pour tout un jour à inquiéter ma mère par mon air abattu et souffrant.

{Lettres d'un voyageur^ I.)

La Barque engravôe.

Attendez la manifestation divine. Il est une puissance invisible qui veille sur nous tous^ et quand même nous serions oubliés, il y a un état de délaissement préférable aux rigueurs de la destinée I II y a une abnégation meilleure que l'agitation vaine et les passions aveugles : vous êtes au sein d'une mer orageuse comme une barque engravée; les vents soufflent, l'onde écume,les oiseaux des tempêtes rasent d'un vol inquiet votre voile immobile ; tout éprouve la souf-

france, le péril, la fatigue, mais tout ce qui souffre participe à la vie^ et ce banc de sable qui vous retient, c'est le calme plat^ c'est l'inaction, image du néant! Mieux vaudrait, ditesvous, s'élancer dans l'orage, fût-ce pour y périr, que de rester spectateur muet, inerte et désolé de cette lutte où le reste de ]a création s'intéresse.

Je comprends bien et j'excuse ces moments d'angoisse où vous appelez de vos vœux la destruction finale qui seule consommera votre délivrance. Cependant, si les flots pouvaient parler et vous dire sur quels graviers impurs, sur quels immondes goémons ils sont condamnés à rouler sans cesse ; si les oiseaux des tempêtes savaient vous décrire sur quels effrayants récifs ils sont obligés de déposer leurs nids ; si dans les voix mugissantes de la rafale vous pouviez saisir le sens de ces cris inconnus, de ces plaintes lamentables que les esprits de l'air exhalent dans des luttes terribles et mystérieuses, vous ne voudriez être, ni la vague sans rivages, ni l'oiseau sans asile, ni le vent sans repos, vous aimeriez mieux attendre Téternelle sérénité de l'autre vie sur un écueil stérile : là, du moins, vous avez le loisir de prier; et la résignation de la plus humble espérance vaut mieux que le combat du plus orgueilleux désespoir.

{Lettres â Marcte.)

Le Berry.

La partie sud-est du Berry renferme quelques lieues d'un pays singulièrement pittoresque. La grande route qui le traverse, dans la direction de Paris à Glermont^ étant bordée des terres les plus habitées, il est difficile au voyageur de soupçonner la beauté des sites qui avoisinent; mais à celui qui, cherchant l'ombre et le silence, s'enfoncerait dans un de ces chemins tortueux et encaissés qui débouchent sur la route à chaque instant, bientôt se révéleraient de frais et calmes paysages, des prairies d'un vert tendre^ des ruis-

seaux mélancoliques^ silencieux, des massifs d'aunes et de frênes, toute une nature suave^ naïve et pastorale. En vain chercherait-il dans le rayon de plusieurs lieues une maison d'ardoises ou de moellons. A peine une mince fumée bleue, venant à trembloter derrière le feuillage, lui annoncerait le voisinage d'un toit de chaume; et s'il apercevait derrière les noyers de la colline la flèche d'une petite église, au bout de quelques pas il découvrirait un campanile de tuiles rongées par la mousse, douze maisonnettes éparses, entourées de leurs vergers et de leur cbènevière, un ruisseau avec son pont formé de trois soliveaux, un cimetière d'un arpent carré, fermé par une haie vive^ quatre ormeaux en quinconce et une tour ruinée. C'est ce qu'on appelle un Ào2ir<^ dans le pays.

Rien n'égale le repos de ces campagnes ignorées: là n'ont pénétré ni le luxe, ni les arts, ni la manie savante des re* cherches, ni le monstre à cent bras qu'on appelle Industrie. Les révolutions s'y sont à peine fait sentir ; et la dernière guerre dont le sol garde une imperceptible trace, c'est celle des huguenots contre les catholiques ; encore la tradition en est restée si incertaine et si pâle, que si vous interrogiez les habitants, ils vous répondraient que ces choses se sont passées il y a au moins deux mille ans ; car la principale vertu de cette race de cultivateurs, c'est l'insouciance en matière d'antiquités. Vous pouvez parcourir ses domaines, prier devant ses saints, boire à ses puits, sans jamais courir le risque d'entendre la chronique féodale obligée ou la légende miraculeuse de rigueur. Le caractère grave et silen-» cieux du paysan n'est pas une des moindres spécialités de cette contrée. Rien ne l'émeut, rien ne l'étonné, rien ne l'attire ; votre présence fortuite dans son sentier ne lui fera pas détourner la tête ; et si vous lui demandez le chemin de telle ville ou de telle ferme, toute sa réponse consistera dans un sourire de complaisance, pour vous prouver qu'il n'est pas dupe de votre facétie. Le paysan du Berry ne

conçoit pas qu^on marche sans bien savoir où ron va. A peine son chien daignerâ-t-ii aboyer après vous ; ses enfinis se cacheront derrière la haie pour échapper à ^os regards ou à vos questions, et le plus petit d'entre eux, sHl n*a pu suivre ses frères en déroute, se laissera tomber de peur dans le fossé en criant de toutes ses forces. Mais la figure la plus impassible sera celle d'un grand bœuf blanc, doyen inévitable de tous les pâturages, qui, vous regardant fixement du milieu du buisson, semblera tenir en respect toute la famille moins grave et moins bienveillante des taureaux effarouchés.

 part cette première froideur à l'abord de l'étranger, le laboureur de ce pays est bon et hospitalier, comme ses ombrages paisibles, comme ses prés aromatiques

Rien ne saurait exprimer la fraîcheur et la grâce de ces petites allées sinueuses qui s'en vont serpentant avec caprice sous leurs perpétuels berceaux de feuillage, découvrant à chaque détour une nouvelle profondeur toujours plus mystérieuse et plus verte. Qnand le soleil de midi embrase jusqu'à la tige l'herbe profonde et serrée des prairies; quand les insectes bruissent avec force et que la caille glousse avec amour dans les sillons, la fraîcheur et le silence semblent se réfugier dans les traînes ^; vous y pouvez marcher une heure sans entendre d'autre bruit que le vol d'un merle effarouché à votre approche, ou le saut d'une petite grenouille verte et brillante comme une émeraude, qui dormait dans un hamac de joncs entrelacés. Gé fossé renferme lui-même tout un monde d'habitants, toute une forêt de végétation. Son eau limpide court sans bruit en s'épurant sur la glaise, et caresse mollement des bordures de cresson, de baume et d'hépatique ; les fontinales, les longues herbes appelées rubans (Teau^ les mousses aquatiques pendantes et chevelues, tremblent incessamment dans ces petits re-

* Expression qui déàigne un petit sontier cmbragé.

mous silencieux ; la bergeronnette jaune y trotte sur le sable d'un air à la fois espiègle et peureux ; la clématite et le chèvrefeuille Tombragent de berceaux où le rossignol cache son nid. Au printemps ce ne sont que fleurs et parfums; à l'automne, les prunelles violettes couvrent ces rameaux qui en avril blanchirent les premiers; la senelle rouge, dont les grives sont friandes, remplace la fleur d'aubépine, et les ronces, toutes chargées des flocons de laine qu'y ont laissés les brebis en passant, s'empourprent de petites mûres sauvages d'une agréable saveur.

{Valentine.)

La Prière dn soir.

Germain, le fin laboureur de Belair, a perdu sa femme depuis deux ans, et il demeure chez ses beaui-parents qui soignent ses trois petits enfants a?ec ceux de leur autre fils. Le regret d'une femme qui ne lui a donné que du bonheur l'empêcherait de songer à la remplacer, si son beau-père De lui faisait entendre que ses enfants deviennent une charge bien lourde pour leurs vieux ans, et que Germain doit, en bon père, songer à rendre aux pauvres petits la mère qu'ils ont perdue. Le brave garçon, habitué à se laisser diriger par le chef de famille, consent avec une sorte de résignation douce et touchante à aller à Fourche, un village voisin, pour y voir la femme que le père Maurice a en vue, et qui est la fille d'un ami du vieillard. Au moment de partir, une voisine des parents do Germain, la vieille Guillette, amène sa fille, la petite Marie, qui doit aller comme bergère dans une ferme tout proche de Fourche, l'endroit où se rend Germain. La pauvre mère se sépare à regret de sa fille, mais elles sont pauvres, l'hiver s'annonce rigoureux, Marie doit gagner cinquante francs, et la brave enfant refoule son chagrin et se décide à quitter tout ce qu'elle aime, pour assurer un peu de bien-être à sa mère. Guillette vient demander à Germain de conduire son enfant, car il y a trois lieues à faire, et Germain, bien digne à tous égards de la confiance qu'on lui témoigne, part avec la petite fille qu'il met en croope sur sa belle Jument. En route ils trouvent Petit-Pierre, l'aîné des enfants de Germain, qui veut suivre son père, et Germain, fortifié dans sa faiblesse paternelle par la petite Marie, prend Petil-Pierre devant lui. Tout va bien d'abord ; mais aux approches de la nuit un brouillard intense tombe tout à coup, enveloppe les voyageurs, leur fait perdre leur direction, et après des

tentatives infructaeiiBes et des incidents charmants les ramène près d*ane mare dans un site sauvage, au milieu d*un bois, où Germain et la petite Marie établissent un bivouac, allument un grand feu, et préparent le souper, pendant que Petit-Pierre^ confortablement couché sur le manteau de son père, dort comme dans son vrai lit. Mais Todéur et les apprêts du festin réveillent Tenfant, et amènent le charmant épisode que nous mettons sous les yeux de nos lecteurs.

Petit-Pierre s'était soulevé et regardait autour de lui d'un air tout pensif.

« Ah ! il n'en fait jamais d'autre quand il entend man* ger, celui-là I dit Germain; le bruit du canon ne le réveillerait pas; mais quand on remue les mâchoires • auprès de lui, il ouvre les yeux tout de suite.

— Vous avez dû être comme ça à son âge, dit la petite Marie avec un sourire malin. Allons, mon Petit-Pierre, tu cherches ton ciel de lit? Il est fait de verdure ce soir, mon enfant ; mais ton père n'en soupe pas moins. Veux-tu manger avec lui ? Je n'ai pas mangé ta part ; je me doutais bien que tu la réclamerais !

— Marie, je veux que tu manges, s'écria le laboureur, je ne mangerai plus. Je suis un vorace, un grossier, toi, tu te prives pour nous; ce n'est pas juste, j'en ai honte. Tiens, ça m'ôte la faim, je ne veux pas que mon fils soupe, si tu ne soupes pas.

— Laissez-nous tranquilles, répondit la petite Marie, vous n'avez pas la clef de nos appétits. Le mien est fermé aujourd'hui, mais celui de votre Pierre est ouvert comme celui d'un petit loup; tenez, voyez comme il s'y prend! oh! ce sera un rude laboureur ! »

En effet, Petit-Pierre montra bientôt de qui il était fils, et, à peine éveillé, ne comprenant ni où il était, ni comment il y était venu, il se mit à dévorer, puis, quand il n'eut plus faim, se trouvant excité comme il arrive aux enfants qui rompent leurs habitudes, il eut plus d'esprit, plus de curiosité et plus de raisonnement qu'à l'ordinaire. Il se

GEORaE SâND. 461

fit expliquer où il était, et quand il sut que c'était au milieu d'un bois, il eut un peu peur.

(( Y a-t-il des méchantes bétes dans ce bois ? demandât-il à son père.

— Non, lit le père, il n'y en a point. Ne crains rien.

— Tu as donc menti quand tu m'as dit que si j'allais avec toi dans les grands bois, les loups m'emporteraient?

— Voyez-vous ce raisonneur ? dit Germain embarrassé.

— Il a raison, reprit la petite Marie, vous lui avez dit cela ; il a bonne mémoire, il s'en souvient. Mais apprends, mon Petit-Pierre, que ton père ne ment jamais. Nous ^vons passé les grands bois pendant que tu dormais, et nous sommes à présent dans les petits bois, où il n'y a pas de méchantes bétes.

— Les petits bois sont-ils bien loin des grands ?

— Assez loin ; d'ailleurs les loups ne sortent pas des grands bois. Et puis, s'il en venait par ici, ton père les tuerait.

— Et toi aussi, petite Marie ?

— Et nous aussi, car tu nous aiderais bien, mon Pierre? Ta n'as pas peur, toi? Tu taperais bien dessus !

— Oui, oui, dit l'enfant enorgueilli, en prenant une pose héroïque, nous les tuerions !

— Il n'y a personne comme toi pour parler aux enfants, dit (rermain à la petite Marie, et pour leur faire entendre raison. Il est vrai qu'il n'y a pas longtemps que tu étais toi« même un petit enfant, et tu te souviens de ce que te disait ta mère. Je crois bien que plus on est jeune, mieux on s'entend avec ceux qui le sont. J'ai grand'peur qu'une femme de trente ans, qui ne sait pas encore ce que c'est que d'être mère, n'apprenne avec peine à babiller et à raisonner avec des marmots.

— Pourquoi donc pas, Germain ? Je ne sais pourquoi vous avez une mauvaise idée touchant cette femme ; vous en reviendrez.

— Au diable la femme I dit Germain. Je voudrais en être revenu pour n'y plus retourner. Qu'ai-je besoin d'une femme que je ne connais pas ?

— Mon petit père, dit Tenfant, pourquoi donc est-ce que tu parles toujours de ta femme aujourd'hui? Puisqu'elle est morte ?...

— Hélas! tu ne l'as donc pas oubliée^ toi, ta pauvre chère mère?

— Non, puisque je l'ai vu mettre dans une belle boite de bois bianc^ et que ma grand'mère m'a conduit auprès pour l'embrasser et lui dire adieu I...

Elle était toute blanche et toute froide, et tous les soirs ma tante me fait prier le bon Dieu pour qu'elle se récbauiTe avec lui dans le ciel. Crois-tu qu'elle y soit, à présent?

— Je l'espère, mon enfant ; mais il faut toujours prier, ça fait voir à ta mère que tu Taimes.

— Je vas dire ma prière, reprit l'enfant, je n'ai pas pensé à la dire ce soir. Mais je ne peux pas la dire tout seul, j'en oublie toujours un peu. Il faut que la petite Marie m'aide.

— Oui, mon Pierre, je vas t'aider, dit la jeune fille. Viens là te mettre à genoux sur moi. »

L'enfant s'agenouilla sur la jupe de la jeune fille, joignit ses petites mains et se mit à réciter sa prière, d'abord avec attention et ferveur, car il savait très-bien le commence* ment, puis avec plus de lenteur et d'hésitation, et enfin répétant mot à mot ce que lui dictait la petite Marie, lorsqu'il arriva à cet endroit de son oraison où, le sommeil le gagnantchaque soir, il n'avait jamais pu l'apprendre jusqu'au bout. Cette fois encore, le travail de l'attention et la monotonie de son propre accent produisirent leur effet accoutumé; il ne prononça plus qu'avec effort les dernières syllabes, et encore après se les être fait répéter trois fois; sa télé s'appesantit et se pencha 8ur la poitrine de Marie; ses mains se détendirent, se séparèrent et retombèrent ou-

GEORGB SàND. 463

vertes sur ses genoux. A la laeurdufeu du bivouac, Germain regarda son petit ange assoupi sur le cœur de la jeune fille, qui, le soutenant dans ses bras et réchauffant ses cheveux blonds de sa pure haleine, s'était laissée aller aussi à une rêverie pieuse, et priait mentalement pour Tâme de Catherine.

Germain fut attendri, chercha ce qu'il pourrait dire à la petite Marie pour lui exprimer ce qu'elle lui inspirait d'estime et de reconnaissance, mais ne trouva rien qui pût rendre sa pensée.

Il s'approcha d'elle pour embrasser son fils qu'elle tenait toujours pressé contre son sein, et il eut peine à détacher ses lèvres du front de Petit-Pierre.

« Vous Tembrassez trop fort, lui dit Marie en repoussant doucement la tête du laboureur, vous allez le réveiller. Laissez-moi le recoucher, puisque le voilà reparti pour les rêves du paradis. »

L'enfant se laissa coucher, mais en s'étendant sûr la peau de chèvre du bât, il demanda s'il était sur la Grise. Puis, ouvrant ses grands yeux bleus, et les tenant fixés vers les branches pendant une minute, il parut rêver tout éveillé, ou être frappé d'une idée qui avait glissé dans sou esprit durant le jour, et qui s'y formulait à l'approche du sommeil. a Mon petit père^ dit-il^ si tu veux me donner une autre mère, je veux que ce soit la petite Marie. »

Et, sans attendre de réponse, il ferma les yeux et s'endormit.

{La Mare au Diable,)

(Né en 1803.)

Gel écrivain sobre et délicat débuta en 1825, à l'âge de vingtdeux ans, sous le pseudonyme de Clara Gazul et de Joseph L^Ëstrange. Dans cette première publication il attribuait à un personnage de pure fantaisie, Clara Gazul, — une bohémienne née en Espagne sous un oranger, sur le bord d'une grande route, d'une diseuse d'aventure et d'un père inconnu, — des comédies qu'il avait composées lui-même. 11 les fit précéder d'une notice biographique très-détaillée sur celte célèbre comédienne espagnole de son invention, et signa le tout, œuvre et préface, du nom de Joseph L'Ëstrange.Tout le monde, à l'exception de Jouy, fut dupe de cette mystification.

Tandis que la masse du public laissait passer ce livre presque inaperçu, les membres les plus distingués de la nouvelle école l'accueillirent avec de grands honneurs. Prosper Mérimée se lia avec eux et pendant quelque temps marcha sous leur étendard. A cette époque il appelait la littérature classique « la littérature à l'usage des classes, » et disait de l'auteur de Phèdre: a Racine est le plus grand des écrivains qu'on ne lit pas. »

Le Théâtre de Clara Gazul relevait bien en effet du romantisme, mais ce n'était pas là du tout le genre espagnol; il y avait trop de naturel dans les caractères, trop de vérité, trop de. netteté, trop de concision dans le langage, trop de finesse d'observation, trop de gaieté malicieuse ^. Les bizarreries, les crudités et les efifronteries de ces pièces étaient aussi plutôt gauloises qu'espagnoles. Cependant, par le Théâtre de Clara Gazul, comme par plusieurs autres de ses productions suivantes, Mérimée a contribué beaucoup, après Victor Hugo, Alfred de Musset et Alfred de Vigny, à mettre l'Espagne en vogue dans la littérature. Et toujours il garda une affection particulière

^ Voir en particulier les Mécontents, satire de la poltronnerie politique.

MÉRIMÉE. 4e$

pour ce pays qu'il a tant de fois visité : il en aime même ce qu'il a de moins conforme à la civilisation moderne. Ses types préférés sont le torero et le bandit espagnol, les scènes qu'il a le plus de plaisir à voir et à peindre, ce sont les combats de taureaux, et les plus dangereux d'entre ces combats. €e n'est guère que pour ces personnages et ces sujets que son style s'anime jusqu'à l'admiration et à Teutbousiasme.

L'auteur du Théâtre de Clara Gazul mystifia une seconde fois et plus complètement encore le bon lecteur en publiant sous le nom d'un Slave, Hyacintbe Magianovich, un recueil de prétendus chants populaires slaves et dalmates, destinés à faire pendant aux Chants populaires de la Grèce, de Fauriel, dont le succès avait été si grand dans toute l'Europe. Mérimée donna à son recueil le titre de Ja Guzla^ mot qui désigne une espèce de guitare dont se servent les improvisateurs des provinces illyriennes. La Guxla fut accueillie avec plus d'enthousiasme encore que les Chants populaires de la Grèce, Elle fut lue partout et traduite en plusieurs langues, notamment en russe et en allemand.

Après avoir donné en 1828 deux ouvrages assez faibles, la Jacquerie et la famille Carvajal, M. Mérimée publia en 1829 une des œuvres qui devaient le plus servir sa réputation, la Chronique du temps de Charles IX. L'histoire y est fort altérée, les événements sont tronqués, les époques confondues. Des opinions erronées et paradoxales y sont soutenues : par exemple, l'auteur prétend, après Lingard, que le crime de la Saint- Bartbélemy fut commis à l'insu de la cour, et a été TefTet du hasard. Le style est très-môlé et manque en certains endroits de la dignité qui est naturelle à M. Mérimée. Pour donnera ses récits de la couleur locale, il met dans la bouche de la plupart de ses personnages, pris dans la dernière classe du peuple, des quolibets, des jeux de mots grossiers, des jurons^ des expressions ordurières. À part ces taches, la Chronique de Ghar^ les IX ne mérite que des éloges pour i'intérôt, la rapidité, la clarté et l'art du récit, pour la science de la composition et Tagrément d'une diction qui, en restant assez classique, a tous les avantages, toutes les libertés et toutes les aisances du ro* mantisme, pris dans la meilleure acception de ce mot.

M. Mérimée a écrit quelques ouvrages plus sérieusement his*

toriques où il a mis son empreinte personnelle. Dans l'histoirey il aime avant tout les anecdotes, où il s'imagine trouver une peinture des mœurs et des caractères à une époque donnée. 11 affectionne Tépisode, le portrait, les scènes dramatiques ayant une unité. Et voilà ce qu'on trouve principalement, relevé par un art exquis, dans la Guerre sociale, dans la Conjura'» tien de Catilina, dans V Histoire du règne de don Pèdre le Cruel, dans celle des Faux Démétrius, La Conjuration de Catilina est le plus achevé de ces ouvrnges, mais il n'est pas parfait. Catilina 7 est peint avec des traits vigoureux et ressemblants, mais Gicéron est sacrifié; M. Mérimée méconnaît sa grande intelligence et ne voit en lui qu'un pur avocat sans franchise.

Les Considérations sur l'histoire de la Grèce ont un mérite particulier. Elles ont été justement vantées comme un modèle de dissertation pénétrante, substantielle et neuve.

Dans Tintervalle de ces divers travaux M. Mérimée fit de nombreux voyages. Plusieurs ont été l'occasion de livres sur les* quels nous devons dire un mot. Successeur de M. Vitet dans la place d'inspecteur des monuments historiques, M. Mérimée fit des tournées dans plusieurs départements du Midi (1835), dans rOuest (1836), dans l'Auvergne et le Limousin (1838). Il repro« duisit et développa dans trois ouvrages donnés successivement les rapports qu'il avait adressés au ministre de l'Instruction publique. Aux propositions relatives & la conservation des monuments du moyen ftge qu'il avait eu lieu d'examiner, il a ajouté les notes archéologiques prises par lui dans ses voyages. 11 indique en connaisseur consommé les caractères particuliers des divers édifices et recherche savamment les dates de leur construction. 11 ne fait pas de phrases, ne prodigue pas inutilement l'image et la couleur, et cependant il se fait lire avec beaucoup d'intérêt.

Ces publications, ainsi que les Notes â^un voyage en Corse^ remplies d'intéressantes recherches archéologiques, donnent Ja meilleure idée des connaissances de M. Mérimée en architecture. D'autres écrits témoignent de ce goût éclairé pour les arts de la peinture qui, dès 1828, l'avait porté à visiter les musées de l'Espagne.

Mais il nous faut arriver au plus beau titre littéraire de M. Mérimée, à ce délicieux recueil de nouvelles qui contient

Carmenj Tamango^ les Ames du purgatoire^ la Partie de trictrac^ le Vase étrusque, la Double Méprise, la Vénus d'Isle, Arsène Guil» lotj Y Abbé AÛbain, Colomba, la Vision de Charles IX,

Quelques mots sur les plus célèbres de ces nouvelles.

Dans la Vénus d*lsle M. Mérimée mêle le fantastique et le réel avec tant d'art qu'on se demande si on lit une histoire ou on conte de fées. L'héroïne est une statue découverte par un riche antiquaire, et dont on lira plus loin la vivante description. Une bague passée à son doigt par un jeune homme à la veille de son mariage inspire contre lui à cette statue des sentiments de vengeance féminine poussée jusqu'à causer sa mort.

Colomba {iSM)y sur laquelle nous nous arrêterons davantage parce que nous lui avons emprunté un fragment considérable, est une dramatique peinture de la vendetta corse considérée comme le devoir de tout cœur noble et brave. L'héroine est une belle jeune fille restée seule dans son village natal après Todieux assassinat de son père par le colonel Délia Rebbia. Elle aspire après le retour de son frère Orso qui, bien jeune encore, a quitté son pays pour la France, et, entré dans la carrière militaire après son éducation terminée, a déjà fait ses preuves de courage à la bataille de Victoria. Orso, mis en demi-solde & la suite de Waterloo, revient auprès de sa sœur. Les mœurs françaises ont passé dans son sang, et il chasse loin de lui comme de mauvaises pensées les idées de vengeance. Mais dans l'accueil qui lui est fait, dans les félicitations de ses voisins, tout vient à chaque instant lui rappeler ce qu'on attend de lui, ce qu'on regarde comme un devoir d'honneur pour lui. Colomba lui montre la chemise ensanglantée de son père, les halles qui ront frappé, puis se jette dans ses bras en lui disant : « Orso, tu le vengeras! » A demi vaincu, il résiste encore;car une douce et forte influence contre-balance dans son cœur la cruelle pression de Colomba. Une jeune et belle Anglaise, miss Nevil, qui visite la Corse en touriste, avec son père, a rencontré Orso, acausé intimement avec lui pendant la traversée et lui a fait promettre de ré. sister aux sanguinaires usages de son pays. 11 est décidé à obéir. Mais voilà qu'il est provoqué dans une cérémonie funèbre par l'attitude des deux fils de l'assassin de son père. Il se met sur la défensive et donne un rendez-vous à l'un des jeunes gens. On lui appreud qu'en Corse les duels sont des guels«apens. Armé d'un

beau fusil à coup double que le colonel Nevll lui a donné, IT s'éloigne de son village, prêt à défendre sa vie. Arrivé près d*u» enclos entouré d'un mur élevé, deux coups partent de derrière le muret atteignent Orso. Blessé au bras gauche, il conserve la fofce de maintenir son fusil et d'en tirer deux coups dans la direction d'où lui-môme a été visé. Ses deux coups font deux morts. Des bandits corses bien connus et protégés par Colomba portent Orso dans le maquis qui leur sert de retraite et le dé^ robent ainsi aux poursuites des gendarmes» Colomba avertie par eux vient voir son frère, et entraîne avec elle, malgré les périls de cette excursion, la timide et tremblante missNevil, qui trouve trop de couleur locale aux bandits qui ont sauvé Orso. Une alerte est donnée, il faut fuir, le blessé est emporté sur un cheval par les bandits, et les jeunes filles ramenées au village de Pietranova, où heureusement tout s'explique. Orso justifié quitte avec bonheur ce pays si plein pour lui de sanglants et terribles souvenirs. Il épouse miss Nevil, et tous ensemble ils reviennent en Italie, emmenant avec eux la belle Colomba qui restera toujours Corse dans l'âme.

Cette nouvelle serait parfaite si le fatalisme n'y dominait pas.

M. Mérimée a publié en 1869 une dernière nouvelle^ Lokis^ empruntée aux mœurs lithuaniennes. Le dénoûment, moitié réel, moitié fantastique, rappelle un peu celui de la Vénus d'hle. Ici le héros est un beau jeune homme en chair et en os qui cache sous cette forme aimable les instincts féroces de l'ours, et qui les révèle tout à coup d'une façon épouvantable, la nuit de ses noces, en donnant la mort à sa douce jeune femme par une morsure hideuse à son cou blanc comme le lait. Cette nouvelle tragique est d'ailleurs pleine de détails frais et gracieux : l'auteur n'a jamais eu plus de jeunesse et de vivacité de style et d'imagination. Une charmante ballade de Mickievicz, les espiègleries enfantines d'une jeune fille, une vieille sorcière qui dompte un serpent tout en parlant des légendes du pays, tous ces détails pleins d'originalité commandent de ranger Lokis parmi les plus délicieuses productions du ravissant conteur.

Nous n'avons pas encore nommé deux récits d'une perfec^ lion classique, Matieo Falcone et la Prise de la Redoute ; ils sont trop connus pour que nous ayons besoin de nous y arrêter.

M. Mérimée a un talent de narrer difficile à imiter et & égaler*

Toujours il a le ton et le langage de la situation où il place ses personnages si divers, Jamais il ne se substitue à ser personnages. Pour produire une illu^on plus complète, il abandonne les acteurs à eux-mêmes et aux événements^ et disparaît derrière le récit. Il n*a garde d'avertir, d'instruire à l'avance le lecteur; si par aventure il fait une préface, c'est pour le dérouter plutôt que pour Féclairer. Il affecte de ne vouloir être qu'un conteur dont l'unique but est d'amuser et de distraire^ mais c'est en môme temps un observateur très-sagace, surtout dans l'observation des mauvais côtés de l'âme humaine. Pour ses peintures, il cherche d'ordinaire les natures énergiques et puissantes qui s'épanouissent dans d'autres pays et dans d'autres temps que le nôtre. Dans le Vase étrusque^ cependant, il peint des passions fortes écloses dans notre civilisation élégante.

Les premiers ouvrages de M. Mérimée étaient déjà écrits d'un style franc et court, sans périphrases, sans fausse solennité. Les suivants ont constamment gagné en perfection de style, La plupart des Nouvelles sont des chefs-d'œuvre de diction, admirables surtout par la sobriété dans le coloris et par là netteté vigoureuse dans le coup de pinceau.

La Vénas drille.

Je descendis dans le jardin, et me trouvai devant une admirable statue.

C'était bien une Vénus, et d'une merveilleuse beauté. Elle avait le haut du corps nu, comme les anciens représentaient d'ordinaire les grandes divinités; la main droite, levée à la hauteur du sein, était tournée la paume en dedans, le pouce et les deux premiers doigts étendus, les deux autres légèrement ployés. L'autre main, rapprochée de la hanche, soutenait la draperie qui couvrait la partie inférieure du corps. L'attitude de cette statue rappelait celle du Joueur de mourre^ qu'on désigne, je ne sais trop pourquoi, sous le nom du Germanicus. Peut-être avait-on voulu représenter la déesse jouant au jeu de mourre.

Quoi qu'il en soit, il est impossible de voir quelque chose de plus parfait que le corps de cette Vénus, rien de plus suave, de plus voluptueux que ces draperies. Je m'attendais à quelque ouvrage du BaS'Empire; je voyais un chef-d'œuvre du meilleur temps de la statuaire. Ce qui me frappait surtout, c'était l'exquise vérité de^ formes, en sorte qu'on aurait pu les croire moulées sur nature, si la nature produisait d'aussi parfaits modèles.

La chevelure, relevée sur le front, paraissait avoir été dorée autrefois. La tête, petite comme celle de presque toutes les statues grecques, était légèrement inclinée en avant. Quant à la figure, jamais je ne parviendrai à exprimer son caractère étrange, et dont le type ne se rapprochait d'aucune statue antique dont je me souvienne.

Ce n'était point cette beauté calme et sévère des sculpteurs grecs, qui, par système, donnaient à tous les traits une majestueuse immobilité. Ici, au contraire, j*observai avec surprise l'intention marquée de l'artiste de rendre la malice arrivant jusqu'à la méchanceté. Tous les traits étaient contractés légèrement; les yeux un peu obliques, la bouche relevée des coins, les narines quelque peu gonflées : dédain, ironie, cruauté, se lisaient sur ce visage d'une incroyable beauté cependant. En vérité, plus on regardait cette admirable statue, et plus on éprouvait le sentiment pénible qu'une si merveilleuse beauté pût s'allier à Tabsence de toute sensibilité...

Cette expression d'ironie infernale était augmentée peutêtre par le contraste de ses yeux incrustés d'argent et très* brillants avec la patine d'un vert noirâtre que le temps avait donnée à toute la statue. Ces yeux brillants produisaient une certaine illusion, qui rappelait la réalité, la vie. Je me souvins de ce que m'avait dit mon guide, qu'elle faisait baisser les yeux à ceux qui la regardaient. Gela était presque vrai, et je ne pus me défendre d'un mouvement de colère contre moi-même en me sentant un peu mal à mon aise devant cette figure de bronze. {Mosaïque,)

MÉRIMÉE. 47t

Ije Golfe d'AJaooio.

Après trois jours de Davigation, on se trouva devant les Sanguinaires, et le n^agniûque panorama du golfe d^Ajaccio se développa aux yeux de nos voyageurs. C'est avec raison qu'on le compare à la vue de la baie de Napies ; et au moment otila goélette entrait dans le port, un maquis en feu, couvrant de fumée la pinta du Gisato, rappelait le Vésuve et ajoutait à la ressemblance. Pour qu'elle fût complète, il faudrait qu'une armée d'Attila vint s'abattre sur les environs de Napies; car tout est mort et désert autour d'Ajaccio. Au lieu de ces élégantes fabriques qu'on découvre de tous côtés depuis Gastellamare jusqu'au cap Misène, on ne voit, autour du golfe d'Ajaccio, que de sombres maquis, et derrière, des montagnes pelées. Pas une villa, pas une habitation. Seulement, çà et là sur les hauteurs autour de la ville, quelques constructions blanches se détachent isolées sur un fond de verdure ; ce sont des chapelles funéraires, des tombeaux de famille. Tout dans ce paysage est d'une beauté grave et triste.

L'aspect de la ville, surtout à cette époque, augmentait encore l'impression causée par la solitude de ses alentours. Nul mouvement dans les rues, où l'on ne rencontre qu'un petit nombre de figures oisives et toujours les mêmes. Point de femmes, sinon quelques paysannes qui viennent vendre leurs denrées. On n'entend pas parler haut, rire, chanter, comme dans les villes italiennes. Quelquefois, à l'ombre d'un arbre de la promenade, une domaine de paysans armés jouent aux cartes ou regardent jouer. Ils ne crient pas, ne se disputent jamais ; si le jeu s'anime, on entend alors des coups de pistolet, qui toujours précèdent la menace. Le Corse est naturellement grave et silencieux. Le soir quelques figures paraissent pour jouir de la fraîcheur; mais les promeneurs du cours sont presque tous des étran-

gers. Les insulaires restent devant leurs portes ; chacun semble aux aguets comme un faucon sur son nid.

{Colomba.)

La Jeune Corse.

Un matin après déjeuner, Colomba sortit un instant, et au lieu de revenir avec un livre et du papier, parut avec son mezzaro sur la tête. Son air était plus sérieux encore que de coutume. «Mon frère, dit-elle, je vous prierai de sortir avec moi.

— Où veux-tu que je t'accompagne? dit Orso en lui offrant son bras.

— Je n'ai pas besoin de votre bras, mon frèrci mais prenez votre fusil et votre boite à cartouches. Un homme ne doit jamais sortir sans ses armes.

— A la bonne heure I II faut se conformer à la mode. OCi allons*nous ? »

Colomba, sans répondre, serra le mezzaro autour de sa tête, appela le chien de garde, et sortit suivie de son frère. S'éloignant à grands pas du village, elle prit un chemin creux qui serpentait dans les vignes, après avoir envoyé devant elle le chien à qui elle fit un signe qu'il semblait bien connaître; car aussitôt il se mit à courir en zigzag, passant dans les vignes, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, toujours à cinquante pas de sa maltresse, et quelquefois s'arrétant au milieu du chemin pour la regarder en remuant la queue. Il paraissait s'acquitter parfaitement de ses fonctions d'éclaireur.

<K Si Muscheto aboie, dit Colomba, armez votre fusil, mon frère, et tenez-vous immobile, o

A un demi-mille du village, après bien des détours, Colomba s'arrêta tout à coup dans un endroit où le chemin faisait un coude. Là s'élevait une petite pyramide de branchages, les uns verts, les autres desséchés, amoncelés à la

hauteur de trois pieds environ. Du sommet on voyait percer Textrémité d'une croix de bois peinte en noir. Dans plusieurs cantons de la Corse, surtout dans les montagoes, un usage extrêmement ancien et qui se rattache peut-être à des superstitions du pagaoisme, oblige les passants à jeter une pierre ou un rameau d'arbre sur le lieu où un homme a péri de mort violente.

Pendant de longues années, aussi longtemps que le souvenir de sa Gq tragique demeure daos la mémoire des hommes, cette offrande singulière s'accumule ainsi de jour en jour. On appelle cela Vamas, le mucchio d'un tel.

Colomba s'arrêta devant ce tas de feuillage et, arrachant une branche d'arbousier, l'ajouta à la pyramide. « Orso, dit-elle, c'est ici que notre père est mort. Prions pour son àme, mon frère ! o Et elle se mit à genoux. Orso l'imita aussitôt. En ce moment la cloche du village tinta lentement, car un homme était mort dans la nuit. Orso fondit en larmes.

Au bout de quelques minutes, Colomba se leva, Tœil sec, mais la figure animée; elle fit du pouce, à la hàte^ le signe de croix familier à ses compatriotes et qui accompagne d'ordinaire leurs serments solennels ; puis, entraînant son frère, elle reprit le chemin du village. Ils rentrèrent en silence dans leur maison. Orso monta dans sa chambre. Un instant après Colomba l'y suivit, portant une petite cassette qu'elle posa sur la table. Elle l'ouvrit et en tira une chemise couverte de larges taches de sang, a Voici la chemise de votre père, Orso. » Et elle la jeta sur ses genoux. « Voici le plomb qui l'a frappé. » Et elle posa sur la chemise deux balles oxydées...

u Orso, mon frère! cria-t-elle en se précipitant dans ses bras et l'étreignant avec force ; Orso 1 tu le vengeras ! » Elle Tembrassa avec une espèce de fureur, baisa les balles et la chemise, et sortit de la chambre, laissant son frère comme pétrifié sur sa chaise. {Colomba.)

474 LES PaOSATEURS DU XIX^ SIÈCLE.

(Né en 1802.)

« Les États de Blois et la Mort de Henri ///ont eu une grande influence sur la renaissance littéraire de i830S ■ a dit Alexandre Dumas. Cette appréciation suffit à justifier la place que nous accordons ici à Fauteur de la trilogie de la Ligue.

M. Vitet donna en 1826 les scènes historiques intitulées les Barricades. Lui-môme a ainsi expliqué le pian qu'il s'est proposé :

(( Ce n'est point, dit-il, une pièce de théâtre que Ton va lire, ce sont des faits historiques présentés sous une forme dramatique, mais sans la prétention d*en composer un drame.

« Je me suis imaginé que Je me promenais dans Paris au mois de mai 1588, pendant l'orageuse journée des Barricades, et pendant les Jours qui la précédèrent ; que j'entrais tour à tour dans les salons du Louvre, dans ceux de Thôtel de Guise, dans les cabarets, dans les logis des bourgeois ligueurs, politiques ou huguenots, et chaque fois qu'une scène pittoresque, un tableau de moeurs, un trait de caractère sont venus s'offrir à mes youx^ J'ai essayé d'en reproduire l'image en esquissant une scène. On sent qu'il n'a pu résulter de là qu'une suite de portraits, ou, pour parler comme les peintres, d'études^ de croquis, qui n'ont pas le droit d'aspirer à un autre mérite que celui de la ressemblance.

« Toutefois, ces scènes ne sont pas détachées les unes des autres; elles forment un tout ; il y a une action au développement de laquelle elles coùconrent; mais cette action n'est là, en quelque sorte, que pour les faire naître et leur servir de lien. Si J'eusse voulu faire un drame, an contraire, il eût fallu songer avant tout à la marche de l'action, sacrifier, pour la rendre plus vive, la peinture d'une foule de détails et d'accessoires, piquer la curiosité par des réticences, mettre en relief, aux dépens de la vérité, quelques personnages et quelques événements principaux, et ne faire voir les autres qu'en perspective ; j'ai préféré laisser les choses telles que je les trouvais, Introduire dans mon premier plan tous les hommes et tous les événements à mesure qu'ils se présentaient, ne combinant rien, et ne me faisant pas faute d'interrompre souvent l'action par des digressions et des épisodes, ainsi que cela arrive dans te

* Alexandre Dumas, Mes Mémoires, ccxiv.

▼ie réelle. Je me suis résigné à exciter moins TiYement Tintérét pour copier avec plus d'exactitude. »

Les États de Blois (4827) et la Mort de Benri III (1829) ont été composés d'après le môme plan. Ces différentes scènes d'une même époque ont été réunies plus lard en un seul ouvrage intitulé la Ligue. Quelques corrections de détail en ont fait un des ouvrages, dans le genre contenu^ les plus purement et les plus vivement écrits.

En 1833, M. Guizot créa pour M. Vitel la place d'inspecteur des monuments historiques. A ce titre, il composa quelques mémoires où éclatèrent son goût pour les arts et son intelligence des merveilles de rarchitecture du moyen âge. Vers le môme temps, il conçut l'idée d'une histoire des anciennes villes de France, avec des recherches sur leurs origines, sur leurs monuments, sur le rôle qu'elles ont joué dans les annales de DOS provinces. 11 voulait demander à l'histoire protection pour nos monuments, et déguiser par l'histoire ce qu'il y a d'ahstrait et d'aride dans l'archéologie. Il ne pat écrire qu'une seule de ces monographies, VHistoire de la ville de Dieppe^ en deux volumes. Cette entreprise de librairie ne réussit pas, mais était digne d'un meilleur sort.

M. Vite! obtint les récompenses que méritait sa solide et fine érudition. 11 fut nommé, en 1839, membre de l'Académie des inscriptions, et, en 1845, membre de l'Académie française, en remplacement de Soumet. Après la révolution de Février, M. Vitet éprouvant, comme beaucoup -d'autres, le besoin de détourner les yeux du spectacle de notre temps et de chercher en arrière d'autres pensées et le commerce d'autres hommes, reprit un projet qu'il avait formé depuis bien des années déjà, celui de fuire comme une introduction à ses Essais sur la Ligue, en traçant une esquisse des derniers moments du règne de François 11, de ce règne qui a vu naître presque tous les événements et mis en évidence presque tous les personnages qui ont rempli de leur célébrité la seconde moitié du seizième siècle. Il mit le soin le plus attentif à faire voir tous ces personnages sous leur Jour véritable, tels qu'ils nous apparaissent dans les témoignages contemporains, dans leurs paroles, dans leurs écrits, dans tout ce qui nous reste d'eux. Parmi tous ces

personnages, il en est un, Marie Stuarl, qu'il tâcha, selon ses propres expressions, de mettre en lumière avec une sorte de prédilection, 11 s'efforça de rendre à cette gracieuse figure, trop effacée dans les auteurs français du temps, un peu de Tie et de mouvement, et de lui restituer sa véritable place> « tout en la laissant, comme la vérité l'exigeait, dans une sorte de demi-teinte et sur le second pian du tableau. » Les dialogues intitulés États d'Orléans (1849), furent conçu? à peu près dans le môme système que les scènes sur la Ligue. Seulement l'auteur chercha, comme il nous le dit, à les coordonner davantage, à les unir par des liens plus étroits, et à se rapprocher des conditions ordinaires du théâtre. « Ce ne sont plus seulement des groupes de scènes, mais des actes, et ces actes forment un tout qu'on pourrait, â la rigueur, appeler un drame, si les dimensions n'en rendaient impossible toute représentation théâtrale, n

Après la publication des scènes historiques sur les États de Blois et sur Marie Stmrt, M. Vitet sembla renoncer à l'histoire proprement dite pour l'histoire de l'art, objet de son culte depuis longtemps. Il n'a cessé depuis d'écrire des études d'art ^ et de critique littéraire appliquées au moyen âge * et aux temps modernes, dignes de faire les délices des esprits délicats. Il a publié, sous le titre d'Études sur l'histoire de l'art (4866)^ quatre volumes exquis où sont groupés par séries et par ordre de matières des fragments, des essais isolés, écrits au Jour le Jour et à long intervalle, et qui tous ont le durable mérite de présenter de u fidèles reflets des nouveautés principales, » qui ont envahi et peu à peu transformé l'histoire de l'art, depuis un siècle environ, depuis la mort de Winckelmann, « de Winckelmann dont la gloire est d'avoir découvert tout un monde nouveau caché et comme englouti sous l'érudition, d'avoir senti, quoique savant, ce qu'admiraient les artistes, et de l'avoir expliqué avec méthode et avec feu '• » L'histoire de Fart est encore l'objet d'un très-remarquable ouvrage de M. Vitet, d'un

1 Voir en particulier ses études sur rachèvement du Louvre, dans la Bévue des Deux-Mondes.

* Voir ses études de la Chanson de Roland» s Introduction de la première série des Études sur Vhistoire de fart

intérêt plus restreint, V Académie royale de peinture et de sculpture (1861), où Tanteur, appuyé sur de nombreux documents inédits ou récemment publiés, montre quelle était, sous l'ancien régime, notamment dans les deux derniers siècles, la condition de nos artistes, et en particulier de nos sculpteurs et de nos peintres.

La Mort da dnc de Guise.

Guise. Décidément, d'Espignac, fais-moi venir mon fils.

D'EsPiGNAC. Sur-le-champ, Monseigneur.

Guise, seul. Qui pourrait me dire pourquoi je le fais rappeler, cet enfant? En vérité^ je ne sais, mais j'ai besoin de le revoir. Ce que j'éprouve est étrange. Mon cœur bondit avec une force Mordieu I ce n'est pourtant pas de

peur. {Il s'assied,) C'est sans doute de plaisir. Pauvre Charlotte ! Ses yeux étaient si brillants, si tendres 1... Mais le voici. {Entre le prince de Joinville,) Charles, vous ne m'avez pas dit adieu.

Joinville. Mon père, il eût fallu vous interrompre...

Guise. N'importe... il fallait médire adieu... Asseyezvous, mon fils... Dites-moi, qu'avez-vous pensé quand votre grand'mére parlait des dangers qui m'environnent?

Joinville. Ah 1 mon père, Dieu vous préserve I...

Guise. Il ne s'agit pas de cela : je sais que vous m'aimez ; mais enfin le malheur peut m'en vouloir, et je vous demande si vous vous sentiriez prêt à prendre ma place. C'est la seule pensée qui me jette quelque inquiétude en l'esprit. Vous avez trop tardé à faire vos débuts, mon fils : à votre âge, je n'en étais pas à ma première campagne, et j'avais déjà changé trois fois de cuirasse. Il ne faut pas toujours jouer à la paume, vous devez commencer à vous mêler d'un jeu plus sérieux. Charles, ne seriez-vous pas content si je vous envoyais rejoindre l'armée de Mayenne, ou bien tirer l'épée contre le Béarnais ?

Joinville. Envoyez-moi contre le Béarnais, mon père.

Guise. Vous choisissez bien, mon fils, c'est là que se donnent les meilleurs coups. Je suis content que vous m'ayez si bien répondu; tous me rendez bonne confiance en Tavenir. Demain nous en reparlerons.

JoiNviLLE. Je vous y ferai songer, mon père.

Guise. A merveille ! adieu ; embrassez-moi... A demain, mon fils.

JoiNViLLE. Adieu, mon père. {A part.) Qu'a-t-il donc? sa voix me semble tout émue. (il sort.)

Le lendemain matin, — La salle du conseil . — La porte qui donne sar Tescalier s'ouvre. On aperçoit L&rcliant et quelques Écossais placés sur les degrés ; un moment après. Guise, Yêtu d'un habit de satin gris^ parait sur le seuil de la porte tenant à la main un papier.

GuiSE, se retournant vers les Écossais. Messieurs, je me charge de votre requête ; soyez assurés que j'en parlerai devant le roi. — Mais pourquoi restez-vous Jà? vous pouvez vous en aller,

Larchant. Ahl Monseigneur, mes pauvres camarades ont tant d'envie de savoir quel sera pour eux l'effet de vos bontés, qu'ils vous prient de les laisser à cette porte jusqu'à ce qu'ion ait décidé de leur sort. Ne nous refusez pas cette grâce, Monseigneur.

GuiSE. C'est contre l'usage... Mais, si tel est votre désir, à cela ne tienne, mes amis.

Lahchant. Merci, Monseigneur.

(Le duc entre, rhulssier du conseil ferme la porte.)

GuiSE. Salut, Messieurs! {Tous les membres du conseil se lèvent et le saluent. Il dépose sur le bureau le papier qu'il tient à la main.) Monsieur Pétremol, nous lirons cette requête, s'il vous plaît. {Apercevant d'Aumont.) Gomment l monsieur le maréchal, vous ici?... C'est vraiment le jour des nouveautés; une compagnie d'archers à cette porte, et votre seigneurie au conseil des finances?

D'AuMONT. Vous avez raison, Monseigneur^ ce ne sont

YITET. 479

pas mes afTîiires; mais je viens donner un coup de maip à mon ami Larchant.

Guise. Vous êtes partout le bienvenu^ monsieur le maréchal.

Le maréchal de Retz, bas à M. de Gondy. Ne vous semble-t-il pas que monsieur le duc a le visage défait et Tair souffrant?

De GoiNDY^ bas. Je crois que c'est pour s'être levé un peu

trop tard. (U lai dit quelques raote à Toreille.)

Le maréchal de Retz, riant. Ah I vous m'en direz tant I...

Guise, à son frère. Gomment I d'Espignac n'est point encore ici?

Le cardinal de Guise. Il a couché en ville.

Guise. Ce temps sombre et pluvieux l'aura effrayé : pour moi, il m'est contraire... Ne trouvez-vous pas, Messieurs, qu'il fait bien froid dans cette salle? S'il était possible d'avoir un peu de feu?...

Rambouillet, avec empressement. Assurément, Monseigneur. Holà I Saint- Prix I {Entre Saint-Prix ^ valet de chambre du roi.) Apportez-nous quelques fagots. (Saint-Prix sort par Ja porte du vestibule, au même moment, d'Espignac

entre par celle de l'escalier.)

GuiSE. Ah! le voici en6n... ce d'Espignac !...

D'Espignac, d'un ton moins enjoué qu'à Vordinaire. Vous êtes donc venu, Monseigneur?... Par le temps qu'il fait... cet habit de soie est bien léger : vous auriez dû en mettre un plus fourré.

Guise, à demi-voiXy et après un moment de silence. Gomment I et toi aussi, d'Espignac? {Plus bas.) Sais-tu quelque chose ?

D'Espignac, bas. Non, rien ; mais il y a bien des soldats dans la basse-cour... Et tout à l'heure, en passant sous le guichet, un inconnu m'a dit à l'oreille : « Si tu y vas, tu y chéras. »

GuiSE, bas. Il est trop tard... N'en dis rien à mon frère.

Le cardinal de Guise, élevant la voix. Mon Dieu ! voyez donc, Henri, il y a du sang sur votre fraise 1

Guise. Du saDgI... (// porte la main à son visage, et^ s^ apercevant qu'il saigne par le nez, il fouille de r autre main dans ses chausses pour y prendre son mouchoir , et ne le trouve pas.) Mes gens ne m'ont point donné de mouchoir; mais lis sont excusables, je suis venu en telle hâte!... Monsieur de Fontenay, auriez-vous la bonté de descendre jusqu'au bas de la rampe ;- vous y trouverez Péricard ou quelqu'un de chez moi, et vous me demanderez un mouchoir.

FoNTENAY. J'y vais, Monseigneur.

Guise. MilJe pardons.

(Fonteaay oavre la porte et va pour sortir.)

Un des Ecossais. On ne passe pas...

Larchamt, r interrompant. Imbécile, veux-tu bien te taire!... Passez, Monsieur, passez.

(Il laisse sortir Fontenay, et ferme aussitôt la porte.)

Le cardinal. Yoilà qui est singulier ! messieurs les Écossais s'avisent donc de faire sentinelle à cette porte ? Leur aurait-on donné cette consigne?

Rambouillet. Non, Monseigneur, à coup sûr; mais, voyez- vous, c'est Teffet de Fhabitude.

D*EsPiGNAC, à part. Je n'aime pas cette méprise 1

(Saint-Prii rentre apportant des fagots, et allume du feu.)

GuiSE, s*approchant de la cheminée. Voilà qui me fera du bien . {Au bout d'un moment ^ saignant toujours par le nez, il témoigne quelque impatience, et dit :) Ce mouchoir n'arrive pas...

Saint-Prix. Monseigneur veut-il que j'en aille prendre un dans la garde-robe du roi ?

Guise. Merci, Monsieur ; je ne puis tarder à recevoir le mien. Mais n'entends-je pas du bruit dans l'escalier?

Le cardinal. Ce sont encore ces soldats!...

Guise. Ou dirait une querelle...

D'EsPiGNAG. n faut voir ce qu'ils font.

(Il fi'avance vers la porte.)

Rambouillet, le retenant. J'y Taia, monsieur rarchevôque...

D'EsPiGNAC. Eh bien! Monsieur, nous irons ensemble...

Rambouillet, ouvrant la porte. Qu'y a-t-il donc, Larchant?

Larchant. Rien, Monsieur, c'est un mouchoir qu'on apporte à monseigneur de Guise.

D'EsPiGNAG. Mais pourquoi tant de bruit ?

Larchant. Est-ce qu'on a fait du bruit? Certes, ce n'est pas ici : vous aurez entendu ces petits pages qui se battent et se disent des insolences au pied de l'escalier.

Rambouillet, bas à Larchant. Tâchez que cela ne recommence pas^ Larchant. (il ferme la porte.)

D^E&PiG^AC, présentant le mouchoir à Guise. Tenez, monseigneur, Yoilà un mouchoir bien froissé.

Le cardinal de Guise. Ne dirait-on pas qu'ils l'ont arraché de force?... Ëh I mais, il était noué à ce coin ; il y avait là quelque chose qu'on a ôté...

D'ESPIGNAG, bas à Guise. Sans doute un avis à monseigneur...

Guise, debout, le dos tourné contre le feu. N'y faites pas attention, mes amis. {Il prend le mouchoir et s'en essuie le visage.) Mon sang s'est arrêté.. .

Le CARDINAL de Guise. Oui, mon frère, mais vous pâlissez.

Guise. C'est possible; le cœur me fait mal.

Le cardinal, lui prenant la main. Bon Dieu I quelle sueur froide I

Guise. Ce n'est rien, j'y suis accoutumé... Si je mange seulement quelques bagatelles, ce sera l'affaire d'un moment. (// tire de sa poche une petite boite en forme de coquille.) Eh bien ! tout me fait donc faute aujourd'hui. Je ne croyais pas que mon drageoir fût vide. — {A Saint- Prix

qui souffle le feu.) Monsieur Saint-Prix, voudriez-vons aller voir à Toffice du roi s^il n*y aurait pas quelques raisins de Damas, ou bien de la conserve de roses ? Saint-Prix. Vous allez être servi, Monseigneur.

(n sort.)

Le cardinal. Asseyez-vous, mon frère.

Guise. Ah 1 ne vous effrayez pas, c'est peq de chose.

(11 s'assied.)

Saint-Prix, rentrant. Mon Dieu I que je suis fâché. Monseigneur ! il n'y a ni raisins, ni conserve. Mais voici des prunes de Brignoles ; voulez-vous en goûter ?

fiuiSE. Oh ! c'est tout ce qu'il faut, c'est excellent.

(Il en mange deux on trois.)

D'AuNONT. £h bien! Monseigneur, le cœur vous revient-il ?

Guise. Oui, monsieur le maréchal, je suis déjà beaucoup mieux. Mais n'avons-nous pas grand nombre d'affaires, ce matin ?

Pétremol. Oui, Monseigneur, dix ordonnances et trois requêtes.

GuisE. Que ne commençons-nous en attendant Sa Majesté ? Êtes- vous de mon avis^ Messieurs?

De Gondt, Certainement, Monseigneur.

Guise. Je prierai donc M. de Marillac de nous donner lecture de la première ordonnance.

Mariluc. Voici, Monseigneur; elle a rapport à la tenue des registres de messieurs les receveurs de la gabelle. (// lit.,,) « Nous, Henri, par la gr&ce de Dieu, roi de France « et de Pologne... »

(La porte de là chambre du roi s*ouvre; entre Réfol.)

Révol, s'approchant de Guise. Monseigneur, Sa Majesté vous prie de venir lui parler.

Guise. Le roi me demande?...

Révol. Oui, Monsieur; il vous attend dans son vieux cabinet...

Guise. J^y vais^ Monsieur.

(Grand silence dans tonte la salie, les conseillers se regardent les nns les autres d*im air mystérieux. Quand Ré?ol est entré. Guise se lève, cherche pendant un moment ses gants, qui sont dans sa maio, puis laisse tomber à terre son mouchoir et met le pied dessus comme par mégarde.)

Marillag, ramassant le mouchoir. Ah I Monseigneur^ ii ne peut plus vous servir I...

Guise. C'est vrai... cela me fâche... j'en voudrais bien un autre.

Saint- Prix. A rinslant, Monseigneur. (Il sort.)

GuisE. C'est un contre-temps : le roi m'attend... (// met quelques prunes dans son drageoir et répand le reste sur la table,) Messieurs, qui en veut se lève. {Après un moment de silence.) Je croyais que M. Saint-Prix serait plus tôt de retour. (Il met son manteau tantôt sur une épaule^ tantôt sur l'autre; enfin, après deux ou iroii minutes d'hésitation^ il dit .•) Décidément, M. Saint-Prix ne revientpas... On ne peut pas faire attendre le roi si longtemps I Adieu, Messieurs.

(Le cardinal et d'Espignac lui répondent de la main ; il s'a? ance d'un pas ferme vers la porte; Thnissier Touvre, et aussitôt qu'il est passé, la referme.)

Rambouillet. Monsieur de Marillac, nous sommes à vous; continuez votre lecture.

Marillag. « Article premier. A partir de la P&que pro- (( chaîne... »

Le cardinal, l'interrompant. Pardon, Monsieur, laisseznous écouter...

D'EspiGNAG. Quel bruit I (Oo entend quelques cris et un grand trépignement de pieds dans la

chambre du roi.)

Le cardinal, se levant si brusquement qu'il renverse son

siège. Dieu I c^est mon frère que l'on tue !

D'EsPiGiNAG. Tout est perdu I

(Il s'élance vers la porte et rouvre précipitamment : on entend le duc crier d*une yoiz étouffée : Eh / mes amis! trahison I mes amisl mes amis /• . . }

Le cardinal, accourant. Nous voici, nous voici... Entrons, d'Espignac.

D*AuM0NT, fermant brusquement la porte^ et tirant son épée. Ne bougez pas, Messieurs ; qui ne veut mourir ne bouge!... {Il saisit le cardinal par le bras.) Monsieur de Retz, aidez- moi. {Le maréchal de Retz tire Vépée et arrête d'Espignac. D'Aumont retenant le cardinal :) Ne vous débattez pas, monsieur le cardinal, le roi a affaire de vous.

Le cardinal, continuant à se débattre. Quoi I maréchal, sans respect de mon sang, de ma robe I...

D'ESPIGNAC. Nos vies sont entre vos mains, Messieurs, au nom du ciel I

Le CARDINAL. Infâme guet-apensi

D*AuM0NT. Holà I Â nous les Écossais !...

(La porte s'ouvre ; les archers entrent dans la sallei en criant : Vive le roi!)

Le cardinal. Mort et damnation, canaille ! La mort, cent fois la mort à votre béte féroce I

D*EsPiGNAC, au cardinal. Modérez votre colère. Monseigneur, nous sommes entre leurs mains.

Le CARDINAL. Ëhl que m'importe? Qu'ils m'égorgent aussi, je ne demande pas mieux; mais laissez-moi maudire ce Judas sanguinaire, ce Satan incarné I . .. Qu'on me conduise devant lui ; que je lui dise en face qu'il est un monstre, un tigre ! je me sens la force de le mettre en pièces!... Mes ongles me serviront de poignard I...

(Il tombe abattu dans un fauteuil.)

Rambouillet, bas au maréchal de Retz. Voilà des paroles qui pourront lui coûter cher.

Le cardinal, d'une voix pleine de sanglot$. Mon pauvre frère!...

D'ÂUMONT. Attendons les ordres du roi.

(Les archers se rangent autour du cardinal et de d'Espignac. D*Aumont et de Retz, Tépée à la main, vont causer près de la cheraiu^ avec les autres membres du conseil.)

{Les États de Blois^ se. viii et ix.)

(Né en 1828.)

Un crilîque délicat^ après avoir loué récemment quelques romans de M. Edmond Abouti disait : « Ceux m^mes qui pèchent par l'ensemble se recommandent encore par des morceaux admirables et qu'on citerait comme des modèles de style, dans les recueils destinés à l'éducation, si c'était encox^e l'habitude d'en faire ^ »

Cette appréciation justifie la place que nous donnons ici à l'auteur du Roi des Montagnes et de Germaine : nous oublions l'auteur de la Question romaine.

Le brillant normalien Edmond Âbout, nommé membre de l'école française d'Athènes^ à la fin de 185 i, écrivit quelques rapports remarquables *, débuta dans les lettres en publiant la Grèce contemporaine. Cet ouvrage, qui n'est pas du tout d'un philhellène, annonçait un écrivain plein de gaieté, de trait, de malice, de causticité, un satirique puissant, mais un satirique qui se préoccupe plus de frapper fort que de frapper juste. On a principalement remarqué le chapitre sur la reine des Grecs, modèle d'impertinence tempérée par le goût.

La Grèce contemporaine avait obtenu un succès de scandale. Un roman de mœurs publié peu de temps après eut un succès douteux. Nous voulons parler de Tolla, coup d'œii jeté sur la société romaine à l'occasion d'une touchante et dramatique histoire prise dans la vie réelle et d'une exécution achevée. A quel point s'est-il inspiré d'un livre italien indtulé Victoria Savorellij storia del secolo xix, nous ne l'avons pas vérifié, mais assurément ce n'est pas là un plagiat. .

Le jeune auteur enleva enfin la faveur du public avec les Mariages de Paris, recueil renfermant de Jolies nouvelles, pi-

* Francisque Sarcey, le Gaulois^ 1«' février 1870. ' Voir, en particulier, un savant et intéressant mémoire sur l'île d'Êgiue, inséré dans les Archives des Missionî, 1'* série, t. Ui, 1854.

quantes et inolfensives S et auxquelles on ne peut guère reprocher qu'un optimisme de parti pris. Les nouvelles contenues dans les Mariages de province, donnés comme pendant aux Mariages de Paris, sont généralement plus ternes ; ce ne sont guère que de médiocres imitations de Balzac, faites pour être goûlées par des bourgeois tout préoccupés d'intérêts positifs et de jouissances matérielles*

Dans le Roi des Montagnes, M. Âbout ne cessa pas de faire du roman et revint à la satire. Ce pamphlet en récit continua la (xréce contemporaine. Là encore l'ancien élève de l'école d'Athènes exhala ses sentiments méprisants à Tendroit des Hellènes*

« Les Grecs sont la nation )a plus rétive de la terre. Leur vanité mobile et intemrérante se plie quelquefois, mais comme un ressort prêt à retwndir. Ils savent^ an besoin , s*appuyer contre un plus fort ou se glisser modestement à la suite d*un plus habile, mais jamais ils ne pardonnent au maître qui les protège ou qui les enrichit. Depuis trente siècles et plus, ce peuple est composé d'unités égoïstes et jalouses que la nécessité rassemble, que le penchant divise, et qu'aucune force humaine ne saurait fondre en an tout >. »

Ce récit, mis dans la bouche d'un Allemand, Hermann SchuKz, botaniste de Hambourg, qui est venu chercher en Grèce la Boryana variabilis, pétille d'esprit et de gaieté ; mais il est prolixe ; les mômes plaisanteries se prolongent trop, elles sont un peu trop pointues^ et Ton sent presque constamment dans le dialogue quelque chose d'artificiel et de convenu.

Germaine, qui forme, avec le Roi des Montagnes, le principal titre littéraire de M. About, n'a pas la sécheresse et la froideur de ses autres récits; la chaleur de l'âme anime quelques parties ; le portrait de la comtesse Yiilanera n'a pu être tracé que par un bon fils. Mais l'auteur a beau épuiser tout son talent pour éviter de révolter, il ne peut faire que sa donnée ne soit odieuse et choquante. Ajoutons que plusieurs personnages sont des caricatures^ et que le mélange de l'horrible et du grotesque n'est ici nullement agréable.

Madelon est un tableau hideux de vérité de l'amour vénal>

^ Voir en particulier l'amusant récit intitulé : La Mère de la marquise.' > Le Roi des Montagnes, VIL

du libertinage cupide et tyrannique. D'ailleurs, œuvre de style amoureusement soignée : l'auteur nous dit y avoir travaillé avec rage pendant trois années, toutes les fois que les misères et les dégoûts de la vie littéraire lui laissaient assez de liberté ; et il a pu la présenter à un de ses amis comme une deces études remarquables par Tapplication obstinée et le soin minutieux de l'artiste, que des amateurs aiment à placer dans leurs galeries au milieu des chefs-d'œuvre de Decamps, de Meissonnier et de Rousseau .

Par ces ouvrages et par d'autres dont nous croyons inutile de parler \cU M. About s'est fait un public assez considérable; il est notamment recherché dans les gares de chemins de fer dont il est un des auteurs favoris : cette sorte de vogue a toujours quelque chose d'un peu suspect. La moyenne de son talent va bien à la moyenne des intelligences. Il se lit facilement et il flatte quelques mauvaises passions ; c'en est assez pour devenir momentanément célèbre. D'ailleurs il s'en faut de beaucoup que ce soit le premier venu parmi les écrivains de ce temps-ci.

Il possède les avantages d'une bonne éducation, et il a des dons naturels distingués. Il excelle dans cette forme littéraire si française et trop abandonnée, le récit. Peu d'auteurs du dixneuvième siècle offrent autant que lui des modèles de narration élégante et sobre. Par l'heureuse ordonnance des récits, par l'habileté de la mise en scène, il peut satisfaire môme les connaisseurs. Ce conteur de parti pris a de la verve, il a de l'esprit, — pas toujours du plus fin ; ses bons mots sont souvent des trivialités. — Sa langue est pure et coulante, bien que trop chargée parfois de détails matériels et techniques. Tous ses ouvrages sont « écrits avec soin, en style franc^ et dans le respect de notre langue ^ » Sa phrase est alerte et vive, ses images sont sobres et bien choisies. Il n'a pas seulement l'ironie froide et la malice de Voltaire; il a beaucoup de sa clarté, de sa netteté, de sa prestesse.

Nous n'avons rien dit et nous ne dirons rien des écrits et des articles politiques et polémiques de M. About, ni de ses

1 C'est ce qu'il a dit lui-même de sa bizarre et médiocre comédie de Guiliery,

pochades à intentioDS politiques ou philosophiques K Nous ne ferons ezeeption que pour un seul ouvrage, à cause de son importance^ le livre du Progrés (1864). Dans ce gros volume, cet « esprit vagabond et naturellement dissipé * » essaya, selon ses propres expressions, de dire sans rhétorique, sans passion, sans calcul, sans flatterie ascendante ou descendante ', et en s'inlerdisantla plus furtive excursion dans la métaphysique ^, son humble sentiment sur les grandes affaires de la vie. 11 le fit en voltairien et en positiviste; mais là, autant que dans ses meilleurs morceaux, il est écrivain. A madame George Sand qui lui avait écrit qu'il n'était pas plus mal doué que beaucoup d'autres, mais qu'il laissait toi:jours échapper le génie entre ses doigts, il répondait :

tt Hélas, Madame, mon indigence me défend contre tout soupçon de gaspillage. Je n*ai reçu de la nature qu'un atome de bon sens, une miette balayée sous la table où Rabelais et Voltaire, les Français par excellence, ont pris leurs franches lippées. »

Ramasser ces miettes est le principal profit qu'on peut tirer de la lecture du livre du Progrès,

Depuis quelques années, M. About parait s'endormir dans les douceurs du repos> comme s'il se sentait prématurément fatigué. 11 n'en aspire pas moins à l'Académie française où, il y a longtemps déjà, sa jeune ambition voyait sa place marquée. Gomme écrivain , ce disciple de Voltaire a certainement des qualités académiques; mais, s'il devait en rester là, il aurait moins tenu qu'il n'avait annoncé.

Le Roi des montagnes interrogeant ses prisonniers.

Un jeune Allemand, Hermann Schultz, chargé d'une mission par la Société botanique de Hambourg, sa ville natale, parcourt la Grèce en naturaliste. Un jour, tout proche d'Athènes, se dirigeant vers le Parnès

* VHomme à Voreille cassée, le Nez (Vun notaire^ le Cas de M. Guérw, etc.

* 11 se définit ainsi lui-même dans sa dédicace à madame George Sand. > Dédicace.

* Page 45.

dans Tespoir d*y découTrir une plante rare, Hermann tombe dans les mains d'une bande de brigands commandée par le célèbre Hadgi-S^avros, surnommé le Roi des montagnes. Le Jeune savant n*est pas la seule capture de ces hardis voleurs de grands chemins. Une riche milady^ voyageant en tom'iste avec sa fille, sous la conduite d*un guide indigène, est aussi faite prisonnière. Elle e$t menée brutalement devant le roi. Hadgi-Stavros, assis à la mode orientale sur un tapis carré, siège en vrai monarque à l'ombre d'un sapin gigantesque. Il se fait rendre compte par chacun de ses hommes des exploits de la journée. Le brigand Sophoclès, qui a arrêté Hermann Schnlts et les riches Anglaises, est interrogé à son tour. Le vieux Grec, avec toute la finesse et la rase de sa race, adresse lui-même à ses prisonniers des questions qui sont autant de pièges où la vanité de la riche miladyetla naïveté du jeune Allemand viennent donner tête baissée.

Notre interrogatoire allait commencer; Hadgi*Stayros» au lieu de nous faire comparaître devant lui, se leva gravement et vint s'asseoir à terre auprès de nous. Cette marque de déférence nous parut d'un favorable augure. Madame Simons se mit en devoir de l'interpeller de la bonne sorte. Pour moi, prévoyant trop bien ce qu'elle pourrait dire et connaissant l'intempérance de sa langue, j'offris au roi mes services en qualité d'interprète. Il me remercia froidement et appela le Corfiote^ qui savait l'anglais.

« Madame, dit le roi à mistress Simons, vous semblez courroucée. Auriez-vous à vous plaindre des hommes qui vous ont conduite ici?

— C'est une horreur I dit-elle. Vos coquins m'ont arrêtée, jetée dans la poussière, dépouillée, exténuée et affamée.

-<- Veuillez agréer mes excuses. Je suis forcé d'employer des hommes sans éducation. Croyez, Madame, que ce n'est pas sur mes ordres qu'ils ont agi ainsi. Vous êtes Anglaise ?

— Anglaise de Londres I

•—Je suis allé à Londres; je connais et j'estime les Anglais. Je sais qu'ils ont bon appétit, et vous avez pu remarquer que je^me suis empressé de vous offrir des rafraîchissements. Je sais que les dames de votre pays n'aiment pas

k courir dans les rochers, et je regrette qu^on ne vous ait pas laissée marcher à Totre pas. Je sais que les personnes de votre nation n'emportent en voyage que les efiets qui leur sont nécessaires, et je ne pardonnerai pas à Sophoclés de vous avoir dépouillée^ surtout si vous êtes une personne de condition.

— J'appartiens à la meilleure société de Londres.

— Daignez reprendre ici Targent qui est à vous. Vous êtes riche ?

— Assurément.

— Ce nécessaire n*est-il pas de vos bagages ?

— Il est à ma fille.

— Reprenez également ce qui est à mademoiselle votre fille. Vous êtes très-riche?

— Très-riche.

— Ces objets n'appartiennent«ils point à monsieur votre fils?

— Monsieur n'est pas mon fils; c'est un Allemand. Puisque je suis Anglaise, comment pourrais-je avoir un fils allemand ?

— C'est trop juste. Avez-vous bien vingt mille francs de revenu ?

— Davantage.

— Un tapis à ces dames I Êtes-vous donc riches à trente mille francs de rente ?

— Nous avons mieux que cela.

— Sophoclés est un manant que je corrigerai. Logothète, dis qu'on prépare le dîner de ces dames. Serait-il possible, Madame, que vous fussiez millionnaire?

— Je le suis.

— Et moi, je suis confus de la manière dont on vous a traitée. Vous avez assurément de belles connaissances à Athènes?

— Je connais le ministre d'Angleterre, et si vous vous étiez permis!....

•— Oh I Madame I.... Vous connaissez aossi des commerçants, des banquiers?

— Mon frère, qui est à Athènes, connaît plusieurs banquiers de la ville.

— J'en suis ravi. Sophoclès, viens ici f demande pardon à ces dames. »

Sophoclès marmotta entre ses dents je ne sais quelles excuses.

Le roi reprit :

« Ces dames sont des Anglaises de distinction ; elles ont plus d^un million de fortune; elles sont reçues à l'ambassade d'Angleterre^ leur frère, qui est à Athènes, connaît tous les banquiers de la ville.

— A la bonne heure! » s'écria madame Simons. Le roi poursuivit : « Tu devais traiter ces dames avec tous les égards dus à leur fortune.

— Bien I dit madame Simons.

— Les conduire ici doucement.

— Pourquoi faire? murmura Mary-Ann.

— Et t'abstenir de toucher à leurs bagages. Lorsqu'on a l'honneur de rencontrer dans la montagne deux personnes du rang de ces dames, on les salue avec respect, on les amène au camp avec déférence, on les garde avec circonspection, et on leur offre poliment tous les biens nécessaires à la vie, jusqu'à ce que leur frère ou leur ambassadeur nous envoie une rançon de cent mille francs. »

Pauvre madame Simons I chère Mary-Ann I Elles ne s'attendaient ni l'une ni l'autre à cette conclusion. Pour moi, je n'en fus pas surpris. Je savais à quel rusé coquin nous avions affaire. Je pris hardiment la parole, et je lui dis à brûle-pourpoint : « Tu peux garder ce que tes hommes m'ont volé, car c'est tout ce que tu auras de moi. Je suis pauvre, mon père n'a rien, mes frères mangent souvent leur pain sec, je ne connais ni banquiers ni ambassadeurs, et si tu me nourris dans l'espoir d'une rançon, tu en seras

pour (es frais, je te le jure.» Un murmure d'incrédulité s'élera dans l'auditoire, mais le roi parut me croire sur parole.

«S'il en est ainsi, me dit-il, je ne ferai pas la faute de vous garder ici malgré vous. J'aime mieux vous renvoyer à la yille. Madame vous confiera une lettre pour monsieur son frère, et vous partirez aujourd'hui même. Si cependant vous aviez besoin de rester un jour ou deux dans la montagne, je vous offrirais Tbospitalité; car je suppose que vous n'êtes pas venu jusqu'ici avec cette grande boite pour regarder le paysage. »

Ce petit discours me procura un soulagement notable. Je promenai autour de moi un regard de satisfaction. Le r^i, ses secrétaires et ses soldats me parurent beaucoup moins terribles^ les rochers voisins me semblèrent plus pittoresques, depuis que je les envisageais avec les yeux d'un hôte et non d'un prisonnier. Le désir que j'avais de voir Athènes se calma subitement, et je me fis à l'idée de passer deux ou trois jours dans la montagne. Je sentais que mes conseils ne seraient pas inutiles à la mère de Mary-Ann. La bonne dame était dans un état d'exaltation qui pouvait la perdre. Si par aventure elle s'obstinait à refuser la rançon, avant que TAngleterre vint à son secours, elle avait le temps d'attirer quelque malheur sur une tète charmante. Que vous dirai-je encore? Vous savez ma passion pour la botanique. La flore du Parnès est bien séduisante k la fin d'avril. On trauve dans la montagne cinq ou six plantes aussi rares que célèbres. Une surtout : la boryana variabilis découverte et baptisée par M. Bory de Saint* Vincent. Devais-je laisser une telle lacune dans mon herbier et me présenter au muséum de Hambourg sans la boryana variabilis ?

Je répondis au roi : « J'accepte ton hospitalité, mais à une condition.

— Laquelle?

— Tu me rendras ma boite.

— Ah bien, soit ; mais à une condition aussi»

— Voyons I

— Vous me direz à quoi elle vous sert.

— Qu'à cela ne tienne! Elle me sert à loger les plantes que je recueille.

— Et pourquoi cherchez-Tous des plantes? Pour les Tendre ?

— Fi donc I Je ne suis pas un marchand; je suis un sa- Tant. » 11 me tendit la main et me dit avec une joie visible : ((J'en suis charmé. La science est une belle chose. Nos aïeux étaient savants ; nos petits-fils le seront peutêtre. Quant à nous, le temps nous a manqué. Les savants sont très-estimés dans votre pays ?

— Infiniment.

— On leur donne de belles places ?

— Quelquefois.

— On les paye bien ?

— Assez.

— On leur attache de petits rubans sur la poitrine ?

— De temps en temps.

— Ëst-il vrai que les villes se disputent à qui les aura?

— Cela est vrai en Allemagne.

— Et qu'on regarde leur mort comme une calamité publique ?

— Assurément.

— Ce que vous me dîtes me fait plaisir. Ainsi vous n'avez pas à vous plaindre de vos concitoyens?

— Bien au contraire I C'est leur libéralité qui m'a permis de venir en Grèce.

— Vous voyagez à leurs frais?

— Depuis six mois.

— Vous êtes donc bien instruit ?

— Je suis docteur.

— Y a-t-il un grade supérieur dans la science ?

— Non.

— Et combien compte -t-on de docteurs dans la ville que vous habitez ?

— Je ne sais pas au juste, mais il n'y a pas autant de docteurs à Hambourg que de généraux à Athènes.

— Oh I oh I je ne priverai pas votre pays d'un homme si rare. Vous retournerez à Hambourg, monsieur le docteur. Que dirait-on là- bas, si l'on apprenait que vous êtes pri« sonnier dans nos montagnes ?

— On dirait que c'est un malheur.

^- Allons I plutôt que de perdre un homme tel que vous, la ville de Hambourg fera bien un sacrifice de quinze mille francs. Reprenez votre boite, courez, cherchez, herborisez et poursuivez le cours de vos éludes. Pourquoi ne remettez-vous pas cet argent dans votre poche ? Il est à vous, et je respecte trop les savants pour les dépouiller. Mais votre pays est assez riche pour payer sa gloire. Heureux jeune homme I Vous reconnaissez aujourd'hui combien le titre de docteur ajoute à votre valeur personnelle I Je n'aurais pas demandé un centime de rançon si vous aviez été un ignorant comme moi. »

Le roi n'écouta ni mes objections ni les interjections de madame Simons. Il leva la séance, et nous montra du doigt notre salle à manger. Madame Simons y descendit en protestant qu'elle dévorerait le repas, mais qu'elle ne payerait jamais la carte. Mary-Ann semblait fort abattue; mais telle est la mobilité de la jeunesse, qu'elle poussa un cri de joie en voyant le lieu de plaisance où notre couvert était mis.

C'était un petit coin de verdure enchâssé dans la roche grise. Une herbe fine et serrée formait le tapis ; quelques massifs de troènes et de lauriers servaient de tentures et cachaient les murailles à pic. Une belle voûte bleue s'étendait sur nos têtes ; deux vautours au long col qui planaient dans l'air semblaient avoir été suspendus pour le plaisir des

Page 1