‹ Prosateurs français du XIXe siècleChapitre 16 sur 19 · JACQUES ARAGO · texte numérisé non relu

JACQUES ARAGO

yeux. Dans un coin de la salle, une source limpide comme le diamant se gonflait silencieusement dans sa coupe rus* tique, se répandait par-dessus les bords et roulait en nappe argentée sur le revers glissant de la montagne ; de ce côté, la vue s'étendait à rin6ni vers le fronton du Pentélique, le gros palais blanc qui règne sur Athènes, les bois d'oliviers sombres, la plaine poudreuse, le dos grisonnant de THymette, arrondi comme Téchine d'un vieillard, et cet admirable golfe Saronique, si bleu qu'on dirait un lambeau tombé du ciel. Assurément madame Simons n'avait pas l'es-* prit tourné à l'admiration, et pourtant elle avoua que le loyer d'une vue si belle coûterait cher à Londres ou à Paris.

{Le Roi des montagnes»)

JACQUES ARAOO

Jacques Arago, le troisième des frères célèbres de ce nom, fut un bel esprit et un liltératéur plulOt qu'un savant. Il s'était fait une réputation dans le monde par ses vaudevilles et ses calembours autant que par ses récils de voyages. En 1817, il fit partie de Texpédition de VUranie, commandée par le capitaine Freycinet. Il raconta ce qu'il avait vu et observé dans doux ouvrages, Promenade autuur du monde pendant les années 1817-1820 (1822, 2 vol. in-8*), et Souvenirs d'un aveugle, Voyage autour du monde (1838-40, 5 vol. in-8*).

Les extraits qui suivent montreront que son style a du naturel, du pittoresque, de la vivacité, de Tagrément.

Une Forêt vierge au Brésil.

Voici enfln une de ces forêts vierges où l'on ne peut, diton, pénétrer qu'à l'aide de la hache et de la flamme l Ar-

moQB-nous de résolution, et avançons sans regarder en

arrière.

La source qui alimente Taqueduc est là, étendue sur une large roche polie et brillante : c'est le point de départ, où l'on voit serpenter un sentier assez bien tracé, mais qui 8*efface peu à peu, à mesure que Ton gravit les flancs de la montagne. C'est que les tentatives sont fréquentes, et que le péril et la lassitude arrêtent bientôt les explorateurs ; mais je voulais voir, et rien au monde ne m'eût forcé à ré* trograder. De temps à autre, à l'aide d'une petite hache, je m'ouvrais un chemin plus direct dans cette masse compacte et serrée de feuillages divers, larges, carrés, aigus, ciselés, âpres ou polis, et de branches qui se croisaient, se heurtaient^ se confondaient sans qu'on pût deviner à quel tronc elles étaient attachées. La nuit devenait sombre, et pourtant le soleil, ce large soleil du Brésil, était à peine au tiers de sa course. Sur ma tête, à mes côtés, des dômes touffus de verdure arrêtaient tout rayon au passage ; et depuis des siècles peut-être le sol où mon pied glissait n'avait reflété l'azur du ciel.

J'avançais avec une lenteur désespérante ; les couches immenses des feuilles mortes et à demi pulvérisées qui couvraient le sol s'affaissaient sous mes pas et m'ensevelissaient quelquefois jusqu'à la ceinture.

Harassé, épuisé^ j'écoutais alors, immobile et recueilli. Tantôt c'était le cri aigu de la perruche verte et coquette, qui tombait jusqu'à moi des cimes les plus élevées comme pour saluer ma bienvenue ; tantôt c'était la voix plaintive du QÏugQ ouistiti^ si joli, si propre, si vif, si caressant... quand il ne vous déchire pas de ses crocs pointus comme des aiguilles. Maintenant c'est une écorce calcinée, arrachée d'une tête séculaire, se posant un instant sur une arête de palmiste, faisant une trouée, glissant le long d'une tige polie et s'arrêtant après mille cascades sur le sol, qu'elle alimente et vivifie. £t tandis que, le regard tourné vers le

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ciel, TOUS cherchez à pénétrer ce dôme immense qui vous couvre, un rapide bruissement échappé de vos pieds et se prolongeant au loin vous dit que vous venez de réveiller un serpent effrayé pour la première fois du nouvel ennemi qui le poursuit jusque dans son paisible domaine.

Au surplus, je dis en passant que les voyageurs doivent se défier des récits exagérés de certains écrivains dont la plume présente le Brésil comme sillonné par une immense quantité de venimeux reptiles qui, selon eux, rendent si dangereux la promenade et le repos. Il y a sans doute un grand nombre de serpents au Brésil, il y en a même de redoutables ; mais personne n'a pu m'assurer ici en avoir vu dont la morsure fût mortelle et qui osassent attaquer l*homme. Quant à moi, quelque fréquentes qu'aient été mes excursions dans les lieux les plus solitaires de cette contrée si puissante, je dois à la vérité de déclarer, dût en souffrir mon amour-propre, que je n'ai jamais eu à combattre aucun de ces terribles reptiles dont tant de narrateirs m'avaient épouvanté, et qu'il est certaines proviQces en France où les vipères sont en plus grand nombre que les serpents au Brésil. J'ajouterai toutefois que des lézards manstrueux peuplent ici toutes les ruines et les masures ; que le nombre en est immense malgré la guerre acharnée qu'on leur déclare, tant leur chair est délicate; mais leur voisinage, assez peu dangereux, n'en est pas moins inquiétant pour le repos et ia tranquillité, car ils sont d'une familiarité extrême et ne fuient que devant le bruit et le mouvement. {Souvenirs d'un aveugle^ Voyage autour du monde y ch. vi»)

Les Oranges et les Gataractes de la Noavelle-Hollande.

La GroXy la Nepean^ et surtout la rivière àiHawkesbury^ sujettes à des débordements considérables, mais moins cependant que le torrent de Kinkham, ont, lors de la nais-

sance de cette belle colonie, causé dans les établissements anglais d'affreux malheurs ; et, ce qu'il y a de plus remarquable ici, et de plus affligeant, c'est que les inondations de ces divers torrents se répètent cinq ou six fois par année, et que le moment de la crue n'est annoncé que lorsqu'il n'est plus possible d'en éviter les ravages. Les pluies abondantes qui tombent sur les Montagnes-Bleues> et dont les eaux se trouvent réunies sur un seul point et prennent une même direction , expliquent suffisamment ces phénomènes multipliés qui semblent faire de la Nouvelle-Hollande un pays à part, une terre nouvelle, ou, comme rappellent avec raison les Anglais, le Continent sans pareil. L'imagination repousserait avec plaisir l'idée que des orages parcourent les tristes déserts de ces montagnes, au delà desquelles sont peut-être des peuples civilisés et des cités florissantes, si l'on pouvait indiquer par d'autres causes ces crues rapides qui font soulever les fleuves de plus de quarante pieds au-dessus de leur cours ordinaire. Quelles masses énormes d'eaux doivent peser sur ces vastes solitudes I Quelle afCreuse situation que celle des hordes sauvages qui les parcourent I Quel spectacle à la fois imposant et terrible que celui de ces cataractes impétueuses qui se précipitent au milieu des sombres forêts ! Quel désordre effrayant dans toute la nature I Voistu, d'abord presque imperceptibles, ces légères rigoles d'une eau claire et limpide s'accroître petit à petit, se creuser bientôt un lit imposant, rouler les arbres et les rochers, et venir au loin apporter la désolation et les ra*

vages ? Je me suis laissé entraîner à cette digression

pour ne pas revenir plus tard sur ces phénomènes extraordinaires du Continent central

A peine avais-je dépassé le lit du torrent de Kinkham, que mon cœur se serra. Ici, me dls-je, ne respirent que des scélérats ou des sauvages; ici on n'entend que des cria de guerre. Les arbres, les coteaux me paraissaient d'une

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