JACQUES ARAGO
tristesse effrayante, et il ne fallait rien moins que ma vive curiosité pour m'entralner au milieu des forêts. J'étais armé, et, .malgré mon désir de tuer quelques-uns des jolis oiseaux qui Yoltigeaîent à travers les branches touffues, je redoutais de troubler le silence de cette solitude. J'avançais machinalement, et, si un danger imminent se fût offert à mes yeux, je ne sais si j'aurais eu assez de sang-froid pour chercher à l'éviter. Dés qu'une fois nous sentons notre faiblesse, ou que nous nous avouons notre pusillanimité, nulle puissance humaine ne peut nous forcer à prendre une attitude plus assurée. Aussi, à peine eus-je entendu les roulements lointains du tonnerre qui grondait sur les montagnes, que mon imagination effrayée me représenta le torrent franchissant ses limites et me retenant prisonnier au milieu de ces déserts. Le bruit que produisaient de grosses gouttes de pluie en tombant sur les feuilles des arbres, résonnait déjà tristement à mon oreille, et je m'acheminai à grands pas vers le guide prudent qui avait refusé de me suivre. Je négligeai alors toutes les précautions que j'avais prises pendant mon trajet ; les buissons étaient foulés, les monticules élevés et peu solides sous lesquels des milliers de grosses fourmis ont établi leur demeure, pressés avec effort dans ma rapide marche ; le souffle du vent dans le feuillage me représentait le tumulte des vagues qui allaient
bientôt m'arréter. Effrayé, j'appelai mon guide Les cris
sinistres de quelques oiseaux répondirent seuls à ma voix ; et je parvins enfin auprès de cette barrière terrible déjà grossie, mais que j'eus cependant peu de peine à franchir.
{Ibid.y ch. cxLix.)
M. Cousin peut être appelé le Cicérpn de la philosophie française. Comme Tauteur des TusculaneSj il avait une rare aptitude philosophique; il était dominé par la passion, par Tenthousiasme des recherches philosophiques. Sa facilité de comprendre et de s'assimiler tout ce qu'il étudiait était extraordinaire. II trouvait dans les divers auteurs pour lesquels il s'éprenait successivement, en Parisien mobile qu'il était, des côtés lumineux qu'il faisait resplendir en les interprétant dans sa langue propre. L'investigation de la vérité, plus que la vérité elle-même, lui faisait éprouver des voluptés intellectuelles» et il savait donner le goût de ces nobles jouissances à tous ceux qui l'entendaient.
M. Cousin n'a rien trouvé, n'a rien creusé bien profondément en philosophie; tout au plusa-t-il contribué à en agrandir le cercle, en la faisant sortir des limites de la psychologie. Mais cet homme dont toute la vie témoigne d'une merveilleuse passion philosophique, d'un sentiment vif et puissant de la force des idées, doué d'un remarquable talent de dialectique, exlraordinairement habile dans l'exposition des idées, dans l'appréciation et la critique des systèmes, possédant d'ailleurs une féconde puissance d'impulsion^ d'initiative, ce philosophe orateur attira l'attention et Tîntérôt de généreux, d'actifs esprits, sur la philosophie et sur son histoire; mit en honneur et vulgarisa cette étude, d'autant plus puissant sur la jeunesse patriotique et libérale d'alors, que sa philosophie voulait être profondément française. Car c'est à Descartes qu'il emprunte la méthode exprimée à toutes les pages de son cours. Selon ses propres expressions ^, en parcourant tour à tour les différents systèmes éclos en Angleterre, en Ecosse, en Allemagne, sous l'inspiration commune de Descartes, il mit toujours son patrio"
1 Cours de P Histoire de la philosophie moderne^ !'• série, t. I, Avert., 15 déc. 1815.
tisme à rechercher et à recueillir pour la France les vérités éparses dans toutes les grandes philosophies européennes.
M. Cousin a poursuivi un grand but, le renouvellement des éludes philosophiques sur le double fondement de la psychologie et de rhistoire.
« J*aspire oaTertement, a-t-il dit quelque part, à un dogmatisme philosophique aussi étendu qne la foi naturelle du genre humain, et Je pense qu'il y faut marcher et qu'on y peut arriver par la même route que le genre humain a suivie, la grande route de l'expérience intérieure et extérieure, soumise à Tautorité et à la lumière de la raison, telle qu'elle se manifeste dans la conscience i. »
De tout temps il a donné moins d'importance à la philosophie elle-même qu'à son histoire. Il emploie son plus magnifique langage pour exalter l'histoire de la philosophie.
« C'est là seulement, dit-il, que l'humanité se connaît elle-même pleinement, dans toute la richesse de son développement, et avec tous ses éléments, élevés pour ainsi dire à leur plus haute puissance, et placés dans leur jour le plus vrai. Comme l'histoire de l'humanité est la couronne de l'histoire de la nature, de même l'histoire de la philosophie est la couronne de l'histoire de l'humanité *. »
Et s'il attachait une si grande importance à l'histoire de la philosophie, c'est qu'il croyait que la philosophie et l'histoire de la philosophie avaient un fondement identique, que la philosophie s'était développée avec la régularité inflexible et continue de la géométrie.
Cette passion pour la méthode historique en philosophie a conduit M. Cousin à l'éclectisme, dont il a dit :
« Les doctrines exclusives sont, dans la philosophie, ce que les partis sont dans l'État. L'éclectisme tend à substituer à leur action lente et régulière une direction ferme et modérée, qui emploie toutes les forces, n'en néglige aucune, mais ne sacrifie à aucune Tordre et l'intérêt général ». »
' Introd. à la 3^ édit. des Fragm. philos. » Hist, de la philos,, 3« leçon.
^ Préface de Tenemann,
L'éclectisme se propose de chercher, de dégager et de rapprocher les élémeDls dispersés de la vérité philosophique, en se montrant juste envers tous les systèmes sans être la dupe d'aucun d'eux. De ce que les quatre principaux systèmes philo* sophiques qui se sont produits dans le monde, le sensualisme, l'idéalisme, le scepticisme, le mysticisme, offrent des parties vraies & côté de parties complètement erronées, il conclut à la nécessité de maintenir l'ensemble de ces systèmes. La vérité n'étant trouvée sur aucune des questions philosophiques, de l'aveu des éclectiques eux-mêmes, l'éclectisme, qui a la prétention d'harmoniser tous les systèmes, devait « aboutir à une collection d'erreurs, à un assemblage de rêves, à une synthèse de chimères ^ » en un mot, au syncrétisme, c'est-à-dire à une doctrine qui, promettant de ne rien détruire, acceptant tout, s'engageant à tout concilier, se termine à la confusion par rimpossibilité de tenir ses promesses. Tous les esprits sincères ont fini par reconnaître le néant de cet éclectisme qui, aussi longtemps que M. Cousin disposa souverainement de toutes les chaires de philosophie, eut la prétention de se poser comme philosophie de l'État au sein de tous les collèges, et cependant n'a pas môme pu définir nettement l'objet de ses recherches.
Lui-même M. Cousin n'a pu parvenir à concilier les théories incohérentes qui s'agitaient et se combattaient dans son intelligence, et toujours il eut peu de convictions arrêtées en dehors de la sphère étroite du sens commun et de l'observation psychologique.
Cependant, combien étaient fastueuses ses prétentions et ses promesses! 11 proclamait la philosophie la lumière de toutes les lumières, l'autorité des autorités*. 11 déclarait qu'il était temps que la philosophie, au lieu de former un parti dans l'espèce humaine, dominât tous les partis; ce serait, espéraitil, l'esprit de son enseignement; ce serait le caractère nouveau que la philosophie française recevrait des mains de la philosophie du dix-neuvième siècle \ il rêvait l'absorption du chris-
1 H. de Valroger, Etudes critiques sur le rationalisme contemporain^ p. 38.
* Cours d'histoire de la philosophie^ V Irçon. » Ibid.
tianisme dans la philosophie, qui élait la reh'gion du Christ agrandie et renouvelée, et devait remplacer le vieux dogme catholique, qu'il plaçait, à certains égards, au-dessous du mahométisme ^. Il déclarait hautement que Tbomme, Tbomme seul, a créé toutes les religions positives pour satisfaire les besoins de son intelligence. 11 n'envisageait la religion que comme un de^ré inférieur du développement humain, et le point de vue chrétien comme un point de vue exclusif. Au milieu de beaucoup d'idées erronées sur les premiers rapports de Dieu et de Thumanité, et sur le développement de la religion dans le monde ancien, il soutenait, dans ses Premiers Essais de philosophie, que Thomme s'est créé son langage et son intelligence, que la spontanéité est la seule révélation de l'humanité, la source unique de toutes les religions, que la Providence n'est jamais intervenue d'une manière surnaturelle dans Téducation religieuse de l'humanité; que c'est la réflexion, c'està-dire la philosophie, qui transforma la foi primitive en une ferme et solide croyance; que la religion de Tesprit est nécessairement précédée par des religions empruntées au spectacle de l'univers ; que le christianisme lui-môme n'est que le premier pas de l'esprit dans une voie indéfinie de progrès religieux; qu'enfin les prophéties, les miracles, la prière, le culte, appartieaaent aux extravagances de la théurgie, et sont le produit de la crédulité et de llUusion.
Des jeunes geas séduits prenaient en effet les grands mots inintelligibles et les aperçus vagues et généraux qu'on leur débitait avec tant de confiance, pour des doctrines supérieures au christianisme. Et cette séduction les jetait dans des erreurs aussi grandes en morale qu'en religion. Car n'avait-elle pas de désolantes conséquences dans la morale, la philosophie qui proclamait que « tout est parfaitement juste en ce monde', » que les actions humaines n'ont d'importance qu'à proportion qu'elles aident ou entravent le développement de l'humanité qui doit toujours aller en avant, n'importe en quel sens ou vers quel terme, et, conduite par la raison universelle, ne peut s'égarer, parce qu'il n'y a pas deux voies de perfectionaernent ;
1 Fragments philosophiques, t. II, p. 442-443.
• Introduction à Vhisioii'e de la phUosophie, 9« leçon,' p. 38.
qu'un siècle^ si perverti qu'il paraisse, porte en soi saja&tification, parce qu'il était destiné à représenter telle phase de rhumanité; que c'est Tévénement qui décide du droit, et le succès qui prouve la légitimité^ que la justice est dans la nécessité, car tout ce qui existe est un fait, et tout fait est ce qu'il doit être par cela seul qu'il est. Si, comme le voulait le panthéisme fataliste et optimiste souvent prôné par M. Cousin^ quoique désavoué par lui ' plus tard, il existe une force invincible des choses contre laquelle toute volonté humaine se brise impuissante, que devient l'activité de l'homme^ que devient la vertu ?
11 est bien vrai que cet esprit impétueux et fantasque qui, dans ses cours, dans ses livres, à la Chambre des pairs et partout, attaqua si souvent, ouvertement ou avec astuce, le catholicisme, ses ministres et ses institutions, dans ses heures plus réfléchies, et après les premières fougues de la Jeunesse, sentait la nécessité de ramener à Ja morale appuyée sur la religion la philosophie qu'il avait d'abord réduite tout entière à la science de l'esprit humain; bien plus il déclarait l'union du christianisme et de la philosophie fondamentale, et leur coexis* tence régulière au Sein de la société, indispensable à la civilisation. Mais quelle alliance voulait-il ? Une alliance dont les philosophes eux-mêmes auraient réglé les conditions, une alliance de ^protecteur à protégé. N'est-ce pas M. Cousin qui a dit de la philosophie :
« Heureuse de voir les masses, le peuple, c'est-à-dire à peu près le genre bumaia tout entier, entre les bras du christianisme, elle se contente de lui tendre doucement la main et de Taider à s'élever plus haut encore '. »
Nous savons bien que, dans les derniers temps de sa vie, il professait un sincère respect pour le christianisme; mais il n'abjura pas toutes les erreurs de sa philosophie, et nous ne croyons pas qu'il ait jamais admis que Dieu se soit manifesté à l'homme sous une forme extérieure et sensible, pour lui parler et l'instruire.
^ Voir l'Introduction à la 3* édition des Fragments philosophiques^ « Cours (fhist. de la philosophie^ 2» leçon, p. 38.
Après cette apprêcîatioa générale des doctrines et de toute la carrière de M. Victor Gousin, venons an détail de ses travaux.
Victor Cousin^ après de brillantes études au lycée Charlemagne^ entra, en 181 1 , à TÉcole normale. It y avait été nommé répétiteur de grec, et se destinait à l'enseignement des lettres, lorsqu'il entendit pour la première fois Laromiguière professer^ avec une clarté, une grâce, un charme de bonhomie qui le subjuguèrent, la philosophie de Locke et de Condillac heureusement modifiée sur quelques points. Royer-Gollard et Maine de Biran achevèrent de le gagner à la philosophie. Bientôt il put l'enseigner lui-môme. Ou lui donna, en 1814, la place de maître des conférences de philosophie. Dès lors il voua sa vie à la poursuite de la réforme philosophique commencée par Royei^Gollard . En 1815 il obtint la suppléance du père de la Doctrine dans la chaire de Thistoire de la philosophie moderne. Dans ses leçons improvisées et sans nul apparat, mais animées d'un souffle que la reproduction imparfaite qui en a été donnée plus tard n'a pu conserver, il commenta avec yerve l'école écossaise, Reid, Smith, Hutcheson, Fergusson, Dugald- Steveard, s'attachant, comme ses maîtres, à la méthode d'observation et d'induction, dont la loi est /l'épuiser son objet et de ne s'arrêter que là où les faits lui manquent, et s'arrôtant comme eux devant les éternels problèmes que se proposent les religions et les grandes philosophîes. Son auditoire restreint, composé en grande partie d'élèves de llScole normale et de collégiens, écoutait avec enthousiasme ce « Jeune homme à l'œil ardent, à la parole inspirée, au geste quasi prophétique ^ », s'abandonnant à d'éloquentes sorties contre « cette philosophie mesquine et dégradante qui prétend renfermer l'Ame humaine dans le cercle étroit de la sensation ; qui, pour se délivrer des faits intellectuels qui l'embarrassent, les mutile, les amoindrit, ou les passe sous silence ; qui peut bien faire sortir de son principe les conseils de la prudence, la morale de l'intérêt, mais qui n'en tirera Jamais les règles du devoir, les croyances de l'homme de bien, car elle sape la vertu par les fondements et anéantit la conscience. » Toutes ces jeunes intelligences aimaient à voir le jeune docteur pé-
^ Sainte-Beove, ie Constitutionnel, 18 janvier 1867.
oétrer dans les abîmes de Tàme, au Tond desquels il apercevait confusément les idées d'étendue, de temps, de substance, de cause, et découvrait « ces notions sublimes qui révèlent à un être passager et borné l'immensité, Tétemité, Tinfini^ et qui, sans lever entièrement le voile, lui laissent entrevoir de si grandes choses. » '
En 1816, essayant ses forces et s'efforçant d'asseoir dans rËcole normale la réforme philosophique, il se proposa pour programme d'étudier la nature, l'origine et la légitimité de nos connaissances dans l'ordre intellectuel et dans Tordre moral* Les méditations de M. Cousin avaient été jusqu'alors con* centrées dans la psychologie dont il n'avait approfondi qu'une partie, l'idéologie. Pour étudier Tontologie il fit, en 1817^ un premier voyage en Allemagne, remplie alors de la réputation de Kant, Fauteur de la Critique de la raison pure et de la Critique de la raison pratique, mort depuis des anni^es, de Fichte, son disciple, de Schelling, de Schleiermacher, d'Hegel. 11 ne put cette fois rencontrer Schelling, mais il connut sa doctrine par Schleiermacher, spinosiste qui professait les mêmes principes. 11 vit Hegel, disciple de Schelling, qui faisait de l'absolu une hypothèse logique, tandis que Schelling en faisait une institution mythique; et il fut enthousiasmé du docteur et de sa doctrine. Il s^aboucha aussi avec Ëichhorn et de Wett qui l'initièrent à leur exégèse incrédule.
Dans les leçons qu'il fit, en 1817, sur les idées de la philosophie moderne concernant le beau, le vrai et le bien, il se montra le disciple et l'interprète fervent de Kant et de Fichte, de Kant dont le principe fondamental était qu'il eat impossible à l'homme d'arriver à la connaissance de l'absolu, et de Fichte qui identifiait l'absolu dans la plus haute expression de l'homme même. La philosophie kantienne lui inspira d'éloquents développements sur le stoïcisme, le devoir et la liberté. Il quitta bientôt la métaphysique pour l'histoire, et, reconnaissant que la philosophie existait, partagée en quatre systèmes principaux, le sensualisme, l'idéalisme, le scepticisme et le mysticisme, il déclara qu'on retrouverait la vérité pure et complète en dégageant ce qu'il y a de vrai dans chacune de ces formes exclusives de la réalité. 11 arbora l'éclectisme. Dans le cours de 1819-1820, professé après une tournée en
Allemagne et un long commerce avec Hegel, qui apprit à l'ardent voyageur à a voir un peu plus clair dans la philosophie de la tiature ^, » l'éclectisme rationaliste de M. Cousin dégénère en syncrétisme panthéistique.
Ce cours avait pour objet Thistoire de la philosophie morale du dix-huitième siècle.
M. Cousin avait choisi cette époque pour étudier l'histoire de la philosophie morale, parce que, selon sa pensée, « c'est au dix-huitième siècle que commence, à vrai dire^ la philosophie morale parmi les modernes; n c'est au dix-huitième siècle que la philosophie, de spéculative qu'elle avait été^ devient peu à peu pratique et sociale; c'est alors qu'elle s'occupe surtout de la destinée de l'homme, qu'elle arrache la morale à la théologie, qu'elle renouvelle les théories sociales et crée l'économie politique.
Il aime le dix-huitième siècle; car pour lui c'est de ce siècle, incontestablement, que date i'avénement de la philosophie dans le monde sous son nom propre, avec les caractères qui lui appartiennent^ tandis qu'auparavant elle était réduite & se cacher sous le manteau de la théologie ou de quelque autre science, et n'osait pas se montrer à visage découvert; c'est dans le dix-huitième siècle que la philosophie a acquis un état public pour ainsi dire, qu'elle est devenue une chose constituée qui a ses droits et ses titres incontestés '. Cependant M. Cousin est bien obligé de reconnaître que ce n'est pas la vraie philosophie qui a régné au dix-huitième siècle, puisque ce qui a dominé en France depuis 1750, c'est^ selon ses propres paroles, la culture des sciences physiques et le système qui fait tout venir des idées sensibles, le sensualisme dont Locke, qui forme la transition entre le dix-septième et le dix-huitième siècle, fut le chef et le maître avoué *.
En traçant l'histoire de la philosophie morale, il se proposa de replacer sur une base inébranlable la loi morale fort compromise par le sensualisme d'Helvétius et de Saint-Lambert, par le spiritualisme vague, sentimental et timide de l'école de
1 Fragm, philos,, préf, de la 2« édit., 1833, p. 28.
« Cours de l'hist, de la philos,, 2* leçon, éd. 1841, t. I, p. 69.
^Ihtd., I3« leçon, t. II,p. 10.
Jean-Jacques Rousseau» et par le spiritualisme absolu de Técole allemande.
Dans l'année 1819, il embrassa et termina toute Técole sensualiste, ainsi que Técole écossaise* En 1820, il étudia avec des déyeloppements étendus la philosopbie morale de Kant, qui avait déjà trouvé place dans le cours de 1817.
Il faisait profession de n'avoir aucune opinion particulière en philosophie. Toute sa prétention était de se tenir fermement dans la grande route où marche l'humanité tout entière^ bien convaincu que tous les sentiers détournés où se laisse entraîner le génie lui-même n'aboutissent qu'à des précipices. « L'originalité de notre philosophie, disait-il, consiste précisément à ne rechercher aucune originalité. Le caractère de la philosophie au dix-neuvième siècle doit être de n'épouser aucun système, de savoir les comprendre tous, d'y discerner la part de vérité qui les a fait naître [et qui les soutient, et de reporter sans cesse ses regards de ces copies brillantes mais imparfaites sur leur immortel exemplaire, si ample à la fois et si harmonieux, à savoir la nature humaine ^ »
Pour lui» il n'y avait point de systèmes faux, mais seulement des systèmes incomplets, rien n'étant, rien ne pouvant être qui n'eût un rapport quelconque à la vérité. Ce qu'il voulait, ce qu'il poursuivait constamment, c'était l'éclectisme daâs la conscience, dans toutes les parties de la philosophie, dans la spéculation et dans l'histoire, dans l'histoire générale de l'humanité et dans l'histoire de la philosophie qui en est le couronnement.
Dans les leçons de ces deux années M. Cousin sema beaucoup d'erreurs qui ont été souvent relevées, mais il eut l'honneur d'arracher à la philosophie de la sensation et de l'intérêt toutes les Ames généreuses et de les ramener à la doctrine oubliée du devoir. Réfutateur convaincu du sensualisme idéologique de Locke et de Gondillac, il réhabilita les idées universelles et nécessaires qu'une fausse psychologie voulait réduire aux phénomènes mobiles et fugitifs de la sensation.
Certaines parties de ce mémorable enseignement semblaient
1 Cours d'hUU de la phiL mor, au dix'huiiième sièciCy pendant Tannée 1820, Av.-prop., 1843, p. 111.
voaloir préparer la jeunesse aux luttes de TopposîtioD politi* que ^. Le ministère Villèle en prit de Tombrage et suspendit le cours en licenciant i'Ëcole normale (1822). Durant ces vacances forcées, M. Cousin se tourna \ers Térudition et se fît Tédileur de Proclus, personnification à ses yeux de Técole d'Alexandrie, pour laquelle il s'éprit d'un aussi vif que prompt enthousiasme, et dans laquelle il voyait un glorieux symbole de philosophie et de liberté, parce qu'elle avait osé lutter contre le christianisme et essayer de le faire reculer. Celle école lui pa<* raissait alors la plus riche et la plus importante de toutes celles de l'antiquité, comme étant le modèle de l'éclectisme. Cette admiration excessive ne tarda pas à se tempérer.
De 1824 à 182^ il fit un nouveau voyage en Allemagne, entra en commerce plus intime avec l'école d'Hegel et y recueillit les principes d'un réalisme éclectique optimiste qui se targue de tout expliquer, de tout comprendre, de tout accepter.
Réintégré, ainsi que M. Guizot, dans sa chaire, en 1828, par le ministère Marlignac, il reprit ses leçons avec un succès immense^ dû en partie aux passions politiques du moment.
« n n'est pas aisé, a-t-il dit lui-mérae, de se faire une idée de la noble ard«ar qui enflammait alors le génie français dans les lettres et dans les arts, aussi bien qu'en politique. L'esprit public faisait des chaires de M. Guisot, de M. Villemain et de la mienne, de véritables tribunes. Depals les grands jours de la scolastique au douzième et au treizième siècle, il n'y avait pas eu d'exemple de pareils auditoires dans le quartier latin. Deux à trois mille personnes de tout âge et de tout rang se pressaient dans la grande salle de la Sorbonne. Cette foule immense agissait inévitablement sur le professeur, animait, élevait^ précipitait sa parole. Ajoutez qu'aussitôt prononcée, chaque leçon, sténographiée et à peine revUe, paraissait bien vite, se répandait d'nn boutée la France à l'autre, et devenait dans la presse le sujet d'une ardente polémiqiïe *. » j
Encouragé par la popularité et par les applaudissements^ il
< Le Jenne professeur était plus que libéral, il était révolutionnaire. Selon 11. P. Leroux, il professait une vive admiration pour Marat et lisait secrètement à ses élèves de I'Ëcole normale les Journaux les plus incendiaires de 93. Voir P. Leroux, De Véclectisme^ p. 85.
* Cours de 1828, préface de la 2« édit.
franchit les limites dans lesquelles ii s'était jusqu'alors contenu, et se lance dans toutes les hardiesses des nouvelles doctrines* Il déclare vrai le système de Scheiling qui dit :
« La philosophie doit s'élever d'abord Jusqu'à TÊtre absolu, substance eommuDe et commun idéal du moi et du non-moi, qui ne se rapporte ezclusiTement ni à Tun ni à Tautre, mais qui les comprend tous deux et en est Tidentité. Cette identité absolue du moi et du non-moi, de rhomme et de la nature, c'est Dieu. 11 suit de là que Dieu est dans la nature aussi bien que dans Thomme. »
En môme temps qu*il adhère aux idées de Fauteur de Bruno ou de V Unité absolue j il développe comme siens les principes de Hegel, ce Du haut d'un dogmatisme dont seul alors il avait le secret, il inspecta l'histoire, les philosophes, les grands hommes, la guerre et ses lois, la Providence et ses décrets. Il professa la légitimité d'un optimisme universel, et prononça au nom de la philosophie l'absolution de l'histoire ^ »
L'objet de ce cours était Vesquisse d*une histoire générale de la philosophie jusqu'au dix- huitième siècle. Le professeur voulait amener à sa chaire tous les problèmes qui ont été successivement soulevés par les différents siècles et par les différentes écoles. Celte revue générale le conduit à examiner la philosophie encore vivante du dix-huitième siècle.
Ces leçons prononcées sans cahier, sans le secours d'aucune note, ces improvisations abondantes et nerveuses, firent à M. Cousin une grande réputation d'orateur, en même temps qu'elles répandaient sa renommée de philosophe. Mais il faut dire, pour être vrai, que l'improvisation, chez M. Cousin, n'était qu'apparente. « 11 préparait sa leçon huit jours à l'avance, idées, plan, style, métaphores, et Jusqu'aux mots saillants; il récrivait, il la récrivait, il l'apprenait par cœur ; il la répétait devant ses amis, devant les indifférents, devant tout le monde. 11 la possédait dans les plus petits détails, comme un pianiste son morceau de concert. Le jour venu, les applaudissements, la popularité, les annonces des journaux, Taffluence du publiCi l'intérêt de parti, le sentiment de la gloire, le transportaient jusqu'au génie. Ses yeux noirs pétillaient d'éclairs. Ses traits,
* Lerminior, Lettres à un Berlinois.
ses bras, son corps, tout parlait. Son discours étudié prenait Taccent d'une improvisation sublime; la philosophie l'illuminait ^. »
M. Cousin a remanié ses premiers cours et a republié l'ensemble corrigé de son enseignement sous le titre d'Eisiùire générale de la philosophie depuis les temps les plus reculés jusqy^au diœ-huilième siècle (1836).
Cette histoire est complétée par quatre volumes de Fragments philosophiques qui ont pour objet la philosophie ancienne, la philosophie scolastique, la philosophie moderne, la philosophie contemporaine.
Les plus saines idées spiritualistes de M. Cousin sont condensées dans son livre de prédilection, dans le traité Du vrai, du beau et du bien.
Là il voulut rassembler en un corps de doctrine les théories dispersées dans ses différents ouvrages, spécialement dans son enseignement de 1815 à 1821, et résumer en de justes proportions ce qu'on appelait sa philosophie. Il embrassa sous ces trois chefs, du vraiy du beau et du bien, la psychologie, placée par lui à la tête de la philosophie tout entière, Testhétique, la morale, le droit naturel, le droit public môme en une certaine mesure, enfin la théodicée, ce périlleux rendez-vous de tous les systèmes, dit-il, où les différents principes sont condamnés ou Justifiés par leurs conséquences.
Il déclare solennellement que si Téclectisme est une des applications les plus importantes et les plus utiles de la philosophie qu'il professe, il n'en est pas le principe. Sa vraie doctrine^ son vrai drapeau, affirme-t-il, est le spiritualisme, cette philosophie aussi solide que généreuse, qui commence avec Socrate et Platon, que l'Ëvangile a répandue dans le monde, que Des* cartes a mise sous les formes sévères du génie moderne, qui a été au dix-septième siècle une des gloires et une des forces de la patrie, qui a péri avec la grandeur nationale au dix-huitième siècle, et qu'au commencement de celui-ci M. Royer-Collard est venu réhabiliter dans l'enseignement public, pendant que M. de Chateaubriand, madame de Staél, M. Quatremère de Quincy, la transportaient dans la littérature et dans les arts.
^ Taine, les Philosophes français, cli. ix, I.
Sous sa première forme, c'est un mélange de cartésianinne, de platonisme, de néoplatonisme et de germanisme panthéiste. Sous la dernière forme^ le panthéisme est complètement efifacé, le rationalisme est voilé et ne peut être aperçu que par les esprits attentifs et sérieusement versés dans ces matières. L'ensemble du livre est sain et peut être utile au grand nombre.
Avant 1848,11. Cousin avait été surtout philosophe et homme politique; après la révolution de Février, quand il eut perdu toute influence administrative et politique, il fut surtout littérateur. Gomme charme à sa solitude, comme délassement à ses anciens travaux, il forma le rêve de laisser une galerie des femmes illuatrès du dixHseptième siècle. Il voulut non-seulement tracer les biographies de ces femmes célèbres, mais, par leur moyen, nous introduire dans les salons les plus célèbres, nous y faire faire connaissance avec la plus haute et la plus gracieuse compagnie. Il lui sembla que ces études sur les femmes illustres et la société du dix-septième siècle ^ pourraient servir à inspirer aux générations présentes le sentiment et le goût d'autres mœurs, d'une autre vie, d'autres salons, leur faire connaître, aimer et honorer une autre France, puissante au dehors et au dedans animée et vivante, guerrière et littéraire tout à la fois, où les femmes excitaient des amours dignes du pinceau de Corneille, de Racine et de madame de La Fayette, une France, en un mot, qu'il ne fallait pas renverser en un jour de fond en comble^ mais élever et perfectionner encore en lui donnant la liberté, cette noble compagne do la religion, de la philosophie et des arts. En retraçant ces tableaux, il voulut forcer le lecteur du dix-neuvième siècle à prendre au moins un moment avec lui le goût et les mœurs du dix-septième siècle*. M. Cousin porta dans ces agréables et utiles études Texcès, l'agitation, le bruit, l'illusion qu'il portait en tout. Rempli de son sujet, il crut avoir découvert à lui tout seul la littérature
1 Elles comprennent : Madame de LongueviUe^ 1853 ; Madame de Sablé^ 1854 ; Madame de Chevreuse et madame de Hautf(jrt, 1856; la t>ociélé française au dix- septième siècle diaprés le Grand Cyrus de mademoiselle de Scudéri^ 1868 ; la Jeunesse de madame de Longueville, 1864 ; la Jeunesse de Mazarin, 1865.
* Avant-propos de Madame de Sablé.
VICTOR GOUSIN« 513
des femmes an dix-septième siècle. Ébloui par les magnificences du dix-septième siècle, il se le figura tout pélri d*idéales peifections. Il s'écrie avec un enthousiasme naïf :
« OIlI quel siècle, où tout était bean, sutiHme, bdrolqne, où la verfn s*alliait au géiiie^ où les grAndes actions répondaient aux grands dévouements, où les kmea et les esprits s'élevaieat dans des rôgioQft supérieures et aujourd'hui iuaccossibles ^ I »
Ceux qui ont étudié de près ce siècle savent combien de misères il môlait à ses grandeurs. M. Cousin, qui voit tout en beau, trompe le lecteur et se trompe lui-même. Il a vu les surfaces plutôt que le fond de toutes choses. Fort légitimement M. Sainte-Beuve * doutait que M. Cousin eût réellement pénétré par Tesprit autant que par l'enthousiasme et par l'érudition dans cet ancien monde.
Une chose aussi gâte les tableaux, c'est que la personnalité de M. Cousin y intervient à tout propos etsaos propos.
Et pour un écrivain qui a tant vécu avec le dix-septième siècle, que sa manière de peindre, de raconter^ d'écrire est dififérente de celle des maîtres de cette époque î Le mouvement et la vie manquent à ses tableaux. Ses biographies, comme on l'a déjà dit, sont des éloges raisonnes. Dans de si légers et si gracieux sujets^ il accumule tous les procédés de l'argumentation^ les preuves à priori et à posteriori, la réfutation, l'énumération. Erudit plutôt qu'historien, il amoncelle les dates, les citations, les documents, les annotations, les commentaires, les éruditions recueillies de la veille. ,11 ne raconte pas^ il amplifie, il disserte, il pérore, il déclame. Les belles tirades abondent, Je récit naturel est rare.
En somme, le philosophe vaut encore mieux chez M. Cousin que le biographe. Mais avoir cultivé avec soin quelques parties de la philosophie trop négligt^es par un grand nombre de cartésiens et par l'école de Condillac, avoir été nn investigateur et un critique intelligent des divers systèmes de philosophie, n'aurait peut-être pas suffi à fonder dans l'avenir la réputation
^ Jeunesse de madame de Longueuille, p. G3. * Préface de l'édition de La Ilocbefoucauld.
philosophique de M. Gousio. C'est le style qui Tera viTre le philosophe.
M. Viliemain, Juste envers un homme qu'il n'aimait pas, a dit de M. Cousin qu'il avait été « créateur dans la philosophie par la passion et l'éloquence du langage i. » H n'est pas seulement éloquent, il est admirablement correct. C'est un de nos écrivains les plus purs et les plus classiques^ et on lui doit d'avoir renouvelé les formes de la langue du dix-septième siècle. En effet, « il a conservé, comme un débris du dix-septième siècle, une rare propriété d'expressions qui manque, presque sans en excepter aucun, aux écrivains de notre temps '• » Il cultive merveilleusement les procédés d'écrire laborieux, fer* mes et raisonnes des grands écrivains de l'ère de Louis XIV; il emploie les termes du dix-septième siècle, exacts, nobles, tirés de la langue générale, ni techniques ni abstraits, et « ces métaphores modérées, à peine sensibles, qui n'interviennent que pour éclairer la raison, ou pour élever de temps en temps et d'un degré seulement le ton ordinaire '.» Comme l'a encore remarqué M. Taine S « s'il se porte à des figures plus hardies, elles sont suivies, raisonnables, tirées d'objets ordinaires, préparées de loin, sans rien qui puisse étonner ou choquer, simples effets d'une éloquence passionnée, simples moyens oratoires, au môme titre que les raisonnements et les faits : « La religion de Pascal, dit-il, n'est pas le christianisme des Arnaud et des Malebranche, des Fénelon et des Bossuet, fruit solide et doux de l'alliance de la raison et du cœur dans une ftme bien faite, sagement cultivée; c'est un fruit amer, éclos dans la région désolée du doute, sous le souffle aride du désespoir. »
Non moins que les métaphores, la largeur et l'aisance des phrases rappellent les écrivains du dix-septième siècle. Personne n'est habile comme lui à manier la longue période classique et académique. La biographie de madame do Chevreuse commence par une phrase de cinquante-cinq lignes occupant
1 Souvenirs contemporains^ p. 130.
> Franz de Cliampagny^ VAmi de la Beligion^ 24 octobre 1848.
> Taine, les Philosophes français^ c. iv, 1. ♦ laid.
deux pages. Mais les membres en sont si habilemeol méoagéi qu*on la lit tout entière sans heurt et sans fatigue. Mais qu'on ue i*y laisse pas tromper» ie style de M. Cousin est souvent le simulacre plutôt que la vraie et naïve ressemblance de celui du pur dix-septième siècle. Si tous les mots appartiennent à cette langue, les mouvements n'en sont pas K Dans l'ampleur de ces tours il y a trop de solennité. Sa pompe n'est point sans emphase. Il a besoin de s'exalter pour atteindre la grandeur, il s'enivre deses propres paroles. Enfin il y a peut-être dans sa phrase autant de Louis XIII que de Louis XIV.
À une époque, le commerce avec l'Allemagne faillit gâter sa langue* Dans quelques-uns de ses Fragment» philosophiques il adopta le Jargon inintelligible de l'école. 11 semblait se complaire à n'être pas clair pour tout le monde. « Ce grand lettré se voilait un peu et se dérobait sous l'hiérophante'.»
Nature essentiellement oratoire, c'est dans ses cours que ses moyen» se sont le mieux développés. Admirable dans la discussion des vérités moyennes, il se faisait comprendre à loute^ les intelligences; et, par la clarté, par la vivacité, par la cha leur de sa parole, il communiquait à tous ceux qui l'entendaient son enthousiasme pour l'étude de la philosophie, son admiration pour les chefs des grandes écoles successives. Aux dons brillants de l'orateur et de l'improvisateur il joignait les quulit(?8 de l'écrivain habitué à la méditation et au travail de cabinet. Dans toutes ses leçons il a mis un art de composition exquis. Il apportait le soin le plus attentif i\ disposer les diverses parties de son sujet, à classer les questions, à les annoncer, à aider les auditeurs à ensuivre le développement. C'est ainsi qu'il attirait à son enseignement une multitude captivée et toujours plus avide d'entendre sa voix.
Aux mérites de philosophe, d'orateur, d'écrivain, M. Cousin a joint celui de philologue, et ce n'est pas nous qui voudrions le frustrer des éloges qu'il mérite pour les services qu'il a ren-
^ M. Sainte-Beuve a développé cette pensée avec beaucoup d'esprit et do malice dans la préface de l'édition de La Rochefoucauld doanée par H. Duplessis, 1853. Voir le passage de cette critique cité par nous dant nos extraits de Sainte-Beuve, p. )28.
s Sainte-Beuve, UtU^ à M* Jouvin, 20 Janvier 1807.
dus à la philologie française. II ignore notre nooTen flge ; sa contiaissanoe de nos anciens auteurs ne s'étend pas au delÀ de quelqoes-uns de nos plus célèbres écvifains du seisièoie siècle ; mais, par les travaux qu'il a faits et suscités sur les mattrès du siècle de Louis XiV, il a contribué grandeoient au re- DouTellement de la philologie française qui se continue si ho« norablement et si utilement. Il a donné le signai et l'ioip^ulsion à la nouvelle école critique en restaurant le texte altéré des éditions de Pascal et en montrant qu'un travail analogue est à faire sur presque tous nos auteurs classiques.
Enfin, pour dernier trait à l'éloge de cet homme si bien doué, disons qtire, dès sa Jeunesse, il avait été possédé de la. passion des arts^ surtout de celle de la musique, et qu'il conserva Jusqu'à sa mort ce noble goût.
La Méthode de dialectique de Platon.
Il faut se faire une idée juste de la situation de Platon dans son temps pour bien comprendre sa méthode générale^ ia forme nécessaire qu'il dut employer et créer pour arriver à son but. En possession de vérités simples et étemelles cachées au sein de traditions mythologiques, et en môme temps en présence d'écoles sophistiques qui abusaient du raisonnement, Platon avait à faire deux choses : 1® de se rendre compte à lui-même de la vérité que lui léguaient les siècles pour la mettre en harmonie avec le sien ; ^^ d'opposer au raisonnement des sophistes une méthode supérieure de raisonner et de les battre avec leurs propres armes. De là cette dialectique qui pénètre, sans les détruire^ dans les idées les plus profondes, éclaire sans les altérer, et, pour ainsi dire, féconde sans leur faire yiolenee les croyances les plus saintes, et les élève doucement de la religion à la philosophie ; ou qui, aussi impitoyable que tout à l'heure elle était indulgente, se tournant vers le sophisme, Taitaque et le combat sans relâche, le poursuit dans tous ses retranchements, et ne l'abandonne qu'après
TIGTOa COUSIN. I^i7
l'avoir totalement défait et s'être rendoe maîtresse absolue du champ de bataille. On conçoit maintenant comment la plupart des dialogues de Platon devaient être de simples réfutations. Le Lyti9 est de ce genre. C'est un combat, un combat à outrance, et rien de plus. Ici il détruit, ailleurs et un autre jour il élèvera. Aujourd'hui sa tâche est de préparer les voies à la vérité en écartant successivement toutes les fausses solutions possibles d'une question, et, par leur destruction progressive, de pousser irrésistiblement les adversaires de la vérité jusque dans Tabime du scepticisme. C'est là son but, je veux dire son but apparent ; car au-dessus et par delà i'abime où il précipite et confond tous les faux dogmatismes de son temps, est une région supérieure dans laquelle il n'entre pas, il est vrai, mais sur laquelle il a les yeux fixés, et à laquelle il emprunte avec sa force secrète dans les combats qu'il rend sur cette terre Tinaltérable sérénité de son àme au milieu des ruines qui l'entourent et sur le bord du scepticisme universel. Voilà ce qu'il faut bien comprendre et ne pas perdre un instant de vue pour suivre avec fruit et avec intérêt ce grand homme dans la pénible carrière de ses dialogues réfutatif».
Le procédé caractéristique de son génie^ comme dialecticien et comme artiste, est précisément ce qui fait l'embarras et presque le désespoir du lecteur moderne qui n'en a pas le secret. Platon ne réfute jamais une opinion qu'en faveur d'une autre à laquelle il amène l'interlocuteur, qu'il lui suggère et qu'il établit avec tant de soin qu'il semble vouloir s'y reposer et qu'on est tenté de le faire avec lui. Puis, cette même opinion qu'il vient d'entourer de tant de lumières, de vraisemblance et d'intérêt, il la dégrade, l'obscurcit et la ruine en faveur d'une autre qu'il élève de nouveau pour la précipiter à son tour, et toujours de même, promenant ainsi son interlocuteur et son lecteur de triomphe en triomphe et de ruine en ruine, sans trouver ni même sans
avoir Pair de chercher aucun résultat ferme et solide. Et il ne faut pas croire que ces opinions, que Platon élève et détruit tour à tour, soient des jeux de son esprit, des hypothèses imaginées à plaisir^ pour être à plaisir et facilement réfutées ; non, ce sont des opinions réelles et historiques empruntées à de grandes écoles antérieures ou contemporaines, et que l'histoire de la philosophie retrouve pour la plupart à mesure qu'elle avance et connaît mieux le siècle de PJaton ; avec cette différence toutefois que dans Platon elles sont éclaircies dans leurs principes, fortifiées dans leur exposition, poussées à la rigueur de leurs conséquences, c'est-à-dire élevées à leur idéal, et ne sont plus par conséquent des manières de voir particulières, propres à tel ou tel contemporain de Socrate, mais des théories générales et fondamentales, et comme les types classiques de tous les systèmes analogues répandus -k travers les âges. Une pareille polémique n'appartient plus à la Grèce et à l'histoire, mais à l'esprit humain et à la philosophie. Le siècle de Platon semble alors l'humanité tout entière représentée par quelques hommes ; c'est pour cela que les dialogues de Platon sont immortels, qu'ils planent au-dessus de tous les siècles, interviennent dans toutes les discussions les plus lointaines, pourvu qu'elles soient grandes et qu'elles aillent aux racines des choses, contiennent nos débats que nous croyons d'hier, poursuivent et combattent encore aujourd'hui, après deux mille ans, avec les mêmes armes, qui ont à peine besoin d'être un peu retrempées, les mêmes adversaires, les poussent encore à l'absurde, et les contraignent d'avouer qu'ils ne peuvent s'entendre avec eux-mêmes et n'ont de ressource que l'absolu scepticisme.
{Œuvres de Platon, t. IV. Argument du Lysts ou de r Amitié.)
I«*H6tel de Rambouillet.
C^est une erreur beaucoup trop répandue que Thôtel de Rambouillet ait été le premier et longtemps le seul salon de Paris où se soit rassemblée la bonne compagnie. Non : la marquise de Rambouillet n'a pas créé, elle n'a fait que suivre Tbeureuse révolution qui faisait succéder, en France, à la barbarie des guerres civiles et à la licence des mœurs un peu trop accréditée par Henri IV, le goût des choses de Tesprit, des plaisirs délicats, des occupations élégantes. Ce goût est le trait distinctif dudix-septiôme siècle ; c'est là la pure et noble source d*où sont sorties toutes les merveilles de ce grand siècle. Louis XIV, en 166i> le reçut tout formé, illustré au dedans et au dehors par les plus éclatants succès militaires et politiques, riche en chefsd'œuvre de tout genre, quand déjà les plus beaux génies avaient achevé ou commencé leur carrière, quand Malherbe et Balzac, les fondateurs de la nouvelle prose et de la nouvelle poésie, quand Descartes, le fondateur de la nouvelle philosophie, étaient depuis longtemps ensevelis; quand Le Sueur et Sarrazin étaient morts, quand Pascal et Poussin étaient près de fermer les yeux, quand Corneille n'était plus qu'une ombre de lui-même, quand madame de Sévigné, La Fontaine et Molière avaient quarante ans, quand Bossuet en avait trente-six.
Tous ces grands esprits, dans leur style comme daus leur pensée, ont un caractère qui n'est pas celui de leurs successeurs, quelque chose de naïf et de mâle qui perce sous l'agrément même de la, forme, et trahit un autre temps, un art et une littérature nés sous d'autres auspices. Le dix-septième siècle ne relève pas de Louis XIV, qui le couronne^ mais de Richelieu, qui Ta inspiré. Nul ne ressentit mieux que Richelieu le goût renaissant de la politesse et des lettres. Le fond de cette àme extraordinaire
était l'ambition: son vrai génie était tout politique; mais passionné pour tous les genres de gloire, il désirait aussi être ou paraître le plus bel esprit de son temps, et même un cayalier accompli/ Comme tous les grands hommes, depuis César jusqu'à Napoléon, il était très-aimable quand il Toulait Tétre. Pendant quelque temps, il lui a plu de dissimuler l'ambitieux mécontent et qui attendait son heure sous Phomme du monde recherchant et obtenant les plus brillants succès de société. Dès qu*ii fut puissant, il mit à la mode ses propres goûts, et dès 1630, il y avait à Paris plus d'un hôtel où il se réunissait pour passer le temps agréablement ensemble des gens d'esprit, d'une grande et d'une médiocre naissance, d'épée, de robe et d'église; ayec des femmes aimables, qui naturellement donnaient le ton. L'hôtel de Rambouillet a été le plus considérable de tous ces foyers de l'esprit nouveau, et il en est resté le plus célèbre plutôt encore par ses défauts que par ses qualités.
En effet, quelle idée se présente à l'esprit dès qu'on parie de l'hôtel de Rambouillet? Celle d'une réunion choisie où Ton cultive la plus exquise politesse, mais où s'introduit peu à peu et finit par dominer le genre précieux.
Et qu'était-ce que le genre précieux?
C'était d'abord tout simplement ce qu'on appellerait aujourd'hui le genre distingué. La distinction, voilà ce qu'on recherchait par-dessus tout à l'hôtel de Rambouillet : quiconque la possédait ou y aspirait, depuis les princes et les princesses du sang jusqu'aux gens de lettres et de la fortune la plus humble, était bien reçu, attiré, retenu dans l'aimable et illustre compagnie.
Hais que faut-il entendre par la distinction ? On ne la peut définir d*une manière absolue. Chaque siècle se fait tm idéal de distinction à son usage. Deux choses pourtant y entrent presque toujours, deux choses en apparence contraires qui ne^s'allient que dans les natures d'élite heu-
VICTOR COUSIN. 52i
reusement CQltiyées : une certaine ôlévation dans les idées et dans les sentiments^ avec ane extrême simplicité dans les manières et dans le langage. Je suppose qa*à Athènes, chez Aspasie^ Périclès, Anaxagore, Phidias, parlaient d'art, de philosophie, de politique sans plus d'effort et de déclamation que des ouvriers et des marchands n'en auraient mis à s'entretenir de leurs occupations ordinaires. Socrate était un modèle accompli en ce genre, et le Banquet de Platon, où l'on traite, après le souper, des matières les plus hautes dans le style le plus charmant, mai« le plus naturel, nous donne une idée parfaite de ce qu'était alors le ton de la bonne compagnie, cet atticisme particulier à Athènes, et qui même à Athènes était le signe de la distinction. Il en était de même à Rome chez lesScipions, où un badinage aimable se mêlait souvent aux propos les plus graves, un peu moins peut-être aux soupers de Gieéron, quand César n'y était pas, le maître de la maison n'étant pas un assez grand seigneur pour être toujours parfaitement simple, et l'homme nouveau, je ne dis pas le parvenu, surtout l'orateur et l'homme de lettres, s'y faisant un peu trop sentir, alors môme qu'il s'efforçait le plus d'imiter Platon. C'est cette urbanité romaine, allé un peu dégénérée de Tatticisme athénien, que l'hOtel de Rambouillet recherchait et qu'il contribuait à répandre.
La grandeur était en quelque sorte dans l'air, dès le commencement du dix-septième siècle. La politique du gouvernement était grande, et des grands hommes naissaient en foule pour l'accomplir dans les conseils et sur les champs de bataille. Une sève puissante parcourait la société française. Partout de grands desseins, dans les arts, dans les lettres, dans les sciences, dans .la philosophie. Descartes, Poussin et Corneille s'avançaient vers leur gloire future^ pleins de pensers hardis, sous le regard de Richelieu. Tout était tourné à ta grandeur. Tout était rude, même un peu grossier, les esprits comme les cœurs. La
force abondait, la grâce était absente. Dans cette vigueur excessive, on ignorait ce que c'était que le bon goût. La politesse était nécessaire pour conduire le siècle à la perfection. L'bôtel de Rambouillet en tint particulièrement école.
Les jours de son plus grand éclat commencent en 1630, et s'étebdent jusqu'en 1648, où Tidole de la maison, mademoiselle de Rambouillet, mariée en 1645 à M. de Mon*^ tausier, le suit dans son gouvernement de la Saintonge et de TAngoumoiSy au commencement de la Fronde. Le beau temps de Tillustre hôtel est donc sous Richelieu et dans les premières années de la régence. Pendant une vingtaine d'années, il a rendu d'incontestables services au goût national ; mais le bien qu'il pouvait faire était à peu près accompli en 1648, déjà ses défauts avaient commencé à paraître et à prendre le pas sur ses qualités. Les cercles inférieurs qui s'étaient formés à Paris et en province, d'abord utiles aussi, parce qu'ils propageaient la politesse, avaient fini par être dangereux en faisant dégénérer la noblesse des idées et des sentiments en une fausse grandeur, outrée et maniérée, surtout en transportant Taffectation dans la simplicité. C'est alors que le genre précieux s'étànt corrompu, le grand maître en fait de naturel et de vérité lui déclara cette guerre impitoyable par laquelle il a débuté et par laquelle il a fini, les Précieuses ridicules étant sa première pièce imprimée, en 1660, et les Femmes savantes la dernière, en 1673. Mais revenons en 1630.
En 1630, il y avait bien de l'originalité en France, mais c'était une originalité qui s'ignorait et qui croyait avoir besoin de modèles étrangers. Plus tard^ Molière, La Fon* taine, Boileau, Racine, ces génies si français, se proposèrent aussi des modèles ; ils les cherchèrent dans l'antiquité, qu'ils ont imitée sans cesser d'être originaux, rendant français tout ce qu'ils touchaient. Leurs devanciers s'adressèrent à l'Italie et à l'Espagne, les deux nations les plus avancées qu'ils eussent devant les yeux. Les Médicis avaient
introduit parmi nous le goOt de la littérature italienne. La reine Anne apporta ou plutôt fortifia celui de la littérature espagnole. L'hôtel de Rambouillet prétendit à les unir.
Le genre espagnol , c'était, au début du dix-septiéme siècle, la haute galanterie^ langoureuse et platonique, un héroïsme un peu romanesque, un courage de paladin, un yif sentiment des beautés de la nature» qui faisait éclore les églogues et les idylles en vers et en prose, la passion de la musique et des sérénades aussi bien que des carrousels, des couver-^ sations élégantes comme des divertissements magnifiques. Le genre italien était précisément le contraire de la grandeur ou, si Ton veut, de l'enflure espagnole, le bel esprit poussé jusqu'au raffinement, la moquerie et un persiflage qui tendaient à tout rabaisser. Du mélange de ces deux genres sortit Talliance ardemment poursuivie, sûrement accomplie en une mesure parfaite, du grand et du familier, du grave et du plaisant, de Tenjoué et du sublime.
A l'hôtel de Rambouillet, le héros seul n'eût pas suffi à plaire ; il y fallait aussi le galant homme, l'honnête homme comme on l'appela vers 1630, et comme on ne cessa pas de l'appeler pendant tout le dix-septième siècle. L'honnête homme, expression nouvelle et piquante, type mystérieux qu'il est malaisé de définir^ et dont le sentiment se répandit avec une rapidité inconcevable; Thonnéte homme devait avoir des sentiments élevés; il devait être brave; il devait être galant, il devait être libéral, avoir de l'esprit et de belles manières, mais tout cela sans aucune ombre de pédanterie, d'une façon tout aisée et familière. Tel est l'idéal que l'hôtel de Rambouillet proposa à l'admiration publique et à l'imitation des gens qui se piquaient d'être comme il faut.
Les femmes étaient naturellement appelées à jouer le principal rôle en une semblable entreprise, et la marquise de Rambouillet semblait faite tout exprès pour y présider.
{Madame de Longueville^ p. 129-136.)
Charles Forbes, comte de Monfalembert, entra bien jenne dans la carrière de la polémique et de la {K>litique qu'il devait parcourir avec tant d'honneur. En i830 il s'unit à Tabbé Lacordaire pour fonder, avec La Mennais, le journal l'Avenirj dont les doctrines s'annonçaient par l'épigraphe mâme qu'il portait : Dieu et liberté; tente de conquérir celle liberté de renseignement qui ne devait triompher qu'au bout de vingt ans de luttes ; propose aux Français l'exemple de Tagilateur O'Gonnell et de la catholique Irlande; s'obstine dans les idées libérales même après que Rome les a condamnées ; persévère le plus longtemps de tous ses amis dans une fidélité désinté* ressée au maître égaré qui avait captivé sa jeunesse^ et ne cède que lentement^ péniblement, après avoir opposé une résistance opiniâtre aux pressantes et tendres sollicitations de l'abbé Lacordaire, son vrai ami.
Pénétré de bonne heure d'un chaleureux amour pour la Pologne, aussi bien que pour l'Irlande, M. de Montalembert traduisit, vers cette époque, l'ouvrage célèbre qu'Adam Mickiewîcz, le plus grand poêle de la Pologne, émigré en France à la suite de Tinsurreetlon de son pays, en 1830, avait publié 80U8 le titre de Livre des pèlerins polonais ^ afin de résumer sons une forme biblique et populaire ses idées sur la mission religieuse, sociale et politique de la nation polonaise depuis le partage. Montalembert fit précéder sa traduction d'un avantpropos qui, selon l'aveu qu'il a consigné dans ses Œuvres complètes, renfermait sur les hommes et les choses du temps des jugements excessifs et empreints de la passion politique qui animait la jeunesse d'alors ^ Une lettre du pape Grégoire XVI, du 5 octobre i 833, déclara l'ouvrage séditieux. Le noble catholique le supprima lui-même, résolu enfin de montrer sa
< Œuvres de M. de Montalembert^ tome IV, page 241.
MONTALBMBERT. 525
soumisfiioD à TÉglise quand La Meonais employait fous ses efforts à Teol rainer dans sa réYolte*
Après la publication et la condamnation des Pèlerins polonaiSf M. de Montalembert alla visiter rAllemagne et y passa les années 4833 et 1834. Pendant son séjour à Marbourg, dans la Hesse Électorale, sur les bords charmants de la Lahn, il fut séduit par la touchante légende de la chère sainte Elisabeth de Hongrie, qui jadis, dans cette \ille devenue depuis luthérienne, consacra les derniers jours de sa yi& à des œuvres d'une héroïque charité, et y mourut à vingt-cinq ans. Le souvenir d'une sœur enlevée à la fleur de Tâge, et qu'il avait tendrement aimée, le porta à écrire l'histoire de cette princesse. Il fouilla toutes les bibliothèques de la docte Allemagne ; il alla de ville en ville, de château en château^ d*église en église, et, riche de tant de documents et de souvenirs ramassés, il eut promptement achevé son travail, et le fit imprimer à son retour en France.
En écrivant YEistoire de sainte Elisabeth de Ewigrie, duchesse de Thuringe, M. de Montalembert n'a pas seulement donné une Vie de sainte, une Légende des siècles de foi, il a fourni un tableau fidèle des habitudes et des mœurs de la société d'une époque où Tempire de l'Église et de la Chevalerie était à son apogée. Une belle et ardente introduction présente dès Tabord une intéressante esquisse de Tétat de la chrétienté au temps où la sainte vécut, un croquis de l'ensemble social où son nom occupe une place vénérée.
Ce livre, écrit avec amour, brille d'une science de détail et d^une richesse de coloris qui nous reportent à Tâge brillant et héroïque où apparurent les personnages qui y sont peints ^. Llnti*oduction a toute la noblesse du meilleur style historique : elle annonçait un écrivain mâle et original.
La.Vte de sainte Elisabeth de Hongrie fut Texpression d'un retour marqué vers les traditions et vers le sentiment de Tart chrétien, et lui donna uue impulsion nouvelle ^
1 L'auteur a fait disparaître de Tédition définitive quel^iues imitatiotis trop voulues de notre vieux langage, qui donnaient un caractère un peu mignard à certaines pages de la première édition.
s Par quantité d'écrits et de discours, M. de Montalembert a contri-
Peu de temps après la publication de ce livre, M. de Montalembert, parvenu à sa vingt-cinquième année, put siéger à la Chambre des pairs, avec voix délibérative^ et prêta serment le 14 mai 1835. Dès lors il se trouva mêlé à toutes les luttes du pays.
« De môme que II. Guizot représenta surtout à la tribune les idées et les intérêts de conservation intérieure et extérieure, M. Thiers les idées et les intérêts démocratiques compatibles avec l'établissement de 1830, M. Berryer les principes traditionnels de la France et sa politique permanente^ M. de Montalembert représenta les intérêts catholiques, les idées religieuses^. »
Et il en fut un représentant parfois si éloquent dans son enthousiasme d*amour pour TÉglise^ qu'il arrachait un tribut d'admiration même à ses adversaires les plus déclarés. A entendre ou à lire le discours sur Tincorporation de Cracovie (21 janvier 1847), ou le discours plus magnifique encore sur la défaite du Sonderbund (14 janvier 1848) où, faisant le procès au radicalisme en général, il le représentait non pas seulement comme l'exagération, mais bien comme l'ennemi, comme le bourreau de la liberté, qui ne trouva, avec la Presse, que Vaiglon était devenu aigle ? qui n'avoua, avec le Journal des DébatSy que le grand ennemi du despotisme impitoyable et de l'oppression hypocrite se rangeait parmi [e% princes de la tribune française^ et que ses paroles enflammées avaient eu de l'écho
baé à rétablir sur ses véritables bases la théorie de Tart religieax et à amener cette « nouvelle renaissance qui s*opère sous nos yeux, renaissance qui est la contre-partie de celle du quinzième et du seizième siècle. » {Des intérêts catholiques au dix-neuvième siècle^ 3* édit., p. 37.)
Ce n'est pas tout : la France doit à son initiative, à ses brochures, à ses discours à la Chambre des pairs ou dans les congrès archéologiques, la conservation de plusieurs monuments du moyen &ge.
Voir la première partie du tome VI des Œuvres de M, le comte de Montalembert^ le très-beau, très-curieux et très-solide discours, prononcé le 26 juillet 1847^ dans la Chambre des pairs, pour dénoncer et flétrir les mutilations^ les dévastations et les profanations dont nos monuments historiques étaient l'objet à Paris et dans toute la France.
^ Nettement, Hist, de la litt, franc, sous le gouvernement de Juillet, 1. 1, p. 403.
MONTÂLEHBSRT. 527
dans tous les cœurs ? Le réYolulionnaire athée Proudhon ne 8*ôcriait-il pas lui-môme, après avoir entendu le fier et courageux discours du 19 octobre 1849, dans l'Assemblée législative, sur les conditions du retour de Pie IX à Bome^ en réponse à Victor Hugo :
a D*où vient cette profondeur dans le vrai^ cette forme saisissante dans le langage, ce bonheur parfois inouï de Texpression ? De ce que, seul^ M. de Montalembert s*est placé au point réel de la question. »
M. Veuillot^ rendant compte de cette mémorable séance, ajoutait :
« L'Assemblée législative Ta écouté avec plus d'attention, avec plus d'bonneurs, avec plus d'applaudissements que ne Ta fait la Chambre des pairs, lorsqu'il prononça cette mémorable et prophétique oraison funèbre du Sonderbund, où il annonçait à la monarchie sa défaite, parce qu'elle venait de laisser opprimer l'innocence, vaincre le droit et accabler la liberté ^ ! »
Signalons encore les beaux discours à propos delà loi sur l'enseignement (17 janvier et 4 février 1850), dont le succès fut contrarié par l'esprit de parti '.
C'est ainsi que M. de Montalembert retrouvait dans les assemblées républicaines l'éloquence dont avait résonné si souvent le vieux palais des Médicis. 11 n'a cessé de grandir comme orateur jusqu'au jour où les événements politiques l'éloignèrent de la tribune. Et c'est par les qualités les plus solides qu'il est parvenu à cette hauteur de renommée que peu d'orateurs ont jusqu'à présent obtenue. Ses triomphes furent d'autant plus légitimes qu'il ne parlait jamais que de ce qu'il connaissait bien, comme il le déclarait lui-môme un jour avec une noble fierté :
i L'Univers, 19 oct. 1849.
s Lire aussi les discours du 15 Janvier 1846, sur la nationalité polo* naise; du 19 mars 1846, sur les massacres de Gallicie; du 2 juillet 1846^ sur les événements de Gracovie et de Gallicie ; du 12 janvier 1849, sur la dissolution de l'Assemblée nationale, à l'occasion de la proposition Râteau.
« Je puis dire qae Je n'ai rbabitude de parler ici, vous me rendrez cette justice, je Fespëre, que de choses que je sais parfaitement. Mon jugement peut être trës-iufime, mes lumières extrômement restreintes. Je suis tout prêt à l'admettre^ mais encore une fois je cherche à bien savoir les choses dont j'ai l'honneur de vous entretenir^ et je ne parle que de celles-là K »
Après avoir enrichi les annales parlementaires de ces discours qui resteront au nombre des chefs-d'œuvre de la parole humaine, M. de Montalembert sembla, à partir du coup d'État du 2 décembre 1851, renoncer aux succès oratoires pour chercher^ à litre d'écrivain, une nouvelle popularité.
Désolé de voir le gouvernement personnel et absolu supplanter en France les institutions parlementaires et libérales, il voulut mettre le régime de l'Angleterre en face de celui de la France, et, en montrant les bienfaits de l'un, signaler les inconvénients et les périls de l'autre; enfin opposer aux Anglais les peuples du continent qui ne savent s'émanciper de la tutelle d'un maître que pour se précipiter dans une orgie anarchique et retomber ensuite sous un joug plus pesant. Réfutant le révolutionnaire Ledru-Rollîn, auteur de la Décadence de V Angleterre, et prenant pour ainsi dire le contre-pied de M. Troplong, dans son livre sur l'empire romain, M. de Montalembert écrit r Avenir politique de l'Angleterre (1855) pour prouver que l'aristocratie anglaise est juste et bienfaisante, et engage un combat ouvert contre les institutions qui ruinent l'aristocratie au profit de l'égalité et du pouvoir central. Au risque d*ôtre appelé réactionnaire et partisan de la féodalité, il soutient que le morcellement des héritages et l'action dissolvante de l'égalité absolue des partages sont l'instrument le plus efficace que le despotisme ait jamais pu inventer pour broyer toutes les résistances et pulvériser toutes les forces collectives ou individuelles. Il exprime le vœu que l'Angleterre « refoule le flot continental de la bureaucratie. » Il proclame avec satisfaction que le progrès de la démocratie, son triomphe définitif partout est le fait dominant de la société moderne ; mais il ajoute que c'en est aussi le danger suprême, danger auquel nul pays n'a encore su se dérober. Il
i Discours du 1" août 1847.
faut donc contenir et régler la démocratie sans l'avilir, l'organiser en monarchie tempérée ou en république ^ïonservalrice : c'est là le problème de notre siècle ; mais^ dit-il, ce problème n'a encore été résolu nulle part. Comment pourrait-il l'être? C'est ce que M. de Montalembert recherche avec autant de sagesse que de perspicacité. Et lui qui, dans une circonstance fameuse, dans le discours sur le triomphe des radicaux suisses^ avait dressé contre la politique de TAngleterre un acte d'accusation terrible, et avait montré cette politique fomentant partout le trouble, le désordre, la violence, dans l'intérêt de ses haines, de ses rancunes, de son ambition, aujourd'hui, disposé à ne voir que le beau côté de ses institutions, il propose à tous les peuples de suivre ses errements pour arriver à la conquête et à l'établissement définitif de la liberté.
L'auteur de V Avenir politique de l* Angleterre a écrit plusieurs autres ouvrages de polémique politique et religieuse qui ont grandi sa position parmi les partisans de la démocratie anglaise et du catholicisme libéral. Mais ils provoquèrent des querelles signalées par des excès dont M. de Montalembert lui-même ne sut pas se garantir complètement. On comprend la vivacité d'un homme qui repousse sans ménagement des opinions contraires aux siennes. Mais au moins des catholiques ne devraientils pas garder de fiel dans leur cœur contre d'autres catholiques. Or qui pourrait dire que dans ces luttes entre frères des paroles amères et envenimées ne sont pas souvent tombées de la plume des divers adversaires ?
Mais venons à un ouvrage étranger aux discussions poli tiques; venons au grand titre littéraire de M. de Montalembert, à V Histoire des moines d'Occident.
Après avoir raconté, dans V Histoire de sainte Elisabeth, la vie d'une jeune femme en qui se résumait la poésie catholique de la souffrance et de l'amour, et dont l'existence modeste et oubliée se rattachait néanmoins à l'époque la plus resplendis* santé du moyen âge, il se proposa une tâche plus difficile, celle de contribuer à la réhabilitation des ordres monastiques en écrivant la vie d'un grand moine, de saint Bernard, sur lequel il avait déjà publié, en 1844, une curieuse étude ; mais bientôt il sentit la nécessité d'étendre son cadre.
«( En voulant, dit-il, étudier la yie et l'époque de ce grand homme qui fut moine, on trouve que les papes^ les évoques, les saints qui étaient alors le boulevard et Tlionneur de la société chrétienne, sortaient tous ou presque tous de Tordre monastique, comme lui. Qu'était-ce donc que ces moines? d'où venaient-ils? et qu'avaient-ils fait Jusque-là pour occuper dans les destinées du monde une place si haute P II fallait d'abord résoudre ces questions.
«Il y a plus. En essayant de juger la période où vécut saint Bernard, on voit qu'il est impossible de l'expliquer ou de la comprendre^ si on ne reconnaît pas qu'elle est animée du môme souffle qui a vivifié une époque antérieure, dont elle n'est que la continuation directe et fidèle.
«Si le douzième siècle s'est incliné devant le génie et la vertu du moine Bernard, c'est parce que le onzième avait été régénéré et pénétré par la vertu et le génie du moine qui s'ap[)ela Grégoire VII. Ni l'époque ni l'action de Bernard ne sauraient donc être envisagées à part de la crise salutaire qui avait préparé l'une et rendu l'autre possible ; et jamais un simple moine n'aurait été écouté et obéi comme le fut Bernard, si sa grandeur incontestée n'avait été précédée par les luttes^ les épreuves et la victoire posthume de cet autre moine qui mourut six ans avant sa naissance. Il a donc fallu, non-seulement caractériser par un aperçu consciencieux le pontificat du plus grand des papes sortis des rangs monastiques, mais encore passer en revue toute la période qui réunit les derniers combats de Grégoire aux premiers efforts de Bernard, et tenter ainsi le récit d'une lutte qui fut la plus grave et la plus glorieuse que TËglise ait jamais livrée^ et où les moines furent les premiers à la peine comme à l'honneur.
« Mais cela même ne suffisait pas. Bien loin d'être les fondateurs de Tordre monastique, Grégoire VII et Bernard n'en étaient que les rejetons, comme tant de milliers de leurs contemporains. Cet institut existait depuis plus de cinq siècles lorsque ces grands hommes surent en tirer un si merveilleux parti. Pour en connaître l'origine, pour en apprécier la nature et les services, il faut remonter à un autre Grégoire, à saint Grégoire le Grand, au premier pape sorti du cloître^ et plus haut encore^ à saint Benoit, législateur et patriarche des moines d'Occident. Il faut au moins entrevoir pendant ces cinq siècles les efforts surhumains tentés par ces légions de moines sans cesse renaissantes, pour dompter, pacifier, discipliner, purifier vingt peuples barbares successivement transformés en nations chrétiennes. C'eût été une injustice et une ingratitude révoltante que de se taire sur vingt générations d'indomptables laboureurs qui ont défriché les âmes de nos pères en même temps que le sol de l'Europe chrétienne, et n'ont laissé à Bernard et à ses contemporains que la fatigue du moissonneur i. »
1 Les Moines d'Occident, Introd.^ ch. I, p. 8.
Cest ainsi que les Moines dOccident sont nés d'une pensée plus restreinte que le titre de l'ouvrage ne l'indique.
A entreprendre cette grande tâche, un écueil se présentait entre plusieurs autres, celui de la monotonie. Toujours les mômes incidents et toujours le môme mobile I toujours la pénitence, la retraite, la lutte du bien contre le mal, de l'esprit contre la matière, de la solitude contre le monde; toujours des fondations, des donations, des yocations ; toujours le dévouement, le sacrifice, la générosité, le courage, la patience I Oui, il 7 avait là de quoi finir par fatiguer et la plume de l'écrivain et Tattention du lecteur. Mais nulle part on ne sent la lassitude de l'historien, et l'attention du lecteur est sans cesse réveillée et ranimée par l'intérêt continuel des faits et par la conscience de l'écrivain qui n*écrit pas un panégyrique, mais une histoire, qui « ne dissimule aucune tache afin d'avoir le droit de ne voiler aucune gloire *, » et qui sait éclaircir l'histoire générale tout en traçant des vies particulières de saints. Ajoutez à cela le charme d'une diction toujours correcte, toujours noble, toujours ferme, toujours claire, et souvent éloquente ou imagée.
Amitié de saint Benoit et de sainte Soolastique '•
Dans l'histoire de la plupart des saints qui ont exercé une action réformatrice et durable sur les institutions religieuses, on retrouve presque toujours le nom et l'influence d'une sainte femme associée à leur dévouement et à leur œuvre. Ces rudes combattants dans la guerre de T&me contre la chair semblent avoir puisé de la force et de la consolation dans une chaste et fervente communauté de sacrifices, de prières et de vertus avec une mère, avec une sœur par le sang ou par le choix, et dont la sainteté répand sur ce coin de leur glorieuse vie comme un rayon de lumière
« Les Moines cTOceident^ Tntrod., ch, I, p. 9. > « L*amitiâ de Benoit et de sa sœar Scolastlque est peinte de couleur céleste. 0 (L. Veuillot, ie Parfum de Rome^ vu, I.)
plus intime et plus douce. Pour ne citer que les plus célèbres^ c'est ainsi qu'on voit Macrine à côté de saint Basile, et que les noms de Monique et d'Augustin sont inséparables, comme dans les siècles postérieurs ceux de saint François de Sales et de sainte Jeanne de Chantai.
Saint Benoit avait, lui aussi, une sœur nommée Scolastique, née le même jour que lui ; ils s'aimaient comme s'aiment souvent les jumeaux, avec la passion de Tamour fraternel. Mais ils aimaient tous deux Dieu par-dessus tout. Plus tôt encore que son frère, Scolastique s'était consacrée à Dieu dès Tenfance, et en devenant religieuse elle avait préparé une patronne et un modèle à l'innombrable famille de vierges qui devait reconnaître, adopter et suivre les lois de son frère. Elle le rejoignit au mont Cassin et se fixa dans un monastère au fond d'une vallée tout proche de la sainte montagne. Benoit la dirigeait de loin, comme il le faisait d'ailleurs pour beaucoup d'autres religieuses des environs. Mais ils ne se voyaient qu'une fois par an ; et alors c'était Scolastique qui sortait de son cloître et venait trouver son frère. Lui, de son côté, allait au-devant d'elle ; ils se rejoignaient sur le flanc de la montagne, non loin de la porte du monastère, en un lieu qu'on a longtemps vénéré.
C'est là qu'eut lieu, en leur dernière rencontre, cette lutte de l'amour fraternel avec l'austérité de la règle, qui est 1& seul épisode connu de la vie de Scolastique, et qui a suffi pour assurer à son nom un impérissable souvenir. Ils avaient passé tout le jour en pieux entretiens entremêlés des louanges de Dieu. Vers le soir ils mangèrent ensemble. Comme ils étaient encore à table et que la nuit s'avançait Scolastique dit à son frère : a Je t'en prie, ne me quitte a pas celte nuit, afin que nous puissions parler des joies « du ciel jusqu'à demain matin. — Que dis-tu là, ma a sœur? répondit saint Benoit; à aucun prix je ne puis « demeurer hors du monastère» » Sur le refus de son frère, Scolastique mit sa tète entre ses maios jointes sur
MONTàLEMlXlir. 533
la table, et pria Dieu en versant des torrents de larmes, au point qae la table en fut inondée» Le tempe était fort serein : il n'y avait pas le moindre naage dans Pair. A peine se ful-elle relevée que le tonnerre se fit entendre et qu'un orage violent éclata : la pluie*,, la foudre, les éclairs furent tels que ni Benoit ni aucun des frères qui Taceompagnaient ne purent mettre le pied hors du tait qui les^ abritait. Alors il dil à Scolastique : « Que Dieu te pardonne,, ma aœur, 0 mak qu'as-tu fait? — £h bien I oui, lui répondit-elle ; « je t'ai prié, et tu ne m'as pas ée&utée; alors yai prié « Dieu, et il m'écoute* Sora maintenant si tu peux, et rea* a voie-moi pour monter à tan monastère. » Il se vésigna bien malgré lui à rester, et ils passérenl le reste de la nuit en conversatioDi spirituelle. Saint Grégoire, qui noys a eomservé ce récit, ajoute qu'il ne fant pas s'étonner si la volonté de la soeur fut plutôt exaucée par Dieu que celle du frère, parce que des deux c'était la sœur qui Avait le plus aimé, et qu'auprès de Dieu plus on aime: et plus on est puissant.
Au matin ils se quittèrent pour ne plus se revoir en cette vie. Trois jours après, Benoit, étant à la fenêtre de sa cellule; eut une vision où il vit Tàme de sa sœur entrant dans le ciel sous la forme d'une colombe. Ravi ie jioie, sa reconnaissance éclata en chants et en hyianes à la gloire de Dieu- Il envoya aussitôt chercher te corps de la sainte, qui fat transporté au mont Gassin et placé dans la sépulture qu'il avait déjà fait préparer pour lui-même, afin que la meurt ue séparât point ceux dont les ftmes aTaie&t toujours été unies en Dieu. GeUe mort de sa sœur fut pour lui le signa) du départ. Il ne lui survécut que quarante jours.
{Les Moine ^Occident, t. II, p. 35-39.)
Le Parlement anglais.
Je ferais, je l'avoue, pea de cas du cœur et du jugement de rbomme qui approcherait sans émotion de ce palais du Parlement anglais, de ce temple de Thistoire et de la loi, de l'éloquence et de la liberté. On ne doit fouler ce sol qu'avec respect : il est plus sacré mille fois que celui du Pnyx d'Athènes ou du Forum romain; car il est depuis mille ans le sanctuaire politique et législatif d'un peuple chrétien et le berceau des libertés du monde moderne.
Là pendant de longs siècles le droit des peuples et la dignité de l'homme ont lutté victorieusement contre le pouvoir absolu et l'omnipotence d'un seul. Là s'est brisée en éclats la théorie humiliante de l'inamissibilité du pouvoir et de l'autocratie des princes. Là s'est célébré le triomphe de cette liberté disciplinée qui implique et maintient le respect de l'autorité, et qu'exprime si bien le terme anglais : The liberty of the subject , Là se sont débattues les plus nobles causes que la parole humaine ait eu à défendre de nos jours : la cause de la liberté et de l'humanité contre la révolution, plaidée et gagnée par le génie de Burke et de Pitt ; la cause des esclaves noirs contre le féroce égolsme de l'industrie coloniale, plaidée et gagnée par Tintrépide et persévérante vertu de Wilberforce; la cause des catholiques d'Irlande et d'Angleterre contre trois siècles de préjugés et de persécutions, plaidée et gagnée par la bouillante éloquence d'O'Connell et de Shiel; enfin la cause de l'ouvrier et du pauvre contre l'aveuglement de la grande propriété, plaidée et gagnée par le mâle bon sens de Peel.
{Avenir politique de V Angleterre.)
LOtJIS VBUILLOTv 53$
liOuis vxunxoT
(Né en 1813.)
Le sceptique Sainte-Beuve, & qui le rédacteur en cher de Y Univers a Tait si souyent la guerre, n'a pu s'empêcher de lui consacrer une de ses études les plus flatteuses, malgré beaucoup de restrictions, et de reconnaître en lui « un journaliste du plus grand talent, un excellent prosateur, un peintre vigoureux de la réalité *• » Un autre libre penseur, dans un article qui fut un événement, a nommé M. Veuillot «le premier poié* miste de notre temps, et Tun des écrivains les plus vraiment français de notre littérature * ». Le très-imparlial M. Jouvin, '- un des contemporains du goût le plus sûr et le plus fin, -« s'associant à Téloge enthousiaste de son collaborateur voltairien, proclama lui-môme bien haut « l'admiration qu'il ressentait pour l'écrivain le plus original qui soit sorti des rangs de la presse. »
> Quand les incroyants reconnaissent si ouvertement les grands mérites d'écrivain du célèbre polémiste religieux, quel catholique pourrait s'étonner de nous voir lui donner place ici parmi les prosateurs distingués du dix-neuvième siècle, et honorer sa puissante originalité, en nous réservant le droit de tempérer les éloges par les critiques méritées?
M. Louis Veuillot, né, dans une condition pauvre, de parents très-honnôtes, mais qui ignoraient la religion, avait reçu, avec une éducation incomplète, des principes voltairiens. Sa jeunesse ne fut point exempte des légèretés à peu près inévitables à qui n'est pas retenu par le frein religieux . Mais de telles natures s*arrétent dans leurs égarements et reviennent de loin. Mécontent et sombre au milieu de toutes les ivresses, a-t-il dit luimême, n'ayant plus du tout de foi politique, et perdant chaque Jour davantage la foi morale, honteux des brèches faites à sa conscience, et las des débris d'honnêteté qui lui res-
* Constitutionnel^ 7 octobre 1861.
* Sarcey de Sattière, le Figaro, 31 mars 1859.
(aient ^, il traversait une crise qui devait aboutir à sa perte complète ou à son saluU
Alors petit journaliste, il 6tait entré dans cette carrière sans aucune préparation.
Il avait débuté dans Je}ourDalismeàRouen,au momentoû les vainqueurs de Juillet étaient obligés « d'accepter des enrants comme défenseurs de Tétrange ordre social qu'ils venaient d'établir ' ». Il se trouva de Toppositioa, et aurait été aussi vo« loutiers du mouvement, et môme plu» volontiers, a-t-il avoué naïvement.
En 1833, il passa rédacteur eu chef d'un journal ministériel à Périgueux : il se souviendra plus tard^ dans un roman celèbrci de son séjour dans cette petite ville. A la tin de 1837, il fut appelé à Paris pour être adjoint aux rédacteurs de\d,Charte de 1830, journal fondé par M. Guizot pour la défense de son système de gouvernement : il avait pour collaborateurs Nestor Roqueplan, Edouard Thierry, Malitourne, Edmond Texier, Forguesy Ourliac, etc. Une crise uunistérielle ayant renversé M. Guizot et fait disparaître la Ckarte de 1830, M. Yeuillot entra à la PaiXf où il eut pour principal collaborateur M. A. Toussenel, auteur de l'Esprit des bêtes. En 1838, il fit un voyage à Rome et y fut témoin des pompes de la semaine sainte. L'heure du grand changement auquel il aspirait depuis longtemps était sonnée : il fut touché, il crut, se convertit, et voua son existence à défendre ses nouvelles croyances avec toute l'énergie de sa nature militante. Dès lors il se proposa pour premier objet de sa vie de démasquer et de flétrir les ennemis de la religion, dédaignant d'employer à leur égard la persuasion et la douceur, parce que, selon lui, ces gens-là ayant autour de l'âme une triple cuirasse de bronze, U fallait employer avec eux la hache et la massue \
M. Yeuillot dut à sa conversion le bonheur ; il lui dut aussi la renommée. « Il n'était la veille qu'un des plus spirituels condottieri du petit journalisme ; il passa tout â'un coup écrivain, et prit rang parmi les plua illustres *• »
* Voir Rome et Lorette.
* Introduction de la seconde édition de Home et Lorette, s Les Pèlerinages de Suisse,
* Sarcey.
LOUIS YE.UILLOT. 597
Âla fin de i841 il entre à YUmwrsj plem encore des ardents de la jeunesse^ Tesprit chargé de projets de livres comaie l'arbre est chargé de flenrs au printemps; il embrasse ce tra^rail sans repos do journalisme, en offrant à Dieu^ comme un sacrifice méritoire, l'abandon ée^ tons ces beaux projets et de cette joie de s'essayer à donner une réalité aux rêves de son imagination K
Bientôt nommé rédacteuren chef^ilnetarda pas à faire éclater son sèle et son rare talent, et fut signalé à tous les catholiques comme un des plus courageux défenseurs de la plus noble des cames, quand il eut payé de la prison sa généreuse défense de la liberté de renseignement, dans le procès de l'abbé Coo»balot, en i844. Il faut attendre jusqu'à 1847 pour le voir acquérir le complet développement de ses facultés; mais, à cette ^ate, c'est déjà un journaliste hors ligne, puissant dans les articles de fond, pétillant d'esprit et de verve dans les articles de circonstance.
« Liseï les eomptes rendus des séainces de la Ghasibre en 47, 48 et 49» Ce sont de véritables drames, étinceluits de verve comiq^ue. To«& les personnages politiques y ont un r^e ou sérieux ou grotesque; on les voit, on les entend, ils revivent peints en quelques coups de crayon et de main d'ouvrier. La Bruyère n*est pas plus fin ; il a une imagiuation moins puissaute.Si, dans quelque cent ans, on veut des détails sur nos assemblées délibérantes, on les ira chercher dans ses articles, comme on retrouve la cour de Louis XIV dans les mémoires de Saint-l^raoR *.»
Dès lors il grandit chaque jour en talent, en renommée, en influence.
Son plus beau moment de journaliste, et que rien ne saurait foire oublier, comme a dit Sainte-Beuve, est celui de 1852 à 1855, a pendant lequel, ses parties élevées prenant le dessus> sa fibre populaire aussi s'en m^ant, il slassocia pleinement au sentiment public, à l'âme patriotique de la France et fit acte d'adhésion éclatante à la politique impériale dans la guerre de Grimée et pour les premières victoires, n C'est alors qu'il écrivit ses portraits des Deux Empereurs (3 et 5 mars 1854), son article
* Préface des Mélanges,
• Sarccy.
nécrologique sur le maréchal Saînt-Arnaùd (9 octobre), qu'on Jira parmi nos extraits, ses considérations sur la guerre, dans lesquelles il nationalise, en quelque sorte, les idées de M. de Maislre, son parallèle du Prêtre et du Soldat (il janvier 1855), Ba Rentrée de la Garde impériale (30 décembre). Oui, ce sont là des chefs-d'œuvre, comme dit Sainte-Beuve. Et nous ajouterons avec le célèbre critique : « Qui pourrait les lire sans les admirer? Jl y apparaît éloquent, enthousiaste, religieux à la fois et bon Français, et, pour parler son langage, « tout rayonnant des meilleures ardeurs de la vie. » Je ne sais pas en vérité de plus noble prose ni dont la presse doive être plus fière. Ce sont là des pages d'histoire. »
Ses adversaires lui ont souvent reproché d'avoir, en défendant Tenipire, fait alliance, lui catholique, avec la force. Nous croyons que, comme il n'était pas, à vrai dire, un homme politique, et qu'il n'avait jamais aimé le régime parlementaire, son enthousiasme fut parfaitement sincère, qu'il crut, selon les expressions de M. Sainte-Beuve, « faire alliance avec la force yive et le coeur môme du pays, » dont il ressentait les tressaillements avec une naïve confiance. Et qu'on n'oublie pas que son adhé^ sion, imprudente peut-être, mais désintéressée, au pouYoir personnel, ne dura qu'autant de temps que ce pouvoir protégea l'Église et n'inspira aucune crainte à ses chefs.
Dans celte môme période, comme depuis, M. Yeuillot a déployé un talent chaque jour plus apprécié môme par ses ennemis, non-seulement dans des articles de polémique politique ou religieuse, mais aussi dans des articles de critique littéraire, et même dans des articles d'aria Sur Béranger, sur Victor Qugo, sur Lamartine, sur Ponsard, sur Sainte-Beuve, sur Théophile Gautier, sur Leconte de Lisle ', sur le Dante, sur vingt autres, il a écrit des pages admirables. Nul ne sait mieux que lui mettre le doigt sur les endroits faibles; personne non plus ne sait mieux voir et faire valoir les beautés. Il est nombre de ces morceaux qu'un Sainte-Beuve eût été fier de signer.
M. L. Yeuillot est surtout un journaliste; cependant il a
1 Personne n'a mieux parlé qae lui de Mozart et de Haydn. * Les articles sur Leconte de Lisle, à propos du poème de KaUiy sont tout récents (26 octobre et 1«' novembre 1869) et des plus beaux.
LOUIS VfiUILLOT. 539
écrit beaucoup de livres, et en avait rêvé bien d'autres : comme la plypart des hommes, il a dû jeter à la mer une partie de ses projets pour sauver le reste. Plusieurs de ses livres dureront. Nous indiquerons et apprécierons rapidement les principaux.
En 1840, aussitôt après son retour de la ville éternelle, il publia Rome et LoreUe, pour raconter comment il perdit la foi et comment il y fut ramené. On trouve là de curieux détails sur son enfaoce^ son éducation, sa jeunesse, ses débuts dans le monde, ses relations, ses principes, sa nature intellectuelle et morale. Le succès de ce livre fut grand dans un certain public; d'autres lecteurs n'en aiment pas des détails et des confidences d'une nature trop iutime prodigués là trop complaisaniment.
Les Pèlerinages de Suisse, dont le titre indique suffisamment Tobjet, continuent Rome et Loreite. C'est un des livres les plus frais et les plus gracieux que l'auteur ait écrits. On y trouve, avec des morceaux piquants et charmants, telle que rbistoire du Moine mécanicien, des passages d'une philosophie élevée, tel que celui où le nouveau fidèle établit que l'bomme croit toujours, môme lorsqu'au lieu de croire à la vérité, il croit à n'en. Le style de l'écrivain n'est pas encore complètement formé, il flotte entre le classique et le romantique, mais il est vivant et original.
En 1845, après une brillante campagne de journaliste, il publia les Français en Algériey souvenirs d'un voyage fait en 1841, à une époque où le grand résultat obtenu depuis était encore douteux. Un séjour de six mois au centre même des afifaires, deux courses, une assez longue, à la suite de l'armée^ dés informations prises à bonne source, des notes recueillies dans les documents officiels, permettaient à un homme désintéressé et animé du désir d'être utile, de faire un livre digne d'être lu après tous ceux qu'on avait déjà publiés. Cependant il n'ambitionna pas de présenter le travail d'un militaire, ni d'un politique, ni d'un administrateur. Il voulut simplement composer un ouvrage littéraire, raconter quelques faits isolés qui lui avaient paru intéressants, enfin offrir un choix de ta-^ bleaux et de récits capables d'attacher les lecteurs ordinaires. 11 a bien atteint son objet» Si une partie du livre n'offre rien
> Préface de la 2« édition.
540 LES PROSA.TEiJHS DU XIX« SIÈCLE.
de trës-saillant, plusieurs morceaux «ont des pages de matli^. Nous ngnalerons la lettre d'un soldat à son père, le portrait du souare, le portrait d'Abd-el-Rader^ et surtout la Première garniêon de Milianah : par l'intérêt et la vivacité du récK, ce mor* ceau rappelle la Prise de la redoute de Mérimée.
Les souvenirs du séjour à Périgueux, dont nous avons parié^ lui firent écrire, en 1844, VH<mnéte Femme, Le titre de ce roman de mœurs et de caractère induit en erreur, car l'auteur y peint le contraire d'une honnête femme ; mais ce n'est pas une oeuvre malhonnête et immorale, comme certains de ses adversaires Tout tant répété. M. Veuillot a voulu, suivant ses propres expressions, y montrer en aperçu ce que devient une société qui a pour ainsi dire chassé Dieu de ses mœurs et de ses lois ; faire voir que les âmes honnêtes mais ignorantes y sont Iflches, que les âmes droites s'y dévoient, que le mal n'y sent plus de scrupules, qu'une sorte d'abrutissement devient le partage du plus grand nombre, que la vraie probité, la vraie grandeur, ne trouvent plus d'action. 11 s'est proposé de prouver la supériorité de Thonnêteté chrétienne sur la trop peu certaine honnêteté du monde, et de démontrer qu'un homme qui va à confesse est moins à craindre pour les maris qu'un liber* tin : cette dernière thèse se peut soutenir saos scandale.
Ce livre n'est pas un chef-d'œuvre, certains détails, en eux* mêmes, et surtout par la manière dont ils sont présentés, peuvent choquer et agacer certaines délicatesses ; il n'en est pas moins vrai que VHonnéie Femme est un ouvrage très-original, et, dans la dernière édition soigueusement revue, quelques parties en sont vraiment belles *.
Il est un autre roman de M. Veuillot que les plus délicats et les plus timorés pourront lire sans aucune crainte, Corbin et d^Aubecourt, livre doux et aimable comme les circonstances au milieu desquelles l'auteur l'écrivit, et qu'il a délicieusement décrites dans la préface de la seconde édition.
Qu'on lise après ce gracieux roman les ffistoriettes et Fanitai* sies (1866) publiées d'abord, en 1844, sous le titre de Nattes^
1 Ce livre peut aussi servir à faire connaître Tanteur. C'est M. Veuillot lai-mdme qui est représenté tous les traits du Journaliste ministériel, « ce petit garçon, » etc.
LOUIS VEUILLOT. 5ii
et Ton s'étonnera de k fa€Îlité arec laquelle Tardent polémiste sait traiter le genre doux^ plaire à l'imagination et toueher le cœur.
Au lendemain de 1848, après avoir été au feu des barricades de juin, M. Veuillot publia le livre qui a le plus contribué à sa réputation d'écrivain, les Libres Penseurs, composés, à diverses reprises^ durant les derniers temps de la royauté.
Il explique lui-môme ce qu'il entend par libres penseurs , pourquoi et comment il a prétendu les peindre.
« rappelle «libres penseurs », comme ils se nomment eux-mêmes^ ditil, les lettrés ou se croyant tels, qui, par livres, discours et pratiques ordinaires, travaillent sciemment à détruire en France la religion révélée et sa morale divine. ProfesseurSi écrivaios, législateurs, gens de banque, gens de palais, gens d'industrie et de négoce, ils sont tout, ils font tout, ils régnent ; ils nous ont mis dans la situation où nous sommes, ils l'exploitent et Tenopirent.
« J*ai voulu les peindre, non pas, jeTavoue, par admiration pour eux. Catholique et enfant du petit peuple, Je suis donblement leur adversaire depuis qu'à mon tourje pense, c'est-à-dire depuis que, par la grftce de Dieu, mon esprit est franc da joug qu'ils lui ont fait longtemps porter. Libre penseur rend à mes oreilles le même son que Jésuite aux leurs. Mais la qualité de catholique m'imposait des devoirs que j'ai respectés. Je me serais trouvé coupable de charger un seul portrait. J'ai copié la vive nature ; et pourtant, si je me suis défendu de rien embellir, je n'ai pas laissé de beaucoup voiler. Telle figure qui pourra paraître hardie, est dessinée d'après un modèle encore moins vêtu. Chacun sait comment ces messieurs, de leur côté, nous peignent. On verra si le crayon du ' Jésuite est plus fidèle que le pinceau des libres penseurs *. »
L'impitoyable satirique prend successivement à partie les poètes, les journaux et les joumalisies, les femmes auteurs, les Tartufes, les Persécuteurs, et enfin le public. Les libres penseurs qu'il flagelle sont tantôt nommés de leur nom propre, tantôt désignés sous des pseudonymes transparents.
M. Veuillot les poursuit non-seulement pour leurs pensées, mais pour leurs actions* « Libres penseurs, dit-il, libres faiseurs I On n'est l'un que pour devenir l'autre '1 » Cet on, qui exclut les exceptions, dit trop. Parmi les hommes qui n*ont pas le bonheur de croire, il en est, grâce à Dieu, qui dirigent toutes
< Avnnt-propos de la l'« édition.
.^ Ibid.
SI
leurs actions d'après les règles de Thonneur et de la yertu. Que l'implacable pamphlétaire déleste l'incrédutHé, le plus grand malheur, la plus grande plaie de ce peuple dont il n'oublie pas qu'il est sorti; que sa plume d'airain stigmatise les marchands d'incrédulité, empoisonneurs du peuple; c'est bien, c'est juste, c'est utile; qu'il yeuille « arracher le masque du mensonge, balafrer le plus avant possible la Tace insolente de l'impiété^ » il est dans son droit ; mais qu'il n'aille point jusqu'à flétrir tout ce qui n'a pas sa plénitude de foi. Qui outre-passe le but ne l'atteint point.
Les Libres Penseurs ont été souvent réimprimés, mais malgré des réclamations nombreuses, l'auteur n'a cru devoir, dans aucune édition, toucher au fond. A la dernière (1866), comme aux précédentes, il lui a semblé que ce livre pouvait reparaître avec ses légitimes moqueries et ses indignations loyales^ qu'il n'avait pas d'excuses à faire, pas de pardons à demander ; ceux: qui se sentaient atteints n'auraient qu'à regarder bien où portait le coup^la blessure pourrait devenir salutaire, il s'est borné à une certaine correction littéraire, à supprimer des traits que la critique trop indulgente au point de vue du style avait laissés passer ou même applaudis, à faire disparaître certaines jeunesses que son goût devenu plus sévère ne pouvait plus tolérer. Grâce à ces retouches de détail, qui auraient pu être plus rigoureuses encore, les Libres Penseurs sont devenus un livre de style exlraordinairemenl remarquable. 11 y a là du Rabelais, du Paspal, du Bossuet, du La Bruyère, du Voltaire : Veuiilot surtout y est tout entier, qualités et défauts.
Il savait bien que les Libres Penseurs n'iraient pas au peuple dont il avait voulu, dans ce livre, soutenir les vrais intérêts contre la bourgeoisie incrédule. En 1850, il écrivit pour ce peuple, qu'il aime mieux que ses flatteurs, la Petite Philosophie. Fatigué d'entendre parler de liberté, d'égalité, de fraternité, de droit au travail, de droit à l'instruction, de droit à l'assistance, de tous les droits de l'homme et de la femme, il voulut indiquer par quel moyen les hommes peuvent plus sûrement se mettre en possession du droit au bonheur. Malheureusement ceux à qui un semblable livre ferait le plus de bien ne l'ont guère lu^ ne le lisent guère.
Il est un autre ouvrage de M. Veuiilot que nous ne pouvon