XXVIII PREFACE
Puisse ce livre des Proscrits contribuer à anéantir les fables que la calomnie a réussi à faire accepter comme des dogmes, et à seconder, par l'édification des exemples de vertu qu'il relate, la victoire de la cause catholique en si grand péril chez nous ! Nous aurons fait ainsi une œuvre de véritable patriotisme, car la cause du Portugal est intimement liée à celle de la sainte Eglise.
P. Luiz Gonzaga CABRAL, S. J.
Provincial de la Province de Portugal.
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La fin d'un Régime
Le dernier ministère monarchique. — Les enquêtes.
Le dernier ministère du règne de D. Manuel, en 1910, prit possession du gouvernement le 7 juin. Il était présidé par le Conseiller d'Etat Teixeira de Souza, chef de la faction ultra-libérale, appelée, sans autre qualificatif, même après le fractionnement de l'ancien parti de ce nom, le parti régénérateur. Pendant de longues années, depuis les derniers temps du règne de D. Maria II. ce parti s'était maintenu, solidement organisé, dans une voie plus ou moins conservatrice. On assista aussitôt à une recrudescence des influences révolutionnaires qui avaient réussi à former le nouveau ministère. De jour en jour la propagande antimonarchiste et antichrétienne se manifestait plus active et plus insolente : par des conférences publique-, des comices, par lous les moyens enfin, voire les plus illégaux, partout, depuis la capitale jusqu'aux derniers confins du pays.
Tous les journaux de la presse dite avancée, 0 Seculo, par exemple, 0 Dia, O Mundo à Lisbonne, et à Porto 0 Primeiro de Janeiro faisaient une guerre ouverte à la Compagnie de Jésus. Les maisons les plus en butte aux attaques perfides des feuilles jacobines étaient le noviciat de Barro, les collèges de San Fiel et de Campolide et les résidences de Lisbonne (Ouelhas) et de Covilha.
En raison du péril imminent, le R. P. Provincial Luiz Gonzaga Cabrai, par lettre circulaire datée de Porto le 8 septembre, ordonna aux religieux de sa Province d'implorer les secours
divins par des prières extraordinaires. Voici un passage de cette lettre, qui fut adressée à tous les Supérieurs :
« Trois jours durant et pendant l'espace de trois heures chaque jour (dans les Résidences une heure pourra suffire) vous ferez exposer le Saint-Sacrement dans la chapelle domestique. Outre ceux qui, à tour de rôle, seront désignés pour faire, deux à deux, l'adoration, tous pourront à volonté, s'y retirer pour prier selon leur dévotion. » La lettre ordonnait en outre qu'à la fin des trois heures d'adoration, toute la Communauté assistât à la Bénédiction du Saint-Sacrement et qu'on y renouvelât, avec le plus de ferveur possible, l'acte de consécration habituel de la Compagnie au Sacré-Cœur, à la Très Sainte Vierge et à Saint Joseph.
Les craintes du R. P. Cabrai n'étaient que trop fondées.
Par une ordonnance du 9 septembre, le gouverneur civil (préfet) de Lisbonne, Alfredo Mendes de Magalhaes Ramalho. désigna « M. le Dr. Pedro Augusto de Castro, juge-suppléant au tribunal d'instruction criminelle, pour ouvrir, dans les quatre quartiers de Lisbonne et dans l'arrondissement de Cintra, une enquête sur la manière dont avaient été observés les statuts et les règlements concernant les associations de caractère religieux autorisées par le décret du 18 avril 1901 » (1). Ce magistrat recevait en même temps des instructions minutieuses pour que l'enquête fût menée d'une manière aussi rigoureuse et rapide que possible.
La sixième et dernière de ces instructions est ainsi conçue : « Vérifiez s'il y a dans les associations de caractère religieux ou dans les établissements qui en dépendent, des prêtres étrangers qui s'occupent d'enseignement, fassent de la propagande et appartiennent à des Congrégations religieuses non légalement approuvées en Portugal » (2).
(1) Cfr. Dr. Pedro de Castro, Congregaçoes religiosas, page 11.
Le décret du 18 avril 1901, œuvre d'une politique libérale très subtile, permettait, sous certaines conditions, la formation d'associations dites ■ de caractère religieux o destinées a l'enseignement, aux oeuvres de bienfaisance '•! aux missions. Sans vouloir, au fond; toucher aux Congrégations, le législateur se donnai! l'air d'interdire la profession religieuse, les exercices du noviciat, les vœux de religion. Les associations ainsi formées étaient soumises à l'inspection du gouvernement. Cette politique de façade qui île trompait personne, mais donnait l'apparence de la légalité, était sans doute pleine de périls, mais permettait de durer. (N. du Tr.).
(2) Cfr. ibid. Le gouvernement de Teixeira de Souza, en dormant ses ordres, suivait les indications de la presse républicaine, qui recevait elle même soir mot d'ordre des soi iétés secrètes.
L'influence de ces sociétés sui le mouvement révolutionnaire qui a renversé la
LA FIN D UN REGIME
Les intentions hostiles du gouvernement à l'égard des religieux étaient de la sorte évidentes : le président du Conseil voulait dénoncer une situation équivoque, à laquelle le décret de 1001 avait donné une existence légale, et que lui-même, comme membre du Cabinet Hintze Ribeiro, avait confirmée et sanctionnée par sa signature.
Plusieurs autres commissaires furent nommés pour les différentes localités ; quelques-uns ne se présentèrent jamais ; d'autres firent des perquisitions minutieuses et allèrent jusqu'à interroger longuement les voisins, recueillant les moindres détails sur notre genre de vie.
Les impressions du Dr. Pierre de Castro ont été rendues publiques. Qu'il me suffise de transcrire le passage suivant de son rapport cité plus haut. Il écrit, page 22 :
« La Société « Fé e Patria » avait sa comptabilité dans un ordre parfait ; ses statuts et ses règlements étaient fort bien légalisés et elle soumettait à qui de droit, aux époques marquées par la loi, ses budgets et ses comptes qui méritèrent toujours d'être approuvés. Elle vivait à l'aise ».
Après un coup d'œil sommaire sur les recettes et les dépenses de l'Association (1), l'auteur continue ainsi :
« De cet exposé, on devrait conclure que cette Association, en suivant si scrupuleusement ses statuts, s'imposait non seulement à la sympathie et à la protection publique, mais méritait aussi les louanges du gouvernement. »
On devrait conclure, dit ce magistrat ; mais pourquoi ne conclut-on pas ? — Pour l'unique raison, selon le Dr. Pedro de Castro, que tous les membres de la Société « Foi et Patrie » appartenaient à la Compagnie de Jésus.
En effet, tout le personnel de la Société appartenait à la
monarchie n'est un secret pour personne. Jean Chagas, dans une conversation publiée dans la Capital du 13 octobre, fait les déclarations suivantes au sujet des travaux exécutés durant le ministère Teixeira de Souza :
« La société du carbonarisme portugais a élargi la sphère de son intervention près des groupes révolutionnaires civils : la direction du parti républicain a, acheté en gros, armes et munitions. Enfin nous constatons avec satisfaction que partout les éléments de combat apparaissent en nombre suffisant pour donner à la monarchie un coup décisif. Pendant que Lisbonne se préparait ainsi pour implanter la révolution, on créait deux Juntes pour la province, celle de Traz-os-Montes et Beiras et celle du centre. ■
Ce mouvement si intense était encouragé ouvertement par la presse jacobine que Teixeira de Souza traitait avec des égards particuliers. On publia même que plusieurs des autorités administratives alors en charge et qui avaient mérité la confiance du Président du Conseil étaient enrôlées dans le parti républicain.
(1) Cet exposé sommaire est cité en entier dans l'original de cet ouvrage. < Y. du Tr.).
Compagnie. Mais si l'une de ces corporations est digne déloge, pourquoi l'autre ne le sera-t-elle pas, puisque, de l'aveu même du commissaire, il y a identité entre elles ? Singulier procédé et bien triste que de faire dépendre du nom d'un individu ou d'une corporation la valeur de ses actes! C'est que le fanatisme des formules libérales fausse le jugement des meilleures intelligences, comme le son prestigieux de certains grands mots, ou l'effet magique d'une phrase tombée de la bouche de l'une de ses idoles soulève la populace ignare, qui en méconnaît d'ailleurs complètement le sens.
Le Décret du 4 octobre.
Le dernier ministère monarchique fit fermer et mettre sous scellés à Aldeia da Ponte, dans la province de Beira Baixa, la maison des religieux du Cœur Immaculé de Marie. Ces excellents missionnaires, tout entiers aux labeurs de leur ministère apostolique, étaient, justement à cette occasion, absents. Peu de jours après, quelques-uns d'entre eux furent arrêtés et conduits sous bi Mine garde, au milieu des insultes, à la villa de Castello Branco.
U Impartial, organe du Conseiller d'Etat José de Azevedo < 'astello Branco, membre du ministère, publia en gros caractères. dans son numéro du 3 octobre, cette note officieuse, qui mérite d'être conservée, ne serait-ce que pour l'en-tète :
Ceux du Quelhas décampent.
L'expulsion des Jésuites. - - Le décret va être signé. - - Au moment où nous allons mettre sous presse, nous sommes informés que les Jésuites de Quelhas vont être expulsés. Nous pouvons garantir l'exactitude de cette nouvelle. Aujourd'hui ou demain, M. Teixeira de Souza signera le décret d'expulsion. On nous affirme qu'il a demandé aujourd'hui ce décret à M. Fevereiro, en disant : Jetons d'abord ceux-là dans la rue. Quant aux autres, nous verrons... leur tour viendra !
Le Secalo du h publiait déjà le décret, sous forme d'arrêté ministériel, qui ordonnait la dispersion de la Communauté de Quelhas. Ce document paraissait ce jour-là même à V Officiel. I r voici :
Le rapport de l'enquête fuite, par ordre du gouvernement, à la maison religieuse sise rue de Quelhas, n° 6, :» été présenté à Sa Majesté le Roi.
i ressort :
1° Que la dite maison esl en permanence habitée par quelques Pères et fréquentée journellement par plusieurs autres ;
LA FIN D UN REGIME
2° que ces Pères s'adonnent à la vie contemplative et font de la propagande ;
3° que cette maison leur a été cédée par la Société « Foi et PatrV
4° qu'ils sont rédacteurs et administrateurs des revues « Mensageiro do Coraçao de Jésus » et « Mensageiro de Marie »;
5° que les Pères qui, en cette résidence de la rue de Quelhas, sont au nombre de 7, obéissent à un Directeur qu'ils désignent du nom de « Supérieur »;
6° que la susdite communauté n'a pas de statuts légalement approuvés et qu'elle ne s'est conformée à aucune des ordonnances légales qui règlent l'exercice du droit d'association ;
Considérant que tout prouve que les ecclésiastiques qui habitent cette maison du n° 6 de la rue de Quelhas, forment une communauté religieuse complètement en dehors des conditions fixées par le décret du 18 avril 1901, car ils n'ont pas de statuts approuvés par le gouvernement, et ils ne pouvaient pas les avoir, vu qu'ils ne se destinaient à aucune œuvre de bienfaisance, de charité, d'enseignement ou de propagation de la Foi dans les colonies, qu'ils n'ont pas observé les dispositions déterminées par la loi du 14 février 1907, qui règle l'exercice du droit d'association ; considérant, donc, que cette collectivité constitue une communauté religieuse n'ayant aucune existence légale, ce qui est contraire aux dispositions du décret du 28 mai 1834 et incompatible avec le premier article du décret susdit du 18 avril 1901 ;
Sa Majesté ordonne que cette communauté installée à Lisbonne, rue de Quelhas, n° 6, soit dissoute et que l'on considère comme pris en flagrant délit de désobéissance ceux qui essayeraient de nouveau de se réunir en cette maison ou dans une autre, et comme ayant en outre encouru la responsabilité criminelle prévue par l'article 282 du Code pénal.
Du Palais Royal, le 3 octobre 1910. - - Antonio Texeira de Souza.
La Résidence de Quelhas et le décret du 18 avril 1901. — Le programme du gouvernement de Teixeira de Souza. — Le Roi sur te chemin de l'exil.
Les considérants de l'arrêté ministériel, que je viens de citer, permettent au lecteur d'apprécier la sincérité avec laquelle le Conseiller d'Etat, M. José d'Alpoim écrivait, dans sa correspondance du Primeiro de Janeiro, du 4 octobre :
« Phénoménale, m'assure-t-on, cette enquête relative au Quelhas !... On a publié, il y a quelque temps, des lettres de dames élevées dans cette maison, de jeunes filles qui y ont grandi et formé leur âme. Cette lecture donne le frisson ! Voici des maisons d'éducation pour les deux sexes dirigées par les Jésuites et par des religieuses à eux associées, devenues de vrais foyers de corruption physique et morale... »
On ne se doutait guère en lisant les considérants cités pîus
haut, que le rapport du Dr. Pedro de Castro contenait des choses phénoménales. Il déclare, il est vrai, qu'au n° 6 de la rue de Quelhas, se trouve une communauté religieuse sans statuts approuvés. Le commissaire accuse les Pères à tort de former une communauté contraire à la loi. Rien de plus. M. le Dr. Pedro de Castro n'a point accuse les religieux d'immoralilé : il n'a pas souillé leur nom de citoyens et de prêtres.
M. José d'Alpoim a donc menti, en écrivant sa lettre au Janeiro. II a aussi, de mauvaise foi. confondu la résidence des Jésuites avec le collège des religieuses de Sainte-Dorothée, pour l'éducation des jeunes filles. Il a jeté d'odieux soupçons sur ces femmes respectables et sur leurs élèves, e! pour le faire avec plus de succès, il donne à entendre perfidement que ce n'est qu'appuyé sur le rapport officiel qu'il parle. Non, en aucune façon ! Les calomnies que le correspondant du Janeiro débite à ses lecteurs sont son œuvre : il en a seul la responsabilité. Ceux qui ont quelque connaissance de l'Institut des Jésuites savent parfaitement qu'il-- n'ont de liens quelconques avec aucune congrégation de femmes cl qu'il leur est môme interdit d'avoir la direction spirituelle de communautés de religieuses.
J'ai dil plus haut que le Dr. Pedro de Castro avait à tort affirmé que les Pères de Oueîhas n'avaient point et ne pouvaient point avoir, en conformité avec le décret (h\ 18 avril 1901, de statuts approuvés. En effet, quand le Père Bento José Rodrigue/. fut interrogé parla Commission d'enquête, il fi! voir au magistral que cette maison, bien que non expressément mentionnée dans les statuts de - Foi et Pairie », y était cependant comprise. Elle avait é!é. de fait. eê{]ée par ses propriétaires à l'Association, pour s< T\ir. en conformité avec les statuts, de procure des Mission-. Du reste, les Pères de celte Résidence étaient des citoyens portugais! ; comme tels, ils payaient les impôts. En qualité d'ecclésiastiques, ils étaient soumis à l'évêque du diocèse. Au point de vue légal, il n'y avait pas de religieux dans celle maison. Le Père Bento donna la raison <}\) séjour des sept Pères dans cette résidence : deux étaient aumôniers de confréries légalement établies dan- l'église de Sainte-Brigitte : trois appartenaient à ta rédaction el à l'administration ^\\\ Messager du Cœur de Jésus et du Messager de Marie : le> deux autres étaient les correspondant? el les procureurs des Missionnaires de la Société o Foi el Patrie <•. disséminés dans les missions du Zambèze, de- Indes de Macau el de Timor. La Résidence de Ouelhas servail en outre
LA FIN I) IN REGIME
d'hospice pour les missionnaires maladds qui revenaient des colonies. Plusieurs d'entre eux, en effet, s'étaient rétablis dans cette maison des infirmités contractées à la suite d'un long séjour dans les missions.
C'est le cœur léger que le ministre Teixeira de Souza avait signé, le 3 octobre, l'arrêté ministériel qui dissolvait la communauté de Ouelhas. Il remplissait de cette manière le programme qu'il s'était imposé pour le salut, disait-il, d'une monarchie qu'il voyait, avec raison, en grand péril (1). Quand, le 27 juin, il avait pris possession du gouvernement, il avait appris de la bouche même du ministre des affaires étrangères du Cabinet Beirao « que tout était prêt pour que la révolution éclatât d'un moment à l'autre. » — Pour conjurer le péril, que fit le président du Conseil, durant son gouvernement libérateur? Pas une arrestation ne fut faite pour motif d'ordre public : le gouvernement fit cesser les condamnations pour délit de presse ; il cassa la punition infligée au général Dantas Baracho : il accorda l'amnistie à tous les condamnés pour abus de liberté de presse : il mit à exécution les lois qui ordonnaient l'expulsion des religieux; et enfin, il exerça la plus large tolérance par rapport à la propagande électorale républicaine.
L'efficacité de ces moyens ultra-libéraux, qui, au dire de Teixeira de Souza, devaient enlever jusqu'à la volonté manifestée par les républicains de conspirer contre le trône, est singulièrement mise en évidence par quelqu'un qui s'y connaissait, le chef républicain Joao Chagas. Dans un entretien publié par le Capital, le 13 octobre, il disait :
« Teixeira de Souza arriva au pouvoir. Ce fait, loin de nous inspirer des pensées de trêve, rendit plus intense encore notre action révolutionnaire, persuadés que nous étions que le pseudo-libéralisme du gouvernement n'était point fait pour contrarier notre action, qu'il la favorisait plutôt. Et ce fut de fait alors que nous abordâmes le fond de la question. La propagande du côté de l'élément militaire prit un aspect différent, en une poussée énergique et décisive. »
Teixeira de Souza savait tout cela ; « il connaissait même, d'après Joao Chagas, les noms des conspirateurs. » Et cependant, c'était contre d'imaginaires complots réactionnaires que le chef du gouvernement faisait mettre les troupes sous les armes. Le
(1) Cfr. la première entrevue publiée dans O Seculo et reproduite par la Palavra du 18 octobre.
conseiller d'Etat José d'ÂIpoim, l'ami particulier de Teixeira de Souza, était de même au courant de tout. Il savait que la révolution allait éclater, qu'on n'attendait que l'instant favorable. Grâce à la mort de Miguel Bombarda, cette occasion arriva, paraît-il, plus tôt qu'on ne s'y attendait.
José d'AIpoim n'en continua pas moins, dans sa lettre publiée ce même jour du 4 octobre, de pousser le roi à la violence et à la persécution ouverte contre d'utiles citoyens. Il lui promettait en retour la conservation de son trône. En voici quelques passages :
« Le roi de Portugal ne doit point oublier que pour devenir roi, il fallut, à son trisaïeul, par un décret écrit de sa main, expulser moines et jésuites ; il doit se souvenir que les lois du pays ne les tolèrent point ; et les lois sont supérieures aux rois. » « C'est la loi qui fait le roi, et non le roi qui fait la loi », disent les anglais. La monarchie portugaise peut vivre et elle vivra ; mais le roi est irrémédiablement perdu et condamné, si, dans l'esprit du peuple, la conviction se forme qu'il protège les établissements religieux des moines et des jésuites. Il y va même pour lui de son honneur personnel à ne point transiger... Et qui ne lui dit point cela, n'est qu'un vil menteur. »
En disant avec emphase : « La monarchie portugaise peut vivre, et elle vivra », M. Alpoim témoignait pour la conservation du trône de Dom Manuel un amour et un zèle qui devait le faire passer dans l'esprit du roi pour un loyal sujet !
Pauvre monarque !
Trois jours encore et le chef dissident, malgré le zèle, qui le dévorait trois jours auparavant pour le salut du trône libéral de l'arrière petit-fils de D. Pedro IV, se déclarera républicain, en même temps que plusieurs de ses amis politiques et se ralliera avec enthousiasme au nouveau régime. C'est dans les termes suivants, bien mérités du reste, que O Mundo, l'organe du nouveau ministre de la justice, lui souhaitait la bienvenue :
« L'adhésion de M. Alpoim et de ses amis est logique. Ce sont des éléments qui nous prêtaient, dans la monarchie de précieux services. Ils étaient d'ailleurs disposés, à la journée du 28 janvier, à travailler avec nous à la révolution républicaine... Il y a du reste bien des dissidents que nous considérions depuis longtemps comme des républicains. Nous savions qu'ils n'hésiteraient jamais à faire tous les sacrifices qu'on réclamerait d'eux pour implanter la république.
Egas Moniz, le vaillant compagnon d'Affonso Costa dans la eainpna-n<> contre le scandale Hinton, Ribeira Brava, Ame ardente de révolutionnaire, Amor de Mello et tant d'autres, étaient depuis longtemps des nnhes, dans le sens large du mot, et ils ne pouvaient être en aucune
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hypothèse contre nous. M. José de Alpoim fît encore tout ce qui était en son pouvoir auprès du dernier gouvernement monarchique pour le rendre libéral. Il fut infatigable dans la question de l'amnistie et pesa de toute son influence auprès de M. Teixeira de Souza pour décider celui-ci à se montrer énergique dans la solution de la question religieuse. »
Malheureux monarque qui choisit ou fut forcé d'accepter de îels conseillers !... Ribeira Brava, âme ardente de révolutionnaire, au dire du Mundo, était un des amis politiques de cet Alpoim qui excitait le roi à persécuter les religieux, pour conserver cette couronne que les amis politiques de ce même Alpoim voulaient lui arracher, comme de fait ils le firent. Et le roi céda à de tels conseils, qui avaient tout l'air d'une violence. Plus tard, le 12 octobre, après l'adhésion du chef dissident à la république, on put lire dans le Dia, en un article écrit, ou tout au moins inspiré par le même journaliste, ces paroles aimables à l'adresse du roi détrôné, à qui José d'Alpoim se déclarait redevable de bien des faveurs :
« Bon et malheureux jeune homme que la nature n'avait point taillé pour être roi ! Son aveuglement pour les courtisans et son amour du protocole étaient tels que, lorsqu'un jour M. Alpoim lui parla de réformer sa maison civile et militaire, il le regarda presque avec horreur, comme s'il se fût agi d'une hérésie. Nous savons d'ailleurs qu'il eut ce même geste de répulsion, un jour que M. Teixeira de Souza aborda, en passant, cette même question. Ce qui l'a perdu, ce sont ses tendances conservatrices et cléricales, les conseils de politiciens et les suggestions de courtisans dont le cerveau était inaccessible aux idées modernes et le coeur rempli de rancunes. Ce sont les conseils des politiques qui l'ont perdu ! »
Eh oui ! de ces politiques qui, la veille de lo catastrophe, lui promettaient un trône condamné par les sociétés secrètes (1), à la condition de se déshonorer en expulsant les dignes Religieux coupables d'être les amis du trône ! Le roi transigea en livrant à ses propres ennemis la Résidence de Ouelhas, et les révolutionnaires se préparèrent à cueillir le fruit des labeurs accomplis sous la protection des deux Conseillers.
Tous les Religieux appartenant à la Résidence de Ouelhas y
(1) La Correspondance de Rome • .: 20 mai 1910) écrivait sous le titre : « On nous documente » : « Le journal sectaire de Paris l'Action, du 17 courant, publie en caractères voyants : Vers la république portugaise. M. Magalhaes Lima annonce que de graves événements sont proches. » Chronique de la Presse, 1910, 353.
étaient présents le h octobre, excepté le P. Joachim dos Santos Abranches, retenu dans les provinces du Nord. Les PP. Joao- Seraphim Gomes et Francisco Barcellos étaient rentrés, le 3 au soir, au moment où éclataient les émeutes du Rocid : ils venaient de prêcher une retraite ecclésiastique. Les autres étaient : le P. Bento-José Rodrigues, supérieur, le P. Julio Ferreira, ministre, le P. Antonio Coutinho, le P. Salustio dos Santos et les FF. José Gomes, Antonio dos Santos Siinao, Manuel Ferreira. Manuel-Pedro dos Santos et José Pereira.
Ayant connu par les journaux l'arrêté ministériel, les religieux résolurent de se maintenir dans la réserve et d'attendre une intimation du gouvernement, afin qu'à tous il fût bien notoire qu'ils n'abandonneraient, que contraints par la force, leur propriété et leur domicile.
Malheureusement, comme on le sail, en ce moment la monarchie était déjà aux prises avec la révolution. Elle eut le temps de condamner, mais on ne lui donna pas celui d'exécuter la sentence ! Cette journée du 5 octobre, les religieux de Ouelhas la passèrent, encore dans leur maison dans une tranquillité relative. tandis que le roi D. Manuel, l'auguste monarque au nom duquel Teixeira de Souza publiait ses ordres dans son arrêté ministériel, fuyait dans son yacht Dona Amelia, sur les ondes de l'océan. à la recherche d'un asile en tore étrangère. Hasard? Caprice de la Fortune?... Ou plutôt leçon de la Providence0... L'autel est plus solide que les trônes et les gouvernements. Malheur à ceux-ci, quand les principes qui émanent de celui-là s'éteignent dans l'esprit des sujets et laissent leurs cœurs à la merci de passions effrénées !
Emeutes anticléricales.
Le 3 octobre, vers II heures du matin, le Dr. Miguel Bombarda, directeur de l'hospice des aliénés de Rilhafolles, fut blessé de quatre coups de revolver tirés à bout portant par le sous-lieutenant d'infanterie el officier d'état-major, Aparicio Rebello da Silva, jadis interné dans cel hôpital. Les blessures étaient malheureusement mortelles. Peu après 6 heure- (}\\ soir, le tristement célèbre psychiatre mourait à l'hôpital San José. Le Dr. Bombarda était député républicain de Lisbonne, Présidenl «le la Junta Libéral cl propagateur actif de la libre-pensée. Ans-
LA FIN D'UN RÉGIME. 1
sitôt que l'attentai fut divulgué, il se trouva ries gens pour l'attribuer aux réactionnaires (1).
C'en fut assez pour soulever l'indignation populaire et lui donner une altitude aggressive contre les ecclésiastiques qui. pour une raison quelconque, se montrèrent en ville. Sur la place du Rocio, un prêtre fut accablé d'insultes et faillit être roué de coups. Il se réfugia dans une orfèvrerie : la populace en assaillit les portes à coups de pierres.
Hue du Principe, l'abbé Governo, bénéficier de la cathédrale, qui passait en tramway, fut, lui aussi, accablé d'insultes. Un officier, assis à ses côtés, et un sergent de ville le défendirent. L'officier dût dégainer et faire usage de son épée. Vers six heures du soir, en plein Chiado, un groupe de manifestants attaqua à coups de pierres l'édifice du journal catholique « Portugal ».
Le caractère antireligieux de la révolution qui, cette nuit-là môme allait éclater, se montrait dès lors dans toute son évidence. La persécution de l'Eglise et l'expulsion surtout des religieux était un préliminaire arrêté d'avance. Elles étaient réclamées déjà par l'état d'esprit d'une populace exaltée pendant des mois jusqu'au fanatisme par la presse libérale et les propagandistes de la république sectaire. Il ne s'agissait ni de la satisfaction d'une offense, ni d'une vengeance comme celles que les luttes révolutionnaires soulèvent parfois subitement et qui peuvent expliquer jusqu'à un certain point des excès et des folies nullement préméditées (1).
(1) On m'assure que celte même nuit VImparcial mil en exposition un placard qui attribuait l'homicide à la réaction et annonçait le décret contre les Jésuites. L'Acacia. revue française d'information maçonnique, fascicule de décembre, fait allusion à ce fait sans oser l'affirmer. Elle écrit : « Miguel Bombarda... a été assassiné dans la soirée du 3 octobre par \\n fou, obéissant, dit-on. aux suggestions des cléricaux, parce qu'il était libre-penseur. » Cfr. Chronique de la Presse, 23 mars 1911.
(h Suivant le Diario de Notieias, du 11 octobre, le correspondant du Malin, Jules Hedeman, télégraphiait, le 10 du même mois, cette constatation qu'il faisait à Lisbonne : « L'anticléricalisme qui se manifeste d'une manière intense en Portugal n'est pas le produit direct de la révolution existante : il s'est plusieurs fois manifesté et clairement, longtemps avant la révolution. L'année dernière, au mois de septembre [c'était de lait le 2 août] une manifestation anticléricale de cent mille personm s parcourait toute la ville jusqu'au palais des chambres législatives, en réclamant la suppression des congrégations religieuses, le registre civil obligatoire et la liberté des cultes. »
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Collège de Campolide
Le collège de Campolide.
Premiers coups de feu.
Le mouvement révolutionnaire du 4 octobre ne passa pas inaperçu à Campolide. Plusieurs entendirent les coups de canon tirés, à bord des navires de guerre, comme signal de la révolte.
Un des professeurs, Julio de Moraes, raconte la chose en ces termes : « C'était un peu après une heure du matin, le 4 octobre, quand nous fûmes réveillés au bruit du canon. C'étaient les navires à l'ancre dans le Tage, qui donnaient le signal de la révolte. Je n'en fis d'abord pas grand cas ; mais bientôt je nie levai épouvanté. Quand je sortis de ma chambre, presque (oui le inonde était déjà sur pied. Nous montâmes à la grande tour, et, à ce poste d'observation, je restai, pour ma part, de deux heures à cinq heures du matin. »
COLLÈGE DE CAMPOLIDE. J.*>
Tel ou tel cependant dormit tranquillement, le P. Antunes par exemple : « La nuit du 3 au 4 octobre, me raconte-t-il luimême, a été pour moi une des plus calmes que j'ai passées. J'avais appris que la mort de Miguel Bombarda avait été à Lisbonne le prétexte de plusieurs émeutes. Les nouvelles qui nous arrivèrent de la ville basse, aux lieurcs qui précédèrent le coucher, étaient de plus en plus effrayantes. Je ne leur attribuai pas plus d'importance qu'à la plupart de celles qu'on répandait, à toute occasion, dans la capitale. Depuis bientôt deux ans, on y respirait une atmosphère de révolution. Aussi, malgré les rumeurs, je me couchai et m'endormis bientôt. Pendant la nuit, il est vrai, j'entendis des bruits de pas dans le corridor, des portes qu'on ouvrait et refermait : je crus môme entendre le bruit du canon et le son du clairon. « Effets de l'imagination », me suis-je dit, et je m'endormis sur l'autre côté. Mais vers cinq heures je me réveillai, en sursaut cette fois, au bruit rapproché du canon et de la mitraille. Une balle qui vint tomber à quelques pouces au-dessous de ma fenêtre me lit sauter prestement du lit et me vêtir en toute hâte.
— Qu'y a-t-il ? demandai-je au premier que je rencontrai dans le corridor.
-Mais c'est Lisbonne qui est en l'évolution ! »
La dispersion,
Au collège, les messes furent dites, ce jour-là, avec une dévotion toute particulière ; quelques prêtres, qui ne purent célébrer, reçurent la Sainte Communion, avec la même ferveur que s'ils avaient reçu le Saint Viatique. Nos Pères, conscients de la pari qu'ils avaient prise à l'action catholique en Portugal, n'ignoraient point l'orientation sectaire que le parti républicain avait malheureusement adoptée. Ils ne pouvaient donc se faire aucune illusion sur le sort qui les attendait, au cas où la révolution triompherait.
La victoire militaire des sociétés secrètes et de l'impiété devait, comme première conséquence, porter un coup de mort à notre Compagnie, ou du moins, provoquer un terrible assaut contre notre collège (1).
(1) Le Matin, certes fort peu suspect, publiai! le 2"2 janvier, dans une correspondance de Lisbonne, l'interview de son envoyé spécial, Jules Sauerwein avec le chef du carbo-
L'un des premiers à dire la sainte messe, fut le R. P. Provincial qui, la veille, était rentré de Porto. Le F. Garcia lui rappela la nécessité d'apaiser la colère divine par le Saint Sacrifice.
Un des professeurs raconte que les décharges se répercutaient dans la chapelle, comme si elles avaient été tirées à l'intérieur du collège.
Par le téléphone, nous arrivaient les informations les plus contradictoires : « Révolte sans importance d'un régiment », disaient les uns ; d'autres dépeignaient la chose sous les couleurs les plus sombres.
Le fait est que la fusillade faisait rage. A un certain moment, plusieurs dizaines de balles s'enfoncèrent dans les murs du collège.
Vers sept heures du matin, le R. P. Provincial, le R. P. Recteur et d'autres Pères réunis en conseil décidèrent que la commu-
narisme portugais. Luz Almeida. Les préliminaires de cetle correspondance sont dignes d'être conservés.
Lisbonne. — Par lettre de l'envoyé spécial du « Matin ». — L'action des carbonari se fait sentir au Portugal, dans toutes les manifestations de la vie publique. Cette armée de quarante mille hommes qui, jusqu'à ces derniers temps, obéissaient aveuglément à un pouvoir qu'ils ignoraient, membres d'une fraternité dont ils ne connaissaient que quelques
a aux, voilà l'armée de la révolution, aussi farouchement dévouée au maintien de la
République qu'elle fut ardente à la préparer dans le secret.
Dans les journées d'octobre, alors que. la lassitude des républicains paraissait faire balancer la victoire au profit du camp royaliste, Machado Santos prit le commandement des canons portés en haut de l'Avenida, et quarante-huit heures durant, il demeura à cheval, jusqu'au triomphe final. On s'est étonné : Quoi ! un simple officier d'administration de la marine, du grade de lieutenant, avait eu ce courage et cette initiative ! Erreur profonde ' M. Machado Santos était carbonaro, du grade de « maître sublime » et remplissait les hautes fonctions de président de la • haute boutique » (alla venda) qui correspond au conseil de l'ordre de la maçonnerie française. Tous l'ignoraient à Lisbonne ; et l'amiral Candido Reis lui-même qui, croyant la cause de la révolution perdue, se fit sauter la cervelle, était loin de se douter que ce modeste officier était son supérieur de beaucoup dans la hiérarchie carbonariste.
Ainsi encore peu de gens, même dans le camp républicain, savaient que Antonio Maria da Silva, aujourd'hui directeur des postes, présidait la loge « Jeune-Portugal . cete loge ti'ès secrète, qui est la gardienne des statuts de la société.
Dans ce mystère, a résidé la force irrésistible de l'organisation révolutionnaire.
Lu/. Almeida explique ensuite l'organisation secrète du carbonarisme.
L'association, lies différente en cela de la maçonnerie, est purement nationale, el seuls les Portugais en font partie. Les initiés se' répartissent en quatre grades : les rachadores (bûcherons), aspirantes (aspirants), mestre (maître), mestre sublime (maître sublime). L'unité est 1' « atelier ... (canteiro) composé de quatre bûcherons qui ne connaissent que leurs trois compagnons et leur chef. Quatre ateliers forment une choça (taudis); quatre choças, une baraque; quatre baraques, une vende ou loge, et toutes les vendes du Portugal sont sous la dépendance d'une haute vende, qui forme une sorte de conseil île l'ordre. Mais la direction suprême de la société est assumée par la loge mystique - Jeune Portugal » dont les membres sont Lnc< us de tous. »
Tout ceci sérail simplement ridicule, m ces carbonari n'avaient pas comme but d'assen ir un paj s.
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nauté serait immédiatement dispersée : on craignait un assaut. Au déjeuner, il fallut soigneusement fermer les fenêtres à cause des balles. Le R. P. Provincial désigna les groupes qui devaient quitter ensemble le collège et indiqua à chacun où il pourrait chercher un refuge. Il ajouta que, comme il y avait au collège deux anciens religieux étrangers, qui nous avaient toujours édifiés par leur ferveur, il les choisissait pour ses compagnons, tant qu'il resterait dans sa famille, à Porto, où il avait l'intention de se retirer. Les FF. Espagnols Rodriguez et Garcia, auxquels le R. P. Provincial venait de faire allusion, ne purent contenir leurs larmes en se voyant l'objet de cette preuve de tendresse, que la Compagnie leur donnait en ce moment par la bouche de son représentant le plus autorisé en Portugal.
Mais les événements se précipitaient ; il devint impossible de réaliser ce qu'on avait projeté. Les sergents de ville, qui stationnaient devant le collège, s'étaient retirés et l'immeuble restait complètement abandonné aux attaques des révolutionnaires. On distribua aux religieux l'argent qui se trouvait au collège. A neuf heures, le R. P. Provincial réunit la communauté dans la chapelle et fit au nom de la Province le vœu de célébrer un triduum d'Exercices spirituels, si le bon Dieu nous délivrait des périls qui nous menaçaient.
Tous les Pères et les Frères se vêtirent en laïcs, ou tâchèrent de le faire. Malheureusement, la révolution survenue à l'improviste ne permit pas à chacun de se procurer des habits convenables. On fut obligé de recourir à la charité de quelques amis... et de prendre ce qu'on arrivait à découvrir à la lingerie.
Quelques élèves, rentrés avant les autres au collège, firent preuve envers leurs professeurs persécutés d'une générosité inoubliable.
A des hommes qu'on n'a pu convaincre d'aucun crime, tous les déguisements étaient nécessaires, pour se défendre contre ceux qui, au nom de la liberté, se croyaient autorisés à tous les excès !...
Sous la mitraille.
Extrait d'une lettre du P. Zimmermann :
« Vers midi ou une heure, une des batteries de l'artillerie de Oueluz se plaça dans les champs de Seabra, tout près du collège. Un officier vint demander une jumelle : on la lui prêta. Je montai
moi-même à la tour, pour voir la disposition des troupes.
Le téléphone ne fonctionnait plus. Nos amis nous apportaient les nouvelles les plus contradictoires. Les domestiques, quatre exceptés, craignant une issue fatale, demandèrent leurs gages, et s'enfuirent. Les huit ou dix élèves qui se trouvaient au collège pour préparer leurs examens, se dirigèrent vers la gare. Quelques-uns ne tardèrent pas à revenir, en apportant la nouvelle, malheureusement trop vraie, que toutes les lignes, excepté celle de Cacem, étaient coupées. Les canons placés près du collège ouvrirent bientôt le feu et commencèrent à bombarder la caserne d'artillerie et les bataillons de rebelles massés à la Rotunda.
Vers deux heures, les premiers obus tombèrent sur le collège. Le peu d'élèves qui y restaient encore se cachèrent avec un Frère dans la citerne et y restèrent jusqu'à la fin du combat. Pendant ce temps, un soldat désarmé et boitant apparut au coin du hangar des machines. Il avait, disait-il, le pied blessé par une balle. Le Frère l'invita à aller se faire soigner à l'infirmerie du collège ; le soldat, par défiance ou pour tout autre motif, fil un geste de terreur et s'écria : « J'ai peur ! » et, tout blessé qu'il était, il s'enfuit. » (1)
Comme on le voit, le moment était critique et solennel. On avait remarqué que quelques hommes du peuple s'apprêtaient à donner l'assaut au collège : cependant ils se retirèrent. Il est opportun de redire que personne dans cet établissement n'a pensé à porter secours à aucun des partis qui se manifestaient maintenant par la voix de leurs canons. On n'entendit nulle part, au collège de Campolide ou dans ses dépendances, quelque chose qui pût faire croire à un mouvement militaire; pas un mot d'ordre, pas un commandement ; bien moins encore le son d'un clairon ou le cliquetis d'armes qu'on apprête pour un combat décisif. Et pourtant, si jamais l'esprit des habitants de ce collège eût été hanté par une si folle chimère, c'était bien là le moment oppor-
(I) A propos de citerne, de coups de canon et de soldats, je trouve des notes digiu de mémoire dans la relation du 1*. \ntunes. Celui-ci se trouvait déjà dans une maison di Palhava, avec les Pères Costa et Rodrigues au moment du combat dos batteries d< Ouéluz.
« Notre hôte, écrit le P. Auluiu-s, juva convenable de nous faire sortit de sa maison. qui sous peu pouvait cire exposée aux balles, cl il nous mena à une citerne spacieuse, où
is passâmes toute la journée et une partie de la nuit, la- bombardement commença
bientôt. La canonnade faisait ou vacarme infernal. Quelques grenades vinrent tomber a l'entrée de noire cachette, Les perles parmi les soldais de l'infanterie qui accompa tenaient les batteries de Quéluz furent considérables. Plusieurs soldats s'enfuirent el nous les vîmes affolés se réfugier derrière des troncs d'arbre. »
L'Église du Collège de Campolide Fenêtres brisées par la populace le 5 Octobre
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tun ! Ce qu'on vit alors, ce fut une scène aussi pacifique et pieuse que digne des hommes qui vivaient dans cette maison et qui ne savaient que trop que la mitraille qui s'acharnait contre les murs du collège, les menaçait eux-mêmes de mort.
Le R. P. Cabrai se convainquit enfin que les révolutionnaires bombardaient intentionnellement le collège et que bientôt la dernière heure sonnerait pour tous les religieux qui y étaient réunis (1).
Sans se troubler, le Révérend Père fit réunir toute la Communauté dans la chapelle domestique dédiée au Sacré Cœur de Jésus. Quelle belle œuvre d'art que la statue du Sacré Cœur, audessus du maître autel ! En un geste royal le divin Sauveur étend son bras protecteur sur l'écusson présenté par un ange, où les armes du Portugal se marient aux emblèmes de la Compagnie. Peu exposée aux rayons du soleil, cette chapelle semble constamment plongée clans le demi- jour du crépuscule. Le R. P. Provincial y fit une petite allocution à la Communauté : « Cette heure, dit-il, est pour nous une heure de paix. Si, souvent, nous avons fait, en paroles, le sacrifice de nos vies au bon Dieu, c'est avec joie que nous saluons maintenant le moment où le divin Maître semble vouloir enfin agréer notre offrande. »
Tous firent, avec calme, un acte de contrition, de pardon aussi pour leurs ennemis et leurs calomniateurs. Puis, le H. P. Provincial leur donna à tous, en commun, la sainte absolution, qu'il reçut lui-même ensuite du R. P. Rarros, recteur du collège.
Le silence, pendant quelque temps, fut profond dans la petite chapelle. Au dehors, les grenades continuaient à éclater sur le collège. Deux atteignirent les tours, ce qui serait inexplicable, si elles n'avaient pas été expressément visées.
(1) Le sous-chef Armando-Porphyrio Rodriguez, avec lequel les lecteurs feront plus tard une plus ample connaissance, eut le 5 octobre dans la caserne de l'artillerie n° 1, avec le P. Alexandre de Barros, recteur du collège la conversation suivante qui nous est racontée par le P. Luisier :
— Votre collège a-l-il beaucoup souffert sous le feu des artilleurs ?
— Oui. quelques grenades ont causé assez rie dégâts.
— Eh bien ! si les dégâts n'ont pas été plus grands, c'est à moi que vous le devez. Je savais qu'au collège il y avait des élèves et des étrangers : à cause d'eux, je donnai des ordres pour qu'il fût épargné; mais quand j'ai su qu'on y laissait pénétrer l'artillerie ennemie, je n'ai plus gardé aucun ménagement.
L'intention hostile des révoltés est ainsi suffisamment confirmée. Ce ne furent pourtant pas les Pères de Campolide qui donnèrent au vaillant officier, Paivo Couceiro, le conseil de prendre la position stratégique qu'il choisit pour attaquer les révoltés.
troscrits. 2
Encore des obus.
Dans la grande tour, située au couchant, un boulet ou une grenade ouvrit une brèche d'un diamètre considérable et souleva, en même temps, un nuage si épais de poussière, qu'on crut à un incendie. Le professeur Julio de Moraes fut le premier à accourir avec un arrosoir pour essayer d'éteindre le feu. On vit bien vite qu'on s'était heureusement trompé ; mais l'horloge de la tour avait été complètement détruite.
Presque en même temps, un autre boulet pénétra par une fenêtre du second étage, traversa le corridor, troua la paroi d'une salle d'étude et alla se heurter à l'autre coin, au bureau du surveillant, l'éventra, pour tomber enfin inerte, à côté du panier des vieux papiers.
La canonnade devenant plus vive, presque tous se retirèrent dans les corridors inférieurs de l'édifice, pour y attendre l'issue de la bataille. Celle-ci devait se terminer, au bout de quelques heures, par la déroute des royalistes, qui se retirèrent avec pertes. Les munitions, paraît-il, leur avaient manqué, grâce à la trahison de certains officiers subalternes. C'est sous l'impression d'événements aussi tristes, que, vers cinq heures, la communauté fut appelée au réfectoire pour dîner !
Il faut se disperser !
Le 4 octobre, on dîna à Campolide avec plus d'angoisse que d'appétit. On était absolument sans défense, sans même un sergent de ville, exposés aux fureurs des révolutionnaires qui ne manqueraient pas d'attaquer le collège ; des bandes armées circulaient constamment aux environs. La fuite immédiate paraissait indispensable. On s'exposait sans doute à des dangers imprévus, mais pour échapper à d'autres imminents et qui semblaient inévitables. A l'heure du dîner, quelques-uns étaient déjà partis. Le P. Alexandre Caslello et le jeune professeur José- Maria Simas, avaient déjà quitté le collège vers neuf heures du matin. Un peu après, les Pères A. Antunes Vieira et Joao Rodrigues s'étaient réfugiés à Palhava ; le P. Joaquim da Costa les v suivit. Les Frères scholastiques José Pereira de Magalhaes cl A. Wenceslau se cjirigèrenl par Palhava vers la gare de Campolide. Le P. Macedo essava vers une heure d'aller se réfugier
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chez le charretier du collège, d'où il comptai! atteindre plus facilement la gare. Malheureusement, à l'entrée de la route, un groupe de révolutionnaires l'obligea à rebrousser chemin.
Après ce piètre dîner, plusieurs, malgré les périls de l'entreprise, résolurent de s'abandonner à la divine Providence et de prendre la fuite. Vers cinq heures et demie, les Pères Antonio Pinto, Constantino Cardoso, Cari Zimmermann et Julio de Rosario quittèrent le collège avec quelques jeunes professeurs. Par petits groupes un peu espacés, ils suivirent le chemin de la gare de Campolide, pour y prendre le train de Cacem : toutes les autres lignes étaient coupées. Le P. Pinto avait pour compagnon le scholastique français Belavgue ; les deux professeurs Moraes et Farinha allaient ensemble ; le P. Zimmermann emmenait le Frère scholastique Faria ; les Pères Cardoso et Rosario suivaient à peu de distance.
Le P. Macedo, qui sortit de nouveau à cette occasion, avec le P. Frias, trouva, au coin de la rue Estevam Pinto, un ami qui lui tint compagnie. Vers la même hrure, partirent aussi le P. Joao Nazareth et le Frère Vidal. Le P. Arnaldo de Magalhaes quitta le collège, lui aussi, pour prendre le train de cinq heures, emmenant avec lui le seul élève qui restât encore. Il suivit la route de Palhava et, à la halte de Cruz da Pedra, il prit le train de Cacem : tout cela sans trop de difficultés. Il était, du reste, fort bien déguisé et son petit compagnon l'appelait son papa.
Un bon nombre de Jésuites avaient donc, vers la fin de cette triste journée et avant que la révolution eût triomphé, abandonné le collège dont la destruction leur paraissait inévitable.
Un peu de topographie.
Quand on va à Lisbonne, par les chemins de fer du Nord ou de l'Est, après avoir passé la gare de Braço de Prata, on voit défiler devant les portières des campagnes verdoyantes, des collines d'émeraude qui encadrent çà et là, dans une gracieuse irrégularité, des palais et des chalets : la grande ville n'est plus éloignée.
Les maisons, d'abord éparses, ne tardent point à former des groupements toujours plus denses et plus élégants. La campagne comprise à l'intérieur des nouvelles barrières affirme encore sa présence par ses prairies et par les massifs verdoyants, qui
s'étendent comme des ombres autour des villas aristocratiques et des bruyantes manufactures. La ville triomphe, la campagne est vaincue. Les vieux faubourgs prennent des airs d'opulence et se transforment en quartiers nouveaux.
Le voyageur plongé dans ces réflexions se croit transporté en ligne droite au centre de Lisbonne. Mais voilà que la machine
Le ruisseau d'Alcantara avec le pont et les deux chemins parallèles.
Sur la rive gauche (A) l'assassin attendit que le P. Zimmermann passât en face (B)
pour décharger sur lui son revolver.
modère son allure et s'arrête, comme fatiguée des lieues parcourues d'un trait, depuis Entroncamenlo. C'est la gare de Campolide. Pour arriver à la station centrale il ne reste plus qu'un tunnel. Disons un mot de la topographie de ces lieux : elle nous sera nécessaire dans la suite.
A droite, c'est la gare, de bien maigre apparence, peu en proportion avec l'importance de son trafic : dans la direction ^\\ Tage, l'embranchement de la ligne d'Alcantara descend obliquement et s'engage sous les arches de l'aqueduc des Aguas Livres. Entre la gare et le tunnel, voici de longs las de charbons,
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parallèles à la voie ferrée, et un peu en arrière, la guéri le d'un employé du lise. Dans une direction presque perpendiculaire au chemin de fer, une route conduit vers l'aqueduc. Du côté nordouest, la colline de Monsanto, entourée, à sa base, de jardins séparés les uns des autres par des lignes de fil de fer barbelé, s'élève aussitôt en pente douce entrecoupée parfois de ravins. Du côté gauche du chemin de fer, l'horizon est plus étendu. Apres une légère ondulation, un terrain de labour planté d'oliviers descend en pente raide, jusqu'à un ruisseau qui coule au fond,' dans un lit bien pavé en cet endroit et entouré de lavoirs. C'est le ruisseau d'Alcantara, qui descend de Bemfica. Il ne roule, pendant l'été, qu'une eau tranquille et malpropre. En hiver, il bat ses rives avec rage et dévasterait tout, si son lit n'était pas défendu par une puissante armure de pierres. Du ruisseau, le sol remonte en pente assez rapide : à mi-côte, passe la route de Campolide. A un certain endroit de la ligne du chemin de fer, un peu au nord de la gare, un sentier descend en zig-zag vers le ruisseau, au milieu des champs labourés, puis, remontant pendant quelques mètres le long du torrent, conduit au pont qui donne accès à la rive gauche. De ce côté, un chemin vicinal court parallèlement au ruisseau, pour atteindre, un peu en aval, une ruelle de largeur variable, qui monte obliquement et s'embranche enfin, entre deux maisons, à la route de Campolide. C'est la Travessa do Tarujo. De la grand'route, le sol continue à monter, jusqu'à l'esplanade où est bâti le collège. Une rue étroite, la Travessa de Estevam Pinto, relie cette esplanade à la route de Campolide, assez loin au-dessus de la Travessa do Tarujo.
Une fuite mouvementée.
Les Jésuites. qui, vers cinq heures, se dirigèrent vers la gare, n'y arrivèrent pas fous sans encombre. Aux fenêtres, il y avait des curieux. Quelques-uns saluaient, avec un air de douloureuse compassion ; d'autres ne cachaient pas leur joie. Le groupe formé par le P. Zimmermann et le frère scholastique Faria eut le plus à souffrir. A l'entrée de la Travessa do Tarujo, le P. Zimmermann fît la rencontre de quelques individus qui se laissèrent d'abord devancer par lui de quelques pas. « Tue-le, tue-le! » crièrent-ils alors à un de leurs compagnons, qui se trouvait plus bas, à mi-côte. Presque aussitôt, deux coups de revolver furent
tirés de cet endroit contre le Père, sans cependant l'atteindre. Mais la nature des lieux allait exposer le P. Zimmerman à un danger bien plus grand encore. Comme je l'ai dit plus haut, les chemins des deux côtés du torrent sont parallèles ; un pont étroit les réunit. L'assassin, après avoir manqué son coup, une première fois, devait, sans aucun doute, profiter du moment où sa victime se trouverait en face de lui, du côté opposé. Au moment de passer le pont, le pauvre Père vit que le bandit l'attendait, en effet, à cet endroit et chargeait son revolver. « Retourner en arrière, raconte le P. Zimmermann, c'eût été me jeter dans la gueule du loup ; fuir par les côtés était impossible : les murs et les ravins me barraient le chemin ; aller de l'avant, c'était m'exposer à une mort certaine : il était impossible qu'un tireur, à quelques pas de distance, manquât son coup. Je fis à Dieu le sacrifice de ma vie, j'invoquai mon ange gardien et... je continuai mon chemin en courant. Au moment où je passai en face de lui, le brigand tira sur moi deux coups de revolver. Je tombai et je me crus blessé à la jambe. Heureusement, c'était une illusion. Je me levai bien vite et je continuai à courir. Deux coups de revolver se firent de nouveau entendre : grâces à Dieu, sans plus de résultats. » Peu après, le P. Zimmermann arrivait à la gare. D'autres périls l'y attendaient.
A une petite distance, suivait le Frère coadjuteur Pires, aideprocureur au collège. II avait confié à un gamin un habit roulé dans des courroies, et contenant des papiers importants ; dans ses poches, il portait une forte somme d'argent. S'il eût été tué ou volé, c'eût été à ce moment pour ia Compagnie en Portugal un vrai désastre. II gravissait la colline, après avoir passé le ruisseau, quand un révolutionnaire se jette sur lui, lui braque le revolver sur le cœur et lui demande de l'argent... Sans se trouhier, le Frère met la main dans la poche de son gilet et lui remet... cinq tostons (2 fr. 50). Le brigand se fâche et menace de tuer le Frère, si celui-ci ne lui donne rien de plus. Le pauvre Frère lui remet encore quelques tostons et notre homme se retire sans trop maugréer.
Mais les révolutionnaires surgissaient de tous côtés. Le Frère Pires essaya rie chercher un asile dans quelques masures qui se trouvaient sur le bord du chemin : personne ne consentit à le recevoir. C'était là, il le reconnut plus tard, un bienfait de la Providence : s'il avait été pris, acculé dans ce réduit, la mort eût été presque certaine. Un autre révolutionnaire apparut à sou
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tour, lui braqua, comme le premier, le revolver sur la poitrine : il voulait de l'argent ! Chose singulière : tous ceux qui s'attaquent à ce pauvre Frère veulent de l'argent : ils devinent, dirait-on, qu'il pourrait leur en donner avec quelque largesse. Et ils sont modérés dans leurs exigences ! Ces mêmes révolutionnaires qui ne montrent aucune retenue envers les personnes et les biens des Jésuites, qui détruisent pour le seul plaisir de détruire, se montrent avec ce frère faciles à contenter. Avec quelques tostons... ils se retirent. Ils n'exigent pas la bourse; ils respectent la vie du Frère.
Ne serait-ce pas parce que le Seigneur, qui domine les mouvements de la mer, gouverne également le cœur de l'impie, et ne lui permet pas d'aller, dans ses attaques, au-delà des limites que lui-même a tracées ?
Notre Frère fit, encore un fois, taire son adversaire, en lui donnant quelques tostoes, puis, il continua à monter par le chemin sinueux qui conduit à la gare. Mais voici qu'on lui barre de nouveau le passage : c'est un homme du peuple, bien plus vigoureux que les deux premiers et surtout plus méchant. Pires s'enfuit vers la guérite du garde fiscal : on lui en refuse l'entrée. Il donne alors à son persécuteur d'abord 1000 reis (5 fr.), puis 1500.(7 fr. 50), mais le brigand n'est point encore satisfait. C'était une vraie figure de bandit, racontait plus tard le pauvre Frère. — Enfin, le Frère Pires dut donner encore 2500 reis (12 fr. 50) et le malfaiteur se retira.
Pendant ce temps, le gamin que nous avons laissé avec le paquet, que le Frère Pires lui avait confié, montrait une fidélité vraiment surprenante. L'exemple donné par les voleurs n'eut sur lui aucune prise. Par trois fois, il vit le propriétaire de son paquet menacé de mort, ne sauver sa vie qu'à prix d'argent, et il n'eut pas même la tentation de fuir ou de livrer ce qu'il portait, à ces brigands. Il assista à de vraies scènes de bandits, avec le même sang-froid que s'il eût été témoin de faits ordinaires. Il accompagna le Frère Pires jusqu'à la gare, sans lui manquer ni de fidélité ni de respect. En gare, il reçut une récompense généreuse, bien méritée du reste, remit son paquet et se relira tranquille.
La chasse aux Jésuites.
Aussitôt arrivés en gare, les Jésuites se mirent en devoir de prendre leurs billets. Le P. Antonio Pinto en prit un pour Cacem,
afin de continuer ensuite par Alfarellos et Pampilhosa, jusqu'à Guarda ou Covilha. Les professeurs Moraes et Farinha durent prendre aussi leurs billets pour Cacem : on le leur refusait pour Villar Formoso, Badajoz ou Porto. Le P. Zimmermann fît de même, et les autres Pères aussi, sans doute, car toutes les autres lignes étaient coupées. Seul le Frère scholastique Faria n'eut pas le temps de prendre le sien.
La gare fourmillait de gens qui fuyaient la révolution. Le P. Antonio Pinto y lit la rencontre d'un élève du collège dont la famille se réfugiait à Cintra. Le professeur Moraes, raconte le P. Macedo, se mit à faire le récit du bombardement du collège, ce qui excita au plus haut point l'intérêt de tous. Un employé, ancien domestique du collège, fit au Frère Farinha le récit des dangers qu'avait courus le scholastique José de Magalhaes, qui ne dut son salut qu'au départ du train, juste au moment où ceux qui le poursuivaient arrivaient en gare.
En ce moment, on entendit un vacarme épouvantable accompagné de coups de fusils et de revolvers. C'était une bande de forcenés qui venaient attaquer les Pères. Quelques personnes, dit-on, se jetèrent sur eux pour les désarmer. La confusion fui alors indescriptible, surtout parmi les femmes. Elles criaient, elles pleuraient, elles fuyaient de tous les côtés. Mais d'où venaient les assaillants? Le Frère Moraes est seul à rapporter à ce sujet des circonstances que je reproduis. « Le chef de gare, raconte-t-il, donna aux Pères l'ordre cD'abandonner le quai. Sans cela, disait-il, les révolutionnaires de Cruz da Pedra localité voisine — qui devaient arriver, allaient tout détruire. Pour obéir au chef, je rentrai ma valise dans la salle d'attente. En ce moment arriva le train avec les révolutionnaires annoncés. La locomotive était encore en marche et déjà quelques-uns avaient sauté sur le trottoir et se jetaient comme des fauves sur les personnes qui s'y trouvaient. Le chef réussit à leur fermer les portes de la gare. »
Que deviennent alors les religieux? Les uns s'enfuient, les autres se cachent, tous tâchent d'arracher leur vie à la race de celte bande de cannibales. Le P. Macedo se réfugia dans la pièce du vendeur de billets. Protégé par ce brave homme et par un autre employé, ancien portier du collège, il se cacha ensuite dans le galetas où, à genoux, il attendit la mort. De sa cachette, il enlendail les cris des femmes, les pleurs (\v* entants et les coups de fusils de ces forcenés qui. Dieu merci, visaient fort mal. Le
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P. Rosario et Le P. Constantino Cardoso trouvèrent un refuge dans une autre salle : ils en fermèrent la porte et la barricadèrent. A deux reprises, la populace tenta de la forcer, mais en vain. Pendant ce temps, les Pères Pinto et Zimmermann, et les quatre Frères scolastiques s'enfuyaient, avec des chances diverses, de l'autre côté de la gare, vers l'aqueduc des Aguas Livres et vers Monsanto. Ce fut pour quelques-uns le commencement d'une vraie odyssée de péripéties et de souffrances.
Qu'on me permette ici de le faire remarquer, pas un jésuite n'oppose la plus légère résistance - - bien légitime cependant aux agresseurs qui les poursuivent, à coups de fusil. Aucun ne saisit un revolver, ou une autre arme quelconque pour se défendre contre une violente et injuste aggression. Pourquoi cela? Comment expliquer pareille chose chez des hommes que des ennemis sans scrupules accusent de posséder des armements complets, mais que personne ne leur a vus, à l'occasion justement, où leur emploi eût été si naturel et si opportun ?
Reprenons notre récit. Après l'assaut de la populace, les professeurs Farinha et Belaygue s'engagèrent dans la route qui passe sous l'aqueduc des Aguas Livres et, grâce à leurs bonnes jambes, ils furent bientôt à bonne distance de leurs ennemis. A mi-côte de Monsanto, Faria sauta dans un verger et s'y tint caché quelque temps, au milieu des ronces. Moraes, après avoir enjambé la haie d'un enclos, traversait un potager, pour aller se cacher à Monsanto, quand les révolutionnaires l'aperçurent et se mirent à crier : « En voilà un qui se sauve ! » Un coup de fusil retentit, suivi de plusieurs autres. Moraes se met à courir, il tombe, casse son parapluie, se relève, repart ; il pénètre dans un fouillis de roseaux et s'arrête devant une barrière en fil de fer barbelé. Tl fuit vers la gauche, le long de la clôture, trouve enfin une hutte en planches gardée par deux chiens, qui se mettent à aboyer avec fureur. Une femme accourt :
Bonne femme, lui dit le fugitif, par où pourrais-je bien sortir ?
— Passez par la clôture.
- Elle est en fil de fer barbelé ; j'ai déjà essayé et je n'ai pas réussi. Si vous me laissiez me cacher dans cette cabane.
— Quoi ! Pour ça non ! Tl ne manquerait plus que cela ! Sautez la barrière !
Le Frère revient sur ses pas, résolu à vaincre la difficulté à tout prix. A la gare, on entend toujours le même vacarme : aussi
craint-il d'être aperçu au milieu des roseaux. Sans hésiter, il s'accroche au fil de fer tout hérissé de pointes, s'y déchire les doigts, mais enfin réussit à sauter. Il traverse une étroite bande de terre et se trouve en face d'un mur élevé qui lui coupe le chemin de la montagne. Il prend à gauche, le long du mur, jusqu'à une maison, où il espère enfin trouver un asile. Plusieurs personnes contemplaient, des fenêtres, ce qui se passait à la gare. Moraes supplie qu'on lui ouvre, il ne reçoit qu'un refus.
— Ici, lui dit-on d'un air indifférent et moqueur, on ne reçoit personne ; allez donc à la gare, le train va partir.
— Comment, répliqua le fugitif, c'est là qu'à l'instant même, on a voulu me tuer !
— Quoi qu'il en soit, vous n'entrerez pas ici, sortez par cette porte, si vous voulez, et gagnez la montagne.
Une femme, heureusement, lui ouvrit la porte indiquée ; il en franchit le seuil et se trouva bientôt à Monsanto. « Je respirai enfin, raconte-t-il lui-même en concluant cet épisode ; ce furent deux minutes d'angoisse. »
Le P. Pinto, voyant ses compagnons se débander en toute hâte, voulut suivre, à pas plus lents, la route de l'aqueduc, tandis qu'à la gare on entendait toujours au milieu du vacarme et des coups de fusil les cris de : A bas ! à bas ! tuez-les.
Dans quel but faisait-il tout ce tintamarre ? Sans doute, pensait le P. Pinto, pour empêcher les Jésuites de revenir à la gare et de quitter Lisbonne.
Entre la gare et le tunnel, il y avait deux tas de charbons parallèles à la voie. Le Père se cacha à l'extrémité opposée à la gare, dans l'espace libre entre les deux tas. « D'ici, pensait-il. je puis me mettre dans le tunnel, jusqu'à la nuit ; puis je prendrai, par le premier train venu, le chemin du nord. Sur ce, voilà que du côté de la gare, des cris de forcenés se font entendre, qui s'approchent de sa cachette : « Il faut exterminer cette canaille ! Ah ! les coquins ! Ils ne sont pas loin ! Pour sûr, ils sont cachés par ici. »
Des coups de fusils tirés en l'air faisaient écho à ces exclamations. Le P. Pinto fit de son mieux l'acte de contrition et offrit à Dieu sa vie, disposé à mourir.
« Comme ces clameurs se rapprochaient, raconte-t-il luimême, j'entendis, tout près de moi, la voix d'une femme qui débitait le même refrain : « C'est évident ! Qu'on extermine ces coquins ! Qu'ont-ils à faire par ici ! » En disant ces mots, elle
COLLEGE DE CAMPOLIDE.
rtOiïOiN COLLEGE LIBRARt CHESTNUT M44X. MASS.
tourna la tête et m'aperçut. Baissant alors la voix, elle ajouta : (( Fuyez, fuyez ! ils viennent ! »
Mais comment fuir? Où aller? S'il abandonnait ces tas de charbon, il restait à découvert : c'était la mort. Il jette un regard autour de lui et aperçoit à dix ou quinze mètres, la guérite abandonnée du garde fiscal. La porte en était juste du côté opposé à
La g»ve de Campolide.
celui par où venaient les émeutiers. Le pauvre fugitif vit dans la guérite la meilleure solution du problème. En toute hâte, il y court, y entre et s'y blottit, afin de n'être pas aperçu par la lucarne. « Au premier moment, raconte-t-il lui-même, je sentis quelque trouble en me voyant ainsi en face de la mort. Je fis un acte de contrition et m'abandonnai entre les mains de Notre-Seigneur et j'avoue qu'après cela, malgré les clameurs que j'entendais toujours, je me sentais si tranquille que j'en étais moi-même étonné. J'avais l'esprit dans un calme parfait ; le pouls seulement était agité. Durant un quart d'heure environ, j'entendis la fusillade et les clameurs. Puis tout se calma. C'est à peine si du côté de la gare, on entendait encore une rumeur confuse. »
Et le P. Zimmermann, qu'est-il devenu ? demandera le lec-
teur, avec une légitime anxiété. Bientôt je vous le dirai, et je vous dirai aussi les souffrances et les aventures des religieux que nous avons vus à la merci de cette foule égarée. Revenons auparavant au collège et voyons ce qui s'y passe.
La nuit du 4 au 5 octobre au collège. — Lourenço.
La nuit du 4 au 5 octobre se passa, au collège de Campolide, en de continuelles alarmes. La monarchie, bien évidemment était agonisante, et clans l'esprit de beaucoup de gens, d'après l'idée qu'ils se formaient des hommes et des choses, l'ordre et la prospérité de la nation agonisaient avec elle.
Les Jésuites, abandonnés des hommes, imploraient le secours de Dieu. Sur l'ordre du R. P. Provincial, des cierges brûlaient devant le Très Saint-Sacrement, dans l'ancienne chapelle du collège, où les religieux faisaient de fréquentes visites.
Le silence qui enveloppait le collège était à chaque instant interrompu par les détonations de l'artillerie et le bruit lointain de la fusillade. Que se passait-il ? Le téléphone était coupé, nous l'avons dit, depuis la veille.
A plusieurs reprises, le Frère coadjuteur Soares et. le domestique Laurenço (1) sortirent pour recueillir des nouvelles qui
(1) Le domestique Lourenço fut un héros, en ces jours de lutte ; il mérite bien que, de leur exil, les proscrits lui envoient une salutation d'amis et un affectueux remerciement.
En lisant dans les relations des jésuites le récit des bons services rendus par Lourenço, je ne savais trop d'abord de qui il s'agissait. Lourenço était partout ; il explorait la route de Campolide, pour voir si elle était purgée des bandes révolutionnaires ; il mettait en sûreté les valises des Pères, au moment opportun ; il vit tous ses compagnons s'enfuir, et lui, resta tranquillement, sans s'effrayer de la mitraille qui battait en brèche les murs du collège. Le soir, plusieurs religieux se dispersèrent, tandis que Lourenço restait là, pour voir In [in.
Et je me disais : Ce doit être un fameux gaillard que ce Lourenço, un Cid. un nouveau Roland ! Et puis, ce nom sonore dont on l'avait baptisé !
J'en parlais, un jour, à un de mes compagnons d'exil. Il me dit fort étonné :
— Vous ne connaissez pas Lourenço ? Vous ne vous souvenez donc pas du bonhomme petit et maigrelet qui fut l'infirmier de nos chers et regrettés Pères Almeida et Fernandes, durant 1rs maladies terribles qui nous les enlevèrent?
■ — Oh! si je m'en souviens! Que de fois, je me suis trouvé avec lui, auprès dos deux malades !
— Eh bien ' ce jeune homme fluet, à moustache effilée et au visage amaigri, c'est lui, e'est Lourenço !
— Çà, Lourenço? répliquai-je étonné.
— Ni plus, ni moins, c'est bien là Laurenço!
D'une bonne taille, comme je suis, je ne. pus me défendre, alors, malgré la sympathie qu'il m'inspirait, d'un sourd ressentiment, contre ce petit homme à l'âme si grande. Mais, à chacun son bien !
Merci donc Lourenço, et continuez, ainsi L'histoire ne parle pas des faibles et les poltrons n'entrent pas au ciel !
COLLÈGE DE CAMPOLIDE. 29
devaient tranquilliser les esprits ou achever de détruire le reste de nos espérances. Mais ces informations étaient contradictoires.
Tous se disposèrent donc à partir le plus tôt possible pour essayer de prendre, à la gare, un train qui les transportât loin de Lisbonne.
Rien avant quatre heures, le R. P. Provincial avait dit la messe à la chapelle domestique et distribué aux Frères toutes les hosties consacrées. Dans l'église, ce fut le P. Luisier qui célébra et consomma aussi les Saintes Espèces.
Lourenço, pendant ce temps, était descendu pour voir s'il y avait des trains ; il trouva la gare fermée, et. apprit d'un portefaix que les irains ne circuleraient qu'après le lever du soleil. Bien avant cette heure, presque tous cependant se dirigèrent vers la oare.
Il faut revenir au collège.
Trois frères coadjuteurs seulement devaient rester au collège ; quant aux autres, après un maigre déjeuner, ils se firent leurs adieux et s'embrassèrent au milieu des larmes. Deux Frères en particulier, les Frères espagnols Garcia et Rodriguez, âgés déjà et durcis au labeur, pleuraient comme des enfants.
Puis tous s'agenouillèrent, pour recevoir la bénédiction du R. P. Provincial, et quittèrent, par petits groupes, le grandiose édifice élevé au prix de leurs travaux et de ceux de leurs frères, et qu'ils ne devaient peut-être jamais plus revoir !
« Le canon grondait toujours, écrit dans ses notes le Frère scolastique Ferreira Fontes. Au coin de la Travessa Estevan Pinto, une douzaine d'hommes du peuple saluèrent notre passage par des paroles inintellligibles. L'aurore commençait à poindre, quand nous arrivâmes à la gare. Un petit nombre d'employés s'y trouvait, le chef nous donna la triste nouvelle que toutes les lignes étaient coupées. « C'est Dieu qui le veut ainsi, dit alors le R. P. Provincial, rentrons tous au collège. »
Je suggérai cependanl l'idée au P. Ignacio de Brito de suivre à pied la voie ferrée. L'obéissance heureusement prévalut. Nous n'aurions certainement pas dépassé les gares de Queluz ou d'Amadora, et Dieu sait ce qui serait arrivé ! »
Quand les religieux remontèrent vers le collège, il faisait déjà jour. Les gens sortaient de chez eux. en beaucoup plus grand nombre que les fugitifs ne l'auraient désiré. Gomes Pereira se
sépara de son compagnon et suivit à quelque distance le R. P. Provincial.
Une méprise providentielle.
Le R. P. Cabrai et le Frère Gomes Pereira montaient par la route de Campolide, quand ils aperçurent, à quelques pas plus haut, un groupe d'individus suspects. Sans se troubler, et avec le plus grand naturel possible, le P. Provincial se dirigea vers la porte d'une maison voisine qui s'ouvrit devant lui ; une personne bien connue l'invitait à entrer. Le R. P. Cabrai accepta cette offre généreuse, tout en croyant que c'était dans la maison d'un autre de ses amis, bien intime celui-là, qu'il recevait l'hospitalité. Pendant ce temps, des fenêtres de la maison, plusieurs personnes, des amis sans doute, faisaient signe au Frère Gomes Pereira d'entrer aussi ; celui-ci comprit et entra.
Voilà donc nos deux Jésuites montant ensemble l'escalier de la même maison pour éviter la rencontre du groupe révolutionnaire, auquel ils avaient vu se joindre un individu connu dans tout le quartier par son républicanisme intolérant. Ils se jetèrent mutuellement un regard de surprise : tout leur indiquait qu'ils ne se trouvaient point dans la maison qu'ils avaient d'abord supposée. Ils montent encore et se trouvent bientôt dans une pièce très modeste. C'était évident : il y avait eu erreur ; la suite leur fit voir que c'était un coup de la Providence. La maison était celle d'un artisan honnête et bon chrétien, à qui ils allaient être redevables de bien grands services.
C'était par des exclamations de tristesse et de douleur que la belle-mère de cet excellent homme avait salué la persécution faite aux religieux. L'aîné des garçons, malgré l'éducation reçue, avait, lui, pris son fusil, et se battait pour la république. Cette maison, d'ailleurs très chrétienne, était, par ce fait, peu suspecte de jésuitisme. Les coups de fusil du fils révolutionnaire allaient donner le change aux hommes de la république et leur faire perdre la piste de leur victime la plus convoitée (1).
(1) A ce propos, je lis ce qui suit il. m- le journal du professeur Ferreira Fontes. « Il est certain qu'un a fait tous les efforts possibles pour mettre la main sur notre R. P. Provincial. La nouvelle a couru à Lisbonne que le R. I'. Frague, Provincial des Lazaristes, avait été tué, les assassins ayant cru que leur victime était le H. P. Cabrai. »
Celle rumeur est au moins vraisemblable. Le R. P. Frague était le confesseur de la reine \mélie, et les journaux et les orateurs populaires attribuaient au R. P. Cabrai une influence << la cour qu'il n'eut jamais.
I.e capitaine S anches de Miranda, l'homme de cmii'iance d'Aiph mse ('esta, interrogea aussi le P Anlnnes, avec grand intérêt sur le lieu de refuge du P. Cabrai.
COLLÈGE DE CAMPOLIDE. 31
Le groupe révolutionnaire posté dans la rue ne s'aperçut de rien : il prit, sans doute, pour les deux fugitifs les deux autres jésuites qui marchaient derrière eux.
Quoi qu'il en soit, le R. P. Cabrai se trouva, c'est bien le mot, dans un fort inexpugnable. Aux alentours, bouillonnait la fureur antijésuitique ; des fenêtres de la maison, il vit, plus tard, le drapeau républicain flotter au sommet de la grande tour du collège, et la populace escortant en prison quelques-uns de nos religieux ; quant à lui, pas un de nos ennemis ne put soupçonner sa retraite !
C'était donc un généreux ami, que ce digne chrétien qui dissimulait encore l'immense service qu'il rendait au Provincial de la Compagnie de Jésus, en exagérant outre mesure le manque de confortable auquel le Révérend Père était soumis chez lui. Il voulut même céder son propre appartement, pour permettre à ses hôtes, qui avaient tant besoin de repos, de dormir plus commodément.
En attendant le pillage.
Après les salutations d'usage, nos deux religieux essayèrent d'abord de prendre quelque repos : il y avait deux nuits qu'ils n'avaient pas dormi ! Mais bientôt la belle-mère de leur hôte entrait toute consternée apportant les rumeurs les plus tristes. La pauvre femme était inconsolable de ce qu'elle appelait un immense malheur. Sur ces entrefaites, arriva aussi le maître de la maison, annonçant que le R. P. Recteur avait été arrêté, avec le Frère coadjuteur Santos, à l'entrée de la route de Campolide. Cette nouvelle fut pour les deux religieux un coup très douloureux. Ils se renfermèrent dans une chambre et le Frère Gomes Pereira, se jetant dans les bras du R. P. Provincial, lui exprima ses craintes de voir les révolutionnaires massacrer tous les religieux prisonniers.
Le R. P. Provincial, racontait le Frère plus tard, ne pouvait pas pleurer. Il s'efforçait, malgré tout, d'inspirer de la confiance à son compagnon. Us prirent tous les deux leur chapelet et en dirent d'un trait plusieurs dizaines : leurs prières montaient au ciel inspirées par la même angoisse et la même espérance. Parfois ils oubliaient bien les invocations accoutumées et les Pater Noster n'étaient pas toujours à leur place !
Tandis qu'ils priaient ainsi, à deux pas du collège, il ne restait plus dans celui-ci aucun supérieur. Quelqu'un, paraît-il,
commit l'imprudence de sortir pour demander ce qu'il y avait à faire. Le R. P. Provincial ordonna que toutes les difficultés fussent tranchées par le P. Luisier qui fut constitué, de cette façon, capitaine du navire, à l'heure terrible du naufrage ! Vers dix heures arriva la nouvelle de la proclamation de la république. Le R. P. Cabrai a raconté qu'il eut à ce moment une lueur d'espérance. Il avait pourtant dit, la veille encore, que la victoire de la lévolution serait la ruine complète. Mais la pensée lui vint que les républicains, une fois au pouvoir, voudraient peut-être se montrer des hommes de liberté. Ce ne fut qu'un sentiment passager ; la conviction prévalut bientôt qu'un assaut ne pouvait tarder.
Par amour pour le collège et pour l'honneur du pays, il essaya encore d'éviter ce malheur. Il ignorait que le pillage des couvents faisait partie du programme des vainqueurs, ou était du moins impitoyablement exigé par un pouvoir occulte. 11 envoya donc un message à un ami tout dévoué et lui demanda de se rendre chez un personnage influent et de le prier d'intervenir, auprès du gouvernement provisoire, afin que cette maison d'éducation ne fût point livrée à la fureur aveugle d'une foule sauvage! - J'irai, répondit simplement cet ami héroïque, mais dites au R. P. Provincial que, si je meurs, et s'il peut faire un jour quelque chose pour les miens, il se souvienne de ma famille qui est pauvre !
Ces mots émurent vivement le R. P. Cabrai. Il fut tout afflige d'avoir manifesté un désir qui causait à son ami un pareil sacrifice.
Ce fut inutile. Le messager du P. Provincial rencontra dans la rue la foule tumultueuse des assaillants. Par ailleurs, le personnage en question, qui, du reste, rendait justice aux efforts des Jésuites portugais dans l'éducation de la jeunesse et qui honorait de son amitié plusieurs Pères, déclara qu'il ne pouvait rien auprès des hommes de la république. Il était même si préoccupé, qu'il cherchait pour lui-même un sauf-conduit pour la frontière.
L'attentat allait donc se consommer.
Arrestation du P. Recteur. — L'assaut du collège. Les premiers prisonniers.
Que se passait-il à l'intérieur (h\ collège? A huit heures i]\\ matin, la communauté était encore composée de cinq Pères, du
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Frère scolastique Joao Ferreira Fontes, et de quatorze Frères coadjuteurs. Les prêtres étaient les Pères Alphonse Luisier, Antonio Roliz, Domingos da Silva, Ignacio de Brito et José Beirao. Il y avait, de plus, deux vieux domestiques.
On sait que le Recteur du collège, le P. Alexandre de Faria Barros, était déjà prisonnier à la caserne d'artillerie. Disons d'abord comment il fut arrêté.
Vers sept heures, il arrivait avec le Frère Antonio dos Santos,
Le R,. P. Barros.
au carrefour appelé vulgairement Cruz dus Aimas, et se dirigeait chez un de ses parents, clans l'espérance que, de ce refuge, il pourrait plus efficacement secourir ses religieux, et les protéger dans leur fuite. Bien que vêtu en laïque, il fut reconnu par une bande de révolutionnaires armés. Voici ce qu'il raconte lui-même à ce sujet :
« Ces forcenés braquèrent contre moi fusils et revolvers : l'un d'eux arracha mon chapeau et le jeta en l'air, après me l'avoir aplati à coups de poing sur la tête : un autre m'assaillit à coups de pieds, que j'esquivai : ils semblaient prêts à nous tuer. Je leur demandai de me laisser faire au moins un acte de
contrition, de ne tuer que moi seul et d'épargner mes compagnons innocents. Ils me répondirent que la république était loin de nous ressembler, qu'elle était généreuse et ne faisait de mal à personne. J'avais pris mon chapelet ; ils me l'arrachèrent avec d'ignobles plaisanteries. Ils se mirent à tourner en ridicule la confession, la religion, Dieu lui-même. « Mon Dieu, c'est mon fusil ! » disait l'un d'eux, qui paraissait pris de vin. Ici comme plus tard, sur la route de Caxias, c'étaient les mêmes blasphèmes et les mêmes sarcasmes que les juifs proféraient autrefois contre notre divin Maître : « Voyez donc un peu si votre bon Dieu vous délivre; appelez Jésus au secours!... » Puis c'étaient les obscénités les plus répugnantes.
Au Frère Santos on enleva la forte somme qu'il portait : « Je suis chef révolutionnaire, je ne vous vole rien », lui dit l'individu qui le dévalisait (1).
Le P. Luisier, constitué provisoirement Supérieur du collège, conserva sa charge quatre ou cinq heures à peine. Ce qui se passa pendant ce temps, il va lui-même nous le raconter :
« Vers neuf heures et demie, le bruit de la fusillade cessa. D'une propriété voisine, quelqu'un vint chercher la valise d'un Père et nous avertit que la république était proclamée. Je donnai cette nouvelle à mes compagnons et leur conseillai de fuir, s'ils le le pouvaient, vers la villa de Palhava. C'était hélas, trop tard ! Peu après, la populace annonçait son arrivée par une grêle de pierres, sur les vitraux de l'église.
En un instant, la grande esplanade devant le collège fut remplie d'une multitude énorme composée surtout d'enfants et de jeunes gens de douze à vingt-cinq ans. L'idée me vint de les effrayer par un coup de feu, et je demandai au Frère Pereira Paz de m'apporter un fusil et quelques cartouches.
Pereira Paz n'obéit qu'avec répugnance et ne me remit, avec le fusil, que deux cartouches. Les autres Pères insistèrent pour m'empêcher de tirer, ajoutant que le P. Recteur l'avait ainsi ordonné avant de se retirer. Force me fut donc de renoncer à mon dessein. J'allai moi-même déposer mon fusil dans le coin d'une salle, à côté de la porte d'entrée, où les émeutiers faisaient déjà frénétiquement sonner le timbre électrique.
Je m'approchai d'une fenêtre, pour me rendre compte de ce
(\) Cet argent lui fut rendu, quand In Frère fut transféré au fort de Caxias.