COLLEGE DE CAMPOL1DE
qui se passait, et je demandai, de là même, à la multitude ce qu'elle voulait.
- De quoi manger, me répondit-on, nous avons faim ; nous voulons de l'argent !
— De l'argent ! Et où prendrai-je l'argent pour donner à manger à tant de monde? répondis-je tranquillement.
— Allons !... ouvrez-nous et donnez-nous de l'argent ; autrement nous prenons d'assaut le collège.
Et pour appuyer ces dires, ils brandissaient leurs' armes. Je crus prudent de leur faire ouvrir par le Frère Pereira Paz. Il obéit immédiatement et je me trouvai, poitrine à poitrine, avec les émeutiers. Ils portaient des armes de toute espèce : les uns avaient des fusils, d'autres des revolvers ou des pistolets ; l'un
Collège de^Carcpolide.
Un des grands corridors.
d'eux était armé d'un énorme coutelas, l'autre d'une massue en fer, un troisième portait un pic.
Quand ils virent la porte ouverte, l'un d'eux fixa une barre de fer contre les gonds, pour m'empêcher de la refermer.
Les cris étaient étourdissants ; tous voulaient s'approcher de l'entrée.
<( Cette maison est à nous », criaient les uns. « On va en faire une école moderne », vociféraient les autres. Plusieurs étaient d'avis de la démolir de fond en comble ! Quelques-uns dirigeaient vers moi leurs fusils, d'autres leurs revolvers ou leurs couteaux : mais, chose extraordinaire ! par une protection bien manifeste de Dieu, je restai insensible à tout cela, et je ne pris même pas au sérieux toutes ces menaces. Parmi eux, quelques-uns paraissaient plus modérés et réprimandaient ceux qui menaçaient de me tuer. On commença bientôt, de nouveau, à agiter la question d'argent. Ils renouvelèrent leurs exigences et parlèrent ouvertement d'un assaut à l'édifice. Quelques-uns nie montrèrent des paquets noirs qu'ils portaient dans leurs poches, et que je pris pour des bombes. Je leur donnai un peu d'argent, sans savoir au juste combien.
Ils le comptèrent eux-mêmes et trouvèrent 1900 reis (9 fr. 50). 19 tostoes ! s'écrièrent-ils, qu'est-ce que cela pour tant de monde ?
J'avais encore sur moi 11000 reis (55 fr.). J'en distribuai de nouveau 1500 (7 fr. 50) entre les plus influents... et, pour le moment, ils se turent.
Maintenant, au dépôt d'armes ! dirent-ils alors en changeant de sujet.
- Je n'ai qu'un fusil, leur répondis-je. (J'ignorais qu'il y en avait un autre au collège). Chacun le voulait pour lui.
Pour cela, non ! Le fusil, ce n'est pas au premier venu que je le remettrai, mais au représentant de l'autorité. Parmi vous, quel est-il ?
Ils se regardèrent les uns les autres, étonnés. Enfin ils me montrèrent un jeune homme qui se tenait à cheval.
- C'est lui le représentant de l'autorité? Eh bien ! qu'il entre, et je lui remettrai le fusil.
Quelques instants après, mon jeune homme (peut-être un carbonaro d'un haut grade) était dans la salle avec plusieurs autres. Je leur remis le fusil de chasse qu'ils contemplèrent avec curiosité.
El les munitions? cria-t-on de nouveau.
En effet ! J'ai là deux cartouches. Et je les leur donnai immédiatement.
Avec les deux fusils, il y avait ;ui collège quelques cartouches, dont j'ignorais même l'existence.
Pc collège esl rempli d'armes el de munitions, criait la
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foule ; nous en sommes certains, nous voulons voir et examiner toute la maison.
— Pas de difficultés, leur répondis-je ; mais la visite doit être faite avec ordre. Puis, me dirigeant vers le représentant de l'autorité, je lui dis :
Faites garder la porte, et empêchez la foule d'entrer ; ensuite, choisissez quelques hommes de votre confiance, pour m'accompagner : je vous montrerai tous les coins du collège et vous vous convaincrez de la vérité de mes paroles.
Volontiers quelques-uns m'auraient obéi, mais ce fut impossible. Tous voulaient entrer, et je ne pus refermer la porte... Sept ou huit m'accompagnèrent. Au bas de l'escalier, ils virent quelques valises fermées à clef. Ils en brisèrent les serrures et dispersèrent papiers et livres sur le parquet. Je protestai inutilement contre cette violation des droits, qui devait être, hélas ! suivie de bien d'autres ! Nous nous dirigeâmes vers le musée. Leurs yeux tombèrent sur un trophée d'armes africaines ; ils voulurent s'en emparer. Ils m'interrogèrent ensuite sur les souterrains : « Il n'y a pas de souterrains ici, leur répondis-je, il y a bien une citerne, pas autre chose. »
Je leur montrai la citerne et ils parurent convaincus, quand ils me virent descendre, sans peur, les degrés de l'escalier, jusqu'à toucher des pieds la surface de l'eau. J'entendis bientôt des coups de fusil, qui semblaient partir de l'intérieur du collège. J'en fus alarmé : on tâcha de me tranquilliser et de me donner du fait une explication quelconque.
Nous continuâmes notre route. Dans les cours de récréation, ils enfoncèrent toutes les portes des questures ou dépôts de jeux des élèves, pensant y trouver des choses mystérieuses sans doute. Nous rentrâmes dans le collège. Je vis alors que mes craintes s'étaient réalisées. La populace avait envahi les corridors et pénétré dans les chambres. On retournait les lits, on ouvrait les tiroirs, on empochait des objets et on détruisait le reste. La porte de la procure était enfoncée, la lampe et les encriers brisés. Un vrai vandalisme ! »
Tandis que le P. Luisier montrait le collège aux représentants du peuple, le coadjuteur Soares était resté près de ceux qui gardaient l'entrée.
Voici ce qu'il raconte :
« Peu après, un militaire menaça de me tuer, si je n'ouvrais pas immédiatement. Je me retirai dans le corridor ; les séditieux
forcèrent alors les portes et les ouvrirent toutes grandes. Ils entrèrent et brisèrent incontinent tous les carreaux des fenêtres de la porterie, ainsi que les beaux vases de plantes qui ornaient la statue de Notre-Dame, au bas du grand escalier : puis ils se dirigèrent vers la procure, où ils mirent tout en pièces ; on jeta sur le parquet les livres et les papiers, puis chacun s'empressa
Collège de Campolidî.
Le irrand escalier.
d'empocher ce qu'il lui plut. De là ils entrèrent dans la chambre du H. P. Recteur, éventrèrent avec un coutelas une valise fermée à clef et s'emparèrent de l'argent qu'elle contenait.
Le Frère Gonçalves fit remarquer que c'était l'argent des élèves ; l'un d'eux lui tend alors 10 tostoes (5 fr.), disant : « Prends ça et tais-toi. » Ils entrèrent ensuite dans la chapelle et dans la sacristie où ils voulurent aussi enfoncer les armoires : puis ils passèrent au réfectoire, y brisèrent les buffets, volèrent les couverts, jusqu'à ce qu'enfin apparut un individu, qui défendit d'emporter du collège quoi que ce fût.
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A la cuisine et à la dépense, ils s'emparèrent de tout ce qui leur faisait envie, sans excepter un jambon que, sur place, ils se partagèrent entre eux. Après ces exploits ils se dispersèrent dans tout le collège, tandis que je passais à la chapelle, puis dans le jardin, pour voir si j'y rencontrerais quelque religieux.
N'en trouvant aucun, je revins à ma chambre. Je reçus enfin mon mandat d'arrêt ; je n'aurais, disait-on, qu'à me présenter à la caserne de cavalerie et on me mettrait immédiatement en liberté. Je répondis que je serais le dernier à sortir, et que, comme domestique de la maison, j'avais le droit d'emporter mes effets. Ils ne mirent à cela aucune difficulté. Je montai donc â ma chambre préparer ma valise : cela fait, je m'assis et me mis à réfléchir. De temps en temps, quelque curieux, passant par là, avançait la tête de mon côté, et s'en allait. Ce n'est qu'au bout d'un temps assez long, qu'ils m'obligèrent de les accompagner et comme je leur demandai si tous les Jésuites étaient partis, ils nie répondirent qu'il n'y en avait plus un seul dans le collège.
Nous partîmes aussitôt, pour une destination inconnue. « Voyez donc ce vaurien ! ce voleur ! », criait-on de toutepart. Puis c'étaient des blasphèmes et des obscénités que je ne puis redire. Dans cette cohue, un surtout ne cessa, jusqu'à la caserne, de déchirer mes oreilles par ses cris injurieux.
En prison, où je trouvai quelques-uns des nôtres, les insultes ne se comptèrent plus. On n'entendait que des cris de mort : << Fusillons-les !... finissons-en avec ces scélérats! »
Et malgré tout, ils avaient encore peur de nous ; ils nous enlevèrent nos rasoirs, nos canifs et eurent même l'audace de vouloir fouiller nos poches. Je leur dis carrément que dans les miennes, je ne permettrais à personne de mettre les mains. Ils s'en allèrent enfin, après avoir fermé la porte sur nous.
Nous restâmes là longtemps, presque à jeun. Plus tard, commença par la fenêtre à pleuvoir sur nous une averse d'insultes grossières, accompagnées de crachats dégoûtants, dont j'eus une bonne part, car j'étais assis en face de la fenêtre. Mais c'était peu de chose, à côté des blasphèmes qui sortaient de ces bouches impies, contre Dieu et sa divine Mère. Cela dura jusque vers neuf heures du soir. Nous pûmes prendre enfin un peu de repos. Vers minuit et demi, on nous fit passer dans la salle où se trouvaient les autres Pères et Frères. On dut pour cela enfoncer la porte de notre cachot.
Ce changement nous causa d'abord une grande consolation.
bientôt suivie de nouvelles angoisses : on nous déclara que c'était pour être fusillés qu'on nous avait fait changer de prison. »
Revenons au récit du P. Luisier :
« Je conduisais mes gens, dit-il, à la salle d'armes et au tir. Ils voulaient savoir où étaient les fusils. Je leur répondis qu'il n'y en avait qu'un seul, et qu'il était entre les mains du professeur d'escrime. On m'emmena enfin prisonnier à la caserne du 1er d'artillerie. A deux pas du collège, un homme du peuple me mit en joue et allait tirer sur moi. Mes gardes braquèrent leurs armes contre lui ; je traversai cette cohue qui, dans son ivresse, ne cessait de crier : Vive la république ! A mort les Jésuites ! En arrivant à la caserne, je trouvai mon chapeau troué, en trois endroits, par des instruments tranchants.
A la caserne, soldats et civils me reçurent au milieu d'une huée d'insultes et de paroles obscènes : « En voilà encore un qui vient! Quand va-t-on le fusiller? Dans quel cachot le mettra-t-on ? » Et ils ajoutaient mille imprécations et d'horribles blasphèmes. Ils me fouillèrent...
Je rencontrai enfin le R. P. Recteur qui était là depuis sept heures du matin. »
Quatre heures d'agonie.
Tandis que le P. Luisier accompagnait les révolutionnaires à travers le collège, tous les autres Jésuites, excepté le Frère Soares s'étaient cachés, non loin de l'édifice : ils furent tous arrêtés. Voici ce que raconte le Frère scolastique Ferreira Fontes.
« Quand j'entendis les assaillants frapper à la porte d'entrée, je m'enfuis vers les cours de récréation. Je cherchai, mais en vain, une cachette. Je m'engageais enfin, avec quelques autres, dans l'étroit espace qui sépare le mur d'enceinte du collège de celui de la Penitenciaria. Passer dans la rue, c'était tomber au milieu des hordes révolutionnaires qui infestaient ces parages. Le P. Domingos da Silva avait sauté dans la propriété de M. le Comte d'Azambuja ; j'essayai de le suivre. Mais les balles commencèrent à siffler de tous côtés. Nous revînmes sur nos pas, pour courir entre le mur du collège et celui de la prison cellulaire (Penitenciaria). où nous nous sommes trouvés enfermés sans issue. Les balles continuaient à siffler sur nos têtes. Nous nous jetons à genoux pour nous préparer à la mort. J'avais près de moi le P. da Silva et les Frères Salvador et Pereira Paz : peu
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après, le Frère Baptista, qui, dans la rue, avait échappé, par miracle, aux coups de fusil, vint, hors d'haleine, se réunir à nous. Nous nous couchâmes au milieu des hautes herhes, un peu éloignés les uns des autres : nous y restâmes quatre heures ; quatre heures d'une longue et cruelle agonie. Moi qui, cette année, avais été durant plusieurs jours aux portes de la mort, je puis rendre témoignage que l'agonie d'une mort naturelle n'a rien de comparable à l'appréhension d'une mort violente, qui menace à tout instant de fondre sur nous.
Durant tout ce temps, le canon tonnait, les bombes éclataient, avec un bruit infernal. L'écho de ce vacarme était si fort, à Campolide, que tout cet enfer me paraissait être à l'intérieur du collège : j'étais tellement saisi par l'impression d'un écroulement général, que j'étais intimement persuadé qu'il ne resterait pas au collège pierre sur pierre.
Et que faisais-je durant ces longues heures 9 Des actes de contrition, des promesses pour obtenir la protection du bon Dieu. Enfin accablé par la chaleur du soleil, qui dardait en plein ses rayons sur moi, et épuisé de fatigue, je m'endormis d'un sommeil troublé par d'affreux cauchemars.
Le soleil déclinait déjà ; à la gare le sifflet des trains se faisait entendre ; l'espérance de pouvoir, à la nuit close, m'échapper et me diriger tranquillement vers le Nord commença à renaître en mon esprit. Pure illusion !
Bientôt apparut un homme armé, qui faisait la ronde et qui simplement nous demanda :
— Que faites-vous là ?
— Nous nous reposons, répondit un de mes compagnons.
— Reposez-vous à loisir, dit-il froidement, et il disparut. Peu après, tout un groupe d'individus, à mines patibulaires,
apparut au-dessus du mur. Ils avaient des carabines et, sans mot dire, nous mirent en joue. Mes compagnons s'étaient mis à genoux ; j'imitais leur exemple. J'étais persuadé que nous allions mourir, mais ie voulus faire de nouveau mon acte de contrition. Je levai donc le bras et : « Un moment ! » leur criai-je. Et tous aussitôt de nous dire :
— Alors, rendez-vous '
— Nous nous rendons '
— En ce cas, venez par ici !
Nous allâmes vers eux : moi le premier. Une fois en leur présence, ils braquent sur moi leurs carabines. « Découvrez-
vous ! » crient plusieurs. Je fis semblant de le faire, car je ne voulait pas qu'on vît ma tonsure, et leur criai : « On ne tue pas des gens désarmés ! »
On entendit alors la voix d'un des chefs de la bande : « La vie d'un citoyen portugais est inviolable ! s'écria-t-il. Malheur à qui les touche ! »
Un autre groupe apparut, en face de la porte qui donne accès sur la rue. Il nous intima l'ordre de sortir immédiatement. La porte était fermée : trois ou quatre coups de crosse l'enfoncèrent facilement. Nous nous trouvâmes entourés par une vraie bande de bêtes fauves. Ils dirigeaient contre nous leurs revolvers et leurs poignards. Celui qui nous protégea, en ce moment, ne fut autre que le chef dont j'ai déjà parlé. Il se mit à débiter quelques phrases sonores, sur le bon naturel du peuple portugais et sur la tolérance de la république. On nous fouilla avec rigueur; les seules armes qu'ils trouvèrent furent nos chapelets, nos crucifix et nos scapulaires. A la vue de ces objets, ils se prirent à rugir et de nouveau la voix du chef, jeune homme de vingt ans, domina la foule : « Messieurs, la république ne persécute personne pour ses croyances religieuses ! »
Puis, se tournant vers nous : « Maintenant, vous allez crier : « Vive la république ! Vive la république portugaise ! A bas le Jésuitisme ! » Froidement, nous répétâmes n'importe quoi.
Puis ce fut pour nous une vraie course, au milieu des insultes des vagabonds qui s'agitaient dans les rues, armés de poignards, de revolvers et de baïonnettes volées sur les cadavres des soldats. A un moment donné, je pus regarder en arrière, et je fus tout étonné de voir encore, au haut de l'esplanade, le collège de l'Immaculée-Conception, que je croyais complètement détruit. Sur toutes les hauteurs, flottaient déjà les drapeaux républicains.
Durant le trajet jusqu'à la caserne du 1er d'artillerie j'accompagnai constamment le chef dont j'ai parlé. Le pauvre jeune homme finit par me dire qu'il était Catholique, 'Apostolique, Romain, mais, ajouta-t-il, « j'ai vu ma pairie en péril et j'ai couru à sa défense ! »
Je lui dis que je venais de faire une grave maladie et que j'étais en convalescence; il s'apitoya sur mon sort. Grâce à cette compassion, j'entrai à la caserne par la porte : autrement il m'aurait fallu sauter murs et fossés pour suivre le plus court chemin.
A la caserne, il me recommanda à celui qui tenait lieu de
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commandant. Ce dernier avait l'air très poli ; il me fît mille promesses, même celle de m'envoyer un médecin et de me faire conduire dans un hôtel, si c'était nécessaire. »
Autres épisodes.
Avant Ferreira Fontes, d'autres Religieux étaient tombés, dans leur fuite, aux mains des gens armés.
Le P. Brito, en voyant les révolutionnaires envahir le collège, essaya de fuir par l'enclos. Mais avant d'en avoir franchi la muraille, il fut poursuivi à coups de fusil. Ecoutons sa narration :
(( Je passais devant les salles de bains, quand je servis de cible à deux balles qui ne m'atteignirent pas. Je continuai ma course, vers le portail qui donne accès sur la route de circonvallation de la prison centrale ; j'en étais éloigné de sept ou huit mètres, quand j'entendis une autre décharge par-dessus le mur. Je rebroussai chemin ; il était évident qu'on voulait me couper la retraite. Je cherchai un abri dans l'enclos, et trouvai enfin l'entrée d'une citerne de cinq ou six mètres de longueur. »
C'est là que se retira le P. Brito, en se recommandant à la Providence divine, et c'est là que, peu après, le découvrirent les révolutionnaires. Il fut immédiatement conduit par une bande armée à la caserne d'artillerie au milieu de l'inévitable torrent d'injures, de blasphèmes et d'obscénités.
Joao Cancio Garcia est l'un des deux Frères Espagnols, dont j'ai parlé plus haut.
Par ses vertus et son aimable simplicité, il avait gagné l'affection de ses Frères et plusieurs familles de Lisbonne l'avaient en grande estime. Il avait été plus de trente ans, sacristain de l'église de Santa Brigida, à la rue de Ouelhas. Depuis quelques années, il vivait à Campolide, chargé du soin de l'ancienne chapelle. Tous les jours, il sortait pour aller visiter le Très Saint-Sacrement exposé, à tour de rôle, selon un usage très ancien, dans les différentes églises de Lisbonne. Le pieux vieillard y offrait, devant le Saint-Sacrement, ses prières, au nom de la communauté et de la Province, et tout particulièrement pour le R. P. Provincial. Il va nous raconter, lui aussi, comment il essaya de fuir, et comment il fut arrêté :
« Le R. P. Recteur, en partant, écrit-il, m'avait dit d'aller le rejoindre, vers dix heures, dans la maison d'un de ses parents. A cette fin, je me retirai dans ma chambre et mis dans un sac de
voyage du linge et quelques livres ; à la chapelle, je pris deux calices et trois ciboires, que je mis dans un autre sac.
Je fus bientôt averti que le R. P. Recteur avait été arrêté et que la république était proclamée. Puis, j'entendis le bruit de la populace qui approchait et je vis Pères et Frères fuir de tous côtés. Je pris le sac qui contenait les vases sacrés et me hâtai, avec d'autres, de gagner la porte de l'enclos, où j'arrivai le premier. Je la trouvai enfoncée ; j'en fus heureux, pas pour longtemps. A peine étais-je sorti que je vois, devant moi, un groupe d'individus armés de fusils, de poignards et de revolvers. Dans mon trouble, je leur demandai d'avoir pitié d'un pauvre vieillard .
L'un d'eux s'approcha de moi et me dit d'une voix impérieuse : (( Venez avec moi », et comme mon affliction ne diminuait pas visiblement, il ajouta : « N'ayez pas peur ; personne ne vous fera de mal. »
Je crois qu'il donna en conséquence des ordres à ses compagnons, car, jusqu'à la caserne, personne ne m'insulta, ni me fit du mal, et je voyais cependant des figures qui faisaient peur. Un individu surtout, armé à la fois d'un poignard, d'un revolver et d'un fusil, me regardait avec des yeux pleins d'une haine infernale.
A la caserne, on examina mon sac et on me fouilla en me demandant si je portais des armes. Je fus conduit dans un corridor, où je trouvai le R. P. Barros et le Frère Santos. »
Telle est la relation du Frère Garcia. Ecoutons encore celle du Frère Domingos Gomes, qui sortit après lui :
« Dans la rue, plusieurs hommes m'entourèrent et dirigèrent contre moi leurs coutelas et leurs épées. En les voyant ainsi prêts à me tuer, je fis un acte d'abandon à la volonté du bon Dieu.
Ils me prirent le sac que je portais et le vidèrent pour examiner son contenu. A la chaîne de ma montre, ils aperçurent une petite médaille de Notre-Dame de Lourdes, ils me l'arrachèrent et la foulèrent aux pieds. Ces tourments auraient continué, si Notre-Seigneur ne m'était venu en aide, par le moyen d'un jeune homme, sans armes, qui se trouvait au milieu de ces révolutionnaires (1). Je n'ai pu entendre ce qu'il dit à ceux qui l'entouraient. Le fait est qu'après cela, ils montrèrent plus de ménagements. Ils rangèrent les objets qu'ils avaient tirés du sac et me les
<\\ C'était un élèvp du collège. Henrique dos Reis
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rendirent. Le jeune homme me demanda des nouvelles des Pères. Ensuite, ils m'envoyèrent à la caserne d'artillerie, pour y laisser mon nom, disaient-ils, et jugèrent qu'un d'entre eux suffisait bien pour mon escorte. »
Le R. P. Cabrai durant l'assaut du collège. — Ses impressions.
De la maison qui lui servait de refuge, le R. P. Provincial devait nécessairement être témoin du premier assaut donné au collège. J'ai pu, en exil, m'informer auprès de lui de quelques circonstances de cette scène douloureuse.
Voici scrupuleusement reproduits des fragments de notre entretien .
- A quelle heure les assaillants sont-ils arrivés au collège ?
— Vers dix heures. Le maître de la maison vint m'en donner la triste nouvelle. Je m'approchai, avec le Frère Gomes Pereira, de la fenêtre entrouverte et je pus distinguer, sur l'esplanade, la foule qui s'agitait devant l'édifice... Ils firent d'abord un mouvement pour avancer, puis ils s'arrêtèrent pendant un certain temps... Enfin deux détonations se firent entendre et toute cette cohue se précipita dans le collège.
— D'où partaient ces détonations ?
— Certainement ce n'était pas de l'intérieur du collège, Quand la foule fit irruption dans l'édifice, les femmes d(e la maison où j'étais réfugié se lamentaient tellement que j'en avais le cœur brisé !
— Vraiment, voir votre beau collège livré au vandalisme d'une horde pareille !
— Oh ! Ce n'était pas cela... Je n'y pensais même pas... A ce moment, une seule idée me préoccupait : mes religieux allaient être massacrés par ces apaches. Je les rappelais tous à ma mémoire. J'eus un souvenir particulier pour chacun d'eux... Je m'arrachai à cette fenêtre, je m'enfermai dans ma chambre, et là je me mis à genoux avec mon compagnon, pour prier Dieu pour eux, et demander pour chacun la grâce d'une bonne mort.
— Vous étiez donc bien convaincu que les révolutionnaires étaient capables d'assassiner...
— Convaincu ! Je l'étais et je ne l'étais pas ; en de pareilles angoisses, il y a peu de place pour la réflexion ; je savais que la veille, à la gare de Campolide, on avait fait feu sur nos religieux... Oui pouvait nous garantir que les assaillants seraient
plus humains, à Campolide, envers les Jésuites qu'ils ne l'avaient été à Arroios envers les Pères Lazaristes?... Franchement, j'étais persuadé que plusieurs des Nôtres seraient massacrés, et j'en étais si certain, que j'éprouvais un sentiment intime de peine et de honte de n'être pas à cette heure à leur côté. Plus d'une fois j'eus la pensée d'abandonner ma retraite et de voler au collège pour partager, quel qu'il fût, le sort de mes frères, de mes enfants...
- Ah ! mon Révérend Père ! S'il m'était permis d'exprimer à ce sujet ma manière de voir... Quel que fût le résultat de la tempête et du naufrage, vous étiez nécessaire, mon Révérend Père, pour recueillir et mettre en sûreté le reste de l'équipage.
— En effet et j'en étais convaincu. Sachez, du reste, que lorsque cette pensée m'assaillit le plus vivement, Gomes Pereira, à qui je l'exprimai, se redressa et osa me dire : « Vous ne pouvez pas exposer votre vie, mon Révérend Père, en le faisant, vous commettriez un crime ! »
— Ces alarmes durèrent-elles longtemps ?
Elles se calmèrent quand les femmes, qui étaient à la fenêtre, commencèrent à dire les noms de ceux que gens du peuple et marins emmenaient prisonniers : j'eus alors la triste consolation de savoir qu'ils vivaient encore, mais dans quel état ! et qu'ils allaient être enfermés dans la caserne du 1er d'artillerie ! Au moins leur laissait-on la vie !
Mais, mon Dieu ! que n'ai-je pas souffert en ce moment ! Plus tard, le fils de mon hôtelier m'assura, revolver en main, qu'il avait sauvé la vie au P. Luisier, au moment où il allait être lynché par la populace.
Et vous croyez vraisemblable une telle affirmation, mon Révérend Père ?
Non seulement vraisemblable, mais j'en ai la certitude ; aussi, remerciai-je le jeune homme, et je le récompensai de mon mieux du service qu'il venait de nous rendre, en nous conservant une vie si chère. Le jeune homme avait de bons sentiments. Le soir de ce même jour, il me montra un paquet de crucifix que les Pères du Saint-Esprit, disait-il, lui avaient donnés, en témoignage de reconnaissance, pour les avoir défendus.
— N'avez-vous rien remarqué de plus, ce jour-là, au collège mon Révérend Père ?
- Après l'assaut, je vis flotter le drapeau rouge et vert, sur la haute tour, et j'entendis nos cloches carillonner, à l'entrée des
COLLÈGE DE CAMPOLIDE.
nouveaux propriétaires. J'eus des nouvelles du pillage par un témoin oculaire. Les objets du collège, du linge surtout, ont été distribués à tort et à travers. On ajoute même qu'on mit le comble à l'orgie, par une lutte sanglante dans la Chapelle et dans la dépense, occasionnée, sans doute, par la voracité des uns et la cupidité insatiable des autres ! C'est une honte pour Lisbonne et pour le pays ! Pour moi j'éprouvais une douleur immense : je portais à ce collège une grande affection ! Imaginez donc : je n'avais que neuf ans, quand j'étais entré à Campolide j'y avais fait mes études primaires et secondaires ; plus tard, j'y avais occupé diverses charges, avant d'en être nommé Recteur. Devenu Provincial, c'est à Campolide que je fixai ma résidence : mon cœur y avait forcément jeté de profondes racines. Cependant ce jour-là, ce n'était pas seulement ce cher collège qui faisait l'objet de mes craintes. Je pensais que de semblables attentats se produiraient, sans doute, contre quelques-unes des nombreuses maisons religieuses de Lisbonne. Notre résidence de Ouelhas me préoccupait surtout : je n'avais pas de nouvelles ; et je n'avais encore aucune idée des inventions infernales et des scènes qui allaient bientôt se dérouler au Ouelhas et à Campolide ! »
Je résolus de mettre fin à un entretien qui évoquait des souvenirs si douloureux.
Le collège livré au pillage.
Le 5 octobre, avant l'heure de midi, il ne restait plus un jésuite au collège de Campolide. Partout, mais surtout à la dépense, dans les ateliers, dans les dortoirs et dans les chambres des professeurs, régnait un désordre indescriptible : ce qui n'était point volé était détérioré et détruit avec un cynique vandalisme. Dans le Seculo du 7 octobre, on pouvait lire cette note, qu'on peut bien appeler officieuse :
a Le groupe qui a donné l'assaut au collège de Campolide, commandé par M. Carlos Ferreira, nous a fait savoir qu'aucun d'eux n'a pris part aux profanations et aux vols commis en cet établissement. Tout cela doit être attribué à la populace qui circulait dans les environs, et qui, saisissant le moment où la porte d'entrée, restée ouverte, n'était gardée que par un seul homme, envahit tout l'édifice et ses dépendances. Ce furent les individus de ce même groupe, qui, voyant ces profanations, s'y opposèrent énergiquement et obligèrent à restitution ceux qui s'étaient emparé des objets retirés des meubles de l'édifice et de ses dépendances. »
Cette justification, par trop candide, en dit assez, surtout quand on a lu les narrations précédentes. Il y avait donc un groupe expressément formé d'avance, pour donner l'assaut au collège. Ce groupe avait reçu des instructions et avait, pour chef, un agitateur bien connu des masses populaires par l'ardeur qu'il manifestait contre la monarchie. A la première heure de la victoire, sans même attendre la proclamation du gouvernement provisoire, ce groupe se met en marche vers Campolide. Et, malgré la soif de vol et de pillage dont la populace, qui envahit les abords du collège, donnait de suffisantes preuves, le chef de ce groupe, sans se douter de rien, laisse un seul de ses hommes, pour garder la porte d'entrée restée ouverte. Enfin, à la vue du pillage et des profanations, ce groupe a la force de faire face à la populace et de l'obliger à restitution. A qui l'a-t-on faite cette restitution ?
A qui revient la responsabilité de ce qu'on pourrait appeler la première journée de Campolide ? Au directoire républicain ? Aux membres, nommés d'avance, du gouvernement provisoire ? Aux tout-puissants carbonari de la Haute-Vente ?
On sait que les chefs du carbonarisme s'attribuaient une largo part de la conquête de ce qu'ils appelaient « le quartier général du Jésuitisme ». Le G octobre, Armando Porfirio se présenta à Campolide et y donna des ordres comme s'il eût été chez lui. Les jours suivants on y vit déployer leur autorité d'autres civils reconnus comme chefs, sans aucun titre officiel : par exemple, un certain citoyen, Bras Simoes, qui passera à l'histoire couronné des lauriers cueillis dans la journée du 4 octobre !
Le publiciste D. José Rocamora, dans sa correspondance du L3 octobre à VHeraldo de Madrid, raconte avoir vu également, à Campolide, le célèbre Machado dos Santos, passant en revue les soldais qui faisaient la garde autour de l'édifice.
L'histoire dira un jour à qui revienl la responsabilité de ces scènes lamentables.
Passons, si on le veut bien, sur un aulre théâtre, pour assister à d'autres scènes plus barbares encore.
Val de Rosal
Une relique. — La Charneca de Caparica.
La métairie de Val de Rosal, à Caparica, sur la rive gauche du Tage (arrondissement d'Almada) était, pour les jésuites, une vraie relique. Elle avait été, depuis le XVIe siècle, la propriété de leurs frères en religion jusqu'à l'expulsion de ceux-ci, en 1759, sous le règne de D. José I. C'est là que pendant plusieurs mois, le B. Ignace de Azevedo et ses compagnons s'étaient préparés à leur départ pour le Brésil, par l'exercice des vertus héroïques que Dieu allait récompenser par le martyre.
Le sol en est sablonneux et peu fertile ; ses horizons, où se détache la sombre verdure des bois de pins, sont monotones ; les brises du soir répandent sur les crêtes mélancoliques de ses collines l'écho lointain des vagues qui déferlent sur la plage. On croirait retrouver la solitude des cloîtres anciens tout imprégnés d'ascétisme.
Aujourd'hui cependant, cette région justement appelée la Charneca (la Lande) est parsemée de petits hameaux blancs et coquets cachés dans les plis du terrain ou dressés sur le clos arrondi des collines. Au milieu d'eux, la métairie de Val de" Rosal conservait, grâce à ses bâtiments plus imposants et surtout à ses traditions vénérables, une supériorité qu'on ne songeait pas à contester.
On n'y trouvait ni beautés architecturales, ni aucune autre merveille d'art. Mais tout y respirait la piété et y rappelait les vertus héroïques de nos martyrs. La chapelle avait été soigneusement restaurée. Le rétable en bois du maître-autel, représentant l'Assomption de la Sainle Vierge, était lVeuvre, croit-on. d'un des bienheureux compagnons d'Ignace d'Azevedo. On y admirait
l'inspiration naïve qui nous transporte à ces époques où l'art chrétien possédait au plus haut degré, même chez des artistes de talent inférieur, l'intuition des réalités surnaturelles et vivantes des mystères de Notre-Seigneur et de sa Sainte Mère. Les car-
Val de Rosal avant le 4 octobre.
reaux qui formaient le devant des trois autels portaient la date de 1568. Tout dans ce lieu béni méritait d'être conservé avec vénération.
Les professeurs du collège de Campolidc allaient, en été, prendre à Val de Rosal une quinzaine de jours de vacances. Le peuple des alentours vivait, en grande partie, dans la plus crasse ignorance des vérités religieuses. Telle famille, par exemple, ne faisait pas même baptiser ses enfants, qui croissaient sans aucune culture. Les bourgs d'Almada et de Cacilhas en particulier étaient contins par leur anticléricalisme et les grossières insultes prodiguées, au passage, à tout ecclésiastique.
Durant ces quinze jours de repos, les Pères enseignaient à quelques enfants des hameaux voisins assez de catéchisme pour pouvoir faire leur première communion, et les
VAL DE ROSAL.
pauvres recevaient d'abondantes aumônes. Pendant l'année, on occupait à la métairie un bon nombre de travailleurs. Je ne sache pas que les Jésuites pratiquassent, à Val de Rosal, d'autres méfaits. Et pourtant, l'humble maison avait été signalée par les propagandistes de la révolution aux colères libérale*.
Incendie de Va! de Rosal.
Le 4 octobre, la population d'Almada avait vu de bien près l'insurrection des navires de guerre mouillés dans le Tage. Lisbonne était en pleine révolution. La logique populaire en conclut que, dans l'arrondissement d'Almada, on devait tout au moins brûler la maison des Pères. Le peuple accourut en troupe, à travers la lande, en vociférant des cris de mort. Suivant la déposition d'un témoin, il y avait là de 5 à 600 individus portant dehaches, des couteaux, des torches et de l'essence de térébenthine. Mais avant de contempler l'acte civilisateur qu'ils vont accomplir, disons un mot des victimes.
A Val de Rosal, se trouvaient provisoirement deux Pères, le P. Ilhâo, Ministre du collège de Campolide, et le P. Neves, ex-curé de Pena, avec deux Frères : Gil Barroso et Vital Barata.
Le P. Ilhâo avait 48 ans. Il était entré prêtre dans la Compagnie. D'une faible santé, il fut bientôt atteint de tuberculose et ne se rétablit que par un traitement spécial et. prolongé. Malgré cela. la persécution a trouvé en ce corps chétif des énergies viriles que n'abattirent pas trois jours de jeûne, passés sans boire et sans manger, ajoutés à d'autres souffrances inouïes.
Le P. Augusto Neves, encore novice, est un vieillard qui a dépassé ses 70 ans ! Jusqu'à ces derniers temps, il était curé d'une des paroisses de Lisbonne, où son zèle et ses autres qualités lui avaient, à bon droit, gagné l'estime de ses paroissiens. Il a le visage sans rides, le port droit et juvénile de ces vieillards peu nombreux qui, malgré la blancheur des cheveux, réservent pour plus tard les signes de la décrépitude.
Ces deux prêtres si respectables eurent connaissance, par un ami, dans la matinée du 4 octobre, des projets criminels de la populace d'Almada. Cette personne conseillait au P. Ilhâo de fuir au plus tôt et lui offrait même un asile en sa maison, pour le cas où il eût été possible d'y arriver sans être reconnu.
Mais là était la difficulté, comme le comprendra sans peine
quiconque connaît la topographie de ces landes, el puis on avait crié à tous les vents qu'on brûlerait toute maison qui donnerait asile à un prêtre !
En face de la maison de Val de Rosal, du côté du nord-ouest, se trouve une coltine couverte de sapins et appelée Monte da Cruz, parce qu'elle est dominée par un Calvaire érigé à la mémoire des quarante Bienheureux Martyrs du Brésil. Dans l'attente des événements qu'on leur avait annoncés, les deux Pères se dirigèrent vers cette colline, pour chercher un abri qui pût servir au .moment du danger.
Ils y rencontrèrent des personnes suspectes qui s'y trouvaient,
Val de Kosal.
Le Calvaire.
venues peut-être à cet endroil pour rendre impossible aux Pères toute tentative de fuite. Sans donner aucun signe d'éloiiiieinenl, les deux Pères revinrent paisiblement à la maison, résolus à attendre les événements el abandonnant leur vie à la divine Providence.
A trois heures de l'après-midi, le P. Ilhào jugea prudehl de
VAL DE ROSAL. 53
consommer les Saintes Hosties, pour éviter une profanation
possible.
En effet, au coucher du soleil, la populace arriva. Ils criaient et appelaient les Pères, comme s"ils avaient voulu les tuer. Ils les cherchèrent dans les chambres el jusque sous les lits. Ils enfoncèrent les portes, mirent en pièces le mobilier avec une fureur sauvage. Puis, ils jetèrent de l'essence <le térébenthine sur ce qui était en bois : en un moment tout fut en flammes. A Val de Rosal, personne ne s'attendait si tôt à mi assaut. On imaginait (pie la populace d'Almada attendrait la nuit pour mettre à exécution un si honteux attentat. Aussi, à l'exception du P. Neves, tous étaient à la maison. Heureusement, le P. Ilhâo eut le temps de s'échapper et de se cacher au milieu d'une touffe de roseaux, dans le jardin potager, à 30 ou 40 mètres de la maison. Le Frère Barata, en prévision d'une attaque, rangeait les objets de la chapelle, pour les mettre en lieu sûr. Dès qu'il vil la maison envahie, il sauta par une fenêtre peu élevée et, revêtu de sa blouse de travail, s'enfuit vers le bois de pins ; de là, il gagna la maison d'une de ses connaissances et s'v réfugia.
C'est dans cette maison, appartenant à un honnête cordonnier, que le P. Neves el le Frère Barata passèrent la nuit du ï au 5 octobre, en compagnie de leur petit gardeur de moutons. Le 5, le Frère Barata alla à la recherche du P. Ilhâo qui avait passé la nuit sur la lande et se trouvait alors dans la cabane d'un charbonnier : il était à jeun, sans soutane et sans chapeau.
On résolut d'envoyer le Frère Barata à Lisbonne acheter des vêtements laïques pour les deux Pères.
Leur hôte et bienfaiteur prêta au Frère un habit un peu plus convenable. A Corroios, le Frère raconta l'assaut de la veille à une personne amie qui lui offrit, pour la nuit, un asile qu'il accepta. Le 0. à quatre heures du matin, il était à Cacilhas, et à sept heures à Lisbonne. Il alla trouver le charretier du collège el le pria de lui rapporter des habits. Il s'en retournait très satisfait de son affaire quand, dans une rue, quelqu'un cria : « Arrctcz-lC: c'est un Jésuite ! On l'arrêta en effet el on le conduisit à la caserne du 1er régiment d'artillerie.
Bientôl aussi, le coadjuteur Barroso tombait au pouvoir des émeutiers, qui le traitèrent d'une manière vraimenl sauvage.
Ils le frappèrent d'un coup de couteau à la tète et lui firenl une large plaie. Le Frère tomba baigné de sang. Ils lui assénèrent, encore à la tète, un second et un troisième coup, puis on
le frappa au bras d'une manière si brutale que le pauvre Frère ne pouvait plus le mouvoir. On mil ensuite le feu aux bruyères sèches et aux autres combustibles accumulés dans la cour, on poussa le
Val de Rosal.
Le Calvaire après l'assaut.
Frère vers cette fournaise, et on le laissa étendu sur le sol comme mort !
Avant de s'en aller, les héros d'Almada firent couler par terre loul le vin qui se trouvait à la cave ; ils emportèrent lapins et poules, volèrent nue génisse et... jusqu'à un pauvre âne. Les habitants de la Charneca curent aussi leur part du butin. Cette nuit-là et les jours suivants, ils emportèrent tout ce qui leur tombait sous la main : maïs, froment, pommes de terre... tonneaux. tuiles, poutres à demi-carbonisées et jusqu'aux linteaux des p«»rles et des fenêtres !...
Le Frère Barroso qui, pendant ce temps, était resté caché tout près de la maison, m'a raconté qu'un hahilanl de la < lharneca eut l'habileté (l'emporter à lui seul dix-huit couverture-! El il- ne se contentaient pas de s'emparer de ce qui pouvait leur
\ \F. DE ROSAL. 00
être de quelque profit; ils détruisaient le reste, par haine des Pères ou pour le plaisir de détruire.
Au (( Monte da Cruz », en face de la maison, un grand Calvaire avait été érigé, il y a environ 25 ans, pour remplacer celui qu'un Procureur de la mission du Brésil y avait fait élever, au XVIIIe siècle, et qu'un ouragan avait renversé. Le piédestal primitif, auquel on avait ajouté trois marches, portait une inscription latine en l'honneur des glorieux Martyrs qui avaient habité cette maison.
Ce Calvaire dominant cette solitude mélancolique répandait autour de lui les suaves énergies de l'espérance chrétienne, baume délicieux qui guérit toute blessure.
C'est à ce monument que s'attaquèrent les habitants de la Charneca, aidés sans doute, dans leur besogne, par quelques individus d'Almada et de Cacilhas. Ils soulevèrent, avec des leviers, le piédestal et poussèrent des cris de joie sauvage, quand ils virent enfin tomber la croix ! C'était le mercredi 5 octobre, jour de la proclamation de la république portugaise !
Ce n'est pas tout encore. La métairie avait un bois de pins : les gens de la Charneca l'incendièrent. Près du modeste édifice, une treille, à la mode du Minho, répandait en été un peu de fraîcheur et produisait quelques grappes d'excellent raisin : on en tordit les ceps ! On alla jusqu'à détruire les oliviers et les orangers, les choux, les tomates, les haricots, tout enfin, même les jeunes platanes et les acacias plantés le long des allées !
Les aventures du Frère Barroso.
Une heure environ suffît à la populace d'Almada pour accomplir ces hauts faits. Quand elle fut partie, le Frère Barroso se leva comme il put, et, tout couvert de sang, se traîna vers la maison d'un voisin qui le recueillit et pansa ses blessures. Il passa la nuit suivante sous ce toit hospitalier. Les libéraux de l'endroit voulaient mettre le feu à la maison qui avait donné asile à un jésuite cruellement roué de coups, grièvement blessé et qui pouvait à peine se mouvoir ! Le Frère Barroso alla frapper plus loin à la porte d'un autre ami. Il y resta caché un mois, m'a-t-il raconté. Si on ne l'avait pas reçu, il lui eût été impossible de fuir. Un jour, des soldats de l'armée de marine se présentèrent à la porte de la maison qui lui servait de refuge pour voir s'il n'y avait pas quelque Père caché ou des objets volés. On imagine
facilement la frayeur du Frère et de son hôte. Aidé par son ami, Barroso se faufila sous la toiture. Il y resta deux heures, respirant à peine, jusqu'à ce que les matelots, persuadés qu'il n'y avait rien de suspect dans cette maison, mirent fin à leurs recherches et se retirèrent.
Au bout d'un mois, il changea de résidence. Il ne voulait pas être plus longtemps à charge à ce brave chrétien qui l'avait reçu si généreusement et lui avait donné l'hospitalité en des circonstances si difficiles. La convalescence n'était pas complète. Los forces et la facilité des mouvements ne revenaient pas. En outre, il n'avait aucune nouvelle de ses supérieurs ni de ses Frères, que ta tempête avait arrachés de leurs maisons et dispersés de tous côtés ; il ignorait tout, il ne savait même pas s'ils vivaient encore, ou si on les avait massacrés. Mettant sa confiance en Dieu, il alla offrir ses services à une autre maison ; ils furent acceptés. Durant quelques semaines, il se vit constitué berger d'un petit troupeau, seule charge compatible avec ses faibles forces.
Le 13 novembre, fête de Saint Stanislas de Kostka, patron des noviciats de la Compagnie de Jésus, Barroso reçut la visite d'un novice. C'était le Frère Manuel de Sousa Pères. Etant reste quelque temps à Lisbonne, chez ses parents, le Frère Pères apprit que Gil Barroso se trouvait encore sur la rive §ud du Tage, il ne savait où, mais sans doute entre Val de Rosal et Almada.
Le Frère Pères traversa le Tage et se mit à la recherche du lion Coadjuteur toujours uni de cœur à ses frères, mais séparé d'eux depuis un mois et demi. Les recherches du novice furent couronnées de succès. Quelle consolation pour le cher retrouvé et quelle joie pour tous ses frères ! Ils le reçurent en remerciant le bon Dieu qui avait mis tant de soin à conserver la vie de ses .le-iiites dispersés par la tempête et les ramenait maintenant, l'un après l'autre, afin qu'il ne manquât personne au petit troupeau !
Fuite du P. Ilhào. — Une odyssée douloureuse.
Au moment de l'assaut, nous avons vu le P. ïlhào s'enfuir de la maison el se cacher à une petite distance, dans une touffe de roseaux. Il y resta quelque temps : puis il s'enfuil plus loin el s'enfonça dans un taillis. Bientôt il s'aperçut que quelqu'un le suivait ; le bruit avait couru, parmi le peuple, que le Père emportait avec lui une somme de 3000 fr.!
Il se coucha dans un champ, au milieu des herbes, cl crut pru-
val ni: ROSAL.
Di
dent de se débarrasser de sa soutane qui gênait ses mouvements et le dénonçait comme un prêtre à la haine de la populace : puis, il tâcha de gagner du terrain sur ses persécuteurs. Il passa la nui!, en manches de chemise, caché dans un fourré.
Durant toute la nuit, il put entendre les chars qui se diri-
La chapelle de Val de Rosal après l'incendie.
geaient du côté de Val de Rosal pour chercher le butin, et qui, au retour, s'acheminaient plus lentement vers les maisons des dévaliseurs. Dans sa détresse, presque sans vêtements, sans refuge, sans un ami, il sentait néanmoins qu'il n'était pas seul. Il était soutenu par cette force que Dieu communique aux siens et qui
ob PROSCRITS
les rend supérieurs à toutes les violences humaines. Vers quatre heures du matin, à la faveur du demi-jour, il alla demander un abri dans une maison peu éloignée. Le costume qu'il portait était par trop simple, pour qu'un prêtre pût s'aventurer en plein jour.
« Fuyez, fuyez, avant que les travailleurs arrivent », lui dit ce voisin, d'un air bourru, en lui tournant le clos et sans même ajouter une parole de compassion.
Le paysage émergeait déjà des ténèbres qui, peu à peu, disparaissaient devant les premières lueurs du matin. Sur les routes, les passants devenaient plus nombreux : tous regardaient le pauvre fugitif avec des airs d'étonnement bien justifiés, du reste. Il arriva enfin à la hutte d'un charbonnier. Celui-ci le reconnut et lui demanda, avec un sourire de malice, où avait eu lieu l'incendie de la veille. Le Père sourit aussi, en lui disant que lui, charbonnier, devait être bien au courant de cette affaire. Il l'était en effet ! Sans difficulté, l'homme le laissa entrer dans sa pauvre cabane, faite de terre et de broussailles.
Le fugitif prit place dans un coin, Dieu sait avec quelle satisfaction, malgré la terre qui lui tombait bien un peu sur la tête.
Pour mieux affermir les sentiments humanitaires du charbonnier et éloigner certaines tentations, il fit briller à ses yeux une pièce de cinquante sous.
C'est dans cette cabane que le trouva le Frère Vital Barata, qui le recherchait, et lui apprit que le P. Neves était sain et sauf.
Peu après, apparut un autre individu qui devait au Père quelques bienfaits. Comme pour se montrer reconnaissant, il invita le Père à le suivre chez lui où il trouverait un meilleur abri (1).
En entrant chez son nouvel hôte, le Père vit bien que le fils cl les domestiques s'indignaient contre le maître qui allait, disaient-ils, se compromettre, en donnant asile à un jésuite.
Malgré la mauvaise humeur du fils o! des valets, notre homme fit frire des œufs pour son hôte, qui. depuis le déjeuner du jour précédent, n'avait rien pris : il était déjà onze heures du matin !
(1) L'individu en question était un de ces hommes à grands mots et à grands gestes, qui, partout où ils parlent, font soupçonner à leurs auditeurs quelque embûche. Il promettait, de défendre le Père au péril de sa vie. Personne ne mettrait la main sur lui, disait-il, sans passer sur son cadavre ! Ces fanfaronnades laissèrent le Père assez froid. Celui-ci pourtant, se pliant aux circonstances consentit à suivre çel individu. Le maître
de la maison donnai! des signes d' joie qui contrastait singulièremenf avec les
sentiments du fugitif et même avec l'œuvre de miséricorde qu'il exerçait. II invita un valet a une; bouffonnerie qui devait avoir lieu celte nuit-là. et lui dit de sortir en ajoutant certaines recommandations qui parurent un peu mystérieuses.
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Le pauvre Père se trouvait dans un tel état de faiblesse qu'il ne put rien prendre du repas qu'on lui avait préparé. Les œufs furent mangés, avec un magnifique appétit, par une fillette de la maison.
Ce qui préoccupait alors le plus notre fugitif, c'était la question des vêtements. Il fallait remplacer les culottes par des pantalons et trouver un couvre-chef quelconque.
Notre hôte apporta le pantalon d'un de ses frères et un bonnet pointu. Le bonnet n'allait pas trop mal ; mais le pantalon!... Il était si étroit qu'il se déchira au premier essai, et le Père pourtant n'a rien de corpulent. Il n'était pas au bout de ses peines! Le bon Dieu permit qu'une autre épreuve vint s'ajouter, plus terrible, à celles qui torturaient déjà son âme. Un employé de l'usine d'Amora vint lui dire que le collège de Campolide avait été réduit en cendres et que seize Pères, au moins, avaient été massacrés par la populace ! Presqu'en même temps, apparurent, dans le voisinage, les ouvriers, alors en grève, de l'usine d'Almada. Le Père comprit qu'il ne pouvait rester plus longtemps en cet endroit. Mettant sa confiance en Dieu, il partit, un bâton à la main, habillé comme nous l'avons vu. Sur le conseil de son hôte, il abandonna un gilet de toile grossière et de couleur foncée qu'il portait. La suite sembla montrer que ce conseil n'était pas loyal. Avait-il quelque rapport avec les démonstrations de joie suspectes de cet homme perfide ? Couvrait-il un projet de trahison ?
Quoiqu'il en soit, le Père partit et s'enfonça dans la lande. Le soleil de cette journée d'automne dardait ses rayons ardents, et pas un arbre pour donner un peu d'ombre au fugitif ! Il s'assit disposé à souffrir cette nouvelle peine. Peu après, il entendit siffler au loin, de différents côtés. Probablement, pensa-t-il, ce sont des signaux convenus entre gens qui préparent une nouvelle prouesse. Bientôt, les buissons de bruyères et les petits massifs de verdure commencèrent à s'agiter, d'abord au loin, puis beaucoup plus près ; enfin surgirent des individus à mine suspecte et qui cherchaient à se dissimuler. La couleur blanche des manches de la chemise désignaient facilement le fugitif à l'attention de ces inconnus.
Le P. Ilhâo, exténué de fatigue, mais l'Ame en paix, voyait avec indifférence tous ces mouvements, à première vue incohérents, mais qui répondaient évidemment à un plan d'attaque contre sa personne. Après une demi-heure passée dans l'attente, il s'aperçut que pas bien loin, derrière lui, quelqu'un s'appro-
• ■liait. C'était un homme armé d'une hache, indice suffisant des intentions féroces de l'individu. A cette vue, le Père comprit quelle mort cruelle l'attendait, mais, épuisé, comme il l'était, il se sentit d'abord disposé à laisser cet homme accomplir son dessein. Bienlôl cependant, il changea d'avis. Ah ! si on le tuait en haine de la foi !... mais périr sous les coups d'un malfaiteur vulgaire, pour la bourse, pour le peu d'argent qu'il portait !... Non ! cette envie de mourir naissait d'un motif trop peu noble ; c'était consentir à un assassinat. Il se leva donc et se mit à marcher doucement à travers la bruyère. A une petite distance, l'idée lui vinl de mettre, par précaution, la main dans la poche... son portefeuille n'y était plus ! Oh ! que le lecteur n'aille pas croire que quelqu'un l'en avait soulagé... Nullement. Le Père, en se levant, l'avait laissé tomber de sa poche et l'homme à la hache, l'ayant vu par terre, l'avait ramassé et le gardait, comme quelqu'un reprend un objet qui lui appartient et qu'il a laissé choir par mégarde.
La nuit tombait. Sur les collines, on distinguait encore les maisonnettes blanches. Dans les bois de pins, l'obscurité était plus complète. Le P. llhâo entra, au hasard, dans le premier qu'il trouva : à la garde de Dieu !
Il avait bien, auparavant, entendu des cris, dans les environs. Il ne tarda pas à apercevoir sept individus qui avançaient do son côté et semblaient disposés à lui barrer le passage
Il fil un détour et prit par un autre sentier. Nos individus le suivirent. Le Père crut alors prudent de les détromper, an sujet de son portefeuille, seule chose, pensait-il, qui devait les intéresser.
- Pas d'argent, les amis ! Mon portefeuille est tombé là-bas, il doit être, en ce moment, entre les mains d'un autre propriétaire.
En entendant ces mois, nos individus s'arrêtèrent désappointés. Ils laissèrent aller en paix un voyageur perdu, la nui!, dans un bois de pins... el qui n'avait plus de portefeuille !
Plus loin, le P. Ilhâo voit surgir des ténèbres une ombre épaisse, qui s'avance vers lui ; c'esl un homme, de haute stature, qui l'interroge sur le but de sa promenade nocturne.
- Je ne sais pas moi-même au juste où je me dirige, lui répondit le Vôn\ sur un Ion familier.
- Restez là. sur ce tas de paille, répliqua l'inconnu, en le lui désignant d'un ton impératif.
- Ah ! ça non ! répondit le Père sans se troubler ni montrer
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aucune crainte. Je préfère rester dans le bois de pins, qui m'a l'air d'être bien plus sûr... Mais j'ai grand froid ! Si vous pouviez me donner quelque vêtement pour m'en défendre?
L'homme lui apporta un vieux gilet que le Père revêtit aussitôt et qu'il paya avec une pièce de cinq testoes qui lui restait encore.
On le comprend, ce gilet pouvait devenir une garantie pour le fugitif. Les manches de la chemise le dénonçaient par leur blancheur même à travers l'obscurité de la nuit, aux yeux de ses persécuteurs. Le Père poursuivit du même air de tranquillité :
— C'est bien! Merci... Maintenant, dites-moi, où va aboutir cette route ?
— A Cezimbra.
— Y a-l-il des maisons sur la route ?
— De ce côté, il n'y en a pas, répondit le vendeur du gilet, dans le dessein de tromper son interlocuteur.
Le fugitif fit ses adieux et suivit justement la direction opposée à celle qu'on lui indiquait. Plus loin, il reconnut, que la Providence l'avait délivré d'une autre embuscade. Du côté qu'on l'invitait à prendre, il vit des feux et entendit des coups de revolvers et de fusils. U arriva bientôt à la lisière du bois et entra dans un vignoble où sa marche devint plus difficile, bien que l'obscurité fût moins épaisse.
Il faut laisser à l'imagination et à la sensibilité des lecteurs le soin de compléter la scène que nous ébauchons à peine de ce martyre du P. Ilhâo. Il y avait déjà deux jours qu'il n'avait pas mangé ; il n'avait même plus la force de goûter à ce qu'on lui offrait. Son cœur saignait, à la pensée du sort i\o± religieux ses frères. Il se voyait lui-même traqué, comme une bête fauve, par des ennemis sans loyauté et sans noblesse, avides de lui arracher les quelques menues monnaies qui lui restaient encore, prêts, s'il le fallait, à user de trahison et à se servir de la hache et du revolver, pour arriver à leurs fins criminelles.
Il avançait en glissant et en trébuchant, se blessant les mains, se heurtant, dans l'obscurité, contre les arbres, sans trouver un seul endroit où il pût se reposer quelques instants ou jour ou de la nuit. Cependant sa tranquillité d'esprit, a-t-il avoué lui-même, était absolue et contrastait singulièrement avec les tourments extérieurs qu'il endurait.
A peine avait-il fait quelques pas dans la vigne dont j'ai parlé, que les filous étaient de nouveau sur ses talons. Pour ces hommes,
le culte de la liberté n'exclut pas rattachement à la bourse du prochain. Un de ces individus, rampant par terre, prenait touilles directions du voyageur, comme s'il se fût identifié avec son ombre. Un peu plus loin, deux autres parurent. Pour les détromper, le P. Ilhâo recourut de nouveau fort sagement à l'expédient qui lui avait déjà si bien réussi.
Vous voulez de l'argent? leur dit-il sans se troubler. J'ai six tostoes... et cette montre qui ne vaut pas grand'chose.
Les apaches n'ouvrirent pas la bouche, mais ils indiquèrent, à plusieurs reprises, au moyen de leurs bâtons, un point déterminé du sol. Le Père comprit ce langage et alla déposer, en cet
Val de Rosal.
Après l'assaut.
endroit, sa montre cl les six lo>lo<>s, dernier argenl qui lui restait. Après cet incident, il continua son chemin cl arriva à un petil village, d'aspecl plus civilisé. Les maisons y étaient plus spacieuses ; les rues assez larges et propres. Près d'une de ces maisons, il y avait un figuier. Le Père espérail pouvoir prendre sous cel arbre quelques moments de repos. A peine s'était-il retiré
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sous le feuillage, qu'il vit de nouveau apparaître un individu qui l'épiait ; il se leva et sauta dans une vigne.
L'espion le poursuivit ; plusieurs autres coururent après le premier. Il était vers minuit. Tout autour, la sombre obscurité des bois de pins. Entouré de ces bandits, le pauvre Père se crut perdu irrémédiablement. Du ciel seulement, les étoiles lui envoyaient un rayon d'espoir. Quatre molosses accompagnaient ces hommes : ils se couchèrent auprès du prisonnier, tandis qu'un homme du groupe agitait une espèce de bannière blanche... qui aurait pu devenir un linceul. Pour rendre la scène encore plus lugubre, il n'y manquait même pas le son d'une trompe auquel répondaient, de loin, des instruments semblables.
Cette bande armée était venue de Cacilhas et d'Almada pour assaillir l'ancien couvent da Costa. Le P. Ilhâo n'essaya ni de fuir, ni de résister ; il se considéra comme prisonnier... Vers le matin, l'un après l'autre, ils se retirèrent tous jusqu'au dernier, au grand étonnement du Jésuite persécuté qui, de cette manière inexplicable, se vit rendu à la liberté et en état de tenter de nouvelles aventures, sous la seule protection de son ange gardien.
Plus loin, une nouvelle bande parut, beaucoup plus grotesque celle-ci.
Vive la république ! hurlaient joyeusement ces individus.
— Qu'elle vive ! répondit le Père laconiquement et en souriant. - Eh ! l'ami ! cria l'un d'eux qui venait en avant ; on a donc
l'air bien triste ! Seriez-vous un curé ?
— Ah! pour le coup!... Aurais-je par hasard la mine d'un curé ?
- — Xous voyons bien que vous ne l'êtes pas... Tant mieux pour vous, car autrement nous vous tuerions ici même, "disent quelques autres. Mais pour sûr que vous êtes le serviteur de quelque curé. Avez-vous faim?
— Non, merci ; mais j'ai grand'soif.
— Eh ! où allez-vous donc ? demanda un autre avec une certaine curiosité ?
Le Père qui ne savait pas où il se trouvait, indiqua la direction qu'il pensait devoir suivre.
— Ne faites pas celle-là, répliqua notre homme avec vivacité ; si vous allez de ce côté, on vous tuera ! Ce sont de méchantes gens ! Dirigez-vous plutôt vers les lieux habités ; comme vous n'êtes pas un prêtre, tous auront pitié de vous. Par des chemins déserts, c'est plus dangereux.
Ils lui offrirent une cruche remplie d'une eau boueuse. Le Père, maigre la soif ardente qui le dévorait, y mouilla à peine ses lèvres. A demi désaltéré, il se remit de nouveau à cheminer, en suivant une autre direction.
Un charretier lui indiqua la route de Cezimbra ; le soleil d'automne était devenu brûlant ; il était vers dix heures du matin. Chemin faisant, le Père demanda à une femme où était la maison du curé.
Du curé? il n'y a pas de curé ici. Le curé demeure à Cezimbra !
- Ne suis-je pas à Cezimbra ? interrogea de nouveau le Père. Que dites-vous, Cezimbra ! Cezimbra est là-bas à une bonne lieue de distance.
— Et cette paroisse alors ?
— C'est le Castello.
Le Père continua sa route et arriva enfin à Cezimbra vers onze heures du matin. Dans une rue, il entendit une femme qui disait à sa commère : « Cet homme m'a tout l'air d'un prêtre ! »
Notre voyageur ne connaissait pas Cezimbra. D'ailleurs, le mauvais état de ses habits et la proximité d'une usine lui conseillaient de se retirer dans les environs, d'où il tâcherait de faire part de son arrivée à un de nos élèves, Fernandes Peixoto, sur le dévouement duquel il comptait à bon droit. Ainsi fît-il.
Exténué de forces, il s'assit sur le bord du chemin. Quelques enfants jouaient tout auprès ; il leur demanda de l'eau, et l'un d'eux alla lui en chercher. Au loin, on voyait un village et son église.
- Comment s'appelle ce bourg? demanda-t-il à L'enfant, qui lui était allé chercher de l'eau.
— Arrentela, répondit le petit.
— Le curé demeure au bourg, n'est-ce pas ? Non, Monsieur. Le curé habite à la campagne.
— Loin d'ici ?
Ah! C'esl encore un petit peu loin, répondit l'enfant naïvement.
Ce fui un rayon d'espoir pour notre vagabond que la pensée de trouver, chez un prêtre, même inconnu, nu soulagement à ses maux. Il était cependant si l'aligné ! Il ne se sentait pas le courage d'entreprendre une nouvelle course, d'autant plus que ce « petit peu loin » de l'enfant pouvait bien être une distance interminable. Il devait, en effel, se transformer en quatre bonnes lieues! 11 partit
Val de Rosal après l'incendie. — Un corridor intérieur
VAL Dr. ROSAL. 65
néanmoins, plein de confiance en Dieu, et comptant sur la vigueur de ses jambes qui ne lui avait pas encore fait défaut. Souvent il demanda où était la propriété de M. le Curé ; plus d'une femme, le voyant passer en cet état, soupçonna qu'il allait demander un certificat de pauvreté pour être admis à l'hôpital !
Entre trois et quatre heures, il arriva enfin à la propriété du curé.
Il trouva celui-ci sur le seuil, en train de lire un journal. Le Père commença, là même, à lui raconter ses épreuves et ne lui cacha pas qu'il était de Campolide, déguisé sous ce costume extravagant et misérable, pour échapper à la fureur populaire. Il lui découvrit aussi ses angoisses au sujet des Jésuites qui avaient dû, pensait-il, être massacrés. Sur ce point, le curé le tranquillisa; il savait, par les journaux, qu'aucun des Pères de Campolide n'avait été tué, bien que plusieurs fussent en prison. Mais il ne put dissimuler la peur qui le saisit, à la nouvelle que son hôte était un jésuite.
Pour faire taire, sans doute, la voix de la conscience qui lui dictait ce qu'il devait faire, pour adoucir les souffrances d'un frère dans le sacerdoce, il déclara au Père qu'il n'avait pas de quoi le nourrir.
— Ce n'est pas ce que je vous demande, lui répliqua celui-ci, mais je vous serais infiniment reconnaissant, si vous vouliez bien me donner, pour quelques heures seulement, un refuge dans votre maison, et m'indiquer une personne de confiance pour porter une lettre à un ami.
Le curé était de mauvaise humeur ; il ne pouvait se résoudre à rendre ce service. Il monta chez lui, puis revint avec la moitié d'un pain qu'il offrit au voyageur. Mais celui-ci, qui n'avait rien pris depuis trois jours, était tellement surexcité, qu'il ne put manger une bouchée. 11 mourait de soif... Le curé faisait alors sa vendange, tranquille dans sa propriété. Jamais, sans doute, les angoisses ne lui avaient ôté, à lui, l'appétit. Aussi, se montra-t-il fort scandalisé de ce refus.
— Elle est bonne celle-là ! dit-il avec indignation ; vous dites que vous êtes depuis si longtemps sans manger, et vous refusez du pain !
— C'est un voleur ! cria de la fenêtre la servante en colère, et qui, dès l'arrivée de ce pauvre, s'était montrée très méfiante.
Voleur... non, mais... jésuite! reprit le curé, quel danger !
— C'est bien, Monsieur le Curé, ajouta le Père avec toute sa douceur. Je ne vous demande plus qu'un verre d'eau.
Après avoir soulagé sa soif, le Père fit ses adieux, ne voulant pas gêner plus longtemps le peu vaillant curé qui imaginait déjà, sans doute, voir les ouvriers de l'usine d'Arrentela et tous les républicains de Seixal et de Paio Pires se ruer sur sa résidence.
Ce lamentable procédé, divulgué d'abord dans la paroisse et aux alentours, fut ensuite rendu tout à fait public par les journaux (1).
Ce long et pénible voyage de Cezimbra à Arrentela devenait donc inutile. Il lui fallait revenir sur ses pas.
Les ouvriers des manufactures accablèrent de moqueries le pauvre pèlerin, mais ne soupçonnèrent pas que c'était un prêtre. Etonné lui-même de sentir ses forces inépuisables, il se dirigea vers Cezimbra, par un nouveau chemin, et se consolait en méditant les stations du chemin de la croix.
Un charretier à qui il s'adressa, pour demander sa route, fit d'abord semblant de l'écouter ; puis, comme se parlant à luimême, il ajouta : Te voilà hors du chemin, mon drôle ! Le voyageur, en entendant ce monologue, pensa qu'il devait prendre une autre route. Plus loin, il vit qu'on l'avait encore trompé, et il revint sur ses pas.
Respirant à peine, et complètement épuisé, il arriva pour la seconde fois à l'entrée de Cezimbra, vers huit heures du soir. La ville lui apparut derrière une colline au détour de la route ; elle se révélait par une agglomération de lumières sans éclat qui, çà et là, au milieu des ténèbres, éclairaient les angles des édifices et des pans de murailles. Mais il ne savait pas encore, au juste, dans quelle localité il se trouvait. Non loin de là, on entendait le bruit de la mer. Le Père entra dans le marché aux poissons : des
(1) On pense bien que c'esl à contre-cœur, invito calamo, que j 'ai relaté ce fail : je l'aurais volontiers passé sous silence, si une lacune aussi importante m'eût été permise, in cille véridique narration. Mais, Dieu merci, c'est un cas unique! Le clergé paroissial, en grande majorité, montrait, en toute occasion, beaucoup d'égards cl d'estime aux Pères Jésuites, portugais ou étrangers. En grand nombre et de son propre mouvement, il acGOUrait aux Retraites sacerdotales qui avaient lieu chaque année durant les vacances. « 1 .- m > les collèges de (ampolide, de San Fiel et surtout dans noire maison de Braga ; sans parler des Exercices spirituels qui se faisaienl régulièrement dans les séminaires, presque toujours sous la direction des Pères de la Compagnie. En 1901, ce même clergé, sollicité par la presse libérale et par des influences politiques à se déclarer contre les Franciscains
ei les .((■suites, résista courageusement et fit cause coi une avec le clergé régulier. La
vérité nous oblige à dire haut et clair que, dans toutes les catégories du clergé séculier
du Portugal, s, Jésuites, nous comptions cl nous comptons encore, Dieu merci, non
m m' beaucoup d'amis loyaux el sincères, mais aussi de véritables bienfaiteurs...
VAL DE ROSAL. !>,
pécheurs emportaient leurs paniers pleins. Près de là, jouait un groupe d'enfants. Le Père s'approcha d'eux et leur demanda le nom de l'endroit. Cette demande parut suspecte. Un des enfants, qui était allé parfois vendre du poisson à Val de Rosal, reconnut l'étranger et le dénonça à ses camarades. Ce fut, pour le Père, le commencement d'un nouveau martyre, quand il aurait eu tant besoin de paix et de repos !
La troupe de gamins mit aussitôt en œuvre toutes ses ressources dans l'art de l'espièglerie cruelle. Les poissonniers en firent autant. Les uns faisaient flamber des allumettes et les approchaient du visage et de la tonsure du Père ; puis, en voyant cette ligure de prêtre, ils riaient et se moquaient de lui ; d'autres feignaient une certaine pitié et lui proposaient des arrangements : qui, lui offrait sa maison, qui, du travail pour gagner la vie honnêtement; mais, leurs paroles et leurs actes révélaient un manque absolu de convenances et de pudeur. Et ce n'étaient pas seulement des gamineries d'enfants et de jeunes gens ; beaucoup d'adultes entouraient aussi le pèlerin ! Un étranger aurait vu, sans doute, dans ce spectacle, la preuve de la décadence complète et peut-être irréparable d'une nation. Mais l'histoire enseigne, -depuis bien des siècles, que, lorsqu'une abondante semence de doctrines impies a germé dans les couches populaires, il suffit d une heure de révolution, pour produire au jour une moisson énorme de sentiments sauvages et de cruautés infâmes.
A vrai dire, les personnes douées de sentiments généreux ne manquaient pas à Cezimbra (1), mais ce qui dominait, en ce moment, c'était la populace. Le nouveau venu fut entraîné par la foule à travers les rues. On voulait lui arracher des vivats à la république.
■ Non, répondit le Père bien résolument, car il ignorait encore que la république avait été proclamée.
(1) Je n'ai parlé ici que de ce groupe tapageur. Je sais que les principales familles de Cezimbra sont pour la plupart foncièrement catholiques, et comme elles sont on même temps monarchistes, leur sécurité, en ers jours, était bien précaire. Quelques hommes distingués, et amis bien connus des Jésuites, étaient alors absents de la ville. Le peuple lui même, à Cezimbra, n'est pas irréligieux. Des Pères de la Compagnie y avaient souvent prêché avec fruit, peu de temps auparavant, en celte même année 1910. Entre autres, les fêtes annuelles, en l'honneur de la Sainte-Croix au mois de mai, et du Sacré Cœur de Jésus y étaient très brillantes. L'association de l'Apostolat de la Prière établie dans l'église paroissiale formait un centre très nombreux. Mais dans la ville, dans l'arrondis sèment, comme dans tout le Ribatejo, il y avait très peu de prêtres, et par conséquent peu d'instruction religieuse. En outre, depuis longtemps, une propagande républicaine et socialiste très active y exaltait le pauvre peuple par des suggestions tout à fait impies.
- S'il ne veut pas, jetons-le à la mer, criait la foule
Le malheureux ne savait quelle résolution prendre. Il songea, un moment, à retourner vers la montagne qui, un peu en arrière, bordait la route. Mais il gardait un bien douloureux souvenir des deux nuits qu'il venait de passer, loin de toute habitation ; et d'ailleurs, il était trop tard. La multitude augmentait et l'emportait avec elle comme les flots d'un torrent en vociférant toujours des cris de mort.
Ayant perdu tout espoir, il se laissa faire. Cependant quelques personnes le considéraient avec compassion et lui adressaient des paroles de respect et d'intérêt ; mais chez d'autres, les expressions de pitié étaient pleines d'ironie, ce qui obligeait le Père d'être sur ses gardes.
Un vieillard, enfin, s'approcha de lui et, d'une manière courtoise, l'invita à le suivre. Le Père hésitait.
— Allez ! à celui-là, vous pouvez avoir confiance, lui dit un enfant, sur un ton bien sincère.
L'arrivée subite de M. l'abbé Carvalho (1) imprima heureusement une nouvelle direction aux événements. Une personne charitable était allée l'avertir de ce qui se passait; immédiatement. le digne ecclésiastique se présenta, pour remplir une mission de charité que le fugitif n'oubliera jamais.
De son côté, M. le Dr. Mello, sous-chef du service d'hygiène traita ce jésuite, qu'il n'avait jamais vu, avec non moins de générosité : il agit, à son égard, comme un ami, comme un frère. Tous les deux lui offrirent leur maison, et, grâce à leur influence. il> ménagèrent au Père quelques jours de repos et de bien-être relatif.
Le Dr. Mello s'entendit avec la commission républicaine et avec M. Polvora, administrateur de l'arrondissement. Tous furent d'avis que le Père devait rester dans la forlercsse : là seulement, il serait à l'abri des émeutiers.
Les haillons dont le Père était velu suffisaient certes pour exciter la pitié dans les cœurs les plus durs : une des jambes n'était plus couverte que par des lambeaux de caleçon : les semelles des souliers avaient disparu. Déjà à Arrentela, des femmes avaient cru, en le voyant, qu'il allail solliciter son admission à l'hôpital. FA depuis, il avait <lù faire encore une course de
'l' L'abbé Carvalho, originaire de Cezimbra5 est curé d'une des paroisses de Torres Novas.
VAL DE ROSAL. 69
plusieurs lieues et subir tant de mauvais traitements ! Du reste, le Père a un extérieur avenant et des manières distinguées.
La vue du Père et le récit surtout de ses souffrances émurent jusqu'au président de la Commission républicaine. M. l'abbé Carvalho fit apporter un repas de l'hôtel, ce qu'il continua à faire les jours suivants. A ses frais, il fit préparer au Père des habits convenables.
M. le Dr. Mello et le gouverneur de la place eurent aussi pour lui toutes sortes d'égards. Bien qu' officiellement, il fût détenu dans la forteresse, ils le traitaient avec respect et lui tenaient aimablement compagnie. Le P. Ilhâo doit, de même, beaucoup à un des élèves du collège de Campolide, le jeune Francisco Peixoto, et à son père qui le visitèrent et lui rendirent tous les services qui étaient en leur pouvoir.
C'est ainsi que la divine Providence, toujours bienfaisante, adoucit durant quelques jours l'amertume et les souffrances du fugitif de Val de Rosal. L'homme, borné en tout, l'est également dans sa capacité de résistance à l'angoisse et à la douleur, même lorsque la grâce et les habitudes acquises l'ont aguerri pour les plus rudes combats.
Six jours durant, le P. Ilhâo vécut dans cette forteresse. Sans le souvenir de ses Frères prisonniers et le sentiment de la peine qu'il donnait à ses généreux amis, ces six jours eussent été presque des jours heureux !
Sur ces entrefaites, un nouvel administrateur, un ardent républicain celui-ci, avait été nommé. Il voulut, sans retard, se débarrasser de son prisonnier, afin qu'on ne pût jamais dire, à la honte de son nom, qu'il avait protégé un jésuite !
Dans un entretien avec le P. Ilhâo, non content de l'importuner par des éloges au premier marquis de Pombal, il eut le sans-gêne de faire au Père des remontrances et de l'inviter à a changer d'idées ». Il va sans dire qu'il eut la réponse qu'il méritait. Il donna aussitôt des ordres pour que le Père fût conduit à Lisbonne, par la diligence, en compagnie d'un autre détenu qu'on transférait à la prison de Seixal, et sous la garde des mêmes soldats. M. l'abbé Carvalho aurait voulu louer une voiture à ses frais; un riche républicain de Cezimbra, offrit son automobile pour conduire le Père. Le gouverneur n'y voulut point consentir : il ne permit qu'à regret que M. l'abbé Carvalho prît pour le Père une place dans la diligence.
— J'aurais le droit, fit-il remarquer, de le faire aller à pied, de
commune en commune, à la charge des maires respectifs, comme on le fait pour les autres prisonniers !
Cette réponse dépeint, à elle seule, le premier administrateur républicain de Cezimbra et lui marque sa place dans la galerie de l'histoire !
Ce fut avec l'expression de la plus intime reconnaissance que, le matin du 12 octobre, le Père prit congé de ses amis.
A Seixal, il fut, de nouveau, l'objet des plus basses insultes. Il put se réfugier au poste fiscal : la garde dut prendre les armes pour le défendre de cette populace frénétique plus digne encore de pitié que d'indignation.
Le Père prit place dans le bateau qui fait le service entre Seixal et Lisbonne, poursuivi, jusqu'à bord, par les imprécations de la foule. La traversée du Tage fut calme. La surface des eaux, polie comme un miroir, se montrait indifférente aux furies anticléricales qui agitaient les deux rives.
Peu après, il arrivait au palais du Gouverneur civil et les portes du cachot n° 8 se refermaient sur lui. Plus de vingt religieux de Ouelhas et de Barro et un Père Franciscain étaient déjà entassés dans cette étroite enceinte. Ce même jour, ils furent tous transférés à la prison publique du Limoeiro.
Setubal
Les Jésuites à Setubal.
Les Jésuites avaient deux maisons à Setubal : le collège de Saint-François, au pied de la montagne qui limite la ville à l'ouest, et la résidence avec l'église du Sacré Cœur de Jésus, sur la place da Annunciada.
Quand, pour répondre à d'instantes demandes, ils s'étaient établis dans cette ville, ils ne construisirent pas d'édifices nouveaux. Ils tâchèrent de réparer et de mettre à profit des bâtiments démantelés et presque en ruines qui existaient déjà.
Lorsqu'ils achetèrent, il y a plus de trente ans, l'ancien couvent de Saint-François, ils ne trouvèrent qu'une vieille et grande maison, dont les murs percés à jour servaient de retraite aux oiseaux nocturnes ; les portes et les fenêtres n'avaient pas de linteaux ; l'état du plancher était tel qu'il eût été imprudent de s'y aventurer.
Par un travail persévérant, les Jésuites rendirent ces ruines habitables, et les transformèrent en un grand, mais modeste édifice, où, durant quelques années, ils eurent des écoles d'instruction primaire et secondaire pour des élèves externes.
Les Religieux de la Compagnie destinés aux ministères sacrés sur le continent et dans les missions d'outre-mer y étudiaient la philosophie et les sciences naturelles. Dès 1901 surtout, cet établissement avait des statuts approuvés, était reconnu par l'Etat, comme séminaire pour les Missions de la Société « Foi et Patrie », et, sans rien coûter au trésor public, rendait au pays des services inappréciables.
Le collège de Saint-François entretenait avec, le clergé sécu-
lier, avec plusieurs des principales familles et, en général, avec le peuple de la ville, des relations amicales.
Il y avait deux ans que l'édifice n'était plus habile : les jeunes jésuites allaient, de Barro, continuer leurs études supérieures à l'étranger. Une grande partie de la maison, avec l'enclos, fut louée, et ce fut à cause du locataire, qu'un assaut lui fut épargné, le 4 octobre.
Quant à l'église du Cœur de Jésus, elle avait été réédifiée sur la place da Annunciada, avec le concours de bienfaiteurs setubalais, sur les ruines d'une autre église détruite par le tremblement de ferre de 1755. Cette Résidence, comme toutes celles de la Compagnie, était destinée aux ministères spirituels, au grand profit et au grand contentement d'un bon nombre de personnes. Le P. Francisco Justino dont je parlerai, plus tard, était on ne peut plus populaire, et très estimé dans la ville
Comme on le sait, une bonne partie de la population de Setubal vil de son commerce de sel et de liège, de la pêche et des industries qui s'y rattachent. La ville compte plusieurs milliers d'ouvriers. Autrefois chrétiens fervents, ils étaient devenus la proie dn socialisme et de l'athéisme et, dès lors, capables de tous les excès.
Les apaches triomphent.
Il y avait longtemps que plusieurs ouvriers de Setubal, connus par leur radicalisme révolutionnaire, menaçaient la belle église du Sacré Cœur et disaient ouvertement qu'ils la feraienl sauter. le jour de la révolution.
La menace avait été rapportée plusieurs fois au P. Justino. I ne persone de confiance vint l'en avertir de nouveau, dans la matinée du 4 octobre. Durant le souper, une troupe d'ouvriers passa devant la maison et, aux cris de « à mort 1rs jésuites » brisa quelques vitres du côté de la place. L'heure de mettre à exécution leur- menaces semblait arrivée.
Vers quatre heures du soir, le IL P. Supérieur, Manuel Duarte Xunes, du haut de la terrasse, vil que la foule, sur la place Bocage, étail forl agitée. La nuil suivante, le poste il»' police fut attaqué par une nombreuse foule de manifestants : les gardes résistèrent eu vain, la populace le pril d'assaut, détruisil tout <•< (fui lui tomba sous la main et mil le feu au reste. Les flammes dominèrenl bientôl l'Hôtel de Ville, sans que les soldats du
SETUBAL.
11e régiment d'infanterie, spectateurs indifférents de ces excès, sortissent de leur apathie.
Les insurgés s'emparèrent aussi du bureau du receveur el
Setubal.
Le couvent de Brancanes, incendié le 4 octobre.
emporteront tout ce qu'ils purent, puis ils obligèrent le gardien de la prison à mettre les détenus en liberté (1).
A la vue de ce mouvement révolutionnaire, le P. Nunes comprit, bien que la Résidence allait être assaillie, que la vie de ceux qui y habitaient ne pourrait être sauvée que par la fuite.
Cependant, il envoya encore le Frère coadjuteur José Pires
(1) Le Seculo du S publiait les informations suivantes : « A la caserne du 11e régiment d'infanterie, on a compté l'argent enfermé dans la caisse de la trésorerie de l'Hôtel-de- Ville, et qui, comme nous l'avons annoncé hier, avait été enfoncée jeudi {il aurait dû dire mercredi). Dans le coffre, il manque 30.000 fr. Demain, on procédera à l'examen de la caisse du receveur de l'arrondissement, déposée également à la caserne du 11* d'infanterie. Du trésor municipal, on a enlevé, la nuit de l'incendie, 3.000 fr. qui appartenaient à la mairie, et une somme égale que le commerçant José Pedro Pontes y avait mise en dépôt; 1.000 fr. et quelques autres valeurs appartenant au chef de cette perception, M. Raoul de Mesquita de Carvalho, qui, comme l'a dit le Seculo, fut sauvagement a [laqué, en cette nuit de l'incendie, au moment où il lâchait d'entrer pour mettre en sûreté les valeurs enfermées dans le coffre-fort que les voleurs enfoncèrent. »
chez une personne de confiance, pour lui demander son avis sur la nécessité d'abandonner la maison.
Le Frère partit, mais il ne put revenir. Toujours dans l'intention de prendre des informations, le domestique Manuel Machado sortit, à son tour, mais il n'osa pas revenir non plus, car la Résidence était déjà cernée par des individus suspects. De ces faits, tous conclurent la gravité du péril où ils se trouvaient.
Le Frère n'était pas revenu : avait-il été retenu chez cet ami. à cause du péril, ou bien avait-il été déjà arrêté par les émeutiers, comme quelques-uns le croyaient?
On se hâta de fuir, sans pouvoir rien sauver de ce qu'il y
Setubal.
Intérieur de l'église de Brancanes après l'incendie.
nvait à la maison. C'esl à peine si le P. Nunes eut le temps de cacher en un lieu, qui paraissait plus sûr, quelques objets de plus grande valeur ; il prit ensuite le peu d'argent qu'il y avait à la maison, tira du tabernacle le sainl ciboire qui contenait plus de cinq cents hosties consacrées ce malin-là même, l'enveloppa dans les plis de son manteau el sortit.
Il se dirigea d'abord vers le forl de Saint-Philippe et, de la.
SETUBAL. 75
vers le collège de Saint-François, où il trouva le P. Bernardino de Araujo qui avait quitté la résidence, en habits laïques, et s'était faufilé, sans être reconnu, par des chemins de traverse. Ensemble ils se réfugièrent, cette nuit-là môme, dans une maison de campagne qui domine le collège, où se trouvaient déjà les Frères Casimiro de Matos et Domingos Serpa.
Ce même jour du 4 octobre, vers neuf heures du soir, le P. Justino quitta la résidence avec le Frère Serra ; ils se dirigèrent vers Brancanes, où les Franciscains avaient un beau couvent. Un peu en dehors de la ville, un homme les avertit de n'aller ni au collège de S. Francisco, ni du côté de Brancanes : « Soyez sûrs, disait le brave homme, qu'ils n'épargneront ni l'une ni l'autre de ces maisons. » Ils se retirèrent alors sous un caroubier, derrière Brancanes et non loin de S. Francisco. De là, ils entendirent le vacarme que les émeutiers faisaient dans notre résidence, où ils pénétrèrent avec une furie de vandales. Abandonnant ensuite le caroubier, ils gravirent la colline et entrèrent dans un fouillis d'yeuses, où ils restèrent jusqu'à l'aube ; ils allèrent ensuite à S. Francisco. En franchissant le îmur de clôture, le P. Justino glissa et se blessa.
Le Frère Pires resta cette nuit caché en ville ; puis il erra plusieurs jours, à travers monts et vallées, à la recherche des autres jésuites, jusqu'à ce que, accablé de privations et de souffrances, il fut arrêté par des espions, à la gare de Pinhal Novo et conduit à bord de la canonnière Zaïre, où il trouva le P. Justino, à qui il servit d'infirmier.
Destruction de la Résidence. — Vandalisme et sacrilèges.
Les jésuites fugitifs, dans la nuit du 4 au 5 octobre, purent voir de leurs cachettes l'assaut et la destruction de leur résidence et de l'église construite, au prix de tant de sacrifices, et avec l'aide de beaucoup de setubalais. Ces immeubles ne furent pas incendiés comme l'hôtel de ville : on le doit aux supplications des voisins, dont les maisons auraient couru le plus grand danger.
La destruction ne s'en fit pas moins. On mit en morceaux les portes et les fenêtres, les tribunes, les autels, le chœur, les confessionnaux, les chaises (1). Les statues furent brisées et profanées.
(1) On m'a raconté que ces forcenés avaient même enlevé, à coups de pioche, les briques et le parquet de l'église.
Au-dessus du maître autel, se trouvait nue belle statue du Sacré Cœur, auquel l'église était consacrée ; elle fut précipitée sur le pavé et réduite en fragments. La statue du Senhor morto, si vénérée des fidèles, fut de même traînée sur le pavé, mutilée et couverte de crachats (1).
Un magnifique crucifix, qui servait aux grandes solennités, fut placé près de la fontaine d'une place contiguë. Ils apportèrent
Setubal.
L'église du Sacré-Cœur après la profanation.
ensuite une statue de la Très Sainte Vierge, et avec les deux, simulèrent des rites sacrilèges et des cérémonies infâmes qu'on ne peul décrire. Ils allumèrent, sur la place, deux grands bûchers et y jetèrent les débris de cette horrible destruction, pêle-mêle, avec les ornements sacrés et les livres qu'ils enlevèrent de la bibliothèque. Heureusement, tout ne fui pas détruit. Beaucoup d'objets furent portés dans des maisons particulières durant cette nui! et
i (in m'a rapporté que cette-statue fui d'abord décapitée ni qu'ensuite, "ii l'apporta, au milieu île- moqueries el des blasphèmes, à l'hôpital, afin, disaient ces forcenés, ii1"1 tes Sœurs prissent soin de ce pauvre homme. \ quel degré d'impiété n'arrivent pas des
iens pervertis par une longue propagande sectaire!
Mil UAL.
le jour suivant, pendant lequel le pillage continua. Le P. Araujo, dans sa narration, assure qu'il entendit, le mercredi matin, sonner, par moquerie, la cloche de la Résidence, comme pour la messe (1).
Traqués par les espions. — Une communion mémorable.
Les Pères ne restèrent pas longtemps dans l'endroit où ils s'étaient réfugiés. Ils pensèrent, avec raison, qu'ils n'y étaient pas en sûreté.
Avant le jour, ils se dirigèrent vers une métairie située entre des montagnes, dans la vallée d'Armelâo. Ils y communièrent de très bonne heure, déjeunèrent ensuite, et y prirent même un dîner.
Néanmoins, l'endroit n'était guère propice pour une cachette : la grand'route y passe, et il n'eût pas été difficile, en ville, de connaître le lieu de leur refuge. Sur le soir, tous, excepté le P. Araujo, passèrent à un autre endroit plus retiré (2), emportant avec eux le Saint-Sacrement.
Le P. Araujo passa la nuit à travers monts, toujours sur le qui-vive. Au point du jour, il alla rejoindre ses compagnons. Après leur méditation, ils communièrent et se dispersèrent dans la montagne, pour n'être point découverts dans cette retraite par quelque espion.
Le métayer Joaquim clos Santos leur rendit de grands services, dès leur arrivée à Armelào. C'était un honnête homme et sans passions sectaires ; son nom mérite d'être conservé par la reconnaissance de la Compagnie, dont il secourut les membres persécutés.
(1) Le P. Juslino raconte que les émeutiers délivrèrent les détenus des prisons et qu'ils formèrent avec ceux-ci deux bandes, dont l'une se dirigea sur Brancanes et l'autre alla à l'assaut de l'église du Sacré-Cœur.
Quand les premiers arrivèrent, vers onze heures de la nuit, près du couvent, les Religieux Franciscains sonnèrent l'alarme ; malheureusement personne ne leur porta secours. La foule enfonça immédiatement les portes de l'édifice, qui fut dévalisé et incendié. Les moines eurent à peine le temps de s'enfuir par la partie postérieure du couvent. Le R. P. Gardien emporta le Saint-Sacrement et se réfugia avec quelques autres Religieux dans la ferme voisine.
Quand le P. Juslino fut transporté à bord de la canonnière, il y rencontra quatre religieux Franciscains : un Père et trois Frères lais.
(2) C'était la Ouinta de Ribeira de Bairo. voisine de la Quinta do Esteval, qui avait appartenu à nos Pères de l'ancienne Compagnie et est aujourd'hui propriété du duc de Palmella.
Les religieux demeurèrent là deux jours, le jeudi et le vendredi. La nuit, ils restaient cachés dans de misérables granges (1); le jour, ils pénétraient dans les fourrés ou disparaissaient dans les massifs de verdure pour échapper aux espions qui, dans tous les alentours, cherchaient leur piste. Le matin du 7 octobre fut marqué par un l'ait si plein de la plus touchante piété et d'une suave poésie que je ne sais rien de comparable. Les persécutés n'avaient pour faire la sainte communion ni le recoin d'une maison, ni l'obscurité d'une galerie ou d'une catacombe ! Ils s'en allèrent donc à travers les champs et les monts, et se réunirent dans le lit desséché du ruisseau d'Ajuda. Là, à la lumière du soleil levant, cachés par un rideau que formaient des roseaux doucement agités par la brise, ils s'agenouillèrent sur le sable du torrent qui leur représentait si bien l'instabilité des choses d'ici-bas. Là, ces justes, que repoussait une civilisation ennemie du surnaturel, unirent leurs âmes à Jésus-Hostie.
Quelle ravissante scène, vraiment, pour inspirer un artiste chrétien : sur ces visages, les clartés du divin amour dissipent les ombres effrayantes du martyre, tandis que la Table Eucharistique du Cénacle est mystérieusement dressée tout près du torrent du Cédron et des arbres mélancoliques du Mont des Oliviers !
Le P. Justino frappé d'apoplexie. — A l'aventure.
Dans la méditation que le P. Justino, en bon religieux, avait faite avant de communier, il avait offert à Dieu sa vie en sacrifice. Un quart d'heure après la communion, lorsqu'il était encore agenouillé sur le sable, il tombait frappé d'apoplexie.
Le bras et la jambe gauche étaient paralysés. Avec beaucoup de difficulté, et aidé par le Frère Serra, il put se lever. Peu après, raconte-t-il dans sa narration, il retrouva le mouvement, de ers membres et fît même une petite promenade dans le bois voisin.
Vers une heure de l'après-midi, nouvelle attaque : le cou et le tronc étaient, celle fois, atteints. Le malade, tout en conservant l'usage de la parole et la lucidité de son esprit, ne pouvait faire un pas, sans l'aide d'autrui. Les Frères Serra et Matos vinrenl à son secours et, avec beaucoup de peine, l'emportèrent à la
i Le P. Supérieur, le P. ^raujo et le Frère Serra passèrent la nuit du 6 au 7 caches dans un taillis. (Fr. Serra).
SETUBAL. 79
métairie d'Armelâo, qui, pour la seconde fois, donnait asile au vénérable fugitif.
Durant ce temps, que devenaient les autres Religieux ?
Dans la communion du matin, ils avaient réussi, non sans difficulté, à consommer les Saintes Espèces. Jusqu'alors Jésus- Hostie avait été le compagnon de leur fuite, et les avait empêchés de se séparer des uns des autres.
Maintenant, la séparation s'imposait, comme une nécessité. Sachant que des espions étaient sur leurs traces et les enserraient de plus en plus, ils craignaient d'être arrêtés d'un moment à l'autre, ou de mourir sous les coups de ces forcenés qui ne respectaient pas même les images sacrées de Jésus-Christ et de la Très Sainte Vierge. Le 7 octobre, après avoir pris un peu de nourriture, ils se dispersèrent dans la montagne, et à midi, sur l'avis d'un garçonnet, ils s'enfoncèrent, entre deux collines, dans un épais taillis où ils restèrent jusqu'à la nuit. Le local était humide : le P. Araujo en rapporta une attaque de rhumatisme, comme il n'en avait jamais eu, depuis son retour de la mission du Zambèze.
A la nuit, ils revinrent à la maison qui les avait déjà abrités deux jours ; mais ils n'y purent prendre aucun repos, pas même dans la petite et misérable étable où quelques-uns d'entre eux avaient passé les nuits précédentes. Tout autour rôdaient trois hommes suspects et les métayers craignaient qu'ils ne missent, pendant la nuit, le feu à la maison. Les religieux sortirent clone immédiatement et gagnèrent un endroit assez distant. Là ils apaisèrent leur faim avec un peu de pain et quelques grappes de raisin. Ils cheminèrent tous les quatre ensemble durant quelque temps. Le P. Nîmes fut d'avis qu'il valait mieux former deux groupes.
Quant au Frère Serpa, il resta encore deux jours, en qualité d'ouvrier à la métairie d'Armelâo, avec l'intention de se retirer, plus tard, dans son pays natal. Il ne put réaliser ce projet, comme je le dirai bientôt.
Le P. Justino. — De l'hôpital au Limoeiro.
Vous ne connaissez pas le P. Justino ? Alors vous n'êtes pas de Setubal. Je ne puis résister au plaisir de vous présenter ce type de bonté candide et de charité toujours joyeuse. Il est, au surplus, instructif de faire la connaissance de cette figure de criminel tueur émérite des troupes de la république !
C'est un homme de soixante-six ans ; stature moyenne, front complètement chauve. Les yeux, très vifs, reflètent cette joie naïve, rayonnement des consciences pures. Affable envers tous, le P. Justino l'est surtout avec les pauvres et les petits. N'allez pas au moins lui demander de gronder : ce don, la nature le lui a refusé. Ses réprimandes, au second mot, perdent leur ton et leur chaleur ; le troisième tarde à venir et tous les airs de rigueur s'évanouissent entre deux sourires.
Tout le monde, à Setubal, connaissait le P. Justino, au point même que, si un jésuite étranger voulait visiter la ville, il tombait mal, en prenant le Père pour compagnon. Le P. Justino qui faisait si bien tant de bonnes choses, faisait mal ce métier. Oh ! il connaissait à merveille l'histoire de la ville, toutes les choses notables et tous les coins de rue ; mais mille fois il s'arrêtait en route : ici, il fallait saluer un ami, s'informer de ses affaires, de sa santé, de ses indispositions et des remèdes employés ; là, il s'agissait des pièces nécessaires pour un mariage, de l'admission sur une flottille de pêche, dans une usine ou dans un asile ; car tout le monde recourait au P. Justino comme à un intercesseur incon fusible.
Il mettait surtout ses délices à assister les malades, quelque contagieuse que fût la maladie, et à visiter les détenus dans la prison publique ; il recueillait des aumônes pour leur procurer, de temps à autre, un meilleur repas ou quelque petit extra.
Nous avons laissé le bon Père frappé d'apoplexie à la ferme d'Armelâo. Les Frères lui procurèrent tous les soulagements possibles en ce moment, mais hélas ! insuffisants. A Armelâo, on lui fit prendre du thé et le Frère Serra réussit à lui préparer un peu de bouillon, mais l'estomac du malade s'y refusa. Le P. Nunes reconnut la nécessité d'appeler un médecin, chose en ce moment, extrêmement difficile.
Le P. Justino avait manifesté le désir d'être transporté à l'hôpital de Setubal, où il trouverait, croyait-il, non seulement les soins que son état exigeait, niais de plus un asile très sûr.
Le Père Supérieur acquiesça facilement : il était loin de soupçonner les actes de sauvagerie dont, plus tard, le cher malade allait avoir à souffrir.
Le métayer Joaquim dos Santos fut chargé de transporter le Père à l'hôpital ; il y réussit malgré d'énormes difficultés. En ville, aucun loueur de voitures ne se prêtait à conduire le malade. Joaquim do- Santos, ainsi (''conduit, s'adressa à un autre voiturier
SETUBAL.
et demanda simplement une voiture pour revenir chez lui. La chose parut étrange, mais on ne lit pas d'objection. Quand le généreux Santos arriva à Armelâo, avant de payer le cocher, il lé pria d'attendre quelques instants, le temps nécessaire pour que son père, qui devait aller à l'hôpital, pût sortir du lit et venir prendre place dans la voiture. Le cocher protesta contre ce procédé de Santos qui outrepassait, disait-il, les conditions du contrat. Durant ce temps, le métayer entrait chez lui et tâchai! de revêtir le P. Justino des habits de son père. Les pantalons étaient d'une largeur démesurée, les autres pièces de l'habillement étaient à l'avenant. Il fallut nouer à la ceinture un grand mouchoir de coton....; un autre mouchoir passé autour de la tête cachait les traits du visage... Ainsi habillé, le malade fut introduit dans la voiture ; le métayer, en bon fils, y entra après, et ordonna au cocher de se diriger vers l'hôpital. L'état du malade était grave.
Quand la voiture arriva à Setubal, il faisait nuit. Plusieurs personnes virent le P. Justino entrer dans le pieux asile, mais ne le reconnurent pas.
Joaquim dos Santos présenta le malade comme étant son père, et, en cette qualité, le P. Justino entra dans Tune des salles réservée aux hommes, après avoir payé 25 francs préalablement exigés. L'incognito ne dura pas longtemps. Le P. Justino, qui, lorsque sa santé le lui permettait, venait souvent à l'hôpital visiter les malades, et avait même remplacé l'aumônier pendant quelques mois, fut reconnu par l'infirmière. Celle-ci recommanda le silence aux voisins et fit transporter le malade dans une chambre. Il y fut soigné jusqu'au dimanche, 9 octobre, avec beaucoup de soins ; les nombreux amis qu'il avait en ville ne lui firent cependant aucune visite ; on craignait de soulever la fureur populaire.
Le soir de ce jour, une foule immense commença à se réunir devant l'hôpital de la confrérie de la Miséricorde.
Voici comment un correspondant du Seculo du 10 octobre raconte les faits, dans sa lettre datée du 9 :
Aujourd'hui, on a su que le P. Justino, un des Pères Jésuites de l'Eglise du Sacré Cœur, était caché dans une chambre de l'hôpital de la confrérie de la Miséricorde de cette ville. La nouvelle commença à circuler et, à cinq heures et demie du soir, plus de 2000 personnes et quelques marins de la canonnière Zaïre, qui prétendaient arrêter le Père, remplissaient la place en face de l'hôpital. UAdministrador ne tarda pas
à arriver sur les lieux et demanda des informations à la directrice. Celle-ci déclara que le Père, à la suite des derniers événements, avait eu une attaque d'apoplexie le mardi précédent et qu'il était en traitement. MM. les docteurs Fernando Garcia et Leâo Azedo furent requis pour l'examiner ; ils constatèrent, en effet, que le P. Justino était réellement malade, à cause de l'émotion qu'il avait éprouvée, mais qu'il pourrait aller en voiture jusqu'à bord de la canonnière Zaïre, comme les autorités le désiraient, pourvu que de la part du peuple, il n'y eût aucune manifestation capable de causer au malade une émotion dont les résultats pouvaient être funestes.
UAdministrador déclara que le Père pouvait sortir, car il répondait, du bon ordre parmi la foule. Le Père sortit peu après, appuyé sur les bras d'un des matelots de la Zaïre et de M. le docteur Curado de Oliveira, pharmacien de l'hôpital et passa au milieu de la multitude qui garda le silence. Il fut conduit en voiture jusqu'au quai de Nossa Senhora da Conceiçào, accompagné de beaucoup de monde et de là, dans un canot jusqu'à bord de la Zaïre. Le P. Justino a plus de soixante ans, et il résidait à Setubal depuis au moins une quinzaine d'années. Il allait vêtu d'habits laïques, tête baissée, triste et sans mot dire.
La congestion du P. Justino, on doit se le rappeler, n'eut pas lieu le mardi 4 octobre, mais bien le 7, premier vendredi du mois. Quant à marcher tête basse et en silence, vraiment, chez un vieillard de plus de soixante ans, sous le coup d'une congestion cérébrale, cela ne doit étonner personne. Triste, il devait l'être, car s'étant sacrifié durant tant d'années au service de la population d'une ville, sans jamais marchander ses sueurs, ce peuple, à la fin, pour prix de ses labeurs, ne permettait pas même qu'on lui donnât un lit à l'hôpital ! La charité des portugais, en temps d'obscurantisme, ne refusait pas un lit à un malade, fût-il un scélérat.
Suivant le témoignage du P. Justino lui-même, ce furent trois matelots de la marine portugaise qui se chargèrent d'aller intimer au jésuite paralytique l'ordre d'abandonner le lit sur lequel il gisait, à l'hôpital.
- Vous êtes le P. Justino ? lui demanda l'un d'eux en entrai) I et feignant des-rnanières courtoises.
- En effet, c'est moi le P. Justino. Et vous, en quoi puis-je vous être utile ?
- Je désire... que vous nous accompagniez... Nous avons l'ordre de vous conduire immédiatement à la canonnière.
- Voilà une affaire dans laquelle je ne pourrai peut-être pas acquiescer à vos désirs : je suis paralysé et gravement malade... Comment vous pourrais-jc accompagner à bord d'un navire de guerre?