‹ ProscritsChapitre 25 sur 34 · SET U BAL · texte numérisé non relu

SET U BAL

La réponse ne satisfit point les matelots. Ils soupçonnaient, pour sûr, une ruse de lésuite ; ils insistèrent.

Le P. Justino en appela alors à l'avis du médecin assistant, M. le Dr. Borba, sur l'humanité duquel il comptait. Les matelots y consentirent, mais le Dr. Borba, qui avait soigné le malade avec beaucoup de tendresse, était alors absent et hors de la ville , on appela un autre médecin qui répondit, d'après le témoignage du P. Justino, que dans le transport à bord de la canonnière, il pouvait y avoir du danger pour le malade, et il pouvait ne pas if en avoir non plus.

Cette manière de parler n'était certes pas de nature à calmer les scrupules de consciences honnêtes, responsables de la vie d'un homme ; mais ici la conscience cédait le pas à des instincts sauvages.

Les matelots s'emparèrent du pauvre alité et le hissèrent dans une voiture préparée d'avance pour le conduire. Le pharmacien de l'hôpital, un officier du port et l'administrateur de l'arrondissement l'accompagnèrent. Les matelots sautèrent sur la banquette du cocher et la voiture se mit en marche, entourée d'un piquet de cavalerie pour écarter la foule.

Le P. Justino a raconté qu'en ce moment, il ne cessait de répéter dans le secret de sa conscience parfaitement tranquille : Si Deus pro nobis, quis contra nos? Do minus régit me, et nihil mihi décrit...

Les matelots croyaient que le jésuite avait peur ; aussi s'efforçaient-ils de le tranquilliser, en prenant des airs protecteurs :

— N'ayez pas peur ; ne craignez rien, nous sommes là pour vous défendre !

Comme si le plus grand danger pour sa vie ne venait pas précisément de ce voyage qu'on lui imposait !

Quand le médecin de l'hôpital, le Dr. Borba, rentra un peu plus tard, il protesta contre le fait accompli, et ajouta que, s'il avait été présent, les assaillants ne seraient entrés qu'en passant sur son cadavre. Il faut aussi faire remarquer la facilité avec laquelle fut accréditée et même divulguée par la presse la nouvelle, fausse d'ailleurs, de la mort du P. Justino ; preuve évidente que tous ceux qui avaient eu connaissance du fait, demeuraient convaincus que le transport d'un tel malade à bord d'une canonnière avait mis sa vie en grand danger.

Dans une lettre que j'ai sous les yeux, le P. Justino affirme que pendant les six jours qu'il passa à bord de la Zaïre, il y fut tou-

jours convenablement traité. Le Seculo du 11 octobre, ainsi que d'autres journaux publièrent la nouvelle de sa mort. Elle se répandit à l'étranger, et en plusieurs maisons de la Compagnie, on fit les suffrages pour le repos de son àme. Aussi, bien grande fut notre joie, quand, plus tard, en exil, nous avons appris que le P. Justino, le bon P. Justino, vivait encore. Le samedi 15 octobre, il fut transporté au Linioeiro, eu compagnie du Frère Pires son ancien compagnon de Résidence, et de quatre Religieux franciscains. C'est en cette prison qu'il acheva sa convalescence.

Et notre P. Justino, d'un air joyeux, continuait ici comme auparavant à répéter son oraison jaculatoire : Dominas régit me. cl nihil milii décrit... (1)

La fuite du P. Manuel Nunes.

Le R. P. Nunes et le Frère Matos se mirent en route vers Azeitâo. Il faisait nuit. Ils traversèrent la montagne et descendirent le versant couvert de bois de pins qui s'étend vers l'ouest. Près du bourg, ils rencontrèrent un garde qui les prit pour des religieux de Rrancanes, fugitifs eux aussi. Il paraissait arrogant et sans pitié ; il ne fut pas pourtant aussi méchant qu'il en avait l'air. En apprenant qu'ils appartenaient tous les deux à la Résidence du Sacré Cœur où il avait, une fois, assisté à la sainte Messe, il se calma. Il leur permit de passer, en ajoutant qu'il.seraient arrêtés, partout où ils iraient, tels étaient les ordres du gouvernement provisoire.

Ils rebroussèrent chemin, à travers le bois de pins. Bientôt, ils furent complètement désorientés. L'un affirmait qu'ils cheminaient vers le Tage, l'autre pensait qu'ils reculaient vers le Sado. Le second avait raison. Après un interminable et pénible voyage, il> se trouvèrent aux environs de Setubal. Le P. Nunes, épuise de forces, haletant, mourant de faim et de soif, la soutane déchirée, s'étendit par terre pour se reposer sur l'herbe mouillée. Durant ce temps, le Vvrrr Matos lâchait de se frayer un chemin à travers les broussailles. Malheureusement, il s'égara.

Le P. Supérieur, se voyant seul et abandonné, résolut d'aller

(1) Le Seigneur nie gouverne, rien in- me manquera (Ps "-''■.', 1).

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de nouveau demander un abri à la maison, voisine du collège San Francisco, où il avait été recueilli la nuit de l'assaut. Il gravit avec difficulté la colline, et arriva à la maison.

- Vous ne faites que me gêner, lui dit le métayer avec mauvaise humeur.

Malgré cet accueil peu bienveillant, le Père ne se retira pas : il ne le pouvait point. Il se laissa tomber sur une paillasse et s'enroula dans une couverture. L'état de ses vêtemenls aurait suffi pour exciter la compassion.

Faible et épuisé, il ne pouvait manger le pain dur qu'on lui offrait. Avec du vinaigre étendu d'eau et bu à petites gorgées, il se ranima et reprit un peu de forces. Que de fatigues l'attendaient encore !

Le métayer refusa d'abord, par crainte de se compromettre, de lui acheter, en ville, des vêtements. Il y consentit enfin. Il ne rentra que le soir, apportant des habits grossiers, quelques poissons et du vin.

Le dimanche, 9 octobre, de grand matin, le Père, vêtu en paysan, se mit de nouveau en marche, et se dirigea vers Azeitâo. ( 'ette course, par des sentiers mauvais et sablonneux, fut. comme les précédentes, longue, fatigante et pleine de dangers.

A Azeitâo, malgré son costume rustique, il fut reconnu ; ce ne fut qu'une alerte, et le Père continua sa route jusqu'à Moita. Là, la faim l'obligea d'entrer dans un restaurant. Des individus arrivèrent aussitôt et, à force de questions captieuses, parvinrent à connaître d'où venait le fugitif. Peu après, deux soldats arrivaient if lui communiquaient un mandat d'arrêt.

Pour un voleur ou un assassin, on aurait eu quelques égards. Le P. Nunes, lui, fut livré aux insultes et aux outrages des va-nupieds du village. Les chefs républicains de l'endroit y ajoutèrent une note de répugnant sarcasme, en déclarant paternellement à la victime qu'ils se portaient garants de sa sécurité personnelle.

Le Père, dûment examiné par la foule et fouillé au préalable, (de peur qu'il n'eût des armes !) fut enfermé dans la prison locale : réduit bas et infect, avec quelques planches pour parquet, et un lit de camp ; dans un coin, des latrines nullement dissimulées. Au dehors, la populace grondait tumultueusement. Elle demandait qu'on tuât le jésuite et qu'on le pendit à la lanterne. Sur la place voisine, un individu au visage glabre, expliquait à la foule que les jésuites étaient les hommes les plus pervers qui aient existé depuis le commencement du monde. Le prisonnier

accablé de soif demanda un peu d'eau, et un matelas pour se reposer. Le geôlier allait satisfaire à cette demande ; mais on lui arracha des mains la cruche et on en répandit l'eau sur le sol ; on ne voulait point que le jésuite pût se désaltérer !

Le P. Nunes resta trois heures dans cette prison. Sa tranquillité faisait un singulier contraste avec la furie de cette plèbe plus ignorante que méchante, qui rugissait autour de lui.

Durant sa détention, un groupe de révolutionnaires déclara au prisonnier qu'il était irrémédiablement perdu, s'il refusait d'indiquer où se trouvaient ses compagnons. Le P. Nunes leur fit voir 1 enormité de ce qu'ils exigeaient ; car, en ce moment, ni lui ne savait où étaient réfugiés ses confrères, ni ceux-ci ne soupçonnaient la situation dans laquelle il se trouvait. L'administrateur de l'arrondissement se présenta pour interroger le Père, entouré des chefs républicains, stimulés, comme on le pense bien, par la curiosité de voir et d'entendre un jésuite.

Le P. Nunes avait sur lui une somme de 500 francs, qu'il avait réussi à sauver au moment de l'assaut de la Résidence. L'administrateur lui demanda, avec courtoisie, s'il désirait lui confier cet argent ; le prisonnier y consentit volontiers pour n'être pas volé par les gens du peuple.

Disons, dès maintenant, qu'il fallut, plus tard, bien des requêtes et bien des démarches pour que cette somme revînt aux mains de son propriétaire. Le Ministre Affonso Costa avait fait entrer cet argent dans le coffre du trésor public. Aux instances réitérées du Supérieur de la Résidence de Setubal, le ministre répondait par des paroles évasives et déclarait qu'on gardait cet argent pour payer son voyage en exil. Enfin, grâce à des personnes amies, et surtout à l'industriel français, M. Pierre Chancerelle, cette somme retourna aux mains qui l'avaient trop naïvement confiée aux autorités du pays.

De Moita, le P. Nunes fut conduit en voiture à Barreiro, où les socialistes et les carbonari étaient nombreux. On le fit entrer à la caserne. Il faisait déjà nuit, mais, à la nouvelle de l'arrivée du jésuite, tout le monde accourut. On éteignit les lumières des corridors, et aussitôt retentirent de tous côtés les insultes les plus basses. Le Père fut entraîné au milieu des coups et des bousculades par cette foule sauvage. A un certain moment, le P. Nunes parvint à se réfugier dans une chambre. Sur ces entrefaites, apparut un énergumène beaucoup plus exalté encore (pic les autres, qui se mit à lui serrer les bras, à le pincer avec une rage

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diabolique. « Je te poursuivrai jusqu'à Lisbonne », disait-il en grinçant des dents.

L'administrateur, dès son arrivée, se montra prévenant et accompagna la victime dans le trajet à travers le village. Le peuple excité par les carbonari continuait à huer le Père et à le couvrir d'injures.

Parfois, le magistrat s'arrêtait, et comme s'il n'eût pas eu conscience du rôle ridicule qu'il jouait, il se mettait à haranguer la foule et à lui conseiller la tolérance ; le discours terminé, les émeutiers recommençaient de plus belle... Enfin le P. Nunes, accompagné d'un garde, put prendre place sur le vapeur, pour traverser le Taoe. Il était dix heures et demie du soir. Les émeutiers poussèrent le prisonnier dans une salle inférieure et là ils se ruèrent sur lui comme des chiens furieux. Quelques-uns brandissaient des poignards, puis les abaissaient sur la victime, comme pour l'immoler. Le soldat de garde protestait en vain contre ces violences, et demandait en grâce qu'on voulût bien ne pas le compromettre ; il déclarait en même temps partager entièrement ces sentiments de haine contre les jésuites.

A un certain moment, le Père fut entraîné, par l'escalier, jusque sur le pont, où des femmes sans pudeur entrèrent à leur tour en scène en criant : « Vive la république ! A mort les prêtres ! » Le traînant ensuite vers le parapet, ces forcenés voulaient l'obliger à s'y asseoir, pour le jeter, disaient-ils, dans le Tage. Personne ne prit sa défense. Le P. Nunes fit tous ses efforts pour rester clans la partie centrale du bateau. Les outrages continuèrent ; on le bousculait, on lui tirait les oreilles, on le piquait avec la pointe des cannes et des bâtons ferrés, et on lui prodiguait les calomnies les plus infâmes.

Ce fut de cette lamentable façon que le P. Nunes traversa le Tage, clans la nuit mémorable du dimanche 9 octobre, quatre jours après que Vaurorc de la liberté et de la moralité s'était levée sur la terre portugaise ! Tout ce que je viens d'écrire, je l'ai recueilli des informations directement reçues de la victime, et je suis certain que la narration ne dépasse pas les limites de la plus rigoureuse vérité.

Cette tragédie sauvage ne prit pas fin sur la place Terreiro do Paco. Là, le P. Nunes fut entouré par une foule féroce qui poussait des hurlements. Les badauds et les apaches accouraient en tumulte, augmentant la foule des insulteurs. Le garde, craignant qu'on ne lui coupât le chemin, se résolut à hâter le pas, et

obligea le prisonnier à une véritable course, au milieu de cette houle de la populace.

C'est ainsi que, traqué comme une bête fauve, dut traverser la plus belle place de Lisbonne et une des principales rues de 'a capitale, un homme respectable et plein de mérites, à l'aspect âgé ci miné par la maladie, que, malgré les vêtements, on savait être un prêtre ! (1)

Au Rocio, la situation devint encore plus critique. Aux coups de sifflet et aux cris de « Padre ! Padre ! Jesùita ! » les groupes qui causaient sur la place se précipitèrent vers l'entrée de la rue. d'où venait le tapage.

Le mouvement enveloppant que le garde tâchait de prévenir depuis le Terreiro do Paco, était ici inévitable. Le peuple, heureusement, portait encore un certain respect aux soldats de la marine ; quelques matelots se placèrent devant le Père pour empêcher le cercle de se fermer complètement. Us dégainèrent et montrèrent leurs épées nues à cette multitude sanguinaire. C'est ainsi que le R. P. Nunes fît son entrée au quartier général, vers les onze heures de la nuit- Plusieurs prisonniers politiques étaient là détenus. Us traitèrent le Père avec des égards, mais à cause des habits rustiques qu'il portait, le P. Nunes ne put rester avec eux. Le 10 octobre, au matin, on le transféra à la forteresse de Caxias. Il fut, une fois encore, sur tout le trajet, livré en spectacle à la populace des deux sexes : le gouvernement provisoire tenait tant à offrir cette pâture aux appétits anti-jésuitiques des apaches et surfont des carbonari !

Encore des victimes.

Voici une partie de l'intéressante narration du P. Araujo : Une l'ois séparé du P. Nunes, je me dirigeais, avec mon compagnon, du côté d'Azeitâo, errant à travers monts. Un vieillard s'approcha, appuyé sur un bâton, et prétendit nous arrêter.

- Et pourquoi ? lui demandai-je étonné.

- Parce que le gouvernement a ordonne l'arrestation de tous les moines.

(1) Le P. Manuel Nunes est né le 9 mars 1854. Sans compter d'autres infirmités de

vieille date, il n'était pas encore complètement rétabli d'un'e liés grave entérite. Vprès

quelques années d'un brillant professorat, il avait été, près de douze ans, Maître des

Novices el Recteur du collège de Barro.

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