‹ ProscritsChapitre 26 sur 34 · SET U BAL · texte numérisé non relu

SET U BAL

- Et nous serions, par hasard, des moines, nous ?

- Oh ! Messieurs, excusez-moi ; j'ai cru que vous l'étiez. Nous continuâmes notre route. La nuit nous surprit au sommet

d'une colline ; je n'avais, pour me couvrir, que mes vêtements. Tl commença à pleuvoir ; force nous fut de nous remettre à marcher, transis de froid. Par malheur, nous perdîmes notre chemin et le matin, nous nous sommes trouvés de nouveau à Setubal !

Une brave femme nous permit d'entrer dans sa propriété, sans cacher cependant les craintes qu'elle éprouvait de voir les émeutiers assaillir sa maison, à cause de l'œuvre de miséricorde qu'elle venait de pratiquer envers nous.

Je donnai de l'argent à un domestique pour m'acheter des habits laïques. 11 revint avec un pantalon de coutil clair, une vieille veste grise, un gilet bleu et un bonnet pointu que le gaillard me plaça sur la tète, un peu incliné sur l'oreille, et gracieusement bosselé. Ainsi habillé, les fins appréciateurs de mode étaient d'avis que j'avais l'air d'un honnête portefaix.

Le soir, nous gagnâmes, sur le char de la ferme, la gare de Pinhal Novo, nous berçant de l'espérance de conserver sous notre accoutrement le plus rigoureux incognito. Pure illusion !

A peine arrivé à la gare, le Frère Serra fut entouré par les employés qui le fouillèrent ; ils lui examinèrent la tête, cherchant une tonsure, lui arrachèrent le scapulaire qu'ils déchirèrent et jetèrent au loin.

Pendant ce temps, je me promenais avec le valet de la ferme, mon bonnet pointu sur la tête et un cigare à la bouche.

Un employé s'approcha de moi et, sur le ton de quelqu'un qui découvre un secret : « En voici un, dit-il, qui porte une tonsure ! » Un second employé vint à son tour et poliment m'invita à me rendre chez le chef de gare.

Mon interrogatoire commença, et, comme j'aime peu les situations louches, je déclarai formellement qui j'étais. En un clin d œil, je me vis entouré de tant de gens, que la salle ne put bientôt plus les contenir. Chacun s'efforçait de renchérir sur son voisin par le nombre et l'énôrmité des extravagances qu'il proférait.

Gardés par des soldats, nous prîmes le train sous une véritable tempête d'injures : pareille scène se renouvela à chacune des gares suivantes.

Nous étions persuadés par ce qu'on disait autour de nous, que l'heure où nous serions brûlés vifs ou fusilles ne se ferait pas attendre: Nous n'avons jamais vu la mort de si près, et jamais,

pour ma part, je n'ai offert ma vie à Dieu aussi souvent ; jamais je n'ai senti autant de désirs du martyre.

On nous enferma dans la prison d'Aldeia Galega, où nous restâmes cinq jours dans l'attente continuelle de la mort.

Une certaine nuit, à une heure déjà avancée, un grand bruit nous réveilla soudain. Je crus que le moment désiré approchait. J'entendis ouvrir, l'une après l'autre, les portes des cellules voisines ; mes soupçons se confirmaient de plus en plus. Enfin, on ouvre aussi la porte de la mienne, et je vois devant moi le coadjuteur Domingos Serpa. Plus de doute : nous allons mourir. Mais non : heureusement ou malheureusement, il n'en était rien. Le geôlier expliqua la cause du tapage : c'étaient trois religieuses de Setubal qu'on venait d'amener. Le Frère coadjuteur Serpa avait quitté sa cellule pour leur faire de la place. Quelques jours auparavant, un Père Franciscain avait été renfermé aussi dans cette même prison.

Enfin, après cinq jours, on nous envoya sous bonne garde, au Limoeiro. J'y trouvai le P. Justino que je croyais mort, et pour le repos de l'âme duquel j'avais déjà bien prié. Le R. P. Seraphim, qui, dans la prison, nous tint lieu de père, s'empressa de nous procurer des vêtements plus convenables.

Le jeune Frère Serpa, dont il a été question plus haut, après bien des péripéties analogues à celles que nous venons de raconter (1), avait enfin été arrêté à Pinhal Novo. Il eut beau protester qu'il n'était pas prêtre : on lui trouva un scapulaire, c'en était assez : donc il était jésuite ! On le lui arracha, on lui prit son chapelet et son crucifix qui furent l'objet des plus ignobles plaisanteries. Le Frère fut très maltraité : on le prenait à bras le corps, on le menaçait de le scier en deux ou de lui couper le cou. I) fut conduit à la prison d'Aldeia Gallega et de là au Limoeiro.

Le Frère Casimiro Matos resta, lui aussi, caché quelques jours dans les bois et les montagnes. Arrêté à Vendas Novas, il fut remis successivement aux mains de divers gardiens et eut bien des avanies à souffrir. Enfermé le 10 octobre, au Limoeiro, il fut le même jour, mis en liberté et, grâce aux bons soins d'un généreux ami, il put arriver, le 15 octobre, à La Guardia, en Espagne.

(1) Elles sont exposées plus au long dans l'original portugais. (N. du T.\

te*.*'-

Résidence du Quelbas

Vie précaire. — Les journées du 3 et du 4 octobre.

Au sujet des faits qui précédèrent le décret du 3 octobre (1), un rédacteur du Mensageiro do Coraçâo de Jésus, écrivait à un de ses amis :

« Toujours menacée et toujours intacte, notre résidence de la rue « do Ouelhas », bien connue à Lisbonne, n'existait que par un miracle continuel ou plutôt par une série de miracles. Son existence était tout à fait précaire, surtout depuis les troubles qui, à Lisbonne, précédèrent le régicide. De temps en temps, les Pères recevaient des avis très inquiétants et souvent fort motivés. C'étaient des heures de tribulation et d'amères angoisses. Sans perdre toulefois la paix de l'âme, ils savaient étouffer leurs gémissements intimes, pour prodiguer, au saint Tribunal de la Pénitence, lumière, soulagement et confiance, pour porter les secours spirituels à quelque malade abandonné, ou encore pour aller, aux heures avancées de la nuit, adoucir les dernières souffrances d'un ouvrier ou d'une marchande ambulante, à l'agonie.

On vivait, au Ouelhas, dans l'alarme continuelle causée par les annonces, fréquentes de vengeances des sociétés secrètes contre les catholiques : tumultes, assauts de la populace, bombe? anarchistes, contre-coups de la semaine tragique de Barcelone. Sans compter le pensionnat voisin de « Jésus Maria José » (religieuses de Sainte Dorothée), il y avait, dans le même quartier, plusieurs établissements religieux. A certaines époques, et surtout lorsque M. Wenceslau de Lima était président du conseil des

(1) Ce décret fermait la résidence et dissolvait la communauté, comme il a été dit plus haut. (A', du Tr.).

Ministres, ces maisons étaient l'objet d'une vigilance spéciale de la police, et de fortes patrouilles, à pied et à cheval, faisaient la ronde autour d'elles. Ces précautions mêmes augmentaient les craintes des catholiques, au sujet surtout des Pères du Ouelhas.

Tout le monde connaissait l'impossibilité absolue où nous étions de nous défendre, même contre une simple attaque de jeunes apaches. Aussi craignait-on de voir, d'un moment à l'autre, le gouvernement cesser de protéger la résidence, par impuissance ou mauvais vouloir... Les Pères du Ouelhas, habitués à celle indécision et aux préoccupations anxieuses de leurs amis, restaient à leur poste, attendant les dispositions de la Providence, travaillant et dormant même, pleins de confiance dans le secours d'en haut, toujours résignés au sacrifice de leur propre vie, pour la plus grande gloire de Dieu... »

Le 3 octobre, les Pères étaient intimement persuadés que, comme le lendemain l'existence légale de la résidence allait cesser, la dispersion, si elle n'était pas intimée immédiatement, ne pouvait longtemps tarder. Dans la soirée, ayant été informés des premières ('meutes qui avaient éclaté dans la ville basse et des rumeurs qui circulaient, et prévoyant des manifestations hostiles devant la maison, ils résolurent de ne pas ouvrir l'église le lendemain, et de fermer la cour qui y donnait accès. Jusqu'à la nuit, ils entendirent des confessions comme d'habitude. Dans la soirée, plusieurs hommes vinrent encore se confesser : ils craignaient, à bon droit, de ne pouvoir plus le faire de si tôt. Déjà la veille (dimanche), quelques membres de la Jeunesse Catholique étaient venus sonner à la porte, à dix heures du soir, et annoncer qu'ils avaient été secrètement informés qu'un arrêté ministériel ordonnant la dissolution de la communauté venait d'être signé. On avait pris, en conséquence, quelques précautions; les fenêtres restaient fermées, les portes étaient mieux surveillées.

Le 4 octobre, tous les prêtres célébrèrent, à portes closes, îe Saint Sacrifice de la Messe, avec les dispositions que le lecteur peut imaginer : de bonne heure, on avait entendu plusieurs décharges au loin, et les coups répétés du canon ne ressemblaient en rien à des salves de réjouissance. Personne cependant, à la maison, ne savait quels étaient les régiments révoltés ni ne connaissait l'étendue de l'insurrection.

In belvédère s'élevait bien haut au-dessus du toit de la résidence ; on y jouissait d'une vue splendide sur Lisbonne, niais sur une partie de la ville seulement. De là-haut, on apercevait bien

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quelques navires de guerre, mais il était impossible de reconnaître contre qui ils combattaient, et il semblait d'ailleurs que tous ne prenaient point part au combat. En ville, on ne distinguait rien, et à la porte de la maison, on ne recueillait que des nouvelles confuses.

Plus d'une fois, dit un témoin oculaire, le Frère José Pereira, le P. Supérieur voulut téléphoner aux Pères de Campolide, mais, à la station centrale, on ne mettait plus en communication avec le

collège

Il laissa donc sortir le Frère José Gomes qui s'offrit volontiers pour aller aux informations.

Le Frère revint avec la nouvelle que la révolte était presque étouffée. Sur ces faux renseignements, nous continuions à uourrir des espérances optimistes, et ce jour-là se passa sans autre incident. Les personnes qui passaient dans la rue, jetaient des regards curieux sur notre Résidence, et passaient outre, sans donner aucun signe révélateur d'un danger (1).

A l'extrémité de la rue du Ouelhas, près du lavoir municipal, il se fit, à la tombée de la nuit, un grand tumulte. C'était la populace qui enfonçait la porte du corps de garde. Tout fut mis en pièces à l'intérieur, hormis quelques planches, qu'à la vue de tout le monde, des individus emportèrent chez eux.

Puis, clans le quartier, tout retomba dans le silence. Les Pères et les Frères, à l'heure habituelle, firent leur visite au Très Saint- Sacrement, 'et allèrent prendre un peu de repos. Le P. Seraphim et le P. Coutinho passèrent la plus grande partie de la nuit, à veiller, au bruit effroyable des canons. Parfois, une fusillade serrée et des coups de revolvers se faisaient entendre dans des quartiers fort peu distants.

Soirée d'angoisse et nuit paisible.

Le 5, au matin, personne à la Résidence ne connaissait encore les péripéties de la révolution ; on ignorait qu'elle avait vaincu les troupes fidèles et que le palais royal avait été bombardé. Ver- huit heures, le Frère José Gomes partit en quête de

(1) A ce propos, le P. Antonio Coutinho, écrivait du Brésil, le 15 novembre, à une personne de sa famille : « Les sergents de ville et la garde municipale, qui avaient des postes près de notre maison, étaient tous accourus sur tes points où le mouvement révolutionnaire était engagé. »

nouvelles, et revint au bout d'une heure ; elles étaient moins vagues que celles de la veille, mais fort tristes. « Tous les navires de guerre avaient hissé la bannière rouge- verte de la révolution ; la famille royale était en fuite ; à part un seul petit détachement, les troupes fidèles ne résistaient plus ; la république allait être proclamée devant l'Hôtel de Ville. » Le Frère Gomes s'était avancé jusque près du Rocio ; il avait vu les ruines causées par les derniers combats et un grand nombre de charrettes emportant les morts et les blessés. On ne lui avait pas permis d'aller plus loin.

A ces nouvelles, le P. Bento Rodrigues, supérieur de la communauté, crut qu'il fallait se disperser ; il distribua quelque argent aux Pères et permit à chacun d'aller avec un Frère, demander l'hospitalité à des familles respectables, dévouées à la Compagnie, et prêtes à nous recevoir. Le Père Ministre, Julio Ferreira, demanda avec instance à rester avec le domestique Joâo pour garder la maison. Un autre Père fit de même. Dans les rues voisines, jusque-là silencieuses, on commençait à entendre les cris des émeutiers.

Tous les Pères étaient, depuis longtemps, pourvus d'habits courts, propres aux ecclésiastiques séculiers portugais. Le P. Salustio dos Santos qui appartenait à la rédaction du Mensageiro, partit, avec toutes les précautions, accompagné du Frère Manuel Pedro dos Santos. Il portait une redingote, un chapeau haut de forme et le col romain. Il se rendit chez une Vieille dame qui logeait un prêtre de Braga, son parent.

On demanda, par téléphone, des voitures à plusieurs maisons différentes, mais il fut impossible d'en obtenir.

Sur les instances des autres Pères, le R. P. Supérieur, qui était malade, consentit à partir avec le Frère infirmier. Joâo, le domestique, parvint à lui amener un fiacre, moyennant un prix très élevé, mais, à la porte, le cocher, voyant de qui il s'agissait, déclara qu'il avait été défendu de fournir des voitures aux prêtres et aux religieuses.

« Et ce fut providentiel, écrit le Frère Pereira, car si nous étions partis, nous ne serions certainement pas arrivés vivants au terme du voyage : les rues que nous devions traverser étaient pleines de révolutionnaires. Force fut donc de rester à la maison. et d'y attendre les dispositions de la divine Providenre. »

Ecoutons la suite du récit de ce fidèle témoin :

" Anxieux de connaître ce qui se passait à Campolide, le

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R. P. Supérieur demanda aux Frères si quelqu'un d'entre eux avait le courage d'y aller. Le Frère Gomes s'offrit aussitôt. 11 s'était déjà, disait-il, mêlé, ce jour-là même, à la foule des révoltés et personne ne lui avait fait de mal. Il partit, mais il ne revint pas. Avait-il été arrêté ou tué, comme plusieurs 1<croyaient, ou était-il peut-être parvenu au collège, sans pouvoir en ressortir, comme un autre le pensait ? Cette incertitude dura plusieurs jours.

Ce ne lut que plus tard, au Limoeiro, que nous avons appris que le Frère avait été pris pour un prêtre (et il était, de fait, si facile de s'y méprendre), arrêté comme tel, conduit à la caserne du 1er d'artillerie, comme les Pères et les Frères de Campolide, et transféré ensuite au fort de Caxias, où il était sain et sauf.

Un excellent voisin, membre du Cercle catholique, vint nous offrir un abri chez lui et nous pressa de partir au plus tôt. Les émeutiers venaient, en effet, de donner l'assaut au couvent des Hospitalières franciscaines, dans la rue voisine dus Trinas, et ils devaient ensuite venir à notre Résidence. Le R. P. Bento invita les Frères à accepter cette offre. Tous les trois, nous nous disposâmes à partir. Mais il nous fut impossible de gagner ce refuge, sans être vus par les passants et les gens du voisinage. Les Pères, eux, restèrent à la maison.

Les terrifiantes nouvelles qui arrivaient de la rue das Trinas avaient jeté la consternation dans l'excellente famille qui nous donnait asile. On racontait que les émeutiers avaient fait d'horribles dégâts dans la chapelle, qu'ils voulaient l'incendier, qu'ils avaient pénétré dans le couvent, obligé les religieuses à en sortir, en habits séculiers, qu'ils leur arrachaient les habits religieux et les déchiraient, tandis que ces pauvres femmes, à genoux devant eux, demandaient grâce ! (1)

C'est en ces circonstances que, dans la Travessa de Santos, près de l'église paroissiale de Santos o Velho, l'économe de ces religieuses fut massacré tandis qu'il fuyait. On raconte que lorsque la populace armée l'arrêta, elle lui commanda de réciter le Pater. Il le fit, à genoux. Alors, un de ces barbares lui tira un

<l) Il y avait, dans ce couvent, un grand nombre de religieuses. L'Institut des Sœurs hospitalières portugaises, légalement autorisé, dès le début, et de nouveau .en 1901, en même temps que les autres Associations de caractère religieux, était le plus nombreux du pays. Tout le monde savait les services qu'il rendait au peuple de Lisbonne, pour lequel il se dévouait avec la plus généreuse sollicitude et avait fondé cinq cuisines économiques.

cou]» de revolver dans la bouche, en disant : Attrape ce Pater Noster... » Heureux chrétien, mort pour la religion ! (1)

L'arrivée de quelques soldais de marine armés de carabines lit cesser les dégâts et les profanations au couvent das Trinas. Ils venaient de la part des autorités pour protéger l'édifice. On dit aussi que l'un des ministres du gouvernement provisoire, le Dr. Antonio José de Almeida, se présenta sur les lieux, harangua le peuple, en lui disant que la république protégeait les individus et la propriété ! Une bonne partie de cette foule passa devant notre maison, en faisant un grand vacarme. — « Inutile d'aller chez ceux-là, disaient-ils, ils n'y sont plus. »

Durant la nuit, le Frère Pereira et ses compagnons revinrent à la Résidence.

Les alarmes de cette journée avaient été grandes. Vers le soir, un respectable ami vint nous dire qu'il était informé par des révolutionnaires, qu'on allait mettre à sac plusieurs maisons religieuses.

Les illuminations et les réjouissances, avec lesquelles on célébrait, dans la ville basse, la victoire de la révolution, firent cependant espérer qu'on s'abstiendrait d'excursions nocturnes. La communauté se recueillit dans le silence ordinaire.

Les Pères Seraphim et Coutinho passèrent de nouveau la nuit à veiller Ils entendaient les échos des acclamations joyeuses, et un murmure sourd, qui ne cessa que bien avant dans la nuit.

De temps en temps, de petits groupes d'individus s'arrêtaient près du jardin : la peur alors s'emparait d'eux, et pourtant il eût été si facile avec une petite échelle, de passer par-dessus le mur ; la porte elle-même du potager, bien que barrée à l'intérieur, eût cédé à la moindre secousse !

Après minuit, un groupe d'individus bien habillés tinrent une conversation, au coin de la rue : l'un d'eux tira en l'air un coup de revolver, et ils s'en allèrent.

La nuit était claire et sereine. La ville devenait silencieuse. c< Si un étranger, ignorant les derniers événements, lit remarquer un des Pères, entrait en ce moment dans la capitale, il ne soupçonnerait pas qu'un trône sept fois séculaire vient, de s'écrouler. »

l 11 s'appelait José da Cru/. C'élail un véritable homme de bien, un modèle de tertiaire franciscain, zélateur dos plus anciens et des plus fervents de V Apostolat de In Prière, érigé en notre chapelle, et bien digne de la couronne du martyre.

ir.

RÉSIDENCE DU QUELHAS. 9'

Une nouvelle alerte.

L'aube parut enfin. C'était le 6 octobre, le dernier jour que la communauté devait passer dans sa maison. Chez tous, les pressentiments étaient bien sombres; plusieurs s'attendaient à mourir. Malgré cela, personne n'était ni découragé, ni effrayé. On voyait chez tous une pleine présence d'esprit et une résignation parfaite et sereine. En bons religieux, ils ne cessaient de redire, dans leur cœur, les paroles de l'apôtre : « Sive vivimus. sive morimur. Domini sumus. » (1)

Les messes furent célébrées dans le calme ; mais on sentait clans l'église une solitude inaccoutumée.

Vers huit heures, du haut du belvédère, le Père Seraphim aperçut, du côté de San Bento, quatre soldats d'infanterie qui avançaient en désordre, le fusil sur l'épaule. Ils venaient en silence, l'air mystérieux ; autour d'eux, des gamins commençaient à se grouper. Le Père devina leur intention et descendit immédiatement. Dans la grande salle, il trouva le P. Bento Rodrigues et lui annonça, comme certaine, l'arrivée des soldats.

— S'ils viennent au nom de l'autorité, qu'on leur ouvre, répondit le supérieur, sans se troubler.

Joâo reçut l'ordre de ne pas ouvrir sans qu'un personnage autorisé se fût présenté, et de demander à ceux qui tenteraient de forcer la porte, d'exhiber leur mandat.

On entendait déjà les coups résonner sur le portail. Les soldats frappaient fort avec la crosse de leur fusil, les jeunes vauriens jetaient de gros cailloux. Bientôt ils enfoncèrent un guichet et brisèrent la grille de fer qui le protégeait. Les enfants introduisaient leurs têtes par cette ouverture et jetaient des pierres contre les portes intérieures. Le domestique s'approcha et leur demanda ce qu'ils voulaient.

« Nous voulons seulement voir la maison ; nous ne sommes pas venus pour faire du mal à qui que ce soit », dirent-ils à plusieurs reprises ; plus tard, ils ajoutèrent qu'ils venaient voir si dans la maison il y avait des armes.

Des vendeuses passaient ; en entendant les émeutiers affirmer que les Pères étaient des thalassas et avaient des armes pour

(1) «. Soil que nous vivions, soit que non.- mourions, nous appartenons au Seigneur ■ Ad. Rom., 11, 8.

faire du mal au peuple, elles crièrent hardiment : « Mensonge ! Mensonge ! » Les voyous les huèrent en les qualifiant de Jésuites et de thalassas ! (1)

Les voyous du voisinage étaient venus se joindre à leurs camarades ; tous connaissaient bien le bon vieux Joâo, ils savaient qu'il était simplement un domestique de la maison. Aussi lui disaient-ils par le guichet :

- Ouvrez, ouvrez, à vous, personne ne fera.de mal !

Cette exception que les gamins faisaient instinctivement, pour leur compte, montre assez les intentions criminelles avec lesquelles ils prétendaient entrer pour faire du mal aux Pères.

Le saint homme abandonna un instant son poste pour aller demander la clef de la porte, en alléguant dans sa simplicité, qu ils ne voulaient que constater si nous avions des armes ; ei comme il n'y en avait pas, ils ne feraient, disait-il, de mal à personne.

Sur ces entrefaites, deux marins arrivèrent qui, tout en montrant quelque modération, appuyèrent les prétentions de leurs camarades. Ni les uns ni les autres ne songeaient à présenter les ordres d'une autorité quelconque.

Le nombre des émeutiers augmentait, tous venaient plus ou moins munis d'armes. Les gamins eux-mêmes brandissaient des bâtons, des couteaux, des tiges de fer de toute sorte.

L'idée leur vint d'aller au pensionnat voisin ; ils se mirent à tirer avec force le cordon de la sonnette et à donner des coups redoublés sur le lourd portail en fer.

Le P. Ferreira eut alors recours à un stratagème. Il téléphona au gouvernement civil, dans les termes suivants qui sont textuels :

« A la rue du Ouelhas, le pensionnat de jeunes filles est assailli; les voisins demandent qu'on prenne des mesures. »

Il eut bien soin de ne pas mentionner les Pères et, en répétant sa demande, il accentua bien : le pensionnat de jeunes filles.

Quelques religieuses se présentèrent au portail. Les émeutiers leur demandèrent seulement de faire dire aux Pères d'ouvrir leur

(1) Ce sobriquet de lhalassas qu'on donna tout d'abord, en 1!>07, aux partisans de M. Joào Franco, fut depuis donné à tous ceux qui n'étaient pas révolutionnaires. L'ori gine d'un sobriquet si bizarre remonte à quelques articles ironiques publiés dans plu sieurs journaux de Lisbonne, à propos d'un message de félicitations adressé a cet homme d'Etat par un groupe de portugais résidant au Brésil. Dans ce message, on faisait allusion à la célèbre expression Thalassa ! Thalassa ' des soldats grecs, dans la retraite des dix-mille.

RÉSIDENCE Dl> QUELHAS.

porte sans crainte aucune, ajoutant que l'on ne ferait de mal ni à iux. ni à elles.

Les sœurs firent remarquer, avec raison, qu'entre le pensionnat et la maison des Pères, il n'y avait aucune communication. Les militaires n'insistèrent pas ; quelques individus néanmoins firent des efforts pour envahir l'immeuble, et sautèrent

La résidence de la rue du Quelhas.

dans une cour extérieure et dans le jardin. Ils se retirèrent, à l'arrivée d'un détachement de troupes envoyé, comme nous le dirons, par le gouverneur civil.

Les religieuses de Sainte-Dorothée ne subirent pas d'autre assaut, ce jour-là. Déjà, vers sept heures, un matelot et un homme du peuple s'étaient présentés pour visiter le pensionnat ; ils étaient entrés, et après avoir vu une partie de la maison, ils s'étaient retirés.

Ce qu'il y a de plus remarquable, et que tous, à la Résidence,

attribuèrent à une protection spéciale de Dieu, c'est que, durant tout ce temps, personne n'eut l'idée d'envahir la maison par le jardin, ni de forcer la porte si faible que tous pouvaient voir, un peu à côté du portail.

A un certain moment, on entendit un coup de l'eu qui lit peu de bruit ; les enfants, les femmes, et même les hommes se mirent à fuir, pris de panique. On reconnut bientôt que c'était un coup de revolver déchargé en l'air par un civil, qui passait près du jardin. La populace se réunit de nouveau : bien des regards se levaient anxieux vers les étages supérieurs ; on craignait que. de là. ne vînt quelque décharge, tant le pauvre peuple avait été terrorisé par les bruits répandus tout exprès sur les prétendus armements et les troupes de thalassas cachées dans les maisons religieuses !

Le drapeau républicain au Quelhas.

Les Pères étaient loin de soupçonner le prompt effet qu'eut l'appel de secours fait, par téléphone, au gouvernement civil. Au bout d'une dizaine de minutes, arriva un renfort de cavalerie, commandé par un sous-lieutenant et par un élève de l'Ecole Militaire. Chacun d'eux portait, sur le devant de la selle, le drapeau rouge et vert de la révolution. En les voyant, la joie des gamins éclata en vivats en l'honneur de la république.

Le P. Ferreira s'empressa d'aller parler, au guichet, au commandant de la troupe. Il lui déclara qu'il était prêt à ouvrir au représentant de l'autorité, et qu'il ne l'avait pas fait auparavant pour éviter une invasion de gamins et de vauriens. L'officier fit observer, en termes convenables, qu'il entrerait avec deux soldats et deux matelots pour faire une enquête, et pour vérifier simplement si dans la maison il y avait des armes. Le Père répondit : « C'est bien, je vais chercher la clef. »

Mais, voici qu'on ne trouve pas la clef à l'endroit habituel. Ce furent des moments critiques ; la multitude, contenue à une certaine distance par les soldats de cavalerie, commençait à éclater en murmures. Enfin, on trouva la clef ! Le sous-lieutenant déclara à voix basse qu'il était indispensable de laisser entrer aussi quelques hommes du peuple. On mit des gardes à la porte et, à la suite du sous-lieutenant et de son compagnon, entrèrent aussi deux soldats de marine, deux autres d'infanterie et quelque^ représentants du peuple.

RÉSIDENCE DU QUELHAS. 101

Deux Pères seulement, le P. Supérieur et le P. Ministre les accompagnèren) tout d'abord. Deux autres Pères et un Coadjuteur, ignorant les conditions de cette visite, s'étaient réfugiés dans l'espace qui sépare la voûte de l'église et le plancher de la grande salle. Dans ce réduit, on avait caché quelques ornements d'église. Le Frère Pereira accompagna un des groupes que formèrent les militaires et les représentants du peuple.

A peine l'enquête commencée, le fil téléphonique fut coupé, on ignore par qui.

Ecoutons le Frère Pereira, qui se montra en cette occasion fin observateur et ne perdit ni sa présence d'esprit, ni sa bonne humeur.

« Ils n'avançaient qu'en tremblant, croyant, à chaque pas, que tout allait s'effrondrèr; les hommes du peuple surtout, le revolver en main, voyaient partout des dépôts de dynamite. Je me moquais d'eux, et leur disais : « Regardez bien, par là vous allez découvrir quelque gros rat. » Les matelots nous disaient tout bas à l'oreille de nous défier de ces hommes, ajoutant que c'étaient des escrocs, et qu'ils ne voulaient pas qu'on leur imputât, à eux, un vol quelconque.

Durant la perquisition, deux matelots s'approchèrent de moi et me demandèrent de les conduire au belvédère, pour y arborer la bannière républicaine. « Ce serait, disaient-ils, une protection pour l'immeuble. >> Quand on la hissa, le peuple la salua de la rue par de joyeuses acclamations.

Entrant ensuite dans le sanctuaire de l'église, je trouvai un homme du peuple, le chapeau sur la tête, (le sous-lieutenant et lous les autres s'étaient découverts). Il était accompagné par un barbier du voisinage, à qui nous donnions du travail. Il l'avait fait venir pour lui montrer tous les coins de la maison. Je lui dis doucement d'ôter son chapeau, car nous étions devant le Très Saint-Sacrement ; il me répondit, en maugréant : - Je n'en ai pas le temps maintenant, plus tard !

Et me montrant de vieux ciseaux, et un vieux rasoir qu'il avait ramassés dans un coin de la sacristie, il me dit bravement : Vous dites qu'il n'y a pas d'armes ici. et ceci qu'est-ce donc ? Vous devez savoir ce qui vous attend !

— Oh ! je sais ! lui répondis-je en souriant.

Il m'emmena ensuite à la sacristie, où se trouvait déjà le P. Francisco Barcellos, et m'ordonna d'ouvrir une armoire dont j'avais la clef. Je m'exécutai en disant :

Ici, il n'y a que les bannières religieuses des confréries, voulez-vous les voir ?

- Je ne veux pas voir vos bannières, ce sont des armes qu'il me faut.

— Ce sont des choses que nous n'avons point. L'homme s'en alla, tandis que je refermais l'armoire. » Donnons maintenant la parole au P. Coutinho :

(( Je m'étais réfugié, avec deux autres, entre le plafond de la chapelle et le plancher de la grande salle. On y descendait par une trappe, à peu près dissimulée dans une des cellules. Nous entendions, au-dessus de nous, les pas des enquêteurs. Les soldats avançaient en frappant des coups de crosse. Ils disaient :

- Ici, dessous, il y a, pour sûr, une cachette. Il faut voir ça...

— Mais certainement, il y a les combles de l'église, répondait le P. Supérieur, qui ignorait complètement que nous y étions cachés. Il doit y avoir une entrée, mais je ne la connais pas. Pour éviter tout retard, vous pouvez pratiquer une ouverture dans le plancher, et vous verrez à votre aise. Vous trouverez là sans doute des ornements d'église ; des armes, vous n'en trouverez certainement pas.

Ils continuèrent leurs recherches sans s'occuper davantage de cette mansarde.

Et ainsi Notre-Seigneur nous délivra même de l'ennui d'être découverts en cet endroit. Aussitôt qu'ils furent partis, nous sortîmes de notre cachette, et j'allai leur tenir compagnie dans le reste de leur visite domiciliaire.

On ne leur cachait rien. On leur dit de tout ouvrir, d'enfoncer même les portes qu'ils trouveraient fermées, et jusqu'aux tiroir^ dont la clef n'était pas sous la main.

J'avais dans la poche la clef du coffre-fort qui se trouvai! dans un corridor près de mon bureau ; moi seul en connaissais le secret ; si je n'étais pas sorti fort à propos de ma cachette, on aurait dû l'enfoncer, ce qui aurait exigé un travail de quelques heures. Ils purent l'examiner à leur aise : des armes, c'est clair, ils n'en trouvèrent point. Les hommes du peuple braquèrent alors leurs revolvers contre notre domestique, et le mirent en démener de leur faire connaître l'endroit où étaient cachées les armes. Le pauvre homme, qui est bègue, leur répondit, en bégayant, mais sans perdre sa présence d'esprit :

11 n'y a pas d'armes. La vérité est qu'il n'y a pas d'armes !

Ils baissèrent leurs revolvers en disant :

RÉSIDENCE DU OUELHAS. 103

Ah ! vous venez d'avoir une fameuse peur !

Réponse : — Moi je n'ai pas eu peur. Je craignais seulement que l'envie ne vous vînt de laisser vous-mêmes ici vos armes et d'aller dire à la foule que les Pères en avaient.

Noble et bon serviteur ! C'était notre jardinier et il aidait les Frères dans leurs offices domestiques. Pour son éloge, il suffit de dire que c'est un homme qui craint Dieu et qui ne craint que Dieu seul. »

Le P. Coutinho aurait pu ajouter que Joâo Ribeiro, en ce moment, avait compris que les intentions de ces hommes étaient bien pires qu'il ne les avait d'abord supposées, et qu'ils étaient bien capables de laisser dans la maison les armes qu'ils feignaient d'y cherche]-.

Rappelons ici un autre épisode assez curieux arrivé au P. Barcellos :

« Dans la sacristie de notre église, se trouvait un Père qui avait résolu de ne pas se cacher. Mais quand les enquêteurs arrivèrent près de lui, il prit instinctivement un tapis, s'en couvrit, et se blottit dans un coin.

Les soldats passèrent, fouillant tout de leurs baïonnettes, mais... n'atteignirent pas le Père.

A peine sont-ils partis, que celui-ci sort de sa cachette, rejette le tapis, rentre à la sacristie, à la vue de tous, excepté de ceux qui avaient passé près de lui.

Dans leur première recherche, les soldats trouvèrent, sous des caisses, un petit coffret que les Frères y avaient caché. Il contenait le manuscrit d'un ouvrage inédit du Père Supérieur et une boîte renfermant 1000 fr., appartenant, si je ne me trompe, à la Congrégation des étudiants. Le Frère leur ayant dit que ce coffret appartenait au P. Bento, ils allèrent eux-mêmes le lui porter, le priant de l'ouvrir et de vérifier devant eux si rien n'y manquait. 11 n'en fut pas de même de bien d'autres objets, découverts probablement par d'autres que par des militaires ! »

Leur étonnement n'avait pas de bornes, en trouvant dans des tiroirs ou sous les matelas des disciplines et d'autres instruments de pénitence. Plusieurs s'étonnaient aussi de ne trouver partout que des livres et du papier.

— Rien que des livres ! Rien que du papier ! disaient-ils d'un ton de mauvaise humeur.

— Vous voyez ! Ce sont les armes des Pères ! dit, avec une pointe de malice, un bon Frère coadjuteur.

Les perquisitions continuent.

Les deux groupes, qui étaient d'abord entrés d'office, visitèrent successivement l'église et. ses dépendances, toute la maison, du haut en bas, et tout particulièrement un corridor qui servait de dépôt à l'administration du Mensageiro. On alluma même les becs de gaz. Ils virent tout, excepté les lambris de l'église qui, plus tard, furent eux aussi soigneusement examinés. Ils visitèrent «•gaiement avec grand soin le potager, le gazomètre de l'acétylène, la salle de bains, le bûcher, le poulailler, tout enfin.

Quand soldats et gens du peuple eurent déclaré leur mission accomplie, le P. Supérieur leur fit généreusement servir à manger et à boire. Presque tous acceptèrent « si bien, dit le P. Coutinho, que quelques militaires craignaient de sortir un peu plus échauffés qu'il ne convenait. »

Un civil, convenablement habillé, qui, durant toute la visite, avait montré une certaine autorité sur les autres et de la déférence envers les Pères, s'approcha alors du R. P. Rodrigue* et lui demanda quelque secours ; il était un artisan, disait-il, et depuis plusieurs jours, il n'avait pas de travail ; il reçut en cachette quelques pièces d'argent. D'autres individus entrèrent en ce moment ; notre homme les fit sortir en leur assurant que tout avait été bien examiné et qu'il n'y avait point d'armes.

Lorsque le résultat des perquisitions fut connu dans la rue, les curieux se retirèrent peu à peu, et il n'y resta plus que des gamins et quelques individus d'aspect peu rassurant. Les soldats les obligèrent à s'écarter un peu. La cavalerie avait mis pied h terre. Les chevaux mangeaient leur ration. Le portail était largement ouvert, avec des sentinelles au dedans et au dehors. Dans la petite cour intérieure, deux individus se tinrent presque continuellement assis sur des chaises qu'on leur avait prêtées à la Résidence. Ils se distinguaient des autres : l'un portait le petit uniforme d'officier des pompiers municipaux, l'autre était un civil, de bel aspect, et bien mis. Nos Pères ne savaient trop (dors qu'en penser ; plus tard, ils supposèrent que c'était, *ans doute, quelque carbonaro de haut grade qui restait là en observation.

Cependant, de petits groupes d'hommes du peuple commençaient à s'introduire dans la maison, sous prétexte de monter au

RÉSIDENCE DU QUELHAS. 105

belvédère. Les Jésuites n'étaient plus les maîtres chez eux. Enfin le commandant militaire mit une sentinelle au bas de l'escalier et défendit de monter sans sa permission.

La communauté dîna ce jour-là avec bien peu d'appétit, dans son petit réfectoire. Vers deux heures, le bruit se répandit, dans la cour, qu'un ouvrier se vantait de connaître l'endroit où les armes étaient cachées. Il avait travaillé, disait-il, à la construction de l'édifice, et connaissait les combles de l'église. Le P. Supérieur pria les militaires d'accompagner cet individu et de tout passer en revue.

Deux soldats de cavalerie et un marin montèrent à la suite de l'ouvrier. Le P. Seraphim fit apporter quelques bougies, et luimême souleva la trappe dont le P. Coutinho nous a déjà parlé.

Ils descendirent par une échelle. Ils parcoururent les combles en tous sens, observant le boisement et tous les espaces vides. Le Père, d'un ton toujours aimable, était le premier à leur montrer tous les coins et les endroits les plus propres à servir de cachettes.

Tout fut examiné en détail ; on trouva quelques pièces d'argenterie d'église, mais pas de traces de balles, de bombes ou de cartouches. Il y avait, entre autres choses, deux ostensoirs dans leurs étuis : l'un d'eux était d'une assez grande valeur. Le P. Seraphim se hâta d'ouvrir ces étuis. Un des soldats allait mettre la main sur l'ostensoir.

— Laisse cela, n'y touche pas, ce sont des choses sacrées, lui dit l'autre vivement.

Les deux ostensoirs restèrent à leur place et tout le reste aussi, et qui, au retour, n'était pas fier, c'était notre ouvrier.

— Eh bien, les armes ? demanda le sous-lieutenant, avec toute la foule en chœur.

— Aucune, absolument aucune.

Le P. Seraphim accompagna son monde à la porterie, puis, alla faire un tour dans la maison. Cette fois, il trouva tout beaucoup plus bouleversé qu'après la première perquisition, preuve évidente que des fouilles d'un autre genre avaient eu lieu.

Il avait placé, dans une chambrette, quelques caisses et une grande malle contenant du linge, de menus objets, des livres, beaucoup de gravures et de manuscrits. Les premiers et les seconds visiteurs avaient tout mis sens dessus dessous, mais sans rien empocher.

A l'arrivée du Père, trois hommes sortaient justement de cette chambrette : un marin portant une carabine, un civil moitié en

uniforme et armé juqu'aux dents et l'individu à qui le P. Bento venait de faire une aumône.

Voyez bien tout, revoyez encore... à votre aise, dit le P. Séraphin, en dissimulant ses soupçons.

— Il le faut bien, tout cela est nécessaire, aucune mesure n'est de trop, reprit le civil avec une certaine arrogance.

Le Père, d'un air aimable, les invita à visiter d'autres chambres, mais ils avaient perdu leur enthousiasme et descendirent.

- Achevez donc une bonne fois votre besogne et laissez-moi ces gens en paix, leur dit, en les apercevant, un étudiant militaire.

Le réfectoire était ouvert : comme ils lorgnaient du coin de l'œil les restes du dessert, le P. Seraphim les invita à leur faire honneur. Le matelot se mit à manger comme s'il eût été à jeun, mais il restait silencieux. Le civil se montrait très circonspect il affirma qu'il était catholique, tailleur de son métier, et qu'il s'était rallié au parti républicain parce que le gouvernement ne protégeait pas l'ouvrier. Le troisième se montrait très fanfaron et se donnait pour un des héros de la révolution. Il se vantait d'avoir pénétré dans le collège de Campolide et affirmait que tous les Jésuites étaient détenus à la caserne du 1er d'artillerie. Il avait été très étonné, disait-il, de trouver des explosifs dans la chambre d'un Père. Comme le P. Seraphim avait l'air de ne pas trop croire, il donna sa parole d'honneur que le fait était exact et commença à expliquer le calibre et la qualité de ces bombes.

- C'est incroyable, reprit le Père. Et que fîtes-vous de ces

engins ?

— Je les laissai sur place, pour qu'on les voie ! - C'est incroyable. Mais prenez donc encore ce verre de vin. et ce morceau de fromage qui n'est pas mauvais.

Le tailleur fit signe au Père de ne pas insister, lui donnant à entendre que le vantard avait déjà le cerveau troublé.

Enfin, le Père, après avoir reçu les remerciements des trois visiteurs, prit congé d'eux et monta précipitamment à la chambrette. Tout y était en désordre et éparpillé de tous côtés. Plusieurs boîtes étaient ouvertes et vides. Il était volé... C'était peu de chose néanmoins, en comparaison de ce qui devait arriver plus tard. De tous ses manuscrits, le P. Seraphim ne put absolument rien sauver.

Il n'était pas du reste la seule victime.

Vers quatre heures, le Ouelhas était devenu presque silencieux. Ils étaient enfin las, dit le P. Coutinho, de tant de vaines

RÉSIDENCE Dlr QUELHAS. 107

recherches. Et pourtant le Seculo du 7 octobre annonçant l'emprisonnement des Jésuites du Quelhas, ne souffla pas un mot de ces perquisitions, dans lesquelles on avait tout passé en revue et à différentes reprises. C'est qu'elles étaient un argument sans réplique contre les rumeurs qui circulaient au sujet des armes et des réactionnaires qu'on disait cachés chez nous.

Le Frère Antonio Simâo prépara le souper ; nous avions l'intention, dit le P. Coutinho, d'inviter le sous-lieutenant et l'étudiant militaire à notre repas. On aurait fait cuisine à part pour les simples soldats, si on ne nous avait pas dit que leur ration leur serait apportée de la caserne.

Etendus, dans la cour, sur des paillasses et des matelas, quelques soldats dormaient déjà, d'autres tâchaient de les imiter.

Dans la rue, les rares personnes qui restaient encore, faisaient preuve plutôt de curiosité que de sentiments hostiles. De temps à autre, à l'entrée de la Travessa des Inglesinhas, une discussion s'engageait au sujet des armes des Pères. Aux fenêtres, quelques marchandes de poissons étaient aux aguets. Les pauvres... elles ne pouvaient contenir leur indignation :

« Ces Pères font du bien à tout le monde ; jamais ils n'ont fait de mal à personne... Des armes, ils n'en ont point, qu'en feraient-ils9... » Ainsi parlait la logique du bon sens, par la bouche de ces braves femmes.

Vers le cachot n° 8.

N'oublions pas que la Résidence du Quelhas fut gardée, manu militari, dès le jeudi matin, 6 octobre.

Pendant ce temps, marins et gens du peuple commencèrent, dans les rues, à donner la chasse aux prêtres et aux religieuses. Ils frappaient aux portes des maisons qu'ils regardaient comme suspectes, et à leur gré, entraient, fouillaient dans tous les coins pour découvrir quelque proie... Des scènes grotesques avaient parfois lieu... Tel individu, au visage rasé, était pris pour un ecclésiastique, arrêté et conduit au bureau de police. (1).

(1) Un journaliste français, M. Marcel Hutin, écrivait à ce sujet : « Il fallait voir des gens arrêtés, pris pour des moines et escortés sous les huées menaçantes de la foule jusqu'au bureau de police, où le quiproquo s'expliquait ! Mon confrère, M. le docteur Paul Block, correspondant à Paris du Berliner Tageblatt a pu envoyer à son journal des relations les plus détaillées sur l'anticléricalisme à Lisbonne ! La foule l'a arrêté deux fois, le suspectant, à cause de sa figure toute rasée, d'être un moine déguisé... »

Une autre fois, c'était une dame vêtue de noir : elle risquait fort d'être prise pour une religieuse déguisée et de subir les avanies que cette qualité entraînait avec elle, en ces jours de jacobinisme sauvage (1).

Le jeudi dans la soirée, on frappait à la porte de la maison

OmËSSlA't . w? i{r-«3'

La résidence du Quelhas gardée par les révolutionnaires. Cour intérieure et porie de l'église.

où le P. Salustio s'était retiré. C'étaient des gens du peuple et des soldats qui venaient voir s'il y avait des Pères. On leur répondit que parmi les hôtes, il y avait deux prêtres. Le second était un prêtre séculier de Braga, l'abbé Luis Vieira. Ils durent se pré-

(1) Dans la relation d'un jésuite de Campolidc, je trouve le petit fait suivant qui nous révèle assez toutes les vexations mesquines et les cruelles souffrances qui n'ont pas été racontées dans les journaux de grande information : « Un artilleur, à moitié ivre, se mit. raconte-t-il, à diseuter avec ma belle-sœur, prétendant qu'elle était une religieuse déguisée. Le fait est que. veuve depuis quelques joins à peine, elle était vêtue de deuil et avait été ses pendants d'oreille. » Des soldats, en effet, rivalisaient souvent avec la plèbe en procèdes ignobles.

RÉSIDENCE DU OUELIIAS. 109

senter tous les deux immédiatement : ils furenl arrêtés aussitôt et conduits au Ouelhas.

L'abbé Vieira n'eut pas même le temps de prendre des habits séculiers convenables. 11 est de haute taille, et les pantalons ne lui arrivaient qu'à mi-jambes i

Dans la cour de la résidence, les soldats de garde avaient déjà pris leurs dispositions pour la nuit ; le commandant avait accepté un lit au parloir, quand l'étudiant militaire, à qui on venait de servir à souper, déclara au P. Ferreira que le sous-lieutenant avait quelque chose à lui c mmuniquer : c'était une dépêche du gouvernement intimant à toutes les personnes de la maison l'ordre de se présenter sans retard à la préfecture.

Le P. Supérieur pria instamment l'officier de n'exécuter cet ordre que le lendemain, afin qu'on pût consommer les Saintes Hosties. Mais l'officier ne voulut rien entendre : le détachement qui devait leur faire escorte attendait déjà. Cependant, il ajouta que tous allaient revenir. Cette affirmation fut faite avec tant d'assurance que, malgré son invraisemblance, quelques-uns y crurent. Tous avaient leurs valises toutes prêtes, mais la place manquait dans la voiture et clans la charrette qui suffisaient à peine pour emmener les onze prisonniers. La plupart durent partir sans même prendre un peu de nourriture ; par suite d'une méprise, le R. P. Supérieur ne put même emporter son bréviaire.

Six Pères prirent place dans la voiture ; un septième s'assit près du cocher. Les trois Frères Coadjuteurs et le domestique s'entassèrent, comme ils le purent, avec quelques bagages, dans une charrette découverte.

Avant de partir, ils remirent les clefs de la résidence au comuiandant. La responsabilité de ce qui pouvait désormais arriver dans la maison ne pouvait donc plus être imputée aux Pères ; ils étaient prisonniers de la république. Le représentant de celle-ci, en recevant les clefs, se chargeait par là même de veiller sur l'immeuble.

Les onze prisonniers furent dirigés sur la préfecture (1); en avant et en arrière des soldats de cavalerie, le sous-lieutenant et l'élève militaire, à cheval, toujours sur la défensive, galopaient tout près de la voiture.

Ils ne suivirent pas le plus court chemin ; l'officier jugea prudent de faire un détour par la rue do Alecrim. Des groupes nom-

(1) Ou « Gouvernement civil », comme on dit en Portugal. (N. du Tr.).

breux stationnaient sur les places et dans les rues. Au passage du cortège, toute cette populace faisait un bruit infernal ; ce n'étaient que vivats à la république, et cris de mort contre le<- Jésuites et les thalassas ! Quelques-uns ne se contentaient point de crier ; ils montraient les poings, menaçaient de leurs poignards, ou déchargeaient leurs armes en l'air. Un voyou accompagna la voiture eu vociférant : « A bas les assassins de la Patrie ! »

Aux environs de la préfecture, la foule était énorme : inu-

Résidenceriu Quelhas.

L'église profanée.

file d'ajouter que les prisonniers furent salués par d'atroces insultes.

Ils furent, an contraire, poliment reçus par un officier supérieur, qui dispensa de la visite des bagages en disant au sergent qui allait la faire : « Avec ces Messieurs, ce n'est pas nécessaire. »

Us furent mis au cachot n° 8. le meilleur de tous, dit l'officier :

RÉSIDENCE DU QUÈLHAS. 111

il n'avait pas de grilles ; deux guichets garnis de vitres étaient pratiqués dans la porte.

Certains détails, mentionnés par un Père dans une lettre particulière, méritent d'être rapportés :

(( Dès notre arrivée à la préfecture, dit-il, un officier subalterne, au port élégant et aux manières fort distinguées, nous Iraita avec beaucoup de délicatesse.

Le lieutenant-colonel Novaes, chargé du commandement militaire, fit tout son possible pour adoucir notre situation. Il nous déclara que nous étions simplement détenus, qu'au Quelhas, on n'enlèverait rien de nos chambres et que la correspondance que nous y avions laissée ne serait ouverte qu'en notre présence. Son subalterne nous demanda s'il s'y trouvait quelque objet de valeur. Le P. Seraphim lui répondit qu'outre les objets précieux de l'église, nous avions beaucoup de livres, et quelquesuns fort rares ; il lui fit remarquer que la garde laissée au Quelhas ne paraissait pas suffisante, et qu'il appelait sur ce poinl l'attention de l'officier.

Celui-ci, en sortant, recommanda à la sentinelle de se poster a la porte de notre cachot et de ne laisser personne s'approcher.

Dans une espèce d'alcôve, il y avait trois lits avec des matelas : sur l'ordre du colonel, on nous en apporta quelques autres, ainsi que des chaises.

Peu après, un civil entra dans notre cachot, suivi de deux officiers. Il garda le chapeau sur la tête, l'ayant à peine soulevé, pour nous saluer. Voyant que le colonel le traitait comme un supérieur, j'imaginai que ce devait être le nouveau commissaire de police, et je crois que je ne m'étais pas trompé. C'était un homme d'une haute stature, et d'un air naturellement sombre. 71 portait un bandeau qui tombait sur l'œil droit et cachait peut-être une blessure.

Il vérifia les noms, que les militaires avaient déjà notés au crayon. Le colonel lui remit, en notre présence, nos clefs qu'il avait sans doute reçues du sous-lieutenant ; il voulait nous faire voir qu'elles ne restaient pas en son pouvoir.

Les officiers attirèrent l'attention du nouveau chef sur notre Résidence qui était restée si peu défendue et l'avertirent qu'il y avait au Quelhas des objets de valeur et une riche bibliothèque.

Le commissaire (ce devait être Brito Camacho) se retira en nous faisant un simple signe de politesse, sans rien promettre, ni déclarer à quel titre nous étions incarcérés. »

Le tabernacle violé.

Le Très Saint-Sacrement était resté dans le Tabernacle ! C'était là pour les Pères, au milieu de leurs amertumes, la peine la plus douloureuse.

Dans leur prison, les Religieux furent mis au secret. On ne le leur dit pas tout d'abord, mais on le leur fit sentir chaque jour plus durement. Le P. Bento Rodrigues était en soutane ; il demanda la permission d'aller, sous bonne garde, changer d'habits au Ouelhas. Il ne reçut pas de réponse.

Pour consommer les Saintes Espèces, on eut recours, plus tard, à M. l'abbé Rodrigues da Cruz. Avec l'autorisation du Ministre de la Justice, celui-ci entra dans l'église de la résidence. Voyant que le tabernacle était fermé, il s'imagina que tout était à sa place. L'illusion fut de courte durée. Il ouvrit le tabernacle : il était vide !

Jamais on n'a pu savoir ce qu'on avait fait du saint ciboire ! Quelles profanations, peut-être, n'a pas souffertes Jésus-Hostie, dans cette même église, où si souvent il avait reçu de si fervents hommages !

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Collège de Barro

Un noviciat

de la Compagnie de Jésus.

A Barro, à une lieue à peine de Torres Vedras, existait, depuis cinquante ans, un noviciat de la Compagnie de Jésus. Aux yeux de la loi, c'était le collège de Notre- Dame des Anges, autorisé durant la dictature de Hintze Ribeiro, comme établissement de formation des diocèses portugais d'outre-mer.

11 ne manque pas, du reste, de cette poésie simple de la nature, qui contribue tant à élever le cœur vers Dieu.

La maison est à mi-hauteur, sur une colline qui domine une vallée assez étendue, plantée de vignobles et traversée, du nord an sud, par la grande route de Lisbonne. Du monde, on n'apercevait, des fenêtres de la maison, que bien peu de chose : à plus d'un kilomètre, cette grande route, où passaient, de temps à autre. quelques véhicules et de rares piétons ; un petit nombre de hameaux et un groupe de maisonnettes placées là sans ordre, appelé le Lugar do Barro. Et plus rien, en dehors de là, que des

PROSTRITS. S

pour les missionnaires C'est un site solitaire

vignes et des bruyères, sous un ciel tantôt gai, tantôt plus sombre, suivant les caprices de l'océan voisin.

Pour trouver des horizons lointains et des vues variées, il suf-

ta

be

lisait de gravir la colline qui s'élevait derrière le petit parc plan h' d'arbousiers et de chênes séculaires.

A proximité du village de Serra da Villa, la vue s'étend, au nord, par delà Torres, sur une large plaine où se détache la sombre verdure des bois de pins. Plus près, ce sont les maisons

blanches et les églises de l'historique bourg de Torres Vedras, au pied de son château démantelé.

Au sud, au milieu d'un paysage très irrégulier, se dressent parfois des cimes plus imposantes, comme la montagne du Socorro. Dans l'horizon lointain et vaporeux, le regard devine les capricieuses dentelures de la célèbre Serra de Cintra.

En face du collège, on découvre, tout d'abord, disséminés çà et là, plusieurs villages, modestes mais joyeux, heureux de la richesse de ces campagnes et de la suavité de ce climat qui ne connaît ni le froid des montagnes ni la chaleur des plaines intérieures. Et puis, la vue s'étend sur la mer, et la mer réveille toujours dans l'âme le sentiment du respect dû au suprême auteur de ces merveilles.

C'est dans le calme de cette maison, autrefois pauvre couvent des religieux Alcantarins ou Arrabidos (1), comme on disait en Portugal, mais fort agrandi depuis par la Compagnie, que se formèrent, durant cinquante ans, les Jésuites portugais, aujourd'hui expulsés (2).

Ils y faisaient leur noviciat et leurs études littéraire;-. Plusieurs y ont fait aussi cette troisième année de probation qui est, dans la pensée de saint Ignace de Loyola, le dernier complément de la longue formation du Jésuite.

Exceptionnellement, il y eut, pendant quelques années, à Barro, des cours de théologie. C'était justement le cas pour l'année scolaire de 1910-1911.

Le 4 octobre, la communauté de Barro était donc nombreuse et variée : il y avait les novices et les humanistes, presque tous des jeunes gens, les théologiens et les tertiaires, et enfin les Supérieurs, les professeurs et les directeurs spirituels, sans oublier les Frères coadjuteurs, employés aux humbles travaux de la maison : en tout 91. Ils vivaient en commun et s'efforçaient de servir le bon Dieu de leur mieux, en se dépensant pour le bien des âmes et, par conséquent, pour le bien de la patrie et de la société.

On me dira peut-être que cette action bienfaisante était contraire aux décrets de Pombal et de Joaquim Aguiar. Mais il y a des choses qui, par leur nature, sont au-dessus ou en dehors de

(1) Du nom du Mont Arrabida, non loin de Setubal, où saint Pierre d'Alcantara vécut durant quelques années. (N. du Tr.).

(2) Plusieurs étrangers y firent aussi leur noviciat, et furent appliqués ensuite, soit à l'enseignement en Portugal, soit aux missions du Zambèze et drs autres colonies

toute loi humaine, comme l'air, la lumière du soleil et les relations entre les âmes et Dieu. Les lois qui restreignent des droits inaliénables ne sont pas des lois ; on ne leur doit point obéissance ; elles ne méritent que l'oubli.

C'est ce que faisaient les Jésuites par rapport aux décrets d'Aguiar et de Pombal, avec l'approbation de l'Eglise, de plusieurs excellents jurisconsultes et de leur propre conscience ; à la grande joie aussi des fidèles, de ceux des environs surtout. Les Pères jouissaient d'une popularité de bon aloi qu'ils étaient heureux de partager avec les très religieux Pères Franciscains du célèbre couvent de Varatojo, voisin, lui aussi, de Torres Vedras. Les églises de ces deux maisons religieuses attiraient, à certaines solennités surtout, un grand concours de fidèles, de régions même lointaines. Barra et Varatojo étaient deux noms connus et très aimés, en Portugal, par tous les bons catholiques.

Premières alarmes.

La première nouvelle de la révolution arriva, à Barro, dès le \ octobre.

Ce jour-là, un homme du peuple rôda autour de la maison. acclamant la république et insultant les Pères. Désireux d'attaquer le collège, il alla exposer son plan aux travailleurs qui faisaient la vendange dans un vignoble voisin. Ces bons paysans le reçurent mal et se moquèrent de lui.

Ne se tenant pas pour battu, il alla au pressoir, et tacha de suborner les ouvriers qu'il y trouva. Las de ces impertinences, le maître l'invita à sortir ; et comme il ne se pressait pas, on eut recours a des arguments plus persuasifs que les paroles.

Hommes el femmes l'accablèrent de huées et l'obligèrent a décamper, inoins fier qu'il n'était venu. Le P. Recteur, Antonio Maria Alves. informé des faits, apprit que notre homme n'était pas seul : d'autres sectaires, absents en ce moment, ne demandaient pas mieux que d'agir, à la première occasion. Le contretemps arrivé à leur chef ou collègue les força à renonce]- à leur projet. Les républicains de Torres, fort désireux, eux aussi, de livrer un assaut au collège, n'osèrent pas non plus exécuter leur dessein : cet incident leur lit croire que les Jésuites étaient défendus pai- les paysans de la région qui leur élaienl dévoue-.

" Le lendemain, jour de la proclamation de la république a

Lisbonne, dit le R. P. Alves, nous restâmes plusieurs heures sans nouvelles. Toutes les communications avec la capitale étaient interrompues. Pendant le dîner, qui avait commence à cinq heures, je reçus une lettre d'un ami. Il me disait entre autres choses : La révolution a éclaté à Lisbonne ; la république a été proclamée dans la capitale : on craint une guerre civile.

En récréation, je communiquai ces mots aux Pères qui, comme moi, en furent tous très impressionnés.

— Il serait prudent de faire garder la maison cette nuit, dis-je au P. Ministre.

Pendant que celui-ci donnait ses ordres, un de nos amis me fit dire que ses gens allaient venir pour nous défendre ; mais bientôt Joâo das Vinhas entra dans ma chambre, et me dit très découragé :

— Mon Père, tout est perdu ; nous ne pouvons rien faire... On dit que la république a déjà été proclamée à Torres et qu'on a reçu des ordres pour venir arrêter les Pères. »

Et c'était vrai. Le drapeau républicain avait été hissé sur la maison communale de Torres, et salué par des manifestations bruyantes dont on entendit, à Barro, les échos.

Le R. P. Alves continue : « La nuit qui suivit fut pour moi. comme les précédentes, troublée par mille préoccupations. De grand matin, je fus informé du malheur survenu, pendant la nuit, a Serra da Villa.

Près des moulins à vent qui dominent la maison, les républicains s'étaient mis à faire un grand vacarme, et à vociférer des cris- de mort contre les Jésuites.

Joâo das Vinhas, qui travaillait dans les propriétés du collège, et qui, pendant la nuit, faisait la garde, alla à leur rencontre. Après bien des altercations, Joâo, aveuglé par la colère, tira à bout portant sur l'individu qui le provoquait avec le plus d'audace. Le malheureux tomba raide mort sur la colline, à un kilomètre environ du collège. C'était vers onze heures du soir. » (1)

(1) La victime s'appelait Joaquim dos Santos Raposo. Il était voisin et même parent du meurtrier. Celui-ci portait le sobriquet de Joâo das Vinhas (Jean des Vignes. Son vrai nom était Joâo da Silva Gregorio.

impudence du Ministre de la Justice.

Le Ministre de la Justice du gouvernement provisoire, M. Afonso Costa, déclara au P. Torrend, quand il procéda à son interrogatoire, que l'arrestation de la communauté de Barro avait été motivée par le meurtre dont nous venons de parler. Il avait, ajoutait-il, reçu, par le même courrier, et la nouvelle de cet assassinat et l'annonce de l'adhésion à la république du 15e régiment d'infanterie, qui était de passage à Torres Vedras.

Or, le meurtre eut lieu dans la nuit du 5 au 6 octobre, vers onze heures (1) et, dès le 5 au soir, on connaissait à Lisbonne à la rédaction du Seculo l'adhésion du 15e régiment. Est-il croyable que le ministère, si intéressé à connaître immédiatement la disposition des corps d'armée vis-à-vis du nouveau régime, n'ait été informe de celte adhésion qu'après la rédaction d'un journal ? Le Ministre de la Guerre pouvait peut-être n'en avoir pas reçu encore la communication officielle, mais le fait est que, dans la soirée du 5 octobre, le commandant du 15e régiment, Fontoura Guedes, avait reçu l'ordre d'aller à Barro, arrêter les Pères, parce qu'ils étaient armés. C'est le commandant lui-même qui fit cette déclaration au R. P. Recteur de Barro, avec lequel il avait eu autrefois, à Macao, des relations amicales.

Le Ministre de la Justice n'a pas eu honte de déclarer qu'il avait fait arrêter tous les Jésuites de Barro, à cause d'un meurtre commis, dans une rixe, par un travailleur de la maison ! On a peine à comprendre pareille jurisprudence. Tant d'hommes arrêtés pour avoir à leur service un journalier qui, à l'improviste, tue son provocateur, sans que personne même ne prît la peine de rechercher quelle influence morole les Jésuites avaient eue dans ce crime, sur la simple présomption que les mauvaises actions des serviteurs peuvent avoir été commises sous l'influence des maîtres ! C'est un comble !

D'ailleurs, les antécédents établissaient une invincible présomption en faveur des religieux. Qui les avait jamais vus dans une bagarre? Quand avaient-ils conseillé soit directement, soit

(1) Le meurtre fut annoncé à l 'Administra dor de Torres le 6 octobre, vers huit heures du matin, cl ce ne fut qu'après cela que le parquet en eut connaissance. La levée du cadavre s'est faite « au moment de l'assaut du collège », raconte le Seculo, dans son numéro du 7 octobre.

indirectement, des actes moralement illicites? Dans quel bureau de police leurs noms avaient-ils été enregistrés ?

L'attentat du ministre est bien plus odieux encore... Il était moralement impossible que ces hommes eussent coopéré à l'assassinat, mais, pour quelques-uns, à l'impossibilité morale, se joignait l'impossibilité physique. L'un d'eux, le Frère novice Mariz, était alité par suite d'une rechute de pleurésie; on avait même peu d'espoir de le sauver. Afonso Costa n'en tient aucun compte. Il ordonne l'arrestation en bloc de la communauté; il veut que personne ne lui échappe. Un autre, le P. Carlos de Gouveia, vénérable septuagénaire et malade, ne pouvait faire un pas sans le secours d'autrui. On l'arrache de sa cellule et on le relègue, à titre de faveur, à l'hôpital, en attendant le Limoeiro !

Beaucoup n'étaient encore que de tout jeunes gens. Et on les arrête tous, à l 'improviste, sans aucune enquête, sans avoir entendu un seul témoin !

C'est donc une véritable monstruosité que cette affirmation d'Afonso Costa au P. Torrend !

C'est en haine de Dieu et de l'Eglise, c'est dans le vain désir de capter des applaudissements, dussent-ils venir d'une foule brutale fanatisée par une infâme propagande, que le ministre Afonso Costa a fait arrêter et conduire à Caxias toute la communauté de Barro !

Les insultes que les Pères entendirent sur leur route, l'attentat qui devait amener un déraillement et rendre possible une tuerie de Jésuites, ces foules ivres de haine, de cette haine que, seule, une impiété extrême sait déchaîner, resteront sur le nom du ministre responsable de pareils excès, comme des stigmates indélébiles de honte !

On désire, sans doute, connaître le résultat de l'enquête judiciaire, sur le crime de Barro. Le « Mundo », organe du Ministre de la Justice, dans son numéro du 21 octobre, publia, sous la rubrique « Nouvelles et rumeurs », l'entrefilet suivant :

« Le juge du district de Torres Vedras a télégraphié au Ministère de la Justice que, dans le cours de l'enquête, il a été démontré que les Pères de Barro n'avaient encouru aucune responsabilité, dans le meurtre commis près de leur couvent. »

Cette fois, la calomnie avait été rétractée, une fois sur mille : mais les religieux étaient en prison !

Le « Dîctrio de Noticias » du 29 avril 1911, rendant compte du jugement qui venait d'avoir lieu, disait :

« Durant l'audience, il a été prouvé que Joào das Vinhas a commis le crime pour avoir été continuellement provoqué par son adversaire, et que la communauté des Jésuites n'était pour rien dans cette affaire...

... Se conformant au verdict du jury, le juge a condamné l'accusé à deux ans de prison correctionnelle, à l'amende correspondante et aux frais du procès.

L'accusé a bénéficié de la dernière amnistie. La sentence a été bien reçue du public. » (1)

Que doit penser le Ministre de la Justice de son mandat d'arrêt contre la communauté de Barro ?

A l'assaut d'un couvent.

Le 15e régiment d'infanterie était parti, de Thomar, monarchiste ; à Torres Vedras, il se fit républicain. Le ministre Afonso Costa ordonna au commandant de ces troupes de donner des preuves de sa fidélité en allant arrêter, le 6 octobre, tous les membres de la communauté de Barro, sans en excepter un seul. Le ministre et les autorités de Torres lui faisaient savoir en même temps que les Jésuites étaient armés et que les populations voisines leur témoignaient beaucoup de sympathie.

Que dut penser le commandant de ces instructions? Le fait est que, le lendemain, il exécuta un véritable plan d'attaque. Est-il téméraire de supposer que l'état-major passa la nuit, courbé sur la carte de la région, étudiant les accidents de terrain, mesurant la hauteur des montagnes, sondant la profondeur perlide des vallées, s'informant enfin de la science stratégique des paysans, dont on devait prudemment prévoir une attaque ?

(1) Pour se faire une idée de l'honnêteté de la presse portugaise a grand tirage, surtout quand il s'agit de religieux, il suffit de rapprocher de cet article, cr que ce même « Diario de Noticias », qui veut passer pour un journal sérieux, publiait dans son numéro du 7 octobre :

« Torres Vedras, 6. — Ce matin, le journalier Joaquim Raposo, ou Joaquim Santinho, en passant devant le. couvent de Barro a crié : Vive la République ! Les Pères apparurent aux fenêtres et criblèrent de halles le malheureux dont le cadavre gît abandonné sur le chemin. »

Cette dépèche eut immédiatement les honneurs du placard et le journal déclarait, avec orgueil, que le dit placard avait eu un grand succès !

En un autre endroit, le « Diario de iMotirias » a joule : « Beaucoup de monde, sachant par notre placard que les Pères allaient partir de Torres Vedras et venir à Lisbonne, afflua au Rocio. On ignorait qu'ils étaient dirigés sur Caxias. o

Autre motif, comme on le voit, pour que le susdit journal se vante de l'influence de -un fameux placard.

C'est surtout aux calomnies des journaux qu'il faut attribuer la responsabilité des fureurs populaires contre 1rs Religieux.

Ecoutons des témoins oculaires de ces évolutions belliqueuses, mémorables dans l'histoire de la dernière persécution religieuse en Portugal.

<< A dix heures du matin, écrit le P. F. Rodrigues, les troupes disséminées sur les monts de Serra da Villa et sur les autres collines environnantes rétrécirent le cercle dans lequel elles nous entouraient. Les soldats parurent d'abord sur les sommets, puis ils descendirent avec précaution, cachant leurs armes, jusqu'à leur arrivée près de l'enclos, où ils se dissimulèrent derrière les murs du jardin. En même temps, par la route de Barro, s'avançait au galop un détachement de cavalerie. Il escortait une voiture dans laquelle se trouvaient des républicains du bourg, et à leur tête, le maire et les conseillers municipaux. »

« A quelques pas de l'enclos, ajoute le R. P. Alves, ces derniers ralentirent leur marche ; on remarquait chez eux une certaine hésitation. Ils étaient persuadés que le collège était muni de canons à tir rapide, et qu'il avait une garnison de 500 hommes. J'allai rassurer les novices et leur indiquer où chacun pourrait trouver un asile, en cas de dispersion. J'allai ensuite chez les étudiants, pour le même motif ; quelques-uns étaient fort émus de ce qui se passait... Je leur dis quelques paroles pour leur inspirer de la confiance, et je me rendis à la porterie. Quelques républicains stationnaient à une centaine de mètres, essuyant la sueur de leur front avec des airs effrayés, comme des hommes qui craignent, une embuscade.

L'idée en effet que nous étions armés jusqu'aux dents, et que nous pouvions, d'un moment à l'autre, les exterminer tous ne les quittait pas.

Je leur demandai l'objet de leur visite.

Pour toute réponse, ils me demandèrent de l'eau, car ils étaient accablés de soif. Ce n'est pas étonnant, il faisait très chaud, et la peur est peut-être un bon sudorifique !

Je leur indiquai le robinet d'une fontaine à côté de la porte d'entrée. Je continuai à leur faire des questions ; mais leurs airs et leurs gestes manifestaient assez leurs mauvaises intentions. L'un d'eux était, si j'ai bonne souvenance, Julio Vieira, cordonnier républicain, bien connu dans le pays.

Comme il y avait deux jours que nous étions sans nouvelles de Lisbonne, je leur demandai ce qui s'y passait. Ils répondirent :

— La république a été proclamée ; tout le nord du pays y a adhéré avec enthousiasme ; Campolide a été complètement ruiné.

— Et les Pères ?

- Presque tous tués ; quelques-uns, bien peu, ont échappé et sont grièvement blessés.

Et tout cela fut dit avec un air de satisfaction diabolique qu'il m'est impossible de décrire !

Je me tus un moment, le cœur brisé de douleur. L'idée me vint cependant que ce que je venais d'entendre de ces bouches malveillantes était exagéré.

L'Administrateur de Torres, ou son représentant, me déclara alors qu'il avait reçu du gouvernement de la république l'ordre de nous arrêter tous et de nous envoyer à Lisbonne.

— En ce cas, je vais communiquer cet ordre à ma communauté ; ayez la bonté de m'accompagner.

Pour leur enlever toute crainte d'une explosion de dynamite, je me mis à leur tête. Il fallait voir comme ils me suivaient, tremblants, méfiants, sondant du regard les angles et les coins obscurs de la maison...

Je réunis la communauté dans la salle de Saint-Stanislas, pour lui communiquer l'ordre barbare d'emprisonnement que ces Messieurs venaient nous notifier.

- Et maintenant, continuai-je, on ne nous laisse qu'un quart d'heure pour préparer notre départ; que chacun emporte les objets les plus nécessaires à son usage, comme par exemple, du linge.

Mais, et le Très Saint-Sacrement?... Il ne peut pas rester seul, dis-je, en m'adressant à l'administrateur.

— J'ai des ordres pour vous emmener tous prisonniers, répondit froidement le magistrat. Pour garder le Saint-Sacrement, nous avons là les soldats...

- Cela, jamais ! J'aime mieux être fusillé sur place que de laisser le Très Saint-Sacrement sans aucun prêtre !

Ils se regardèrent les uns les autres, sans savoir que dire. Enfin l'un d'eux, avec des airs de modération, leur vint en aide.

- Respectons ses idées, dit-il. Avec les malades, laissons un autre Père pour garder le Sacrement.

Sur-le-champ, je désignai le P. Francisco Rodrigues.

Je montai ensuite à l'infirmerie pour communiquer au Frère novice Mariz ce qui se passait; il était alité et avait une forte fièvre. Le malade était en proie à une grande agitation : il avait entendu au dehors les hennissements des chevaux, et les vivats à la république.

Je le rassurai. Il se leva aussitôt, s'habilla et, peu après, se présentait à la porterie, une petite valise à la main, prêt à accompagner ses frères en prison. J'allai ensuite trouver le P. Gouveia.

— Père, lui dis-je en entrant, on nous contraint d'abandonner notre maison. Nous allons être conduits en prison par les soldats.

Je n'oublierai jamais l'impression de douleur et de compassion que je ressentis en voyant le bon vieillard dans l'état où la maladie l'avait réduit, et en songeant à tout ce qu'il allait souffrir, lui, qui ne pouvait pas faire deux pas sans le secours d'un ami.

Les républicains entrèrent, à ma suite, dans la chambre du malade. Ils obligèrent celui-ci à s'avancer jusque vers l'escalier... pour juger de ses forces !

Ils reconnurent enfin que le pauvre septuagénaire était exténué et le reconduisirent à sa chambre.

On permit au Frère coadjuteur Agostinho Tavares de rester aussi pour lui servir d'infirmier. »

Le départ.

« Le représentant de l'autorité, continue le P. Alves. durant ce temps, parcourait la maison ; il entrait dans toutes les chambres, visitait les ateliers, en quête d'armes. Mais les armes n'apparaissaient pas !

J'accompagnai moi-même quelques républicains aux dortoirs des novices et des étudiants et en d'autres dépendances.

Ils observaient, se regardaient et faisaient leurs commentaires avec des raffinements de langage :

— Quelles belles chambres ! Quels beaux dortoirs ! C'est r.e qu'il nous faut pour nos œuvres de bienfaisance !

J'emportai de ma chambre mon crucifix, qui devait être mon compagnon et mon consolateur en prison et en exil ; je mis dans une valise une bonne partie de mes manuscrits, et je courus à la tribune faire mes adieux au divin Prisonnier du tabernacle et à Notre-Dame des Anges.

Là, je m'offris à Dieu sans réserve, avec ma communauté et je demandai des forces pour faire le sacrifice de la vie, si tel était son bon plaisir.

En sortant de la tribune, je rencontrai le P. Monleiro.

— Eh bien. P. Monteiro, adieu et à bientôt!

On lui avait permis de rester à cause de ses quatre-vingts ans. Mais le lendemain, 7 octobre, on le fit partir pour Lisbonne, en compagnie des Pères Rodrigues et Liborio. et des coadjuteurs Rosête, Marques. Rarata et Sousa. Le P. Gouveia fut interné à l'hôpital de Torres Vedras ; on éloigna son infirmier qui prit, avec les autres, le chemin de la capitale, où ils entrèrent tous au cachot n° 8 de la prison du gouverneur civil.

En arrivant à la porterie, quel ne fut pas mon étonnement, en voyant, devant moi, un officier de ma connaissance, un vieil ami de Macao.

C'était le lieutenant-colonel Fontoura Guedes, commandant des troupes qui étaient venues nous arrêter. Le digne officier ne put dissimuler sa profonde émotion.

- Comment? Père Alves! Vous êtes le Supérieur de cette maison ? Quelle triste mission est la mienne ! Obligé d'arrêter un de mes meilleurs amis!...

Vous avez raison, commandant ! C'est injuste et cruel ! Mais, que voulez-vous? Courbons-nous devant les dispositions de la divine Providence ! Accomplissons, chacun de nous, notre devoir jusqu'à la fin !

J'ajoutai : M. le Commandant, il est presque onze heures: ma communauté, composée en grande partie de jeunes gens, aurait besoin de prendre quelque chose, vers midi...

- Comment arranger cela ? C'est en dehors de mes attributions ; néanmoins, je vais demander qu'on fasse droit à votre juste désir.

Et, sur-le-champ, il s'entendit avec l'administrateur pour qu'on préparai à Torres un repas, sinon délicat, au moins abondant pour les quatre-vingt-deux prisonniers qui allaient partir.

J'abandonnai ce saint asile. Durant cinquante ans, il avait servi à la formation de tant d'apôtres qui, partout, en Portugal et dans les missions, avaient passé en faisant le bien. Ces hommes de tant de mérite allaient être persécutés comme des criminels et des malfaiteurs !

Les soldats formaient deux longues files ; deux à deux, nous prîmes place au milieu. D'abord, les soldats nous regardèrent avec étonnement, puis avec respect, enfin avec compassion et en toute confiance.

Ils n'en croyaient pas leurs yeux ! Des jeunes gens, quelquesuns d'à peine quinze ans, pêle-mêle avec des sexagénaires, tous sans peur, calmes, presque joyeux, comme s'ils allaient à une fête.

Des larmes, on n'en voyait que sur les visages d'un petit nombre de personnes étrangères à la communauté, qui nous regardaient consternées. Nous restâmes debout près d'une demiheure, en attendant que tout fût réglé pour le départ.

On nous compta quatre ou cinq fois : on craignait tant d'oublier quelqu'un dans la maison. Pendant ce temps on prépara la charrette qui devait conduire à Torres le P. Diogo Morales, espagnol, le Frère scolastique Cardoso et le Frère novice Mariz.

En arrivant au bourg, je sus que notre cocher Antonio avait été arrêté lui aussi ; on le soupçonnait d'être Frère coadjuteur. La charrette, la mule et les harnais furent immédiatement séquestrés, et restèrent entre les mains d'un fournisseur du collège.

Enfin, nous reçûmes l'ordre de nous mettre en marche. Presque tous nous portions la soutane.

Nous descendions lentement, tandis que les va-nu-pieds de Torres se répandaient dans notre vigne et s'en donnaient à cœur joie. Au village de Barro, bien des personnes pleuraient à chaudes larmes à notre passage.

Mais bientôt, les outrages, les insultes et les affronts de toute sorte commencèrent à pleuvoir pour ne plus cesser que le jour de notre expatriation.

Nous continuâmes notre voyage vers Torres. au milieu d'un nuage de poussière.

La foule excitée par les républicains augmentait sans cesse. A notre entrée dans le bourg, elle était si compacte, qu'il nous était difficile de nous tenir en rang au milieu des soldats.

Nous fûmes conduits à l'ancien couvent des Augustins, qui sert aujourd'hui de caserne, et où sont installés les bureaux de l'arrondissement. On nous fit entrer dans une salle spacieuse, celle précisément où avaient dormi les soldats qui nous escortaient. Tout y était en désordre. D'un côté, des tas de matelas, de l'autre, des bancs, des manteaux, des couvertures...

Il était onze heures. On ne nous servit à dîner qu'après une heure de l'après-midi.

Cet intervalle fut rempli par une conversation fort animée. Nous faisions mille conjectures au sujet de notre destinée future. Les uns disaient, en plaisantant, qu'on allait nous embarquer sur un vieux navire et nous envoyer vers des parages lointains. D'autres croyaient qu'en arrivant à Lisbonne, on nous disperserait. Dans la prévision de cette seconde hypothèse, tous écri-

virent sur un petit carnet, que je fis circuler, leurs noms et ceux de leurs familles pour pouvoir, plus tard, nous mettre en correspondance les uns avec les autres.

Pour que ce jour restât bien gravé dans nos souvenirs, j'eus l'idée d'admettre à la seconde probation le P. Oscar Peixoto, qui, peu de jours auparavant, avait commencé, à Barro, sa vie religieuse.

Ce fut une grande joie pour tous ; chacun félicita le nouveau membre de la communauté et lui donna l'accolade dans cette prison provisoire.

Les soldats et la foule des curieux étaient stupéfaits de nous voir si joyeux et si tranquilles dans de pareilles circonstances. >>

Souvenirs ineffaçables.

On croyait généralement à Barro, comme dans toutes les maisons de la province, que le triomphe des républicains serait marqué par l'expulsion des Jésuites ; et cela, non pas parce que les membres de la Compagnie eussent fait de la politique, comme Afonso Costa, l'a dit au P. Torrend, mais parce que le parti républicain, foncièrement sectaire et antireligieux (1), devait nécessairement proscrire ceux qu'il avait toujours rencontrés, fidèles à leurs devoirs, entre les rangs de ceux qui forment la garde avancée des défenseurs des droits de Dieu.

Aussi les Supérieurs avaient-ils songé à disperser leurs sujets, si la révolution éclatait. Le 6 octobre, on avait désigné les différents groupes et les habitations où chacun devrait se réfugier, en cas d'expulsion. L'arrestation inattendue de toute la communauté fut, à vrai dire, un bienfait de la Providence, surtout pour les jeunes novices. Elle les retint unis à leurs Supérieurs, dans l'intérieur d'une prison, et leur évita les séparations précipitées et les contacts dangereux, qui auraient pu mettre en péril les volontés moins robustes. Afonso Costa concourut donc, bien malgré lui, à maintenir, dans plus d'une de ces jeunes âmes, l'esprit légué aux Jésuites par Ignace de Loyola.

(1) Je fais allusion au parti tel qu'il existe, et non tel qu'il pourrait ou devrait être. Les Jésuites, en s'opposant, comme prêtres, à l'impiété, se trouvèrent, à vrai dire, en face du parti républicain portugais, en bloc. Ils savaient depuis longtemps quels étaient ces hommes qui s'arrogeaient en Portugal la dénomination de démocrates, et tout ce que les Portugais, les catholiques surtout, pouvaient attendre d'eux.

Les narrations de nos Pères et de nos Frères rendent témoignage de la joie spirituelle que chacun éprouva, à la pensée qu'il ne serait pas séparé de ses frères, à l'heure justement où la séparation était le plus à craindre.

L'un d'eux écrit : « Le départ fut précipité, mais combien plus avantageux pour nous que la dispersion qu'on avait d'abord projetée. C'était la communauté entière qui se trouvait là, et avec elle l'esprit de la Compagnie de Jésus. Si on nous avait passés par les armes, nous aurions, unis dans le même esprit, partagé le même martyre. »

Le Frère coadjuteur Antonio Catharino, originaire de l'arrondissement de Torres, et qui avait des parents à Serra da Villa, fui invité à demeurer à Barro, pour prendre soin de la propriété.

Comme il refusait, on se mit à exagérer, à dessein, devant lui, le danger qu'il courait d'être tué avec les Pères.

- J'aime mieux, répondit-il, mourir avec les Pères que de les abandonner.

Le P. Francisco Rodrigues raconte qu'il y eut un moment de silence, quand l'administrateur eut consenti à ce qu'un Père restât jusqu'au lendemain pour consommer les Saintes Espèces ; personne ne s'offrait.

Après un court silence, qui montrait bien, ajoute le même Père, combien tous préféraient accompagner la communauté, je m'offris, moi, pour accomplir ce qu'on désirait.

Mais, malgré toute la joie surnaturelle qui animait ces persécutés, les souvenirs de cette journée resteront pour tous, surtout pour les plus jeunes, vraiment ineffaçables.

Où allaient-ils? A Lisbonne, leur avait-on dit.

A quelle fin ? Pour y être jetés en prison ? Pour y vivre ou pour mourir? Ils ne le savaient pas... tout était possible! Ils ne savaient qu'une chose, c'est qu'ils allaient accomplir les desseins de Dieu sur eux.

Ces jeunes gens à l'imagination si impressionnable et au cœur si délicat, qui ignoraient l'infamie et le crime, entourés de tout un appareil belliqueux, insultés comme des malfaiteurs... combien ils ont dû souffrir, sur leur voie douloureuse !

On servit enfin aux prisonniers leur premier repas : de la soupe, un peu de viande et des pommes de terre, du pain et du vin. De table, il n'y en avait pas. Chacun tenait son assiette d'une main, et la fourchette de l'autre.

Pour écarter de l'esprit des prisonniers tout soupçon d'empoi-

sonnement, un gardien se servait de chacun des mets et mangeait au milieu des religieux. Quelques républicains jugèrent l'occasion opportune pour faire l'apologie de leur parti, en déclarant qu'il n'y avait personne comme eux pour respecter les opinions de leurs adversaires, et ils avaient l'air d'y croire !

La voie douloureuse.

L'ordre lut enfin donné de se mettre en marche. En un instant, tous furent prêts : chacun prit sa petite valise ou son paquet, et le cortège se mit en mouvement dans le même ordre qu'au départ de Barro.

Les vivats en l'honneur de la république recommencèrent.

« La joie et le bonheur de tous étaient manifestes, écrit le P. Torrend. Nous allions répétant Yibant gaudentes... Pour ma part, je me fis un point d'honneur de ne laisser personne prendre les devants sur moi... »

Les religieux furent comptés en entrant dans les wagons ; ils étaient quatre sur chaque banc. Les extrémités étaient occupées par des sergents. Les soldats entrèrent dans d'autres wagons et le commandant, dans une voiture réservée. Il voulut garder auprès de lui le R. P. Recteur, malgré les instances de celui-ci, qui refusait un tel privilège (1).

Le train se mit en marche ; on entendit des vivats à la république et quelques cris de : A bas les Jésuites ! qui ne trouvèrent que peu d'écho !

Il semble bien qu'on avait, par le télégraphe, donné le mot d'ordre à toutes les gares. Elles regorgeaient de manifestants, au passage du train ; cl plus nous approchions de Lisbonne, plus nombreuses' et plus tumultueuses devenaient ces foules. Aux vivats pour la république, on ajouta bientôt les cris de : .'4 bas les Jésuites ! A mort les Jésuites !

(1) D'une voix émue, el les larmes aux yeux, écril le P. Alves, M. le Commandant me présenta à MM les officiers qui se trouvaient dans le même compartiment.

■ J'ai l'honneur, dit il. de vous présenter le R. I'. Alves, Supérieur du collège de Barro, mon ami depuis de longues années, mon confesseur autrefois a Macao.

C'est avec une profonde douleur, et pour obéir à des ordres supérieurs, que je me vois dans l.i triste nécessité de le conduire prisonnier a Lisbonne. Je prends part aux souffrances qui doivent eu ce moment déi hirer son cœur. »

linilile d'ajouter que je fus traité en ami par 1rs cinq officiers gui étaient avec le

mandant.

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