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(( C'est à Amadora, écrit le P. D. Gomes, que ces cris commencèrent à se faire entendre. Le chef de gare lui-môme monta sur le marchepied d'un wagon et leva le bras contre un pauvre novice qui était vis-à-vis de moi, et que je défendis comme je pus. »
Le Frère scolastique Francisco Miranda confirme le fait el ajoute : « A Amadora, où le train eut un arrêt assez long, les manifestants montaient dans les wagons et nous menaçaient... Les soldats se montraient, il est vrai, prévenants envers nous, mais, pour ne pas déplaire au peuple, ils n'intervenaient que lorsqu'on dépassait toutes les bornes. »
Après Porcalhota (1), Campolide. Voici ce qu'écrit un témoin oculaire :
« A Campolide, la gare était remplie de monde. L'exaltation de cette foule touchait au délire. C'étaient des cris de mort, des insultes, des obscénités, des hurlements effroyables. »
« Des gamins, ajoute le P. Alves. montaient dans les voitures : on remarquait sur leurs visages les crispations d'une haine diabolique. Ils m'aperçurent au milieu des officiers, appelèrent d'autres camarades et, tous ensemble, ils montèrent sur les marchepieds, et en me montrant le poing, ils criaient :
- Voyez-moi celui-là ! Ce doit être le général ! Laisse faire, dans quinze jours, tu auras changé de figure, on va te faire crever de faim dans la prison !
Je priai le commandant de faire descendre les stores pour éviter ce dévergondage ; il le fît sur-le-champ. »
Impossible de décrire les sentiments que réveilla dans le cœur des prisonniers la vue du collège qui se dressait devant eux.
Le commandant reçut l'ordre de suivre la ligne d'Alcantara, au lieu d'entrer dans le tunnel du Rocio. comme on s'y attendait.
Quel était le motif de ce changement? Le ministre craignait-il de voir le peuple dépasser ses désirs dans la manifestation du respect que le gouvernement provisoire prêchait, à l'égard des
vaincus ?
Le télégraphe et les placards des journaux avaient annoncé l'arrivée des Pères à Lisbonne. Les émeutiers qui attendaient en foule, au Rocio, ne pouvaient manquer de se montrer fort mécontents. On les privait du plaisir savouré d'avance de voir plus de quatre-vingts jésuites en butte aux huées les plus formidables
il) C'est l'ancien nom du bourg appelé actuellement Amadora. (N. du Tr.). proscrits. 0
qu'on eût encore entendues à Lisbonne. Les plus exaltés s'empressèrent de courir à Alcantara, où il se forma, dit le P. Lages, un ramassis énorme de commis, de souteneurs et de voyous.
A Alcantara, l'arrêt en gare fut long. Grâce, sans doute, à la complaisance des employés, la ligne avait été détériorée pour provoquer un déraillement. On aurait massacré à loisir ceux que le désastre aurait épargnés. Seulement les républicains ne s'attendaient pas à trouver, dans le même train, le 15e régiment d'infanterie. Ce fut sa présence qui sauva la vie des Jésuites.
Mais il fallait réparer la voie, et cette armée d'apaches eut largement le temps de donner libre expansion à sa haine.
« Alcantara fut notre station la plus douloureuse et la pin -
L'entrée du tunnel du Rocio, à Campolide.
humiliante, dit le Frère Miranda. Tandis qu'on rétablissait les rails dans la gaie, on vomissait contre nous tonte espèce d'insultes. Les émeutiers montaient aux portières et nous menaçaient des poings. Sur leurs figures on voyait un mélange diabolique de haine et de joie féroce <\<- nous contempler en cet état. »
- Ah ! ce que tu mériterais, toi, criait un voyou à l'un de nous, c'est qu'on te fît avaler ceci..., et il montrait ses cartouches.
— Dites donc à votre Christ, ajoutait un autre, de venir maintenant vous délivrer des mains de la république.
Le même témoin ajoute : << Nous ne vîmes jamais représenté si au vif le spectacle de ce que devait être, à Jérusalem, la fureur du peuple contre Notre-Seigneur. On aurait vraiment dit des possédés.
Un membre du gouvernement provisoire dut, nous dit-on. venir en automobile prêcher la prudence au peuple, et montrer que les Jésuites avaient été désarmés et étaient gardés par les soldats.
Enfin, le train partit pour Caxias. Il faisait nuit noire. Nous espérions que pour cela, les localités que nous devions traverser seraient plus tranquilles. Nous nous étions trompés. A Caxias, on nous fit les honneurs d'une réception. Les insultes étaient d'abord plus rares, mais, peu à peu, le cortège qui nous accompagnait sur la route de la forteresse, alla en augmentant. »
« Il fallut s'arrêter longtemps en plein air, et il faisait bien froid, dit le Frère F. Miranda, la route était escarpée. Nous avancions à la lumière des torches, gardés par les soldats, escortés par une bande de va-nu-pieds. On ne nous épargna ni les insultes, ni les grossièretés, ni les blasphèmes ! Et cette marche dura près de trois quart d'heures. »
Une femme, raconte le P. Lages, considérant un de nos jeunes novices, disait : Oh! le malheureux! si jeune, et déjà on le mène en prison. - - Cette femme se montrait au moins compatissante. Chose rare !
Une autre, changeant de ton : Voyez-moi celui-là, un enfant, et déjà si coquin ! Les deux novices en question ne purent s'empêcher de rire, et leurs compagnons les imitèrent.
Au milieu de cette tempête, la sérénité d'esprit la plus complète régnait parmi les religieux : ils regardaient sans trembler et même le sourire sur les lèvres, ces tristes scènes moins déshonorantes pour ce peuple que pour les démagogues qui avaient été ses éducateurs.
On vit même une vieille femme, qui, malgré la raideur du chemin, le froid de la nuit et le poids des ans, acclamait péniblement le nouveau régime, de sa voix tremblante et déjà fatiguée !
La dernière nuit à Barro.
Avant d'entrer dans la forteresse <!e Caxias, devenue célèbre désormais par la réclusion de tant de religieux innocents, revenons au noviciat de la Compagnie, et voyons ce qui s'y passe. Le P. Francisco Rodrigues qui, par une faveur de l'autorité, y était demeuré pour célébrer, le lendemain, la Sainte Messe et consommer les Saintes Hosties, va nous le dire.
Près de la porterie, les prisonniers et leur escorte, rangés en longue file, attendent l'ordre du départ.
« Sur ces entrefaites, dit notre narrateur, les républicains me disent qu'ils veulent visiter la maison. Je rue mets à leur tête : nous parcourons les corridors ; je leur ouvre toutes les portes. Ils voient, examinent, fouillent, passent tout en revue. - Les armes? Les souterrains où sont-ils? Cherchez, Messieurs, les entrées et les sorties vous sont toutes ouvertes.
Ils cherchent, recherchent ; et les armes n'apparaissent pas, pas plus que les fameux souterrains.
— Allons aux mansardes, s'écrie enlin l'un d'eux, comme s'il venait d'avoir une idée géniale.
Montez, Messieurs, voici l'escalier.
Ils grimpent jusqu'en haut et découvrent réellement... quelques fusils !
— Voici les armes ! s'écrient-ils triomphants.
Pardon. Messieurs, nous avions des armes, et je ne le savais pas ! . . .
Ils prennent en main les fusils, les retournent, les examinent... C'étaient des fusils de bois. Ils ne purent s'empêcher de rire aux éclats.
Nos étudiants s'amusaient parfois ; et, sans doute pour représenter quelque scène militaire, ils s'étaient aidés de <es débris, sortis probablement de leur fabrique.
Dans ce grenier, on conservait une bonne quantité de fruits, nos visiteurs, oubliant momentanément les armes, se jetèrenl sur ces nouveaux projectiles. Et, soit dit en passant, ils firent preuve d'un bel appétit.
Désabusés, persuadés enfin que les armes et les souterrains n'étaient qu'une fable, ils descendirent à la porterie.
Dans la cour, une voix s'éleva du milieu de la foule :
— Il y a, là dedans, un souterrain.
Je fis un signe, et tous gardèrent le silence. - Quel est celui qui a dit qu'il y avait des souterrains dans la maison? répliquai-je : qu'il se présente et vienne me les montrer !
Notre homme se tut et n'osa plus souffler mot.
Ce fut en ce moment qu'au dehors, les soldats se mirent eu marche emmenant leurs prisonniers.
Je n'avais jamais vu sortir de cette maison une procession aussi glorieuse.
Allez, Martyrs de Jésus-Christ, me disais-je en moi-même en les contemplant, bientôt je vous suivrai.
Je rentrai alors dans la porterie et je vis bien clairement que, moi aussi, j'étais prisonnier. Les soldats avaient formé un cordon tout autour de l'édifice.
Le soir, l'administrateur, si je ne me trompe, revint avec d'autres républicains et le président de la commission : ils me prièrent de les guider, car ils venaient pour sceller les portes et fermer les fenêtres du collège. Je dus m'exécuter.
Ce fut une porte du noviciat qui fut la première à être marquée du sceau de la république. On n'eut pas le temps de terminer cette besogne si triste pour moi ! Quelle peine profonde me causait la visite de ces chambres et de ces corridors, maintenant si sombres, témoins depuis si longtemps de la vertu de mes frères !
Mon Dieu, quelle tristesse! disait le bon vieux P. Monteiro: désormais il est impossible de vivre dans cette maison !
La nuit vint encore ajouter ses ténèbres à celles que faisait déjà peser sur mon cœur, non pas certes, l'occasion de souffrir un peu pour Notre-Seigneur, mais le regret que j'éprouvais de mes Frères absents, dont j'ignorais le sort, et la pensée aussi que je devrais abandonner ce cher collège, où j'avais vécu plus de quinze ans.
Les impressions de la journée, les cris d'alerte des soldats qui tous les quarts d'heure se faisaient entendre, ne me permirent pas de fermer les yeux de toute la nuit.
Avant de me retirer dans ma chambre, javais réuni à la chapelle les Frères coadjuteurs et leur avais expliqué pour la dernière fois les points de la méditation. Les événements de cette journée m'avaient fourni une abondante matière.
7 octobre. - - A cinq heures et trois quarts, je célébrai la Sainte
Messe, pour la dernière fois, dans la chapelle, à l'autel de Notre- Dame des i\nges. Je choisis la messe votive de Notre-Dame de? Douleurs pour implorer la compassion de cette divine Mère sur hes enfants captifs.
A six heures et demie, le P. Monteiro dit la Messe dans la chapelle intérieure du noviciat, donna la Sainte Communion au I*. Gouveia et consomma le reste des hosties.
Vers le milieu de la matinée, arrivèrent de Cadriceira le P. José Liborio et le F. Anselmo de Sousa (1); avec eux, nous étions encore neuf prisonniers.
Comme le moment d'abandonner Barro approchait, je demandai la permission d'aller faire un dernier pèlerinage à la >iatue de la Très Sainte Vierge, acceptant d'être accompagné par quelques soldats.
L'autorisation me fut accordée et je gravis la montagne, en compagnie du Frère Hilario Marques, suivi d'un soldat qui, de loin, nous surveillait. Je recommandai, avec ferveur, à la Vierge Immaculée mes frères prisonniers qui, la veille, avaient passé devant Elle, entre deux cordons de soldats. Puis, le cœur débordant de tristesse, je rentrai au collège (2).
En arrivant, j'appris par le Diario de Noticias que toute la communauté de Barro avait été écrouée dans la forteresse de Caxias, en attendant que le gouvernement eût décidé de son sort.
Voici renouvelées, me disais-je, les scènes pombalines de la forteresse de San Juliâo. Je m'offris au bon Dieu pour tout ce que sa sainte volonté déterminerait à mon sujet.
Après-midi, l'administrateur arriva, suivi du président de la commission républicaine de Torres Vedras et de quelque- autres
M) Le Mundo du 11 octobre pul/lie que les portes de Cadriceira furent scellées le 8 du même mois. Cadriceira était une propriété du noviciat située aux pieds de la montagne dp Sor.orro.
(2) Quand le R. P. Antonio Maria Aires revint de Macao, en 1908, et commença à
l 'ii' la charge de Recteur à Rarro, il résolut d'élever, au sommet de la colline voisinp. un monument commémoratif du 50e anniversaire de la définition du dogme de l'Imma culée-Conception.
La statue de la Très Sainte Vierge était forl belle et le bon peuple des alentours lui vouait une tendre dévotion. Détail digne de remarque, la construction de ce monument à Marie Immaculée fournit au P. Rovier Lapierre, qui faisait alors son troisième an à Rarro, l'occasion de faire la découverte d'une antiquité préhistorique d'une grande valeur archéologique, et qui valut à son auteur des éloges officiels bien mérités.
Le beau monument à la Très Sainte Vierge, que le Père F. Rodrigues visita encore le 7 octobre, fut pins tard démoli par le vandalisme dp certains libéraux déterminés détruire tout ce que vénérait la foi des hommes qui ont édifié Ratalha. Alcobaça. Belem, et rendirent si heureuse la nation portugaise.
COLLÈGE DE BARRO. l3~)
partisans ; ils nous communiquèrent l'ordre de partir immédiatement. D'abord, ils nous proposèrent de prendre des habits laïques et de nous retirer, chacun dans notre famille; mais un républicain d'un aspect sauvage, protesta, en disant qu'il fallait exécuter littéralement les ordres du gouvernement et il insista pour que tous fussent envoyés à Lisbonne. Enfin, il fut convenu que les Pères seraient dirigés vers la capitale, mais que les Frères pourraient, s'ils le désiraient, rentrer dans leurs familles.
Je pris alors à part les Frères coadjuteurs et, bien que mon cœur débordât d'une vive émotion, je leur dis sèchement :
- Nos Pères et nos Frères sont tous en prison ; pour moi, je vais les rejoindre ; vous, faites ce que bon vous semblera ; suivez-moi, ou retirez-vous dans vos familles.
D'une commune voix, tous répondirent :
— Nous choisissons la prison.
Peu après, deux voitures nous conduisaient tous à Torres Vedras, où le bon P. Gouveia resta à l'hôpital. Nous laissâmes dans la cuisine notre dîner qui était déjà préparé ; les républicains y auront, sans doute, fait honneur, à moins toutefois que le soupçon que les mets auraient bien pu être empoisonnés ne leur ait coupé l'appétit. La veille, quelqu'un m'avait demandé un verre d'eau; avant de la prendre, il me l'avait fait goûter, pour s'assurer qu'on n'y avait pas jeté de poison !
A la gare de Torres Vedras, je déclarai que nous n'avions pas dîné, et aussitôt on nous servit quelque nourriture, et on ne permit à personne de nous insulter. Nous partîmes par le train de quatre heures et demie. Un seul garde, habillé en civil, nous accompagnait.
Au Rocio, nous dûmes attendre assez longtemps, jusqu'à ce qu'on vînt nous chercher, par ordre du gouvernement civil.
Pendant ce temps, la foule commença à se réunir autour de nous ; elle alla toujours augmentant, ainsi que les huées. le« sarcasmes et les menaces.
Les yeux baissés, le cœur élevé vers Dieu, nous unissions ces injures à celles que Notre-Seigneur souffrit sur le Calvaire ! Arriva enfin un automobile ; on y fit monter les trois Pères, et au milieu des cris et des insultes, la voiture traversa les rues de Lisbonne, portant le drapeau républicain, et escortée de deux gardes armés. Les Frères nous suivirent avec le' même cérémonial.
Au gouvernement civil, on nous appela à tour de rôle, pour
inscrire nos noms et nos lieux d'origine. Je fus le premier à me présenter. On me demanda qui j'étais, d'où je venais ; on me touilla des pieds à la tête pour voir si je ne portais pas d'armes dangereuses, puis ils me congédièrent, en m'assignant courtoisement, pour habitation, le cachot n° 8.
Mon clœur était opprimé par la crainte de m'y trouver seul, loin de la réconfortante compagnie de mes Frères ! On arriva enfin, la porte se referma sur moi et je regardai tout autour, pour voir où je me trouvais. J'aperçus, au fond, des personnes qui causaient tranquillement. C'étaient nos Pères et nos Frères du Ouelhas.
Mon cœur se dilata de joie : ma crainte s'évanouissait. Puis, l'un après l'autre, mes compagnons de voyage arrivèrent, et bienlôt nous formâmes une communauté assez nombreuse, unie par les nœuds de la charité et de la patience. Nous étions heureux.
Le P. Bento Rodrigues recevait chacun de nous avec des paroles de félicitation. Si me persecuti sunt et vos persequentur, répétait-il avec le divin Maître. S'ils m'ont persécuté, ils vous persécuteront aussi.
1 ssii
A la caserne
du Ie' régiment d'artillerie
Prisonniers du peuple.
Le 5 octobre, vers sept heures du matin, le P. Alexandre Fana Barros, recteur du collège de Campolide, avait été, comme on l'a vu, arrêté avec le Frère Antonio dos Santos et livré aux chefs révolutionnaires qui commandaient en maîtres à la caserne du 1er régiment d'artillerie. Les deux religieux furent déclarés prisonniers du peuple et, à ce titre, gardés à vue dans un corridor du premier étage. Tandis qu'ils montaient l'escalier, on les menaçait avec des revolvers, des fusils et des baïonnettes. C'étaient des gens du peuple qui montaient la garde.
Dans une salle, des officiers désarmés étaient prisonniers. Le P. Barros vit parmi eux deux anciens élèves de Campolide ; il put même parler un instant avec l'un d'entre eux. Les révolutionnaires violaient leur correspondance, leur accordaient ou leur refusaient, au gré de leur caprice, les permissions qu'ils demandaient.
Dans la journée, d'autres Pères et Frères du collège arri-
vèrent, prisonniers du peuple eux aussi. Quelques-uns furent d'abord détenus dans différentes pièces du rez-de-chaussée. On amena aussi quatre religieux salésiens des ateliers professionnels de San José. « A la fin du jour, dit le P. Brito, nous étions une cinquantaine de prisonniers, serrés sur un espace de quelques mètres carrés. Notre mobilier se réduisait à un banc où pouvaient s'asseoir quatre personnes. La charité y suppléait et chacun s'asseyait à tour de rôle. »
La caserne du i" d'artillerie.
La croix indique le local où lçs religieux furent détenus.
Ferreira Fontes faisait partie du dernier groupe de Jésuites arrivés à la caserne du 1er d'artillerie. Voici une partie de sa narration :
Il nous fallut monter d'étroits escaliers entre des épées nues et des poignards. Au fond d'un corridor, se tenait le R. P. Recleur de Campolide entouré de presque tous les Nôtres qui se trouvaient au collège, lors de l'assaut, et de quatre Frères Salésiens. Nous nous saluâmes, les larmes aux yeux, et cependant !a joie débordait de notre cœur, a l'idée que nous suivions de si près les traces de Nôtre-Seigneur. Moi qui, dès mes plus tendres années, avais conçu une horreur insurmontable pour les prisons.
A LA CASERNE DU 1er REGIMENT DARTILLERIE. 139
je me sentais alors véritablement heureux ; je rendais grâce à Dieu pour ce très grand bienfait : c'est maintenant, me disais- je à moi-même, que nous commençons à être vraiment jésuites — ho mines mundo cruçifixos !
A l'entrée, nouvelle revue, plus rigoureuse. On nous enlève nos parapluies, nos rasoirs, nos canifs, tout...
Il faisait nuit. Les religieux prisonniers parlaient peu. Un malheureux qui venait de commettre un homicide était là aussi, prisonnier, au milieu de nous ; chancelant, ensanglanté, il avait encore la force de nous insulter. Les gardes ne pouvaient rien sur lui. Après quelques heures, on nous débarrassa enfin de cette importune compagnie.
Comme de toute cette journée, nous n'avions encore presque rien mangé, le P. Recteur envoya acheter un morceau de pain et une poire pour chacun.
Dans un coin, il y avait un pot rempli d'eau croupie et un petit vase de terre assez malpropre. La générosité de nos bourreaux nous procura encore une marmile pleine d'eau sale, à la surface de laquelle nageaient trois morceaux de pomme de terre. Pas de cuillers. Un de nous, pressé par la faim, s'aventura à pêcher avec les doigts un de ces morceaux.
Soudain, on entend au dehors un grand tumulte, puis le trot de la cavalerie. Peu après, dans l'enceinte où nous étions entassés, entrent dix-huit Pères et étudiants de la Congrégation du Saint-Esprit. Ils avaient été arrêtés au séminaire de Carnide, conduits à Lisbonne à marche forcée, au milieu de soldats à cheval et sous les huées de la canaille.
Nous rompîmes le silence presque absolu qui régnait parmi nous pour saluer les nouveaux venus et nous féliciter mutuellement. Parmi les Religieux du Saint-Esprit, je reconnus et embrassai avec émotion deux de mes amis d'enfance.
Nous étions déjà une cinquantaine de prisonniers, gardés par un soldat déguenillé et par un civil à jambes torses qui se promenait devant nous, une épée d'officier sur l'épaule, et nous répétait à chaque instant :
— Si vous dépassez ceci — et il montrait une ligne au milieu du corridor — je vous fais couper la tête.
Trois laïques se trouvaient avec les religieux : un jeune homme marié depuis peu. un sergent de ville et un troisième individu coupable d'avoir le visage rasé. Us furent tous les trois, quelque temps après, mis en liberté.
Le chef Armando Porfirio Rodrigues.
Le personnage le plus en vue, à la caserne d'artillerie, était Armando Porfirio Rodrigues, infirmier de l'hôpital anglais, un des chefs subalternes de la révolution et carbonaro d'un certain grade.
C'était un ancien soldat d'Afrique ; il avait appris le métier de charpentier et faisait maintenant, en qualité de libre-penseur, profession d'athéisme. Toujours armé d'un énorme revolver et d'une carabine, il portait à la ceinture plus de vingt cartouches. Il attribuait aux Jésuites la mort du Dr. Bombarda, les fusillades du Ouelhas et tous les maléfices. L'heure était enfin venue pour eux, disait-il. d'expier tous leurs crimes. Son langage était le plus souvent violent et grossier.
Armando Rodrigues, ainsi qu'un de ses collègues - - en apparence plus modéré - Bras Simoes, avait à sa disposition une voiture attelée de beaux chevaux ; il se plaisait à déclarer aux Pères, au milieu même de grossières injures, que la république était généreuse et ne faisait de mal à personne.
Le caractère brutal d'Armando Rodrigues est dépeint suffisamment dans le numéro du 13 octobre de YHeraldo de Madrid.
Un journaliste peu suspect de partialité pour les Jésuites, D. José de Rocamora y raconte sa visite à Campolide et son entrevue avec le chef carbonaro. Il tâche d'ailleurs de témoigner, dans ce même article, tous les égards aux républicains portugais qui l'avaient accueilli.
« En franchissant le seuil de la porte, dit-il. nous avons rencontré un autre républicain, D. Porfirio A. Rodrigues qui voulut bien nous permettre de l'accompagner dans sa ronde. Don Porfirio est un civil, et, est habillé en civil. De la moin droite, il tenait, un énorme pistolet : à la ceinture, il portait un sabre et, sur l'épaule, une carnbine. Un sergent et deux ou trois soldats lui faisaient escorte. Quand nous sommes entrés, d'autres militaires parcouraient déjà le couvent dans tous les sens. L'un d'eux avait sur la tête un chapeau à larges bords, et du canon de son fusil, pendaient vingt ou trente scapulaires.
Ce républicain vainqueur ouvrait les portes avec la main on avec 'n crosse de son fusil ; rien ne résistait à son vigoureux effort.
Le journaliste ajoutait plus loin :
« D. Porfirio eut la bonne idée de défendre I'entr;'e aux soldats, et nous montâmes à la tour.
A LA CASERNE Dl 1er RÉGIMENT D'ARTILLERIE
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Du sommet, on domino tout le voisinage. Tout autour de l'édifice s'étendent de vastes jardins. A la tour, on remarquait une brèche ouverte par un boulet. Nous aperçûmes, de là-haut, un jeune homme qui franchissait la haie d'une basse-cour.
M. Rodrigues prit un sifflet et se mit à souffler de toutes ses forces pour appeler les sentinelles. Mais nous nous trouvions si haut qu'on ne l'entendit pas.
D. Porfirio ne resta pas longtemps dans l'embarras. 11 étendit le bras et déchargea, avec un bruit effrayant, son terrible pistolet.
Les soldats, cette fois, levèrent la tête, remplis d'émoi, et D. Porfirio, d'une voix de stentor, les avertit de ce qui se passait.
Il allait décharger un second coup, quand nous l'avons invité à descendre, i
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La caserne du i" d'aitillene.
Un portail gardé par les révolutionnaires.
La salle des officiers dans laquelle les prisonniers furent enfin conduits, dans la nuit du 5 au 6 octobre, devait avoir, dit le P. Brito, de douze à quinze mètres de long, sur cinq à sept de large. Le P. Luisier ajoute qu'elle était bonne et de belle apparence. On restitua aux religieux la plupart des objets qu'on leur avait d'abord enlevés.
A la caserne, les prisonniers n'eurent pour lit qu'une mince couverture. Néanmoins quelques-uns dormaient : la paix de la conscience triomphait chez eux de toutes les incommodités physiques et de toutes les agitations morales.
« On dort, même par terre », a écrit le P. Luisier. Le P. Biïto, au contran e, affirme que « pour sa part, durant les six nuits passées à la caserne, il n'a pas dormi cinq heures. »
Au sujet du P. Barros, le P. Luisier écrivait : « Il passe les nuits dans une espèce de somnolence, mais il ne peut prendre le repos dont il aurait tant besoin ; cela me cause bien des inquiétudes. »
Ces derniers mois et d'autres faits racontés dans la suite nous révèlent assez avec quelle sollicitude filiale ces bons religieux veillaient, dans la prison, sur leur Supérieur. Le P. Barros éprouvait une vive gratitude pour le dévouement que lui témoignaient tous les Pères, le P. Luisier en particulier.
L'heure du repas variait entre neuf et dix heures du matin et entre quatre et cinq heures du soir. « On nous l'apportait, dit le P. Luisier. dans des gamelles de fer-blanc munies d'une anse en fil de fer. La ration consistait en un mélange presque solide de haricots et de macaroni ou de riz. Ordinairement elle était très salée. Le hindi 10 octobre, elle fut détestable ; c'étaient simplement des haricots cuits dans l'eau. »
Les prisonniers étaient cinquante-trois : on leur donna douze cuillers ! Plus tard, ils en achetèrent quelques-unes à deux sous pièce, que plusieurs conservèrent comme souvenirs.
Ceux qui ne voulaient pas attendre leur tour, pour se servir des cuillers communes, se tiraient d'affaire avec une croûte de pain. A l'Arsenal de la Marine, les religieuses détenues avaient recours au même expédient.
Dans la matinée du 6, on distribua aux religieux le lait des vaches de Campolide.
« Ce ne fui qu'au cinquième jour de ma captivité, raconte 1»' Frère Ferreira Fontes, que j'eus le courage de prendre une gamelle ; les autres jours, je me contentais d'un morceau de pain de munition: le matin, il y avait un verre de lait : du moins, jusqu'au moment où on installa un corps de garde au collège, car. <lès lors, le lait ne suffisait plus pour les nouveaux locataires. » Le dîner se composait d'un rata semblable à celui du déjeuner, additionné d'un morceau de viande, remplacé parfois par un os. Il v eut, certains jour-, un peu d'animation parmi les prison-
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niers; tous, par esprit de charité, tâchaient de se consoler mutuellement. 11 y avait dans la salle un jeu d échecs. Quelques religieux du Saint-Esprit en profitèrent plus d'une fois. Cependant les motifs de tristesse ne manquaient pas.
Visiteurs et visiteuses. — Un curieux type de gardien.
Une des choses les plus humiliantes pour les religieux captifs à la caserne, c'étaient les visites et les inspections indiscrètes auxquelles ils étaient soumis. Le petit inonde et les apaches avaient leurs entrées libres. Ils restaient bouche bée devant les prisonniers, dans cette admiration profonde que produit la vue d'espèces rares.
« Les visites importunes avaient lieu tous les jours, dit Ferreira Fontes, el devenaient de plus en plus agaçantes. Un jour, le chef Rodrigues nous fit mettre en rang, pour permettre à deux reporters de Madrid de nous photographier à leur aise. La plupart obéirent ; pour moi, je me retirai dans l'embrasure d'une fenêtre et on ne me photographia que vu de dos.
Une autre fois, poursuit le même témoin, nous causions comme d'habitude, tandis que quelques jeunes religieux du Saint- Esprit jouaient aux échecs. Voici que nous arrive un groupe d'héroïnes de la révolution portant l'emblème de la Croix-Rouge, des épées courtes à la ceinture... Elles commencent par nous adresser des sourires impudents, s'approchent de la table de jeu, et, par leurs paroles, font rougir les jeunes joueurs. Ceux-ci interrompent leur partie. Tous, indignés, leur tournèrent le dos les héroïnes s'en allèrent, soudain prises de honte, malgré leur effronterie.
Une autre fois, vers neuf heures du soir, nous étions déjà étendus presque tous sur nos pauvres couvertures, quand une femme apparaît. Elle n'osa pas dépasser le seuil de la porte. Nous étions indignés ; le P. Luisier se lève, s'avance avec vigueur au milieu de la salle et crie d'un ton impérieux à la sentinelle :
— Faites sortir cette femme et vite !
L'homme balbutia :
— Oh ! Monsieur, c'est ma femme !
L'importune visiteuse disparut. »
Hélas ! il n'était pas nécessaire que l'on vînt du dehors tracasser les pauvres captifs.
Sur ce point, cette narration est nécessairement très incomplète, bien que plusieurs aient écrit des notes intéressantes sur les personnages extraordinaires qui s'agitaient dans la caserne.
Ce que le Frère Ferreira Fontes nous raconte d'un d'entre eux mérite toutefois de ne pas être omis.
« L'histoire de ce garçon, écrit-il, pourrait remplir bien des pages.
C'était une figure bizarre. 11 avait été soldat en Afrique, et même — je l'ai appris de sa bouche — il y avait été déporté, après avoir donné bien du fil à retordre aux sergents de ville de Lisbonne. C'était un vrai maniaque. Par ses bizarreries, il nous faisait bien souffrir, parfois aussi, rire aux éclats.
Une certaine nuit, il entre dans notre salle, commande le silence, et commence ce monologue :
— Sales individus que ces chefs! Ils disent qu'ils sont catholiques, apostoliques, romains ! Catholiques, eux ? Ils sont pires que des Jésuites ! C'est moi qui suis catholique, apostolique romain, moi, qui porte au cou l'image de Notre-Dame d'.' Nazareth.
Sur ces entrefaites, on entend des pas dans le corridor. L'homme se tait. Entre notre vieille connaissance, l'individu aux lunettes et aux jambes torses, son épée d'officier sur l'épaule, comme toujours, et se met à distribuer des ordres.
— Soyez tranquille, on vous obéira ! répond le gardien d'une voix avinée.
A peine l'officier improvisé a-t-il tourné le dos et disparu dans le corridor, que notre déjiorté saute au milieu de la salle :
— Chef, lui ? Il ne sait pas même écrire son nom ! Chef? c'est moi le chef, moi qui ai passé mon examen d'instruction primaire, et des éléments de grammaire française. Demandez-lui le nom du premier roi de Portugal, pour voir ce qu'il répondra. C'est moi qui sais cela. Le premier roi fut D. Afonso Tleuriques ; le second D. Joâo I.
Tout li' monde éclate de rire. L'homme change de Ion et prenant une voix de commandement :
- Allez ! Tous en rang maintenant!... .le vais vous compter! Et nous obéissons. Il commence à haute voix : — Un deux, trois... vingt-quatre.
On entend dans la salle un fou rire.
Ah ! bon ! je me suis trompé, c'est vous qui en êtes cause. Une seconde fois, en rang ! et gardez le silence !
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Il recommence à compter el, cette fois, sans se tromper. - Eh bien ! voilà ce qui s'appelle un service proprement fait, conclut le maniaque. Allez voir le chef, s'il est capable d'en faire autant !
Des scènes semblables se renouvelaient toutes les fois que cet ex-déporté d'Afrique venait prendre la garde. Et nous obéissions, sans dire mot ! »
Une autre vexation qu'eurent à subir les religieux, à la caserne, est racontée dans les notes suivantes que je transcris sans commentaires :
« La tyrannie avec laquelle nous étions traités, môme pour les besoins les plus urgents, nous causait un véritable martyre. On nous avait marqué des heures assez longuement espacées.
Nous sortions alors par groupes, sous bonne escorte, au milieu des insultes et des grossièretés de la soldatesque et de la populace. Par ces nuits pluvieuses, quand les balles se croisaient encore à chaque instant autour de la caserne, nous devions parcourir un long et pénible trajet. Une fois arrivés à ces infectes fosses, il nous fallait entendre des insultes plus immondes encore. »
Une visite à Campolide.
Le lendemain de la proclamation de la république, Armando RodrigUes voulut que le P. Alexandre de Barros l'accompagnât au collège. 11 avait entendu parler de souterrains et d'armes cachées. Or il y avait vingt-quatre heures que le collège était au pouvoir des républicains qui parcouraient l'édifice et le jardin dans tons les sens, sans avoir pu trouver une seule arme, ni découvrir les fameux souterrains.
11 avait appris, en outre, qu'au cabinet de physique, se trouvaient des instruments suspects, des machines de guerre sans doute... Le R. P. Recteur consentit de bon gré à l'accompagner ; il lui conseilla également d'emmener le P. Luisier, qui le renseignerait mieux encore sur tout ce qui relevait de sa spécialité.
A neuf heures, une voilure les attendait, celle probablement qui était aux ordres de Rodrigues. Un soldât, le revolver à la main, se plaça près du cocher. Armando Rodrigues, armé ;le sa carabine, s'assit à côté des PP. Barros et Luisier, et la voiture roula vers les portes de Campolide. Un soleil splendide
chauffait les rues remplies de groupes armés où l'on causait avec animation.
Quand on apercevait le chef Rodrigues, on l'acclamait à grands cris, et lui, fier de sa popularité, répondait avec empressement. Bientôt, la foule devenant plus nomhreuse, le chef craignit quelque manifestation hostile contre les Pères : il fit arrêter la voiture et alla s'asseoir près du cocher, tandis que le soldat prenait place à l'intérieur. La voiture repartit et arriva enfin au collège.
L'entrée en était gardée par la troupe. Déjà un grand désordre régnait partout.
Les visiteurs se rendirent d'abord au laboratoire de chimie. Armando Rodrigues observa, écouta et convint que tout ce qui se trouvait là était inoffensif. Les engins de guerre se réduisaient a des tubes et à de fragiles ballons de verre, à des vases cylindriques qui avaient contenu autrefois de l'anhydride carbonique.
On entra ensuite au musée. Dans un coin, près de la porte, une hache avait été abandonnée, la veille, par les émeutiers. Le P. Luisier remarqua que les trophées d'armes africaines avaient été volés et s'expliqua alors aisément que l'on vît, autour de la caserne, des hommes armés de zagaies.
Armando donna des signes visibles de satisfaction, en voyant tout ce qui était réuni dans cette salle ainsi qu'au laboratoire d'histoire naturelle ; il félicita les Pères de leur immense travail. Quant aux instruments suspects, il fallut convenir encore, après les explications du P. Luisier, que c'étaient de simples appareils électriques.
Le chef carbonaro voulut ensuite aller à la citerne ; mais, se sentant fatigué, il s'assit avec le P. Luisier à la porterie, H ordonna au soldat d'aller faire cette visite en compagnie: du R. P. Recteur,
Il y a, au collège, une citerne contenant de l'eau potable. Lorsque le P. Antonio da Costa Cordeira était recteur de Campolide, il donna une grande impulsion aux travaux de construction et fit extraire la pierre nécessaire des terrains situés dans la propriété. L'ouvrage terminé, pour utiliser l'excavation pratiquée dans le sol, il résolut d'y établir une citerne. Il fit faire une voûte en briques et le tout fut recouvert d'une couche de terre assez épaisse pour être aménagée en jardin. On descendait dans cette citerne, au moyen d'un escalier.
Plusieurs revues illustrées portugaises (>t étrangères ont
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reproduit des photographies de l'entrée de cet escalier, comme étant celle des prétendus souterrains du collège.
Outre cette citerne, qui, comme on le voit, avait une origine et
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Collège de Campolide.
Le jardin sous lequel est creusée la citerne.
une destination fort honnêtes, il y a à Campolide une galerie souterraine pour capter l'eau potable et qui existait bien avant que les Jésuites fussent entrés en jouissance de la propriété.
On avait tâché d'augmenter le volume d'eau, pour qu'il pût répondre aux exigences croissantes de l'établissement ; pour cela, on avait exploré le sous-sol à diverses reprises, et si je ne me trompe, avec bien peu de succès. Or il est bien naturel que ces travaux aient laissé dans le sol des trous en différentes directions. Mais aucune de ces tranchées n'a d'issue ou d'embranchement secret sur les propriétés voisines, comme on peut s'en rendre compte en prenant la peine de les examiner.
Le P. Recteur demanda à Armando Rodrigues la permission de se retirer un instant, et comme notre homme, ce jour-là, était en veine de bonne humeur, il céda un peu de ses droits et laissa le Père s'en aller tout seul.
« Quel spectacle ! Quelle tristesse ! Quel désordre ! écrit le P. Barros. J'avais réuni dans une valise les objets auxquels je tenais le plus, entre autres mon crucifix ; maintenant, tout était bouleversé et éparpillé sur le plancher.
Je pris quelques manuscrits, très peu, car je ne pouvais m'arrêter longtemps. Dans les autres chambres, même désordre inconcevable.
Je constatais avec joie que la chapelle était encore intacte.
Je revins près de l'escalier. Le chef m'ordonna d'accompagner le sergent à la citerne... Nous avons visité ensemble d'autres endroits encore. Le sergent prenait des airs railleurs, et montrait par ses grimaces combien peu il se fiait à moi. »
Pendant ce temps. Armando Rodrigues, assis avec le P. Luisier à la porterie, lui faisait des confidences sur un ton aimable :
- Je vais vous dire qui je suis. Je m'appelle Armando Porfirio Rodrigues ; il y a vingt ans que je suis infirmier à l'hôpital anglais. Je suis athée : mais je respecte vos opinions.
Le P. Luisier l'ayant interrogé sur la destination que le gouvernement donnerait aux Jésuites, il répondit :
— On vous enverra dans vos pays !
- Je ne sais pas comment nous pourrons faire, objecta le Père ; quant à moi. je n'ai pas d'argent pour le voyage !
Soyez tranquille, répondit Rodrigues : le gouvernement donnera tout ce qui sera nécessaire...: en outre, en cas de nécessité, moi-même je vous prêterais de l'argent.
Le P. Luisier remercia, mais n'accepta pas.
L'arrivée du P. Recteur et du sergent vint interrompre la conversation et tous les quatre se dirigèrent vers la cuisine, en passant par la dépense attenant au réfectoire. Il y avait là une dame-jeanne avec de l'eau de Curia, dont le P. Barros faisait usage par ordre du médecin. Le chef lui permit de l'emporter à la caserne. Ils revinrent alors à la porterie et montèrent en voiture, tandis que la foule eriail :
— Vive la république !
Mais Rodrigues, toujours plein de bonhomie, ce jour-là, commanda le silence d'un geste impérieux.
- Je vous prie, ordonna-t-il de sa voix enrouée, de ne rien dire qui puisse être désagréable à ces Messieurs. Respect aux vaincus et aux sentiments de tous !
Très bien ! Très bien, c'est parfait ! s'écrièrent-ils tous en applaudissant.
El la voiture prit de nouveau le chemin de la caserne.
Nuit terrible.
On passa la journée du 7 octobre dans une certaine tranquillité d'esprit. Les gardiens affirmaient aux prisonniers qu'ils seraient mis en liberté le lendemain.
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flans la soirée, ils reçurent la correspondance adressée au collège, et c'est alors seulement qu'ils apprirent l'arrestation des religieux de Barro et du Quelhas, ainsi que l'assassinat, à Arroios, du Provincial des Lazaristes, le R. P. Alfred Fragues, et du P. Bernardino de Bairos Gomes. Celte tranquillité relative de la journée était l'annonce de la tempête horrible qui allait se déchaîner sur les captifs.
Cette nuit-là, en effet, eurent lieu au Quelhas et au couvent das Trinas les fameuses fusillades qui alarmèrent toute la ville.
« Nous étions déjà tous étendus sur nos couvertures, raconte Ferreira Fontes. Tout à coup, un grand bruit se fait entendre ; on eût dit que le corridor voisin s'effondrait. Nous nous éveillons en sursaut. A ce moment, un homme à figure sinistre bondit du seuil, et, au milieu de la salle, apparaît le chef Rodrigues. De la crosse de son fusil, il frappe furieusement le plancher, et se met à vociférer :
Vos hommes conspirent ! Les catholiques fusillent les miens. A l'instant même, on vient de tuer quatre de mes soldats au Quelhas !... Eh bien ! sachez que j'ai en mon pouvoir plus de quatre cents moines ou nonnes (1). Pour chacun des miens, cent des vôtres tomberont. Souvenez-vous que vous êtes des otages !
Et s'adressant à un soldat qui l'accompagnait :
— Savez-vous ce qu'on appelle des otages?...
- Oui, Monsieur ; otages... otages... cela veut dire qu'ils ne peuvent pas sortir d'ici et qu'ils paieront de leur tête ce que feront les catholiques.
- C'est tout à fait cela, confirma le carbonaro. Vous autres, restez là en sentinelles, si quelqu'un fait un geste, tirez. Je viendrai moi-même avec un peloton pour fusiller les autres.
Il dit ; et ce « diable déchaîné » comme l'appelait un Salésieu. dans son langage pittoresque, bondit dehors.
Inutile de dire que nous sommes restés glacés d'effroi, respirant à peine. Le P. Brito, qui était près de moi, ferma les yeux pour ne pas voir les armes braquées sur nous.
Il était vers minuit. Nous commencions déjà à sommeiller de nouveau. Le tigre entra une seconde fois dans la salle, recommença son histoire d'otages et de fusillades, se répandit en dia-
(1) Ce chiffre était plus exact qu'on ne le rro}Tait : le nombre des religieuses détenues à l'Arsenal était à lui seul de près de 3fi0.
tribes contre les catholiques, contre l'abbé Mattos (1). On répondit timidement à ses accusations, et « Monsieur Tempête » comme d'autres l'appelaient, devint plus calme.
Un membre de la Congrégation du Saint-Esprit, originaire du Brésil, songea alors à demander s'il ne lui serait pas possible d'avoir une entrevue avec son consul.
Demande malheureuse et inopportune !
— Le consul? vociféra le chef. Vous n'avez pas de consul ' Vous n'avez pas de patrie ! Vous êtes des traîtres ; au Ouelhas et au couvent das Trinas on fait feu, et on lance des bombes sur les nôtres. Vous serez fusillés tous !
Le P. Luisier qui, depuis la visite à Campolide, jouissait auprès de lui d'une certaine autorité, s'approcha, et, avec douceur, tâcha de lui faire voir que les prisonniers ne pouvaient êlre responsables de ce qui s'était passé sur d'autres points de la ville.
Mais Armand Rodrigues ne voulait rien entendre.
— Comptez les prisonniers ! dit-il au P. Luisier, avec des airs qui annonçaient une catastrophe.
Le P. Luisier obéit ; il se mil à compter et arriva au nombre de cinquante. Là, il hésita : il ne se rappelait plus s'il s'était compté lui-même.
— Comptez derechef ! cria le carbonaro.
Le Père s'exécuta. Il commença cette fois par lui-même et continua à' haute voix pour que les autres fussent en état de corriger l'erreur, si par hasard il se trompait... Il arriva à cinquante et un.
Nous sommes cinquante et un, dit-il au chef. Il lui semblait qu'il venait de proclamer le nombre des victimes vouées au sacrifice.
Cinquante et un exactement'.' demanda de nouveau Armando Rodrigues.
Exactement ! affirma tranquillement le P. Luisier.
— C'est bien, vous me ferez la liste de tous. S'il en manque un seul, c'est vous qui êtes responsable !
Vous la voulez immédiatement ? demanda le Père. - Non! Demain, je reviendrai à dix heures ; qu'elle soit prête alors...
(1) Prêtn séculier, directeur du journal catholique Portugal, contre lequel, dans les derniers temps, les «imeutiers semèrent parmi le peuple des calomnies haineuses.
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Mais... Vous savez bien que je n'ai pas de papier.
— Je vous en ferai donner, du papier... Puis, sur un Ion menaçant :
— Ne bougez pas ! Je vais à voire collège. Malheur à vous ci quelque désastre a eu lieu ! Ici, si quelqu'un de vous trouble l'ordre, qu'on le fusille immédiatement !
Et le terrible chef nous tourna le dos.
La sentinelle qui gardait les prisonniers, baïonnette au canon. lut remplacée par deux gardes, le revolver à la main, qui se postèrent, immobiles, devant les religieux, comme deux chasseurs à l'affût.
La nuit du 7 au <s octobre fut, pour les prisonniers, d'après les récits des Pères Luisier et Brito, une véritable veillée de condamnés.
« Ce fut, dit le P. Luisier, une nuit de grande souffrance. Pour m'en tenir à mes impressions, la mort me paraissait certaine, car il me semblait impossible qu'au Ouelhas, au couvent' das Trinas ou à Estrella, il n'y eût plus de fusillade. La garde municipale s'était, disait-on, réfugiée dans ces quartiers ; là aussi se cachait la canaille qui, durant la nuit, déchargeait des armes dans la rue, et mettait toute la ville en émoi.
Nous nous sommes donc préparés bien sérieusement au sacrifice et confessés les uns aux autres, comme pour mourir ; plusieurs même firent des promesses particulières au bon Dieu, pour implorer sa protection dans celte heure d'angoisse. »
Cette note poignante se termine par ces mots qui en disent long :
« J'espère que ces heures auront plus pesé pour moi dans la balance de la divine miséricorde que plusieurs années de ma vie religieuse si peu fervente. »
Je vais transcrire, dans les lignes suivantes, la narration de ce même Père, écrite désormais sous forme de journal.
Samedi S. — Jour de silence. Dans la salle, on ne parlait qu'à voix basse. Dès le matin, je me mis à rédiger la liste fatale. Je demandai du papier à un garde. Il me -le refusa, en disant qu'aux prisonniers, on ne pouvait donner de papier sans ordre supérieur. Un jeune religieux de la Congrégation du Saint-Esprit arracha alors une feuille d'un carnet et me l'offrit. Il m'aida aussi à faire la liste; celle-ci terminée, je comptai les noms. J'en trouvai cinouante. Il en manquait un. Je recommençai à compter. Aidé par le même religieux, je vérifiai tous les noms inscrits : mais je
n'en trouvais toujours que cinquante : et la veille, j'en avais déclaré cinquante et un ! »
Le P. Barros ajoute à ce propos :
« Cela affligea extraordinairement le P. Luisier, et nous tous avec lui. Ce fut un moment d'angoisse indicible. Nous nous sommes comptes de nouveau et à plusieurs reprises, jusqu'à ce qu'enfin, je me souvins que parmi nous, il y avait trois Frères coadjuteurs du même nom de Gomes, et deux seuls étaient inscrits ! Le P. Luisier. qui s'était fait mon infirmier très dévoué, éclata en sanglots ; et je sentis, pour ma part, une certaine consolation d'avoir pu, de cette façon, récompenser en quelque manière la grande charité avec laquelle il me soignait. »
Le P. Luisier avoue aussi que durant la nuit, bien qu'il fui certain qu'aucun des nôtres ne fuirait, il pensait avec terreur a la possibilité d'une erreur de sa part dans le compte fait devant le carbonaro et ajoute :
" Malgré mon apparente froideur, l'émotion avait été telle que je ne pus réprimer une crise de larmes nerveuses ! »
Enfin, continue le P. Luisier, j'écrivis définitivement la liste exigée ; mais je dois confesser que ce travail me causa un nouveau tourment. J'étais persuadé qu'au moins quelques-uns des jésuites seraient fusillés et je me demandais si la liste que j'étais chargé d'établir n'allait pas servir à l'appel fatal : dans ce cas, ceux que je mettais en tête de ma liste, étaient peut-être wso facto condamnés, ou du moins, tout indiqués pour le sacrifice ! El alors, il dépendait de moi de désigner les victimes. D'un autre côté, 'comme étranger, je ne pouvais inscrire mon nom en premier lieu, car, d'après l'ordre formel d'Armando Rodrigues, les étrangers devaient être inscrits sur une feuille à part. Cette recommandation même augmentait encore mes soupçons.
J'eus l'idée de prendre l'avis d'un de nos religieux, mais je reculai devant la pensée que je l'obligeais, pour ainsi dire, à réclamer pour lui la première place dans la liste.
Les angoisses qui me torturèrent durant quelques heures sont inexprimables. Enfin... je résolus d'écrire le nom du P. Barros parmi les derniers, mais non tout à fait le dernier, pour ne pas attirer l'attention. Il me semblait que sa vie était la plus précieuse de toutes.
Vous avions avec nous, dans la même prison, un sergent de ville et un civil. Je crus devoir les exhorter à se préparer ;'i leur