A LA CASERNE DU V RÉGIMENT D ARTILLERIE
dernière heure. Je m'approchai du premier et lui dis d'un air tranquille :
Mon ami, comme vous voyez, notre vie est en danger ; il faut sérieusement nous préparer à la perdre.
— Comment, dit le servent de ville, tout effrayé ; que dois-je faire ?
- Une confession sincère, lui répondis-je.
Et mon interlocuteur se prit à pleurer. Pour un motif quelconque, dont je ne me souviens plus, je n'insistai pas davantage.
Le matin de ce même jour, les séculiers furent mis en liberté, ce qui me causa une vive impression. Tous les prisonniers maintenant réunis dans cette salle étaient des religieux. Il me semblait que Notre-Seigneur séparait les siens pour le martyre.
Un peu après-midi, le chef Rodrigues entra dans la salle. S'arrètant sur le seuil de la porte, il promena ses yeux sur tous les prisonniers.
Peu après, le regard menaçant du carbonaro rencontra le mien. Il vint vers moi, me demanda la liste des captifs.
Je la lui remis, en lui faisant observer que deux civils avaient été mis en liberté.
A cette nouvelle, il se met en fureur contre les gardes et leur déclare qu'ils ne doivent laisser sortir personne sans un ordre exprès et écrit du quartier général. Puis se tournant vers nous : Vous êtes le rebut, la lie de la société, crie-t-il, une mauvaise herbe qu'il faut arracher une fois pour toutes ; vos consuls vous abandonnent ; au Ouelhas, vous assassinez mes gens. N'oubliez pas que vous êtes des otages !
Tout ceci fut proféré avec une violence et une haine telles qu'il m'est impossible d'en donner une idée.
Un interrogatoire mémorable.
Je continue à transcrire la narration du P. Luisier : «< Le P. Recteur me disait souvent que pour moi, comme étranger, je serais mis en liberté, mais qu'à lui, ils ne pardonneraient jamais ; aussi, m'avait-il prié, au cas où on l'appellerait, de lui donner tout de suite l'absolution... Ce pressentiment m'avait, comme on peut le croire, vivement impressionné.
Or, le samedi 8 octobre, après toutes les scènes que l'on vient de raconter, le chef carbonaro vint appeler expressément le directeur du collège de Campolide.
Donnez-moi la sainte absolution, me dit le Père à voix basse.
Armando Rodrigues qui, de loin, avait Pœil sur nous, s'écria :
— No word !
Il avait, en effet, la manie de nous servir quelques bribes de son anglais. Avant que le P. Recteur arrivât à la porte, je lui avais donné l'absolution. Je demeurai dans des transes mortelles. Ou'allaient-ils lui faire ? Pour quel motif l'appelait-on ? Pour le fusiller, comme l'avait dit le chef révolutionnaire?
Plusieurs pensaient qu'il irait de nouveau au collège, d'autres qu'on l'appelait pour un interrogatoire.
fout cela m'excita les nerfs, à tel point que quelques-uns déclarèrent que j'avais enfin, moi aussi, perdu mon sang-froid.
Peu après, on entendit au dehors le bruit d'une décharge. Qu'on imagine quelle angoisse fut la nôtre !...
Au bout d'une demi-heure, nous voyons revenir notre bienaimé Supérieur !
Tous nous le saluons avec des transports de joie ; on l'entoure, pour savoir ce qui s'était passé. »
Le Père, escorté par trois sergents et un soldat muni d'un fusil, avait été emmené par le chef Rodrigues qui était, comme toujours, armé de sa carabine. Mais écoutons le P. Barros luimême :
« J'étais absolument calme ; les jours précédents, j'avais vu plusieurs fois la mort de bien près, mais Nôtre-Seigneur ne m'en avait pas jugé digne. On me fit entrer dans une salle : il y avait, au milieu, une table et plusieurs chaises. Le chef en prit une et alla la placer dans le coin, à un mètre et demi environ de la table. Puis, se tournant vers les assistants :
— Est-elle à bonne distance? demanda-t-il.
- Cette fois, c'est sûr... je n'échapperai pas, me dis-je à moimême, en entendant ces mots.
Cependant je ne me troublais point. Je m'étais préparé ; plusieurs fois, je m'étais confessé, comme pour mourir, et l'approche d'une mort violente, je sentais qu'elle ne me faisait point peur.
Sur ces entrefaites, le chef sortit avec les serments, et je me trouvai seul avec mon gardien, un caporal, si j'ai bonne souvenance. Je causai un peu avec lui : c'était un brave garçon. 11 me parla de sa famille, de son désir de retourner au pays, et ajouta qu'il y serait déjà, sans la révolution. Je lui montrai, de mon côté, (pie nous n'étions point i\r< criminels.
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Soudain, cette idée de la famille réveilla dans mon cœur le souvenir de ma sainte mère, tant regrettée, morte il n'y avait guère plus d'un mois. Je pensais que Dieu lui avait épargné un immense chagrin en l'appelant à lui avant que je fusse mis en prison. Mon émotion fut telle que je me pris à sangloter : il y avait bien des années que chose semblable ne m'était pas arrivée. Ces larmes étaient à la fois un soulagement et la cause d'un nouveau tourment. Le soldat, très ému lui aussi, m'assurait qu'on ne me ferait pas de mal, mais la conscience même de m 'être senti consolé à la pensée que ma mère bien-aimée n'était plus, était pour moi une vraie torture.
Peu après/ revinrent les trois sergents et le chef, et l'interrogatoire commença :
— Combien de galeries avez-vous à Campolide ? (1) Je répondis :
— Le directeur d'un collège comme le nôtre n'a pas toujours le temps de compter le nombre des galeries qu'il y a dans la propriété. A ce sujet, je dirai ce que je sais.
— C'est cela ! (Contradiction ! s'écria le carbonaro ! Vous m'avez dit hier que l'eau venait de Telheiras.
— Je n'ai pas parlé de Telheiras, répliquai-je ; si je connais l'existence de Telheiras, c'est par l'annuaire des téléphones ; j'ignore même où il se trouve. J'aurai sans doute parlé des telhados (toits), d'où l'eau est recueillie dans la citerne.
Le chef se tut ; avec les sergents, il rédigeait le procès-verbal. Après quelques moments, il insista de nouveau :
— Alors, comment expliquez-vous qu'une fois, un employé des téléphones étant allé au collège de Campolide faire des réparations et de là, s'étant dirigé vers le couvent das Trinas, y ait trouvé un domestique du collège arrivé avant lui ? (2)
— Je ne discute pas le fait, et ne lui donne aucun crédit : mais, si un homme marche plus vile qu'un autre, je ne me crois pas obligé d'en fournir la raison ! Ce que je vous garantis, c'est que cet homme n'a pu passer ni par une des galeries, ni par un autre passade souterrain, car il n'y en a aucun qui fasse communiquer le collège avec l'extérieur.
(1) Il s'agit dos galeries souterraines (minas) si communes en Portugal, pour le captage de l'eau et dont il a été question plus haut. \N. du Tr).
(2) C'est un comble ! Un souterrain, allant des hauteurs de Campolide aux Trinas de Macunibo, serait beaucoup plus long el coûterait bien plus à construire que le fameux tunnel du Rocio a Campolide. comme le savent ceux qui connaissent Lisbonne.
En entendant ces questions, j'eus une forte envie de rire : mais j'avais trop peur de mon diable d'homme. A ce moment, on entendit une détonation au rez-de-chaussée, sous la salle où nous nous trouvions.
Le carbonaro eut un geste d'effroi ; il envoya la sentinelle voir ce qui venait d'arriver ; pour moi, je pensais à mes religieux, et aux angoisses qu'ils devaient éprouver, croyant, sans doute, qu'on m'assassinait en ce moment.
Armando Rodrigues me demanda si j'avais encore quelque chose à déclarer au sujet des galeries souterraines. Je lui répondis que parmi les prisonniers, il y avait un vieil employé du collège qui pourrait peut-être lui donner des explications plus détaillées ; que pour moi, j'affirmais, sans l'ombre d'un doute, qu'il n'y avait, dans la propriété du collège aucun souterrain communiquant avec l'extérieur, et que. dans la maison, il n'y avait non plus ni explosifs ni armes.
L'employé auquel je faisais allusion était le Frère coadjuteur Antonio (ionçalves ; le chef le fit appeler immédiatement et l'on commença à l'interroger.
11 répondit à tout. Ensuite nous rentrâmes dans la salle où étaient les autres religieux. Tous respirèrent quand ils me virent, encore en vie.
Hélas ! Notre-Seigneur ne m'avait pas jugé digne de la grâce du martyre ! »
Au sujet des fameux souterrains, on interrogea encore deux domestiques du collège : Fidalgo et José Balbino. Peu après, ce dernier fut mis en liberté, car il s'était offert pour faire visiter la citerne ; les républicains, du reste, auraient pu la trouver sans ciceroné, vu que le P. Recteur et d'autres la leur avaient déjà montrée. D'ailleurs, cet énorme réservoir n'était pas comme on dit en portugais, une aiguille dans une meule de paille.
Le décret d'expulsion.
Le dimanche 0 octobre, nos Pères récitèrent l'office de la Maternité de la Très Sainte Vierge. Ce fut une lueur de joie dans la sombre caserne devenue leur prison. Les orages de la veille paraissaient être un peu dissipés ; le P. Barros néanmoins passa la journée flans un étal de grand abattement phvsique.
La garde lut laite par des soldats, ce qui était de bon augure:
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plu:- lard, on les remplaça de nouveau par des civils armés.
Le P. Luisier écrit : « Toute la journée, j'éprouvai un sentiment extraordinaire de confiance en la Très Sainte Vierge, et ne cessai de répéter la jaculatoire : Monstra Te esse Matrem. J 'étais du reste persuadé qu'avant la fin du jour, celte divine Mère nous donnerait quelque signe particulier de sa protection sur nous.
Les prisonniers s'approchèrent des gardes, qui leur parlaient avec une certaine humanité, en prédisant, chacun suivant son caprice, le sort que la république réservait aux religieux.
Vers le soir, les ministres du gouvernement provisoire visitèrent la caserne. Il était cinq heures, quand l'artillerie annonça leur arrivée.
11 y eut des discours que la multitude, composée en partie d'hommes du peuple, écouta bouche béante. La fin de chaque discours était saluée par les cris de : Mort aux Jésuites !
Quand les hommes du gouvernement provisoire se retirèrent fiers de leur facile triomphe, le chef Rodrigues arriva, s'approcha du P. Recteur et du P. Luisier. leur serra la main avec une amabilité affectée et leur dit à peu près ceci :
Mes félicitations ! Vous pouvez être tranquilles, bientôt tout sera décidé ; vous verrez que la république est généreuse et qu'elle a été proclamée pour le bonheur de tous.
Quelques prisonniers puisèrent dans ces paroles du carbonaro de nouveaux motifs pour nourrir encore des illusions sur le sort qui les attendait.
Le 10, les journaux du matin arrivèrent de bonne heure à la caserne. Un Père acheta un numéro du Seculo. Aux « dernières nouvelles », il trouva, sous le sous-titre : « Jésuites et Congréganistes. On fait revivre le* lois de Pomhal et celles de 1834 ». la nouvelle suivante :
Le Diario do Govcrnn publie aujourd'hui le décret suivant émanant du Ministère de la Justice :
Le gouvernement provisoire de la république portugaise fait savoir que, au nom de la république, il décrète, comme ayant force de loi, ce qui suit :
Article I. - - Continue à être en vigueur comme loi de la république portugaise, la loi du 3 septembre 1759, promulguée sous le régime absolu, et par laquelle les Jésuites dénaturalisés et proscrits, sont expulsés du pays et de ses possessions. « de telle sorte qu'ils ne puisent jamais v rentrer.
Article II. - - Continue également à être en vigueur, comme loi de la république portugaise, la loi du 28 août 1767, promulguée aussi sous le régime absolu, laquelle « expliquant et complétant s la loi précédente du 3 septembre 1759, détermine que les membres de la Société appelée Compagnie de Jésus, ou Jésuites soient obligés à sortir immédiatement du pays et de ses possessions.
Article III. - - Continue également à être en vigueur, comme ayant force de loi dans la république portugaise, le décret du 28 mai 1834, promulgué sous le régime monarchique représentatif, qui a fermé en Portugal, dans les Algarves, dans les îles adjacentes et autres possessions portugaises, tous les couvents, collèges, hospices et toute autre maison religieuse de tous les ordres réguliers, quels que soient leur dénomination, institut ou règle.
Article IV. Est déclaré nul, comme contraire à la lettre et à
l'esprit des documents susnommés, le décret du 18 avril 1901, qui, d'une façon dissimulée, autorisa la formation des congrégations religieuses dans le pays, quand elles déclaraient se dévouer exclusivement à l'instruction, à la bienfaisance ou à la propagation de la foi et de la civilisation dans les colonies.
Article V. - - En conséquence, et en harmonie avec le dispositif des article 1 à 3 et des documents déjà cités, seront expulsés du territoire de la république tous les membres de la Compagnie dite de Jésus, quelle que soit la dénomination sous laquelle eux ou elle se dissimulent, qu'ils soient étrangers, naturalisés, nés sur le i territoire portugais. ou nés de parents portugais.
Article VI. Les membres des autres compagnies, congrégations, collèges, sociétés, missions, ou autres maisons religieuses appartenant à des ordres réguliers, seront expulsés du territoire de la république s'ils sont étrangers ou naturalisés, et s'ils sont portugais, ils seront tenus à se séculariser on au moins à ne pas vivre en communauté.
§ 1. - - Sont considérés comme vivant en communauté les religieux appartenant à un ordre régulier, qui résident ou habitent ordinairement plus de trois ensemble, dans le même immeuble, ou successivement on alternativement en plusieurs immeubles.
§ 2. -- Les personnes citées dans le paragraphe précédent sont tenues de faire connaître au gouvernement, par le ministère de la Justice, dan^ une déclaration officielle, enregistrée dans un bureau de poste, la localité du territoire de la république où ils ont établi leur domicile.
Article VII. Les individus désignés par ce décret qui transgresseraient n'importe laquelle de ces dispositions, ou ne se conformeraient pas immédiatement, ou dans le délai qui leur sera marqué, aux ordonnances légitimes de l'autorité compétente, seront déclarés coupables de désobéissance qualifiée, sans préjudice ele la responsabilité qu'ils pourraient encourir, pour avoir constitué des sociétés illlicites, conformément ;'i l'article 282 du code pénal ou des sociétés de malfaiteurs, conformément aux termes de l'art. 263 du même code.
article \ (il. Les biens des sociétés ou maisons religieuses seront
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inventoriés et évalués, après avoir été préalablement mis sous scellés, et les biens «les maisons occupées par les Jésuites, tant meubles qu'immeubles, seront dès maintenant déclarés propriété de l'Etat.
§ unique. - - Les biens des autres maisons religieuses recevront prochainement une destination par le décret organique sur les rapports de l'Etat portugais avec les Eglises, ou par un règlement ajouté au présent décret.
Article IX. - L'exécution de ce décret et des lois mentionnées dans les articles 1 à 3, est confiée spécialement au ministre de la justice, qui, à cette fin, pourra réclamer des magistrats dépendants de son ministère et des procureurs de la république, leurs délégués ou sous-délégués, les services dont il aurait besoin, pour établir exactement l'identité des individus atteints par ce même décret.
Article X. — Le présent décret, ayant force de loi, entrera immédiatement en vigueur et sera soumis à l'approbation de la prochaine assemblée nationale constituante.
Il est donc ordonné à toutes les autorités auxquelles il appartient de connaître et d'exécuter le présent décret, de presser l'exécution et l'accomplissement de toutes les clauses qu'il renferme.
Que les Directeurs de Ministère le fassent imprimer, publier et distribuer.
Donné au palais de la République, le 8 octobre 1910.
Joaquim Théophile* Braga, Antonio José d'Almeida, Afonso Costa, Antonio Xavier Correia Barreto, Amaro de Azevedo Gomt*, Bernardino Machado.
Ce jour-là, le régime des prisonniers fut détestable ; au dîner, il fallut se contenter de quelques pois cuits dans l'eau.
Malgré tout, on vécut jusqu'au soir dans une atmosphère de résignation et de confiance.
Le P. Luisier signale un fait arrivé ce matin-là et qui jette un jour singulier sur ce qu'était la vie à la caserne.
« Le P. Terças, directeur de la revue Portugal em Afvica et moi, raconte-t-il, nous avions demandé la permission de nous absenter de la salle quelques instants. On chercha d'abord quelqu'un pour nous accompagner. Enfin, un homme vint, armé seulement d'un fleuret.
En traversant la cour, le gardien improvisé me dit à voix basse qu'il était prisonnier, lui aussi, et qu'il avait travaillé dans les ateliers de Saint-Joseph : il me montra en même temps un chapelet qu'il portait dans son gousset. Un soldat, ou peut-être un civil portant une capote, vit de loin cette scène ; aussitôt il nous crie de faire halte, court sur nous, arrête notre pauvre gardien, et le traite d'une manière vraiment brutale.
Comme le P. Terças voulait défendre la victime, le misérable entra en fureur :
Taisez-vous, lui dit-il. sinon je vous envoie une balle dan; la tète !
Et il continua à vomir des imprécations et des menaces. »
Le départ pour Caxias.
Le lundi soir, on savait déjà à la caserne que les Pères partiraient le lendemain matin. La nouvelle causa parmi eux une anxiété générale ; tous se demandaient quel sort la république leur réservait. Cette nuit, parce que c'était la dernière, sans doute, fut des plus pénibles. Les visiteurs des deux sexes, avides de contempler les religieux, furent plus nombreux et se succédèrent jusque bien avant dans la nuit.
Un des gardiens, il est vrai, eut le bon sens d'éloigner les curieux. A cause de cela, peut-être, il fut remplacé par un autre dont la grossièreté dépassait tout ce que l'on peut imaginer. Tl chantait, sifflait, traînait son fauteuil, s'y asseyait parfois à califourchon, marquait le pas sur le plancher, le frappait avec la crosse de son fusil, permettait à tout va-nu-pied de venir jouir encore une fois de ce spectacle.
Et comme si cela n'eût pas suffi, tous les clairons du régiment ne cessèrent de tourmenter, par leurs sons agaçants, les religieux qui avaient un extrême besoin de repos.
Vers minuit, Machado dos Santos vint à la caserne, pour dresser la liste des prisonniers. Ceux-ci n'étaient plus que quarante-huit, car un religieux de la Congrégation du Sàint-Espril était déjà parti, grâce à l'influence de quelques amis.
Il les divisa en trois groupes ; les Frères Antonio Gonçalves H Lui/, de Castro faisaient partie du dernier. Le commandant leur déclara qu'ils ne partiraient pas, mais qu'ils seraient transportes plus tard dans une forteresse. Il demanda à tous à quelle maison religieuse ils appartenaient, s'ils étaient prêtres, quelle était leur nationalité, leur âge, etc.
Enfin, il donna des ordres pour que tous fussent prêts à partir pour la gare à quatre heures et demie du matin ; niais il ne daigna pas leur révéler le sort qui leur était destiné.
Le Supérieur des Pères du Saint-Esprit de Carnide, le li P. Dunoyer, représenta, avec raison, au délégué du gouvei-
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nement, que les membres de sa Congrégation n'appartenaient pas à la Compagnie de Jésus, et qu'ils avaient le droit de rester en Portugal.
Le- commandant écouta et, pour toute réponse : Allez, dit-il, vous êtes tous de la même espèce !
Le Recteur du collège de Carnpolide fit une autre requête qui n'eut pas plus de succès. Il demandait l'autorisation de rester quelques jours dans sa famille, et sous caution, pour conclure les affaires en suspens avec les parents et les tuteurs des élèves.
Quand Machado dos Santos se retira, la nuit était très avancée ; aussi, tous renoncèrent au sommeil. Ils plièrent leurs couvertures et se mirent à causer.
Les membres des trois corporations religieuses se montraient animés du même esprit de patience et de force.
Ils parlaient de l'avenir avec la confiance que ressent toujours celui qui a remis absolument son sorl entre les mains de Dieu.
Les Pères de la Compagnie pensaient généralement qu'ils seraient envoyés à la frontière, suivant le texte du décret ; ils combinèrent même, avec le R. P. Recteur, la manière dont ils pourraient se disperser dans nos maisons d'Espagne.
Bien avant l'heure marquée, tous étaient prêts pour le voyage. Vers quatre heures, un officier entra dans la salle pour faire l'appel. Voyant que quelques-uns s'attendaient à partir pour la frontière, il leur déclara que, pour le moment, ils restaient en Portugal, et que tous allaient être internés dans la forteresse de Caxias.
« Cette nouvelle, dit le P. Barros, consola les Jésuites -qui, de cette façon, retrouvaient leurs Frères de Barro, déjà emprisonnés au même endroit. » (1)
Le même officier avait déclaré que nous sortirions de bon matin, avant le jour, pour éviter des manifestations populaires.
L'intention eût été fort louable. Malheureusement, les faits montrèrent que le plan des autorités était, au contraire, de donner en spectacle cette marche des religieux, en l'entourant de tout un appareil militaire, avec drapeaux et clairons.
Autre circonstance remarquable, et qui contraste avec le bon
(1) Suivant le journal de Ferreira Fontes, l'officier n'aurait pas indiqué catégoriquement que Caxias serait le lieu de l'emprisonnement.
« Nous serions internés, dit ce Religieux, dans un (orl du camp retranché de Lisbonne, à Caxias ou à San Juliâo da Barra. Ce nom nous rappela le souvenir du martyre des anciens Jésuites. »
témoignage que les relations des Jésuites rendent ordinairement aux militaires : ceux qui accompagnèrent les prisonniers, de la caserne jusqu'à Caxias, paraissaient constituer la lie du régiment.
Le P. Luisier, dont la plume est d'une modération inaltérable, écrit à ce sujet :
« Il n'y avait qu'à ouvrir les yeux, pour voir l'indiscipline qui régnait dans la troupe. Il y avait des uniformes de toute espèce, des fusils de tous les types. Deux mots résument tous les discours : blasphèmes et obscénités. »
Le P. Barros confirme le fait :
(( Plusieurs soldats tenaient les conversations les. pins obscènes, dit-il, sur le chemin de Caxias. J'entendis des choses que je n'avais jamais entendues de ma vie. »
En outre, ils se faisaient gloire de leur impiété. Us nous dirent et répétèrent sur tous les tons des phrases comme celles-ci : « Que Dieu vienne vous délivrer maintenant, qu'il vienne vous secourir. » (1)
« La plupart des soldats appartenaient an 16e d'infanterie, dit le Frère Ferreira Fontes, régiment qui avait assassiné le colonel Celestino. La victoire les rendait insolents. Ils commencèrent par demander leur drapeau. Le commandant de la troupe, un élève de l'Ecole Militaire, leur obéissait comme un enfant. »
<( Il était à peu près cinq heures, dit le P. Luisier, quand !a troupe, composée d'environ cent cinquante soldats, se rangea >\w deux lignes devant la caserne. Nous sommes alors descenduavec nos bagages, et nous nous sommes placés, en longue file. au milieu des rangs. A cinq heures et demie, le cortège se mit en mouvement ; en tête, s'avançait le drapeau républicain, entouré île plusieurs clairons qui ne cessèrent, duranl tout le trajet, de sonner de leurs instruments. Nous sommes arrivés ainsi à la gare de Campolide où nous attendait un train spécial, formé de deux voilures de seconde classe. Les soldats prirent place ave» nous :
(1) Triste résultat de la propagande impie et démagogique faite par les clubs i par la presse.
Le Dia du 13 octobre écrivait :
« Ces derniers jours, ils (les Jésuites mil été retirés des couvents et envoyés au j ii
vernement civil de LisI ne pour être conduits à la frontière. Dieu les a oubliés. Il ne
se souvient plus d'eux.
Ceci prouve que l'on n'es! plu- au temps où le Ciel résolvail toutes les questions en faisan! charger ses légions d'archanges. »
Celte note, dit le Dia, est du vigoureux el brillant liiurin da Tarde S; i ip r< i< n
Et que d'autres citations ne pourrais je pas faire '.
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dans mon compartiment, nous étions cinq prisonniers, entre autres, le R. P. Recteur, gardés par sept soldats.
Tandis que nous étions à la gare, des employés nous montraient du doigt le collège avec des expressions de cruelle plaisanterie. »
Le P. Rrito ajoute : « A notre arrivée à la gare de Campolide. il s'y trouvait déjà quelques centaines d'hommes du peuple qui se faisaient les échos des infamies et des blasphèmes qu'ils entendaient proférer par les soldats de l'escorte. »
Aux arrêts du train, entre Campolide et Caxias, ce n'étaient partout que clameurs, vivats et cris de mort.
Le parcours de la gare de Caxias à la forteresse fut une véritable montée du Calvaire. 11 avait plu pendant la nuit et les chemins étaient impraticables. Chaque prisonnier portait avec lui son petit bagage. Plusieurs étaient des vieillards, le Frère Garcia, par exemple; d'autres étaient malades; tous étaient défaillants à cause des mauvais traitements endurés à la caserne ; la plupart étaient complètement à jeun.
Inutile de dire que soldats et gens du peuple les accablèrent ici encore de leurs injures et de leurs blasphèmes (1).
« A l'entrée de la forteresse, écrit le P. Luisier, je vis le Frère coadjuteur Franco, et le P. Lages. Ce fut pour moi une consolation, et un signe qu'à Caxias nous aurions plus de liberté.
Avant d'entrer, on fit l'appel de tous les prisonniers. On nous fouilla, on enleva à ceux qui en avaient, les cannes et les parapluies. On me laissa mon rasoir ; mais, peu après, un officier m'obligea à le lui remettre. On voulait aussi nous prendre notre argent, mais on ne le retira qu'à un petit nombre. On dressa une liste de tous les objets déposés, pour nous le restituer à notre sortie. »
La joie que témoignaient les Jésuites transférés à Caxias faisait contraste avec la méfiance que laissaient voir les officiers
(1) Au sujet des blasphèmes alors proférés, et qu'avant la révolution on n'avait jamais entendus en Portugal, Ferreira Fontes écrit :
« On eût dit des démons incarnés. Les Saints, la Très Sainte Vierge, Jésus-Christ étaient insultés par les expressions les plus immondes. Périodiquement venait le blasphème sarcastique : « Eh ! dites donc un Pater pour que Notre-Dame de Lourdes vous délivre ! Dieu n'est pas capable de vous retirer de nos mains. »
En entendant ces énormités, je tremblais et priais le bon Dieu de leur pardonner, car ils ne savaient ni ce qu'ils disaient, ni ce qu'ils faisaient. Durant le trajet, je me contins : en arrivant dans le fort, je pus. Dieu merci, répandre un torrent de larmes, ce qui me fit du bien. »
et les soldats de la forteresse. Ces militaires étaient, en général, des hommes honnêtes, comme le prouva leur conduite ultérieure, mais ils avaient entendu et lu tant de choses, qu'ils croyaient sérieusement aux crimes des Pères de Campolide et aux bruits absurdes que la presse avaient fait courir sur leur compte.
Aussi redoubla-t-on de rigueur dans la forteresse quand les Pères entrèrent.
- Ceux qui sont venus de Barro sont de braves gens, disaient ingénument les soldats, mais ceux de Campolide !...
On alla jusqu'à prévenir les premiers qu'ils auraient à souffrir les conséquences de leurs relations d'amitié avec des hommes si méchants.
A ce sujet, le P. Brito écrit : c< Quand nous fûmes entrés, on ferma la porte à clef ; et au lieu d'une seule sentinelle qui gardait jusque là ceux de Barro, on nous en mit quatre. Mais peu de jours suffirent pour leur persuader que les Pères de Campolide et ceux de Barro avaient une conduite identique et le service de la garde fut de nouveau réduit à une seule sentinelle, mise là plutôt à cause de la populace que par méfiance envers les prisonniers. »
Ce qu'il fallait voir, c'était la joie avec laquelle les religieux s'embrassèrent, en se félicitant de respirer l'air de la même prison, pour l'amour de Jésus-Christ. Un observateur chrétien eût pu, à ce spectacle, découvrir la raison providentielle de l'existence des persécuteurs de l'Eglise.
« En entrant dans la forteresse, écrit le P. Barros, la vue de nos Frères nous causa un soulagement et une consolation inexprimable : je ne cessai de rendre grâces au bon Dieu d'être sorti de la fosse aux lions, je veux dire de la caserne d'artillerie ; la forteresse me paraissait, en comparaison, presque un paradis ! »
« Les religieux de Barro. raconte le P. Brito, offrirent aux nouveaux venus des morceaux de pain, et quelques restes de !a ration de la veille. Et ces restes, ajoute-t-il, nous paraissaient beaucoup plus savoureux que les mets les plus délicats du monde. »
Laissons, pour un peu de temps, ces confesseurs de Jésus- Chrisl dans les fers de la république, en cette mélancolique retraite, sur Je-- bords du Tage, et revenons à Lisbonne.
De mystérieux événements divulgués par le télégraphe et par la presse vont avoir un immense écho dans le monde entier. Examinons-les, avec passion, et voyons ce que l'histoire véridique doit en conserver.
La campagne
fantastique
La prétendue résistance des Jésuites.
Il est incontestable qu'à Lisbonne, durant tout le mois d'octobre, et dans plusieurs quartiers de la ville, on a tiré, la nuit surtout, des coups de fusil de maisons particulières et de plusieurs églises et maisons religieuses. Les troupes chargées, en ville, du service de police répondaient à ces coups de feu et parfois la fusillade devenait vive : les effets meurtriers de tout ce vacarme étaient pourtant nuls.
Les journaux tenaient, avec grand soin, leurs lecteurs au courant de tons ces faits. Le Seculo du 24 racontait, par exemple, ce qui suit :
Fusillade à Campolide. Alarme provoquée par deux individus armés.
— Hier, vers dix heures de la nuit, deux individus qui passaient à Campolide, près de l'asile des Petites Sœurs des Pauvres, eurent la rnalheu-
reuse idée de décharger en l'air les pistolets dont ils étaient porteurs.
La troupe qui gardait l'édifice accourut immédiatement, et comme elle ignorait ce dont il s'agissait, tira également quelques coups de feu. Los sentinelles du collège de Campolide l'imitèrent et la fusillade continua, ce qui mit en émoi tout le faubourg. Averti de ce qui se passait, le quartier général envoya à Campolide un peloton de cavalerie sous le commandement d'un officier, qui n'eut rien à y faire, car la fusillade avait cessé et la tranquillité était rétablie.
Les doux séditieux qui avaient déchargé leurs pistolets furent arrêtés; on leur enleva leurs armes : l'un fut envoyé au bureau de police, l'autre au quartier général d'où, plus tard, il alla tenir compagnie au premier.
El je pourrais faire une foule de citations analogues (1).
Quels étaient les auteurs de ces attentats qui troublaient l'ordre public ?
Ni le gouvernement ni la presse, au moins dans la plupart des cas. ne l'auraient pu dire. Aussi les journaux parlaient de coups de feu mystérieux : bien mystérieuses aussi étaient les personnes qui les tiraient.
L 'envoyé à Lisbonne de la Correspondencia de Espana mandait a son journal :
Lisbonne, 11. - - Des individus mystérieux ont tiré des coups de feu près de la caserne des Paulistas et du haut de l'église de Sanfos... On n'est pas arrivé à connaître ces personnages.
Le Diario de Noticias du 12 octobre disait à son tour :
Nos lecteurs se rappellent sans doute les faits vraiment mystérieux qui ont eu lieu dernièrement dans les maisons religieuses du Ouelhas ?t das Trinas, où il y eu! des fusillades durant plusieurs nuits consécutives. On n'en ;i jamais connu les auteurs.
Le II octobre, la Capital publiait l'information suivante :
Le collège «les , lésiniez de Campolide esl gardé, depuis mercredi dernier, par quatorze révolutionnaires du groupe Patria Nova et par quelques soldats du 16e régimenl d'infanterie et du b1 d'artillerie, sous le commandemenl du chef révolutionnaire Armando Porfîrio Rodrigues.
Le même journal rapporte que lu garnison de l'édifice lui renforcée, a la suite d'un certain attentat, par «le- soldai- du l d'artillerie.
Lu fine fleur do- éléments révolutionnaires qui firent la répu-
l iin li-ouvera dans l'édition portugaise di cel ouvrage l'indication du plusieurs de lits. (N. du l'r.i.
blique portugaise fut donc choisie - si elle ne se choisit pas ellemême - - pour garder le collège volé aux Jésuites.
Ce fut aussi ce qui arriva au Quelhas, comme le lecteur le sait.
Ces coups de feu échangés sur différents points de la ville ont une explication naturelle dans l'instabilité de la situation politique cl sociale de cette époque. Les pêcheurs en eau trouble de toute espèce tâchaient de profiter de l'état d'abandon où se trouvaient peut-être quelques maisons particulières ou quelques établisse -
Collège de Campolide.
Une partie du musée d'histoire naturelle.
inents importants, peur s'enrichir aux dépens d'autrui, ou pour créer des difficultés ;ui gouvernement.
N'est-il pas tout de même étonnant que des édifices gardés tout particulièrement et presque avec un soin jaloux par les républicains, comme le collège de Campolide, la résidence du Quelhas et d'autres maisons religieuses, aient précisément été choisis par les émeutiers pour y accomplir des actes criminels ?
On ne doit pas oublier non plus que le collège de Campolide, si grand qu'il soit avec ses bâtiments et les dépendances, est relativement facile à surveiller et à garder, tant au dehors qu'à l'intérieur.
La façade principale, d'une longueur de plus de 100 mètres, se trouve sur une ample esplanade, qu'un seul homme peut embrasser du regard.
La partie postérieure confine à un enclos de peu d'étendue qui peut être surveillé par les sentinelles delà Penitenciaria.
La disposition intérieure de l'édifice, surtout de la partie neuve, est régulière. Grâce aux corridors superposés dans les différents étages et coupés à angles droits, une sentinelle placée à bon endroit peut, à elle seule, voir ce qui se passe dans une grande partie de l'établissement.
Comment tant de gardes ne sont-ils pas capables de défendre l'inviolabilité d'un tel établissement et se déclarent-ils impuissants à châtier la hardiesse de ceux qui, pour voler et piller, osent
Collège de Campolide.
Le musée d'histoire naturelle.
franchir le seuil de cette maison confiée à leur surveillance ?
Mais ces soldats révolutionnaires et ces patriotes qui appartenaient au groupe commandé par le chef Armando Rodrigues, avaient-ils un désir bien sincère de garder l'édifice dans lequel ils s'étaient établis?
Comment fut gardé le collège de Campolide.
Le nouveau régime, jusqu'au 23 octobre, au moins, signala sa prise de possession du collège de Campolide par le pillage, l'impiété et la crapule. Une personne digne de foi nous donne l'information suivante :
" Les soldats laissaient entier dans le collège qui bon leur semblait, et ces visiteurs emportaient, toutes les fois, des objet- de valeur, en échange d'insignifiants pourboires. »
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o tt,
Un voisin donne sur ces faits des détails plus précis : « Un peloton de cinquante ou soixante soldats, tour à tour d'infanterie ou de marine, était de garde au collège ; avec leur consentement, on volait durant, le jour et durant la nuit ; des femmes emportaient sur leurs tètes, à travers les champs, de grands paquets de linge, voire des matelas et les sommiers des lits.
Les familles de plusieurs élèves ne retrouvèrent rien de ce qui
Colère de Campohde.
Au bas du grand escalier. (Comparez avec la gravure de la p. 38.
leur appartenait : les trousseaux, y compris les uniformes, avaient disparu complètement. »
Les voleurs, naturellement, ne s'en prenaient d'ailleurs pas qu'aux matelas et aux vêtements. Dans cette multitude, il y avait une grande variété de goûts, de haines, de besoins et même de caprices.
Au musée, on brisa les vitrines ; à la porterie, les vitres des
portes ; au parloir, ils mirent en pièces les portraits des personnes qui déplaisaient à leur haine jacobine. Au cabinet de physique, aux laboratoires de chimie et de photographie, on vola plusieurs instruments el on brisa tout le matériel qui s'y trouvait.
Beaucoup de livres, quelques-uns de grande valeur, disparurent de la bibliothèque.
i "ii de ces livres n'avait pas tardé à traverser l'Atlantique el était allé à Rio de Janeiro retrouver les exilés. C'était un exemplaire du Missel de Estevam Gonçalves, si célèbre par ses miniatures (1).
El que de choses, même précieuses, que d'objets d'art brisés, détruits !
Le parquet des corridors el des dépendances était couvert de débris de toute sorte : morceaux de soutanes, dentelles de surplis, ornements d'église, manuscrits disséminés, images et chromos déchirés, fragments de pupitres et de statues de Saints.
Dans le voisinage du collège, les gamins jouaient avec les jeux des élèves, et sortaient coiffés des casquettes qu'ils avaient volées.
Un autre témoin oculaire écrit :
« Le 9 octobre, je vis sortir du collège un détachement de soixante soldats : ils emportaient des crucifix, des médailles, des chapelets, des scapulaires, des livres religieux et des livres de classe des élèves, des crayons et d'autres articles de bureau ; ils tournaient en ridicule tout ce qui avait rapport à ta piété : ils riaient à gorge déployée, en faisant des momeries et des grimaces, montraient des crucifix, des chapelets, des médailles attachées à des rubans, des scapulaires suspendus à leur cou ou aux baïonnettes de leurs fusils. »
Plus de quatre cents personnes avaient habité le collège; on n'y manquait pas de lits convenables. Les soldats et les carbonari préposés à la garde de l'édifice préférèrent dormir a la lingerie des élevés sur des tas de linge qui remplissaient, dans une affreuse confusion, celle grande pièce.
Que dire des repas que les nouveaux propriétaires de la maison se payèrent largement ?
(1) Voici le faii raconté par le l! P. Antonio de Menezes : <• Un des livres disparus de Campolide esl déjà en mon pouvoir. Comment est il arrivé à Rio île Janeiro? Ce n'esl pas bien clair. On en avait fait cadeau à un monsieur de Rio; celui-ci l'envoya aux Dames du Sacré-Cœur, de Tijuca, par l'entremise d'une de ses filles, élève de ce couvent. \ peine la Supérieure eut-elle vu sur le livre le sceau du collège de Campolide, qu'elle l'envova .1 Rio, le soir même de Noël. »
LA CAMPAI, \i: 1 WTASTIOIE.
Bien des provisions avaient été faites pour toute l'année ; les soldats et les carbonari, et sans doute aussi les amis des uns el des autres durent donc trouver de quoi satisfaire leur appétit.
La presse républicaine n'a pas jugé à propos de nous raconter
Fragmmts d'une statue brisée par les révolutionnaires.
ces faits plutôt prosaïques ; mais un témoin bien informé rapporte que « le réfectoire, la cuisine et ses alentours, vers la fin d'octobre, faisaient horreur ; pour nettoyer tout cela, il fallut des jours. Tant qu'il y eut du vin et des comestibles, la maison fut le théâtre de véritables bacchanales. Au bout de quelques jours, on n'y
72 PROSCBITS.
pouvait plus vivre, à cause de l'odeur de viande eu putréfaction et des immondices partout accumulées. » (1)
Devant le collège, s'élevait, sur un piédestal de marbre blanc, la ravissante statue de l'Immaculée, les mains jointes, le rosaire suspendu au bras, les yeux élevés vers le ciel, comme nous la décrit, la voyante de Lourdes. On aimait à s'agenouiller devant elle. Les religieux du collège ne manquaient jamais, en passant, de la saluer et les élèves venaient, au temps pascal, à la fin de leurs jeux bruyants, se ranger autour du piédestal pour chanter le Regina cœli.
Aujourd'hui, il n'y a plus, devant le collège, qu'un socle nu. La belle image de la patronne aimée du Portugal a été détruite sans pitié. Elle était bien en évidence cependant, sous les regards des sentinelles.
Un habitant de ce quartier écrivait, il y a peu de temps : « J'ai éprouvé une véritable horreur, quand j'ai su qu'on avait mis en pièces la statue de la Très Sainte Vierge qui était devant le collège. Je ne l'ai appris que le 15 octobre. Je m'y rendis ce jour-là même, avec ma famille, et je réussis à recueillir un fragment assez grand et quatre plus petits : je les conserve comme des reliques* et comme un précieux souvenir. » (2)
Vers la fin d'octobre, il n'y avait plus au collège aucune statue intacte ; les bustes de Vieira et de Camoes avaient même disparu.
Ce n'était donc pas « pour le garder », comme le dit faussement la Capital, que les révolutionnaires occupaient le collège.
Agissaient-ils ainsi sur la recommandation du gouvernement de la république 9 C'est, pour le moins, probable.
M. Jules Hedeman, correspondant du Matin, qui avait pénétré, ôimme on dit. dans les secrets des dieux, excuse les violences
\1) Un domestique du collège, dans une lettre adressée au P. Antonio Pinto, fait une remarque que je transcris dans le style pittoresque de son a'uteur :
« A la cuisine, ils se jetèrent sur les jambons ; ils mangèrent et burent à tel point que quelques-uns durent aller à l'hôpital, et ils disaient qu'ils allaient mourir, que la viande était empoisonnée, et le vin aussi. Au dortoir des domestiques, ils s'emparèrent ie tout ce qu'on y avait laissé. »
(2) Il parait que l'auteur le plus exalté de cette destruction sacrilège a reçu du Ciel un châtiment visible ; il a élé frappé de paralysie. Le fait est que plusieurs personnes qui quelques jours plus lard, visitèrent nos Pères, au Limoeiro, leur dirent que ce malheureux était alité et perclus. Ces personnes qui connaissaient et l'individu et le crime commis par lui. portèrent aux Pères quelques fragments de In statue qu'elles avaient pieusement ueillis.
On racontait aussi à Setubal, à l'occasion des horribles profanations des statues des -.amts, le 1 octobre, des faits qui paraissent extraordinaires. Je n'ai pas pu les vérifier, }'( n fais ici une simple mention.
LA CAMPAGNE FANTASTIOUE.
commises dans les établissements religieux en ces ternies naïfs :
// fallait bien que Vâme populaire trouvât une soupape île soulagement.
Le gouvernement qui. de son propre aveu, devait au peuple la proclamation de la république, ne pouvait oublier de témoigner sa reconnaissance à ce même peuple, aux jours de son triomphe.
Collège de Campolide.
Une chambre dévastée par les révolutionnaires.
Mais alors est-il nécessaire de faire intervenir des personnages mystérieux pour expliquer d'autres délits bien en rapport avec les circonstances ?
Scènes tragiques à Campolide. — L'entreprise d'un officier.
Un officier se vit, un jour, obligé de donner aux soldats l'ordre de faire feu dans le corridor des classes. II ne fut pas obéi.
PROS( KITS.
In autre jour, il dut fermer les portes pour défendre sa chaîne de montre de la fidélité de ses subordonnés. Le jour suivant, on trouva les portes enfoncées à coups de hache.
Le 12 octobre, la Capital annonçait l'arrivée au collège du .Minisire de la Justice, Afonso Costa et ajoutai! :
La visite terminée, les officiers firent une nouvelle perquisition au collège. Dans l'appartement où se trouvait le coffre-fort, ils remarquèrent près de celui-ci les objets suivants : un levier, un marteau, une clef anglaise, cinq ciseaux : il portait des traces d'effraction ; les cadenas el les serrures
Collège de Çampolide.
Le pnrloii
avaient été brisés. Très étonnés, ils se mirent à la recherche des voleurs, mais n'en découvrirent aucun. Cependant, on arrêta deux individus qui avaienl endossé l'uniforme des artilleurs, -;!iis appartenir à ce corps, comme cela fut prouvé.
A trois heures du soir, dit encore la Capital, le coffre-fort fut transféré ;i la banque de Portugal, dans une charrette escortée par un peloton du 2e régiment, de lanciers, sous le commandement d'un sergent, après avoir «'•té scellé par MM. le Dr. Bernardo Meirelles Leite, juge à Almada, Antonio Santos <-t Manuel Moreira Guedes.
[/indiscipline régnait donc en plein à Çampolide. Le 12 octobre, les journaux répandirent la nouvelle de scènes plus tragiques encore dont le collège venait d'être le théâtre.
Dans la matinée du I I. selon la Capital, dan- la nuit du II au 12, suivanl le Diario de Noticias, il y eut de- coups de fusil tirés dan.- les corridors. Deux hommes furent grièvement blessés. Des
informations particulières ajoutent que tous les deux avaient endossé des soutanes. Mais y a-t-il là de quoi nous surprendre, après Les choses que nous venons de raconter?
Si elle avait voulu dire la vérité, la presse aurail dû probablement décrire des scènes semblables à celles qui se déroulent à Ufama ou dans la Mouraria (1); les mobiles étanl identiques, les résultats devaient être les mêmes.
Mais la presse a préféré calomnier les religieux. Ils étaient presque tous prisonniers ou éloignés de la capitale, mais qu'importe? Il était si commode et si piquant de leur attribuer tous ces attentats ! (2)
M. Ludovic Naudeau, correspondant spécial du Journal, donnait de ces faits lamentables une notion plu- exacte :
Le bruit se répandait hier, écrivait-il le 12 octobre, qu'une nouvelle échauffourée, qui avait coûté la vie à deux hommes, sinon à plus, venait de se produire au couvent des Jésuites de Campolide. La première version qui m'était donnée de cette affaire, dans lu sincérité des premiers instants d'émotion, était qu'un conflit s'était produit dans cet établissement entre un groupe de marins chargés de le protéger contre toutes les tentatives de déprédation et une bande d'hommes armés qui avaient prétendu y pénétrer de force pour y procéder à des perquisitions et peut-être aussi à un pillage. (Le Journal, numéro du 14 octobre).
A l'usage du peuple de Lisbonne, les gazettes inventaient d'autres récil> qui inspiraient au même journaliste des phrases comme celle-ci : La bêtise humaine est décidément insondable.
Le sous-lieutenant Travassos Valdez, dans une lettre publiée dans le Seculo du 11 octobre, malgré les égards qu'il doit à ses camarades, attribue à l'influence des meneurs et à la folle précipitation des militaires, les scènes effroyables dont Lisbonne fut le théâtre. Il explique tous ces faits d'une manière plausible, sans recourir ni aux religieux ni aux religieuses, par le seul concours de la troupe et du peuple :
M. le Rédacteur. — Pour le rétablissement de la tranquillité publique,
(1) Quartiers de la vieille Lisbonne, renommés par les rixes et Les bagarres dont sont continuellement le théâtre leurs ruelles étroites et tortueuses. (iV. du Tr.).
(2) Les Jésuites dispersés alors à Lisbonne, dans des maisons particulières, étaient peu nombreux. C'étaient le R. P. Luiz Gonzaga Cabrai, les Pères Antonio A. Vieira, Joaquim da Costa et Joào Rodrigues, et les Frères coadjuteurs Manuel Pedro dos Santos et Gomes Pereira. Ils mettaient tous leur soins à ne pas se dénoncer et à ne pas compromettre les familles qui leur avaient donné un refuge.
Ainsi procédèrent également les Pères Francisco dos Reis et José Balazdro qui, en arrivant des Açôres, trouvèrent la révolution triomphante.
je m1empresse de vous faire savoir que j'ai organisé un peloton composé de cadets de l'Ecole Militaire, d'élèves d'autres établissements et du Collège Militaire. Notre but unique est de rétablir l'ordre dans la ville ; nous parcourons, pendant la nuit, les quartiers les plus éloignés ; nous avons des armes pour empêcher les désordres, les vols et les pillages. Hier, en nous dirigeant vers Campo d'Ourique, nous avons entendu des décharges du côté des Paulistas et immédiatement les valeureux étudiants se décidèrent à prendre une part active dans la défense du peuple. Les rumeurs les plus discordantes s'entrecroisaient. Des dizaines d'hommes de toutes catégories, créatures de quelque meneur qui tâche de souiller la grandeur épique du mouvement révolutionnaire, m'indiquaient plusieurs immeubles d'où on avait vu, disait-on. tirer sur le peuple.
J'ai préféré attribuer la cause de tout ce bruit à une explosion du moteur électrique du Seculo. Cependant je disposai mes jeunes soldats en colonne et, m'abritant derrière les immeubles de la rue du Maréchal Saldanha, je me dirigeai vers l'esplanade de Santa Catharina. Nous y fûmes accueillis par une décharge de soldats embusqués sur la place, qui voulaient peut-être viser la maison de Campos Henriqucs.
// ne me resta plus dès lors aucun doute : la troupe aidait ingénument à la manœuvre des réactionnaires, elle s'entretuait peut-être.
Des matelots qui montèrent sur les toits pour attaquer ce même immeuble, furent pris pour des municipaux et reçurent, la décharge d'un peloton volant.
On fit immédiatement courir le bruit que, de la caserne, les municipaux avaient tiré sur les personnes qui passaient dans la rue ! Et un autre peloton fit feu contre les fenêtres de la caserne ! Cette nouvelle décharge qui faillit atteindre quelques cadets fut donnée par les ennemis de l'ordre, comme partie aussi de la caserne qui faillit être assaillie par le peuple.
Je compris alors que ces combats ne prendraient fin et que la paix et la tranquillité si nécessaires à la prospérité de la république ne s'obtiendraient qu'en dispersant le peuple et en faisant retirer les troupes. Toujours aidé par les étudiants militaires, je parvins à faire reculer le peuple vers la place Camoes. Je fis garder l'entrée des rues et retirer le.troupes de marine et d'infanterie qui venaient, je crois, du quartier général. Depuis lors, on n'entendit plus un coup de fusil ! On racontait seulement que, dans certaines maisons, apparaissaient des lumières suspectes, des fusils aux croisées, etc., mais comme il n'y avait ni peuple ni troupes, les dénonciateurs, convaincus de la stérilité de leurs efforts, disparurent, peut-être du côté du Ouclhas, où, je crois, s'est produite ta même manœuvre.
M. le Directeur, je suis fermement convaincu que ces faits si lamentables qui compromettent le bonheur de la république ne pourront être évités que si toutes les troupes rentrent dans les casernes, pour n'en sortir que bien en ordre, et quand elles seront appelées. Ce qui est arrivé hier a complètement confirmé mes soupçons. Oue le peuple ne prête pas l'oreille à ces vils et méprisables dénonciateurs «a que les militaires, qui ont si brillamment défendu la révolution, se convainquent que, dans une ville, on ne décharge pas son arme contre une fenêtre, sans avoir la certitude que l'on vise un ennemi.
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Liberté de la presse sous le gouvernement républicain.
Ce n'est pas dans la presse portugaise qu'il faut chercher îa vérité sur les coups de feu tirés à Campolide. A partir du 5 octobre, il ne resta plus aux journaux portugais que deux alternatives : ou devenir l'instrument aveugle des haines sectaires du gouvernement provisoire, ou se résigner à disparaître sous les coups des carbonari.
Le gouvernement voulait bannir les Jésuites qu'il poursuivait d'une haine particulière (1), et les journaux, ou bien animés des mêmes rancunes sectaires, ou simplement par crainte, essayèrent par le mensonge d'aplanir les difficultés du projet.
Le Diario de Noticias du 11 octobre annonçait que la veille, un groupe de civils, dont il citait plusieurs noms, s'était rendu aux bureaux du Libéral et y avait détruit les caractères d'imprimerie et tout le matériel.
Il ajoutait :
Le même groupe se présenta à la rédaction du Portugal, rue Garrett, 62, 2°, et après avoir maltraité le portier, il entra dans la salle de rédaction, où il mit en pièces tout ce qui lui tomba sous la main, et jeta tous les papiers dans la rue.
C'est sans doute par crainte de semblables sauvageries, que le journal que je viens de citer a impudemment menti à propos des religieux, par exemple, quand il a appelé tour blindée le belvédère du Ouelhas (numéro du 9 octobre).
Le 8 janvier, des bandes d'hommes du peuple, armés, attaquèrent les rédactions des journaux monarchistes Correio da. Manhû, Libéral (qui avait reparu) et Diario illustrado. De semblables exploits se répétaient, à Porto, contre A Palavra. à Vizeu, contre "4 Folha, et ailleurs, contre d'autres journaux catholiques. Le gouvernement croisait les bras devant ces attentats et se déclarait impuissant à défendre la liberté des opinions différentes de celles des carbonari.
Sous un tel régime, la calomnie contre les religieux persé-
■l Celle haine du gouvernement s'acharnait même sur les édifices. Voir, par exemple,
l'article 92 de la loi de séparation : c Les édifices qui ont été appliqués au culte
catholique par les Jésuites ne pourront plus à l'avenir servir à ce même usage ; l'Etat res utilisera dans un but d'intérêt «ncial. •■
cutés devait nécessairement avoir libre cours, surtout aux heures enivrantes du triomphe.
Quant aux journalistes étrangers, M. Ludovic Naudeau, correspondant du Matin, exposait en ces termes la position qui leur 'et ait faite :
La censure républicaine, il faut bien le dire, est impitoyable pour ceux des journalistes étrangers qui essayent de faire autre chose qu'une besogne officieuse et qui voudraient télégraphier leurs observations personnelles au lieu des platitudes solennelles obtenues dans les ministères.
Que devaient donc servir à leurs lecteurs les journaux portugais, identifiés avec l'œuvre révolutionnaire, pour laquelle ils montraient plus de zèle, si c'est possible, que le ministère luimême ?
• M. F. M. 0. écrivant au The Evening Post (New-York. Saturday, october 29), n'est pas moins explicite quand il apprécie la censure républicaine, si bénigne envers les ennemis des Jésuites :
There is a censorship of a worse kind than any that ever existed under royalty. If you are willing to wire that the Jesuits are running like rats through ail the old sewers and drains in the town (thèse old sewers are dignified with the name of « underground passages ») with bombs and infernal machines for the purpose of blowing us ail up. then your telegrams will pass. If you cast the faintest doubt on that story you immediately get into difficulties, are subject to delays, are liable to see your :dispatches mutilated. A French' correspondent hère has a card signed by Senhor Teophilo Braga, the Président of the republic, the poet, the philosopho, the man of « austère » justice, and when he shows thaï card at the telegraf office, his telegram passes without being examined by the censor.
The Saturday Review, du 3 décembre, se plaint aussi de la censure exercée même sur la correspondance postale.
Or la république était implantée depuis déjà deux mois : la période révolutionnaire, au dire du gouvernement, était terminée.
La revue citée, comparant le procédé du nouveau régime à celui de la monarchie, écrit :
The censorship on cablegrams was severe, but not neaily so severe as it is to-day. No censorship was exercised on eorrespondenoe. To-day a censorship is exercised on correspondence. I can personally testify to the fact that, generally speaking, the censorship is ten limes wors, /, m in RtiÉsia.
« Est-il possible, écrit le Gil Dlas, le 9 novembre, que le régime du caviar, revu et nwLTnenté, se soit implanté sur U>s ïivc^ «lu TaLre el jue là
censure déploie plus d'activité dans Lisbonne républicaine que dans un pays autocrate ? »
Hélas ! peu nombreux furent les journaux qui au sacrifice de la1 vérité préfèrent une mort honorable.
Les Jésuites accusés de fusiller le peuple.
ïï est à remarquer que la presse qui calomniait les religieuses (1) et les Jésuites, le faisait d'une manière si inconvenante et si illogique que la critique n'a pas de difficulté à reconnaître le mensonge. Dans une colonne, les Jésuites sont accusés d'un attentat, et, dans la colonne suivante, le lecteur trouve des affirmations hésitantes, ou même contradictoires, détruisant la première.
Que l'on prenne un numéro du Seculo, par exemple celui du 9 octobre.
Sous ce titre, Assauts aux couvents, on lit :
Hier matin, à cinq heures et quarante-cinq minutes, on informa de nouveau le quartier-général que l'attaque, au couvent du Ouelhas, recommençait sans qu'on sût d'où partaient les coups de feu ; une petite troupe de marins s'y trouvait pour garder l'édifice ; l'un d'eux alla s'installer près de la tour : plusieurs soldats et quelques civils l'imitèrent : dans la rue, le service d'ambulance était sous la direction de M. le Dr. Tovar de Lemos.
On ne parvenait pas à savoir d'où partaient les coups de feu ' Et pourtant le fait se passait en plein jour et la résistance fut telle qu'elle provoqua un assaut avec tout un matériel de campagne, y compris les ambulances !
Dans les environs, une grande multitude se réunit pour pro tester contre l'attitude des moines, tandis qu'un marin s'emparait d'un drapeau de soie de l'ancien régime.
Vers sept heures du matin, des hommes du peuple envahirent le couvent du Ouelhas ; ils forcèrent toutes les portes et les armoires sans y trouver l'ombre d'un Père.
(1) The only papers which can flourish under it are the présent semi-official organs of the new Governement, the « Mundo » and the « Seculo ». winch are both ot the deepest shade of yellow and hâve both distinguished themselves by publishing the filthiest attacks on the nuns, attacks which the Jewish and anti-clerical editor of the et Matin » investigated on the spot and declared to be « an abominable falsehood ».
The Saturday Review, 3 december 1910.
N'importe ! on continuera ci les accuser d'être les auteurs des coups de feu.
Dans le reste de son article, le Seculo confond la Résidence des Pères avec le pensionnat des religieuses : il réédite la fable des souterrains, etc., etc.
Tournez la page : le Seculo vous donnera sans sourciller la liste des coupables arrêtés où ne figure aucun jésuite. Il publiera, en comblant son auteur d'éloges, la lettre dans laquelle Travassos Valclez rejette toute la responsabilité de ces désordres sur l'indiscipline des militaires et l'intérêt des agitateurs à inventer des rumeurs sensationnelles (1).
Cet officier n'avait pas désigné ces meneurs par leurs noms, mais eût-il été si difficile de les découvrir9
Un procédé simple et lucratif des chevaliers d'industrie.
Le 13 octobre, le Seculo écrivait au sujet de Campolide :
L'officier qui y commande le détachement militaire a fait des investigations pour découvrir les voleurs qui essayèrent de forcer le coffrefort : après quelques recherches, deux individus portant l'uniforme des artilleurs furent arrêtés, mais il est prouvé qu'ils n'étaient pas militaires..
La Lucta avait écrit le 10 octobre :
Les patrouilles arrêtèrent aussi quelques voleurs et d'autres individus armés et portant des uniformes militaires. Les armes leur furent enlevées. Parmi eux se trouvait le fameux Pescadinha, qui a déjà à son actif un bon nombre d'arrestations. Il était habillé d'un uniforme d'artilleur, et montait un beau cheval qui fut également saisi.
El Universo de Madrid publiait à son tour la dépêche suivante de Lisbonne :
Quelques voleurs se sont déguisés en sergents de ville et en matelots pour mieux exercer leur métier.
On écroua dans les cachots de la préfecture un escroc bien connu. Il avait le visage rasé, et portait la soutane. Il fut reçu aux éclats de rire de ses camarades qui applaudirent fort à son invention.
Ces chevaliers d'industrie avaient, comme on le voit, ton)
l elte lettre a ùt< publié plus haut.
intérêt à faire durer autant que possible la fable des moines et des jésuites cachés dans les maisons particulières.
La plèbe mise en goût, écrivait M. Marcel Hutin à YEcho de Paris, sous prétexte de rechercher des moines, commençait à s'attaquer aux propriétés privées. Le gouvernement a enfin senti le danger.
Cette dernière phrase fait, sans doute, allusion à l'avis qui fut affiché par ordre du gouverneur civil de Lisbonne, Eusebio Leâo :
On prévient le public contre les rumeurs malveillantes sur la présence de moines dans des maisons particulières. La maison du citoyen est inviolable.
Il est notoire que ce haut fonctionnaire ne trouvait pas mauvais qu'on arrêtât, n'importe où, moines et religieuses, mais il ne voulait pas pourtant que la populace eût l'entrée libre dans les maisons des citoyens pour les mettre à sac, comme un vulgaire couvent.
Le Seculo dévoilait, le 14 octobre, le procédé bien simple qu'avaient adopté les apaches de Lisbonne pour exercer leur lucratif mélicr :
Nous avons ouï dire que ces coups de feu sont produits pnr des balles explosives lancées par des pistolets ou des revolvers automatiques à ressort, et qui vont éclater à l'endroit voulu.
Le bruit semble provenir de là même. Il n'y a donc pas de difficulté à admettre que les coups de feu pouvaient, partir des immeubles avoisinant le belvédère, et paraître venir de celui-ci.
La tache pour les voleurs était facile. Il suffisait de lancer de loin, au moyen de ces pistolets, quelques bnlles explosives contre les étages supérieurs de la maison convoitée, et de faire courir le bruit, dans la plèbe anti-cléricale, que la maison était un repaire de Jésuites. Les scènes qui s'en suivaient sont connues : les matelots et les émeuliers accouraient, et répondaient à la fusillade imaginaire. Puis on perquisitionnait dans la maison de haut en bas. Parfois, comme cela arriva, selon la narration du Seculo, dans la maison de M. Campos Henriques, on trouvait la table servie et la maison déserte (1).
(1) On lit dans le Diario de Noticias, 24-12-1910 : Assaut à la maison de M. Campos Henriques. La police cherche à savoir qui a donné l'assaut à la maison de M. Campos Henriques, quelques jours après la révolution ; on a volé, dans celle maison, une canne à ■pomme d'or, de la valeur de 1500 fr., une épinple avec dinmants. de la valeur de 2500 fr., huil flambeaux d'argent, deux douzaines de couverts et d'autres objHs.
Sur ces entrefaites, arrivait un autre détachement et les intéressés l'informaient des coups de feu.
Parfois, a raconté M. Travassos Valdez, une fusillade s'engageait entre les premières troupes et les secondes, les unes se trouvant dans le belvédère ou dans les mansardes, et les autres dans les rues voisines. D'aucuns opinaient que pour attaquer efficacement l'ennemi, il fallait prendre position sur les toits des immeubles voisins.
Et. pendant que durait le combat contre les prétendus jésuites ou réactionnaires, l'occasion était belle pour dévaliser les maisons des alentours.
Parfois, le bruit courait même qu'on allait chercher un canon ou une mitrailleuse pour déloger les révoltés.
Les familles voisines fuyaient affolées, et ceux qui entraient dans les immeubles abandonnés n'étaient que trop souvent de la catégorie de ceux dont parle El Universo ou M. Marcel Hutin.
J'ai sous les yeux la relation du P. José Balazeiro, qui. le 7 octobre, se trouvait dans une maison, non loin du Ouelhas. II assure que quelques soldats entrèrent dans la maison contiguë à celle où il recevait l'hospitalité, pour monter sur les toits et de là faire feu sur notre Résidence.
Plus loin il ajoute :
« Vers minuit, un ami vint prévenir la famille qu'elle n'était pas en sûreté, car on était allé chercher de l'artillerie pour bombarder le Ouelhas (1). Nous avons emporté tout ce qui avait quelque valeur, et nous sommes allés chercher un abri dans une maison de la rue Borges Carneiro. »
Et c'est là. je crois, tout le secret de la plupart des mystérieuses décharges qui tinrent Lisbonne en émoi durant les nuits qui suivirent la révolution.
Le roman des souterrains.
Les maisons religieuses, nous l'avons vu, n'avaient point d'armes. En auraient-elles eu, auraient-elles essayé de suppléer elles-mêmes à l'inquiétante incurie des pouvoirs publics, elles
1 Bombarder le Quelhas, une pauvre maison -ans apparence, et dont l'étage supérieur
est en briques '
Mais peu avant la révolution, le Seculo avait, dans son article principal, dit d'un ton prophétique qui le Quelhas devait êlre rasé de fond en comble.
auraient été clans leur droit (1). Mais il fallut recourir à des récits t'aillas) iques.
Dans les rues de Lisbonne, au Quelhas surtout, les Jésuites, disait-on, tiraient sur la foule. On chercha, on perquisitionna partout, des semaines entières : on n'en découvrit pas un seul.
La calomnie stupide allait donc être radicalement détruite, si l'on n'arrivait pas à donner le change aux exigences du bon sens. On fit appel à de mystérieux souterrains, et désormais, à ceux qui interrogeaient, on indiqua, avec un air significatif, le sous-sol de Lisbonne.
Sous cette Lisbonne visible, surgit par enchantement une autre Lisbonne invisible et inconnue jusque-là. Des galeries ou des tunnels gigantesques, des constructions cyclopéennes unissaient maintenant entre eux les couvents de la ville. Dans ce labyrinthe de catacombes obscures, le gouverneur civil, Eusebio Leâo, apprit, par des personnes de sa confiance, qu'il devait même exister' une ligne téléphonique ! (Cf. Diario de Noticias,
10 octobre).
Pour que le roman fût complet, et qu'Edgar Poe se vît supplanté par les imaginations portugaises, Armando Rodrigues parut de nouveau sur la scène, constitué roi des souterrains ; mais, au lieu d'un tonneau du délicieux montillado, dont nous parle l'auteur des Histoires Extraordinaires, il n'acheta pas moins de vingt barriques de soufre pour être brûlées clans les catacombes de Campolide. (Cf. Diario de Noticias, 12 octobre).
Et à toutes ces fantaisies, que répondait le peuple de Lisbonne?
11 y croyait !
Plus les histoires que l'on débitait au pauvre peuple étaient absurdes, plus extravagantes aussi étaient les sottises auxquelles il se laissait entraîner.
Et les étrangers ? Ils se moquaient de nous et rendaient courtoisement aux ministres les courbettes que ceux-ci leur prodiguaient.
Dans la première quinzaine d'octobre, le Diario de Noticias manifestait des enthousiasmes de néophyte pour la cause de la révolution.
(1) Quand le député républicain Pablo Iglesias accusa les Jésuites de Barcelone d'être armés, M. Canalejas lui répondit :
— J'en doute, mais je ne m'étonne pas que celui qui est attaqué se défende. Les »,eli gieux comme les laïques ont le droit de défendre leurs œuvres, leurs communautés et leurs biens. C'est là un droit reconnu même par les barbares.'
Au sujet des souterrains de Campolide, il écrivait, le 12, avec une ineffable candeur :
Des soldats d'infanterie et d'artillerie et quelques citoyens armés, qui y font constamment la ronde, dès mercredi, ont commencé des
Co lège de Camp >lide.
A l'eniree de la mina d'eau pot;il>l*.
Le dessin de droite eu représente le fond. (Voir pp. 146 et 154.
fouilles pour découvrir où vont aboutir les galeries souterraines ; jusqu'à présent, ils n'y ont pas encore réussi, car ces passages constituent un véritable labyrinthe.
A tout bout de champ, une nouvelle issue ; plus loin, des escaliers ; plus loin encore, une trappe.
A certains endroits, les explorateurs entendent un bruit de troupes, puis, des coups de feu. Ils courent vers l'endroit d'où les coups sont partis. Nouveau bruit, nouvelle course : on ne découvre personne.
Des militaires et quelques citoyens, au nombre de quatorze, appartenant au groupe révolutionnaire Patria Nova, ont, sous la direction de
Collège de Campolide.
Autour'de la caisse de déYha'ge^du moteur à gaz."]
M. Armando Porfirio Rodrigues. passé la dernière nuit à faire des rondes, jusqu'à six heures et demie du matin ; ils ont fait aussi une battue dans les corridors et dans toute la maison.
Un journaliste étranger appréciait ces événements sans y mettre tant de forme :
La terreur anticléricale continue. Aux dernières nouvelles, on annonce qu'on va essayer de déloger de leurs repaires les abominables, horrifîques et sanguinaires Jésuites, en brûlant à l'entrée de leur terrier de prodigieuses quantités de soufre. Déjà on a apporté, dans trois grands chars, ce produit chimique si désagréable aux punaises. Les enfants de Loyola finiront-ils par battre en retraite ? Mystère ! Mystère ! Mystère !
Le fait est que le gouvernement de la république fit sienne". dans une note officieuse, l'accusation portée contre les Jésuites d'avoir tiré sur la troupe et sur le peuple, et s'engagea, devant nationaux et étrangers, à prendre des mesures énergiques contre les criminels qu'on lui avait dénoncés.
Mais jusqu'à présent, ni les calomniateurs n'ont pu indiquer à la police la piste d'aucun de ces Jésuites, ni le gouvernement de la république n'a désigné de coupables parmi les 350 sujets de la province portugaise de la Compagnie de Jésus.
Le ministre de la justice leur a délivré un sauf-conduit pour l'étranger : il n'a cité aucun d'eux devant les tribunaux pour assassinat ou tentative d'assassinat. Serait-ce bienveillance de la pari de ce gouvernement magnanime qui a confisqué leurs biens, qui les a expatriés et dénaturalisés et a voulu les couvrir d'infamie en les soumettant à la mensuration anthropométrique ?
Au sujet des Jésuites qui avaient tenu en échec les troupes de la république (1), il ne fit pas d'enquête, il oublia complètement les crimes de ces hommes exécrables qui avaient l'audace de déshonorer, par des émeutes graves, le triomphe de la révolution.
Les bandits célèbres, comme le fameux Joâo Brandâo (2), recouraient à des amis pour être informés des pièges que l'autorité leur tendait : ils étaient persuadés que, si un matin ils s'éveillaient cernés par des forces militaires, ils étaient irrémédiablement perdus. Les Jésuites avaient plus d'habileté et des moyens plus efficaces que ces bandits pour organiser la résistance. Cernés, ils se défendaient contre les soldats : poursuivis dans leurs maisons; ils disparaissaient, comme des lutins insaisissables, par des trappes invisibles !
Les Jésuites ont fui dans les souterrains ! disaient avec ensemble la populace, le gouvernement et la presse. Mais qu'on les poursuive dans ces galeries, qu'on mette la main sur eux, et qu'on les livre à l'action de la justice ! Par où un homme est entré, un autre peut le suivre ; là où ils ont réussi à se cacher, les agents de l'autorité peuvent et doivent les découvrir, à moins
(1) Voici quelques paroles que le Scrulo du 16 octobre atlribue a Bcrnardino Machado : « Quel doute pcul-il y avoir pour ceux qui ont vu les Pères tuer à coups de fusil, des fenêtres de leurs Résidences, la sentinelle placée à leurs portes pour les défendre ?
(2) Fameux bandit et assassin, du dernier siècle, dont on raconte les horribles prouesses aux veillées de^ chaumières, dans les provinces portugaises qu'il terrorisa durant plusieurs années. (N. du Tr.).
que les Jésuites n'aient une manière de respirer et de vivre différente de celle des autres hommes (1).
Démentis publiés par Gustave Babin et par Afonso Gayo.
La fable dont nous venons de parler fut, plus tard, démentie, même par des républicains portugais.
Lorsque le P. Alexandre Coutinho Castello se rendait de Portugal à Salamanque, il eut pour compagnon de route M. Gustave Babin, rédacteur à L'Illustration de Paris. Cet écrivain lui assura qu'il était allé, avec des rédacteurs de II Secolo de Milan et du Journal, interroger le gouverneur militaire de Lisbonne, au sujet de la vérité des faits allégués.
Le gouverneur répondit :
— C'est pure invention. De quelques maisons voisines de la Résidence du Ouelhas, on a lancé, je ne sais dans quelle intention, de petites bombes chinoises ; cela effraya les soldats et le peuple : telle fut l'origine de toute cette histoire. Quant aux souterrains, tout se réduit à des canaux d'égout.
M. Babin ajoutait : Le gouverneur militaire m'a autorisé à publier ces démentis et à déclarer qu'il faut attribuer à une calomnie infâme le bruit dont quelques journaux portugais se sont fait l'écho, et qui offense la vertu des religieuses envoyées par le gouvernement de la république à l'arsenal de la marine, dès les premiers jours de la révolution.
Le journal de Madrid 'A B C écrivait le 5 novembre :
Par information de caractère officiel, recueillie au Ministère de ia Justice du gouvernement portugais, notre illustre et respectable correspondant, M. Gayo, a su que le bruit répandu au sujet de bombes de dynamite lancées des couvents, et les basses calomnies publiées contre quelques religieuses n'avaient pas été confirmées.
Trois jours plus tard, le 8 novembre, le même journal confirmait avec plus de clarté et d'assurance ce qu'il avait publié dans ses numéros précédents pour réfuter El Radical et YEspana Nueva et il écrivait :
(1) Le gouvernement de la république s'est emparé des maisons religieuses de Lisbonne. Il serait convenable d'exposer au public ces fameuses galeries souterraines, pour que tous se puissent convaincre de l'immoralité des Jésuites en particulier et des religieux en cénéral. Le prix d'entrée pourrait constituer un petit bénéfice pour quelque société maçonnique !
a) On a affirmé qu'il existait des souterrains qui mettaient les couvents d'hommes et de femmes en communication, et que les religieux réussissaient à fuir par là, après avoir attaqué la force publique ;
b) Que ces mêmes religieux s'étaient défendus dans leurs maisons, en tirant des coups de feu et en lançant des bombes de dynamite. C'est ce qui a été affirmé et c'est ce qu'on a officiellement démenti, car, jusqu'à présent, personne n'a encore découvert aucune galerie souterraine qui ne fût un canal d'égoût impraticable, personne n'a surpris un seul moine en train de décharger une arme à feu ou de lancer une bombe.
La surprise que les assaillants des couvents éprouvèrent en les trouvant inhabités les porta à croire aux souterrains mystérieux, qui n'ont jamais existé.
On objecte que, dans les maisons religieuses, on a trouvé des cartouches et des bombes. Personne n'affirme le contraire.
Ce qu'il reste à faire, car jusqu'à présent on ne l'a pas encore fait, c'est de vérifier qui a tiré parti de ces bombes, et qui les a portées en ces endroits dont les défenseurs de la monarchie avaient fait leur dernière redoute.
Au Queihas.
Dans toutes ces attaques acharnées contre les établissements religieux, les républicains tâchaient de faire croire qu'ils étaient provoqués et insultés. Tactique vieille et usée, qui vient bien tard après les ruses du loup de la fable.
Le gouvernement et ses représentants étaient provoqués ; l'attaque partait des couvents ; les agents de l'autorité ne faisaient que maintenir l'ordre troublé par les religieux, bien que les époes de la république les eussent défendus contre la haine du peuple !
Pour tout cela, les hommes du nouveau régime voulaient que leurs viclimes les considérassent comme des citoyens généreux et magnanimes.
Il est facile de montrer cette hypocrisie odieuse du gouvernement de la république.
Le 5 octobre, dans la matinée, des émeutiers armés assaillirent subitement le collège de Saint-Vincent de Paul, à Arroios. et assassinèrent cruellement les Révérends Pères Fragues et Rarros Gomcs.
Le Munclo publia l'impudent mensonge que les deux Pères avaient opposé de la résislanee.
Le 9, le sous-lieutenant Cabrila, de l'état-major, parlait à peu près en ces termes, au quartier-général :
- C'est ainsi que les Jésuites nous payenl ! Nous les traitons avec tant d'égards, et eux, ils nous lancent des bombes du Queihas.
Le soir du 7 octobre, le fameux Marinha de Campos alla trouver Afonso Costa, au ministère de la justice, et tint avec lui une espèce de conciliabule, que le journal inspiré par le ministre relate comme il suit :
Marinha de Campos, l'un des officiers qui s'est le plus distingué dans l'organisation du mouvement révolutionnaire, après avoir affectueusement embrassé le Ministre de la Justice, lui fit part de plusieurs graves abus que les Jésuites continuent à commettre dans leurs différentes cachettes. Pour ce motif, M. le Dr. Afonso Costa lui remit immédiatement, pour le commandant des forces navales, un ordre en vertu duquel Marinha de Campos devait, avec une escorte de marins, arrêter tous les moines qu'on trouverait. (Juelques-uns, originaires d'Espagne, ont déjà été conduits à la frontière.
Cette conférence eut lieu avant la fusillade du Quelhas qui ne commença, dans la soirée, qu entre sept et huit heures.
Quels étaient ces abus ? Le Mundo ne le dit pas, chose bien étonnante de la part d'un journal si bien informé.
L'expression plusieurs graves abus exprime des faits qui n'étaient encore qu'en projet.
La bruyante fusillade du Ouelhas allait être provoquée, cette nuit-là, par les éléments révolutionnaires, d'accord avec le gouvernement qui prétendait ainsi justifier des mesures de persécution préalablement résolues.
« Ce fut horrible », disent les habitants du quartier, quand on leur parle de cet événement.
Mais, combien de tués compta-t-on dans cette bataille ? A en croire le Mundo. il y en eut un, auquel il donne le nom d'Agrippino Tomas d'Oliveira. Le Seculo se contente de deux blessés.
Et à l'intérieur de la Résidence, quels résultats vérifia-t-on ?
Il est évident que la Résidence n'était pas un édifice capable de résister à une attaque de ce genre, si la fusillade n'avait pas été une plaisanterie.
Mais toute la ville fut effrayée de l'étrange événement et beaucoup de gens s'indignèrent contre les Pères.
A quatre heures du matin, c'est-à-dire peu après la fin de la fusillade, se terminait le conseil des ministres, dans lequel avait été résolue l'application des lois de Pombal contre la Compagnie de Jésus. Presque à la môme heure, un ministre envoyait à la presse une note officieuse, dans laquelle les religieux du Ouelhas étaient calomniés de la manière la plus indigne et en des termes qui déshonorent étrangement le gouvernement provisoire, et surtout le ministre de l'intérieur.
Dans la matinée, plusieurs religieuses furent obligées de vêtir des habits séculiers ; elles furent arrachées de leurs maisons et conduites à l'arsenal de la marine, où elles restèrent prisonnières. Personne ne prenait leur défense ; à cause de la terreur qui régnait alors, peu nombreuses furent même les personnes du monde qui, en cette occasion, leur portèrent quelque secours.
La calomnie consciente du gouvernement provisoire.
Nous ne pouvons passer sous silence la calomnie grotesque publiée sous forme de note officieuse par le Seculo du 8 octobre :
Le gouvernement nous communique sur l'affaire du Quelhas une note officieuse : — Vers huit heures du soir, un événement s'est produit qui démontre de la manière la plus claire et la moins sujette à sophisme, les intentions des réactionnaires.
Le gouvernement, pour éviter tout désordre, avait envoyé des troupes pour garder l'édifice du Quelhas. Au moment où une patrouille d'étudiants militaires passait devant la maison, d'une des fenêtres, on a lancé des bombes de dynamite, provoquant ainsi une panique qui a causé la mort de deux soldats de marine qui étaient là en sentinelles.
Puis une vive fusillade a commencé, évidemment dirigée et exécutée par des hommes très au courant du maniement des armes, et partant de différents points de la maison du Quelhas.
Comme il était naturel, il se fit un grand rassemblement et le peuple suivit le peloton qui fut aussitôt envoyé du quartier général.
La troupe se vit forcée à répondre aux décharges des religieux, pour faire cesser l'attaque et éviter le massacre projeté.
Aussitôt que le Ministre de l'Intérieur eut connaissance du fait, il se porta sur les lieux, et prit toutes les mesures que les circonstances exigeaient.
Obéissant à ses instances, tout le peuple se retira, et seule la force publique resta sur les lieux, prête à se défendre.
Le ministre constata par lui-même que, durant trente minutes, la fusillade fut continuelle des fenêtres du couvent, accompagnée parfois de l'explosion d'un pétard, et qu'aux décharges des Pères, le peuple et la troupe ne répondirent pas. Au moment même où ces événements avaient lieu au Quelhas, sur différents points de la ville se produisaient d'autres attaques de moindre importance, sans doute, mais obéissant à nu plan combiné. C'est ainsi, par exemple, que du dôme d'Estrella, on a tiré aussi quelques coups de feu (1).
(1) L'église d'Estrella, qui est la basilique du Sacré Cœur de Jésus et sert d'église paroissiale était alors fermée et on y avait officiellement apposé les scellés. Le ministre I avail frappée de cet interdit, sous prétexte que Monsieur le Curé était absent de Lisbonne : et cependant Messieurs les vicaires étaient là pour le service paroissial.
Le gouvernement comprend parfaitement la tactique des religieux, qui cherchent à terroriser la ville et à faire croire qu'on livre des assauts à leurs maisons, pour déshonorer la révolution, qui reçoit en ce moment l'hommage du respect et l'admiration du monde entier. Le gouvernement est parfaitement préparé pour faire face à cette situation, avec l'énergie que demande une provocation aussi insensée. Il est prouvé qu'il n'y eut ni la moindre hostilité ni la plus petite provocation qui pût donner motif à l'acte criminel des habitants du Quelhas ; on a vérifié aussi que le nombre et la qualité de leurs munitions dénotent l'existence d'un véritable arsenal de guerre établi dans le couvent.
Cette note se passe de commentaire. Elle serait d'un suprême ridicule, si elle ne couvrait pas de honte l'armée portugaise ellemême .
Ainsi donc le gouvernement provisoire se présente à la barre de la presse pour déclarer solennellement que les vainqueurs de la Rotunda avaient été tenus en échec, durant plusieurs heures, par les balles de quelques moines cachés derrière les faibles murs de leur couvent !
Les religieux du Quelhas étaient détenus à la préfecture, mais il fallait, n'importe par quel moyen, faire croire aux graves abus dont avait parlé Marinha de Campos.
Après avoir essuyé une fusillade de quatre heures, que firent nos vaillants soldats ? Le Mundo du 9 octobre écrit :
Comme nous l'avons dit, les troupes qui avaient reçu l'ordre de cerner le couvent du Quelhas, à la suite de l'attaque des Jésuites contre le peuple et les soldats, restèrent toute la nuit sous les armes, prêtes à empêcher quelqu'un de ces bandits de prendre la fuite.
On avait réservé pour l'attaque du lendemain le courage et l'audace bien connue du soldat portugais. Cette attaque avait été résolue, en conseil, par les officiers d'état-major.
Ecoutons ce récit épique :
Hier matin, les officiers d'état-major décidèrent de donner un assaut en règle au couvent et firent avancer résolument contre lui un peloton de marins, puis des soldats de différents régiments. Le peuple accourut aussitôt et. se jeta avec une grande bravoure sur ce bouge. Mais une grande surprise était réservée à tous : le couvent avait été abandonné. Par où les Pères étaient-ils sortis ? Où étaient-ils allés ? »
Et vous croyez que c'est fini ? Ah ! vous ne connaissez pas les Jésuites ! Lisez cette nouvelle du Mundo :
Le feu recommence. — Hier, vers sept heures du soir, après avoir été toute la journée à la disposition du peuple qui le visita et y fit des recherches dans tous les sens, admirant le confortable dont les Pères
s'entouraient, et emportant les reliques les plus extravagantes, le Quelhas recommença à vomir la mitraille. Des fenêtres, de celles surtout qui donnent sur la rue de Joào das Regras, partaient constamment des coups de revolvers et de pistolets. Les marins et les soldats d'infanterie qui s'y trouvaient tirèrent dans la direction d'où venaient ces coups de feu.
On ne voit guère comment on pouvait faire l'eu des fenêtres du coté de la rue de Joâo das Regras, à moins que les Pères ne fussent dans le jardin !
Qu'on le remarque bien : on fit des recherches dans tous les sens.
Cette information du Mundo prouve d'une manière bien évidente que les tireurs de l'édifice étaient en bonnes relations avec ceux des rues. A l'heure convenue, le spectacle prend fin. Vers les sept heures du soir, cette maison, occupée tout le jour par les républicains, redevenait le centre de la résistance jésuitique, qui se manifestait par les décharges de revolvers et de pistolets.
L'ambulance des sapeurs-pompiers et la Croix-Rouge arrivaient sur les lieux, mais, pas besoin de porter secours aux blessés : c'était une guerre pacifique, le bruit suffisait pour épouvanter le peuple ignorant, calomnier le Jésuite et trouver un prétexte plausible pour l'expulsion.
Que cette expulsion fût l'objet de cette comédie ridicule et odieuse, on le voit clairement dans un article du Mundo publié le même jour :
Le peuple de Lisbonne veut la paix, il veut l'ordre. Les réactionnaires veulent le désordre, ils veulent la guerre. Ils auront la guerre, mais pas le désordre. Dans l'ordre, et pour que l'ordre se maintienne, ils recevront le juste châtiment qu'ils méritent. Sous prétexte de châtiment, on ne commettra ni excès ni injustices d'aucune nature. Mais le châtiment sera exemplaire, la leçon sera complète. Ils ont provoqué ? On leur répondra comme l'exigent la dignité du peuple et Vhonneur de la république. Ils sauront que la république est généreuse, mais qu'elle n'est point lâche.
Par le décret publié par les journaux du 10 octobre, on prétendit légitimer l'iniquité tramée dans les conciliabules des sociétés secrètes. On s'est trompé.
L'histoire inexorable infligera à la mémoire des membres du gouvernement provisoire le stigmate d'infâmes calomnialeurs.
Je terminerai ce chapitre par un passage remarquable du journal brésilien Sâo Pauln :
« On s'est essayé à ce truc colossal, à celte épouvantable mystification dune résistance tentée en certains couvents. Des acteurs de la révolution se sont prêtés à cette comédie. Déguisés et cachés dans des maisons où il n'y avait plus un seul Père, ils jetaient des projectiles : la force armée répondait par des décharges. Une fusillade s'établissait, mais pas une victime ne tombait, car on tirait toujours en l'air. On publiait dans les journaux, on faisait courir parmi le peuple le bruit que les Pères étaient les auteurs de cette résistance de la dernière heure, qui aurait été absolument stupide, si elle eût été vraie.
On ajouta foi à cette rumeur grossière, et il fut possible de porter des décrets de persécution, qui, en aucune autre circonstance, n'auraient pu être publiés sans protestation. »
ami
Aventures de fugitifs
Le P. Carl ZIMMERMANN
J'ai raconté comment plusieurs religieux de Campolide s'étaient enfuis le soir du 4 octobre. Le lecteur désire sans doute connaître les péripéties de leur fuite.
Nous avons vu l'un d'eux, poursuivi à coups de feu, arriver cependant sain et sauf à la gare de Campolide (1). C'était le P. Carl Zimmermann, allemand d'origine (2).
Voici la relation que lui-même nous a faite de ses aventures.
Une promenade à la tombée de la nuit.
Pour échapper à la meute républicaine, je pris la route qui descend derrière la gare. Un peu plus loin, je m'arrêtai : je n'avais personne à mes trousses et je continuai du pas lent du promeneur sans souci.
A l'entrée de la route qui remonte vers le quartier de Campolide, un homme était debout, appuyé sur le parapet du pont. Son aspect était des moins rassurants. Je le vis plonger la main dans une poche et en tirer un revolver, avec le désir visible de bien me le faire voir. Je me donnai l'air de ne rien remarquer du tout et je continuai à cheminer, sans trop savoir pourtant où la roufe allait aboutir.
(1) Cf. Proscrits, page 21 et suivantes.
(2) Il était entré dans la Province du Portugal, afin de se consacrer aux missions du Zambèze. Son nom est connu dans les sociétés savantes. Il est, en effet, membre fondateur de la Société portugaise des Sciences Naturelles, membre de la Société Broteriana de Coimbra, de la « Royal Society of I.ondon » et du « Quikett Microspical Club », Il a rendu d'importants servie'- dans l'instruction de la jeunesse en Portugal.
Je m'engageai sous l'aqueduc des Aguas Livres, mais voilà qu'à Monsanto, j'aperçus deux individus qui me regardaient avec un visible intérêt. Mon chemin se trouva bientôt encaissé entre deux hautes murailles qui me dérobaient à la vue. Je n'étais pas trop rassuré : à chaque instant, je m'attendais à voir l'un d'eux m'apparaître au-dessus du mur, pour m'envoyer ad paires d'un
La gare de Campolide et l'Aqueduc des Aguas Livres.
coup de fusil. Il n'en fut rien, heureusement : mes deux hommes étaient restés pensifs au même endroit.
La route me conduisit sur une place, en face d'une maison où l'on faisait un bruit infernal. Je ne tenais pas outre mesure à me rencontrer avec cette foule, et je rebroussai chemin, dans l'intention de revenir à la gare et d'y attendre un train.
J'allais y arriver, quand je fis la rencontre d'un petit troupeau d'une vingtaine de moutons. Le berger, un jeune homme de dixhuit à vingt ans, avait l'air bon garçon. Quand il me vit, il me demanda avec intérêt :
— Où allez-vous. Monsieur ?
— A la gare.
— Ah ! n'y allez pas, reprit-il d'une voix suppliante ; on y tire sans cesse des coups de fusil.
Je revins en arrière, en causant avec mon berger ; nous traversâmes sans difficulté la place où, peu auparavant, je n'avais pas osé m'aventurer seul.
Le brave garçon s'arrêta là, et je continuai à monter par un sentier où se trouvaient beaucoup d'hommes du peuple. Les mains derrière le dos, je tâchais de simuler une parfaite insouciance; parfois, tandis qu'on me dévisageait avec une extrême curiosité, j'imprimais à ma canne tous les mouvements imaginables. Je passais près d'un groupe, quand un homme cria :
— Vive la république !
Je soulevai mon béret, en répétant le salut, mais avec un accent qui fît bien voir que j'étais étranger.
— C'est un Espagnol ! laissez-le passer, dit aussitôt un des sages de la troupe.
Je passai, en effet, et personne ne me chercha noise. Plus loin, nouvelle bande et nombreuse : plus de cinquante individus peut-être. J'allai droit vers l'un d'eux cl lui dis :
— Je suis étranger, je viens de la gare, où j'avais l'intention de prendre le train ; mais comme on y tirait sans cesse des coups de feu, je n'ai pas voulu exposer inutilement ma vie et je suis venu par ici. Voulez-vous me dire lequel de ces deux chemins conduit à la ville ?
Pendant ce temps, la multitude m'avait entouré. Ils me toisaient des pieds à la tète ; aucun ne me toucha.
— Continuez par ce chemin, vous êtes sur la bonne voie, me répondit celui que j'avais interroge.
— C'est à la Rotunda (1) que tu aurais dû l'envoyer, lui dit un camarade.
Comme je devais m'y attendre, cet honnête citoyen m'avait indiqué précisément le chemin qui ne me convenait pas ; mais pour ne pas montrer de la méfiance, je poursuivis ma route.
Peu après, je me trouvais en face d'un autre groupe du milieu duquel sortirent des voix menaçantes. Je me dirigeai vers ces hommes et leur dis, un peu indigné :
-Je suis allemand ! Je fais ma promenade ordinaire ; aucun de vous, j'espère, n'a l'intention de me causer des embarras, car.
(1) Rond-point, au sommet de l'avenue de la l.iberdade où se trouvait le gros de* troupes ri'-pul'licaines. (N. du Tr.)
pour moi, je n'ai rien à démêler dans les luîtes politiques des portugais...
— Oui ! Oui ! Un petit innocent, quoi ! dit une voix ironique ; passe ton chemin !
J'obéis et je continuai ma promenade.
Un révolutionnaire se sépara alors du groupe et se mit, revolver en main, à me suivre à quelques pas. J'étais persuadé qu'il n'attendait que l'occasion de me loger une balle dans la tôle et de m 'envoyer dans l'autre inonde. Ce manège dura environ vingt minutes.
Quand nous arrivâmes près des premières maisons de la ville, il faisait nuit ; les rues étaient illuminées. Alors, mon individu fit entendre un coup de sifflet ; pins loin, un camarade lui répondit en toussant. Le premier s'en alla, comme s'il m'avait laissé sous une nouvelle surveillance.
Jusqu'à neuf heures du soir, c'est-à-dire durant tout le Ira jet, je fus ainsi salué par des sifflets et des bruits de toux se succédant régulièrement.
Je continuai ma route, au hasard ; j'étais en ville, mais sans trop savoir en quel endroit. Je recherchais, pour plus de sûreté, les rues les mieux illuminées. Je passai près d'un détachement de civils à cheval, commandés par quelques mililaircs, puis j'arrivai à un carrefour où slalionnail un groupe r7e révolutionnaires. L'un d'eux vint à moi, me mil une main sur l'épaule, et, me braquant son revolver sur le nrz, il me demanda où j'allais.
— Rue da Prata, n° 8, lui répondis-ie.
— On ne passe pas ! répliqua l'individu, qui avait une figure à faire frémir.
— Par où pourrai-je aller dans ce cas? demandai-jc avec tout mon sang-froid.
— Retournez en arrière, et allez où vous voudrez.
C'était précisément ce que je désirais. Je revins donc sur mes pas, mais je rencontrai aussitôt une nouvelle bande. Je me décidai à passer, sans plus de cérémonie, au milieu d'eux; je dus souvent jouer des coudes, en distribuant d'ici de là des :
— Pardon ! permettez !
Je réussis à me frayer un passage et je me trouvai bientôt aux portes de Campolidc !
Il y avait encore beaucoup de religieux au collège ; je me demandai un instant s'il n'était pas mieux d'y retourner. Enfin. je crus plus prudent de me retirer en ville, au premier hôlel venu.
Malgré la fusillade, sur la place de Rato, je passai au milieu des révoltés, je suivis par la rue da Escola Polytechnica, et sans difficulté, j'atteignis S. Roque et l'ascenseur da Gloria.
En cet endroit, les émeutiers ne laissaient passer personne. Je pris donc à droite, et par des ruelles tortueuses, j'arrivai à la place Camoes. Je connaissais le chemin du Ouelhas ; je résolus d'y aller demander l'hospitalité pour la nuit. Sur mon passage, j'entendis quelquefois des phrases comme celles-ci :
— Pour sûr, voilà un Prêtre ! Ça, c'est un Jésuite ! Que peut-il bien se cacher sous ce béret !
Feignant la plus complète indifférence, j'arrivai à S. Bento. Les rues, désertes, étaient surveillées par des sentinelles. Il me parut téméraire d'aller frapper à la porte de la résidence. Je descendis donc, par l'Avenida de D. Carlos, vers le Tage. Les maisons et les hôtels étaient fermés. Cette circonstance qui, à première vue, déjouait mes plans, fut vraiment providentielle, car elle m'obligea à chercher l'asile sûr qu'allait m'offrir le drapeau allemand.
Sur le quai du Sodré, je me trouvai en face de la statue du duc de Terceira.
Un groupe d'hommes du bas peuple entourait le piédestal. L'un d'eux, en me voyant, dit aux autres d'une voix criarde : - Attention... Le beau gibier qui nous vient là !
Avec calme, les mains derrière le dos, je me mis, en touriste, à considérer la statue. Je terminai mon étude par ce monologue, assez haut pour être entendu :
Elle n'est pas mal, cette statue... C'est dommage qu'il soit si tard... Je reviendrai demain.
Le stratagème produisit son effet.
Attrape ça. Pour le coup, tu tes joliment trompé! dit un des hommes à son soupçonneux camarade.
Plus loin, j'aperçus une maison où brillaient des lumières. La porte était ouverte ; ma surprise fut mande et ma joie plus grande encore, quand je vis le drapeau allemand flotter sur l'édifice.
I a bonne découverte ! me dis-je en moi-même.
En effet, l'immeuble devant lequrl j'étais arrivé était le Grand Hôtel Central. J'entrai, on nie donna nue chambre sans difficulté. Je remerciai le bon Dieu et mon ange gardien de la protection qu'ils m'avaient accordée en sauvegardant ma vie au milieu de tant de périls.
On me servit du thé dans ma chambre et je me couchai à onze heures. Les détonations de l'artillerie et la fusillade m'éveillèrent bien quelquefois, mais, en somme, je dormis d'un sommeil tranquille.
Le lendemain, comme un bon citoyen, en pleine jouissance de ses droits, je pris mon déjeuner en compagnie des autres pensionnaires. Je téléphonai ensuite à un ami, le priant de venir me voir avec son fils qui était un de mes anciens élèves.
Cet excellent homme accourut immédiatement. Je lui racontai ce qui m'était arrivé, la veille, à la gare de Campolide, et lui demandai de prendre, pour me les communiquer en temps opportun, des informations sur le sort de mes confrères restés au collège et surtout du R. P. Provincial.
Un spectacle peu banal.
En tournée de propagande républicaine.
C'était le 5 octobre, jour où la république fut proclamée. Des manifestations populaires devaient naturellement célébrer dans les rues le changement des institutions.
En ma qualité de citoyen allemand, je me disposai à jouir tranquillement de ce spectacle, des fenêtres de cette maison que protégeait le drapeau germanique. C'est ce qui arriva. Je fus, entre autres, témoin d'une scène que je n'oublierai pas de si tôt.
Sur un char entouré de gens du peuple, s'avançait Afonso Costa. A sa droite, se tenait un personnage inconnu ; entre les deux, un troisième individu était debout, un revolver en main, prêt à faire feu.
Ce tableau vivant parcourait les rues et la populace l'animait de ses vivats bruyants en l'honneur de la république et de ses cris de : Mort aux Jésuites et aux thalassas !
L'ami dont j'ai parlé revint le lendemain, jeudi, me donner des nouvelles de nos religieux.
J'appris par lui que ceux qui étaient restés à Campolide avaient été arrêtés; que le R. P. Provincial était caché à Lisbonne dans une maison particulière ; quant à ceux qui étaient partis, !e mardi soir, il n'avait pas réussi à en avoir des nouvelles.
En voyant la tournure que prenaient les événements, il me parut prudent de sortir sur-le-champ de Lisbonne, tandis que la chose était encore possible.
Je communiquai ma résolution à cet ami dévoué. Il remplaça par une cravate verte la noire que je portais, et me fil cadeau le son chapeau de paille, plus approprié aux circonstances que mon béret. Son fils promit de revenir le soir, pour m'accompagner à la gare.
Je réglai mes comptes avec le maître d'hôtel, et me lins prêt, pour partir à l'heure marquée.
Je fis venir une voilure, avec ordre exprès de ne pas ménager les indispensables banderoles vertes et rouges.
Seulement, le cocher complail bien exploiter ma situation ; il fit un prix exorbitant. Sur l'avis d'un compatriote, je le congédiai et je résolus d'aller à pied : le danger ne paraissait pas si grand et j'épargnais à ma bourse une bonne saignée.
Je me mis donc en route, 1 egardant de tous côtés les personnes qui passaient. Jusqu'au Rocio, pas d'embarras. Devant la caserne du Carmo, il fallut cependant me frayer un chemin au milieu d'une bande de citoyens qui ne se doutaient pas qu'un jésuite authentique passail au milieu d'eux avec tant de hardiesse.
A la gare du Rocio, mon arrivée fut saluée par ces mots :
— Tiens, voilà un jésuite déguisé !
Comme on le pense bien, je feignis de ne rien comprendre.
Malheureusement, on ne distribuait les billets qu'à l'étacc inférieur. Je priai mon compagnon de me le prendre jusqu'à Santarem, où je voulais m 'arrêter pour voir deux Pères qui v prêchaient une retraite ecclésiastique.
En attendant, je me mis à faire les cent pas, malgré les injures et les menaces. Mon compagnon revint avec la nouvelle que l'unique train en partance était celui de Caldas da Rainha.
Il n'y avait pas à hésiter, et, tandis crue le jeune homme redescendait pour prendre un billet, je continuai à circuler.
Oue n'aurais-je pas donné pour me voir à cent lieues de là !
Quant aux assistants, les uns m'insultaient, les autres me considéraient avec ctonncmenl. Un individu, au ventre rebondi et à la mine féroce, s'approcha de moi : on aurait, dit ou'il voulait m'avaler. Tl vint même me heurter de son bedon énorme. San< mol dire, ie lui ietai un reorard d'indignation. Soit reste de pudeur, soit lâcheté, le fail esl qu'il tourna aussitôt les talons.
Mon ami revint avec le billet : je lui fis mes adieux cl je montai enfin en voilure.
En première classe, les vovacreurs étaient peu nombreux et tous gens paisibles. La marche du train subissait les caprices des
manifestations républicaines qu'une commission ad hoc élait chargée de promouvoir ou de recevoir dans les gares où les curieux étaient suffisamment nombreux. Le train s'arrêtait quand, par dépêche, on savait que tout était prêt cl que chacun élait à son poste pour la fête. Et voilà comment j'ai eu le plaisir de voyager jusqu'à Porto, dans un train de propagande républicaine.
Ministre de la Guerre ! — Vers la frontière.
A Campanhâ, la gare élait déserte. Les républicains avaient afflué à San Benlo, où ils préparaient une manifestation à leurs amis de Lisbonne ; ils espéraient même que parmi ceux-ci se trouverait le ministre de la guerre.
A mon arrivée à Porto, j'étais le seul voyageur de première classe. J'étais redevable à la persécution de ce petit extra.
Quand le train stoppa dans la gare centrale de S. Benlo, Je peuple se porla en foule vers ma voilure ; voilà qu'on ouvre la portière et qu'on crie à pleins poumons :
— Vive le ministre de la guerre !
Je restai comme foudroyé par un tel compliment. Il était de mon devoir de me mettre en frais de courtoisie : j'ôtai mon chapeau et je dis, moi aussi :
— Vive la république !
Je descendis et la foule m'entoura. Quelqu'un se mil à dire, avec élnnnemcnt :
— Mais, ce n'est pas là le ministre de la guerre ! Un autre, plus malin, mil les points sur les i :
— C'est un prêtre déguisé, déclara-t-il. Un troisième, plus doux, ajouta :
— Laissez-moi passer ce diable de curé !
En face de la gare, j'aperçus un Monsieur d'un extérieur distingué. Je lui demandai l'adresse de l'hôtel Alliança ; il s'offrit aussitôt, avec une amabililé dont je garderai toujours le plus reconnaissant souvenir, pour m'y accompagner. Je passai la nuit dans une chambre improvisée au fond d'un corridor, car toutes les chambres étaient occupées.
Je dormis bien jusqu'au malin. Puis, l'heure venue, j'cnlr.ii dans In salle à manger. Bientôt, je reconnus que je ne pouvais garder longtemps à l'hôtel l'incognito que j'aurais désiré. Au
déjeuner, je dus me découvrir et laisser voir ma tonsure, ce qui suffisait pour me trahir.
Je résolus aussitôt de régler mon compte et de faire venir une
voiture. Je me dirigeai vers la maison d'un ami dévoué de
Jésuites de Boa Vista. Je fus reçu, comme du reste je m'y attendais, avec tous les égards possibles, comme si j'avais été un membre de la famille.
De la fenêtre de ma chambre, j'ai pu assister aux manifestations républicaines, en face de la caserne de S. Ovidio. Il y avait peu de manifestants ; on y entendit les vivats d'usage, coupés, en guise de refrain, par des :
— A bas la réaction ! A bas les Jésuites !
Je résolus de gagner, dès le lendemain matin, la frontière espagnole.
Un autre ami, membre de la famille Pestana, mit à ma disposition une voiture pour me conduire à la gare. Le gendre de mon généreux hôte, eut l'amabilité de m'accompagner jusqu'à Valença, et voulut aussi se charger des frais de mon voyage.
En passant sur la place, vis-à-vis de la gare de Campanhâ. je vis qu'on y faisait une bruyante manifestation républicaine. La voiture avançait difficilement au milieu de cette foule ; plusieurs individus s'approchaient de nous : ils regardaient avec curiosité par la portière et se découvraient. Cette courtoisie des démocrates de Porto me surprit fort, et je ne lui ai Irouvé jusqu'ici aucune explication satisfaisante.
Le voyage fut excellent : nous étions seuls dans notre compartiment.
Il était minuit, quand nous arrivâmes à Valença. Le lendemain matin, nous traversions le pont international dans la direction de Tuy, où je respirai enfin librement.
A la cathédrale où je me dirigeai, on nie recul avec tous les égards que la noble Espagne prodigue aux étrangers persécutés. Un digne chanoine me procura la consolation de pouvoir dire la Sainte Messe. Pendant mon action de grâces, mon aimable et généreux compagnon de voyage alla prendre une place dans la diligence de La Guardia. Je lui fis mes adieux, le remerciai de tant de services rendus et je pris place dans la diligence, qui arriva à midi à La Guardia.
Le portier du roll<V'o. en m entendant nommer le M. P. Recteur, me demanda qui j'étais :
Un religieux expulsé du Portugal, lui répondis-je.
AVENTURES Dk FUGITIFS. 203
- Pero, hombre ! de quel Ordre ? insista le bon Frère.
— De la Compagnie, repris-je.
Il m'embrassa avec effusion, puis me conduisit au réfectoire, où la communauté était réunie pour dîner.
Le R. P. Recteur donna immédiatement Deo Gratias en l'honneur de l'hôte fugitif, qui remerciait le bon Dieu de se trouver de nouveau dans ce milieu de charité fraternelle qu'on respire dans les maisons de la Compagnie.
Je jetai un coup cl 'ce il reconnaissant sur tous les assistants et je vis avec satisfaction que quelques portugais se trouvaient déjà là, à l'abri des insultes et des mauvais traitements que la liberté infligeait à un si grand nombre de mes frères.
De toute la force de mon âme, je rends grâces à Dieu et à mon ange gardien, pour la protection si visible dont ils m'ont entouré, au milieu de tant de périls.
Et a tous les amis qui m'ont secouru de tant de façons, malgré le danger de voir pour cela leurs noms inscrits dans le livre noir des vengeances populaires, je crie aussi du fond du cœur :
— Merci !
Le Frère scholastique Antonio RODRIQLIES de FARIA
Une fuite précipitée.
Je ne suis pas resté longtemps caché dans mon buisson : quelqu'un était à mes trousses (1). Mais j'étais dans une impasse. II fallait, à tout prix, m'ouvrir un passage entre les haies de ronces et d'agaves, et sauter des cloisons de fil de fer armées de pointes.
J'y parvins, avec quelle peine, Dieu le sait.
J'étais à peine hors de cette enceinte, qu'un garçonnet se mit à me jeter des pierres.
Je m'enfuis, mais voilà une nouvelle barrière de pieux et de fil de fer ; je la sautai encore, toujours poursuivi, non plus seulement à coups de pierres, mais aussi à coups de fusil. La barrière franchie, me voici devant un énorme ravin ; je descends dans une course vertigineuse : au fond, je tombe, je me relève et continue
(1) Cf. Proscrits, page 25. Je reproduis ici la narration faite par le fugitif lui-même.
à courir, toujours sous une grêle de pierres et exposé aux coups de feu tirés sur moi.
Enfin je me trouvai de nouveau sur la voie terrée. Les coups de l'eu cessèrent. Exténué, la bouche sèche, je ne pouvais plus courir ; à peine élais-je capable de presser un peu le pas.
Il faisait nuit. Je rencontrai un petit cours d'eau. Je le suivis : il me paraissait moins fréquenté. J'arrivai ainsi bien près de la gare de Bcmfica, mais je n'osai pas y entrer. Je revins sur nies pas, et apercevant un sentier solitaire, j'y restai caché entre les herbes, jusque vers dix heures du soir.
CJ li ! ce repos ne fut pas sans alarme ; non loin, se trouvait une cabane en bois, dans laquelle des personnes entraient de temps en temps.
Malgré l'heure avancée, il me fallait partir. J'étais mal velu, et l'endroit était humide. Je commençai à avoir froid ; je scnlais des douleurs violentes à une jambe, suites sans doute de ma chute, à la descente de Monsanto.
Le profond silence qui régnait en ce lieu contrastait avec les détonations de l'artillerie qu'on entendait au loin, du côté de Lisbonne.
Je me levai, mais je ne pouvais faire un pas. Mon pied droit était enflé et les douleurs étaient très fortes. Résolu pourtant à faire de nécessite vertu, j'essayai une seconde fois de monter lentement vers Monsanto, afin de m 'orienter dans ma fuite. Les douleurs augmentaient à chaque pas. Enfin j'arrivai au sommet.
Je me couchai dans un endroit plus à l'abri du vent qui me glaçait les membres. Il me semblait nue j'apercevais la ville entière. La canonnade continuait horrible.
Durant quelques instants, ce vacarme cessa et l'on entendit alors les sons métalliques des clairons, dans le silence de la nuit. Je m'imatrinais que les troupes fidèles s'étaient rendues cl que la fin de la lutte était arrivée.
C'était une illusion. Bientôt l'artillerie recommença a gronder. Je me levai cl j'aperçus une grande lueur. Une idée sombre me traversa l'esprit : c'esl peut-être le collège de Campolide qui brûle ! je vis bientôt que les flammes s'élevaient du côté du Tage.
Plus près de moi, au nord-ouest, on voyait une ligne de lumières. Je me décidai à aller de ce côte.
Chemin faisant, j'eus la bonne fortune de trouver une fontaine où je pus apaiser la soif ardente qui me dévorait depuis la veille : peu après, je me trouvais de nouveau près de la gare de Bcmfica.
Les trains ne circulaient pas; l'intérieur de la gare était désert; j'y entrai et j'y restai jusqu'au matin.
Vers cinq heures, j'aperçus autour de moi des figures qui me considéraient avec méfiance. J'allai alors au village, avec l'intention de louer une voiture pour me conduire à Mafra, d'où je pensais qu'il me serait facile d'atteindre Barro.
Le loueur me demanda GO francs et je n'en avais que 50. Dans un restaurant, je pris un déjeuner et j'achetai un paquet de cigarettes pour me donner plus de contenance, puis je suivis la voie ferrée, jusqu'à la roule de Queluz.
Près de ce village, un groupe de jacobins commença à me menacer.
— Voyez-moi ça ! se disaient-ils, ce doit être un prêtre ; il est bien déguisé, le diable... Voyons s'il a une tonsure.
Je continuai mon chemin, feignant de n'avoir rien entendu. J'avais pris les devants, quand je m'aperçus que l'un d'eux me suivait. Je me retournai et lui demandai :
— Désirez-vous quelque chose ?
— Etes-vous de ce pays ? demanda-t-il sournoisement.
— Non.
— Etes-vous progressiste ou régénérateur? (1)
— Que vous importe, à vous, ce que je suis ou ne suis pas?
— Vous êtes prêtre !
— Vous n'y voyez pas clair, mon bon !
— Eh bien, sachez que je ne vous lâcherai pas avant d'avoir vu que vous ne portez pas la tonsure.
— Ah ! l'insolent !
Et je lève ma canne d'un geste menaçant ; mon adversaire met la main dans la poche, comme pour en tirer un revolver... qu'il n'a point.
A ce moment, ma canne me tombe des mains, et mon adversaire, plus agile que moi, s'en empare... Depuis, je ne l'ai plus revue.
Je continuai ma route vers Queluz, toujours poursuivi par cet individu. Je réussis à me délivrer de l'importun, mais il fallut sauter une barrière. Je résolus alors de m'éloigner de la grand'route, et de me diriger vers les montagnes, en évitant les bourgades.
<\\ Ce sont les noms des deux grands partis politiques qui, pendant longtemps, se sont succédé au pouvoir en Portugal. (iV. du 1 r.).
En gravissant une colline, je vis au devant de moi deux individus que je supposais décidés à me barrer la route. Je fis un détour et j'allai chercher un abri dans une glaisière étroite, où, pour me tuer, il eût suffi de laisser tomber sur moi une grosse pierre.
Je restai là une vingtaine de minutes, et je me recommandai avec ferveur à mon ange gardien, à qui je dois vraiment d'immortelles actions de grâces pour la protection accordée pendant ces jours.
Jours de famine.
Quand j'eus compris que ces hommes n'avaient pas d'intentions hostiles contre moi, je recommençai à gravir la colline.
Au loin, j'apercevais le versant accidenté de la montagne de Cintra, qui m'indiquait ma route.
La faim, la soif, la chaleur, la lassitude devenaient insupportables. Je cueillis quelques mûres sauvages dans les haies, les unes déjà bonnes à manger, les autres encore presque vertes ; ces dernières avaient ma préférence : elles apaisaient mieux la soif qui me dévorait. Deux heures de repos, à l'ombre d'un arbre, ne la soulagèrent point.
Je partis et enfin je trouvai un puits. L'eau y brillait au fond, mais je n'avais rien pour la puiser.
La Providence veillait sur moi : un vieillard passa par cet endroit, portant, sur ses épaules, un fagot.
Je liai conversation avec lui, et comme je le vis bien disposé à mon égard, je lui demandai le bâton sur lequel il s'appuyait.
A un des bouts, j'attachai un mouchoir que je réussis à imbiber d'eau, et je parvins à me désaltérer.
A quelque distance, se trouvait un groupe de femmes. L'une d'elles me cria de loin que je me trompais de chemin, que celui que j'avais pris me conduisait sur la montagne.
Je lui répondis que je voulais aller à Mafra, que je venais de Lisbonne, où j'avais travaillé.
Mettant à profit la compassion de la bonne femme, je lui insinuai que je mourais de faim et de soif.
Alors, passez par le village, mon mari vous viendra en aide.
Malgré la répugnance que m'inspiraient les endroits habités, je suivis ce conseil. J'entrai dans le cabaret du père José Luu.
où je pris un rafraîchissement ; mais j'en sortis au plus vite, car il commençait à arriver plus de monde que je n'en aurais voulu.
En passant devant les dernières maisons du village, je trouvai un individu qui dit aux assistants :
- Voyez-moi ça ! Ce doit être un curé ; il en a tout l'air.
Je me décidai à pénétrer dans le bois, quitte à reprendre la route de Sabugo, à la tombée de la nuit. Je m'étendis par terre et je m'endormis. C'était au coucher du soleil.
Quand je m'éveillai, il était nuit noire. Je cherchai en vain la coûte. Hélas ! je m'étais égaré.
La faim, la soif et la faiblesse étaient telles qu'il m'était difficile de faire un pas. J'étais complètement désorienté ; tantôt, j'allais un peu en avant, tantôt je revenais en arrière, ou je m'embarrassais dans les buissons. Découragé, je me couchai de nouveau, offrant à Dieu ma vie que je croyais perdue.
Quelques heures se passèrent dans ce complet abandon ; de temps en temps, je me secouai pour réagir contre le froid qui m'envahissait.
L'aube blanchissait à peine, quand je me remis en marche. J'atteignis un endroit où, durant le jour, des laboureurs avaient dû travailler.
L'idée me vint qu'en cherchant bien, je trouverais peut-être, par terre, quelques croûtes de pain. Hélas ! ce fut en vain. A quelque distance, le murmure d'une eau courante m'arriva aux oreilles. Après bien des détours, je la découvris... On y avait lavé du linge... Tout le jour, j'eus à la bouche le goût de savon que me laissa ce breuvage.
J'ignorais encore où je me trouvais. Bientôt je me vis sur la route, près du village de Sabugo. Un homme y vendait du raisin. Je lui en achetai deux kilos que j'attaquais aussitôt.
Qu'allaient penser les habitants du bourg de cet étranger aux allures cléricales qui, à cette heure matinale, passait au milieu d'eux, en mangeant du raisin ? Mais c'était là le moindre de mes soucis.
Tout près, je vis une métairie. Je me hasardai à y aller demander le repos et la nourriture dont j'avais si grand besoin. J'arrive près de la porte, et dis au maître de la maison :
— Ne voudriez-vous pas me permettre de prendre ici quelque repos? J'arrive de Lisbonne, où j'étais séminariste, je n'ai plus la force de continuer mon chemin.
Et sans attendre sa réponse, je me laissai tomber par terre.
La conversation s'engagea et mon homme se mit à parler de la reine Amélie et du Jésuitisme, comme de choses abominables, Il m'apprit la proclamation de la république, puis m'offrit un morceau de pain et une tasse remplie d'eau, que j'acceptai reconnaissant... Je lui demandai des renseignements sur le chemin de Livramento, et je me remis à errer par monts et par vaux.
Je gravissais une colline, quand deux jeunes garçons arrivèrent sur moi en me jetant des pierres et en m'accablant d'injures. Je rebroussai chemin et suivis une autre direction. Du sommet d'un monticule, j'aperçus bientôt une maisonnette blanche sur une haute montagne. Cette maisonnette, avec quelle émotion je la reconnus ! c'était le petit sanctuaire de Notre-Dame du Bon- Secours.
J'eus comme la douce vision des jours de mon noviciat, et je me demandai pourquoi il y a tant d'hommes qui s'obstinent à persécuter ceux qui croient à la Vierge et au Paradis.
Je remerciai le bon Dieu d'avoir sauvegardé celte vie que je lui avais consacrée, et je saluai l'Etoile de la mer et la Consolatrice des affligés.
Cette vue du Socorro me ranima. Après quelques instants de repos, je me remis en marche. A la tombée de la nuit, j'étais près de Malveira.
Je n'osais pas trop m'approcher du village, à cause des manifestations républicaines qui s'y déroulaient. Je restai à distance, avec l'intention de poursuivre ma route, quand il ferait nuit noire. Un réflecteur électrique que j'aperçus me fit changer d'avis.
Bien que la nuit fût froide et humide, je me couchai au milieu des bruyères, disposé à la passer à la belle étoile.
Le 7, au point du jour, je recommençai mon pèlerinage, sans trop savoir quelle direction prendre.
Je demandai à un paysan si j'étais bien sur la route de Livramento.
— C'est précisément du côté opposé, me répondit-il. Je revins donc en arrière, et après quelques détours, je me trouvai, sans trop savoir comment, près des murs du parc de Mafra.
Le soleil sortait du brouillard matinal qui voilait l'horizon, et je participai à la joie qu'il répandait sur la nature, en reconnaissant le terrain que je foulais aux pieds.
Cette joie était, hélas ! bien atténuée par la faim et la soif qui me dévoraient. 11 y avait longtemps qu'il ne restait plus rien des
raisins achetés à ^abugo. Ce fut pour moi un jour de lamine. Les deux dernières grappes, mangées de grand matin, furent jusqu'à minuit, le seul aliment que je pris.
Après avoir longé un peu les murs du parc de Mafra, j'aperçus Livramento, le mont du Socorro et la grande route de Torres Vedras. C'était le chemin indiqué pour tout voyageur qui ne serait pas dans la nécessité de fuir comme un criminel. Pour moi, la grand route me faisait peur, et je m'enfonçai dans un fourré. Mais là encore, je ne fus pas exempt de souci... Une vache, séparée de son troupeau, m'obligea même à changer d'abri !
A la tombée de la nuit, je regagnai la route, j'allumai une vulgaire cigarette, et me mis en marche dans la direction de Torres Vedras.
Avant d'arriver à Turcifal, j'entendis, dans un village, de grandes clameurs. Il y avait là un cabaret. Le passage me parut dangereux ; je me cachai sur le bord du chemin, en attendant que tout rentrât dans le calme.
Peu après, un homme passa et croyant remarquer quelque chose dans les touffes d'herbes, y déchargea, de toutes ses forces, un coup de bâton, qui heureusement ne m'atteignit pas. Je me tins coi, et il continua sa route. Je partis et bientôt j'arrivai à Turcifal.
Pressé par la faim, je sautai dans une vigne pour chercher des raisins. Mais il faisait nuit noire, mes recherches furent vaines.
Vers minuit, j'étais auprès de la métairie de Almiara. Tout à côté, sur des chariots, se trouvaient des cuves de vendange. L'idée me vint qu'elles auraient bien pu contenir du raisin. J'y plongeais la main, mais mon désappointement fut grand ; je pus décrire au fond des cuves toute espèce de figures géométriques, sans rencontrer le moindre obstacle.
Je montai sur le char ; je m'inclinai sur le bord d'une cuve et en m'allongeant de mon mieux, je parvins à saisir, au fond, quelques restes de grappes.
Je remerciai le bon Dieu dont la Providence nourrit les oiseaux du ciel et qui n'oublie pas le pauvre fugitif que les hommes poursuivent comme un malfaiteur.
Après ce souper, qui se trouvait être aussi mon déjeuner et mon dîner, je me couchai sur un paquet d'osier. Une pluie fine commença à tomber et me força de me lever.
Le matin, quand on ouvrit les portes de la métairie, je me fis
l'ROSI 1:1 rs. 1 4
annoncer aux maîtres de la maison. On me répondit qu'ils étaient à Santa Cruz, au bord de la mer. Je me dirigeai alors vers Serra da Villa, avide d'apprendre ce qui se passait au noviciat de Barro. C'était de grand matin, on distinguait encore à peine les objets. Tout avait un air désert et lugubre. L'horloge était arrêtée. Quelle tristesse s'empara de moi !
Je descendis immédiatement vers le sud, à la recherche d'un abri chez un de nos amis. Là, on me raconta comment les Pères de Barro avaient été tous emmenés prisonniers à Lisbonne. En même temps, le maître de la maison, fort préoccupé de sa propre situation, me fit comprendre qu'il m'était indispensable de me retirer pour ne pas la rendre plus précaire encore par ma présence.
Cependant, on me fit entrer dans une chambre obscure, où l'on me fit déjeuner. Qu'on imagine, si on le peut, ce que doit être un bon déjeuner assaisonné par un appétit de quatre jours !
Vie d'ermite. — En route pour l'exil.
Malgré ses craintes, mon bienfaiteur entendait bien me protéger de son mieux. Une domestique m'indiqua un lieu de refuge et me proposa un plan de fuite que je modifiai, mais qui, plus tard, fut cependant mis à exécution.
Je sortis donc de cette maison hospitalière, et j'allai me cacher clans le lit sec d'une rivière ombragée par des oliviers. J'y passai la journée assez tranquillement. Vers la nuit, je sortis de m;i cachette.
Sur le chemin, à quelque distance, je trouvai cette brave domestique. Elle me donna un bonnet pointu, pour remplacer la casquette que j'avais portée jusque là. Nous suivîmes ensemble la route vers la mer, jusqu'au bourg de Silveira habité par de^ gens foncièrement chrétiens, où une sainte vieille femme, zélatrice du Sacré Cœur de Jésus, me recul dans sa maison.
11 était neuf heures et demie du soir. La chambre qui devait me servir de cachette était la dernière de plusieurs appartements qui communiquaient entre eux. C'était une étroite pièce munie (l'une petite fenêtre. J'y restai du 8 au 30 octobre, sans januiis en sortir, si ce n'est quelquefois la nuit, toujours soutenu et protégé par la charité de cette zélatrice qui me t rai lait de son mieux et ne se plaignait que d'une chose : de ne pouvoir me faire toul le bien qu'elle mirait voulu.
Pendant tout ce temps, ma vie se passait à prier et à méditer. La maison était assez fréquentée et l'arrivée des visiteurs me causait de continuelles alarmes. Des membres de la famille du généreux bienfaiteur dont j'ai parlé plus haut vinrent me voir et m'envoyèrent des douceurs et de l'argent.
Mais cette situation ne pouvait se prolonger outre mesure ; il fallait partir pour l'étranger. Celait là l'objet continuel de mes préoccupations.
Le jour de la fête de Saint Alphonse Rodriguez, je fis demander à un excellent prêtre qui était venu célébrer la sainte mes:-e dans la chapelle du village, s'il pouvait m'indiquer un moyen pour m 'expatrier. Il me répondit que cette nuit là-même, un de ses frères, novice de notre Compagnie, prenait le train de Salamanque, par la Beira Alta, et que je pouvais l'accompagner.
J'acceptai de grand cœur. Mais il fallait partir tout à fait incognito.
Je me rasai, ne gardant que la moustache, qui était déjà d'une grandeur raisonnable. Je fis demander une chemise bien blanche, une cravate et un chapeau, à de pieuses dames. Je fus bientôt transformé des pieds à la tête.
A l'heure marquée, je partis à cheval avec le fils d'une de ces dames, pour aller rejoindre mon compagnon de voyage. Il était nuit noire, quand le cher Frère Durâo et moi nous arrivâmes à Torres Vedras.
Les rues désertes n'étaient éclairées que par une lumière douteuse qui se réfléchissait dans les flaques d'eau des rues défoncées. Malgré cela, un jacobin nous cria encore :
— Poum ! poum ! (1)
Ce fut la dernière insulte que nous eûmes à subir durant tout le voyage. Mes alarmes diminuaient à mesure que nous nous rapprochions d'Espagne, où l'on nous fit une réception vraiment cordiale.
(1) C'est par ce cri que les voyous ont l'habitude, en Portugal, d'insulter les ecclésiastiques. (N. du Tr.).
Le Frère scolastique Julio de MORAES
C'est à Monsanto que nous avons laissé le Frère Moraes (1). Voici maintenant le récit qu'il a fait lui-même du reste de ses aventures.
Entre les mains des bandits.
Une fois à Monsanto, je suivis l'aqueduc jusqu'à la route.
Là, je demandai un verre d'eau à une pauvre famille, qui me le donna de bon cœur ; ces braves gens se lamentaient de tout ce qu'ils voyaient. Je voulais me diriger vers Cintra. Il était nuit noire ; une personne que je rencontrai voulut bien m'indiquer le chemin le plus court.
J'arrivai ainsi à Oueluz. J'eus la malheureuse idée d'entrer en gare pour m'informer s'il y avait des trains pour le Nord.
Ce qui m'était arrivé à Campolide m'engageait à prendre toutes les précautions possibles. J'ôtai donc mon pardessus et le jetai sur une épaule ; les lunettes pouvaient me compromettre, je les mis dans ma poche. De cette manière, je me crus en état de pouvoir entrer impunément.
Je m'étais trompé. Les républicains que se trouvaient là en bon nombre, m'entourèrent et m'arrêtèrent immédiatement.
— Oui êtes-vous? Vous- êtes prêtre !
- Mais, pas du tout.
Et d'ailleurs, je disais vrai. Ils insistent.
Vous êtes Jésuite ! Votre figure, votre voix sont celles d'un Jésuite. Vous fuyez de Campolide. Voyons votre tonsure.
Je pus -alisfaire sans trop de danger à cette exigeance, car avant de partir, j'avais coupé ras les cheveux.
Ils commencèrent à douter, et me firent subir d'autres épreuves pins concluantes. Ils m'obligèrent à endosser le pardessus.
Dites encore que ce n'est pas un Jésuite! se disaient-ils entre eux.
ils fouillèrent mes poches, pour voir si j'avais des armes. Ils ne trouvèrent rien, mais ne se tinrent pas pour satisfaits. Ils me
(1) Cf. Proscrits, page 24.
WENTURES DE FUGITIFS. 213
traînèrent hors de la gare ; ils voulaient, disaient-ils, me jeter sur les rails, pour me faire broyer par le train qui était sur le point de passer.
Je me cramponnai de toutes mes forces aux barreaux de bois, et ils abandonnèrent ce projet.
Le train passe, mais ces hommes pervers ne me lâchent pas. Ils me font traverser la voie ferrée et m'emmènent par la grande route de Bellas. Là, ils me couvrent d'insultes de toutes sortes ; ils fouillent une seconde fois mes poches ; ils dénouent le petit paquet contenant mon col romain et ma pèlerine, et s'écrient triomphants :
Voilà les insignes des Jésuites, et le fourbe disait qu'il ne l'était pas !
Un homme du groupe, plus effronté encore que les autres, ajoute :
— Vous n'emporterez pas cela.
Et là, devant moi, il met en pièces ces vêtements.
Ces misérables, persuadés qu'ils ont en main la preuve irrécusable de ma qualité de religieux, me font subir un véritable martyre. Ils me soufflettent et m'accablent de coups de poings.
Ensuite, feignant de me mettre en liberté, ils me jettent sur la route en me criant :
— Et maintenant, en avant, et ne regardez pas en arrière ! Dans l'espérance de me délivrer de leur poursuite, je me mets
à fuir ; mais ils courent plus vite que moi et bientôt me rattrapent : mon martyre recommence ; ils me battent de nouveau sans pitié, les uns avec des bâtons, d'autres avec des cordes.
Dans ces angoisses, malgré le peu de succès de ma première fuite, je me hasarde à en tenter une seconde. Je réussis à prendre les devants et je commence à me croire délivré des mains de ces bourreaux. Hélas !...
Ils prennent alors leurs revolvers et font feu sur moi trois ou quatre fois ; puis, ils continuent à me poursuivre avec plus d'ardeur et m'arrêtent enfin, lis me jettent par terre, font pleuvoir sur moi soufflets et coups de poings ; ils me frappent brutalement sur tout le corps.
La cruauté de ces hommes n'était pas encore satisfaite. Ils m'obligent à courir de nouveau et font feu sur moi : je tâche d'éviter leurs balles en courant en zig-zag de côté et d'autre, entre les arbres qui bordent la route.
Je me résous alors à abandonner tout mon bagage, comme un
naufragé qui lance à la mer le reste de sa fortune pour sauver sa vie, et je tente un suprême effort pour me délivrer, en fuyant avec toute la vitesse de mes jambes.
Tous me laissent courir, un excepté, qui est plus agile que moi. Il m'insulte de nouveau, me roue de coups, et après cela :
— Votre bourse, dit-il, où je vous achève !
Je lui remis 100 francs, tout ce que je possédais.
— Et maintenant, continuez votre route, et ne regardez pas en arrière.
Tel fut l'adieu que me fit le bandit.
Nouveaux périls. Pertes et gains.
Quand je vis cet homme reprendre la route de Ouéluz, je me sentis soulagé, mais il pouvait encore se repentir de sa résolution et je crus bien faire de courir, pour me mettre à une distance raisonnable.
Je n'étais pas encore bien loin, et voici venir deux autres compagnons, qui ne faisaient pas, paraît-il, partie du groupe de ceux de Queluz.
- Halte-là ! me crient-ils ; qui êtes-vous ?
- Je viens de Lisbonne, je fuis les gens de Oueluz qui m'ont maltraité et volé, il n'y a qu'un instant.
Vous êtes jésuite. Nous allons vous tuer... De l'argent... et vite !
- De l'argent? Je n'ai plus un liard. Un individu qui n'est pas loin m'a tout volé.
En entendant cela, l'un d'eux ouvre un couteau, l'autre prend un bâton, et tous les deux se mettent à ma poursuite. Je ne pouvais songer à leur échapper. A ce moment, apparut derrière moi un jeune homme de haute stature, armé d'un bâton et disposé à prendre mon parti.
— Que voulez-vous donc, dit-il, à ce pauvre garçon ? Vous ne savez donc pas ce que c'est que de tuer un homme? Vous voulez couvrir d'infamie notre village et vos familles et vous compromettre vous-mêmes? Laissez cet homme en paix ! Quel mal vous a-t-il fail
Puis, se tournant vers moi :
Venez avec moi ; si n'est nécessaire, je vous défendrai.
Devant l'intervention inattendue de ce jeune homme qui
apparut là comme un ange gardien, mes deux persécuteurs lâchèrent prise. Mon protecteur m'accompagna à travers le bourg de Bellas, jusqu'à l'hospice de Idanha, desservi par les Sœurs Hospitalières de S. Jean de Dieu, en ajoutant que certainement j'y trouverais un asile.
Je frappe à la porte et, en peu de mots, je fais le récit de mes aventures. Comme conclusion, je demande un coin pour passer la nuit.
On m'indiqua la maison du charretier du couvent ; elle était proche, .et appropriée à la circonstance.
En effet, le généreux charretier me fournit une couverture et me donna une place sur le foin, à côté des mules.
Dieu merci, je dormis assez bien.
Si, au lieu de me livrer au sommeil, je m'étais mis à faire le bilan de la journée, j'aurais pu résumer dans le tableau suivant mes gains et mes pertes : ma valise abandonnée à la gare de Campolide, le porte-monnaie, avec les 100 francs qu'il contenait, volés de force à Quéluz, mon manteau et d'autres pièces de vêtements perdus, mon parapluie, mes lunettes, mon col romain, perdus aussi ou mis en pièces. Quant à mon intégrité physique, voici les déductions à faire : la langue mordue, un "œil si enflé et si noir que, durant quinze jours, il exigea des soins particuliers, un doigt blessé par une pointe de fer, un bras meurtri, une épaule et un genou tellement maltraités qu'ils me firent diablement souffrir.
Quant au moral, j'aime à croire, grâce à Dieu, qu'il n'y eut pas de perte, et même qu'il y eut un peu de gain. Le fait est que. dans les dangers extrêmes où je m'étais vu trois ou quatre fois, j'avais fait mon acte de contrition bien sérieusement.
— Allons ! il n'y a rien à faire, mon pauvre Julio, me disais-je à moi-même, il faut lier connaissance avec la mort.
Sur les grands chemins.
Le 5 au matin, une domestique de l'hôpital me porta le message suivant : Les Samrs ont bien peur qu'on ne vienne à savoir qu'il y a ici un Jésuite caché. »
En entendant cela, je pensais naturellement à mes contusions, et humblement je fis cette objection :
— Mais je ne puis pas marcher !
La domestique insisla :
— Non, non, vous ne pouvez pas rester ici.
Je me persuadai en effet que je ne pouvais pas demeurer là plus longtemps. Le péril auquel ma présence exposait cet établissement n'était que trop réel, comme je le sus plus tard ; il était même plus grand que je ne le supposais. Avant de partir, je me hasardai à demander une aumône, pour l'amour de Dieu :
- On m'a tout volé, dis-je à la domestique, je n'ai même pas un sou pour acheter un morceau de pain.
La réponse ne se fit pas attendre. Grâce à la charité des religieuses, je pus déjeuner avec une tasse de lait, du pain et deux œufs frais ; ajoutez à cela une pièce de cinquante sous. Je remerciai et partis immédiatement pour le Telhal.
Tout d'abord, je sentis une véritable difficulté à marcher ; peu à peu, je pus mouvoir les membres avec plus de facilité.
Durant la méditation que je fis en cheminant, j'entendis ai loin tonner l'artillerie de Lisbonne ; je l'avais du reste entendue pendant la nuit.
Au bout d'une demi-heure, j'entrai dans une boutique pour m'informer de la route du Telhal. Il y avait là un homme qui me demanda des nouvelles de Lisbonne ; je lui racontai une partie de mes souffrances de la veille. Le brave homme s'émut, et m'offrit un verre de vin blanc.
J'arrivai au Telhal vers huit heures. Les religieux de S. Jean de Dieu m'accueillirent avec une grande charité. Ils m'offrirent à déjeuner ; ils remplacèrent mon habit noir par un autre en couleur et me firent une petite aumône.
Je les remerciai, leur fis mes adieux et repris ma marche vers Egreja Nova, non loin de Mafra. J'y arrivai vers trois heures du soir. Le curé me fit un accueil cordial. Il m'offrit à dîner, puis me prépara un lit sur lequel je pris quelques instants de repos, et grâce à l'obligeance de la bonne vieille gouvernante, mon mouchoir fit aussi un bout de toilette.
Je ne crus pas devoir accepter l'invitation de passer la nuit à Egreja Nova, et vers quatre heures, je continuai mon pèlerinage.
Prés du monument royal, j'appris la nouvelle du triomphe de la révolution. On m'affirma que le roi se disposait à aller à Ericeira, où il devait s'embarquer pour l'exil.
•le traversai en courant le parc royal. En arrivant à Portella, les ténèbres couvraient déjà d'une teinte uniformément sombre les contours de ces horizons, que j'avais si souvent contemplés, en des jours plus joyeux. Je n'eus pas le courage de voyager seul
jusqu'à Freiria. Un homme voulut bien m'accompagner ; en retour de ce service, je lui donnai trois francs.
Je passai la nuit chez Monsieur le Curé, qui me fit bon accueil et me consola par ses paroles de sympathie quand je lui eus raconté les souffrances par lesquelles j'avais passé.
A huit heures du matin, je me mettais en route pour Barro, car j'espérais trouver, dans cette maison si chère, le réconfort dont j'avais besoin.
Le jour était clair et serein. Je reconnaissais tous les sites que je revoyais.
A neuf heures, j'étais à Carvalhaî. Dans l'intime de mon cœur, je soupçonnais que de tristes événements s'étaient passés à Barro. Pour calmer mes appréhensions, j'allai frapper à la porte d'un
ami.
- Ah ! les nouvelles sont mauvaises, très mauvaises, me dit-il,
tout est perdu.
— Au moins pourrais-je entrer au collège ?
En aucune manière ! Hier soir, on l'a attaqué. Puis il y a eu un tumulte, et on a tué un homme près de Serra da Villa. Maintenant, les troupes assiègent la maison.
A [très quelques minutes d'anxieuse perplexité, je demandai de nouveau :
- Et moi... ne pourrais-je pas rester par ici?
— Dieu vous en préserve ! Tous me menacent déjà, car tous savent que je suis l'ami des Pères. Nous serions tous perdus.
- Vous avez raison ; en ce cas, je vais retourner à Freiria.
- Vous y serez bien ; c'est un bourg retiré et pacifique. Je lui demandai une aumône, pour l'amour de Dieu.
- Je ne puis vous donner que bien peu de chose, me répondit-il, j'ai déjà envoyé mon argent ailleurs, il n'était pas en sûreté ici (1).
Et il me mit dans la main une pièce de cinquante sous. Son neveu me donna aussi un bonnet, pour remplacer mon chapeau noir. A dix heures, j'étais de nouveau sur la route de Freiria.
Si, en ce moment, j'avais gravi la montagne qui domine Car-
(1) Plus loin nous verrons avec quelle générosité ce même Monsieur traita le Frère Julio de Moraes ; il n'est pas étonnant du reste qu'en ces heures de terreur, il se montre si découragé. Tous les Jésuites qui, durant cinquante ans, ont passé par la maison de Barro, connaissent parfaitement la grande affeclion qu'il témoignait à tous et à chacun des fils de Saint Ignace. Ce vénérable vieillard et riche propriétaire est un grand bienfaiteur de la Compagnie ; il s'appelle Manuel dos Santos Bernardes.
valhal, j'aurais vu le noviciat de la Compagnie assiégé par l;i troupe, comme un repaire de malfaiteurs.
Quand j'arrivai à Freiria, Monsieur le Curé était absent. Son domestique me reçut très bien et m'assura que je n'avais rien à craindre, que dans le village, il n'y avait que deux républicains. et que M. l'abbé Tornixa, non seulement n'aurait pas de difficulté à me recevoir, mais qu'il le ferait avec le plus grand plaisir.
Je remerciai de mon mieux ; je supposais bien que ces déclarations répondaient en effet aux sentiments de Monsieur le Curé, mais je ne fus pleinement tranquille que lorsque le domestique lui eut écrit pour annoncer ma présence.
Quand il revint, dans la soirée du 7, nous causâmes longuement ; il me dit que je pouvais rester chez lui tout le temps que je croirais nécessaire.
Le 8 octobre, la république fut paisiblement proclamée à Freiria. On se contenta de sonner les cloches.
Le 9, je me décidai à aller prendre le train et à essayer de tirer ma petite barque de la situation critique dans laquelle elle était embourbée. Mais le pire, c'était le manque d'argent.
Après déjeuner, j'allai à Fernandinho, où j'assistai à la messe du curé de Freiria ; puis, en compagnie de cet ami, je me dirigeai vers le collège de Barro ; j'espérais recevoir, du domestique que le gouvernement, y avait laissé pour s'occuper de la propriété, l'argent suffisant pour les frais de mon voyage.
En arrivant au sommet de la colline qui, au sud, domine la maison, je m'arrêtai et je laissai Monsieur le Curé aller seul parler au domestique.
Tandis qu'il descendait à cheval les flancs de la montagne, je vénérai avec amour la statue de l'Immaculée-Conception. J'entendais les soldats jouer au palet dans l'enclos, aux mêmes endroits où jusqu'alors les novices et les étudiants avaient pri^ leurs innocentes distractions.
Mon ami revint bientôt. Les nouvelles étaient mauvaises.
Les soldats lui avaient fait un accueil peu aimable et le domestique était parti pour Torres.
Toujours accompagné par Monsieur le Curé, je redescendis la colline et je revins à Carvalhal.
J'y appris des nouvelles du Frère l'aria ; on me raconta le^ souffrances qu'il avait endurées, et comment il était arrivé dans ce village, abattu, boiteux et brûlant de fièvre, .le sus aussi qu'il • 'tait caché dans une pauvre maison près de la mer.
On me servit à dîner et on nie fit cadeau de quinze francs et d'une cravate rouge. .l'espérais trouver à Leiria un autre ami qui me donnerait la somme nécessaire pour continuer ma route jusqu'à Traz-os-Montes ou jusqu'en Espagne.
Je fis mes adieux à ces bienfaiteurs et je partis pour prendre le train à Runa. J'étais bien loin de penser que j'allais commencer une nouvelle série d'aventures.
Je supposais que l'habit foncé que j'avais reçu à Telhal, la couleur rouge de ma cravate, la tournure coquette de mon bonnet et ma moustache naissante suffiraient pour dépister tous les républicains du monde.
Hélas !... partout on me prenait pour un prêtre, et on me demandait si je venais de Barro.
C'était justement l'époque des vendanges. Près de Runa, un vigneron, entouré d'une foule de travailleurs, me vit passer et s'écria avec toute la force de ses poumons :
— Ah ! Un Jésuite ! Voilà un Jésuite qui passe ! Il s'est, pour sûr, enfui de Lisbonne !
Je crus de mon devoir de démentir un fait qui n'était point en harmonie avec la couleur de ma cravate.
Je craignais trop que la rumeur ne fît son chemin et ne mît à mes trousses tous les travailleurs de la région.
Faisant appel à tout mon sang- froid, je retournai en arrière. Et cependant, me disais-je, cet incident va peut-être me fair? manquer le train ! Mais qu'y faire ?
Quand j'arrivai près de la bande, le chef dit aussitôt :
— Vous êtes Jésuite !
— Voyons un peu comment vous prouvez cela ? répondis-je de belle humeur.
— Oui, vous êtes Jésuite, insista-t-il. Voyez-vous : je connais ce gibier comme les cinq doigts de ma main. Et puis, cette figure cette voix, tout cela sent le Jésuite !
Et après un moment de silence, mon homme ajouta :
— Voyez, n'allez pas à Runa, autrement vous êtes perdu. Je suis bien au courant de tout par ici.
— Vous avez peut-être raison, lui dis-je, en changeant de ton.
Durant ce dialogue, les autres s'étaient retirés et remis, chacun à son ouvrage. Je restai seul avec l'individu, qui m'avait interpellé d'une manière si peu courtoise, et je le félicitai de la sincérité avec laquelle il me parlait. Je voyais bien qu'il n'était pas aussi méchant qu'il en avait l'air. Il me dit alors à voix basse '
- Gardez-vous bien daller prendre le train, vous seriez infailliblement arrêté ; ne croyez pas que je sois l'ennemi des Pères. J'ai des enfants et je veux qu'ils deviennent de braves gens. Si je pouvais, c'est aux Pères que je les confierais.
Ces aimables paroles et ce conseil si inattendu détruisaient mes plans de voyage.
- Si je ne puis prendre le train sans tomber aussitôt entre les mains des apaches, pensais-je, à quel courant vais-je donc confier ma barque si ballottée ?
J'eus alors une idée géniale qui promettait de mettre un peu de poésie dans mes prosaïques aventures.
- Dites donc, et si je restais par ici à travailler, pour donner à ma barbe le temps de devenir un peu plus présentable ?
Ecoutez, me dit-il sur un ton de confiance, mon maître, M. le Dr. Barros e Cunha, de Runa, est un excellent homme. Si vous vous présentiez à lui, il vous recevrait certainement.
- Mais, comment pourrais-je lui parler?
- Pas de difficulté à cela. Le soir, je vous accompagnerai, si vous le désirez. Et il suffit que je dise un mot au maître, pour conclure l'affaire.
A la recherche d'un abri.
Une journée au milieu d'un bois de pins.
Comme on le voit, la divine Providence m'avait ménagé un bienfaiteur dans un homme que j'avais pris pour un ennemi au cœur aussi méchant que la langue.
Je restai dans la vigne et, le soir, mon homme m'accompagna chez son maître, qui vint me voir et me parler ; je reconnus aussitôt que c'était un digne homme.
Mais il manifestait quelque crainte de me recevoir chez lui et insista pour que je me rendisse chez un autre propriétaire des environs, grand ami de Barro, M. Sebastiâo Trigoso qui devait, hélas, mourir quelque temps après.
La nuit était avancée. 11 me til souper, me donna un lit, me remit un sac de provisions pour le déjeuner du lendemain, et une petite aumône en argent.
Le matin du 10 octobre, je me dirigeai chez M. Sebastife» Trigoso. Mon ami de ia veille m'accompagna ; je sus alors qu'il s'appelait Antonio et lui donnai un bon pourboire.
Je connaissais la villa de Juncal de longue date. Tout y était
silencieux. J'allai trouver l'intendant, qui, en me voyant, donna des signes manifestes de mécontentement et de crainte. Il refusa de recevoir le fugitif, car M. Trigoso était dangereusement malade et la maison, ajouta-t-il, était menacée d'une perquisition. Il me persuada d'aller frapper à une autre porte, à Quinta das Lapas.
J'y arrivais à six heures du matin ; les châtelains étaient encore dans leurs appartements. Un valet se présenta, avec un certain air d'autorité et de bonnes manières. Il m'expliqua combien il serait inconvenant d'attendre, en cet endroit, le maître de la maison qui serait fort mécontent, s'il m'y voyait. Il ajouta que le mieux serait de m'éloigner et d'attendre que son maître sortît de la maison, pour lui parler.
Je compris et je m'en allai. Tout auprès, il y avait un bois de pins, dans lequel je m'enfonçai, et où je fis honneur au déjeuner que, la veille, on m'avait donné à Rima.
Quelques fruits tombés d'un pommier et quelques grains de raisin cueillis dans une vigne voisine, firent les frais de mon dîner. Sur le soir, j'allai frapper à la porte d'une pauvre maisonnette, au milieu de la campagne et je demandai à acheter du pain; on me répondit qu'on n'en vendait pas, mais que si j'en voulais, on m'en donnerait volontiers.
On m'en donna, de fait, un bon morceau, que je mahgeai surle-champ, et que j'arrosai d'un verre d'eau.
Une transformation radicale. — Sous le soleil et sous la pluie.
Cependant je pensais toujours au chemin de fer qui pouvait m'emporter loin de cette région dangereuse ; mais des jeunes gens, qui travaillaient au pressoir, me dissuadèrent de tenter cette entreprise.
— Ne faites pas cela, me dit l'un d'eux, n'allez pas ainsi à la gare ; à votre aspect et à votre costume, vous serez aussitôt reconnu pour un prêtre, et vous êtes perdu. Il vous faut prendre d'autres habits et laisser croître votre moustache ; alors, vous pourrez aller où vous voudrez ; en attendant, tenez-vous caché.
C'étaient donc toujours mon visage rasé et mes habits qui me dénonçaient à tout venant comme jésuite ! La question de !a moustache n'était pas de celles qu'on résout en un tour de main.
Quant aux vêtements, je fus tenté par les couleurs bigarrées de la chemise de mon interlocuteur.
Je lui proposai un échange : la mienne était neuve ; il accepta, mais il exigea soixante-dix sous pour le troc !
C'était évidemment spéculer sur ma situation, mais les couleurs de sa chemise me paraissaient si capables de dépister le flair des républicains... Nous échangeâmes aussi pantalons et gilets. Je lui donnai mon chapeau et mon béret et je reçus en retour un bonnet de paysan. Avec un autre copain de la bande, j'échangeai ma veste. J'endossai toutes ces pièces de mon nouvel accoutrement. Vrai, si je m'étais vu alors dans une glace, j'aurais aperçu une figure hybride déconcertante, moitié villageoise, moitié ecclésiastique.
Je respirais enfin et je supposais toutes les difficultés aplanies. D'ici, pensais-je, je vais à Ramalhal ; de là, je pars pour le nord, et bientôt, je suis au milieu de ma famille. Mais Ramalhal était loin, et quel chemin fallait-il suivre ?
Le soleil était à l'horizon. Je résolus de retourner par la route de Matacâes, jusqu'à la villa du généreux bienfaiteur de Barro, à la porte duquel j'avais déjà frappé le matin.
Sur la route, je fis la rencontre de plusieurs groupes de soldats et de civils. Ils passèrent sans même me regarder. C'était un vrai triomphe !
Quand j'arrivai à Juncal, il faisait nuit... Cette fois, je fus reçu par le gendre du maître de la maison. Je l'avais déjà vu souvent, mais lui ne me reconnaissait pas. D'abord, mon accoutrement inspira de la méfiance, mais quand il m'eut reconnu, il me fit une bonne aumône.
Rester là c'était impossible : les jacobins ne cessaient de proférer des menaces contre le château et ses nobles habitants, et de plus, l'état du vénérable vieillard était inquiétant. Force m'était de continuer mon pèlerinage.
Je revins à Runa. J'eus encore l'idée d'y prendre le train, mais on m'avait tellement parlé de ma tournure ecclésiastique que je n'osais pas encore m'aventurer dans ce voyage. Après quelques instants de perplexité, je pris la détermination d'aller de nouveau demander à Carvalhal un asile pour la nuit.
Il était dix heures quand j'arrivai. Les chemins étaient mauvais et les ténèbres jointes à la fatigue les rendaient encore plus difficiles.
Tout le monde était encore debout.
- Comment ? Encore ici ? s'écrièrent-ils tous en me voyant.
- C'est vrai, répondis- je, de tous côtés on me conseille de ne pas prendre le chemin de fer, car mon visage me trahit.
Ils trouvèrent qu'on avait raison et rirent de bon cœur en voyant mon nouveau costume. J'insinuai l'idée de rester là quelques jours, afin de donner à ma moustache le temps de se montrer un peu.
Mon hôte était partagé entre le désir de me venir en aide et la frayeur des carbonari.
— Mais, nous aussi, nous sommes menacés, dit-il avec un geste qui traduisait tout son état d'âme. Ils sont capables de venir perquisitionner ici !
— Au moins jusqu'à demain, il n'y aura pas de danger.
- Oh ! pour cela non, mais ensuite... durant le jour?
- Oh ! si la nuit, il n'y a pas de danger, durant le jour, il n'y en aura pas non plus. Dès l'aube, j'irai aux champs, une couverture sur l'épaule, un bâton à la main ; sous cet accoutrement, qui me découvrira ?
Cette solution fut admise. Je pris du thé, je remerciai le bon Dieu des bienfaits de son aimable Providence, et toujours confiant en Lui... j'allai me coucher.
Les deux jours suivants, je suivis rigoureusement ce programme. De grand matin, je déjeunais, puis je partais, affublé d'une couverture et armé d'un bâton. Et, dans les champs, on voyait tout le jour errer un personnage bizarre...
Ici, j'attrapais une averse qui traversait ma couverture jusqu'au dernier fil ; là, je me séchais au soleil. Le 11 octobre, je poussai même une pointe jusqu'à Cadriceira, et j'y passai une bonne partie de la journée.
Mais il faut que je vous conte une aventure qui mit un peu de relief dans ma journée du 12. J'étais entré clans un hangar de la métairie da Viscondessa pour m'y cacher.
Entre deux chars, se trouvait une belle botte de paille : juste ce qu'il fallait pour restaurer mon uniforme horriblement trempé. Je m'y installai sans plus de façon.
Voilà que des hommes arrivent et. pour débarrasser un des chars qu'ils venaient quérir, se mettent, sans me voir, à décharger sur moi la paille qu'il contenait.
- Diantre ! me disais-je à moi-même, comment cette histoire va-t-elle finir?
Je fis crânement le mort, en attendant la fin de ce nouveau
genre d'aventures. On dégagea le char : il se trouvait qu'il était cassé. Mes hommes s'en allèrent et me laissèrent à mes réflexions.
La nuit suivante, Francisco, le neveu de mon hôte, déclara que par un temps de pluie, comme celui qu'il faisait, un genre de vie comme le mien était désormais impraticable et insista pour me faire accepter l'hospitalité chez une excellente voisine qui était au courant de tout. 11 avait raison et je suivis ce conseii d'ami.
Les six jours qui suivirent, je menais une vie d'ermite. La vieille dame qui m'hébergeait, tout entière absorbée par les soim de la maison et par les œuvres de charité et de zèle, était une habituée de notre église de Barro.
Elle possédait beaucoup de livres de piété : trop peu encore au gré de ses désirs. Elle m'en prêta quelques-uns pour mes lectures spirituelles et mes méditations. La moitié de la journée, ou môme un peu plus, était réservée à de pieux entretiens sur la perfection chrétienne et sur la vie des Saints. Elle me proposait des difficultés sur l'ancien et le nouveau testament, auxquelles je satisfaisais de mon mieux, et je crois aussi que cette sainte femme était satisfaite de mes réponses. J'avoue que sa ferveur et l'ardent amour pour Notre-Seigneur qu'elle révélait dans ses paroles et dans ses œuvres me confondaient profondément.
Je suis resté là jusqu'au 18 octobre. Les membres de la famille Bernardes me soignaient comme un prince ; ils me faisaient de fréquentes visites, sans parler de diverses aumônes en argent. Les progrès de ma moustache étaient devenus mon grand souci î Deux fois je me rasai pour lui donner un peu plus de relief.
Enfin, le jour vint où, avec un des neveux de mon protecteur. je pus combiner mon départ que je fixai au mardi 18 octobre, l'our plus de sûreté, je devais aller prendre le train à la gare de Kamalhal. Une large ceinture rouge vint encore parfaire mon costume, et ma veste villageoise céda la place à une autre plus en harmonie avec la mode des paysans de mon pays, tandis que mon gros bâton était substitué par un autre plus léger et plus commode. Ajoutez-y un petit sac, avec des provisions de bouche : doux petits pains frais, une poire et une pomme, et ce sera complet. Je pris congé, plein de reconnaissance, de celte excellente famille. Je me dirigeais à pied vers un endroit où un (tes neveux de mon bienfaiteur devait me rejoindre avec un char. 11 fut fidèle ;iu rendez-vous et m'apporta encore une couverture de voyage H •"><> francs pour payer mon billet.
A neut heures dû soir, je fis mon entrée à la gare de Rama-
lhal, équipé comme je l'ai dit plus haut : une couverture sur les épaules, un bonnet pointu sur la tête, un petit sac lié au bras, et un bâton à la main.
Joie d'un frère et d'une tante. — Un exilé remis à neuf.
Le 19, au soir, j'arrivais à Azibo, où mon frère est curé. Et ce fut justement lui, qu'à la gare, je trouvai tout d'abord. L'idée ne lui vint même pas que le paysan qu'il avait sous les yeux était son cher Julio et je crus devoir, par prudence, garder l'incognito jusqu'à sa maison qui n'était pas éloignée.
Peu après, je frappe à la porte, et la gouvernante vient ouvrir.
— Monsieur le Curé est-il chez lui ?
— Non, Monsieur, mais il viendra bientôt. Donnez-vous la peine d'entrer.
J'entre. Près du foyer, je vois ma tante Ermelinda. Elle a l'air bien triste.
— Que le bon Dieu vous donne une bonne nuit, lui dis-je, en la saluant à la vieille mode portugaise.
— A vous pareillement, me répond-elle sur le même ton. Elle me regarde :
— Qui êtes-vous donc, Monsieur?
— Je suis... Je suis un pèlerin qui viens du sud, et comme j'ai ouï dire que vous avez là-bas un neveu, et que vous n'en avez pas de nouvelles...
— C'est vrai ! s'écrie-t-elle, et sa voix et son regard expriment à la fois l'anxiété et l'espérance. C'est vrai, et nous sommes bien affligés, car en des jours de persécution comme ceux-ci, nous ne savons rien à son sujet. Eh bien, quelles nouvelles apportez-vous de Julio ?
— Oh ! d'excellentes !... il se porte bien, et maintenant il est tout à fait hors de danger.
— Oh, Dieu merci ! s'écrie-t-elle de plus en plus émue. Mais... il a donc couru du danger? Dites-moi, où est-il maintenant? Où est-il ?
— Mais... il n'est pas loin.
— Vraiment ? Mais où donc est-il ? Racontez-moi cela ! Vous ne croirez jamais combien j'ai souffert.
— Je vous le répète : Julio est tout près... C'est moi.
— Ah ! Julio, mon cher Julio !
Et elle m'embrasse en versant des larmes.
Pas de pleurs surtout, dis-je en calmant cette tempête : réjouissons-nous et rendons grâces à Dieu, le péril est passé.
Peu après, entre mon frère. Il me jette un regard de méfiance, et dit, à part, à ma tante :
— Quel est donc cet individu ?
Je me lève.
— Monsieur le Curé, comment allez-vous?
Ce fut suffisant ; il reconnut le son de ma voix.
— Oh Julio !... dit-il en m'embrassant, et aussitôt il sortit et alla sangloter seul dans une salle voisine.
Et ces scènes de joie et de larmes se renouvelèrent tous les jours suivants : on avait tant souffert, les appréhensions avaient été si vives à mon sujet, chez mon bon père surtout ! Il vint aussitôt d'Izeda pour me voir.
Mon frère s'occupa immédiatement d'un nouveau changement de décor : cette fois, ce fut un chapeau vert, une cravate verte aussi et des chemises en flanelle ravée. Le meilleur tailleur de l'endroit fut chargé des habits. Mon père eut souci de ma bourse, et d'autres personnes de la famille suivirent cet exemple.
Le 24, j'étais flambant neuf, des pieds à la tête ; je pus sortir et aller à Izeda visiter mon père, qui m'enferma dans la maison pour éviter des indiscrétions.
C'est là que je reçus la visite d'autres parents et amis.
L'épilogue d'un roman d'aventures.
Le 26 octobre, en prenant place, à neuf heures du matin, dans le train qui devait m'emporter en Espagne, je croyais bien que j'étais, cette fois, au bout de mes aventures. Je m'en allais consolé de la réception que ma famille avait faite au persécuté du bon Dieu. J'emportais des provisions de bouche ; on n'avait oublié ni une bouteille de vin du pays, ni un petit sac de châtaignes, que je devais apporter, comme un souvenir de la patrie, à mes compagnons d'exil.
J'avais compté sans la bonne vieille gouvernante Bcnigna, qui portait mon sac.
( lubliant mes habits de jeune élégant :
— Adieu, Padre Julio, me dit-elle, en prenanl congé, à la gare.
Cet incident me laissa rêveur et me fit craindre quelque nouveau contretemps.
Mon train arrivait à peine en gare de Mirandella, quand deux agents de police entrèrent dans mon compartiment.
— Où allez-vous, Monsieur ? me dit l'un d'eux incontinent. Je lui répondit, dans mon plus pur castillan :
— Voy à Tua.
— Et de là, où irez-vous ?
— Pues voy a Burgos, Espana, si usted quiere algo paru Burgos... (1)
— Vous êtes Jésuite ! Suivez-nous chez VAdministrador ; vous y ferez vos déclarations ; vous pourrez ensuite continuer votre voyage.
Il n'y avait pas à regimber. Chemin faisant, un des agents me manifesta la répugnance qu'il ressentait à accomplir une semblable mission ; il avait un fils dans la Compagnie ; et il ajouta que le maire le surveillait pour voir s'il exécutait ses ordres.
Je déclarai à l'administrateur que j'étais un des étudiants de la Compagnie de Jésus ; que j'avais fait une partie de mes études à Ona, près de Burgos, et que j'y retournais pour les terminer.
Il télégraphia immédiatement au gouverneur civil de Bragança, pour lui demander des instructions. Il lui fut répondu que je pouvais continuer mon voyage, accompagné jusqu'à la frontière par deux agents de police.
Pour comble d'infortune, il n'y avait plus de train ce jour-là : force me fut d'attendre jusqu'au lendemain. Je fus conduit au poste, mais de mon dîner et d'un lit pour la nuit, on n'en avait cure. Heureusement que j'avais quelques provisions ; mon brave agent me prêta un lit.
Le jour suivant, il fallut passer par le service anthropométrique. Un procès-verbal fut dressé, d'où il conste que Julio de Moraes est Jésuite et qu'il est, au nom de la république, expulsé pour toujours du pays. La distraction de Benigna m'avait tout de même coûté un peu cher.
Le 28 octobre, je demandais, à Burgos, l'hospitalité au collège de La Merced. On m'y fêta comme un ressuscité. J'appris, avec une extrême joie, que le R. P. Cabrai vivait encore et qu'il était arrivé sain et sauf à Madrid.
(1) Eh bien ! je vais à Burgos, en Espagne, auriez-vous, par hasard, quelque commission pour Burgos ?...
Le jour suivant, le télégraphe m'apportait l'ordre d'aller à Ona continuer mes études de théologie ; et le 31 octobre, la prose de cette vie recommençait sous la forme des classes auxquelles j'assistais matin et soir.
Le lendemain, une charmante académie, toute intime, célébrait, en musique et en vers, l'arrivée du pauvre exilé.
Le Frère scolastique Joaquim FARINHA.
Sous la protection des républicains.
Il s'agissait, raconte le Frère Farinha, d'échapper aux émeutiers qui avaient envahi la gare de Campolide et de trouver un refuge. Après divers détours, nous nous engagions, le Frère Belaygue et moi, dans un sentier qui allait aboutir à une cabane appartenant à un employé des chemins de fer.
La porte était entr'ouverte. Quelques instants d'hésitation et... nous étions entrés, la porte était fermée, et même, un peu plus lard, le péril augmentant, verrouillée.
Chut ! un bruit de pas ! Faut-il dire que nous tremblions comme des feuilles9 d'autant plus que quelqu'un nous avait vus entrer.
Les pas se rapprochent. Un individu armé passe devant nois et se met à examiner les dépendances de l'habitation. Une seconde fois, il vient vers nous, frappe à la porte, la pousse légèrement et s'asseoit flegmatiquement sur le seuil, comme quelqu'un qui attend une proie assurée.
Le canon de son fusil était tourné vers la serrure, par le trou de laquelle, le Frère Belaygue épiait les mouvements de son homme. Cinq minutes se passent. Enfin il se lève et s'en va.
Mais le danger n'a pas disparu : de notre cachette, nous entendions des coups de revolver et des cris sauvages :
- Attrapez-le ! En voilà un ! Barrez-lui la route ! Tenez-le !
Les cris s'éloignent enfin peu à peu et se confondent bientôt en un bruit sourd de voix qui retentit, du côté de la gare.
Nous sommes restés dans cette cabane plus d'une heure. Vers huit heures et demie du soir, nouveau bruit de pas, aux
abords de notre hutte. Un homme arrive, frappe à la porte et appelle familièrement une personne de sa connaissance, la priant de lui ouvrir.
Qu'on imagine notre stupéfaction ! De fait, dans la pièce voisine, quelqu'un dormait profondément.
Nous ouvrons immédiatement, et le Frère Belaygue expose au nouvel arrivé le motif de notre extraordinaire présence en ce lieu.
C'était un honnête homme ; nos explications le satisfirent pleinement. Il nous apprit qu'à la gare tout était redevenu tranquille.
Il fut, en peu de mots, mis au courant de notre projet de fuite vers Cintra. Lui-même nous proposa de nous avertir cinq minutes avant le passage du train, afin de nous éviter des rencontres désagréables.
Peu après, il revenait pour nous dire que le service des trains était suspendu.
Il fut donc résolu que nous irions à pied jusqu'à Cacem, en suivant la voie ferrée, de préférence à la route qui était pleine de gens du peuple.
Jusqu'à Bemfica, tout alla bien. Là, des employés nous exposèrent, en l'exagérant beaucoup, de mauvaise /oi peut-être, le danger que nous courions à voyager, par une nuit obscure, sur la voie ferrée. Force fut donc de passer sur la route ; mais aussitôt les révolutionnaires flairèrent en nous des jésuites. Une vingtaine d'hommes nous accueillirent par des paroles injurieuses et se mirent à nous jeter des pierres.
— Pressons le pas, fuyons, dit le Frère Belaygue.
Nous étions à une petite distance de nos agresseurs. Je revins un peu en arrière et je leur demandai pourquoi ils nous outrageaient.
Cela ne fit que les irriter davantage. Ils voulaient, à tout prix, savoir si nous venions de Campolide. Je déclarai bravement que jetais portugais et incapable de mentir. Ils se calmèrent un peu.
- C'est bien, me dirent-ils, vous pouvez passer, nous ne vous ferons pas de mal.
Mais, pendant ce temps, le Frère Belaygue était parti. Quelques-uns se mirent à sa poursuite.
— Où s'est-il caché, le bandit? criaient-ils. Allez donc chercher une lumière ! Voyez dans ce fossé ! Il est peut-être dans le ravin ! Voici son manteau et son bonnet !
Ils cherchent partout, mais en vain. Le Frère Belaygue avait
disparu, en s'allégeant d'une partie de ses habits. Je commençai moi-même à l'appeler : tout fut inutile.
Ainsi, aux alarmes de cette journée, venait encore s'ajouter pour moi la perte de mon compagnon.
Mus par un certain sentiment de générosité, mes gaillards m'indiquèrent la route de Porcalhota, ou d'Amadora, comme on dit maintenant. Ils se retirèrent en me disant :
— Vous pouvez vous en aller. Vous l'avez échappé belle !
Pour plus de sûreté, je revins vers la voie ferrée. Je rencontrai un garde ; il m'appela mauvais prêtre et tâcha, à grands cris, d'avertir un camarade de la découverte qu'il venait de faire. Heureusement, celui-ci n'entendit rien et j'arrivai, sans encombre, à la gare d'Amadora.
On eût dit que tout le monde était dans les cabarets. Quelques individus m'aperçurent : il se produisit un mouvement général d'intérêt et de surprise.
- En voilà encore un ! criait-on. (J'ai su plus tard que le Frère Moraes venait de passer par là).
- Maudits Jésuites ! disaient d'autres ; ce sont eux qui ont assassiné Bombarda et sont la cause de la révolution.
Craignant une agression plus sérieuse, et peut-être aussi parce qu'à Bemfica le même procédé m'avait réussi, je leur demandai le motif de leurs attaques.
- Vous êtes Jésuite ! Vous venez de Campolide ! s'écrièrentils pour toute réponse.
Et, sans autre préambule, un forcené m'asséna sur la tête un grand coup de poing.
Cette lâche agression indigna plusieurs des assistants. Quelqu'un même éleva la voix, et, d'un ton irrité et menaçant, déclara qu'il tuerait le premier qui mettrait la main sur moi et exhorta ses camarades à ne pas se conduire en sauvages.
Je voulais poursuivre ma route vers Queluz. Mais plusieurs personnes, qui me témoignèrent un intérêt dont je leur suis reconnaissant, furent d'avis qu'il était bien préférable pour moi de suivre la voie ferrée. Poussant plus loin In générosité, l'un des assistants m'obligea à accepter chez lui l'hospitalité pour la nuit, et me suggéra l'idée d'aller le lendemain attendre à Cintra la suite des événements. J'acceptai plein de gratitude envers la divine Providence.
En compagnie d'un Cardinal.
Toute ma fortune montait à 17 francs 50 ! Arrivé à Cintra, le matin du 5 octobre, j'exposai loyalement au propriétaire d'un hôtel ma fâcheuse situation. Je craignais fort de me trouver en présence d'un sectaire : ce fut un ami du collège de Campolide que je rencontrai...
Chez ce bienfaiteur — dont je dois, hélas, par discrétion, taire le nom — je pus m'informer de ce qui s'était passé au collège. Les journaux donnèrent la liste des Pères et des Frères détenus à la caserne du 1er d'artillerie, mais que de noms manquaient !
A Cintra, la tranquillité paraissait complète. Je m'imaginais qu'il en était de même dans tout le pays et, le samedi, je crus qu'il était temps de me mettre en route pour l'étranger. A Cacem, hélas ! je pus me convaincre que l'orage était loin d'avoir cessé. Quand le train se mit en marche, des cris épouvantables se firent entendre :
— En voilà deux ! Arrêtez-les !
Les deux voyageurs désignés par ces huées de la plèbe n'étaient autres que le vénérable patriarche démissionnaire de Lisbonne, S. E. le Cardinal Netto et son aumônier. Ils étaient vêtus tous les deux en simples ecclésiastiques.
J'étais aussi stupéfait qu'indigné ; je compris vite que je n'échapperais pas non plus. Et je dois avouer que j'éprouvais un vif sentiment de consolation spirituelle, à la pensée de partager le sort de mes frères, prisonniers de Jésus-Christ.
Peu après, entre clans mon compartiment un contrôleur à figure rien moins que sympathique. Il me toise sans mot dire, puis s'installe à mes côtés et me dit à brûle-pourpoint :
— Vous êtes prêtre séculier ?
— Non, Monsieur, je suis religieux et professeur au collège de Campolide.
Il me salua courtoisement et se retira. C'était un espion.
A la gare de Dous-Portos, un des hommes du peuple qui escortaient le Cardinal, commença à appeler, à grands cris, le professeur du collège de Campolide.
Je me présentai à la portière :
— C'est moi !
Je descendis et allai rejoindre les deux prisonniers.
Accompagnés par l'administrateur et par deux hommes armés, nous partîmes pour Sobral de Montagraço, où la mairie nous servit de prison. La plèbe accourue pour nous voir riait niaisement autour de nous. J'eus la consolation de recevoir la visite bien cordiale de deux élèves de Campolide.
Le soir, il fallut revenir à Dous Portos, et, de là, à Lisbonne. Au Rocio, huit soldats nous conduisirent dans une des salles de la gare. Rien encore, paraît-il, n'avait été résolu à notre sujet. Sur ces entrefaites, un officier de marine, exalté jusqu'à la démence, commença, revolver au poing, une diatribe violente contre nous, contre Son Eminence surtout. Le Cardinal montra, en cette occasion, comme, du reste, durant tout le temps que dura sa captivité, une grande sérénité d'âme et une dignité parfaite.
Interrogatoires et causeries sur la religion. La manière de voir d'un sous-lieutenant.
L'ordre vint enfin de nous conduire au quartier-général.
A peine avions-nous été aperçus, qu'une foule énorme se rua sur nous, avec des hurlements de bêtes fauves. Le peloton qui nous escortait était débordé : je crus que nous étions perdus. Un sous-lieutenant se plaça alors à notre tète et, avec l'énergie du quelqu'un qui veut, à tout prix, éloigner un péril imminent, il recommanda à cette foule l'ordre et la tranquillité, menaçant, dans le cas contraire, de la prison et de la mort ; et, d'un geste convulsif, brandissant son revolver, il parvint à calmer les émeutiers.
Au quartier général, nous fûmes reçus courtoisement par plusieurs officiers. Peu après, entrèrent aussi les Pères Machado et Dias qui avaient été arrêtés à Santarem, et nous passâmes ensemble le reste de la nuit.
Dès le matin, le Ministre de la Justice procéda à l'interrogatoire de S. E. le Cardinal Netto et de son aumônier. Puis ce fut le tour du P. Machado qui m'apprit, en sortant, qu'il était prisonnier, à la disposition du ministre.
Le P. Dias fut introduit ensuite. La vivacité de ses réponses, quelques traits d'esprit placés à propos, et un léger ton «le plaisanterie lui valurent la bienveillance d'Afonso Costa. Le lendemain, celui-ci nous accordait à tous les deux un sauf-conduit.
Durant l'interrogatoire du P. Dias, un officier d'état-major
celui-là même qui, la veille, nous avait protégé, au Rocio, se mit à parler religion avec moi. La conversation alla son train, et je me vis bientôt entouré d'officiers.
A la fin, mon interlocuteur me demanda si je croyais vraiment à tout ce que je venais de défendre avec tant d'enthousiasme. Il était, comme tant d'autres, dupe de l'idée qu'un jésuite est forcément un hypocrite et un menteur. Blessé dans mes convictions les plus profondes, je déclarais bien haut, non seulement que j'y croyais, mais que j'étais prêt à verser mon sang pour chacune des vérités que je venais de défendre.
Le P. Dias sortait, en ce moment, de l'interrogatoire. Je le présentai à ceux qui m'entouraient comme un homme capable de répondre à tous leurs doutes, et la discussion recommença.
La parole du Père facile et vigoureuse, l'étendue des connaissances dont il fit preuve, des anecdotes heureuses, changèrent tellement l'esprit des assistants, que les officiers, qui, jusque-là. s'étaient maintenus dans une respectueuse réserve, ne purent s'empêcher de témoigner au Père leur plus franche sympathie.
Mais voici que la scène change avec l'arrivée du sous-lieutenant Cabrita. Comme si notre présence eût dérangé son cerveau, il se mit, à propos des coups de feu du Ouelhas, à déblatérer contre les Jésuites :
— Les voilà bien !... Ne viennent-ils pas, au Quelhas, de jeter des bombes et de tirer des coups de feu ! Et nous qui les traitons comme la prunelle de nos yeux ! C'est comme cela qu'ils nous paient ! Je vais marcher sur leur collège, je veux bombarder et détruire tout cela de fond en comble !
Puis, il s'installe au téléphone ; voici un échantillon de !a conversation qu'il y engagea avec son interlocuteur.
« Note bien ceci : ce n'est pas un projet du quartier général, c'est le mien seulement. Dans les circonstances anormales où nous sommes, de l'établissement d'un régime nouveau, il est permis de fusiller un petit nombre de séditieux, pour arrêter les progrès de la révolution. Or les Jésuites continuent à troubler la capitale par des bombes et par des coups de feu. Je suis donc d'avis qu'on en fusille trois ou quatre, de ceux qu'on prendra les armes à la main. »
Je n'avais pas d'armes, et cependant je sentis un frisson...
— Nous sommes perdus, dis-je au P. Dias. Ils ne trouveront pas de Jésuites armés, puisqu'il n'y en .a pas, mais, faute d'autre, on se rabattra sur nous.
Le dimanche soir, le général nous fit monter au second étage qui était plus commode, et mit à notre disposition toutes les salles. Les officiers se montraient, en général, très courtois.
Dans la nuit, le ministre de la justice vint signer le sauf-conduit du P. Dias. A la demande de celui-ci, Afonso Costa revint, plus tard, pour mon interrogatoire.
Après la lecture du procès-verbal, il ajouta, sans autre préambule :
— Le gouvernement provisoire a pris des mesures rigoureuses contre la Compagnie de Jésus. Tous ses membres vont être expulsés du pays. Plus tard, peut-être pourra-t-on la mettre sur le même pied que les autres congrégations. Et par conséquent, M. Farinha, promettez-vous de ne pas rentrer en Portugal, sans l'autorisation de la république ?
Je promis. Le lundi, le P. Dias et moi nous prenions au Rocio le train de Salamanque (1).