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QUELQUES AUTRES FUGITIFS

Nous avons laissé à la gare de Campolide plusieurs autres Pères et Frères (2). Après bien des heures de terribles angoisses. ils parvinrent à sortir de leurs cachettes et à prendre place dans les rares trains qui circulaient encore, ce jour-là.

Le Père français Jean-Baptiste Barret avait pu parvenir jusqu'à Cacem, mais au prix de quelles souffrances ! Voici le récit qu'il a fait lui-même de sa fuite.

« J'avais à peine quitté le collège, que deux hommes, cachés derrière un mur, tirèrent sur moi deux coups de fusil : ils me manquèrent. Devant l'église, se tenait un groupe d'enfants du patronage que je dirigeai ; ils m'entourèrent et m'accompagnèrent jusqu'à la gare. Un train était justement sur le point de partir. Sur le conseil du chef de gare, j'y montai immédiatement, sans même prendre mon billet.

(1) Le récit des aventures émouvantes du jeune religieux français Abel Bolaygue aurait ici sa place. Il est parvenu trop laid aux mains de l'auteur pour être inséré dans le premier volume des «. Proscrits ». (N. du Tr.).

(2) Cf. Proscrits, p. 24 et suivantes.

— Adieu, Père Barret ! s'écrièrent mes petits compagnons. C'en fut assez.

— Mort au Jésuite ! se mettent à hurler quelques bandits et. comme des fauves, ils se précipitent sur moi, me frappent, me bousculent, tandis que d'autres me jettent des pierres ou me crachent au visage.

J'invoquai, mais en vain, mon titre de citoyen français. Ce

Terrains cultives devant le Collège de Campolide. — Aqueduc des Aguas Livres

et Serra de Monsanto.

voyant, je pris, dans mon intérieur, les grandes mesures : je fis à Dieu le sacrifice de ma vie, je renouvelai mon acte de contrition et appelai à mon secours les âmes du purgatoire.

Cette secousse ébranla profondément mon tempérament nerveux : je sentis que les forces m'abandonnaient, mon corps se couvrit d'une sueur froide...

Par bonheur, le train partit et je pus me recommander avec plus de calme à la Très Sainte Vierge. Un français qui se trouvait dans la même voiture, vint alors vers moi, et me dit plein d'indignation :

- Mais ils sont pires que des sauvages ! J'ai cru qu'on allait vous massacrer ! »

« Vn moment, je le crus mort, raconte à son tour le P. Joâo Frias qui se trouvait aussi dans le train. Pendant quelques instants, il resta sans connaissance et quand il revint à lui, il ne s'expliquait pas comment il pouvait être encore en vie. »

« A la gare de Cacem, dit encore le P. Frias, le P. Barret se vit de nouveau en danger. Une troupe de vagabonds l'avaient entouré el commençaient à le bousculer. Comme j'étais très bien déguisé, avec les habits que m'avait donnés un élève du collège, je m'approchai de quelques individus de cette sinistre bande et feignant de m 'intéresser beaucoup à la cause de la révolution, j'en demandai à haute voix des nouvelles. Les uns après les autres, tous vinrent prendre part à la conversation et laissèrent le pauvre Père plus tranquille.

Justement, le Frère coadjuteur Ramos était là avec moi. Il se mit à m 'appeler Senhor Joâo, et comme personne ne soupçonnait qu'un boiteux comme lui, pût être de la Compagnie, l'idée ne vint pas non plus que je fusse aussi Jésuite.

A Caldas da Rainha, l'arrêt des trains était long. Plusieurs fugitifs y coururent de grands dangers. Un médecin de Leiria, dont les frères avaient été élèves du collège de S. Fiel, fit preuve d'un rare dévouement. Il se plaça à la portière et fit face aux émeutiers, les empêchant d'entrer et de faire feu sur les religieux.

A Leiria, raconte le P. Frias, il m'arriva une fâcheuse aventure.

Quelques-uns de mes compagnons n'avaient encore rien mangé depuis le maigre déjeuner du matin, et il était près de minuit. Je descendis pour acheter des vivres. L'excellent docteur qui nous avait si bien protégé à Caldas m'assura que j'avais tout le temps voulu pour faire tranquillement mes emplettes. D'après l'horaire, il en était ainsi, sans doute, mais le chef de gare, pour prévenir des troubles, fil hâter le départ. Le train partit et je restai seul avec toutes mes provisions, ne manquant, hélas, que d'appétit pour leur faire honneur. Et je dus attendre là quatre heures, me promenant à grands pas, pour me défendre <]n froid, et contemplant les étoiles !... »

Enfin Ions ces fugitifs purent arriver sains et saufs, les uns en Espagne, les autres à Porto, d'où ils purent parvenir dans leurs familles.

— — t ami ■ ■■■

Au cachot de la préfecture

Le local et les prisonniers.

Les Jésuites du Ouelhas, avons-nous dit (1), furent d'abord conduits au Gouvernement civil ou Préfecture de Lisbonne. Ils y restèrent, avec d'autres religieux qui leur furent adjoints successivement, jusqu'à la nuit du 12 octobre.

La préfecture est, en apparence, un vaste édifice ; en réalité cependant, tout y est à l'étroit. Les locaux affectés au service de la police occupent tout le pourtour d'une cour carrée peu spacieuse. Il y a, au rez-de-chaussée, six cachots, à l'une des extrémités de la cour. Deux autres se trouvent sur l'un des côtés : ce sont les nos 7 et 8. Ce dernier est dépourvu de grilles ; c'est plutôt une simple salle de détention. La porte intérieure, en bois, est formée de deux battants solides. La première nuit, nos prisonniers poussèrent les verrous, à l'intérieur ; dans la suite, il leur fut défendu de se servir de ce moyen pour se mettre en sûreté.

A l'extérieur, une seconde porte vitrée laisse pénétrer un peu de lumière, mais expose, en même temps, les détenus à tous les regards des curieux. La pièce n'a ni fenêtre ni soupirail ; deux guichets pratiqués dans la porte vitrée assurent seuls, mais d'une manière absolument insuffisante, la ventilation du cachot. A côté de l'entrée, dans une petite hutte de bois et sans toit, sont disposés des waterclosets assez primitifs. Le soin en était confié à un homme qui ne s'acquittait de son travail qu'une fois par jour, à moins qu'à force d'instances, on n'obtint quelque chose de plus.

Pour combattre l'insupportable odeur qui imprégnait, de plus

(1) Cf. p. 110.

en plus, les murs de leur prison, les religieux avaient la suprême ressource de brûler quelques bouts de papier, avec d'infinies précautions cependant, pour ne pas éveiller de soupçons.

Dans une espèce d'alcôve, il y avait trois lits ; d'ailleurs trois personnes, au plus, pouvaient, d'une façon tolérable, habiter

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ce local. Voici la description que le Frère Pereira en a fait : Votre cachot — je l'ai mesuré - a 6 mètres 90 de long, sur 3 mètres 75 de large et 3 mètres 86 de haut ; le parquet est en ciment. Le mobilier se compose de trois lits de fer, chacun avec une paillasse et un matelas, d'un banc-canapé pour trois ou quatre personnes, de quelques chaises (il y en eut, aux derniers joins,

jusqu'à six), d'un misérable lavabo de fer et d'une cuvette. L'eau nous était apportée clans un arrosoir qu'un employé, sur notre demande, allait remplir au robinet voisin.

Pour la nuit, dit encore le même narrateur, nous étendions les matelas par terre ; nous laissions les lits, avec les paillasses, pour ceux qui en avaient le plus besoin. Sur l'un des matelas, adossé au mur, hors de l'alcôve, quatre personnes s'étendaient en travers ; elles s'en servaient, en somme, en guise d'oreiller. Faute de place, on s'y succédait, à tour de rôle ; d'autres dormaient assis, n'importe comment. Le P. Barcellos ne s'est jamais couché. D'ailleurs, point de draps, ni rien qui pût favoriser le sommeil.

Le matin du premier jour, on nous avertit qu'on ne donnait aux prisonniers qu'une tasse d'un insupportable café et deux petites rations. Il fallut nous nourrir à nos frais. Les repas nous étaient apportés par un petit portefaix et avec combien de difficultés ! On faisait subir au pauvre enfant bien des désagréments. Le P. Seraphim, qui avait assumé la charge d'économe, tâchait de dédommager le pauvre petit par quelques généreux pourboires. La nourriture était suffisante, mais d'un prix exorbitant. Les autres prisonniers en recevaient toujours leur part. Notre bourse était bien maigre et nous craignions que l'argent ne vînt à nous manquer (1). Notre nombre allait toujours croissant, sans parler de ceux qui ne firent, dans notre cachot, qu'un séjour de quelques heures. A un moment donné, nous étions vingt-quatre. Ordinairement nous n'étions que vingt-et-un (2). »

(1) Les Pères auraient pu s'en procurer en écrivant à des amis dévoués, mais ils craignaient de les dénoncer, de cette façon, à la haine des carbonari.

(2) De ce nombre, se trouvaient neuf Jésuites du Quelhas avec leur domestique Joâo, huit de Barro, deux Pères Franciscains et l'abbé Luis Vieira. Celui-ci resta quelques jours en prison, malgré ses déclarations et ses requêtes. Il ne fut mis en liberté que sur les instantes réclamations que ses parents et ses amis adressèrent au gouvernement provisoire.

Cinq religieux lazaristes, le R. P. Abilio dos Santos et quatre Frères, avaient été enfermés dans un autre cachol, où ils ont souffert de grandes privations et bien des tracasseries. Ils furent conduits, à la même occasion, au Limoeiro. Les employés avouèrent que s'ils avaient su que le P. Abilio dos Santos était prêtre, ils l'auraient adjoint aux Pères du Quelhas. Le n° 8 était en effet réservé, par faveur, aux personnes respectables. C'est ainsi qu'un sergent de la réserve ayant demandé à n'être pas confondu avec les prisonniers vulgaires, fut renfermé avec les Jésuites. Ceux-ci eurent pour lui toutes sortes d'égards ; ils lui réservaient un des lits, l'obligeaient à partager leur repas. « Vous me traitez avec une tendresse paternelle », leur disait souvent le brave sergent. D'autres séculiers, arbitrairement arrêtés par les carbonari, passèrent par ce même cachot. L'un d'entre eux, un vénérable vieillard, fut immédiatement réclamé par un nombreux groupe d'amis. Citons encore deux prêtres séculiers ; l'un, le curé de Barcarena, venait de faire une retraite au séminaire de Santarem ; des républicains de sa paroisse l'avaient arrêté, l'accusant d'être jésuite ; l'autre, un bénéficier de la cathédrale, dut sa liberté à l'intervention du républicain bien connu, le Dr. Joâo de Menezes.

Le dimanche 9 octobre, fut un jour de tumulte en ville, et de beaucoup de mouvement à la préfecture. On amena prisonnier le P. Alexandre Castello qui reçut, peu après, grâce à l'intervention de personnages influents, un sauf-conduit pour se retirer en Espagne. Le ministre Afonso Costa désapprouva cet acte, à son avis regrettable, et se réserva, dans la suite, le droit exclusif d'accorder des sauf-conduits.

Le 10 octobre, au soir, arriva, du quartier-général, le P. Machado, revêtu de ses habits religieux, son sac de voyage à la main. Le P. Ilhâo, dont nous avons raconté ailleurs les souffrances, entra, à son tour, au cachot n° 8, le jour même où tous les détenus de la préfecture furent conduits à la prison du Limoeiro.

Six jours de cachot, en attendant le Limoeiro.

Tous les religieux détenus étaient remplis de reconnaissance envers les officiers attachés au service de police, à la préfecture. Il leur semblait que lorsque vers neuf ou dix heures du matin, ils les voyaient arriver à leurs bureaux, en face du cachot, l'air asphyxiant qu'ils respiraient devenait moins lourd. Et combien 1 leur en coûtait, lorsqu'à la tombée de la nuit, les excellents officiers s'en allaient, laissant les prisonniers à la merci d'un gardien, dans la sombre solitude de ce vestibule, où pénétraient souvent des individus inconnus, carbonari sans doute, des marins et d'autres troupiers qui s'introduisaient partout et s'arrogeaient une autorité absolue.

En certains jours, quand il n'y avait personne dans la cour, le chef de la police, ou son remplaçant, faisait ouvrir le cachot : les prisonniers pouvaient alors sortir quelques instants et respirer l'air pur ; ils n'abusèrent d'ailleurs jamais de cette permission et eurent soin de toujours rentrer avant d'en avoir reçu l'ordre. Pendant même qu'on balayait, tous devaient rester à l'intérieur de la prison ; une fois seulement, un employé les autorisa à sortir pendant cette opération.

Tout d'abord, les soldats de marine les épargnèrent, mais quand éclata la fameuse « campagne fantastique », ils ne surent plus contenir leur fureur.

Les prisonniers entendaient, pendant la nuit, le bruit de la fusillade ; dans la cour, on parlait du Onelhas et de Campolidc, et la pensée leur venait que ces maisons étaient assaillies, peut-

être môme détruites, avec l'assentiment du gouvernement. Cette hypothèse les remplissait d'effroi et éloignait le sommeil ; elle rendait à leurs yeux plus probable une invasion d'émeutiers pénétrant dans les prisons pour massacrer les détenus. Une nuit, la lumière mourante qui éclairait le cachot laissa voir, à l'un des guichets, la silhouette d'un marin armé de son fusil. Il promena des regards menaçants sur ceux qui étaient là assis ou couchés.

— 'Assassins de V humanité ! dit-il enfin, d'une voix sinistre, en frappant de la crosse de sa carabine sur les dalles de la cour, et disparut.

Il est difficile de se faire une idée de ce qu'étaient les nuits, à la prison de la préfecture, pour ceux surtout qui étaient sujets aux longues insomnies. Elles étaient toujours extrêmement pénibles. Tantôt c'étaient des bruits agaçants, des cris venant d'autres cachots, des conversations entre gardiens, parfois d'une grossièreté répugnante ; tantôt c'étaient des soldats qui entraient, à toute heure de la nuit amenant les apaches qu'ils avaient pris dans des rafles.

Une pauvre espagnole, enfermée seule dans un cachot, y était devenue folle. Elle chantait, d'une voix abominable, un air de son pays. Il y eut même une nuit qu'elle remplit tout entière de ses roulades.

Puis, de grand matin, les soldats venaient frapper aux portes, et, dans les cachots voisins, on se mettait à laire un tapage infernal.

(( Ce furent six jours horribles et six nuits plus horribles encore », disait plus tard le P. Seraphim.

La dureté des règlements et plus encore le caprice des gardiens faisaient que le dîner n'arrivait que très tard, tandis que le thé, qui tenait lieu de souper, venait au contraire de fort bonne heure. Et c'était sous les regards malveillants des curieux, que les prisonniers devaient prendre leurs repas accompagnés, trop souvent, de plaisanteries méchantes. Ils n'avaient ni couteaux ni fourchettes ; ils faisaient venir le pain coupé en tranches et commandaient les mets les moins incommodants.

Les prisonniers, raconte un Père, étaient, pour la plupart, plus ou moins fatigués ; tel avait une continuelle migraine. En général cependant, ils se plaisaient à reconnaître qu'ils jouissaient d'une santé meilleure encore qu'ils n'auraient pu s'y attendre. Le P. Seraphim qui, pendant plusieurs mois, avait été souffrant, disait avec humour que toutes ses infirmités l'avaient

quitté quand il avait revêtu les beaux habits neufs que le tailleur, son ami, venait de lui faire. Le bon P. Monteiro ne toussait presque plus. Et c'était une vraie joie pour nous, ajoute le narrateur, de voir notre vénérable octogénaire reprendre des airs de santé que relevait encore la paix inaltérable de son âme.

Les Pères avaient été mis au secret, mais cette rigueur dépendait du bon plaisir des gardiens. Quelques-uns examinaient minutieusement jusqu'aux notes du restaurant ou les ordres donnés pour les repas. D'autres, en cachette, et bien sincèrement, ce semble, déclaraient aux Pères leurs bons sentiments ; aucun des prisonniers cependant ne profita de ces dispositions pour solliciter la moindre faveur. Ils ne recevaient aucune visite ; et si, une fois ou l'autre, quelques personnes vinrent les voir, avec l'autorisation expresse des autorités, l'entretien ne put être que bien court : on ne pouvait parler que devant témoins et rémotion des visiteurs ne permettait point de longs discours.

Il n'y avait, dans le cachot, ni livres, ni table, ni rien de ce qu'il faut pour écrire. C'était là, pour quelques Pères, une privation extrêmement pénible. Une fois, le P. Barcellos obtint l'autorisation d'écrire à un parent; le papier et tout le reste furent fournis, à titre gracieux, par la secrétairerie. Ce n'est qu'au prix de bien des difficultés, que les Pères franciscains et le P. Bento Rodrigues parvinrent à écrire certaines requêtes. Il fallut de nouveau solliciter, dans les bureaux, encre et papier. Un autre jour, les prisonniers ne purent rien obtenir, durant plusieurs heures, jusqu'à ce qu'enfin un employé arriva qui voulut bien prêter son propre encrier.

Les Pères furent informés qu'on leur attribuait la prétendue résistance du Ouelhas. Le R. P. Rodrigues déclara au capitaine França, qui avait courtoisement offert ses services, que les Pères voulaient protester contre ces calomnies. L'officier se chargea de remettre lui-même la protestation au gouverneur civil et fit apporter immédiatement du papier, de l'encre et une plume. Ce lui à genoux, en se servant, en guise de table, d'une valise placée sur une chaise, que le P. Seraphim rédigea le mémoire.

Au nom de tous les prisonniers du Ouelhas, il protestail respectueusement de leur innocence et demandail qu'on publiai celle déclaration ; il affirmait, qu'à la résidence, il ne restail plus aucun religieux, rappelait que les clefs avait été remises an représentant <\\i gouvernement, que de minutieuses perquisitions avaienl été faites dans toute la maison, cl terminait en disanl que, >i. des

fenêtres de cet immeuble, des coups de feu avaient été tirés, cette odieuse folie ne pouvait être attribuée qu'à des personnes étrangères à la communauté.

Cette déclaration fut signée par tous les Pères. On n'en tira point copie, pour éviter un plus long retard au capitaine qui attendait. Elle fut certainement remise à son destinataire. On a même appris que la presse de Lisbonne en avait eu connaissance, mais aucun journal ne la publia.

« Ce qui nous était le plus pénible, écrit le F. Pereira, c'était de voir la foule des badauds qui accouraient pour nous contempler, comme si nous avions été des fauves en cage. Insultes et menaces pleuvaient alors sur nous. Tels de nos gardiens s'efforçaient d'éloigner les curieux ; d'autres les laissaient faire à leur aise. »

Tous les matins, arrivaient des marchands de journaux. C'est par eux que, le 10 octobre, les Pères eurent connaissance du décret qui proscrivait la Compagnie de Jésus et supprimait toutes les communautés religieuses. Le P. Seraphim, qui paraissait avoir perdu, dans le cachot, toute son exquise sensibilité, lut. d'un trait et d'une voix ferme, tout ce long document. Il remit enfin le journal à son Supérieur en lui disant :

- On nous dépouille de tout, mais on nous restitue le nom de Jésus. Désormais, dans les interrogatoires, nous n'avons plus besoin d'user ni de subterfuges ni de paroles évasives. Confessons le crime d'être Jésuites, et partons pour l'exil.

Tous trouvèrent dans ce nom de Jésus et de Jésuite la consolation que réclamait l'heure de terrible épreuve qu'ils traversaient.

Nouveaux prisonniers. — Récit du P. Antunes.

Le 12 octobre, arrivèrent au Gouvernement civil trois religieux de Campolide. C'étaient les Pères Antonio Antunes, Joâo Rodrigues et Joaquim da Costa qui avaient trouvé, le 4 octobre, un abri dans une pieuse famille de Palhavâ. Voici, un peu abrégé, le récit du P. Antunes :

Du côté de Lisbonne, dit-il, le bruit de l'artillerie ne ce^^ait pas. Quelques minutes après notre arrivée à Palhavâ, un coup de canon retentit, à peu de distance ; le projectile passa au-dessus de nous et alla éclater à deux cents mètres, en soulevant un nuage de poussière. Notre refuge n'était donc pas des plus sûrs.

Vers onze heures, deux officiers à cheval se présentèrent à la porte. C'était le capitaine Paiva Couceiro accompagné d'un souslieutenant de cavalerie. Ils venaient examiner le terrain pour y installer un détachement d'artillerie. Au sommet de la colline, la position leur parut bonne, et une batterie, précédée d'une petite colonne du 2e régiment d'infanterie, passa très près de nous et alla se placer non loin du collège. Le bombardement de la caserne du 1er d'artillerie et du camp révolutionnaire de l'Avenida commença... Il dura quatre heures. Le feu devint alors moins nourri : nous avons su, plus tard, que la petite troupe monarchiste ne disposait que d'une faible quantité de munitions. Vers neuf heures du soir, nous pouvions enfin prendre un peu de nourriture : nous n'avions rien mangé depuis huit heures du matin.

Quelle nuit d'angoisses et d'incertitude ! Oui allait être vainqueur? Que signifiaient les coups de feu isolés et les décharges plus nourries que nous entendions à chaque instant?

Au matin, le bruit courut que les républicains étaient vainqueurs et qu'une foule innombrable s'était portée au devant de l'artillerie de Santarem qui arrivait à Lisbonne et lui avait fait une réception enthousiaste. Des mansardes de la maison, nous avons été nous-mêmes témoins de la rencontre de cette foule houleuse avec les troupes nouvellement arrivées. Les acclamations qu'ils entendaient firent croire aux soldats que la république avait triomphé. On nous informa que le régiment de Santarem avait adhéré à la révolte ou, du moins", renonçait à attaquer les émeutiers. La cause de la monarchie était donc perdue sans retour !

Je vis, les larmes aux yeux, hisser le drapeau rouge et vert sur la tour du collège de Campolide : ce cher collège était désormais à la merci des républicains. Sur les deux tours, aux fenêtres et même sur les toits, on apercevait des groupes d'individus déguenillés qui semblaient examiner en détail leur nouvelle propriété !

Tous les jours, nous cherchions dans les journaux des informations sur l'attitude du gouvernement à notre égard. Que de souffrances inorales me causa la lecture du décret d'expulsion ! J'en perdis le sommeil et l'appétit. Quel sombre spectacle s'offrait à mon imagination : mes frères dispersés, quelques-uns peut-être massacrés, nos collèges volés, notre chère Province anéantie ! Puis mon souvenir se reportait sur ma famille, sur ma mère surtout, ma sainte mère presque octogénaire plongée, en ce moment,

dans une inconsolable douleur qui, sans aucun doute, hâterait sa mort !

Mes deux compagnons conçurent de sérieuses alarmes à mon sujet ; ils craignaient de me voir tomber gravement malade, et ne négligeaient rien pour m'inspirer du courage. Je n'oublierai jamais les paroles affectueuses et fortifiantes que le P. Costa m'adressa, à maintes reprises, près de mon lit. Quel bien me firent les pensées surnaturelles qu'il me suggéra, à ces heures, les plus tristes de ma vie !

L'admirable charité de nos hôtes ne se démentit pas un instant. Mais enfin, nous étions presque prisonniers ; nous n'osions pas même nous approcher des fenêtres : de l'autre côté de la rue se trouvait une maison dont les habitants n'auraient pas manquer de nous dénoncer, s'ils avaient soupçonné notre présence.

Après quelques jours, les trains commencèrent de nouveau à circuler régulièrement. Les joyeux coups de sifflet des locomotives semblaient raviver en nous l'espérance d'une prochaine libération. Mais comment faire? L'idée nous vint de suppléer par une moustache postiche à l'absence de la nôtre. Le domestique du collège, qui nous avait accompagné, nous en dissuada par le récit des scènes atroces dont certains prêtres, qui avaient eu recours à ce moyen, avaient été les victimes. Nous faisions et refaisions mille plans de fuite qui nous paraissaient d'abord magnifiques, mais dont nous ne tardions pas à voir l'inanité. Ainsi se passèrent sept journées, jusqu'à ce qu'enfin brilla dans mon cerveau une idée lumineuse. Elle allait, hélas ! causer notre perte.

Un de nos amis était très lié avec M. Joâo de Menezes, républicain fort en vue. Je formai donc le dessein de le faire appeler, et d'obtenir, par son moyen, un sauf-conduit qui nous permît de partir pour la frontière. Après une brève discussion, mes compagnons approuvèrent mon plan, et le généreux bienfaiteur qui nous donnait l'hospitalité se chargea de porter de vive-voix notre requête : nous craignions trop de la faire par écrit. Une heure après, l'ami en question arrivait. Il fut mis au courant du projet, l'approuva et promit d'aller immédiatement parler à M. Joâo de Menezes.

Deux jours plus tard, nous apprenions que ce dernier montrait une vive répugnance à solliciter le sauf-conduit, à cause de l'extrême désir qu'avait Afonso Costa de ne laisser aucun Jésuite s'échapper. Il se chargea cependant d'en référer au gouverneur civil. Celui-ci, pour toute réponse, manda mon ami à la préfecture

et le mit en demeure de déclarer le domicile des trois Jésuites. Le 12 octobre, nous étions à table pour dîner, quand le maître de la maison vint, tout tremblant, nous avertir qu'une automobile venait d'arriver amenant un officier qui voulait nous parler. Au salon, l'ami en question, qui était venu lui aussi, nous présenta le capitaine Pestana, commandant de la police, qui, en quelques mots saccadés, nous intima Tordre de l'accompagner immédiatement au gouvernement civil.

Vous avez, ajouta-t-il, quelques minutes pour vous préparer.

Nous sommes trahis ! clis-je, à voix basse, à mes compagnons, tandis que nous arrangions nos valises ; et je me révoltais presque contre l'ami qui nous avait vendus. Pourtant je lui pardonnais : qu'aurait-il pu faire ? J'élevai mon cœur vers Dieu qui permettait que, malgré ma maladie, on m'envoyât tenir compagnie à mes frères, en prison. Et depuis lors, que de fois j'ai remercié le bon Dieu et béni les desseins de sa Providence !

L'automobile descendit l'Avenida à une allure vertigineuse. Je pus, d'un regard, me rendre compte des ruines causées par la révolution. Dans les rues presque désertes, des individus à figures patibulaires se montraient, qui jetaient un regard interrogateur sur l'automobile. Heureusement, à côté du chauffeur, était assis un soldat de marine, un héros de la révolution, et, sur le devant de la voiture, flottait un morceau d'étoffe vert et rouge, le nouveau drapeau, paraît-il, de la patrie portugaise.

Mon ami était assis en face de moi. Il tâcha de me tranquilliser en m'assurant que cette nuit-là môme, ou le jour suivant, un sauf-conduit nous serait accordé.

— Voici trois drôles de plus !

Ce furent les premières paroles que j'entendis en arrivant à la préfecture.

On inscrivit les noms des nouveaux venus, et on nous assigna le cachot n° 8. Je fis remarquer qu'il devait y avoir erreur, et que nous étions venus, nous avait-on dit, pour recevoir un passeport, afin de prendre le train cette nuit-là même.

— Bien ! reprit le policier, peu aimable ; dans ce cas, veuille/ attendre dans la salle voisine.

11 appelait de ce nom pompeux un petit réduit malpropre et sans fenêtre où l'on nous laissa une heure. Combien de tristes souvenirs envahissaient mon esprit ! A deux pas de moi, je savais

que plusieurs de mes frères innocents souffraient depuis six jours, exposés aux plus grands périls, obligés d'entendre les insultes qu'une populace grossière leur prodiguait impunément.

Là-dessus, ordre nous fut donné de remonter en automobile et de partir pour le Limoeiro. Nous étions déjà en voiture, presque sans lumière, quand un spectacle douloureux s'offrit à nos regards.

Dans le corridor sale et couvert de bout de cigarettes, j'aperçus un vénérable vieillard, un prêtre, qui s'avançait vers nous. 11 marchait avec peine, lentement et en boitant. Il tenait son chapeau à la main et, sous le bras, il portait un petit paquet de linge lié dans un mouchoir. C'était le R. P. Bento Rodrigues, mon vénéré et saint Père Maître du noviciat.

Quel serrement de cœur de le voir en cet état, traité comme un criminel ! J'en fus si impressionné que j'oubliai, un moment, que j'étais moi aussi prisonnier comme lui !

Le gardien le poussa brusquement vers l'automobile et tandis que le vénérable prisonnier cherchait, dans l'obscurité, à distinguer les visages de ses compagnons, je lui dis, en latin :

— Ne timeas Pater, amici sumus (1).

Nous l'avons aidé à monter et lui avons donné la meilleure place. L'automobile prit la route du Limoeiro, suivie d'autres voitures amenant les autres religieux.

Il paraît que ce fut la maternelle sollicitude du ministre de la justice pour la vie et le bien-être de ses prisonniers qui nous valut la faveur d'être transportés au Limoeiro. On célébrait, le lendemain, l'anniversaire de l'exécution de) Ferrer : Afonso Costa résolut de nous mettre à l'abri des dangers que nous aurions pu courir à la préfecture ! »

(1) Ne craignez rien, mon Père, nous sommes des amis.

A la prison du Limoeiro

L'état des esprits au Limoeiro.

A la nouvelle de la proclamation de la république, les détenus du Limoeiro furent d'avis que le nouveau régime se devait à luimême de les mettre immédiatement en liberté. Une révolte éclata dont j'emprunte le récit au Seculo :

En quelques instants, les cachots, les salles, les cellules furent sur pied de guerre. Les prisonniers eurent bientôt élevé des barricades avec d'énormes pièces de bois et des barres de fer. La confusion était effrayante, le vacarme épouvantable : on l'entendait jusque dans la rue. Les gardiens purent difficilement contenir les révoltés qui, dans cette attitude aggressive, parcoururent tout l'établissement, forcèrent la plupart des cachots et provoquèrent partout un désordre indescriptible.

Un renfort de gardes municipaux accourut, ayant à sa tête, comme délégué du gouvernement, M. le Dr. Joâo de Menezes. Celui-ci réussit à se faire écouter et promit que le gouvernement rendrait la liberté aux prisonniers coupables de délits peu graves... « Que gagneriez-vous à essayer de fuir? ajouta-t-il, la troupe armée qui est ici remplirait son devoir et vous fusillerait. »

Il y eut, pendant quelques heure, un peu de silence ; mais la tranquillité avait disparu pour toujours, et le directeur de la prison, le colonel Bettencourt, bien que secondé par tout le personnel, eut, pendant la nuit, une besogne écrasante. Il prit des mesures très sages, et parvint à prévenir de grands malheurs. Dans la mêlée, quatre détenus avaient été blessés...

Le 6 octobre, un nouveau directeur des prisons civiles, le capitaine Sanches Miranda, entrait en charge.

Ce qui précède et les informations publiées par le Seculo du 8 octobre nous édifient suffisamment sur la valeur morale des criminels avec lesquels le gouvernement de la république voulait confondre, dans le déshonneur d'une même prison, des religieux

innocents. Ils avaient réussi à se munir de pistolets et de revolvers et même à introduire des bouteilles de vin et d'eau-de-vie. Les dégâts qu'ils avaient faits étaient considérables : ils avaient démoli les murs et les plafonds de plusieurs pièces, brisé les armoires, les bancs, les lits, etc.

Ecoutons maintenant un de ces criminels d'un nouveau genre qui respiraient, pour la première fois, l'air infect des prisons de la république :

« En franchissant les grilles du Limoeiro, écrit le P. Antunes,

La prison du Limoeiro (à droite.)

j'éprouvai un sentiment entièrement nouveau pour moi. J'étais !a première personne de ma famille qui pénétrait dans cette prison. Ces énormes barres de fer allaient m'isoler de la société et me confondre avec des criminels de la pire espèce. Pour combien de temps ? Dieu le savait. Peut-être pour tout le reste de ma vie. J'offris à Dieu le sacrifice complet et perpétuel de ma liberté. Je montai l'escalier du Limoeiro, soutenant de mon bras mon

Père Maître du Noviciat, celui-là même qui m'avait tant de fois enseigné à méditer la passion de Notre-Seigneur et à Lui demander la grâce d'avoir part à ses souffrances. Jusqu'à ce moment, c'avait été la théorie, j'allais descendre dans la pratique. Quelle différence ! »

Les nouveaux prisonniers du Limoeiro.

Une salle « spacieuse et propre ».

Depuis qu'ils avaient eu connaissance du décret d'expulsion, les religieux détenus à la préfecture attendaient qu'on leur ouvrît les portes, « non pour leur rendre la liberté, dit le P. F. Rodrigues, mais pour les envoyer en exil. » Ils venaient d'être spoliés de tout ce qu'ils possédaient ; ils avaient perdu, d'un seul coup, leurs familles et leur patrie ; ils étaient condamnés pour toujours par des lois d'exception : ils s'imaginaient donc que la haine de leurs ennemis devait être satisfaite.

Ils se trompaient.

« Le 12 octobre au soir, écrit encore le P. F. Rodrigues, on nous intima l'ordre de partir. Où allions-nous ? Personne ne savait nous le dire. On nous fit monter dans des automobiles. Peu après, nous nous arrêtions en face des grilles du Limoeiro : un frisson me parcourut les membres. Nous voilà en prison pour longtemps, pensais-je : que la sainte volonté de Dieu soit faite. »

Debout entre deux files de soldats, les religieux furent de nouveau, à l'entrée de la prison, soigneusement examinés, comme de vulgaires criminels : on passa en revue les valises, on fouilla les poches, on tâta les habits, on confisca les canifs. Des heures entières se passèrent dans cette opération, au milieu d'un corridor de la secrétairerie. De là, les religieux furent, à tour de rôle, présentés au directeur qui continuait à écrire, tout en disant aux prisonniers d'être bien à leur aise. C'est là que se rencontrèrent les deux Pères Rodrigues (Francisco et Joâo). Avec quelle émotion ils s'embrassèrent et se félicitèrent du bonheur de souffrir ensemble pour la même cause !

Le premier interrogatoire fut très simple. Pères et Frères déclarèrent qu'ils étaient religieux de la Compagnie de Jésus. Ils furent ensuite appelés tous ensemble au bureau du directeur.

« Celui-ci nous fit un long discours, raconte l'un d'eux, et nous déclara tout d'abord qu'il nous considérait comme des prisonniers politiques. Il parla longtemps pour nous dire, en somme.

qu'il allait nous enfermer dans une salle occupée jusque-là par les jeunes détenus, une bonne salle, disait-il, spacieuse et propre, la meilleure de la prison. Il nous recommanda surtout de ne pas faire de politique. Il eut même la gentillesse d'ajouter que la plupart de ceux à qui il s'adressait, en ce moment, étaient des hommes distingués, d'un esprit cultivé et qu'ils seraient, pour re motif, traités avec beaucoup d'égards... »

Cette fameuse salle « spacieuse et propre », le Seculo l'a généreusement placée au quatrième étage. Elle était un peu plus haut, dans les mansardes. Toutes les fois que les religieux — et ce n'était pas rare — devaient se rendre à la secrétairerie, il leur fallait faire une vraie course à travers un dédale de corridors et d'interminables escaliers.

La salle, très basse, avait de douze à quinze mètres de long, sur six de large ; elle avait quatre fenêtres. A la préfecture, les vénérables prisonniers avaient été si à l'étroit, que leur nouvelle demeure leur parut d'abord presque un palais.

Au centre, une table servait pour les repas que presque tous prenaient debout, car il n'y avait qu'un banc. Des lits étaient accrochés aux murs, tout autour de la salle. Mais cette prison était destinée aux jeunes détenus, et les lits, suffisamment grands peut-être pour des enfants, étaient beaucoup trop courts pour des adultes. Chacun de ces lits était muni d'une paillasse et d'une misérable couverture ; les valises et d'autres objets tenaient lieu d'oreillers. Il y avait trente-six lits : les prisonniers étaient trenteneuf. Des paillasses étendues sur le plancher y suppléèrent.

L'air de la salle était vite corrompu. « Il m'arriva plusieurs fois, dit le P. Antunes, d'être obligé de me lever, la nuit, pour aller ouvrir une fenêtre et respirer un peu plus à l'aise. »

Les Jésuites prisonniers appartenaient, on s'en souvient, aux communautés de Barro, du Ouelhas et de Campolide ; il en vint, quelques jours plus tard, de Setubal. Ils eurent, dès les premiers jours, cinq Lazaristes et un Franciscain comme compagnons de captivité. Quatre autres Franciscains et cinq Jésuites arrivèrent le 14 octobre. D'autres encore vinrent se joindre à eux dans la suite (1).

(1) A la résidence du Quelhas appartenaient les Pères Bento José Rodrigues, Joào Seraphim Gomes, Julio Ferreira, Antonio F. da S. Coulinho, Salustio dos Santos Mota, Francisco de Paula Barcellos de Betlencourt, trois Frères et un domestique.

Du collège de Campolide, il y avait les Pères Joào Rodrigues, Joaquim Costa, Antonio

Les premiers jours au Limoeiro.

Ce ne fut, d'après le Seculo, qu'à une heure du matin, que les nouveaux prisonniers furent conduits à la salle qui leur avait été destinée.

« Notre premier soin, écrit le P. Antunes, fut de faire les lits : travail peu compliqué. Ils étaient relevés contre la muraille ; en les abaissant, nous avons trouvé une méchante couverture et une paillasse étroite et courte. La plupart de mes compagnons dormaient déjà, quand, triomphant de mes répugnances, je me décidai à m'étendre sur mon grabat.

À genoux à côté de cette couchette, je m'entretins longtemps, en prière, avec Notre-Seigneur, et lui renouvelai mon sacrifice. Je m'abandonnai entièrement entre ses mains, acceptant d'avance toutes les dispositions de sa Providence sur moi et sur mes frères. Je lui rendis grâce, une fois de plus, de m'avoir accordé la faveur de souffrir un peu pour lui : pro nomine Jesu contumeliam pati.

Jamais je n'oublierai les impressions de cette nuit. L'excitation nerveuse dans laquelle je me trouvais, augmentée encore par la piqûre d'insectes affamés et par l'atmosphère étouffante de la salle, ne me permit de prendre que bien- peu de repos. »

Le P. Francisco Rodrigues, rendant compte du premier jour passé à la prison du Limoeiro, écrivait :

« Le matin, au point du jour, nous sommes debout. Peu après, un mot d'ordre se fait entendre : En rangs ! Nous nous alignons deux à deux. Notre bonne humeur découvre quelque chose de plaisant dans cette scène en soi si humiliante. Nous rions et nous nous édifions en voyant l'humble obéissance avec laquelle des hommes vénérables s'empressent de venir prendre leur place dans les rangs. »

Ce spectacle se renouvelait matin et soir ; un gardien passait

Antunns Vieira, Joaquim Machado, Joào Fernandcs Ilhâo et le Frère scolastique José Maria de Simas.

Les Pères Francisco Rodrigues, Bernardino Pereira Monteiro, José Liborio da Silva et cinq Frères étaient venus de Barro.

Le 14 octobre, au soir, arrivèrent au Limoeiro les Pères Justino et Araujo et trois Frères de la résidence de Setubal. Le P. Justino marchait péniblement, appuyé sur le bras d'un Frère, mais il était si joyeux qu'il avait l'air, dit le P. Rodrigues, d'aller à une fête.

Parmi les Lazaristes, il y avait le R. P. Abilio dos Santos. Les quatre autres étaient des Frères.

Les religieux Franciscains étaient le R. P. José Estevam Fidalgo (Frei Estevam), le R. P. Agostinho Pereira et trois Frères.

en revue les criminels et les comptait, de peur que quelqu'un ne se fût évadé à travers les grilles ! Vers huit heures et demie, on servait le premier repas. Le menu en était composé d'un morceau de pain et d'une gamelle pleine d'une soupe quelquefois savoureuse, mais toujours horriblement poivrée. Pour la pouvoir manger, quelques-uns étaient obligés de l'étendre d'un verre d'eau fraîche. La nourriture des religieux était la même que celle des autres détenus ; elle valait mieux cependant que celle du cachot de la préfecture, que les Pères du Ouelhas n'avaient jamais pu prendre.

« La gamelle, malheureusement, répandait, dit un Père, une odeur nauséabonde et le pain, mal cuit, était souvent si aigre que plusieurs ne le pouvaient pas manger (1). Il n'y avait ni fourchettes, ni couteaux ; ceux qui voulurent avoir une cuiller durent en acheter une de bois. »

(( Le premier jour, dit le P. Antunes, nous avons essayé de faire, avec la partie la plus douce des croûtes de notre pain, des cuillers d'un nouveau genre. Elles servaient quelques instants et étaient mangées à leur tour. Au second repas, chacun se présenta muni d'une cuiller qu'il avait achetée à un sou. Elle devint bientôt chère aux religieux qui y gravèrent leur nom et une date : presque tous les conservent comme un précieux souvenir. Il y avait deux rations par jour, invariablement les mêmes. Le dîner était une répétition du déjeuner ; le déjeuner, à son tour, une répétition, plus poivrée parfois, du dîner de la veille. »

Le directeur avait recommandé aux prisonniers de ne pas s'approcher des fenêtres ; il craignait que, des maisons du voisinage, on n'insultât les Pères ou même qu'on ne fît feu sur eux.

« Quand nous ouvrions les fenêtres, écrit encore le P. Antunes, la salle se remplissait d'une épaisse fumée de houille que nous envoyaient deux cheminées voisines. A cela venaient se joindre la mauvaise odeur des lieux d'aisance (placés dans la salle même !) et le relent des aliments qui restaient, d'un jour à l'autre, au fond des gamelles. »

(1) Rappelons ici ce qu'une religieuse incarcérée à l'arsenal écrivait au sujet des repas : et Ce samedi, à une heure déjà avancée, on nous distribua de la nourriture dans d'immondes récipients ; elle nous était servie par des marins malpropres qui avaient l'air de nous accorder une grande faveur, en nous donnant ces horribles aliments ; c'était 'a ration des matelots, préparée sur une frégate. Les gamelles très sales étaient, de plus, en nombre insuffisant, bien que plusieurs sœurs n'en voulussent point, se contentant de pain et d'eau. Il y avait très peu de cuillers : quelques sœurs devaient ou bien les remplacer par des croûtes de pain, ou bien faire usage de celles qui avaient déjà servi. Le pain était coupé par les marins qui nous en jetaient les morceaux, ou à peu près. »

Mais ce n'étaient là que des souffrances physiques ; les souffrances morales, bien plus pénibles encore, ne furent pas épargnées aux prisonniers. Il y avait d'abord cette haine sectaire du gouvernement provisoire qui pesait sans cesse sur eux. Il y avait surtout la crainte bien fondée, et de toutes les heures, d'une nouvelle révolte des détenus dont les Pères auraient été les premières victimes.

(( La prison du Limoeiro contenait plus de mille individus, dit le P. Antunes, et nous n'ignorions pas que les portes et les grilles de fer avaient été fortement ébranlées dans l'émeute précédente. Nos craintes furent bien plus grandes encore le jour de l'enterrement de Bombarda et de Candido dos Reis, victimes, comme on disait, de la véaciion ! Ce jour-là, la garde de la prison fut considérablement renforcée. »

La vie religieuse au Limoeiro.

A Caxias, les prisonniers continuaient, autant que possible à mener leur vie de communauté ; un règlement bien fixe était observé avec ponctualité. Il n'en était pas de même au Limoeiro. A chaque instant, les religieux qui y étaient détenus étaient dérangés par des appels et des avis divers. Il ne leur était même pas loisible de prier à haute voix, pour ne pas gêner les autres. La ferveur individuelle n'en devait être que plus grande ; elle se manifestait au dehors par de rares exemples de vertus, et c'était là, pour les vénérables prisonniers un motif fécond de consolation et d'édification.

Le P. Antunes écrivait à ce propos :

« Souvent, durant ces longues journées de captivité, mes yeux se sont mouillés de larmes, au spectacle des nombreux et édifiants actes de vertu de mes frères en Jésus-Christ. Quelle humilité, quelle patience, quelle résignation, chez ces Pères et Frères dont plusieurs avaient blanchi au service de Dieu et de la Compagnie ! Mon vénéré Père Maître, le IL P. Bento Rodrigues, le P. Monteiro, le regretté P. Machado dont la santé était déjà fort ébranlée, le P. Ferreira, tous enfin, même les malades, animés d'un esprit vraiment surnaturel, prenaient leur part de cette nourriture bien souvent si répugnante. Ils acceptaient sans se plaindre, des mains de la Providence, les déterminations des autorités. Nous avions pu, au lioul de quelques jours, obtenir pour le P. Justine un drap de lit (un seul !) el un oreiller. Pour lui. il conservait inal-

térable sa gaîté enfantine et ne se lassait pas de redire : Dominus régit me et nihil mihi décrit.

C'était un spectacle saintement ravissant que celui de tous ces hommes qui souffraient, avec une imperturbable tranquillité d'esprit, de si grands affronts et de si criantes injustices. Les gardiens eux-mêmes en sentirent la salutaire influence. Ils en étaient dans l'admiration, car ils nous savaient innocents.

« Ces prisonniers ne ressemblent pas aux autres », disaient les uns.

« S'il y a des saints sur cette terre, ajoutait un autre, ces hommes sont du nombre. »

Je ne puis manquer de mentionner spécialement le P. Seraphim. Il fut bien souvent notre Providence visible. Il s'était fait notre ministre, notre procureur, notre infirmier, notre économe : et il s'acquittait de toutes ces charges avec un zèle et une charité admirables. Je n'en oublierai jamais les nombreuses manifestations dont j'ai été moi-même l'objet.

Deux fois je me sentis gravement fatigué, sans pouvoir même ni dormir ni prendre d'aliments. Mon vénéré P. Bento Rodrigues venait s'asseoir à mon chevet, et tachait de me distraire et de me consoler avec une tendresse maternelle, tandis que le P. Seraphim, s'improvisant mon infirmier, mettait tous ses soins à me préparer quelque potion pour calmer mes nerfs. La vue seule de tant de dévouement était plus efficace que tous les remèdes. »

Cette mission de sollicitude et de dévouement qu'il s'était imposée, par pur esprit de charité, et que plusieurs autres témoins sont unanimes à constater, le P. Seraphim voulut la remplir jusqu'au dernier moment. Il ne consentit à profiter d'aucune des occasions qui s'offrirent à lui pour se libérer avant les autres, et jusqu'au 3 novembre, il servit infatigablement Jésus-Christ dans la personne de ses membres persécutés. Ce jour-là encore, bien que souffrant lui-même, il attendit, au Limoeiro, les prisonniers envoyés de Caxias, comme s'il eût été officiellement chargé de leur prêter ses services. Avec eux il sortit du Tage et prit le chemin de l'exil.

Visites aux prisonniers.

Les visiteurs, de toutes les classes sociales, vinrent nombreux au Limoeiro. Les dames de la meilleure société de Lisbonne s'y rencontraient avec des ouvrières. C'était une façon de protester

éloquente que les persécuteurs comprenaient bien. La presse de la capitale avait donc en vain vomi les calomnies les plus atroces : les Jésuites continuaient à passer, devant les âmes honnêtes, pour des hommes de bien, victimes d'une intolérance inique.

Le Seculo du 21 octobre insulte sans pudeur les nobles dames qui étaient venues, le jour précédent, visiter les Jésuites à la secrétairerie du Limoeiro. Le 22, il avoue, avec une colère mal déguisée, que, la veille, le nombre des visites avait encore augmenté.

Ces charitables personnes apportaient des aumônes et surtout des encouragements. Elles étaient pour les Jésuites prisonniers la preuve bien consolante que, dans ce pays où, durant cinquante ans, ils avaient exercé l'apostolat, ils laissaient un grand nombre d'âmes généreuses pénétrées véritablement de l'esprit chrétien, pleines de déférence envers l'autorité, mais sachant, en même temps, rester debout et le front haut, en face des tyrans qui prétendent asservir des consciences libres.

Ces visites eurent lieu, pour la première fois, le 15 octobre. Par une gracieuse faveur du directeur, plusieurs personnes entrèrent, ce jour-là, dans la salle des prisonniers (1).

« Vers midi, écrit le P. Francisco Rodrigues, notre prison se transforma en salon. Plus de vingt personnes entrèrent à la fois, souriantes les unes, les autres versant des larmes. Elles venaient exercer les œuvres de miséricorde envers les captifs. Les jours qui suivirent, jusqu'à notre mise en liberté, Dieu ne manqua jamais de nous consoler par la visite d'amis et de parents, qui nous confondaient par leurs éloges et nous exaltaient comme des martyrs. On venait aussi au secours de notre indigence. Je vendrais plutôt mes vêtements, me dit un jour quelqu'un, que de vous laisser manquer du nécessaire ! Et de fait, par le moyen de ces cœurs généreux, Dieu nous a fourni nourriture, vêtements et argent, et même mille autres choses dont nous avions besoin en prison ou pour le voyage. Que de fois, les larmes me vinrent aux yeux, en voyant cette charité si généreuse, si désintéressée et si délicate envers de pauvres religieux que le gouvernement jugeait dignes du bannissement perpétuel. »

(1) Les gardes reçurent l'ordre de laisser entrer d'abord les dames, puis, à la sortie de celles-ci, les hommes. Ces derniers étaient presque Ions ou bien des membres de la Jeunesse Catholique de Lisbonne ou bien des ouvriers. Dans la suite, les religieux durent, pour recevoir les visites, descendre ù l'heure réglementaire dans une pièce de la secrétairerie. lis étaient constamment surveillés.

De cette charité, les malades et les vieillards furent, comme on devait s'y attendre, les premiers à bénéficier.

« Ce qui contribua le plus à rendre notre situation moins dure, dit le P. Antunes, ce fut la charité intarissable des personnes dévouées qui venaient nous visiter et nous secourir, soit par des aumônes en argent, soit par des dons en nature, des vêtements ou des aliments, qui nous permettaient d'entourer de soins plus spéciaux ceux qui étaient plus souffrants (1). Nous pouvions leur faire venir une nourriture moins grossière. La générosité de nos bienfaiteurs nous procurait même des douceurs et des friandises. »

Il n'y eut pas que des riches à secourir les Jésuites prisonniers. L'obole de la veuve vint bien souvent s'ajouter aux aumônes plus considérables des dames, des négociants et des jeunes gens de nobles familles (2). Une pauvre femme apporta, un jour, un franc au P. Adriano Gomes, et, peu avant le départ de celui-ci, elle revint encore lui remettre un franc cinquante en le suppliant de vouloir bien accepter. Bienheureuse charité ! Ne croirait-on pas assister aux scènes de la primitive Eglise, quand les fidèles s'empressaient autour des martyrs ?

Et ce spectacle se renouvelait tous les jours. Un petit garçon d'une famille pauvre, assistée auparavant par le collège de Campolide, apporta au Frère coadjuteur Pereira Paz un petit rouleau, de la part d'une tierce personne. Quel ne fut pas l'étonnement du Frère d'y trouver plusieurs pièces de cinquante sous ; c'étaient les économies et peut-être le produit de quêtes faites par cette famille désireuse de montrer, à l'heure de la persécution, toute sa reconnaissance envers les proscrits.

Amour de la vocation.

Les Jésuites, comme tous les bons religieux, aiment la Société à laquelle ils sont unis par des liens indissolubles. Leur patriotisme n'en est en rien diminué. On a constaté depuis longtemps — très particulièrement en Portugal — que l'amour de Dieu,

(1) Tout ce qu'on demandait à l'employé chargé de ce service : bouillon, lait, etc., coûtait excessivement cher et n'arrivait d'ordinaire qu'avec des retards désespérants. On ne pouvait que difficilement obtenir quelque chose de la pharmacie, de la prison où l'infirmier ne se trouvait qu'à certaines heures. Il était cependant défendu de faire venir des remèdes du dehors.

(.2) Un jour, la servante d'une famille juive vint faire une visite au P. Seraphim. Sa maîtresse l'avait autorisée à aller consoler le prêtre catholique prisonnier de la république et lui avait même remis pour lui une petite aumône.

prosckist. * '

l'amour de l'Eglise et celui de la Patrie s'allient parfaitement dans une harmonieuse unité. Le Portugal doit beaucoup, son existence même peut-être, à l'Eglise et aux Ordres religieux. Des jacobins sectaires, je ne sache pas qu'il ait jamais reçu autre chose que la honte qui couvre certaines pages de son histoire.

Afonso Costa avait juré d'exterminer la province portugaise de la Compagnie de Jésus. Il s'était imaginé aussi que beaucoup de Jésuites abandonneraient leur ordre, dès que celui-ci n'aurait plus à leur offrir que l'humiliation, la pauvreté et l'exil. Voulant, •en même temps, jouer la magnanimité, il fit des offres aux uns, exerça sur d'autres une pression morale, essaya de séduire par l'entremise de tierces personnes. Promesses, honneurs, menaces : tout le vieux langage des tyrans. Les Jésuites répondirent : Non !

Le ministre, repoussé par ce geste, résolut de se venger. 11 publia dans le Diario do Governo le catalogue des expulsés et décréta qu'ils ne pourraient rentrer dans leur patrie que vingt ans seulement après qu'ils auraient abandonné la Compagnie. Seuls vingt ans de bannissement sont capables, dans la pensée d'Afonso Costa, d'expier le crime d'avoir repoussé ses sollicitations !

A titre de renseignement et pour l'instruction des générations futures, rapportons quelques-uns des essais que fit le ministre pour arracher à la Compagnie et garder dans le pays les hommes qu'il déclarait dignes du bannissement.

Avec l'autorisation de l'auteur, je vais citer ici un passage d'une lettre particulière écrite par le P. Antunes :

«... En plus d'une occasion, dit-il, le P. Salustio et moi, nous eûmes, en prison, à repousser les promesses les plus séduisantes que diverses personnes vinrent nous faire pour nous engager à sortir de la Compagnie, à recouvrer ainsi la liberté et à rester dans notre patrie. Le capitaine Sanches de Miranda, directeur de la prison, m'appela souvent pour causer avec lui. Dans l'espoir de me gagner par la flatterie, il commençait par me dire qu'il me regardait comme un des plus instruits et des plus illustres .d'entre mes confrères. Un soir, un peu avant l'heure du coucher, il me manda à son bureau; il me déclara tout d'abord que ce n'était pas en qualité de directeur de la prison qu'il m'avait fait appeler, mais simplement comme un ami avec lequel je pouvais parler à l'aise. Durant trois heures, il me fit les propositions les plus attrayantes. Le bon Dieu me fit la grâce de ne pas vaciller un instant dans ma vocation, qui m'est devenue plus chère que jamais.

A LA PRISON DU LIMOF.IRO. 259

« Le lendemain, une autre personne vint me faire de nouveau les mêmes offres et me dire qu'elle avait déjà trouvé pour moi une position des plus enviables et que, de cette manière, /e ne serais pas cause de la mort de ma mère. Je crois que tout ceci cachait une manœuvre d'Afonso Costa qui avait énormément à cœur de faire sortir quelqu'un de la Compagnie (1).

« Le jour suivant, ce fut le secrétaire même du ministre qui procéda à notre interrogatoire. Il revint, avec insistance, sur ce même sujet, et reçut du P. Salustio — qui était là aussi — et de moi la même réponse.

— Je ne sais pas vraiment, nous dit-il alors, à quoi attribuer l'attachement que vous avez pour votre ordre.

« Je lui répondis :

— Je ne sais pas ce qui se passe dans les autres ordres religieux, mais mon confrère et moi — comme d'ailleurs tous nos autres confrères — nous faisons ce que vous feriez vous-même à notre place. Quand vous avez engagé votre parole d'honneur, vous la tenez, n'est-ce pas? Eh bien, nous, nous avons donné notre parole d'honneur que nous voulions vivre et mourir dans la Compagnie de Jésus : c'est là le secret de notre attachement à notre vocation.

« Il me congéda en me serrant la main.

— C'est bien, ajouta-t-il, je n'ai plus rien à dire. »

Voici maintenant une partie de l'interrogatoire du Frère coadjuteur Domingos Serpa :

— Depuis combien de temps êtes-vous dans la Compagnie de Jésus ?

— Depuis bientôt douze ans.

— Voulez-vous rentrer dans votre famille, mais à la condition d'abandonner pour toujours la Compagnie ?

— Non, Monsieur.

— Que voulez-vous faire alors?

— Accompagner les Pères.

— Combien de frères avez-vous?

— Aucun, je suis fils unique.

— Votre père vit-il encore ?

— Non, Monsieur, je n'ai plus que ma mère.

(1) Afonso Costa offrit lui-même au P. Torrend une chaire à l'Ecole polytechnique ou à l'UniTprsité, s'il consentait à sortir de la Compagnie.

— Diable ! comment les Pères vous ont-ils pris dans leurs filets ?

— Oh ! ce ne sont pas les Pères qui m'ont pris.

— Mais comment avez-vous abandonné votre famille ? Vous n'avez plus de père, vous n'avez pas de frère et vous avez quitté votre mère ! Comment cela est-il arrivé ?

- J'ai été trois ans au Séminaire de Vizeu. Les Pères venaient y prêcher des retraites. Je saisis cette occasion pour leur demander d'être admis dans la Compagnie, pour y servir le bon Dieu. Mais quand ils eurent appris que je n'avais plus que ma mère et que j'étais fils unique, ils n'ont pas voulu me recevoir, ils ne reçoivent personne dans ces conditions-là.

Vrai !... mais à ce que je vois, ils vous ont si bien endoctriné que vous avez abandonné, méprisé votre famille...

- Oh ! cela non ! je ne l'ai pas méprisée et je ne la méprise point... Je l'aime, au contraire, chaque jour davantage, et je suis bien désintéressé dans l'amour que je lui porte. Ma mère était la première à désirer de me voir Jésuite. Malgré cela, il lui fallut donner par écrit son consentement et déclarer qu'elle possédait des moyens suffisants pour vivre sans mon secours.

- Et alors, vous persistez à vouloir suivre les Pères ?

- Oui, monsieur.

- Et cela ne vous fait rien d'abandonner votre patrie ?

- Ce n'est pas moi qui abandonne ma patrie. C'est vous qui nous expulsez de la patrie. La faute, vous le voyez bien... n'en est pas à moi.

- Je loue votre résolution ; suivez votre vocation et accompagnez les Pères.

Premiers départs. — Les infamies d'un ministre.

« Peu de jours après notre entrée au Limoeiro, raconte le P. Seraphim, M. Sanches de Miranda, qui me traita toujours avec beaucoup de déférence, m'avertit, à titre d'ami, que, pour hâter leur mise en liberté, les Pères feraient bien d'adresser au ministre des requêtes personnelles simples et brèves, avec l'indication des pays étrangers où ils voulaient se rendre et des moyens qu'ils avaient pour faire le voyage.

Presque tous les Pères suivirent aussitôt ce conseil... Mais le directeur ne larda pas à nous faire savoir qu'il nous était impos-

sible d'entrer en. Espagne et nous affirma, à plusieurs reprises, qu'on ne nous permettrait pas de franchir la frontière.

Nous avons fait aussitôt de nouvelles requêtes : quelques-uns demandaient à partir par mer, d'autres à traverser l'Espagne, sans s'y arrêter. Quelques malades demandaient aussi l'autorisation de se faire accompagner, à leurs frais, par un Frère coadjuteur, à cause du besoin qu'ils avaient d'un infirmier. »

Le 19 octobre, après un nouvel interrogatoire qui dura plusieurs heures, M. Arthur Costa, frère du ministre de la justice, remit un sauf-conduit au P. Francisco Barcellos et au Frère Simas qui devaient aller aux Açores et, de là, au Brésil. Il en accorda un aussi aux Pères Ferreira, Coutinho, Costa, Antunes, Salustio dos Santos, Francisco Rodrigues et Joâo Rodrigues qui se rendaient en Belgique.

Au sujet de ces quatre derniers, le P. Francisco Rodrigues écrit dans sa relation :

« Le soir de ce même jour, ils sortirent de prison et allèrent passer la nuit chez des parents ou chez des amis pour prendre le train, le lendemain, au Rocio. Le jour suivant, grande fut leur surprise quand ils virent, de grand matin, des soldats qui frappaient à leur porte. Il fallait revenir au Limoeiro. Pourquoi? Les gardes ne répondirent qu'à demi-mots : Exigences du ministre. . formalités à remplir... »

Bientôt après ils étaient, de nouveau, sous les verrous, dans la même prison. C'était une nouvelle détermination d'Afonso Costa dont le caprice était la raison suprême de toutes les humiliations qu'on imposait aux religieux. Etait-il revenu sur les ordres donnés précédemment à son secrétaire, où celui-ci avait-il interprété dans un sens moins brutal les instructions reçues?... Toujours est-il que, durant plusieurs jours, le ministre se montra de mauvaise humeur contre son frère Arthur.

(( Peu après, ajoute le P. F. Rodrigues, on nous fit descendre au bureau du service anthropométrique. Comme s'il se fût agi de criminels fameux, on prit notre photographie après toutes les mensurations d'usage. On inscrivit minutieusement sur nos fiches toutes les notes d'identité, afin de nous ôter à tout jamais la possibilité du retour dans la patrie. J'avoue que ce fut là une des plus grandes humiliations que j'ai eu à souffrir durant toute cette persécution, celle que la nature a le plus douloureusement sentie, jusqu'à en frémir d'horreur. »

Le P. Antunes, rappelé lui aussi, était, sans qu'il y eût de 3a

faute, arrivé un peu en retard. On le menaça aussitôt d'un mois de détention dans une prison militaire. Voici la description qu'il a faite des mensurations :

« Une fois tous réunis dans une salle spéciale, nous fûmes, l'un après l'autre, soumis au même examen. On nous fit asseoir sur le même banc, on nous mesura à la même toise et avec les mêmes instruments que les grands criminels qui ont passé par là. On nous prit tous les signalements caractéristiques de ïa taille, de la physionomie et de l'empreinte des doigts. Enfin on nous pesa avec une balance qui aura marqué tout ce qu'on voudra excepté notre poids exact, tant elle était vieille et fatiguée. L'opérateur avait peine à dissimuler sa répugnance (1). On nous attacha ensuite sur la poitrine une plaque avec un numéro d'ordre et on nous photographia en diverses positions. Pour comble de dérision, on admit dans la salle, pour être témoin de cette scène, un représentant de la presse la plus ignoble ; il prit des notes pour insulter, le jour suivant, les prisonniers et les tourner en ridicule dans les colonnes d'un journal qui le paie grassement pour ce malhonnête métier. Aux vénérés religieux franciscains et lazaristes, nos compagnons de captivité, on épargna cet infamant outrage ; ils n'étaient pas, en effet, bannis comme nous du territoire portugais, mais obligés seulement de se disperser et de se séculariser. » (2)

Toutes ces mensurations furent faites, au Limoeiro, le 21 et le 22 octobre, sous la direction de M. le Dr. Valladares.

Il semblerait qu'en voyant ces religieux assis sur « le banc des criminels vulgaires », tout témoin, ne fût-ce qu'en hommage à sa propre dignité, eût naturellement gardé, sur ce spectacle, un respectueux silence. Un reporter du Seculo, qui s'était introduit là, à l'insu du directeur de la prison, en jugea autrement. Dans un style répugnant, et avec des remarques dignes d'un voyou des rues, il n'hésita pas, dans son journal, à décrire les prisonniers des pieds à la tête et même à risquer de basses appréciations sur leurs qualités morales. Le journal était digne du reporter (3).

Dans la soirée du 20 octobre, Sanches de Miranda informa

(1) « Les employés chargés de ce service, écrivait à ce sujet le P. Coutinho, étaient visiblement contrariés. Ils nous présentaient leurs excuses d'avoir à accomplir celte pénible besogne. »

(2) Cf. Décret «lu S octobre, art. VI. Proscrits, \>. 158.

(3) Ce reporter ne revint point. M. Sanches de Miranda, indigné de ce qui était arrivé, fil dire : < i j Seculo que son reporter ne serait plus admis.

les Pères qu'il ne leur était pas possible de se rendre en Belgique par voie de terre, le gouvernement espagnol ne permettant pas aux Jésuites de traverser l'Espagne. Les religieux durent donc se résigner à attendre le passage à Lisbonne de quelque paquebot qui consentît à les transporter dans un pays de tolérance et de liberté. Le lendemain, le directeur leur fit savoir que le vapeur hollandais Vondel partirait le 22 de Lisbonne pour Amsterdam.

Les Pères Antunes, Costa, Salustio, Joâo Rodrigues et Francisco Rodrigues reçurent de nouveau un sauf-conduit leur permettant de s'embarquer le lendemain, à onze heures. Le directeur leur annonça, en même temps, qu'ils seraient mis en liberté dès cinq heures du matin, afin de pouvoir prendre congé de leurs amis. Une nouvelle déception les attendait.

« Dès l'aube, nous étions sur pied, dit le P. F. Rodrigues. Nos préparatifs faits, nous frappons à la porte de notre prison. Après une longue attente, un garde vient nous dire qu'un ordre envoyé du ministère nous enjoint de nous rendre directement de la prison aux quais. C'était une dernière faveur du ministre de la justice. Il nous avait spoliés et bannis, et maintenant il ne consentait pas même à nous laisser dire un dernier adieu à nos parents et à nos amis. »

Voici encore quelques passages particulièrement intéressants de la narration du P. Antunes :

« On m'avait assuré, le 21 octobre, dit-il, que je m'embarquerais le lendemain avec quatre de mes confrères, sur le paquebot hollandais Vondel. Je ne croyais plus guère à ces promesses. Les hommes de la république nous avaient déjà si bien habitués à les voir manquer à leur parole. La nuit se passa entre la crainte et l'espérance. J'avais en mon pouvoir, il est vrai, mon deuxième sauf-conduit, mais n'avait-on pas cassé déjà le premier ? La veille au soir, le directeur m'avait déclaré, en présence de M. Lara Everard et de son fils, mon élève à Campolide, que je serais mis en liberté le lendemain à cinq heures du matin, et que je pourrais alors aller où je voudrais jusqu'à l'heure de l'embarquement. Le jour suivant, le directeur était sorti de bonne heure et avait donné aux gardiens l'ordre de ne nous laisser partir qu'à dix heures et demie et de nous faire conduire, sous escorte, au bateau.

Le même directeur m'avait dit, en outre, qu'il viendrait le lendemain me prendre en automobile pour aller à Campolide et visiter avec moi le collège, et que je pourrais profiter de cette occasion pour emporter mes livres et mes manuscrits, en conformité

avec l'autorisation que j'avais reçue, à cet effet, du Dr. Theophilo Braga à qui je m'étais adressé directement. Mais le directeur non seulement ne tint pas parole, mais ne daigna pas même me dire un mot d'explication. Quand, au départ, je voulus prendre congé de lui, j'appris qu'il était sorti de grand matin, à cheval, et qu'on ne savait pas quand il serait de retour. Mais oublions tout cela. De grand cœur, je pardonne et les injures que j'ai reçues et les calomnies qu'on a répandues sur mon compte et sur celui de mes frères (1).

On a, à dessein, fait courir le faux bruit que les prisonniers étaient pleins de reconnaissance envers le ministre de la justice. J'ai protesté, pour ma part, en présence du directeur lui-même, contre certaines expressions publiées dans le Mundo et que le reporter m'attribuait bien gratuitement.

Si je vous suis reconnaissant à vous en particulier, avais-je dit alors à Sanches de Miranda, pour les prévenances dont j'ai été l'objet, je ne dois, par contre, au ministre de la justice d'autre bienfait que celui de m'avoir incarcéré ici injustement.

Je ne sais si ces mots furent rapportés au ministre. Un jour, M. Sanches de Miranda me demanda si j'avais de l'argent pour le voyage. En réponse, je lui ai demandé pourquoi le gouvernement qui nous avait tout volé ne nous payait pas le voyage. Il trouva que l'expression était dure.

- Oh ! mettez pris à la place de volé, lui répondis-je.

Le directeur me fit remarquer que si j'entendais parler du collège de Campolicle, il ne fallait pas oublier que la populace y avail fait d'énormes dégâts et que par conséquent... Je l'interrompis par un éclat de rire qui le déconcerta et j'ajoutai :

— De fait, tout cela n'a presque plus de valeur ; toutefois si vous, monsieur, ou le ministre de la justice, me laissiez retourner à la bibliothèque, soyez certain que, même sans lumière et les yeux fermés, je trouverais, en moins de cinq minutes, assez de livres pour payer le voyage de tous ceux qui sont, en ce moment, avec moi dans cette prison.

Une autre fois, il me parla du R. P. Provincial et d'autres gros bonnets de l'Ordre. Un des plus grands ennuis d'Afonso Costa, c'était précisément de n'avoir pu mettre la main sur quelques-uns de ceux qu'il recherchait le plus.

i,l) M. Sanches de Miranda pouvait, il est vrai, allègue! comme excuse le-- ordres du ministre. Il aurait dû cependant expliquer aux Pères le motif du changement1.

— Où se trouve le P. Cabrai? me demanda à brûle-pourpoint Sanches de Miranda.

— Je ne le sais pas au juste, lui répondis-je. J'ai ouï dire qu'il était en Hollande ; j'en doute ; mais je puis vous assurer qu'il n'est plus en Portugal.

— En êtes-vous sûr ?

— Très sûr, et vous pouvez le dire au ministre de la justice. Mais quel intérêt a donc Afonso Costa à arrêter le P. Cabrai? Si j'en juge par la haine que le ministre lui voue, et d'après ce que l'ai, de plus, entendu dire, je crois que, s'il avait pu l'avoir entre les mains, il l'aurait fait fusiller.

En entendant ces mots, le directeur me regarda, ahuri :

— En voilà une idée !

— Mais oui ! En ces temps de procédés arbitraires et de violences qui dépassent de loin le despotisme de toutes les dictatures, serait-il bien surprenant que la république portugaise se débarrassât d'un homme qu'elle répute très dangereux, quand elle me traite moi et tant d'autres innocents de la façon que l'on sait ?

Nous avions bien souvent des discussions semblables. Nous restions, après comme avant, bons amis quand même, grâce au caractère particulier de ce militaire. »

L'exode.

Le 19 octobre, il ne restait plus au Limoeiro que des Jésuites. Après un nouvel interrogatoire, les religieux de Saint-François et de Saint-Vincent de Paul avaient reçu l'ordre de se disperser. Il ne leur fut pas même permis de vivre deux ensemble dans la même maison. Ce ne fut qu'à cette condition expresse, et après seulement que des hommes de confiance se furent portés personnellement garants pour eux, qu'ils reçurent un sauf-conduit du ministère.

Pendant tout le temps qu'ils avaient passé ensemble, franciscains, lazaristes et jésuites avaient formé une seule famille où la fraternité évangélique régnait dans toute sa beauté. Des cadeaux que les uns recevaient, chacun avait sa part.

« Nous nous consolions mutuellment, écrit le P. Coutinho, et nous nous aidions à rendre moins pénibles ces tristes journées. »

En quittant leur prison, ces saints religieux, malgré la hâte

qu'on avait de les faire sortir, tinrent à cœur d'exprimer aux enfants de Saint Ignace toute leur reconnaissance. Quelques-uns même voulurent le faire, de nouveau, par lettre.

« Grâces à Dieu, je suis enfin en liberté, écrivait au P. Seraphim, le R. P. Abilio dos Santos, lazariste. Je regrette vivement de ne pouvoir aller vous remercier de vive voix, vous et tous vos honorés confrères, de toutes les prévenances et de toute la charité dont vous avez bien voulu faire preuve envers moi et envers mes quatre frères prisonniers. Je ne trouve pas d'expressions suffisantes pour vous rendre grâces, comme il le faudrait, pour tant de bonté. Je ne cesserai jamais, du moins, de demander à Notre- Seigneur de vous récompenser, de continuer à vous accorder la patience et de vous faire sortir le plus tôt possible de cette prison... »

Dans la soirée du 22 octobre, le Vondel emporta enfin loin du Portugal le P. Antunes et ses quatre compagnons.

Le départ des cinq exilés fut annoncé, le lendemain, sur un ton sarcastique, par divers journaux.

Ceux qui restaient se convainquirent bien vite que le gouvernement ne leur permettrait, en aucune façon, d'entrer en Espagne et qu'il souhaitait ardemment cependant de les voir prendre le chemin de l'exil. Le directeur de la prison les informait avec soin des paquebots qui devaient faire escale à Lisbonne. De son côté, un ami très dévoué, M. Pierre Chancerelle, industriel breton depuis longtemps établi à Setubal, s'occupait du voyage et tâchait de retenir à l'avance des places sur les bateaux, lesquels malheureusement étaient déjà souvent au complet. C'est ainsi que le 26 octobre, deux prisonniers seulement, les Pères Bento Rodriguez et Coutinho, purent s'embarquer — et à l'improviste — sur VOrissa qui allait aussitôt partir pour le Brésil. Ils n'eurent pas même le temps de prendre le linge et les vêtements qui leur auraient été nécessaires.

« Nous avons dû voyager en première, écrivait le P. Coutinho, toutes les places de seconde étant déjà occupées. De quel secours ne nous furent pas les aumônes qu'on nous avait faites ! La première messe que j'ai célébrée à bord, et la première aussi que j'ai dite au Brésil, je les ai offertes à Notrc-Seigneur en action de grâces et appliquées à nos bienfaiteurs. Je garde de tous ceux-ci et de chacun d'eux un ineffaçable souvenir et je ne cesserai de prier pour ces personnes généreuses. Elles s'intéressaient tellement à nous que, malgré le chagrin que leur causait notre départ.

elles attendaient anxieuses l'heure où nous serions enfin libres et en sûreté. »

Le P. Bernardino Monteiro avait demandé au ministre l'autorisation d'aller terminer ses jours chez son frère. Deux médecins, l'ayant examiné, avaient déclaré que son état de santé ne lui permettait pas d'entreprendre un voyage à l'étranger. Sanches de Miranda, dont le vénérable vieillard avait conquis la sympathie, s'était chargé de remettre lui-même ce document au ministre de la justice. Le cher malade obtint, en effet, un sauf-conduit et partit le 27 octobre. Il resta quelque temps chez son frère.

« Je renouvelle mes vœux presque tous les jours, écrivait-il, le 2 novembre, au P. Cabrai ; car je suis et je veux rester jusqu'à la fin, l'enfant de la Compagnie de Jésus. »

Il ne tarda pas à se rendre dans une maison de la Compagnie, en Espagne, dans celle précisément où, plus de cinquante ans auparavant, il avait commencé sa vie religieuse et c'est là que, quelques mois plus tard, il expira saintement.

Le Mundo, dans son numéro du 28 octobre, appelait déserteur de son ordre ce religieux exemplaire. Il en publia même le portrait pour satisfaire la curiosité publique et en retirer son petit profit. Bien des personnes, en effet, achetèrent ce numéro, on devine avec quelle pieuse intention.

Treize prisonniers du Limoeiro, et parmi eux les Pères Ferreira, Ilhâo, Justino et Machado, s'embarquèrent, le 28 octobre, sur le Sindoro, en même temps que vingt-deux religieux détenus jusque là à Caxias.

Au lieu de leur donner un sauf-conduit, on les avait mandés, à l'heure même du départ, au ministère de la justice. Le P. Machado, qui ne marchait qu'avec difficulté, tomba en y arrivant et se fit une blessure à la jambe.

Ce Père, très estimé de tous pour son savoir et ses vertus, fut peut-être celui qui eut le plus à souffrir en prison. Mais il dissimulait, autant qu'il pouvait, les souffrances physiques et les angoisses qui le torturaient. Jamais il ne voulut se présenter ni au médecin ni à l'infirmier de la prison, de peur d'être envoyé à l'infirmerie et d'y rester seul, quand les autres partiraient. Il voulut, à tout prix, s'embarquer avec ses frères.

Il devait, plus tôt qu'on ne le pensait, consommer son martyre. Il mourut saintement à Gibraltar, le premier vendredi du mois de novembre.

Le P. Carlos de Gouveia.

A l'infirmerie du Limoeiro, il y avait un autre malade, le P. Carlos de Gouveia dont l'état était plus grave.

A l'hôpital de Torres Vedras (1), on eut vite reconnu combien son traitement serait difficile et coûteux. Le pauvre Père avait, à tout moment, besoin d'être assisté ; très souvent, il fallait changer son linge. Le directeur de l'hôpital s'entendit avec les autorités pour faire transporter ailleurs le malade, qui suppliait qu'on le conduisît à Porto.

Le 25 octobre, le P. Gouveia fut envoyé à Lisbonne pour y être examiné à la préfecture. Il fallut le porter jusqu'au train. L'agent de police qui l'accompagnait se montra excellent chrétien. Il le soigna avec beaucoup de charité et lui acheta même, à ses propres frais, quelques douceurs. Il était nuit quand le malade arriva à Lisbonne. Après bien des hésitations, il fut envoyé au Limoeiro.

Dans le silence rigoureux de la prison, le P. Seraphim entendit des pas qui montaient lentement l'escalier du cinquième étage, puis un bruit de clefs. Il courut à la porte. Un gardien lui présenta le P. Gouveia, avec ces simples mots :

— Voici un frère de plus.

Et le malade, promenant ses petits yeux si vifs, sur l'intérieur de cette prison où tout le monde était déjà couché, ne put réprimer une exclamation à la fois de tendresse et de compassion : - Oh ! les pauvres ! Comme on vous traite ici !

C'était toute sa belle âme et son bon cœur que le P. Gouveia révélait dans ces paroles si simples. Son état de santé à lui était lamentable, mais il s'oubliait lui-même pour reporter sur ses frères toute sa pitié !

Deux Frères se levèrent aussitôt pour s'occuper du pauvre malade qui fut, le lendemain, envoyé à l'infirmerie. Le P. Seraphim donna de généreux pourboires à tous les employés qui devaient prendre soin du pauvre infirme ; il fit laver son linge, lui en donna d'autre que les bienfaiteurs avaient apporté et recommanda instamment aux gardes de l'avertir immédiatement de tout

(1) Le P. Gouveia recul, à l'hôpital, la visite d'un l'ère Franciscain qui, malgré sa pauvreté, trouva encore le moyen de lui laisser, au départ, une aumône sur l'oreiller. Dans la suite, un curé des enviions le secourut 1res généreusement,

ce qui serait nécessaire, afin que rien ne manquât au malade.

Ajoutons qu'à l'infirmerie, tous les employés s'empressèrent autour du Père avec beaucoup de charité et qu'ils méritèrent 'es gratifications qui leur étaient distribuées d'une main généreuse.

Le P. Seraphim ne pouvait se résoudre à abandonner la prison avant d'avoir remis le cher malade aux soins d'une personne de confiance. Il passa des jours remplis d'inquiétude à s'occuper de cette affaire.

Au Limoeiro, on songeait à envoyer le P. Gouveia à l'hôpital de S. José. Mais Afonso Costa voulait qu'on l'embarquât avec les Jésuites qui restaient encore : il trouvait que c'était déjà trop d'avoir permis à un d'entre eux (le P. Monteiro) de rester en Portugal !

Enfin, après bien des démarches, il fut décidé que le P. Gouveia serait transporté à l'hôpital du Carmo, à Porto, dont il avait autrefois été l'aumônier. Sanches de Miranda favorisa ce plan, et, le 2 novembre, le cher malade put prendre le train de Porto entouré des soins et des témoignages de charité sacerdotale de M. l'abbé Rodrigues da Cruz qui l'accompagna durant tout le voyage.

Cependant le malade ne put quitter le Limoeiro sans qu'on prît sa photographie. On la prit, de nouveau, à Porto, par ordre exprès d'Afonso Costa qui fit même passer le Père par le service anthropométrique. Le tout-puissant ministre craignait trop que ce Jésuite qui, de l'avis des médecins, n'avait plus que peu de temps à vivre, ne jouât, un beau jour, quelque mauvais tour à la police républicaine !

Le P. Gouveia fut soigné, à l'hôpital de Porto, avec une charité vraiment extraordinaire. Il y mourut, de la mort des saints, le 2 février suivant.

Encore les bienfaiteurs.

Le nombre des Jésuites avait considérablement décru au Limoeiro : tant qu'il en resta un seul, l'affluence des visiteurs ne diminua pas. A l'heure réglementaire, la pièce destinée à les recevoir était toujours remplie. Plusieurs de ces généreux amis n'omirent pas un seul jour cette œuvre de miséricorde que les circonstances transformaient pour eux, en s'en convaincra facilement, en acte héroïque. Plusieurs personnes qui ne purent venir au Limoeiro y suppléèrent de diverses façons.

Je ne puis manquer de mentionner ici Son Excellence Mgr Mendes Bello, Patriarche de Lisbonne. Non content d'envoyer son secrétaire visiter, en son nom, les religieux prisonniers, il demandait très souvent de leurs nouvelles à M. l'abbé Rodrigues da Cruz et leur fît remettre, par les mains de ce prêtre zélé, une somme considérable pour subvenir aux frais de leur voyage. Il en fit autant pour les prisonniers de Caxias.

De plusieurs provinces de Portugal, les lettres affluaient, apportant aux prisonniers des témoignages précieux de sympathie et des félicitations, accompagnées très souvent de secours divers.

Enfin, il nous est agréable de reconnaître que le directeur de la prison fut fidèle jusqu'à la fin à la promesse faite aux prisonniers, le premier jour, de leur laisser entièrement le droit de correspondre librement avec leurs amis, soit par lettres, soit par télégrammes.

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