V««£SE
Caxias
Au fort de D. Luiz I à Caxias.
Nous avions enfin gravi les flancs de la montagne, raconte le R. P. Alves, recteur de Barro ; les portes de la forteresse qin devait nous servir de prison s'étaient ouvertes et nous nous trouvions dans un long couloir souterrain éclairé à peine par la faible lumière d'une lampe à pétrole.
Je n'oublierai jamais les impressions de ce premier moment. Ce cachot où nous allions être enfermés ne serait-il pas pour nous ce qu'avait été pour les Jésuites, victimes de Pombal, le fort de S. Juliâo, et, pour comble d'infortune, n'allions-nous pas être encore séparés les uns des autres ?
Cette pensée me torturait. Pendant que nous attendions, je demandai à un sous-lieutenant quels étaient les ordres qu'on avait donnés à ce sujet.
— Nous allons voir cela, répondit-il. Vous pourrez peut-être rester ensemble. Bien logés, vous ne le serez certainement pas. L'endroit est humide, et il n'y a encore rien de préparé. Il y a à peine quelques heures qu'on nous a annoncé votre arrivée ici. Nous avons envoyé chercher des paillasses. Si elles viennent à temps, passe encore ; autrement, il faudra vous contenter, cette nuit, de quelques planches nues.
Nous avons dû attendre longtemps avant qu'on nous désignât un logement.
Pendant ce temps, le Frère Mariz, malade et exténué, s'était affaissé et appuyait péniblement sa tête sur une valise. Le Frère Mendes Lages, qui est médecin, courut demander du secours à l'officier de service. Le malade fut transporté à l'infirmerie et le
Caxia?.
ïj] L'entrée du lort.
Dr. Lages reçut l'ordre de s'installer dans une chambre voisine, pour le soigner.
L'infirmerie était une grande salle bien aérée, avec une magnifique vue sur le Tage. L'air y était excellent ; par contre, le li! était misérable....
L'infirmier bénéficia aussi de ce régime privilégié : on étendit pour lui une paillasse sur le plancher et on lui accorda même, ainsi qu'au malade, le luxe d'avoir des draps.
On entre dans le fort par un couloir souterrain suivi d'un
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escalier. La lumière, de plus en plus faible, y cède bientôt la place à la nuit noire, de sorte qu'on n'y peut s'aventurer qu'à tâtons et avec les plus grandes précautions. Au fond, deux escaliers montent, à droite et à gauche, jusque dans la casemate qui servit de prison aux religieux : espèce de galerie large et longue, dit le P. Brito, s'étendanl sous terre en zigzag et ne recevant de lumière que d'un côté, par une série de minuscules fenêtres en forme de meurtrières.
« La première nuit, dit le R. P. Alves, fut mauvaise. Pour tout souper, nous avions eu un verre d'eau froide. Plusieurs d'entre nous n'avaient pas encore de paillasse et bien des fenêtres étaient dépourvues de vitre. Les officiers qui avaient la surintendance du fort firent, dans la suite, droit à nos réclamations. Mais l'expérience nous montra qu'il était indispensable de laisser pendant la nuit entrer un peu d'air. Le froid eût été inoffensif, si les lits avaient été un peu plus confortables. Or nos couchettes se réduisaient à bien' peu de chose : des deux côtés d'un étroit passage, sur une sorte d'estrade en planches, des paillasses étaient étendues les unes à côté des autres, munies d'une couverture et d'un sac rempli de paille servant d'oreiller. »
« Et pourtant c'était bien mieux que le plancher de la caserne d'artillerie, dit à son tour le P. Brito. De plus, il y avait à Caxias quelques cuvettes et des essuie-mains pour se laver : luxe inconnu à la caserne (1). »
Le Seculo narrait comme suit, le 8 octobre, l'arrivée au fort des Jésuites de Barro et leur première journée.
... Les prisonniers, escortés par un détachement du 15e régiment d'infanterie et accompagnés par des gens du peuple portant des torches allumées, furent reçus par l'officier d'inspection, le sous-lieutenant Wanzeller et conduits dans une galerie de contrescarpe, le long du fossé.
Le commandant de la forteresse a reçu l'ordre du quartier général de leur adoucir un peu la rigueur de leur détention, mais de leur interdire absolument, vu que ce sont des prisonniers politiques, toute communication avec le dehors. Pour ce motif, on a refusé hier à l'un des Pères l'autorisation de recevoir la visite de son frère.
Les prisonniers peuvent sortir de leur casemate et se promener sur une cour de 10 mètres de long. C'est là aussi qu'on leur sert, pour leurs repas, la ration des sergents.
(1) A la caserne, on arrivait aussi à se laver. Voici une description que le P. Luisier a faite de cette scène pittoresque : On se mettait à deux : l'un remplissait un gobelet de l'eau qu'on nous apportait pour boire ; puis, à l'embrasure d'une fenêtre, il versait cette eau sur la main de celui qui se débarbouillait ; après cela, les rôles changeaient. Nous avions, en tout, deux essuie-mains qui servaient aussi pour nettoyer les cuillers.
Dans la matinée d'hier et aussi durant la nuit, ils ont prié longtemps, tout en se promenant et en lisant dans leur livre de messe.
Les religieux occupent la même prison où avaient été enfermés les soldats de marine et les hommes du peuple arrêtés à l'occasion des tumultes survenus durant la dictature de Joào Franco.
Le R. P. Alves nous fournit les détails suivants :
« Nous devons à l'obligeance de M. le Commandant Fontoura
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L'entrée de la galerie souterraine où les religieux furent détenus.
Guedes d'avoir été traités avec une certaine bienveillance. En arrivant à Caxias, il s'entretint longuement avec M. le général Cardeira. Il lui recommanda les prisonniers, qui étaient, lui a-t-il dit, des gens pacifiques, et avaient comme supérieur un de ses meilleurs amis.
« Je le tiens du général lui-même, qui, le lendemain, dans la soirée, vint nous faire une visite.
« Le sous-lieutenant Wanzeller fit, lui aussi, tout ce qui était en son pouvoir pour adoucir notre situation.
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<( Dès les premiers jours, je fus appelé à la secrétairerie, où je trouvai le commandant de la forteresse, le capitaine Rosa. Il me reçut avec beaucoup de complaisance et se déclara prêt à faire droit à nos demandes.
« De retour à la prison, M. Wanzeller m'indiqua un endroit à l'air libre, où nous pourrions nous promener, me recommandant seulement d'éviter de nous montrer au dehors afin de ne pas provoquer la populace des alentours. »
Le régime du fort.
Deux fois par jour, vers neuf ou dix heures du matin, et entre quatre et cinq heures du soir, les prisonniers prenaient leur repas.
« Nous nous sommes assis par terre, un peu au hasard, dit le Frère Ferreira Fontes, en parlant de la première journée de son séjour à Caxias, et l'on nous distribua des plats abondamment pourvus de pommes de terre, avec quelques menus morceaux de viande. Un gobelet rempli de café termina ce banquet. Chacun avait une assiette, une fourchette et une cuiller, bien rustiques, sans doute, mais qui étaient, tout de même, utiles. J'en étais dans l'admiration et, sur mon journal, je trouve à la fin du récit de cette première journée, cette exclamation : Que le bon Dieu soit loué !
« Les jours passés à la caserne du 1er d'artillerie m'avaient, on le voit, suffisamment habitué à me contenter de peu.
« Le reste de la journée se passa sur cette cour, en plein air, à causer et à prier.
« A cinq heures, dîner : une soupe raisonnablement bien réussie, un plat de viande et le gobelet rempli, cette fois, de vin. »
A certains jours, il y eut du poisson, des pois chiches... Ce n'était plus la disette noire. Parfois même, le dimanche, une pomme fournit le dessert.
Le vendredi, ajoute le P. Brito, on nous servait du maigre.
Le Frère Ferreira va encore nous donner le règlement de la journée adopté par les prisonniers qui, dans leur souterrain, avaient l'entière disposition de leur temps.
A six heures, lever, suivi d'une heure de méditation et, les dimanches ou jours de fête, d'un chapelet pour suppléer, de quelque façon, à la sainte messe. Venait ensuite une récréation.
Vers neuf heures, déjeuner.
A midi, examen de conscience suivi de la sieste et de la lecture spirituelle.
Vers quatre heures, dîner.
A sept heures, litanies des saints ; puis, préparation en commun de la méditation du jour suivant.
A sept heures et trois quarts, examen de conscience et coucher.
Pères, juvénistes et novices ne faisaient qu'une seule commu-
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Caxias.
Cour intérieure où les religieux pouvaient se promener pendant le jour.
nauté ; ces derniers taisaient toutefois, dans la soirée, leur méditation supplémentaire habituelle.
Pour la lecture spirituelle, qui était faite en commun el durait une demi-heure, un juvéniste lisait à haute voix dans un volume des sermons de Vieira, l'unique que les prisonniers eussent à leur disposition.
Plus d'une fois aussi, il y eul des exhortations à la communauté. Le I'. Antonio da Costa Cordeiro donnait des leçons de
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mathématique. Puis, les religieux chantaient de pieux cantiques, ce qui remplissait d'admiration les braves troupiers, qui n'avaient jamais vu de prisonniers aussi joyeux que ceux que la république leur avait envoyés.
La communauté religieuse de Caxias.
Une cérémonie de vœux dans la casemate.
Il y avait à Caxias quatre-vingt-deux Jésuites de Barro, vingttrois de Campolide, dix-neuf religieux de la Congrégation du Saint-Esprit, cinq Salésiens, et un Jésuite de Setubal, le R. P. Manuel Nunes (1).
Le Supérieur des religieux du Saint-Esprit était le R. P. Dunoyer, français :
« Il portait, dit le Frère Ferreira Fontes, une soutane vieille et usée. Quand on l'avait arrêté à Carnide, on ne lui avait pas même donné le temps de prendre d'autres habits. Il fut toujours d'une vaillance à toute épreuve. »
A la date du 15 octobre, le même narrateur écrivait encore :
« Aujourd'hui, après dîner, tous les Pères, les scolastiques et les Frères de la Congrégation du Saint-Esprit ont quitté la forteresse. Nous nous sommes embrassés affectueusement. Je n'oublierai jamais les bons exemples que tous nous ont donnés en ces jours d'épreuve. Ils enduraient ces mauvais traitements avec une joie peu commune ; pas un visage triste parmi eux. Ils furent conduits au ministère de la justice au milieu d'un cordon de cavalerie. Un sergent qui les a accompagnés, m'a raconté que les soldats durent croiser la baïonnette pour contenir la canaille. »
Disons encore qu'il y avait à Caxias neuf Jésuites espagnols, deux suisses, trois brésiliens, trois chinois, deux anglais, un français et un autrichien.
<( Le jour de Saint François de Borgia (10 octobre), rapporte
(1) Parmi les religieux de Barro, se trouvaient le R P. Recteur et Maître des Novices, Antonio Maria Alves ; le R. P. Instructeur des Pères de la troisième Probation, Antonio da Costa Cordeiro ; le P. Silvestre Neves, Père spirituel ; le P. Dominas Fernandes, ministre ; le P. Romano Maturana, professeur de théologie, le P. Alexandre Monteiro, professeur de littérature et douze Pères tertiaires, pour la plupart, étrangers.
Parmi les religieux de la Congrégation du Saint-Esprit, il y avait quatre prêtres, treize étudiants et deux Frères. Le R. P. José Alves Terças était, à Lisbonne, lé directeur d'une revue très estimée : Portugal em Africa.
Un seul des cincj religieux salésiens était prêtre
le R. P. Alves, un novice avait achevé ses deux ans de noviciat. C'était le P. José dos Reis qui était tout disposé à s'offrir à Dieu en holocauste. Il ne manquait que l'autel et le saint sacrifice. A la messe, il ne fallait pas y penser, l'autel, on l'improvisa : une valise fut placée contre le mur de la prison, sur la valise on étendit un essuie-main ; par terre, une couverture remplaçait les riches tapis, et, au-dessus, suspendu à la muraille, il y avait mon
Caxias.
Les batteries et le phare.
crucifix.. C'est devant cet autel, que le P. José dos Reis, en présence de toute la communauté, prononça ses vœux. Puis, chacun lui donna l'accolade fraternelle et lui offrit ses félicitations : elles devaient certes venir plus que jamais du plus intime du cœur. »
Qu'aurait dit Afonso Costa, si quelqu'un lui avait appris que ses prisonniers osaient, d'une manière si flagrante, transgresser les décrets de la répuhlique? C'est une vraie folie que de prétendre arrêter l'élan d'une âme libre vers Dieu.
Religieux et officiers.
Les témoignages des religieux sont, en général, pleins d'éloges pour les officiers du fort de Caxias. Il s'établit môme, de la part de ceux-ci, un régime de confiance qui contribua beaucoup à adoucir la situation des religieux.
Les soldats, de leur côté, rendaient justice aux vertus de leurs prisonniers, ce qui ne les empêchait pas de continuer à penser et à
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Soldats et jeunes religieux.
dire tout le mal possible des Jésuites. Une phrase entendue un jour de la bouche d'un soldat vaut, à elle seule, tout un traité de psychologie sociale.
« On arrête ces gens qui sont si bons, disait-il à ses camarades, et on n'est pas capable de mettre la main sur un seul Jésuite. Et ces coquins continuent à tirer des coups de fusil dans leurs souterrains ! »
« Nous avons enfin quitté le fort, écrivait, le 3 novembre, le Frère Ferreira Fontes ; et c'est avec regret que nous avons dit adieu, non certes aux casemates, mais à plusieurs officiers et
soldats qui nous ont toujours traités généreusement, et je crois aussi que nous avons laissé parmi eux des sympathies. Tous les officiers et une bonne partie de la garnison se trouvaient aux fenêtres, à notre passage, nous souhaitaient un bon voyage et agitaient leurs mouchoirs. Et nous partîmes en causant avec les soldats. »
Le R. P. Recteur de Barro interrogé par Afonso Costa.
Le 13 octobre, le ministre de la justice soumit, à Caxias, le R. P. Antonio Maria Alves à un interrogatoire. Le lendemain, les journaux donnèrent à leurs lecteurs des relations assez fantaisistes de ce qui s'était passé à cette occasion.
Voici les informations publiées par le Diario de Noticias, semblables en tout à celles du Seculo. Nous y ajouterons les annotations, indispensables pour le rétablissement de la vérité, écrites par le R. P. Alves :
Les 128 (1) Jésuites prisonniers au fort de Caxias sont interrogés par le ministre de la justice. — Hier, à une heure de l'après-midi, M. le Dr. Afonso Costa s'est rendu au fort de Caxias, pour procéder à l'interrogatoire des Jésuites étrangers qui s'y trouvent. Il avait avec lui son secrétaire, M. Germano Martins. L'illustre député espagnol, D. Rodrigo Soriano, directeur de Espana Nueva et quatre autres rédacteurs du même journal, MM. Augusto Rivero, Manuel Latorre, Antonio Villa et Rufino de Orbe l'accompagnaient, dans une autre automobile.
Monsieur le Ministre de la Justice commença par visiter les prisons où il s'entretint longuement avec divers religieux (2). Il s'installa ensuite dans une salle afin d'y procéder à l'interrogatoire des Jésuites étrangers de Barro.
Le premier qui se présenta, ce fut le directeur ou recteur... qui a fourni des détails très intéressants sur le fonctionnement du collège.
Il s'appelle Antonio Maria Alves et est originaire de Proença a Nova. Le collège porte le nom de Collège de Notre-Dame des Anges et appartient à l'Association « Fé e Patria », ramification de la Compagnie de Jésus (3). Le P. Alves entra dans la Compagnie en 1880, à l'âge de qua-
(1) Dans ce nombre, sont inclus les religieux du Saint-Esprit et les Salésiens détenus avec nous.
(2) C'est faux. Afonso Costa n'a ni \isilé 1rs prisons, ni parlé longuement avec aucun religieux, en dehors de l'interrogatoire.
(3) On sait (pie l'Association appelée « Fé e Patria » avait une existence légale (cf. Décret du S oct., ait. IV. voir p. 158) et. qu'à cette société les Jésuites pouvaient légitimement donner leur nom.
torze ans (4). Il devint ensuite professeur et recteur. Il a fait des études et occupé divers emplois à Setubal, Campolide, San Fiel, Barro, et dans les séminaires de Macao et de Timor (5). Il a publié un ouvrage sur les Congrégations Mariales (6) en Chine et à Macao, ainsi qu'un récit de voyage.
Interrogé sur l'assassinat d'un homme du peuple commis dans la nuit du 5 au 6 octobre — assassinat que nous avons raconté et qui était le principal motif de l'interrogatoire — il déclara que ni lui ni aucun des siens n'avaient pris la moindre part à ce crime, que tous d'ailleurs étaient couchés, au moment où le meurtre fut commis...
Sachant que le nouveau régime était solidement établi (7), il a avoué, sans difficulté, au Ministre de la Justice qu'il y avait à Barro un noviciat, que chaque candidat y restait deux ans, qu'il s'y faisait, outre les études, des exercices religieux, sous sa propre direction, avec différentes pratiques de mortification, comme l'usage du cilice, etc. (8)
(4) Afonso Costa me demanda quand j'avais fait profession. Je le priai de bien vouloir m'expliquer ce qu'il entendait par profession.
- J'entends par là, répondit-il, votre entrée en religion ou dans l'ordre des Jésuites.
— Dans ce cas, ce fut en 1880.
(5) A Timor, il n'y a aucun séminaire.
(6) Lorsqu'il m'eut entendu dire que j'avais publié un livre sur les congrégations mariales {Congregaçoes Marianas), il ordonna à son secrétaire d'écrire :
— Il est l'auteur d'un livre sur les marianes.
— Pardon, Monsieur le Ministre, répliquai-je, veuillez dicter, s'il vous plaît, mes paroles, telles que je les ai dites.
— C'est bien, dit le ministre, écrivez : Congrégations mariales.
(7) Ceci est pure invention du journaliste. J'ai dit simplement que, vu que le ministre nous expulsait à titre de Jésuites, je n'avais aucune difficulté à déclarer que je l'étais en effet, et que c'était pour moi un vrai plaisir que de le dire.
(8) Le ministre m'accusa de laisser mes novices des journées entières sans nourriture. Je lui répondis que c'était absolument faux, que les novices étaient aussi bien nourris que les autres, qu'ils mangeaient à la même table et étaient servis de la même façon que les autres Pères et moi.
— Mais ils font usage du cilice, et c'est en cela qu'ils font consister toute la perfection !
— Oui, ils font quelque usage du cilice et de la discipline :
Il a ajouté que la Compagnie de Jésus n'a, en Portugal, aucun adhérent du sexe féminin (9) et qu'on exige que les candidats soient âgés de quinze ans pour être admis (10).
mais croyez bien qu'ils ne sont pas les seuls à le faire. Tous les autres, et moi tout le premier, nous nous servons de ces instrument de mortification. Combien je regrette, par exemple, d'avoir, pressé comme j'étais, laissé à Barro mon cilice et mes disciplines. Là dessus, Afonso Costa, embrasé d'un saint zèle pour la défense des droits de celui que les écrivains mystiques appellent le vieil homme, s'écria :
— Père Alves, je suis stupéfait d'entendre un pareil langage de la bouche d'un homme instruit comme vous l'êtes. Avec de telles manières d'agir, vous reculez de cinq siècles.
— Et vous, Monsieur, en condamnant ce que l'Eglise a toujours approuvé depuis son origine, vous reculez, non pas de cinq, mais de vingt siècles bien comptés. D'ailleurs, permettez que je vous dise que nous voyons les choses d'un point de vue plus élevé que le vôtre, des régions du surnaturel. Vous avez ajouté que nous autres Jésuites, nous faisons consister la perfection dans l'usage des cilices et des disciplines. Eh bien, sachez que nous ne nous servons de ces instruments que comme de moyens pour fortifier notre volonté et nous vaincre nous-mêmes.
Je me plaignis ensuite qu'Afonso Costa eût fait siennes, dans ses questions, des accusations calomnieuses inventées par des journaux sans dignité. Le ministre, après quelques moments, m'interrompit en disant :
— Malgré le plaisir que j'ai à vous écouter, comme je manque de temps, passons à autre chose...
(9) Le ministre me demanda si c'était vrai que la Compagnie eût aussi des maisons religieuses de femmes.
— Nous n'en avons pas, répondis-je, et nous ne pouvons pas en avoir. Nous ne pouvons être ni les supérieurs ni les directeurs spirituels de communautés de femmes, comme vous pourrez vous en rendre compte vous-même en faisant venir de Barro, par exemple, un des nombreux exemplaires de l'Institut qui y sont restés.
(10) Le ministre me dit encore que les Jésuites étaient moins innocents que je ne le prétendais et ajouta :
Voyez, ces jours derniers encore, ils ont fait feu sur le peuple, de la tour du Quelhas et à Campolide.
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Il termina en disant que lui et ses confrères de Barro voulaient aller en Hollande ou à Malte et en demandant qu'il leur fût permis, à cause des habits religieux qu'ils portaient, de s'embarquer aux environs de Caxias (11).
Après avoir lu le procès-verbal de sa déposition, le P. Alves y apposa son nom en y ajoutant les initiales S. J. qui signifient : Societatis Jesu. Vinrent ensuite les Jésuites espagnols de Barro.
Suit une liste détaillée de tous ces religieux espagnols ainsi que des autres étrangers, avec des détails biographiques sur chacun d'eux (1). L'article du journal s'achève ainsi :
Il était déjà plus de trois heures, quand le Ministre de la Justice mit fin à l'interrogatoire des espagnols. On introduisit alors des religieux d'autres nationalités, à savoir : trois chinois, trois brésiliens, deux anglais, un suisse allemand et un autrichien. L'un des chinois n'est novice
— Et vous me dites cela à moi, sérieusement? répondis-je. Ne sommes-nous pas vos prisonniers ? A moins que ce ne soient les âmes des Jésuites défunts qui hantent encore leurs maisons, pour se divertir à vos dépens !
Il me dit enfin qu'il avait en sa possession notre catalogue et me demanda si je n'en étais pas étonné !
— Je trouve fort naturel que vous ayez notre Catalogue. Ce qui m'étonne, c'est que vous n'en ayez qu'un exemplaire. Si vous en voulez davantage, vous en trouverez à Barro, parmi les choses que vous nous avez volées.
— Ne me parlez pas comme cela, la loi le défend! dit vivement le ministre en fixant ses regards sur moi.
— C'est bien ; j'ignorais l'existence de cette loi. Alors, disons : parmi les choses que vous nous avez prises.
Ce nouveau terme parut satisfaire Afonso Costa.
Sur ma demande, le ministre m'indiqua la manière de rédiger la réclamation des objets que nous avions laissés à Barro et m'autorisa même à lui écrire directement, toutes les fois que je le voudrais.
Mais depuis, je lui ai écrit déjà quatre lettres et j'attends encore la réponse.
(11) Le ministre de la justice me promit de nous payer le voyage jusqu'en Hollande. Il changea ensuite d'avis, pour obéir, dit-on, à des influences étrangères, et nous avons du nous-mêmes payer tous les frais.
(1) Ce passage supprimé se trouve en entier dans l'édition portugaise. (IV. du Tr.).
que depuis trois mois, le second a fait ses vœux il y a six ans. Le troisième remplit la charge d'aide-infirmier. Ce sont ceux qui montrent le plus d'enthousiasme pour la vie religieuse...
Comme les deux brésiliens sont encore mineurs, le Ministre de la Justice résolut de s'entendre avec leur consul sur la décision à prendre à leur égard. Le brésilien Contessoto et un autre Jésuite, Manuel de Setubal (1), déclarent qu'ils ne veulent pas s'embarquer avec les autres 3t qu'ils préfèrent aller en Hollande. Le Ministre de la Justice a fait droit à leur réclamation et a décidé de faire partir tous les autres pour le sud de l'Espagne.
Au moment où le Dr. Afonso Costa allait partir, M. le Dr. Mendes Lages vint lui demander l'autorisation de faire retirer certain mobilier de Barro. Le ministre lui dit toute la peine qu'il éprouvait de le trouver dans une semblable situation. Mais le Dr. Lages lui répondit tranquillement qu'il voulait partager le sort de ses confrères.
Le Dr. Afonso Costa est décidé à maintenir en prison les Jésuites portugais, jusqu'à ce qu'on ait fait lumière complète sur le crime de Barro (12), après quoi, il les fera expulser du pays. Il y a, en tout, à Caxias 128 Jésuites (13).
Les expédients d' Afonso Costa.
Afonso Costa n'a pas la moindre idée de la vie religieuse, parce qu'il n'a jamais lu, avec esprit de foi, les pages de l'Evangile. Pour lui, les novices d'un ordre religieux ne sont que les victimes d'une suggestion que l'astuce d'un imposteur a exercée sur la simplicité d'un enfant.
En expulsant les Jésuites, il prétendait rendre la liberté à tous les novices de Barro et les soustraire aux ruses des hommes dangereux qu'il condamnait à l'exil.
(12) Quelques jours après, le Mundo publiait la sentence des autorités judiciaires de Torres Vedras qui déclarait les religieux de Barro exempts de toute responsabilité dans le meurtre commis à Serra da Villa. Cela n'empêcha pas Costa de nous maintenir en prison bien qu'il eût déclaré que cet assassinat avait été le motif de notre arrestation. (Cf. Proscrits, p. 118).
Le ministre, en partant, me serra la main en me disant : - Bien qu'il y ait un abîme entre mes idées et les vôtres, je vous souhaite toutes sortes de prospérités à l'étranger.
(13) Cf. note 1.
(1) Il s'unit du R. P. Manuel Nunes, supérieur' de la résidence de Setubal, dont on a dit ailleurs les souffrances. (N. du Tr.).
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Examinons d'un peu plus près les résultats obtenus par le rusé avocat.
« Le 13 octobre, écrivait le R. P. Alves dans une lettre particulière, j'ai eu une longue conférence avec M. Afonso Costa. 11 me dit entre autres choses :
— Je ne consentirai point à l'expatriation des mineurs, à moins qu'ils ne me présentent :
1 ° leur extrait de naissance ;
2° l'autorisation écrite et signée devant notaire, de leur père, de leur mère ou de leur tuteur.
(( Cette détermination du ministre, qui allait me jeter dans tant d'embarras, me fut, je l'avoue, beaucoup plus pénible que tout ce que j'avais souffert jusque-là.
« Ce fut le cœur pénétré d'angoisse que j'annonçai aux novices et aux étudiants, presque tous mineurs, cette mauvaise nouvelle.
— Y aura-t-il un seul père, me disais-je, qui, en ce moment, permette à son fds de prendre le chemin de l'exil ?
« A la nouvelle de cette résolution prise par le ministre, plusieurs officiers ne purent dissimuler leur satisfaction. Ils avaient déjà essayé, à mainte reprise, de persuader quelques jeunes religieux d'abandonner la Compagnie et de rentrer dans leurs familles.
<( Au bout de quelques jours, les réponses des parents commencèrent à arriver. Elles étaient, contre mon attente presque toutes affirmatives. La correspondance était soumise à la censure des officiers ; mes lettres étaient ouvertes et lues en public. Ces messieurs s'imaginaient que c'était moi qui étais le grand séducteur de nos jeunes gens et dé leurs familles. Ils osèrent même me dire, en présence de nos jeunes religieux, que par mes artifices, je leur enlevai la liberté ! »
Quel suave parfum de foi s'échappe des lettres écrites par les parents pour donner à leurs enfants l'autorisation de suivre la Compagnie de Jésus en exil !
(( Je me félicite de ta résolution, écrivait une mère ; je suis heureuse de te voir fidèle à ta vocation, te fallût-il pour cela aller en exil. »
Une autre mère écrivait à ses deux fils :
« Je regrette de n'avoir pu tout vous envoyer par le retour
du courrier. La permission que vous me demandez, c'est de grand cœur que je vous la donne. »
« Résigne-toi à la volonté du bon Dieu, écrivait une troisième. Donne ta vie, s'il le faut, pour Jésus. Il te donnera, Lui, la force dont tu as besoin. Courage, mon enfant, courage ! Souviens-toi de la Passion de Notre-Seigneur. Pour Lui, rien n'est trop dur. »
Un père écrivait de son côté :
« Tu trouveras ci-incluses les pièces demandées. Que le bon Dieu soit en tout béni. Dieu est partout à la portée de l'âme, et pour le corps, il y a partout aussi un peu de terre. Nous te bénissons, ta mère et moi, avec toute l'affection de notre cœur. Offre à Notre-Seigneur ton sacrifice pour nous. »
« Je ne te demande qu'une chose, écrivait encore un autre, c'est de ne pas perdre courage et de continuer à imiter les martyrs, tes frères et tes compagnons de prison. Je te félicite de ton bonheur. De notre côté, dans nos visites au Saint-Sacrement, nous prierons pour les religieux persécutés. »
Et presque toutes les autres lettres, que j'omets pour ne pas allonger ces citations, ressemblaient plus ou moins à celles-là.
« J'étais tout à la joie de notre prochain départ, dit le R. P. Alves, quand j'appris par un journal que le ministre de la justice ne laisserait partir aucun de ceux qui étaient tenus au service militaire (1).
« Ce fut pour moi une nouvelle et bien dure épreuve. Je me décidai à écrire au ministre, à peu près en ces termes :
Excellence,
Par le décret du 8 octobre, tous les Jésuites, quel que soit le nom qu'ils prennent, ont été proscrits et dénaturalisés. On a prétendu leur enlever par une loi la qualité de citoyens portugais.
J'apprends cependant par les journaux, que Votre Excellence a résolu de retenir en Portugal, quand bien même ils auraient la permission de leurs parents pour nous accompagner à l'étranger, les jeunes gens de moins de vingt et un ans qui n'ont pas encore fait leur service militaire.
Or ces mineurs, Monsieur le Ministre, sont de véritables Jésuites ou membres de la Compagnie de Jésus. Presque tous ont fait, après deux années de noviciat, les vœux perpétuels de religion. Quelques-uns ont plus de quatre ans de vie religieuse.
Si vous les empêchez, Monsieur le Ministre, de nous suivre en exil,
II) Le Mundo disait le 23 octobre : « Des ordres très rigoureux ont été donnés pour empêcher les religieux mineurs de sortir du pays avant d'avoir fait leur service militaire. »
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il restera en Portugal quinze ou seize Jésuites qui, pour rien au monde, n'abandonneront leur nom et leur qualité de Jésuites. Ce seront des Jésuites proscrits et dénaturalisés, reconnus en même temps, pour certains effets, comme citoyens portugais.
A. M. Alves, S. J.
Caxias, le 24 octobre 1910.
« Je sais que le ministre a lu cette lettre, mais il n'en a fait aucun cas.
« Trois jours après, je me rendis au Ministère de la Justice, accompagné, comme détenu, par un sergent, et je demandai à Afonso Costa de bien vouloir donner une réponse à ma lettre.
« Il feignit de n'avoir rien reçu et ajouta :
— Non, non, je ne permettrai pas à ces jeunes gens de partir , les lois le défendent.
— Mais, Monsieur le Ministre, vous les avez vous-même dénaturalisés et proscrits par votre décret du 8 octobre !
<( Il haussa les épaules et répéta la même réponse. Ou'aurait-il d'ailleurs pu dire?
— N'y a-t-il donc, lui dis- je, aucun moyen de les emmener en exil où tous veulent me suivre ?
— Tenez, il y en a un, répondit le gouverneur civil de Coimbra, qui était là ; il suffirait de déposer au ministère de la guerre un cautionnement de 75000 reis (1) pour chacun de vos jeunes
gens.
— Qu'en dites-vous, Monsieur le Ministre? lui demandai-je
incontinent.
— Entendu ! et sur l'heure, je vais tout arranger ici-même.
(( Et il se mit aussitôt à traiter cette affaire, par téléphone, avec le ministre de la guerre. Lorsqu'il eut terminé, je lui dis :
— Monsieur le Ministre, je n'ai pas, en ce moment toute la somme demandée. Mais si vous m'y autorisez, je vais en ville à la recherche d'un ami qui veuille bien avancer l'argent qui me manque.
« Le ministre y consentit et je sortis accompagné de deux nobles dames qui venaient d'intercéder pour nous auprès du ministre et nous aidaient avec un dévouement incomparable. A l'heure des visites, je me rendis au Limoeiro pour m'entretenir de cette
(1) Environ 400 francs.
affaire avec les Pères. Le P. Julio Ferreira me remit 500 francs ; le reste de la somme, je l'avais déjà reçu auparavant en aumône.
« A trois heures, j'étais de nouveau au ministère et je remettais à Afonso Costa la somme d'environ 5000 francs. Tandis que son frère, Arthur Costa, qui lui servait de secrétaire, comptait cet argent, le ministre griffonna sur une feuille de papier une déclaration qu'il signa.
— Signez, vous aussi, me dit-il, bien que... vous n'apparteniez déjà plus au Portugal.
A u fort de Caxias.
M. Arthur Costa, frère du ministre de la Justice, s'entretenant avec un des religieux chinois.
Cette déclaration fut déposée avec la somme dans la caisse.
« Telle fut l'heureuse issue de cette affaire ; mon cœur débordait de consolation.
« Vers cinq heures du soir, je revenais en automobile au fort de Caxias, accompagné de M. Arthur Costa et du soldat qui me servait de gardien. La soirée était pluvieuse ; tous les Nôtres étaient dans le souterrain et personne ne m'attendait. On me supposait
caxias. 289
même embarqué. Je leur avais pourtant bien dit, le matin en les quittant, tout en les suppliant de recommander cette affaire au Sacré-Cœur de Jésus, que je comptais revenir.
« A ma vue, il y eut un tressaillement de joie. Quand je leur annonçai que je venais, à prix d'argent, de racheter treize d'entre eux, qui pourraient, de cette façon, nous suivre en exil, l'allégresse fut indescriptible.
« Je réunis immédiatement les déclarations signées par les parents, et les extraits de naissance qui devaient être examinés sur place par M. Arthur Costa et déposés ensuite au ministère.
(( Ce travail dura deux heures. Je revins de Caxias à la prison du Limoeiro où je devais passer la nuit. »
Neuf religieux seulement n'avaient pu obtenir l'autorisation demandée à leurs parents. Plusieurs autres étaient déjà sortis de prison et avaient été renvoyés à leurs familles. Un seul excepté, tous ont pu, dans la suite, rejoindre en exil leur bien-aimée communauté.
Un mineur açorien. — Nouvelles difficultés.
Une nouvelle difficulté surgit au sujet du Frère Joaquim Simas, originaire des Açores.
« J'avais fait expédier de Caxias, dit le R. P. Alves, une dépêche pour les Açores, adressée au père du Frère Simas, pour lui demander s'il autorisait son fils à nous suivre en exil. C'était d'ailleurs ce que le ministre de la justice m'avait recommandé de faire.
« La réponse ne se fit pas attendre ; elle était adressée au commandant du fort. M. Simas donnait toute la liberté à son fils pour nous suivre partout où nous irions. J'écrivis ce jour-là même au ministre et. lui envoyai le télégramme. J'étais cependant fort inquiet : le commandant m'avait dit que la dépêche ne serait pas jugée suffisante, parce qu'elle n'avait pas reçu le visa officiel.
« J'ai su plus tard que M. Simas avait beaucoup insisté auprès du préfet, le priant de porter officiellement à la connaissance du ministre l'autorisation qu'il donnait à son fils d'aller continuer ses études à l'étranger, et que par trois fois le préfet, en haine des ordres religieux, s'y était refusé.
« Le 27 octobre, je rappelai au ministre que je lui avais envoyé le télégramme de M. Simas.
- Je n'en ai pas souvenance, répondit-il, mais, en tout cas, cela ne suffît pas.
- Alors, je vous prie d'envoyer vous-même une dépêche au préfet, pour lui dire d'interroger officiellement le père du jeune homme, afin que celui-ci puisse partir avec ses confrères pour la Hollande.
« Le ministre rédigea, séance tenante, la dépêche, me la lut deux fois et l'expédia immédiatement. Je confiai 75000 reis à une dame pour qu'elle les remît au ministre, à l'arrivée de la réponse. Cette réponse vint le lendemain et l'on s'occupa aussitôt de l'embarquement. »
Un autre mineur de Macao est retenu quatre mois à Lisbonne.
Voici les renseignements que nous fournit encore, à ce sujet, le Père Maître des novices :
Le Frère novice Guterres, originaire de Macao, fut obligé d'attendre à Lisbonne (1) la permission de sa famille pour aller à l'étranger. Elle ne tarda pas, du reste, à venir.
Sa mère lui écrivait, le 18 novembre, que les documents demandés avaient été, huit jours auparavant, envoyés au ministre de la justice.
Grande fut la joie du jeune homme. Il alla immédiatement au ministère prendre des informations. On lui répondit qu'on n'avait rien reçu.
Vers la fin de décembre, une seconde lettre avertissait le Frère Guterres que les pièces en question, expédiées vers la mi-novembre, Via Sibérie, devaient être à Lisbonne depuis plusieurs semaines. Cette lettre fut remise à Arthur Costa qui la montra au ministre, son frère, avec lequel il eut un long entretien.
Arthur Costa revint, cette fois, avec ces fameux documents, mais ceux-ci n'étaient plus suffisants !
— Mon frère, dit-il au novice, m'a fait -remarquer que, comme vous êtes encore mineur, vous êtes tenu au service militaire et que vous ne pouvez, par conséquent, pas partir avant d'avoir déposé la somme de 75000 reis, comme l'ont fait vos confrères.
(1) Le père du jeune Frère Manuel Pères avait obtenu du minisire de la justice l'autori sation de donner ! 'hospitalité à Luis Guterres. Les Jésuites exilés se souviendront toujours avec reconnaissance ,ir la charité d do la générosité de M. Pères à l'égard du pauvre proscrit.
Le Frère Guterres se récria, et fit observer, à son tour, que le service militaire n'était pas obligatoire pour les portugais de Macao.
On n'en voulut rien croire. On s'informa au ministère de la guerre où l'on ignorait, paraît-il, l'existence de cette loi.
Notre pauvre jeune homme s'adressa, en désespoir de cause, au vice-amiral Xavier de Brito qui le connaissait. Après s'être entretenu de cette affaire avec le ministre de la marine, le viceamiral, reconnaissant que le Frère Guterres avait raison, lui conseilla d'envoyer un mémoire au ministre pour faire valoir ses droits et d'y joindre son extrait de naissance.
<( J'eus bien de la peine, dit Guterres, à rentrer en possession de cet extrait de naissance. Il m'a fallu passer des journées entières au ministère, et ce fameux papier n'apparaissait pas. Un jour, je rencontrai Afonso Costa :
— Eh bien, me dit-il, quand voulez-vous partir ?
— Le plus tôt possible, Monsieur le Ministre.
— Vous êtes bien pressé maintenant?
— Je l'ai toujours été, Monsieur le Ministre. Voilà déjà quatre mois que je viens ici sans aucun résultat. »
Au ministère, on ne se pressait pas.
— Mon cher Guterres, se contentait-on souvent de dire ait pauvre Frère, réfléchissez bien pendant qu'il en est temps. Reconnaissez le tort que vous avez eu d'entrer chez les Jésuites et comptez sur nous.
Enfin les démarches du Frère Guterres furent couronnées de succès, mais il lui fallut encore subir un véritable assaut contre sa vocation.
— Vous pouvez être catholique tout en restant en Portugal, lui disait quelqu'un. La république sait respecter les croyances de tout le monde. Pourquoi s'entêter à suivre les Jésuites?
— N'y aura-t-il donc pas moyen, disait un autre, de décider M. Guterres à être des nôtres?
— C'est un garçon intelligent et sympathique, disait un troisième ; il pourrait faire un brillant cours de droit, par exemple, ou de médecine et se rendre ainsi utile à l'humanité et à ses concitoyens. Et dire que, de la façon dont il s'y prend, il ne sera utile qu'aux Jésuites !
— Eh bien, s'il veut partir, qu'il s'en aille, dit enfin quelqu'un, et qu'après avoir sucé la science des Jésuites, il nous revienne !
Constance dans la vocation.
On ne se contenta point de soulever contre les jeunes religieux toutes les difficultés d'une législation captieuse. On soumit encore, sans aucun scrupule, plusieurs d'entre eux à de violentes épreuves.
« A Caxias, écrivait d'Exaten le R. P. Cabrai, à l'occasion d'une visite que reçut un jour un de nos jeunes religieux, un officier fit tous ses efforts pour le détourner de la vie religieuse.
<( Le novice avait, peu auparavant, reçu de ses parents l'autorisation ardemment sollicitée de suivre sa vocation. L'officier épuisait tous les arguments pour l'en dissuader ; il faisait appel à l'amour de la famille, lui dépeignait les regrets qui l'assailliraient plus tard, les illusions, les suggestions dont il était, pour le moment, victime... Mais le jeune homme demeurait inébranlable. Alors l'officier prit une plume, engagea le novice à écrire à ses parents quelques lignes seulement que la personne qui était venue le voir remettrait elle-même, pour leur dire qu'il ne voulait point faire usage de l'autorisation qu'ils venaient de lui accorder. Et avec cela, ajouta-t-il, vous serez libre, vous pourrez, à votre aise, jouir de votre jeunesse et de vos belles qualités, respirer enfin l'air de la liberté.
« Tout fut inutile. Le novice mit toute l'énergie noble et généreuse de cette liberté et de cette jeunesse à repousser la violence dont il était l'objet.
« Et le militaire, sans respect aucun pour cette incomparable pureté de l'Ame qui se reflète sur le front d'un enfant, osa clore la séance par une abominable parole qui, après tout, vaut une apologie :
— Je sais bien, moi, dit-il, comment en une seule nuit, on leur ferait tourner la tête et on les amènerait à penser comme nous. Que certaines personnes aient ici leur entrée libre et l'on verra ! »
« Les assauts livrés à nos jeunes gens durant ces quinze jours Mu 15 au 30 octobre) ont été terribles, écrivait le R. P. Alves. On a eu recours contre quelques-uns aux suggestions les plus incroyables. »
Le Frère novice Rogerio Fructuoso eut un jour à résister
caxias. 293
aux efforts d'un parent et de plusieurs officiers qui mirent en œuvre, pour l'ébranler, tous les moyens.
L'heure du dîner était venue et le Frère Fructuoso ne revenait pas. On était à la fin du repas et la séance menaçait encore de continuer. Le R. P. Alves lui lit dire que le dîner allait s'achever et qu'une fois l'heure réglementaire passée, il devrait sans doute rester sans manger. Les officiers se crurent blessés dans leurs droits. L'un d'eux alla trouver le P. Recteur et, en présence de tous les religieux, lui signifia, en termes violents, qu'il n'avait, dans le fort, aucune autorité sur les mineurs.
Le vieux médecin Antonio Lages, entré au noviciat à l'âge de soixante-douze ans fut, de son côté, vivement sollicité par ses deux fils, dont l'un est officier, à abandonner la Compagnie. On s'imagine facilement tout ce qu'en de pareilles circonstances, la tendresse filiale sut inspirer pour parler au cœur d'un père bienaimé. A ces prières émouvantes venaient encore se joindre les conseils d'autres personnes qui parlaient au nom de la prudence.
Le cœur déchiré de douleur, le novice septuagénaire, dit un témoin, se contentait de répondre invariablement :
- Mes enfants, laissez-moi, vous n'avez plus besoin de moi. J'ai résolu de vivre dans la Compagnie de Jésus ; ce n'est pas au moment où je la vois persécutée que je l'abandonnerai. Je partagerai, quel qu'il soif le sort de mes frères, dussé-je pour cela — le mot est textuel — être jeté à la mer.
Le P. Peixoto était novice depuis trois jours, quand éclata la révolution. Un jour, il reçut, au fort, la visite inattendue de son frère et d'un ami très intime, qui venaient, avec l'autorisation du gouvernement, pour ramener le Père au sein de sa famille.
- Vous n'ébranlerez point, leur dit simplement le novice, un homme qui. comme moi, a choisi l'heure actuelle pour s'enrôler sous l'étendard de Jésus et pour qui c'est un titre de gloire que d'être exilé pour une si noble cause.
Plusieurs autres novices eurent à repousser de semblables tentations. Ce fut les larmes aux yeux que le Frère Catharino servit forcé par les autorités à rentrer dans sa famille. Il ne tarda pas d'ailleurs à rejoindre ses frères exilés.
Deux novices sont interrogés par le Ministre de la Justice.
Le 14 octobre, le ministre de la justice soumettait, dans son cabinet de travail, deux novices mineurs à un interrogatoire dont le Mundo a parlé.
Le ministre de la justice avait devant lui deux enfants candides et sans expérience. L'occasion de s'informer, à sa façon, des exercices du noviciat et spécialement des pratiques de mortification en usage à Barro, était trop belle pour la manquer.
La Compagnie de Jésus aime, en effet, et pratique la mortification corporelle, conformément à la doctrine de Notre-Seigneur et à l'exemple des Saints, mais non de la façon dont parle le journal du ministre de la justice.
Voici ce qu'à ce sujet, un témoin oculaire, le R. P. Dunoyer écrivait, plus tard, au P. Luisier :
« Mon, interrogatoire a suivi celui de vos deux scolastiques, auquel j'ai assisté avec quelque peine, je Vavoue.
« Car j'ai constaté un zèle plus qu'ordinaire chez Monsieur le Ministre à savoir minutieusement j>ar la bouche des simples du bon Dieu, les détails de la vie du noviciat, dont il avait manifestement intérêt à exagérer la portée devant les familles de l'un et de l'autre pour ensuite en incriminer la formation religieuse. »
Il n'était que trop facile à l'astucieux avocat d'embarrasser l'esprit de ces timides novices par des questions captieuses.
Voici, par exemple, une de celles qu'en présence des parents, le ministre, à en juger par le récit du Mundo (15 octobre), posa à l'un de ces enfants : L'amour que vous portez à la Compagnie est-il plus grand ou moins grand que celui que vous avez pour vos parents ?
Le pauvre novice, troublé par cette subtilité fallacieuse, ne s'aperçut point que la demande était basée sur une supposition fausse et finit par répondre une chose que ni lui n'avait dans la pensée, ni les Jésuites ne lui avaient enseignée.
Afonso Costa feignit d'en être scandalisé et se mit, en présence des parents, à invectiver contre la Compagnie. Le lendemain, son journal publiait des preuves écrasantes conlre l'éducation donnée par les Jésuites !
Les deux novices furent rendus à leur famille, mais ils décla-
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rèrent tous les deux au ministre de la justice qu'ils ne renonçaient pas à leur dessein de rentrer au plus tôt dans la Compagnie de Jésus.
La mise en liberté du Père français Camille Torrend. Générosité de nos bienfaiteurs.
Les prisonniers de Caxias ne pouvaient d'abord recevoir aucune visite ; il leur était même défendu d'entretenir des relations épistolaires, ce qui n'empêcha pas Afonso Costa de déclarer au P. Torrend que les Jésuites n'étaient pas prisonniers, mais qu'on les avait simplement isolés à cause des émeutiers (1).
Le P. Torrend parvint, par l'intermédiaire d'une dame anglaise, à informer le ministre de France de sa détention à Caxias.
M. Saint-René-Taillandier s'empressa d'écrire au ministre de la justice. Ce fut suffisant pour qu'Afonso Costa éprouvât immédiatement des sentiments de bienveillance à l'égard du Jésuite innocent.
En effet le 12 octobre, le directeur des affaires étrangères, M. Espirito Santo Lima, se rendit à Caxias afin d'accompagner le P. Torrend au consulat français. Il voulait toutefois que le Père s'entretînt d'abord avec le ministre de la justice. Le prisonnier partit immédiatement dans l'automobile du ministre, et eut, à Lisbonne, cette fameuse entrevue avec Afonso Costa à laquelle j'ai souvent déjà fait allusion.
Le ministre eut pour le Jésuite français toute espèce d'égards. Le Père fit observer qu'à Caxias, il y avait plusieurs étrangers et protesta contre l'isolement auquel ils étaient condamnés.
Jusqu'au 18 octobre, le P. Torrend reçut l'hospitalité à Saint- Louis des Français, où le R. P. Caullet le traita avec une touchante amabilité. Dans sa relation, le P. Torrend fait le meilleur éloge des religieux Lazaristes, avec lesquels il vécut durant ces jours.
(1) Rien de plus intéressant que les fluctuations du langage officiel au sujet des Jésuites. Le quartier général les avait considérés comme des prisonniers politiques et, à ce titre, leur avait sévèrement défendu de communiquer avec les personnes du dehors. Afonso Costa disait tantôt qu'il les avait simplement isolés, pour les soustraire aux colères populaires, tantôt qu'il les avait fait arrêter, à cause du meurtre commis à Serra da Villa.
Il semble bien que c'est à la sollicitude et aux protestations du P. Torrend que les religieux doivent d'avoir été, dans la suite, traités avec moins de rigueur ; on leur permit de recevoir des visites, sous la surveillance des officiers, et de communiquer avec les personnes du dehors.
Plusieurs dames dévouées s'empressèrent de venir les voir et montrèrent, comme il arrive souvent, en de pareilles occasions, un courage vraiment viril que bien des hommes ne savent pas imiter.
Et quand plus tard, en terres étrangères, on les interrogeait sur la conduite que les catholiques de Portugal avaient tenue en face des persécuteurs, les exilés purent parler de ces groupes de femmes héroïques et de jeunes gens généreux qui étaient venus les consoler, à leurs heures d'angoisse.
Le P. Torrend rapporte qu'une dame, steur d'un révolutionnaire de haut grade, réussit à intéresser son frère au sort des Jésuites, et à le faire souscrire pour vingt-cinq francs en leur faveur !
« Depuis mon arrestation, dit le R. P. Barros, je n'avais pas changé de linge. Une personne charitable y a pourvu ; elle s'est chargée de fournir largement ma valise, et n'oublia pas même de m'apporter des rasoirs. Ajoutez à cela une bonne somme pour le voyage. »
Le R. P. Dunoyer et le P. Luisier au ministère de la justice.
Le 14 octobre, le P. Luisier sortit de Caxias. Voici ce qu'il raconte dans son journal :
« Vers quatre heures, un sous-officier arriva. 11 tenait en main la liste de ceux qui allaient être mis en liberté. Sur la liste, se trouvait mon nom. Je remerciai le bon Dieu, et pourtant il m'en coûtait de me séparer de mes frères, peut-être pour longtemps.
(( J'étais saisi aussi d'un intime sentiment de honte, à la pensée que j'allais jouir de la liberté, tandis qne mes frères innocents restaient en prison. Le bon Dieu comptait peu sur ma vertu.
« Nous étions quatre à partir : le R. P. Dunoyer, de la Congrégation du Saint-Esprit, supérieur de la maison de Carnide, deux Frères novices, Hermenegildo Costa et Jayme Augusto da Silva. que leurs familles réclamaient, et moi. Un sergent nous accompagnait armé.
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« Au ministère, je fus le premier à être interrogé par Afonso Costa. Il me demanda si je savais quelque chose au sujet des armes et des bombes trouvées à Campolide.
<( Je protestai avec toute mon énergie, comme j'en avais le devoir, contre une semblable calomnie.
« Le ministre m'interrompit en disant qu'il avait des preuves évidentes qu'au collège, il y avait des bombes et des explosifs et ajouta :
— Je veux bien croire qu'un homme de science comme vous, tout entier occupé à ses études, ignore l'existence de ces explosifs. Mais... qui était professeur de chimie ?
— Le Père Antonio de Oliveira Pinto.
Parfaitement ; nous avons même des déclarations de certains de ses élèves très compromettantes pour lui... En pleine classe, il a dit des choses d'une extraordinaire gravité.
« Le P.Dunoyer, impressionné peut-être par le ton catégorique du ministre, fit observer que c'était tout naturel que dans un laboratoire de chimie puissent se trouver des fragments de dynamite. Afonso Costa eut un sourire de triomphe. Il se leva, se dirigea vers un coin de son cabinet, y prit une cartouche et dit en la montrant :
- Ceci n'est pas un objet de laboratoire, c'est un explosif d'une force peu commune.
- Reste à savoir, répliquai-je, quel est celui qui a apporté là cet explosif ! (1)
— Du moins, me dit le ministre, avez-vous peut-être entendu dire qu'il y avait de la dynamite au collège ?
— Non, Monsieur... Jamais je n'ai entendu parler de cela a Campolide.
Puis, se tournant vers le P. Dunoyer :
Mais, dit-il, vous en aviez entendu parler, vous ?
— Nullement ! Je formulais à peine une hypothèse pour expliquer la présence de certains spécimens d'explosifs.
« Dans le procès-verbal, on déclara que j'ignorais complètement l'existence d'armes et d'explosifs à Campolide, et je le signai en faisant suivre mon nom des deux initiales S. J. »
(1) Rappelons, s'il le faut, que, depuis le 5 octobre, le collège était aux mains des révolutionnaires et des carbonari, que le 13, quand le R. P. Alves dénonçait à Afonso Costa les calomnies des journaux, celui-ci ignorait encore l'existence de ces explosifs, qu'il n'en dit enfin pas un mot, quelques jours plus tard, au R. P. Rarros, recteur du Collèse.
Le P. Luisier fit remarquer au ministre de la justice qu'il n'avait pas suffisamment d'argent pour sortir du Portugal.
Afonso Costa qui venait de spolier les Jésuites de tous leurs biens, répondit laconiquement :
- Il appartient au consul de Suisse de prendre des mesures à ce sujet.
— Au moins, dit le P. Luisier, veuillez me donner un saufconduit pour ma sécurité personnelle.
— Que le consul de Suisse, reprit encore le ministre, en fasse la demande, s'il le juge nécessaire.
Devant cette échappatoire ultra-diplomatique d'Afonso Costa, M. Jules Mange voulut bien se charger des frais de voyage du P. Luisier.
Il se montra plein de sollicitude pour son compatriote persécuté, lui prêta, sur les fonds de la Société Suisse de bienfaisance, l'argent nécessaire pour payer le voyage jusqu'à Madrid, l'accompagna à l'hôtel où le Père passa la nuit du 14 au 15 octobre et ne prit enfin congé de lui qu'après l'avoir vu convenablement installé dans le train de Madrid (1).
Plein de reconnaissance pour tant de bonté, le P. Luisier quitta Lisbonne. Il arriva à Madrid le 16 octobre ; il y trouva le R. P. Cabrai et quelques autres Jésuites portugais.
La mise en liberté du P. Torrend avait hâté, paraît-il, celle des Pères Dunoyer et Luisier.
Il y avait aussi à Caxias des Jésuites Espagnols. Le 14 octobre, ils reçurent la nouvelle qu'une automobile les viendrait prendre. Déjà ils avaient fait leurs adieux, quand ils apprirent que
(1) Voici ce qu'on lisait dans la Liberté de Fribourg du 14 novembre 1910 :
La révolution portugaise. — Le consul suisse de Lisbonne. — Des religieux suisses établis en Portugal et qui ont échappé à la prison ont fait à VOstschweiz le récit suivant de leur arrestation et de leur délivrance.
Au cours de la chasse aux religieux qui a inauguré la révolution portugaise, quelques religieux d'origine suisse furent arrêtés. Sans aucune forme légale, sans interrogatoire, sans jugement, ils fuient incarcérés et l'on fit main basse sur leurs biens, uniquement parce qu'ils portaient l'habit monastique. La populace se permit à l'égard de ces prisonniers sans défense les plus basses insultes. Le consul suisse de Lisbonne, M. Jules Mange, un Saint-Gallois, se mit aussitôt avec le plus chaleureux empressement au service de ses compatriotes persécutés. Sur ces instances, deux des religieux prisonniers, un Valaisan et un Grisou, furent mis aussitôt en liberté. M. Mange les reçut chez lui comme un frère.
Il se mit ensuite en devoir de leur faire rendre leur avoir. Il fit dans ce but de longues et réitérées démarches, qui furent couronnées «le succès. Il ne quitta pas ses protégés jusqu'au départ du bateau qui les emportait vers une terre plus hospitalière.
El lorsque tes religieux lui dirent adieu cl lui exprimèrent leur profonde reconnaissance, M. Mange leur répondit : « Ne me remerciez pas ; je n'ai fait que mon devoir. »