AMAS
l'heure de la liberté n'avait pas encore sonné pour eux. Ils écrivirent plusieurs lettres à leur consul, mais, pour des motifs que je n'ai pu découvrir, ce ne fut que six jours plus tard qu'ils purent partir.
Au service anthropométrique.
Le 22 octobre, un nouvel affront attendait les malheureux prisonniers, « le plus grand que nous avons eu à subir », écrit le R. P. Alves.
Au service anthropométrique
Le R. P. Alves, Recteur de Barro et Maître des Novices.
(( Je fus appelé le premier, comme étant le plus coupable, raconte ce même Père.
(( On me photographia d'abord par trois fois, en plein air, de face et de profil, toujours avec le numéro 33 sur la poitrine ou sur le côté. On me fit ensuite entrer dans une salle, et avec un appareil
plus puissant, on me photographia encore quatre autres fois. En entrant, je ne pus retenir un mot de plainte.
— C'est comme des malfaiteurs qu'on nous traite, Monsieur le Docteur, dis-je au Dr. Valladares.
— Non, Monsieur, ce n'est pas vrai, répondit-il. Et la preuve en est que vous n'êtes que séquestrés et non prisonniers.
- C'est une infamie ! On n'a pour but que de nous outrager!... On ne fait cela que pour les grands criminels.
- Que voulez-vous que j'y fasse ?... Ils le veulent ainsi.
Au service anthropométrique.
Le li. P. AIvps (a droite) et le 1t. P. Cordeiro, Instructeur des Pères du troisième an de probution.
« Le docteur était visiblement contrarié. Arrivé à la salle, il se retira ; je ne l'ai plus revu depuis.
« J'ai été encore, les jours suivants, photographié deux fois : la dernière, pendant qu'on me soumettait à la mensuration.
<( Après moi, les Pères durent passer par les mêmes épreuves, puis vint le tour du reste de la communauté.
(i Que le bon Dieu soit béni de nous avoir jugé dignes de prendre part aux affronts de sa sainte Passion. »
Le Frère Ferreira Fontes écrivait le 23 octobre :
« Aujourd'hui, le photographe n'était pas le même que celui d'hier, c'est un petit vieux qui se montre aimable. On m'a photographié de face et de profil, avec le numéro 63 attaché sur .a poitrine.
« Puis vinrent les mensurations, faites avec toute rigueur. On m'a mesuré la tête, les oreilles, le nez...; tous ces signes étaient soigneusement notés. On étendit ensuite une encre spéciale sur une plaque de verre ; il y fallut salir mes doigts afin de laisser — en double — mes empreintes digitales.
<( Et désormais, j'aurai mon dossier parmi ceux des criminels les plus infâmes. Et cum iniquis repuiatus est !
« Et cette honteuse comédie qui nous faisait saigner le cœur, se renouvela tous les jours suivants. »
Ni le vieux Dr. Lages, ni les jeunes novices n'échappèrent à la photographie et aux mensurations.
Un des numéros de Ylllustraçâo Portuguesa, a reproduit quelques-unes de ces photographies de novices. L'air de sérénité et de pureté répandu sur les visages de ces jeunes religieux est une réponse victorieuse à la note d'infamie que la république a voulu jeter sur leur innocence.
Craintes de nouvelles émeutes.
Les soldats s'entendaient bien avec les Pères, cependant l'air de la révolution les avait rendus très indisciplinés.
Le 18 octobre, le Frère Ferreira écrit dans son journal :
« Quelques soldats, appartenant à la forteresse de Trafaria, commencèrent à se révolter et à protester contre la ration. Ce matin, ils sont allés dire à leurs chefs qu'ils retournaient à leur forteresse de Trafaria. Les officiers ont haussé les épaules et leur ont répondu :
— Faites ce que vous voudrez.
« Vraiment, elle marche bien la république ! »
« Malgré les ordres donnés par les officiers, écrit le P. Lages, des groupes d'hommes et de femmes du peuple montaient parfois sur les talus, pour nous voir. D'autre part, l'excitation des esprits à Lisbonne, les rumeurs d'une contre-révolution et même les
bruits d'assassinat du ministre de la justice, nous inspiraient bien des craintes. Aussi attendions-nous avec une impatience croissante l'heure de partir pour l'exil. Les plans que chacun combinait pour quitter la forteresse se multipliaient avec une facilité incroyable. On parlait surtout d'un voyage par mer, ce qui, au bord du Tage, était bien naturel.
(( Un jour, le bruit courut à Caxias que le marquis de Comillas
Au service anthropométrique.
Le Frère novice Antonio Lages, médecin.
allait envoyer un de ses paquebots pour emmener les Jésuites
vers une nation hospitalière (1).
<( A mesure qu'approchait la fin du mois, le désir de partir
devenait plus ardent, surtout chez les plus jeunes. »
Le 30 octobre, le Frère Ferreira écrivait dans son journal : (( Ce malin, nous avons cherché dans les journaux l'annonce
(1) Ce bruit a dû se répandre à la suite de la dépèche suivante adressée de Madrid par le R. P. Cabrai à une des illustres dames qui travaillaient alors avec un incomparable dévouement pour la cause des prisonniers : « Lisbonne — Caxias — captifs vont Cadiz Barros vient Madrid. Envoyez dépêche ici. — Luis. »
des paquebots en partance. Pour Gibraltar, il n'y en a qu'un, un navire de commerce qui ne doit partir que dans quinze jours.
— Confiance en Dieu ! s'écria quelqu'un.
(( Le P. Brito nous proposa de réciter tous les jours le rosaire tant que dureraient les pourparlers pour notre mise en liberté. >
Quelques autres départs.
Le 19, les Religieux Salésiens et avec eux, le P. Contessotlo, réclamé par son consul, sortirent de Caxias.
Dans la matinée du 20, le R. P. Recteur du collège de Campolide, Alexandre de Faria Barros, dont l'état de santé était très précaire, partit à son tour, grâce à l'influence d'une dame dévouée à la Compagnie.
On lui permit d'aller chez ses parents, accompagné d'un garde, pour leur faire ses adieux. Il s'embarqua sur le Britania.
« Il est huit heures du matin, écrivait-il le 21 octobre, au loin j'aperçois encore les rivages de l'Algarve, dernière vision de la patrie ! »
Le R. P. Alves sortit de Caxias, dans la matinée du 27, avec l'intention de s'embarquer pour Gibraltar. Nous avons raconté ailleurs comment il parvint, avant son départ, à obtenir le rachat des mineurs et à leur permettre, de cette façon, de le suivre en exil (1).
M. Arthur Costa le conduisit au Limoeiro dans son automobile, et lui offrit une cellule à part pour y passer la nuit ; mais le R. P. Alves préféra la compagnie de ses frères, et resta dans la salle commune où ceux-ci étaient détenus.
Il s'embarqua le 29 octobre.
Le 31, YAnnunciador de Gibraltar annonçait son arrivée. Le P. Alves passa cette journée à préparer avec le P. Barros l'embarquement de ceux qui étaient restés à Caxias.
« Notre première pensée, écrit-il, fut de louer un paquebot pour aller les chercher à Lisbonne. L'affaire était presque conclue, mais, contre notre attente, on haussa le prix d'une manière exorbitante. Il fallut abandonner ce projet, et tout a été pour le mieux. »
(1) Le P. Octavio Gonçalves, anglais d'origine, était déjà parti la veille, réclamé par le consul de la Grande Bretagne, qui lui para le voyage jusqu'à Londres.
Le 28 octobre, à la tombée de la nuit, vingt-deux prisonniers sortirent de la forteresse, pour s'embarquer sur le Sindoro, avec treize autres venus du Limoeiro.
Jusqu'à la gare de Caxias, ils cheminèrent sous la pluie. Lorsqu'ils arrivèrent à Lisbonne, l'orage durait encore, mais il n'avait pas suffi pour faire rentrer dans leurs repaires tous les insulteurs des Jésuites.
Au service anthropométrique.
Le P. Neves, Père spirituel du collège de Barro.
Les religieux proscrits durent comparaître au ministère de la justice, où ils trouvèrent les Pères venus du Limoeiro. On s'aperçut qu'un de ceux qui devaient s'embarquer était resté dans la forteresse.
Par ordre du ministre, une automobile partit aussitôt pour amener l'étudiant Marinho qui put encore s'embarquer avec les autres.
A huit heures et demie du soir, une nombreuse escorte de
cavalerie et de gardiens armés les accompagna jusqu'aux quais. La populace insolente se permit, à cette occasion, de bruyantes cl grossières manifestations. C'était d'ailleurs ce que voulait le gouvernement provisoire. On avait sollicité la faveur de faire embarquer les religieux à Caxias même : le gouvernement préféra donner les Jésuites en spectacle à la plèbe de la capitale.
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Au service anthropométrique.
Le P. Domingos Gomes.
Le Sindoro leva l'ancre le lendemain matin. A la hauteur du cap S. Vincent, il essuya, durant plusieurs heures, une violente tempête. Le P. Machado dont l'état de santé était très inquiétant, eut beaucoup à souffrir durant la traversée. Le matin du 30 octobre, le Sindoro arrivait à Tanger et à trois heures du soir, il abordait à Gibraltar.
Les religieux proscrits s'étaient levés pendant la nuit et étaient montés sur le tillac pour envoyer encore, de loin, un dernier adieu à la patrie.
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A Caxias, il restait encore sept étudiants, seize novices scolastiques, huit novices coadjuteurs et six autres Frères coadjuteurs; tous de Barro, sous la direction du P. Fernandes, ministre, ainsi que la plupart des Pères et des Frères de Campolide.
Leurs craintes croissaient de jour en jour, avec les annonces quotidiennes de nouveaux tumultes. Les prisonniers de Campolide ne pouvaient pas oublier la doctrine d'Armando Porfîrio Rodrigues, au sujet, des otages de guerre.
Au service anthropométrique.
Le P. Domingos Fernandes.
Ferreira Fontes écrit dans son journal :
<( Aujourd'hui, 30 octobre, nous avons envoyé un télégramme au R. P. Barros, pour lui exposer l'état où nous nous trouvons et solliciter notre départ pour la Hollande. »
A Gibraltar, les Pères Barros et Alves ne perdaient pas leur temps.
<( Après bien des démarches, écrit le R. P. Alves, nous fûmes enfin informés par la « Cook's Int. Trav. Tickets » que le Bùrgermeister entrerait à Lisbonne le 2 novembre et qu'il avait des
places pour un bon nombre de passagers. Nous en arrêtâmes aussitôt soixante. »
Le 1er novembre, deux dames de Lisbonne, averties par télégrammes, portèrent aux prisonniers l'heureuse nouvelle qu'ils pourraient, le surlendemain, s'embarquer pour la Hollande.
Le dernier départ
De Caxias au Limoeiro.
Ferreira Fontes écrivait clans son journal :
« 3 novembre 1910. Commémoraison des défunts de la Compagnie ; c'est aujourd'hui que nous sortirons de ce purgatoire !
« On nous avait préparé un plantureux déjeuner : de la morue, des pommes de terre, des pois verts, du vin et du café.
« Un peloton d'infanterie commandé par un sous-lieutenant était arrivé de grand matin pour nous escorter. Nous avons tâché de nous gagner, par quelques petits présents, la sympathie des soldats.
« A neuf heures, nous quittions enfin cette forteresse sur laquelle flottait toujours le drapeau républicain.
« Ce pauvre drapeau n'avait pas cessé un moment de flotter là haut, et le jour et la nuit, au vent et à la pluie, depuis le jour de la proclamation de la république. Le vert, avec le temps, avait tourné au blanchâtre et l'étoffe avait fini par tomber en lambeaux dispersés aussitôt par le vent. Cette bannière qui, si vite, dégénérait en guenille, était devenue l'objet des quolibets des troupiers qui auraient volontiers criblé ce haillon de balles.
« Jusqu'à la gare de Caxias, seul un charretier se permit à notre endroit une plaisanterie de mauvais goût ; et encore fut-il sur le point de payer son arrogance d'un coup de crosse. Le peuple de Caxias ne se dérangea pas à notre passage ; on eûl dit qu'il en avait assez de ces sauvageries.
« On nous avail réservé deux voitures de troisième classe. L'argent étant devenu rare, le ministre de la justice nous obligea a payer nous-mêmes notre voyage.
LE DERNIER DEPART
v A Dafundo, quatre poissardes s'égosillèrent à nous insulter; dans les autres gares, indifférence complète. »
Au quai de Sodré.
« Le quai, écrit le Frère Manuel Pères, paraissait transforme en arène, non certe en arène de grande ville ; on se serait {tu
Le départ des proscrits.
plutôt transporté dans un village de l'Alemtejo, le jour d'une course de taureaux ; on ne voyait partout que des charrettes et des charretiers. Pas moyen de découvrir dans cette foule une personne respectable. »
Ferreira Fontes fait remarquer que « la place était littéralement remplie par la canaille. »
Nous descendîmes du train, dit Ferreira Fontes, au milieu des insultes et des blasphèmes. M. Arthur Costa demanda à la foule de vouloir bien nous laisser passer.
<( Serrés entre les rangs de l'infanterie qui nous escortait depuis Caxias et d'un escadron de cavalerie, nous avons attendu que la populace fût fatiguée de nous accabler de ses injures, et que la fureur de la foule fût un peu apaisée.
« Alors commença pour nous cette longue voie douloureuse. A cet immense tourment moral, nos bourreaux eurent la diabolique idée de joindre un martyre physique qui, tout en nous exténuant, nous couvrit de ridicule et fournit un nouvel aliment aux huées de la foule.
'< Nous dûmes traverser ces rues interminables et très fréquentées qui séparent le quai de Sodré du Limoeiro, chargés des valises que quelques-uns de nous avaient réussi à emporter, et des paquets de linge qu'on nous avait donné en aumône (1).
« Au bout d'une demi-heure, nous arrivâmes à la porte du Limoeiro, inondés de sueur, et aussi rassasiés d'injures. Il était onze heures. On nous fit attendre dehors le temps qu'il fallut pour donner à la populace le loisir de satisfaire ses instincts sauvages et pour nous laisser transir de froid.
« Il est juste de faire remarquer qu'aux fenêtres et aux portes des établissements commerciaux, presque personne n'apparaissait ; et pourtant ce bon peuple de Lisbonne se masse d'ordinaire aux fenêtres aussitôt qu'il entend le son d'un clairon. Quelquesuns ont voulu voir dans cette abstention une protestation tacite, mais significative, des gens honnêtes contre les violences de la république. »
Au Limoeiro.
Les prisonniers de Caxias furent transférés au Limoeiro, pour être une fois de plus exhibés à la foule des apaches et des carbonari. On les obligeait par là à débourser chacun 7 francs 50, pour leur logement dans la prison, comme ont dû le faire aussi les autres qui y étaient incarcérés depuis longtemps.
Les noms des Jésuites proscrits restaient de plus inscrits sur les registres, à la suite de tant d'autres criminels.
Après l'heure des visites, durant laquelle quelques-uns s'entre-
(1) Le P. Ignacio de Brito écrit : « Je dois vous dire qu'un des officiers de Caxias avait eu l'amabilité d'envoyer avec nous un sergent, avec ordre de louer au quai de Sodré une voiture pour Iransporter nos bagages : mais le secrétaire du ministre s'opposa à cette mesure et força chaque prisonnier à porter son bagage, sous prétexte qu'il fallait éviter •e moindre retard. »
LE DERNIER DEPART
tinrent avec des amis, vinrent les interrogatoires faits par M. Sanches de Miranda ; les prisonniers déclarèrent de nouveau leur âge, leur pays d'origine, leur temps de vie religieuse, etc., etc.
Les interrogatoires du P. Lages et du Frère Ferreira Fontes méritent une mention spéciale.
Interrogatoire du P. Lages et du Frère Ferreira.
— Quel âge avez-vous? demanda M. Sanches de Miranda au P. Lages.
Le départ des proscrits.
— Soixante-douze ans.
Depuis quand appartenez-vous à la Compagnie?
— Il y aura deux ans le 12 de ce mois.
— A cet âge, seule une cause extraordinaire a pu vous pousser à prendre une pareille résolution !
— Tenez ! ma vocation ne date pas d'hier. Il y a plus de trente
ans que j'entends l'appel de Dieu ; mais j'étais marié... Ma femme est morte... j'ai suivi mon inclination. N'allez pas croire que j'ai obéi à des suggestions ou aux réminiscences d'une éducation religieuse qui avait été chez moi, comme chez beaucoup d'autres, fort négligée. Dans ma jeunesse, les Jésuites étaient pour moi, ce qu'ils sont pour la plupart des lecteurs de romans : de grands hypocrites.
— Comment s'est faite cette transformation ? ■ Bien simplement. Un jour, le problème de la destinée de l'homme s'est posé devant moi. C'est une chose bien naturelle,
Le dépurt des proscrits.
n'est-ce pas? Mais il est plus difficile qu'il ne paraît d'entrer dans cette voie.
Quand nous nous jetons dans le tourbillon de la vie et des événements du jour, quand les ambitions, les passions, le milieu où nous vivons nous empoignent, nous tombons dans un abîme d'où l'on ne peut sortir qu'au prix de grands efforts.
J'ai tâché, quanl à moi, de réagir contre ce milieu qui nous domine, surtout dans l'ordre des idées.
LE DERNIER DÉPART. 313
L'occasion opportune se présenta, el un jour, je nie suis fait ce raisonnement : Si le matérialisme esl vrai, toul se réduit après la mort, à la pourriture du tombeau. Pour celle vie, il ne reste plus que la jouissance et son compagnon inséparable, l'égoïsme, et l'égoïsme est la négation de la société. Et pourtant, d'autre part, depuis le jour de sa naissance jusqu'à celui de sa mort, l'homme a besoin, pour vivre, du secours des autres hommes. L'hypothèse matérialiste est donc absurde.
L'opinion que je m'étais formée sur les Jésuites n'avait pas changé pour cela. Par un dessein de la Providence, je dus un jour, bien inopinément, entrer en relation avec eux.
Je ne m'en effrayai pas ; je me suis dit plutôt que l'occasion s'offrait excellente pour étudier cette race de plus près. J'essayerais en vain, me disais-je, de les surprendre dans de grandes intrigues : ils sont bien trop fins pour me les révéler, et trop rusés pour en laisser rien voir ; mais c'est dans les menus détails de la vie de tous les jours que je les attends. La religion, par exemple, défend le mensonge, l'oisiveté, les murmures, les injustices... Voilà où je les prendrai infailliblement un jour ou l'autre.
J'abrège : mes recherches durèrent longtemps, des années ! et jamais je n'ai pu les prendre en défaut.
Ils se levaient à cinq heures du matin, se couchaient, le soir, à dix ; toujours calmes, toujours aimables, toujours les mêmes, toujours enfin laborieux et fidèles à leurs principes.
Ma foi ! me suis-je dit, ces hommes sont bien différents de ce que l'on croit, bien différents surtout des gens qu'à chaque pas l'on rencontre, qui ne pense qu'à mener joyeuse vie et à médire du prochain.
Voilà, mon cher monsieur, quels furent les premiers motifs de mon changement de vie et de ma sympathie pour les Jésuites.
— C'est pour vous une obligation de devenir un bon prêtre, dit alors M. Sanches de Miranda... Je vous prie de vouloir bien m'informer, par une carte postale, du jour de votre première messe.
— Je vous le promets avec plaisir, si le bon Dieu, un jour, veuf
que je sois prêtre.
— Pour moi, je crois à l'existence de Dieu, reprit M. Miranda. Que diable ! Tout ceci n'est pas l'œuvre du hasard, ni des forces aveugles de la nature.
— Ceux-là seuls ne le voient pas qui ferment les yeux pour ne pas voir, répliqua le P. Lages.
Et nos deux interlocuteurs s'entretinrent encore ensemble sur bien d'autres sujets ; sur l'instruction publique, sur les rapports de l'Eglise et de la société, etc., etc.
Le Frère Ferreira Fontes écrivait de son côté : « Le directeur, M. Sanches de Miranda, s'est montré très aimable. Il brûlait du désir d'avoir une information sûre au sujet de l'organisation de la Compagnie, car, disait-il, tout ce que j'ai
Le départ des proscrits.
lu, et tout ce que j'ai entendu ces jours-ci, a créé en moi une extraordinaire confusion d'idées.
« Je ne sais pourquoi Sanches de Miranda semblait sympathiser avec moi ; il m'offrit une chaise et me proposa ses doutes.
(( Je lui déclarai avec la plus grande franchise que, dans la Compagnie, il n'y avait pas de mystères, et que je ne pouvais rien lui dire qui ne fût déjà publié.
« Le directeur prit une plume, du papier et eut la patience de mettre scrupuleusement, par écrit, durant plus d'une heure, tout ce que je crus devoir lui dire sur notre manière de vivre. A la fin.
LE DERNIER DÉPART
il me dit que les choses, pour lui, étaient devenues plus claires. Il me répéta la leçon, et on voyait qu'il la savait.
« Je lui recommandai aussi la lecture de l'ouvrage du P. de Ravignan « De V existence et de V Institut des Jésuites ». Sanches de Miranda prit note de l'ouvrage du grand orateur, et me promit de le lire. Nous causâmes encore sur différentes matières religieuses et je constatai avec tristesse qu'il y a des hommes instruits
Le départ des proscrits.
qui ignorent des choses élémentaires et qui sont tourmentés par des doutes terribles dont ils ne savent pas se délivrer. Notre entrevue s'est prolongé durant une heure et demie. »
Les autres prisonniers, qui attendaient leur tour, s'étonnaient de voir cet interrogatoire durer si longtemps. Sanches de Miranda s'entretint aussi avec chacun d'eux en essayant de satisfaire sa curiosité.
Enfin, tous ensemble, au milieu des expansions d'une charité toute fraternelle, ils prirent dans la salle qui leur servait de prison le repas que le directeur leur avait fait préparer, à la hâte, pour remplacer la ration des jours ordinaires.
Du Limoeiro au Biirgermeister.
« A sept heures et demie du soir, rapporte le Frère Ferreira, nous sommes sortis du Limoeiro, escortés par un détachement de cavalerie et par une centaine de soldats d'infanterie qui avaient mis baïonnette au canon. En face de la prison, la place était cou-
Le départ des proscrits.
verte de gens du peuple : insultes, hurlements, blasphèmes ! Au milieu de ce crucifige général, j'eus cependant la consolation d'entendre une bonne femme nous dire tout en larmes :
- Que le bon Dieu vous délivre au plus tôt de cet enfer ! Sou- \rnez-vous des apôtres qui bénissaient leurs persécuteurs, pendant qu'on les conduisait en prison. Ah! que le bon Dieu pardonne au Portugal !
« Un gamin, ayant arboré un drapeau républicain à l'extrémité d'un roseau, alla se mettre à la tête du cortège. Aux fenêtres, même solitude (pie ce malin. Nous axons attendu, devant le minis-
LE DERNIER DEPART
tère de la justice, l'arrivée de quelques confrères qui avaienl pris les devants pour remplir une dernière formalité.
« Le Terreiro do Paco (1) regorgeait de monde. Afonso Costa avait, sans doute, donné à ses gens l'ordre de venir nous saluer au départ. M. Arthur Costa et M. Sanches de Miranda faisaient, très aimablement, écarter la foule, pour nous frayer un passage vers le port. Nous n'avons pas eu, il est vrai, à subir d'offenses
Le départ des proscrits.
corporelles graves ; et cependant, jamais je n'ai assisté, et jamais plus, je l'espère, je n'assisterai à une scène plus sauvage.
« Qu'on imagine la Praça do Commercio, en pleine nuit, transformée en grande partie en une immense ménagerie où rugissent des bêtes fauves. Il y avait là une légion de forcenés qui trépignaient, hurlaient, battaient des mains, poussaient des cris de
(1) Une des plus grandes places de Lisbonne, appelée aussi Praça do Commercio. C'est au coin de cette place, que le roi D. Carlos et son fils, le prince D. Luis Filipe, ont élé assassinés, le 1er février 1908. (AT. du Tr.).
mort, proféraient des blasphèmes entremêlées des obscénités les plus ignobles, et frappaient à grands coups de pied ceux qui passaient à proximité. Longtemps encore après que la chaloupe à vapeur qui nous emportait eut quitté le quai, nous avons entendu les échos de ces horribles adieux. Le projecteur d'un petit vapeur dirigea sur nous son faisceau de lumière et donna ainsi à la foule l'occasion de se livrer, pendant quelques minutes de plus, à cet affreux dévergondage. Quatre étrangers se trouvaient avec nous, dans la même chaloupe. J'ai rougi de honte, en entendant les réflexions qu'ils faisaient sur le peuple portugais. A neuf heures et demie, nous accostions le Bùrgermeister qui était à l'ancre, à une grande distance de la rive droite. A l'ombre du drapeau allemand, nous pouvions enfin respirer l'air de la liberté, que venaient encore rafraîchir les brises portugaises. »
Pendant que cinquante et un « proscrits » (1) s'embarquaient pour la Hollande sur le Bùrgermeister, deux Pères et un Frère destinés à la mission des Indes partaient avec un autre Frère pour Gibraltar (2).
Le 4 novembre, l'expulsion des Jésuites du Portugal était consommée. Le gouvernement provisoire chantait fièrement victoire, résolu de pousser activement son œuvre d'apostasie et de persécution sur toute la ligne contre l'Eglise catholique. Sa haine contre les Jésuites n'avait pas désarmé avec leur départ. On l'a vu devancer par le télégraphe leur arrivée au Brésil, pour essayer, sans d'ailleurs y réussir, de leur fermer impitoyablement l'entrée de cette terre hospitalière.
(1) Parmi eux, se trouvait un vieux domestique du collège de Campolide, qui obtint, à force d'instances, la faveur de suivre les Pères en exil, comme il les avait accompagnés en prison.
(2) On peut lire dans l'original de cet ouvrage les informations, trop souvent inexactes, données par les journaux sur le départ des Jésuites expulsés, ainsi que la liste complète de ceux-ci. (N. du Tr.).