LE R. P. CABRAL
L'évasion du R. P. Provincial
Anxiétés au sujet du R. P. Cabrai.
L'attentat dont les Jésuites portugais venaient d'être les victimes fut, comme on le pense bien, vivement senti dans toute la Compagnie.
On était partout sous l'impression d'une douleur poignante, quand le télégraphe, dans son laconisme cruel, bien qu'en partie mensonger, transmettait les horribles détails de cette persécution.
Les Jésuites étrangers et le T. R. P. Général lui-même ne savaient à qui demander des informations sûres.
Dans une lettre écrite de Salamanque au R. P. Assistant d'Espagne, le P. Antonio Pinto manifestait, le 6 ou le 7 octobre, des craintes bien fondées pour la vie du R. P. Provincial.
Le R. P. Antonio de Menezes était alors à Rome. Dans une lettre où il annonçait son départ immédiat pour Rurgos, il écrivait : (( Si l'on n'avait aucune nouvelle du R. P. Provincial, ou bien s'il était en prison, je voudrais que l'on m'informât du nombre des religieux qui sont parvenus en Espagne, de l'endroit et de l'état où ils se trouvent, des circonstances de leur fuite et enfin de ce que l'on a appris au sujet des autres. »
Le T. R. P. François-Xavier Wernz écrivait, de son côté, le 15 octobre au R. P. Cabrai :
<( P. Antonius de Menezes narrai e poterit quanta fuerit a quarta die mensis mea et aliorum Patrum anxietas de Lusitanorum sociorum ac singulariter de V. Reverentiœ sorte, prœsertim cutn lam gravia et horribilia per ephemerides vulgarentur. » (1)
(1) « Le P. Antonio de Menezes vous dira dans quelle anxiété nous avons vécu ici depuis le 4 de ce mois au sujet de nos religieux portugais et en particulier de Votre Révérence, à la lecture de tant d'horribles détails divulgués par les journaux. »
Par une providence toute spéciale de Dieu, le malheur que Ton craignait nous fut épargné. Les ennemis des Jésuites ne réussirent pas à s'emparer de l'homme sur la tête duquel ils avaient accumulé toutes les haines qu'ils nourrissaient contre la Compagnie elle-même.
La fuite.
Nous avons vu comment, grâce à une erreur providentielle, le R. P. Cabrai s'était réfugié chez un pauvre mais honnête artisan, dans le voisinage même du collège de Campolide. Voici un résumé du récit qu'il a fait lui-même de son séjour à Lisbonne et de sa fuite :
Je ne pouvais, dit-il, prolonger mon séjour dans la maison où je me trouvais. D'abord, je ne voulais pas être à charge trop longtemps à la générosité de mon hôte ; mais, de plus, je savais que le rez-de-chaussée était habité par une famille sur l'amitié de laquelle on ne pouvait que médiocrement compter. Nous étions condamnés à garder constamment les fenêtres fermées, à ne parler qu'à voix basse et à éviter jusqu'au moindre bruit. Et puis, dans la famille, les enfants étaient nombreux, sans compter ceux du voisin ; de sorte que le secret était difficile à garder.
Je fus vite convaincu que pour réussir à m 'échapper sans encombre, il ne suffirait point de prendre des habits laïques, une cravate en couleur et de fumer un cigare. Il fallait ajouter à cela quelque autre stratagème. J'avais donc imaginé de me faire passer pendant quelque temps pour le parent d'un de mes amis. Celui-ci serait un jour venu me voir avec d'autres membres de sa famille. Après avoir passé quelque temps au salon, ils seraient remontés en voiture en m'emmenant avec eux. Le cocher qui n'aurait pas été mis dans le secret, aurait reçu, ce jour-là, pour varier un peu le but de la promenade, l'ordre de se diriger vers le port où je me serais embarqué sur un navire étranger.
Tel était mon plan. Mais pour le mettre à exécution sans attirer l'attention, il était pour moi indispensable d'habiter une maison de belle apparence. Je résolus donc de changer de logis et de passer d'abord dans la maison voisine qui était celle d'un ami. et de là, dans une autre qui semblait remplir les conditions voulues. J'essayai, par l'entremise d<v mon excellent hèle, de m'entendre, à ce sujet, avec le propriétaire, mais l'affaire n'aboutit pas. Les républicains, qui soupçonnaient chez cet ami des ten-