‹ ProseChapitre 10 sur 18 · TROP TARD · texte numérisé non relu

TROP TARD

COHfB »*AVJO%m»*BVf.

C'était le soir; dans le vaste salon d*an h6id da faubourg Saint-Germain, sar un de ces j(^8 Cuitenils à ressorts élastiques et à dossier <9eyé, si heureusement renouTdés de nos grand'mères pour la paresse de leurs petites filles, toute seule et pensive était assise une comtesse (on sait qu'il faut être comtesse pour oser se montrer dans un livre d'aujourd'hui) , comtesse de l'empire , il est vrai ; mais enfin c'était une comtesse. D'ailleurs sa naissance , à cUe , ne laissait rien à désirer. J'ai dit qu'elle ^t pensive : à quoi pensait-elle 7 Je ne sais.

EUe regardait le feu qui brûlait lent et triste ; elle écoutait la ploie qui fouettait les Titres ; le Tent qui poussait en gémissant les contreyents détachés de quelque maison voisine. Son salon, éclairé seulement par la lueur Toilée d'une lampe couverte de son garde-vue à dessins gothiques^ ne lui avait jamais semblé si grand ; jamais ses tentures vertes ne lui avaient paru si sombres. Un frisson la gagnait, elle avait presque peur , pour rien au monde , elle n'aurait étendu la main vers le guéridon couvert d'un tapis , où quelques in-octavo à titres bizarres dormaient paisiblement dans leurs couvertures jaunes. La solitude , un bon fauteuil au coin d'un bon feu , des livres nouveaux, le calme autour de soi, l'ourâgàn au

dehorai Voilà pourtant bien des élémelits

de bonheur ; mais , pour jouir de tous ces biens , il ne faut pas laisser, comme le dii un médiocre poète de ma oonnabsanoe,

Sa pensée errer fugitive

Des jours passés aax jours présents.

C'est une . comparaison qui attriste toujours les femmes , surtout celles de notre temps , qui, téittoins de tantde changoments , peuvent bien

mains que leurs devancières, se faire illusion snr la faite des années. An miiien d'une société staticMmaire , où tout TÎeillissait avec tous , on vieillissait soi-même sans s'en apercevoir. Quand tous les privilèges étaient en vigueur , celui de jolie femme même ne se perdait point facilement , ou du moins , en perdant la charge, on conservait les honneurs jusqu'à la fin. Mais allez donc portOT dans un monde renouvelé d'hier un visage qui vous classera tout d'abord parmi les mères et les tantes! Allez donc parler de privilèges ou d'autorité à ce monde où chacun prétend avoir sa voix , sa place , sa valeur personnelle ! Il est passé le temps de la grande unité où une femme imposait son despotisme à la mode , comme Napoléon à l'Etat , et David aux beaux«arts. Entrez dans un salon d'aujourd'hui , vous serez frappé tout de suite de l'indépendance qui règne dans les coiffures , vous y pourrez passer en revue tous les siècles de la monarchie , depuis la reine Berthe jusqu'à madame de Pompadour , tant l'anarchie s'est glissée partout.

Ma comtesse , attristée par ces réflexions ou d'autres à peu près semblables , commençait à se repentir de s'être fait celer , quand elle entendit un coup de sonnette : elle tira à l'instant

»«■• TASTIT. T. H, 4

le cordon de la sienne ; un domestique entr^oa- ▼rit la porte du salon. « Laissez entrer , » dit* elle yivement. La porte qui s'était refermëe se rouvrit, et on annonça M. Bontemps.

Un homme parut , un pâle et doux risage de quarante ans qui ne cachait aucune de ses annëes. Il fut accueilli par un sourire amical auquel on Tavait accoutume.

M. Bontemps était un homme que tout le monde aimait à voir, car il ne faisait ombrage à personne ; un homme auquel on accordait libéralement une estime qui n'engageaità rien ; car il ne songeait point à en tirer parti, et ne savait ni se faire plaindre, ni se faire craindre. Beaucoup de gens se disaient ses amis, car son amitié était un bénéfice sans charges; il en remplissait scrupuleusement les devoirs, sans rien exiger en retour, et on le prenait au mot. Issu, comme madame Jourdain, debonne bourgeoisie, son père avait rendu, pendant la révolution, d'importants services à celui de la comtesse D***. Il avait été plus tard, au lycée, le compagnon d'études de son frère, dont il resta l'ami jusqu'à l'époque où ce dernier fut tué en combattant à Wagram. Admis dans l'intimité de madame h***, où son amitié était regardée comme une propriété de famille , toujours il

avait ëtë reçu but le pied de la plus parfidte égalité. Bon, estimable, éclairé , ses amis ne le trouTaient au-dessous de qui que ce fût ; on ne pensait même pas à sa naissance, moins encore à sa fortune; trop peu, peut-être; mais comment ne pas le croire heureux! il ne disait jamais le contraire.

— Soyez le bien-venu , mon vieil ami, dit la comtesse en lui tendant la main plus affectueusement encore que de coutume; vous arrivez à propos pour m'arracher à mes réflexions, qui sont ce soir horriblement tristes.

— ^ propoê? répondit M. Bontemps en souriant doucement, c'est un événement pour moi, qui toute ma vie suis arrivé ttop tard.

La comtesse jeta un regard sur la pendule.

— En effet, il est déjà neuf heures, dit-elle en riant; vous voyez cependant qu'il n'est pas trop tard pour me causer une surprise agréable. Mais vous vous calomniez , vous que j'ai toujours connu la ponctualité, l'exactitude , la cooscience même.

— C'est justement ce qui m'a toujours empêché d'arriver à temps.

— Voilà ce que vous aurez la bonté de m'expliquer, si vous voulez que je vous comprenne.

— Oh ! ce serait bien long; il faudrait pour

cda TOUS dire mon liistoire, qmi ne tous amuserait guère.

— Pourquoi le supposer? N'est-il pas singulier même que, tous connaissant depuis l'eniance, j'en sois encore à ignorer tout ce qui vous ooncerne?

— Mais non ; tous savez de moi ce que tout le monde en sait,

— C'est de quoi je me plains ; et ce que je yeux savoir, c'est précisément ce que tout le monde ne sait pas.

— Mon Dieu ! dit M. Bontemps avec un peu d'embarras, cette confidence tous ennuiera; les choses que j'ai à dire ne peuTent par malheur intéresser que moi seul, le n'ai à conter ni passion violente, ni événanent heureux ou funeste ; il n'y a pas l'ombre de drame dans ma vie; elle n'a été qu'un long monologue , où je me trouvais seul acteur et public.

— N'importe, contez toujours ; je vous arrêterai si l'histoire m'ennuie.

— A cette condition, je dirai tout ce que voua voudrez.

Ici M. Bontemps fit une pause, et voyant la curiosité se peindre dans les yeux de la comtesse, il secoua doucement la tète , comme s'il se représentait d'avance comMen cette curio-

site allait être dëçae. Enfin, se décidant à rom* pré le silence :

— Yons saurez, dit-il, que Tinflaencede oe trop tard , qui a dominé toute ma destinée , a commencé à ma naissance. Je suis le dernier de six enfants, que ma mère perdit successivement. Sa santé, altérée par le chagrin, ne lui permit pas de me nourrir ; elle mourut avant que je fasse en état de la connaître et de l'aimer : ce n'est que bien des années après que je compris tonte rétendue de ma perte. On était alors au fort de la révolution ; mon père ne pouvant, dans un tel moment , s'embarrasser d'un enfant en bas âge, me laissa chez ma nourrice, bonne femme qui me battait quelquefois, maisqui m'aimait fort. Mon éducation commença àl'école du vittage ; de là je passai dans une pension de province. J'y demeurai jusqu'au moment où on me fit venir à Paris pour entrer, en même temps que votre frère , au collège, ou, comme on di* sait alors, au lycée. Je n'oublierai point que j'ai dû à votre famille les seuls doux moments de mon enfance et de ma jeunesse.

Mon père, retiré en Provence , croyait assez faire pour moi que de me conserver, en tâchant de l'améliorer, sa modique fortune. Je sens aujourd'hui ce que je dois de reconnaissance à

sa préyoyance et à son économie ; mais alors cette manière de me prouver sa tendresse ne me touchait pas beaucoup, et je n'aurais senti que son absence et la privation de tous les bonheurs de monâge, sans raffeotion de votre frère et de ses parents.

n faut avoir été écolier pour connaître tout ce qu'il y a de joie dans un jour de liberté , dans une promenade à cheval , dans un séjour à la campagne. Pourquoi faut-il que ces divertissements, qui sont pour la jeunesse un besoin d'autant plus vif qu'elle est ha|>ituellement soumise à un régime plus sévère, deviennent, pour ainsi dire, un objet de luxe ! Il me paraissait à moi tout naturel de partager avec Emmanuel les plaisirs dont j'aurais dû être sevré ; c'était notre temps de bonheur à tous deux. A peine rentrés au lycée, nos tribulations recommençaient ; car, par des raisons différentes, nous n'avions pas plus de succès l'un que l'autre : lui était vif, espiègle, étourdi , prenant de l'étude le moins qu^il pouvait, attendu qu'il prétendait savoir toujours assez de latin pour se faire tuer à la tête d'un régiment, comme c'était sa vocation. Hélas ! il ne disait que trop vrai!

M. Bontemps demeura un moment 8ilen-<

cieox, et la comtesse laissa ëdbapper un soupir ayec ces mots : Pauvre Emmanuel !

— Non, reprit M. Bontemps , ce n'est pas lui qu'il faut plaindre ; il a rencontré tout d'abord la carrière à laquelle il se sentait appelé, il l'a parcourue arec éclat; il est mort de la mort qu'il arait rêvée. J'en sais de moins heureux parmi ceux qui lui survivent !

Dès le collège, cette différence fut bien marquée entre nous. J'ai dit que nous n'avions de succès ni l'un ni l'autre ; mais il n'y tâchait point et s'en souciait peu. Il n'y avaitdonc rien de surprenant à ce qu'il ne réussit point, il le voulait ainsi. Moi , au contraire, possédé de cet amour du travail qui ne m'a point quitté, je m'appliquais sans relâche , et sans qu& mes ^orts me fussent comptés ; car je ne sais comment il se faisait que du moment où j'entreprenais un devoir, absorbé dans une seule idée, celle de bien faire, j'oubliais tout le reste, et avant tout la nécessité d'avoir fini dans un temps donné. Aussi jamais l'heure de la classe n'avait vu achevée la dernière phrase de mon thème ou de ma version ; et trop tard Bonfempê était devenu un dicton parmi mes camarades. Souvent puni pour ce mêlait , je ne me corrigeais point; car, ne pouvant me résoudre à

écrire un mot tant que j'espérai» en trouver un meilleur, il aurait fallu, pour arrÎYer à temps, renoncer à me satisfaire moi-même, et pour moi c'était là l'essentiel. Aussi toutes les notes de mes professeurs, en rendant justice à mon travail assidu et à mon caractère paisiUe , me qualifiaient d'espritlourd et paresseux. En con. séquence j'étais, lorsque j'achevai mes études, l'élève le plus estimé et le moins couronné du collège « n'ayant' jamais obtenu que cet étemel prix d'application, qui est, de mémoire d'éoolier, le partage de tous les Diafoirus.

Peu de temps avant cette époque , j'avais appris la mort de mon père. Élevé loin de lui, je ne pouvais sentir tout le vide de cette mort. Je pleurai cependant ; c'était le seul bien que j'eusse au monde ; mais ce fut seulement quand Emmanuel entra a l'école de Saint-Germain , d'où il devait sortir officier de cavalerie , que je perdis l'illusion qui m'avait fait regarder votre famille comme la mienne , et que , jetant les yeux autour de moi , je fus effrayé de mon isolement. Mais ce sentiment n'est pas de longue durée chez la jeunesse ; tant d'espérances lui tiennent compagnie ! Bientôt je ne sentis plus que mon indépendance , dont je n'étais pourtant nullement tenté d'abuser. L'habitude

de n'avoir de compte à rendre de mes actions à personne , m'avait fait poar moi-même un juge sévère. D'ailleurs la liberté ne fut jamais à mes yeux qu'une raison de m'abstenir. Je comprends bien cette femme qui disait ne regretter de sa jeunesse que ce mot : « Si je voulais !••. » Je me sentais donc libre ; je n'étais plus gêné par le joug des écoles ; je pouvais suivre mes idées , les exécuter à mes heures , et selon ma conscience.

— Que comptes-vous faire , Bontemps ? me dit votre père.

— Travailler , monsieur , lui répondis- je.

— J'entends bien ; mais à quelle carrière vous destines- vous?

— Je ne l'ai point encore choisie; car je veux être s4r de n'entreprendre que ce que je serai m état de bien faire.

— Eh ! mon pauvre Bontemps , vous ne parviendrez jamais par ce chemin4à. Quand vous vous croirez capable , il sera trop tard , les places seront prises.

11 avait raison; mais je ne le compris pas. Loin de là , je me félicitais de n'être pas soumis à cette inexorable nécessité qui force tant d'hommes à manquer à leur véritable vocation^ ea embrassant à la hâte la carrière la plus

prompte et la plus facile , et non cdle pour laquelle ils sont faits.

Je me croyais riche : mon père m*ayait laissé dix-huit cents francs de rente.

— Pas davantage ? s'écria la comtesse.

— Pas davantage, reprit tranquillement M. Bon temps; mais c'est assez, et je l'ai déjà éprouvé , pour ne demander à personne , et pour donner à quelques-uns...

Madame D*'*'* prit un air un peu contraint y comme si elle eût vu dans ces paroles im reproche indirect. M. Bontemps continua sans s'en apercevoir:

— Grâce à ma vue basse , j'avais échappé à l'état militaire , le seul pour lequel je ne me sentisse aucune inclination. Possédé du désir de savoir , les journées me paraissaient trop courtes pour l'étude ; j'y donnais encore une partie des nuits. Sciences , philosophie , histoire , politique , littérature , beaux-arts , j'abordai tout , sinon avec le même succès , du moins avec le même zèle. Du point de vue où je m'étais placé , rien n'était pour moi trop aride ou trop frivole ; le simple trait qui nous révèle le culte qu'une âme artiste a voué à la beauté ; la note , écho fidèle d'une émotion fugitive 9 ne répondent-ils pas à un besoin de

rhuinanitë aussi t)ieii que les découvertes du sayant , ou les calculs du financier ? Convaincu que notre destinée est une énigme que la Providence donne à deviner à chacun de nous, je cherchais le mot de la mienne avec une persévérance infatigable.

J'habitais , dans une maison de la rue Saint- Jacques , une petite chambre dont je ne sortais guère. Le propriétaire était un honnête marchand quincailler retiré du commerce , et tout fier de loger dans une maison à lui , avec sa femme et une fille unique qui s'appelait Suzette. La voix retentissante de sa mère avait appris ce nom à tout le voisinage.

Je n'avais avec cette famille d'autres relations que celles qu*exigeaient les échéances de mon modique loyer. Souvent cependant, j'apercevais dans la cour mon jovial propriétaire , occupé à cultiver une plate-bande adossée contre la muraille exposée au midi , ce qu'il nommait son jardin. Je lui souhaitais, en pas-, sant , de la pluie ou du soleil , selon l'occasion; souhait toujours bien accueilli. Quelquefois j'admirais la peine que se donnait le digne M. Bonin , autour de ses pois de senteur, de ses résédas et de ses giroflées ; puis , quand il avait fini ce qu'il appelait son ouvrage , l'aii^ d'inex-

prîmable satisfaction arec lequel il s'essuyait le front, et repassait les manches de sa redin* gote pour aller se mettre à table. N'a-t-il pas raison d'être content , pensais-je , puisque ce petit morceau de terre suffit à l'emploi de toutes ses facultés? A celui-ci quelques fleurs à cultiver ; à l'autre un monde à conquérir ! Quelquefois aussi je rencontrais sur l'escalier la jolie Suzette. Je rois encore ce risage riant et rougissant , ce regard furtif , ce petit salut par lequel elle répondait au mien , tout en franchissant les marches , si rapidement qu'elle semblait glisser plutôt que descendre. Je la regardais avec plaisir , car c'était la jeunesse , la santé , le contentement , personnifîés ; mais je l'oubliais quand elle était passée , et ne désirais pas m'en rapprocher davantage. Un matin cependant , par extraordinaire , M. Bonin vint me faire une visite , qui avait quelque chose de solennel, u Mon voisin , me dit-il , pardonnez^ moi de vous déranger , mais j'ai à vous faire une petite proposition que je vous prie de ne pas refuser. Vous saurez que c'est demain la sainte Catherine : Suzette a promis depuis longtemps à ses amies de les faire danser ce jour-là, et comme le bruit d'un bal dans la maison vous empêcherait à coup s&r de dormir ou de tra-

railler , ma femm« a pensé que ce qui vous dérangerait le moins désagréablement serait d'y assister ; nous comptons sur tous. » Je convins de la justesse du raisonnement de madame Bonin , et j'acceptai TinTÎtation.

Je m'y rendis à l'heure indiquée : vous savez ce que c'est qu'un bal semblable ; des jeunes filles en blanc , des jeunes gens en noir , des mamans en robe de soie , les bougies allumées et le piano ouvert : tout était prêt ; mais un accident imprévu jetait de la tristesse sur tous ' les visages. Le maître de musique de mademoiselle Suzçtte, qui devait composer à lui seul tout l'orchestre, n'arrivait pas , et les danseuses commençaient à s'effrayer ; mais Suzette, prenant son parti , proposa de le remplacer de sen mieux , et , après quelques excuses acceptées avec empressement, elle s'assit au piano , frappa les premiers accords , et les quadrilles se formèrent.Suzette n'était pas grande musicienne : je l'entendais assez souvent pour m'être fait une idée de son talent; elle parvenait à attaquer assez juste quelques morceaux longtemps étudiés ; elle chantait sans beaucoup de méthode , avec une voix jeune et fraîche: Bocage que l'aurore ^ ou : Partant pour Im Syrie. Mais en jouant des contredanses ses

Dipiti:

doîgts s'animaient; au léger balancement 'de son corps , au battement de son petit piod qui marquait la mesure , on sentait qu'elle aimait la danse , et la verye de son jeu se communiquait aux danseurs. Touché de la gaieté et de la bonne grâce avec lesquelles elle se dévouait aux plaisirs de la soirée , je me rapprochai d'elle : tout en jouant elle m'adressait la parole de temps à autre.

— Vous ne dansez pas? me dit-elle entre une poule et une pastourelle,

— Non , mademoiselle.

— Pourquoi donc ?

— Je ne sais pas danser.

— C'est fâcheux pour vous.

— Pas aujourd'hui.

Elle ne feignit pas de ne me point comprendre et répondit comme on répond à une simple politesse , par un sourire bienveillant. Ce sourire , au reste , lui était habituel ; elle semblait faite pour les émotions joyeuses. Quelles autres auraient été en harmonie avec ce visage rond et frais, terminé par un menton à fossette , avec ces lèvres roses et mobiles, et ces jolis yeux bleus , qui , souvent fermés à demi , donnaient alors à sa physionomie l'expression à la fois malicieuse et caressante d'un jeune chat. Il y avait

de la gaieté jasqne dans l'allure capricieuse et les reflets dorés de ses cheveux châtains.

La soirée s'avançait et le maître de musique n'arrivait pas. Allons, me dit mademoiselle Suzette, en revenant au piano après Tintermède obligé des rafraîchissements , je vois que je ne danserai pas ce soir ; il faut bien me résigner puisqu'il n'y a personne qui puisse ou qui veuille me remplacer. Il me sembla que ces paroles s'adressaient à moi : savait-elle que j'étais musicien ! En tout cas , je pensai à lui procurer le plaisir de danser à son tour. Je jouais un peu du violon , mais j'ai toujours été timide ; puis je ne savais point de contredanses , et il n'y avait là que de la musique de piano. Je m'emparai cependant, sans être vu, d'un cahier de quadrilles, et je m'esquivai doucement pour aller l'essayer dans ma chambre , ne voulant pas m'avancer sans être sûr de me tirer passablement de mon rôle. Au moment où je me glissais hors du salon , un jeune homme y entrait. On annonça M. Charles, et j'entendis la joyeuse rumeur avec laquelle ce nom fut accueilli. Je courus à ma chambre sans m'en inquiéter. Là , je pris mon violon , et je me mis à étudier les contredanses de, tout mon courage , en songeant à la joie que j'allais

oaviier à Suzette. Je crois bien qu'il se passa au moins une heure avant que je parvinsse à être coûtent de moi ; je descendais enfin tout radieux 9 mon instrument d'une main , mon cahier de l'autre , lorsqu'arrivé à la porte du salon , je fus surpris de n'entendre , au lieu des accords du piano , que le maigre son d'un ▼io* Ion criard. A ces mots : ia chaîne des dames, prononcés avec un léger accent méridional , par une voix éclatante et timbrée , je m'arrêtai tout déconcerté ; je posai doucement mon violon dans l'antichambre, et j'entrai plus doucement encore dans le salon. La contredanse était en train; Suzette dansait de tout son cœur, et M. Charles , l'archet en main, s'escrimait à côté du ton , avec l'air capable d'un artiste consommé , ou plutôt avec l'imperturbable assurance d'un ménétrier de village.

M. Charles , fils d'un ancien correspondant du père Bonin , était un jeune bordelais que sa famille avait envoyé à Paris , où il était censé faire son droit ; mais en réalité il courait les cafés et les promenades , barbouillait quelques petits articles pour quelques petits journaux , tournait tant bien que mal des couplets dans le genre burlesque , et prétendait être pour quelque chose dans la confection d'une demi-

domaine de vaudevilles qui ne portaient point son nom. Il appelait cela faire de la littérature. C'était, du reste ^ l'homme le plus con* fiant que j'aie jamais connu. Il avait confiance en tout dans son mérite , dans ses avantages extérieurs , dans le présent , dans l'avenir. Tou* jours sûr du succès en toutes choses , les déceptions mêmes ne pouvaient le détromper; et quand il avait mis par sa faute les prohahilités contre lui, il comptait sur le hasard comme s'il en avait eu le droit. Ces sortes de gens me rappellent le Janot de la comédie , qui espère gagner à la loterie sans y avoir mis ; le merveilleux , c'est que cela leur arrive quelquefois.

La contredanse finie , tout le monde entoura M. Charles pour le remercier de sa complaisance. Il n'y avait de regards , de douceurs , d'attentions que pour lui ; c'était a qui lui ferait apporter des rafraîchissements. Ce bon M. Charles ! me dit Suzette dans un instant où je m'étais glissé près d'elle , sans lui je n'aurais pas dansé de la soirée !

— Pardonnez-moi , mademoiselle , dis-je avec un peu d'embarras , j'avais également le désir de vous procurer un peu de relâche ^ et j'étais allé chercher mon violon dans cette

intention ; mais je suis arrivé trop tard.

— Eh Wbn ! eh non ! dit Suzette radieuse , pendant que tous jouerez , ce pauvre M. Charles aura le temps de se reposer ou de danser ^ cela nous arrangera tous, puisque tous ne dansez pas.

Cela ne m'arrangeait que tout juste. Ma complaisance venait quand on ne pouvait plus m'en savoir aucun grë , et je n'en tirai d'autre profit que celui de procurer à M. Charles le plaisir de danser avez Suzette , qu'il s'était hâté d'engager. Je ne saurais vous peindre le malaise que j'éprouvais pendant cette maudite contredanse. Cloué devant mon cahier, j'exécutais avec une conscience exemplaire cette musique que je n'osais perdre de vue , même quand un éclat de rire de Suzette venait retentir à mon oreille , et me révéler , du moins je le supposais ainsi , l'attention complaisante qu'elle prétait aux galants propos de son danseur. Peut-être même c'était à mes dépens qu'elle riait ainsi : alors en battant la mesure , je frappais du pied à ébranler le parquet, et sans m'en apercevoir je finis par presser le mouvement au point d'imprimer à la danse une si énergique rapidité , qu'on se serait cru , non au bal , mais au sabat. Au dernier coup d'archet, je tournai

Tivement la tête pour regarder Suzette, et je demeurai stupéfait à l'aspect de tout le désordre que j'aivais causé , de tous ces fronts en sueur , de tous ces visages enflammés , de ces poitrines haletantes.

n faut avouer , mesdames , dit M. Charles ^ affectant de parler comme un homme hors dlialeine, que si monsieur a commencé tard, il a bien réparé le temps perdu.

Le rire général qui accueillit ce lazzi, m'avertit que je serais mal venu à m'en fâcher : je me contins donc, et, dissimulant ma mauvaise humeur , je repris mon violon. Cette fois je jouai sans distraction, à la satisfaction générale : je tenais à me réhabiliter. Mais après cet effort je m'esquivai doucement et je remontai dans ma chambre, laissant à M. Charles les honneurs de la soirée. Je me couchai, mais je ne dormis guère ; l'agitation inaccoutumée du bal avait trop ébranlé mes organes pour ne pas troubler men sommeil. Jusqu'au matin je vis danser autour de moi des figures étranges, et parmi elles M. Charles qui semblait se moquer de moi, par des grimaces et des postures grotesques ; ou encore , mon violon à la main, j'essayais de jouer; mais mes doigts étaient de plomb, mon bras semblait paralysé, mon ar-

diet se collait sur les cordes , je me tourmentais vainement pour tirer quelques sons, mais je n'entendais que Tëclat de rire de Suzette, et je m'éveillais en tressaillant.

Je me levai triste et fatigué. Cependant vers le soir je pensai qu'il serait à propos de me présenter chez mes voisines pour les remercier de leur politesse, et m'informer de leur santé. Je descendis donc, et bientôt le souvenir de mes petites mésaventures de la veille , qui me causait quelque embarras , disparut devant la cordialité avec laquelle je fus accueilli par toute la famille Bonin. On m'invita à revenir, et je profitai de la permission aussi souvent qu'il fut possible de le faire sans indiscrétion. La francbe bonhomie du père, la rondeur un peu importante de la mère, l'aimable naturel de la fille, formaient un ensemble qui me plaisait ; je crois bien cependant que Suzette avait la plus grande part dans ce charme qui m'attirait. J'aimais la gai^ de son caractère, sa parfaite égalité d*humeur, son absence totale de prétentions, et jusqu'à l'intelligence avec laquelle elle s'acquittait des détails du ménage confié à ses soins, et que sa mère faisait valoir avec adresse. Son instruction , il est vrai , était presque nulle , et son esprit plus juste qu*ë-

tendu; les idëes parement spécnlatiTes la touchaient peu, elle ne les comprenait pas ; mais dans ce qui tenait à la vie positive, dans toutes les chosesd'unintérêt prochain et réel, la netteté de son jugement, la vivacité de son coup d'œii, étaient remarquables, et suppléaient aux lumières qui lui manquaient. Bientôt je me dis tout bas que c'était là la femme qu'il me fallait. Accoutumé à vivre avec mes idées , je n'avais pas besoin de celles d'autrui; ce qui me mancpiait , c'était un être qui vint répandre autour de moi l'ordre, la joie, le bien-être; etSuzette me promettait cela. Par malheur, je trouvai encore sur mon chemin M. Charles , sa voix bruyante, ses fatigantes plaisanteries et son insupportable jactance. 11 était sans cesse chez les Bonin, qui le recevaient avec leur cordialité ordinaire ; il n'oubliait rien pour se faire bien venir, et me paraissait avoir des projets sérieux sur la jeune fille. Il faut avouer pourtant que j'étais accueilli aussi bien , sinon mieux que lui, sauf cependant par madame Bonin, dont le Bordelais avait décidément fait la conquête. Il possédait tant de moyens de se rendre agréable! il connaissait tout le monde , il avait des relations dans les journaux, dans les théâtres, dans la littérature, qui le mettaient à même de dis-

poser d'un billet de spectacle , du livre nouveau, de la romance à la mode ; il n'y avait pas jusqu'aux jardins publics qu'il ne mit à contribution , et la cbeminée de madame Bonin était perpétuellement décorée d'énormes bouquets de fleurs que lui procuraient, disait-il, ses amis du Jardin-des-Plantes ou du Luxembourg. Je ne sais jusqu'à quel point Suzette était sensible à ces attentions ; mais il était probable que celui qui n'avait pour but que de plaire finirait par réussir : il songeait à tout ; comment , à ses yeux, ne Teùt-il pas emporté sur moi qui ne songeais à rien qu'à bien l'aimer !

M. Charles cependant ne s'expliquait pas sur ses projets, il me restait donc un avantage dont je pouvais profiter, celui de parler le premier ; mais je différais de jour en jour : attendons, disais-je , qu'on me connaisse mieux ; ce n'est qu'à la longue qu'il est possible d'apprécier le peu que je vaux ; je ne puis que gagner à me taire.

Cependant les progrès croissants de M. Charles me décidèrent à me hâter ; je n'avais pas de temps à perdre si je voulais le prévenir, car il commençait à faire à ses projets des allusions assez claires. Ce soir-là il mit la conversation sur le mariage; le cœur me battit. Je jetai un

regard à la dérobée sur Sujette ; elle avait les yeax baissés sur son ouvrage , et ne paraissait prendre aucune part à ce qui se disait.

Le mariage*, mon garçon, dit M. Bonin, c'est une chose plus sérieuse qu'on ne le croit à votre âge , et qu'il ne faut pas établir légèrement , puisqu'elle est faite pour durer toute la vie. J'y ai beaucoup pensé , voyez-vous , parce que j'avais mes raisons pour cela. A ces mots il cligna de l'œil , en nous indiquant Suzette d'un petit signe de tête. Aussi, poursuivit-il, je me sais fait mes idées là-dessus , et quand j'ai une idée je n'en démords pas , ma femme le sait bien.

Madame Bonin, qui reposait sa rotondité dans une grande bergère > fit un geste approbatif , où il entrait néanmoins plus de complaisance que de conviction.

Je me suis dit, continua M. Bonin du ton d'un marchand qui donne son dernier mot, que quand une demoiselle a de quoi pour elle, elle ne doit épouser qu'un homme qui ait de quoi pou^ lui. De plus, il n'y a de femme heureuse en ménage.que celle qui a un mari occupé : ma femme le sait bien. Aussi un père raisonnable, et M. Bonin frappa lentement sur sa tabatière, qu'il ouvrit , un père raisonnable ne prendra

jamais qu'an gendre qui ait on état , et j'entends un bon ëtat, dont on puisse établir les profits nets ; et non pas de vos billeresëes de livres ou de plume , c'est bon pour s'amuser , mais cela ne peut pas s'appeler des occupations. Ou bien encore un emploi , une place quelconque , pourvu qu'il y ait quelque cbose derrière; car les places, par le temps qui court... Ici M. BOnin huma, par forme de réticence , la prise de tabac qu'il tenait entre ses doigts.

Pendant le silence qui s'ensuivit , madame Bonin s'agitait sur sa bergère avec quelques signes d'impatience , mais jamais elle ne contredisait son mari ouvertement ; suivant, à son égard , sans s'en doitter, la maxime de Masarin , elle le laissait dire pour qu'il la laissât faire. Suzette ne quittait pas sa broderie, et* M. Charles m'adressait, d'un air de compassion moqueuse pour M. Bonin, un sourire auquel je ne répondis pas.

Je n'ai jamais compris , je l'avoue, ce dédain d'une intelligence pour une autre ; cette horreur du commun et du vulgaire chez dâ gens qui sont souvent eux-mêmes ce. qu'il y a de plus vulgaire et de plus commun. €e que venait de dire le bon Bi. Bonin, quelques milHera

d'honnétea pères de famille avaient pu , il est yrai, le dire oa le penser avant ou en méoie temps que lui, malheur dont il ne se doutait pas , et qu'à coup sûr il n'aurait pas compris. Qu'importe ? ses idées , comme il les appelait , n'en étaient pas moins siennes , aux seuls titres qui constituent ce genre de propriété , la méditation et la conviction. Platon ni Pythagore, Locke ni Kant n'en pourraient alléguer d'autres. Je défie le plus habile d'entre eux de déterminer, dans la série de ses idées , la valeur on la limite de ce qui lui appartient en propre. Mais, à quelque rang que vous soyez placé dans la hiérarchie intellectuelle, toute opinion adoptée après un examen consciencieux est vôtre ; tonte idée dont vous avez fait l'application est vôtre ; toute émotion sincère est vôtre, qu'elle ait été ou non avancée, formulée, ressentie par d'autres que par vous.

Pardonnez-moi de me laisser aller à ces digressions ; accoutumé à vivre seul , j'ai peu senti le besoin de gouverner mes pensées ; je les suis où elles m'entraînent.

J'étais d'autant moins disposé à partager le rire moqueur de M. Charles , que la détermination annoncée d'un ton si ferme par le père de Snzette , venait d'ajourner toutes mes espé-

ranoes. Il voulait que son gendre eût un état! on état lucratif. Que de temps pouvait s'écouler avant que je fusse à même de rempUr cette condition I comment , sans cela , oser me proposer après ravoir entendue !

J'essayai pourtant de faire a M. Bonin quelques objections , mais timides et maladroites, car au fond de Tâme je ne pouvais m'empécher de trouver qu'il avait raison.

M. Charles , au contraire , l'approuva hautement , loua son bon sens , sa prévoyance paternelle, et l'engagea à persister dans sa judicieuse résolution. Je pensais bien qu'il raillait, car cette résolution tournait contre lui plus encore que contre moi. Il est impossible, me disais-je, que cet étourdi se mette jamais a même de remplir les vues de M. Bonin ; cette fois , du moins , j'ai des chances pour arriver avant lui , patience donc.

Je me retirai le soir, tout préoccupé de ces pensées; je les roulai dans ma tête toute la nuit. Un état ! me disais-je , un état ! et quel état prendre qui ne me coûte plusieurs années de travail avant de le pouvoir remplir? Obtenir un emploi serait peut-être plus facile ; et puisque j'ai , comme on l'exige , un petit capital à y joindre, on ne me refuserait peut-être pas !

Jout réjoui de cette idée , je me levai et je courus chez votre père. Malgré ma longue absence , il me reçut comme s'il m*eût vu la veille. Je-lui expliquai mes projets, et je sollicitai sa protection. Je pensais que l'habitude du calcul , jointe à quelques études spéciales que j'avais faites , me rendait propre a remplir une petite plaee dans les finances.

— A la bonne heure , me dit mon protecteur , je vois avec plaisir, mon cher enfant, que vous vous décidez à payer votre dette à la société, en^voQjs imposant une occupation utile et régulière; j je connais le comte F***, qui est à la tète d'une administration dépendante des finances ; il aime les jeunes gens qui , comme vous , annoncent des moyens. Je sais qu'une place dont il peut disposer va être vacante (il me la désigna) : rédigez une demande , je me charge de l'apostiller; je vous présenterai s'il le faut, et je ne doute, pas que vous ne réussissiez.

Plein de douces espérances ; je courus en le quittant , m'enfenner dans ma petite chambre. Je taillai une plume neuve , je m'assis à mon bureau , devant un beau cahier de papier telhère , sur lequel j'écrivis en vedette , de ma plus belle ëoriture :

u Monûeur le comte* . . »

Après ces mots, je m'arrêtai, je posai la plume et j'appuyai la tète sur ma main : Que vais-je dire? me demandai-je , cherchant yai* nement à quel titre j'allais solliciter cette place. Le désir ou le besoin que j'en ai ne sont pas des droits ; tous mes concurrents peuvent en dire autant. Des services antérieurs? je n'en ai point ; ma capacité ? il faudrait la prouver ; car assurément on n'est pas obligé de me eroire sur parole. Je m'arrêtai à cette der-* nière idée : tout à coup je m'imaginai avoir trouvé le moyen de résoudre le proIMme, J'avais parmi mes études un travail sur quelques abus que j'avais cru apercevoir dans l'administration des finances ; je me hâtai de le ch.&r-' cher , dans l'intention de le joindre , après l'avoir revu , à ma pétition , et de prouver par là que je n'étais pas étranger à la matière dont j'allais m'occuper.

Je le trouvai en effet ; mais cet essai , écrit pour moi seul et sans but déterminé , était maintenant bien knn de me paraître suffisam** ment concluant ; la plupart des calculs étaient approximatifs. Je ne m'étais point embarrassé d'établir mes hypothèses sur des chiffres exacts ou des assertions mathématiquement prou-

yée» ; je troarai même à la marge ces maitf sonvent répétés : à yérifier.

Il fallait donc , pour ne pas prodaire précisément l'effet contraire à celni que j'ambition* nais , me procurer des renseignements positifs , des documents officiels.

Tout cela devait me prendre dn temps , je le savais; mais je ne voyais nul moyen de faire antrement , et j'espérais qu'en ne perdant pas une minute , en m*y dévouant sans relâche , ce temps serait pour moi moins considérable que pour tout autre.

Me voilà donc , dès le matin , courant les bu^ reaux , adressé^ de l'un à l'autre , renvoyé du jour au lendemain. Que de courses inutiles ! que d'heures entières perdues pour obtenir un éclaircissement nécessaire, une communication indispensable ! et pourtant je n'épargnais ni mes pas ni mes peines. Ceux-là me comprendront , qui ont eu affaire aux admi-* nistrations : obligé de courir tout le jour , je rédigeais mes notes pendant les nuits , que je passais presque tout entières à travailler ; je prenais à peine le temps de manger , et cependant j'avançais à pas de tortue ; ma tâche semblait s'allonger sous mes doigts , comme il arrive toujours quand on vent refaire con-

raencieusement une besogne entreprise à la légère.

Cependant, au bout de quinze jours de sueur et de fatigues , jaune , hàre , hébété comme un forçat qui sort du bagne , je portai enfin chez Totre digne père ma pétition , flanquée d'un volumineux mémoire 8Uf les abus du mode de perception de Vimpô^i et les moyens d'y remédier.

— Mon Dieu , Bontemps , d'où sortez-vous donc ? me dit votre père du pins loin qu'il m'aperçut , vous avez l'air d'un déterré ; avezvous été malade?...

Je lui racontai ce que j'avais fait.

— Gomment , enfant que vous êtes , me ditil avec un peu d'impatience , vous en êtes encore là ! Ne savez-vous donc pas que quand une place devient vacante elle est déjà donnée ?

— Mais, monsieur, lui dis-je tout déconcerté, il fallait bien me créer quelques droits pour prouver que je la méritais.

— Eh ! mon cher ami , on a toujours le temps de prouver ces choses-là. Ce qu'il y a de sûr , c'est que , n'entendant plus parler de vous , j'ai cru que vous aviez changé d'avis , et que tandis que vous cherchiez à mériter cette place, un autre l'a obtenue.

Je demeurai consterné.

— Ailona, Bontemps, remettez-vous , me dit mon digne ami en cherchant à me releyer de mon abattement ; il n*y a pas là mort d*homme : cette occasion est perdue , eh bien ! une autre peut se présenter où je serai plus habile , et TOUS moins consciencieux.

Mais ces consolations échouèrent contre mon désappointement ; je m'en allai triste et découragé , et en passant sur le Pont-Royal , je jetai dans la Seine ma pétition et le fatal mémoire qui , après tant de peines , me coûtait ma place et la main de Suzette.

En remontant le long du quai , les yeux fixés à terre , et plongé dans mes sombres réflexions , je heurtai par mégarde un homme qui prononça mon nom ; je levai les yeux , et je reconnus Jules Dervin , un de mes camarades de collège.

— Où diantre vas-tu ainsi , le nez en terre , heurtant les gens sans les voir? me dit-il ; étaistu par hasard absorbé dans une équation?

Je lui contai ce qui venait de m'arriver.

— Une place manquée ! bah ! vpilà bien de quoi se désespérer ! Me dirait -on pas que cela n'est jamais amvé qu'à toi? J'en ai manqué bien d'autres , ma foi , avant que de prendre

comme je l'ai fSait, on cabinet d'affiiires; et puis , n*7 a-t-il qu'une place sons le soleil? Mais j'y pense... j'ai précisément ce qu'il te faut, moi qui te parle. Allons, laissera ton air la^« bre , viens déjeuner avec moi , et je te dirai ce dont il s'agit.

Il m'emmena presque malgré moi, et , chemin faisant , il m'apprit qu'un de ses clients venait de faire un héritage considérahle. Au nombre de ses propriétés de fraîche date , me dit-il , se trouvent des forges situées dans les Pyrénées. Il m'a chargé de lai procurer un homme assez sûr et assez intelligent, pour qu'il puisse l'envoyer là en toute confiance , et se faire faire un rapport exact sfir l'état et les produits de cet établissement. Si tu veux , tu seras cet homme. Tu auras d'abord mille écus et tes frais de voyage , et si , comme je n'en doute pas ; tu t'acquittes bien de ta mission , tu pourras continuer avec de bons appointements , ou un intérêt dans l'affaire , à ton choix.

— Ne ferait-il pas mieux d'y aller lui-même? répondis-je.

— Tu te moques. D'abord il est trop occupé à dépenser son argent pour se donner la moindre peine à le ménager ; ensuite la morale veut

que tout lo monde tîto là où il y a un riche 9 tt ce n'est toi , ce sera un autre«-

— ^ Mais je n'ai pas de connaissances spéciales for cette matière.

— £h I qui te parle de te fiaire forgeron ? Il ne s'agit que de surveillance à exercer, de renseignements à prendre; n'as*-tu pas des yeux pourvoir, des oreilles pour entendre? n'y mettras-tu pas toute ta scrupuleuse exactitude? n'es-tu pas sur enfin d'être par là même plus utile au propriétaire qu'un autre qui aurait plus de lumières , maïs qui n'aurait pas ta c(Hisoienee?

J'en conrins.

— Ëh ! allons donc, reprit Jules, on a biem de la peine à te décider. Viens ayec moi ckea mon homme , je toux te présenter.

Je me laissai entraîner. Ce genre de travail n'était pas celui qui conv^aait à mes. goûta sédentaires ; mais Tespoir d'une occupation luorative et prochaine me séduisit.

Arrivé nvec Joies chei le nouveau millionoaire, jepus observer le combat que se livraient chez cet homme, l'incapacité , la paresse et la méfiance. Le sentiment de son inexpérience, la peur d'une tâche pénible et fatigante , le for^ çaient d'abandonner à un tiers le soin de ses

intéréts ; mais il ne poayait s'empêcher de l«Ss<ser apercevoir rinqaiétiide qa*il avait d'être trompé. Maladroit càlcal ^ ce me semble , qae de montrer à ceux que nous sommes forcés d'employer , des regrets ou des soupçons ! Cependant Jules, qui paraissait avoir un grand ascendant sur Tesprit du capitaliste , se porta ma caution avec tant de chaleur , que l'autre se déeida à mettre mon savoir faire à l'épreaye, en me nommant son agent provisoire, et à prendre avec moi des engagements définitifs , si je remplissais bie» ma mission.

Il fallait partir sous huit jours. Jules me fit, au nom de mon patron , l'avance de mes frais de voyage. Je fis promptement toutes mes dÉapositions, sans dire à personne les motifs de mon départ , sur lesquels on m'avait recom^ mandé le secret. J'allai prendre congé de la iamîtte Bonin. Je n'osai parler de mes espérances , qui pouvaient ne se point réaliser : le passé ne m'avait pas accoutumé à compter anr l'avenir ; mais en regardant Suzette , je pessais, à port moi , que bientôt peut-être je pourrais lui ojQfrir une situation qui satisferait son pèrej je ne sais quoi me disait que Suzette ne me re* pousserait pas. Je ne m'étais jamais senti aussi joyeux que je l'étais ce soir4à en pariant de

— Timon Yoyage ; il me semblait que tout le monde devait deyiner le sujet de cette joie , et je ne fis nulle attention à Tair étonné de Snzette , à Taiv offensé de sa mère. On me demanda si mon retour serait prochain ; je l'ignorais , et ne pon- Tais rien dire à cet égard , quoique bien résolu à le hâter le plus possible , sans nuire aux in* tërêts dont j'étais chargé.

Le moment des adieux arriva : le père Bonin me serra la main; je m'approchai de sa femme, qui me présenta ses deux joues d'un air froid et digne , ce que je regardai comme une permission tacite de demander la même faveur à Suzette. Mais elle se pencha de manière que je ne Û8 qu'effleurer les boucles de ses cheveux. M^importe , j'étais content , et je montai dans la diligence , emportant avec moi les plus riantes idées. Mon voyage fut heureux ; jamais rien dans ma vie ne m'a si bien réussi. Il semblait que les obstacles s'aplanissaient sous mes pas. Recommandé à quelques personnes de la ville , 0 se trouva que c'étaient précisément celles qui pouvaient m'ètre le plus utiles.

Je me rendis à la montagne , muni de bonnes instructions. Mines , forêts , usines , je visitai tout ; je me fis rendre compte de tout.

J'éerivais régulièrement à Jules ; mes rap->

fortB , mes caleals , mes aris sur les moyens dl*anéliorer , tout était approuvé ; et les répcm^ ses 9 en me demandant chaque fois quelques aouTeaux éclaircâssements , m'exprimaient la plus grande satisfaction sur la manière dont je m'acquittais de ma tâche. Je pouvais d<mc espérer un heureux résultat de mes efibrts , et cet espoir doublait mon courage : cette activité inaccoutumée, ce pays nouveau et pittoresque où je me trouvais jeté tout à coup a« sortir des rues boueuses de Paris , l'air vif et pur des Pyrénées qui soulevait ma poitrine , avait comme renouvelé ma vie.

A l'âge que j'avais alors , toute émotion nouvelle est un bonheur. Les courses auxquelles j'étais oldigé ne me semblaient qu'une partie de plaisir. J'aimais â parcourir une contrée pittoresque qui , foulée aux pieds par tant de penses divers , garde encore les traces qu'ilsy imprimèrent tour â tour. Le long de cette voie antique retentit le pas hardi du Romain , sous les arceaux de ce monastère le pas lourd du Goth , le pas rapide de l'Arabe sur les dalles de eette mosquée; et le ^ol, théâtre de tant do souvenirs , est par lui-môme asses beau pour s'en passer. Aussi les monuments de la nature , toujours jeunes , attiraient plus ma sympathie

qne ceux qui nous «Uest^t le court pasMfçt des races kmudnes.

Songez à ce que éoit ëproater ma enfant de Paris en respirant les émanations balsamiques des plantes de ces montaifnes, en adminint leurs majestueuses ëlérations , leurs accidents si Taries. Tantôt tous retrouTez tout à coup la main et la culture de Thomme dans des escarpements oà TOUS ne Tauriec pas soupçonnée ; tantôt TOUS dëcoUTrez quelque lieu caché , si riche de ses beautés natives , de sa fraîche Té^é^ tatioB , de ses belles eaux bleues et silencieuses, qu'on s'étonne de le trouTcr désert. Là, le payiMtn a aussi une physionomie moins Tulgsdre et plus pittoresque que celui des entirons de nos grandes Tilles. Coiffé d'un long bonnet rouge , les reins serrés par une ceinture de même couleur, sa Teste jetée sur l'épaule , des sandales de corde aux pieds , un lourd bàtcm dans les mains , il doTance sur le chemin battu le grand trot de ses mules , ou franchit les rochers escarpés avec la légèreté hardie de l'isard qu'il poursuit dans ses montagnes. Je le répète, j'ai Toyagé depuis et dans des contrées plus célèbres ; mais je n'ai jamais retrouTé les émo* tions de ce premier Toyage, qui, entrepris dans un but p«Kremenl d'utilité, me rendait par cela

M"»« TASTC. T. II. 7

méme plus précieuses tant de jouissances inattendues ; puis ma jeunesse , la joie d'une pre* mière réussite , l'espoir d'un bonheur prochain, l'image de Suzette, qui, dans mes doux projets , devait m'accompagner Fannce suivante , prêtaient à tout ce qui m'entourait un charme que peut-être j'y chercherais vainement aujourd'hui. Que de fois dans mes excursions solitaires, je me suis arrêté, cherchant autour de moi un être qui pût partager les émotions qui m'oppressaient ! Alors , si du milieu d'un nombreux troupeau de chèvres , dispersées autour de lui, dans toute la diversité de leurs ca* pricieuses attitudes, quelque pâtre assis entonnait tout à coup l'air national qui vante sur un mode si doux, dans un si naïf langage ,les charmes de son pays , je m'arrêtais pour l'entendre , tenté de joindre ma voix à la sienne , et de répéter avec lui :

MonUmyts regaladts Son ]«s del Canigd , Que tôt Testiu floridas, Primavera y tardô.

Il y avait près de deux mois que j'avais quitté Paris ; ma mission était remplie , et j'attendais qu'il me fût permis de repartir. Le temps qu'il fallait , à cette distance , pour recevoir une ré-

ponse , avait prolongé mon séjoar. Enfin la let* tre arriva , et je me remis en route sang perdre un moment. La même joie confiante qui m'avait soutenu jusque-là ne m'abandonna point durant le chemin ; seulement l'impatience me gagnait. A Toulouse , je pris le courrier pour aller plus vite : dans cette saison , on arrivait à Paris un peu avant le jour. Je ne sais pourquoi aussitôt que nous eûmes passé la barrière, toute ma gaieté m'abandonna. Les réverbères qui s'éteignaient, les rues sombres, dont le silence n'était interrompu que par quelque charrette de laitière ou de jardinier , le pavé noir et boueux qui fuyait sous les roues , l'air humide et lourd , tout cela me serrait le cœur.

En quittant la malle-poste, je me jetai dans un cabriolet , et je me fis conduire rue Saint- Jacques. Au petit jour, je frappai à la porte de la maison. Le vieux pdrtier, tout en colère d'être réveillé si matin, vint m'ouvrir engrom* mêlant. Je me hâtai d'échapper à sa mauvaise humeur, et chargé de mon porte-manteau, tout frissonnant de ce froid malaise qu'on éprouve après une nuit sans sommeil, je pris le chemin de ma chambre.

La cour éclairée par le jour gris du matin ,

la maison sHeaeîeuse et endormie , tout meparvà triste. Je jetai un regard sur la fenêtre de Suaette; ses rideaux blancs, exactement fermés , disaient assez qu'elle reposait encore. Je pensai que j'avais moi-même besoin de repos , qu'une heure ou deux de sommeil me remettraient de l'abattement où je me trouvais , et je me jetai sur mon lit, afin d'être en état de faire oe jour même ma visite officielle au père de Sucette.

Jevenaisdemeleverunpéurafraichi, et je me disposais à m'habillor, lorsqu'on frappa doucement à ma porte : c'était M. Bonin lui-même. Tout joyeux de le voir, je ne remarquai pas d'abord son air un peu embarrassé.

J'ai peut-être tort , mon voisin , me dit-il, de vous importuner si matin, vous qui êtes sans doute fatigué de votre voyage ; mais je voulais d'abord vous souhaiter la bienvenue, et ensuite vous faire part d'un événement que nous n'avons pas pu vous mander, puisque nous ne savions où vous étiez : c'est le mariage de Susette*

— ^ De Suzette ! et je demeurai abasourdi.

— Oui , de Suzette avec M. Charles.

— Avec M. Charles ! repris-je , répétant stupidement ses dernières paroles.

— Avec M. Charles, continua le bonh(»nnie : le contrat est signé d'hier , nous faisons la noce aajonrd*hai, et siyous vouliez nous faire Thonneur d'y assister.. •

Je m'excusai en ))albutiant, alléguant la fatigue du Toyage. Puis , faisant tout à coup un effort sur moi-même : Il me semble, ajoutai-je, que ce mariage s'est fait bien vite; il n'en était pas question lors de mon départ.

— £h ! mon Dieu, non; ce n'est pas même tout à fait ce que j'aurais voulu.

— Pourquoi donc Yousêtes-rous tant pressé?

— C'est ma femme qui est cause de cela. Quand tous êtes parti , elle a cru... nous avons tous pensé qu'il s'agissait pour vous d'un établissement Vous ne disiez pas où vous alliez»

et vous aviez l'air si content!...

Accablé par ce dernier coup , je ne prononçai pas un mot. M. Bonin paraissait avoir encore quelque chose à dire, qui lui coûtait évidemment. Enfin, après plusieurs précautions oratoires, il en vint au fait : c'était que les arrangements relatifs au nouveau ménage lui rendaient ma chambre nécessaire , et qu'à son grand regret il était forcé de me donner congé.

Je n'avais nul désir de rester dans la maison

potff y être témoin du bonheur d'an autre : je rassurai donc que ce changement de domicile entrait dans mes dispositions; et lui, après m'avoir serré la main, en me faisant promettre que je viendrais les voir souvent , me quitta , tout léger , comme un homme qui se sent déchargé d'un grand poids.

Je demeurai livré à mes réflexions : jamais je n'en ai fait de plus amères. La confiance que j'avais mise aux discours du père de Suzette , mes efiorts pour remplir les conditions imposées , le scrupule avec lequel j'avais gardé le secret promis sur mon voyage, la délicatesse qui m'avait empêché de chercher à m'assurer des sentiments de Suzette , avant d'être sûr de l'agrément de son père : tout , jusqu'à la joie que me causaient mes douces espérances , tout avait réussi à mon rival , sans qu'il se fût donné la moindre peine , sans qu'il eût fait le plus petit sacrifice, sans qu'il eût satisfait à aucune exigence. Oh! s'il est dans la vie une heure de douleur poignante, de mortel découragement, c'est celle où nous voyons l'objet de nos plus chers désirs s'échapper de nos mains, pour avoir cherché à l'atteindre par une voie droite et consciencieuse , tandis qu'un autre l'obtient à nos yeux par cela même qu'il n'a rien fait

poar le mériter. Triste moment, qui nons montre notre bonne foi comme une duperie, nos scrupules comme une absurdité , nos laborieux efforts comme une stupide folie l Désen* cbantés de nous-mêmes, humiliés à nos propres yeux, nous n'ayons pas , pour nous consoler , la satisfaction qui suit un acte volontaire, un libre choix entre le doToir et l'intérêt , entre le malheur et le crime. Ici , nous n'arons rien décidé^ rien choisi ; ce chemin , nous Tavions pris pour arriver au bonheur : nous nous sommes trompés!

Un grand bruit que j'entendis dans la cour me réveilla de la torpeur où j'étais plongé : c'était la noce qui allait se rendre à l'église. Le bras et le front appuyés sur l'espagnolette de la f(^étre , je regardais à travers les rideaux les voitures qui venaient une à une- chercher les parents et les amis des mariés*

Bientôt, corsée, empanachée, gonflée d'or« gueiletde joie, parut madame Bonin, donnant la main à son gendre, et enfin, conduite par son père , Suzette î Suzette en habit de mariée, le Toïte blanc sur la tête , le bouquet tremblant au côté. Son joli visage me parut plus pâle et plus sérieux que de coutume. Elle s'arrêta un moment sur les degrés du seuil , tandis qa'on

abaissait deTaat elLo le marche^pied de la Toi* tare. An moment oà die y posa son petit pied, elle tourna rapidement la tête , et jeta un re~ gard vers ma fenêtre. Savait-^lle que j'étais là? Etait-ce un adieu qu'elle m'adressait? Je l'ignore. La portière se referma sur elle , et la Toiture partit , emportant l'unique intérêt de maTie.

Le bruit cessa , et je retombai dans mon anéantissement ; bientôt j'en fus tiré par une pensée subite. Je ne Toulais pas coucher dana la maison ; je sortis à la hâte ; j'allai arrêter dans un des nombreux hôtels du quartier latin, la première chambre Tenue, et je m'y installai sur-le-champ , content du moins d'échapper à oe bruit de noce qui ne pouTait qu'ajouter à mon chagrin. Lesicoudes appuyés sur une table, et la tête dans mes mains , je restai là tout le reste de la journée , et même la nuit suiTante , sans changer d'attitude , sans songer à prendre aucune nourriture.

Quand le jour reparut , il me réToilla de l'espèce d'assoupissement où j'aTais fini par tomber. Je me sentis, engourdi et glacé; je Toulus me IcTer, mes jambes refusèrent le séance; il me prit un étourdissem^t , et jetcMaiH bai sans connaissance , entraînant aTec moi la

table à laquelle j'avais cherche à me retenir.

Qaand je revins à moi, j'étais au lit, les rideaux tirés à demi ; j'avais les deux bras bandés, et un cataplasme sur l'estomac. Je voulus recueillir mes souvenirs, reconnaître la chambre ou je me trouvais, impossible ! Le papier, les meubles, tout m'était nouveau. De mon lit j'apercevais la cheminée, il y avait du feu dans cette cheminée, une grande cafetière devant ce feu , et au coin de cette cheminée un jeune homme assis, qui m'était aussi inconnu que tout le reste. Il avait une grande redingote bleue , un bonnet de soie noire sur la tête , une cravate rouge autour du cou , un cigare à la bouche et un livre à la main.

Au mouvement que je fis, il leva les yeux , et voyant les miens fixés sur lui , il jeta son cigare au feu, s'approcha de mon lit , me prit la main , et tout en me tâtant le pouls : Eh bien! mon cher, me dit-il, comment nous trouvons-nous? un peu étourdi, n'est-ce pas? Il y a encore de la fièvre ; mais courage ! cela se remettra.

— Où sui8-je?demandai-je d'une voix faible.

— Parbleu ! à l'hôtel de Suède , dans votre chambre. U pardt que la tête n'est pas encore bien forte.

La mémoire commençait à me revenir; je prononçai le nom de Jules Dervin.

— Ah! nous y Toilà, reprit mon jeune homme ; il paraît que ce monsieur Jules Dervin vous a enlevé votre maîtresse! Que voulezvous , mon cher ! c'est un malheur qui peut arriver tous les jours ; il faudra bien vous en consoler.

Ce quiproquo faillit de nouveau embrouiller mes idées déjà si confuses.

— Mais , repris-je enfin , il faut que je voie Jules Dervin ; j'ai des engagements avec lui ; il s'agît d'une affaire. . •

— Que diable ! reprit l'autre, croyant que je parlais d'une affaire d'honneur, il prendra patience ; on sait bien que vous ne pouvez aller vous faire tuer dans l'état où vous êtes ; attendez que vous soyez guéri.

Pour le coup, je n'y étais plus. Ma pauvre tête était si faible encore , que chaque motque j'entendais ou que je prononçais , retentissait à mon oreille comme un son de cloche.

Les efforts que j'avais faits pendant ce court entretien , l'impatience où j'étais de n'y rien comprendre , me causèrent un redoublement de fièvre. Ce jour et le suivant se passèrent encore avant que je pusse avoir avec mon gar-

dieu une explication suffisante. J'appris enfin que le bruit de ma chute avait attiré un jeune étudiant en médecine logé au-dessous de moi; c'était lui qui m'avait secouru et soigné , qui avait veillé à ce que je ne manquasse de rien. J'étais malade depuis six jours ; j'avais eu, pendant quarante-huit heures, le transport au cerveau, et dans mes accès , je prononçais âans cesse le nom de Suzette, mêlé à celui de Jules Dervin ; ce qui avait donné lieu au quiproquo précédent. A ce paroxisme avait succédé un abattement total , causé sans doute par les copieuses saignées qu'on m'avait faites. Enfin , quoique bien faible encore , je me trouvais en état de témoigner ma reconnaissance à mon jeune docteur.

— Ne parlons pas de cela, me dit-il ; pour nous autres apprentis , une occasion d'exercer est une bonne fortune, car nous ne trouvons guère de malades qui se confient à nous, à moins qu'ils n'aient le transport au cerveau.

Je lui fis enfin comprendre la nécessité où j'étais de voir Dervin ; il eutencore l'obligeance de lui écrire , puisque je n'étais pas capable de le faire moi-même , pour le prier de me venir voir. Jules accourut.

— Eh! mon pauvre ami , me dit-il , qui pou- Tait deyiner que tu étais ici malade ! Je ne savais ce que tu étais devenu ; je t^attendais le trente du mois dernier, et mon diable de pro* priétaire, accoutumé à ton exactitude, a été tout offusqué de te trouver une fois en défaut. le ne savais plus que lui dire ; j'envoyai chet toi : on me dit que tu étais effectivement arrivé, mais que tu avais déménagé le jour même, et qu'on ignorait ton adresse. J'étais vraiment très-embarrassé.

Je remis à Jules mes notes et le compte de ce que j'avais dépensé pour mon voyage ; je n'étais pas encore de force à lui donner de longues explications, mais il se chargea de tout arranger avec son client; il revint le lendemain tout soucieux. En vérité, me dit-il, rien n'est pis à servir qu'un nouvel enrichi ; les moins capables sont toujours les plus exigeants. Celuici m'a jeté à la tête une foule de lieux communs sur la ponctualité qu'exigeaient les affaires , auxquelles il n'entend rien ; et comme il n'était, dit-il, engagé avec toi que conditionnellement , il a pris des arrangements avec un autre. J'ai eu beau alléguer ta maladie, il a paru croire que c'était de ma part un mensonge officieux ; il me l'a fait entendre d'une manière

■i m'a déplu , et ma foi... je l'ai eirroyë ]»o*

Je reçus cette noùTelle aveo asses d'indiffë* renée : je ne tenais plus à cet emploi; qu'en «urais-je iait maintenant? Je ne désirais pas revoir ces Pyrénées , théâtre de tant de rares déçus 9 de tant de vaines espérances! Ce fut d<Hic avec plus de plaisir que de peine que je me vis déchargé d'une responsabilité qui m'au* rait pesé. Toute chaîne est lourde pour moi , qui ne sais , du moment que je l'accepte, aucun moyen de l'éluder.

Jules se consola en voyant ma résignation , et me promît ses bons offices pour une autre occasion. Je m'en inquiétai peu; et, délivré de toute préoccupation , je retombai dans mon apathie de malade. Pendant ma convalescence, qui fut asseï lente , mon voisin l'étudiant continua à me. tenir fidèle compagnie. La vivacité de son esprit un peu sarcastique faisait diversion au triste abattement où j'étais plongé. Sa gaieté avait quelque chose d'original. Il débitait les bouffonneries les plus amusantes , avec un visage imperturbable et le ton sec et sentencieux dont il aurait proféré des axiomes de philosophie. Mes opinions, mes principes, mis chagrins même, étaient pour lui une source

d^mtaiissaMet plfiisanteries. Mais, «oïd^t et ses manières tranchantes, cette plaisanterie n'avait rien d'offensant ; elle avait l'air d'an paradoxe , et l'on s'y prétait comme à un assaut d'armes, pour lui fournir l'occasicmde déployer son adresse.

Prosper Langflès était ou prétendait être da nombre de ces esprits positifs qui n'admettent que les vérités mathématiquement prouvées, ee dont je lui contestai quelquefois la possibilité. Cela peut être, dis-je, tant qu'il s'agit de faits isolés ; mais dès qu'il est question de les enchaîner l'un à l'autre pour en former un système sciaitifique, philosophique, politique ou autre, il faut de toute nécessité rentrer dans l'hypothèse, et, pour combler les lacunes, suppléer aux épreuves par les convictions. Nous ne pouvons jamais toucher tous les anneaux de la chaîne; nous sommes toujours obligés d'en supposer quelques-uns.

Prosper aimait ma société , par cela même que nous n'étions du même avis sur aucun point : c'était matière à discussion , et la discussion lui plaisait. Bien qu'assez réservé ailleurs, devant moi il faisait volontiers parade de cynisme et d'immoralité. Du reste, le coup d'œil qu'il jetait sur le monde était ferme et

nûnenr ; il remaniait les actions comme indifférentes en ^les-mêmes ; il n'en appréciait que le bat ef le résultat.

Que Youlez-Tous ! disait-il, la société est un eorps malade ; il fout bien que j'exploite ses maladies à mon prc^t.

— Vous devez du moins chercher à les guérir.

— Du tout ; je juge le mal incurable : je fais mon métier ; j'ordonne des remèdes, et je mul^ tiplie mes visites , qu'on me paie , car c'est là le point.

— Peu de gens , par bonheur, entendent la vie comme tous.

— Beaucoup, au contraire : seulement ceuxlà mentent aux autres et quelquefois à euxmêmes. Moi , du moins, j'aime à être franc avec moi ; je sais toujours ce que je veux , et où je vais.

— Moi aussi, ce me semble.

— C'est ce qui Vous trompe ; et la preuve, c'est que vous ne faites pas ce que vous voulez , et que vous n'arrivez pas ou vous allez : pour moi , quand je pars , je veux arriver.

— Ce n'est pas ce que je blâme ; mais n'estil pas plusieurs chemins?

— Qu'importe , s'il n'y en a qu'un de bon? ine direz-vous, si j'ai affaire au quatrième étage

d*une maifon, de ne point paaf»r par Tescalter? oa de ne pas prendre la grande route, 81 j'ai envie de me rendre à Lyon? Est-oe ■ui£Binte à moi si Tescalier est sale? Irai-je me donner la peine de le nettoyer? ou, si la route est mauvaise , doi»-je la faire réparer à mes frais? Cela vous irait, à vous qui êtes un travailleur ; mais les paresseux eomme BM>i aiment les <^iemins tout faits.

— Vous , paresseux ! c'est une prétention. Vous êtes instruit , et par conséquent laborieux.

— Oui, j'ai cette réputation, et comme j'en ai besoin, je lar garde ; mais elle ne m'a pas coûté cher , je vous le proteste : j'ai résolu le prd^lème d'une grande représentiH tion avec une petite dépense, problème qui

' met à la torture tant de ménages parisiens. Voici ma recette : c'est de ne lire jamais les ouvrages que tout le monde lit ; sur ceux-là j'en sais assez, tout le monde en parle; je lis au contraire beaucoup moins que la plupart des gens , et seulement des livres dont personne ne s'occupe. Cela me compose une instruction à part , un thème de conversation où je n'ai guère à craindre la concurrence , et ne me fait rien perdre d'ailleurs ;

CÊûT ^ tachant œ qœ fort peu de persona^ aarent, qui diable irait s'ixaa^ner que je ao saûi pas ce que personne n'ignore?

— Si je prenais vos paroles au pied de la lettre 9 j'en oonclurais que tous ne connais» sez de l'eqirit humain que ce qu'il a produit de sQtauYais , car ce sont précisément les chefsd'oeuvre qui sont lus du grand nombre.

-^ Ceci est un lieu commun qu'il ne serait pas bien difficile de réfuter; mais quand il serait TTsày que m'importe ? La lecture n'est ptm pour moi un moyen de me former le cœur et resprtt , mais une mise de fo&ds dont je. puis calculer le bénéfice net. Je tous ai ^ dit que je ne lisais pas les chefs-d'œuvre , parce que c'est du temps perdu ; j'en sais tout ce qu'il me faut ; je connais de Lafontaine ce que j'en ai appris étant petit , pour la fête de papa ; de Corneille , Racine et Molière , ce que j'en ai vu au théâtre ; de Bcnleau , ce qu'on m'en a fait copier au collège, en guise de pensum (et Dieu lui rende dans l'autre monde l'ennui qu'il m'a causé dans celui-ci I). Qu'ai-je besoin d'en savoir davantage? la vie est trop courte . • . Vous connaissez Rabelais, vous; mais vous ne connaissez peut-être pas Vévaugiie de$ wmnaiUeê. Vous connaisse» la fronde par les mémoires de

Retx, mais tous n'arez pas lu les caqueté de faccouchèê. Vous savez par cœur tout le siècle de Louis XIV , mais non peut-être les poésies de Théophile 9 ni les œuvres de M. Pavillon, ni le$ amitiés, amours et amourettes du sieur Le Pays , qui faisait des vers à la cavalière?

Voilà ma littérature, à moi; de même pour rhistoire. Des dates , des noms propres , une demi-douzaine d'opinions faites et appuyées de pièces peu connues , sur des points douteux ou controversés : cela vous représente tout de suite une masse de connaissances imposantes, et vous prend moins de temps même que Rollin ou Mézerai.

— Et si vous vous trouvez face à face avec un vrai savant ? car nous en comptons quelques-uns !

— Eh bien! j'en sais tout juste assez pour qu'il me juge digne de l'écouter, et ma réputation s'accroit d'autant.

— Et suivrez-vous la même marche dans vos études médicales?

— Sans contredit ; j'aime l'unité en toute chose ; d'ailleurs , ce n'est point par un caprice personnel que j'agis comme je le fais. Mon système de conduite est la conséquence forcée des circonstances où nous vivons. Au temps où les

lumières étaient moins répandues , où moins de mains pouvaient y atteindre , le même homme était à la fois médecin , chirurgien , pharmacien , botaniste , et m^e astrologue. Mais à mesure que les générations se multiplient, l'héritage de la science se divise et se subdivise de plus en plus. Il faut que dix hommes vivent aujourd'hui de ce qui formait jadis le patrimoine d'un seul 5 encore , s'il n'y avait qu'un prétendant pour chaque portion ! Mais loin de là, ils augmentent tous les jours, et il faut bien que les rangs se serrent pour leur faire place.

Il me semble , à vous entendre , lui dis-je , que je vois quelqu'une de ces grandes propriétés morcelées par la bande noire.

— A la bonne heure , c'est cela , si vous voulez ; au lieu d'un château , trop vaste pour son propriétaire , d'un immense domaine sur lequel vivaient, sans en déranger l'ensemble majestueux , une foule d'hommes qui n'y possédaient rien , nous avons des centaines de maisonnettes, dont chacune abrite une famille, des milliers d'arpents de seigle on de pommes de terre , dont chacun nourrit son maître : c'est un état de choses qu'il faut bien accepter tel qu'il est, en tâchant d'avoir part à ses

arantages , et de s'y faire adjuger un petit ooin ; ce qui de jour en jour devient plu» difficile.

Jugez donc un peu comment serait reçu quelque don Quichotte des anciens temps , qui tenterait de déposséder cette masse de petits propriétaires , pour reconstruire le fief à son profit.

— Cela Tout dire?...

— Cela veut dire que pour les gens de notre t<Hiips il n'y a plus qu'une ressource : la spécia* lité. Elle permet du moins au grand nombre d'avoir part au gâteau ; elle introduit l'égalité dans la science ; elle fait une place à la médiocrité : c'est comme le système représentatif qui donne une valeur à chaque individu ; d'où il résulte que mon cordonnier , qui n'aurait été qu'une âme , est une mi? aujourd'hui ; chose bien autrement importante !

Voyes cette mitraille de docteurs que les mortiers de la Faculté de médecine éparpillent tous les ans sur nos provinces : il faut bien que tout cela vive. Ils ont commencé par séparer les sciences diverses, puis les branches d'une même science; chaque médecin a son lot; le sexe, l'âge 9 la profession : médecin des femipes, médecin des enfants , médecin des gens de lettres.

Poifl il 86 sont partage le eorps knmaiii : mé* deoin du oaof^T , mëdecin du foie , médecin du poumon. Enfin 9 les rangs s'épaississant toujours , suiYant la marche de Tesprk humain , qui Ta sans cesse de la synthèse à Tanalyse , puis remonte de l'analyse à la synthèse , d'autres se sont composé du mélange de deux couleurs une couleur à eux : ainsi nous avons des médecins-chimistes, des médecins-naturalistes, des médecins-psychologistes, et même des médecins-littérateurs.

A défaut d'une heauté ou d'une laideur asses saillante pour trancher au milieu de la foule , on endosse un hahit étrange , car l'essentiel est de se créer une individualité. Tenez , à ce *vj^^ 9 j'étais consulté dernièrement par un de mes amis, qui ne savait à quel saint se vouer pour se faire distinguer; je lui ai conseillé d'étudier le lapon.

— Le lapon ! à quoi bon ?

— Comment , à quoi bon ! vous ne le voyei pas? Si dans le monde quelqu'un demande : Quel est ce monsieur? de quoi s'occupe-t-il? De la langue laponne , répondra- t-on. Voyez comme tout de suite cela dessine un homme , comme cela vous le met à part : voilà à coup sÂr une figure qu'on n'oubliera plus, et ceux

m^es qui ne «auraient pas son nom ne man-» queront pas de dire : Ah ! c'est ce monsieur qui sait le lapon ! Or, quand un homme en est là , on peut être tranquille sur son avenir. Il est sûr d'arriver à quelque chose , et il arrivera , dut-on créer pour lui une chaire de littérature laponne.

— Et vous, que ferez-vous?

— Je prendrai ma spécialité comme les autr^ : je me suis adonné aux maladies du cer* veau. C'est là-dessus que je passerai ma thèse : le sujet prête à de beaux développements ; vous verrei qu'il fera du bruit.

— Cette spécialité , cependant , vous êtes obligé de l'étudier ?

— Sans doute; mais cela donne bien moins de peine que vous ne croyez. Il y a cela de commode , que , dès que vous annoncez vous être exclusivement occupé d'une chose , il est sousentendu que vous y excellez : premier avantage. Vous êtes en outre dispensé de rien savoir au-delà , ou , si vous savez quelque peu , on vous en tient compte au centuple , car vous n'y êtes nullement engagé.

Tels étaient les discours qu'il me tenait journellement. Je le laissais développer , sans les combattre sérieusement , ces opinions qui ne

me paraissaient que d'amasanU paradoxes; mais à force de les lai entendre répéter , j'y puisais , sans m'en apercevoir , le désir et le besoin du succès , et je commençai à attacher à tous mes travaux d'ambitieuses espérances. Le souvenir même de Suzette s'effaça peu à peu de mon âme , d'autant qu'une sorte de crainte m'empêchait de toucher à ce point douloureux encore comme la cicatrice qui est à peine guérie. Puis une seule pensée vint bientôt absorber toutes les autres.

Nous étions aux^derniers jours de 1813 ; une nouyelle étrange, incroyable, stupéfiait tous les esprits. Les étrangers avaient franchi nos frontières ! l'ennemi était en France !

Il n'est personne de ceux qui peuvent avoir vu cette époque , qui ne se rappelle la sensation produite par cet événement. Vingt ans de victoires nous avaient si bien accoutumés à le croire impossible , qu'à peine pouvions-nous y ajouter foi. Il le fallut cependant , et, malgré les stimulants prodigués à l'orgueil national, les airs patriotiques chantés sur nos théâtres , les efforts d'hommes et d'argent , et les derniers éclairs du génie militaire de Napoléon , qui ne fut jamais plus brillant que dans cette malheureuse campagne, une secrète lassitude fa-

vorisait les progrès des armées ennemies^ et , avant qae Paris pût s'en douter, elles étaient à ses portes. Malgré mon peu de goût pour Tétat militaire , j'avais pris un fusil comme tons les jeunes gens d'alors ; les écoles étaient armées et organisées , et les excnrmons autour des soi* disant fortifications de Paris étaient deveauea une sorte de partie de plaisir.

— Voulez- vous venir avec moi anxl^arrière^ me dit un matin Prosper ; nous verrons ce qui se passe.

— Je le veux bien , répondis-je ; et tous deux en veste de chasse , nos fusils chargés sur l'épaule , nous nous dirigeâmes vers la barrière de Pantin , dans Fintention de faire le tour de la butte Chaumont , et de rentrer par la C^opinette.

Prosper était rêveur ; j'étais triste ; les circonstances nous préoccupaient également. Nous traversâmes la ville sans nous rien dire. Quand nous fûmes hors des barrières sur la route de Meaux, Prosper s'arrêta, et s^appuyant sur son fusil, il regarda du côté de la ville.

— Que va-t-il advenir de tout ceci? me ditil ; je crains que la France ne soit dans un mauvais pas, et l'empereur encore plus. C'est pourtant ce damné d'homme qui nous a conduits là

«▼eo «I ma^e éê conquêtes! Aussi , si la chose Be regardait que lui , le diable m'emporte si je me dottnerak la peine de porter ce fusil. En disant ces mot» , il fit résonner le sien dans ses mains , le remit sur son épaide 6t reprit sa marche.

— Vous savez , lui dis-je que je n'ai jamais approuvé le despotisme militaire de Napoléon ; mais ce n'est pas le moment de se tourner contre lui ; je me sens , an contraire , porté à me rattacher à sa cause , convainen que lui seul peut encore sauver la France •

Prosper secoua la tête. C'est nn homme usé , dit-il ; il n'y a plus rien à gagner avec lui ; tout le monde , en France , est las de lui et de la guerre. Je ne suis pas phis poltron qu'un autre; mais croyez-vous que cela m'amuse d'être conscrit cette année et soldat l'année prochaine? Or , il y a en ce moment cent mille jeunes gens dans le même cas; eux, leurs mères, leurs sœurs , leurs familles , forment autant d'ennemis avoués ou tacites du gouvernement actuel. Vous verrez , dès qu'on touchera le colosse du bout du doigt , combien de bras se lèveront pour l'abattre. Je voudrais savoir seulement ce qu*<m nous mettra à la place , car il est bon de prendre ses mesures à l'avance.

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