II
— Pour IHeu! Prosper, dte*je {irescpie en colère, ne parlez pas ainsi, vous me Mtes mal ; songez-vous qa*au moment où vous parlez, Tennemi brûle nos villages, ravage nos terres , égorge nos compatriotes ? Songez-vous que Fempêcher d'arriver à Paris , c'est empêcher peut-être le partage de la France ?
— Eh ! là , làl notre ami , ne vous échauffes pas , reprit Prosper avec son sang-froid goguenard ; si Fennemi , comme vous Fappelez , nous pille et nous brûle , ma foi , je ne puis trop lui en vouloir , il prend sa revanche. Quant à l'empêcher d'arriver à Paris , cela ne dépend ni de vous , ni de moi ; vous verrez cependant que je ne m'y épargnerai pas plus qu'un autre quand nous serons au jeu , ce qui ne tardera pas , je crois ; car la colonne égarée que nouB annonçant les proclamations du roi Joseph, ne me dit rien de bon. Mais , quoi qu'il arrive , je ne crois pas au partage de la France ; ce n'est pas chose si facile que vous pensez , avec l'unité que lui a imprimée la main de Napoléon.
Tout en parlant, nous arpentions la route à grands pas , et nous nous aperçûmes que nous avions été plus loin que nous ne voulions aller. Pour ne pas retourner par la même voie , nous descendîmes à travers champs, dans un che-
miû cretix , entre deux talus sminoiitë3 d'une . Wie d'aubépine.
Tout à coup Prosper m'arrêta brusquement par le bras.
— Paix ! me dit-il , écoutez !
Nous entendîmes un bruit de voix à quelque distance. On parlait allemand ,' Je yis dans les champs deux soldats prussiens de la Landwehr, qui se trouyaient probablement en maraude et< cherchaient à retrouver leur chemin ; c'était le premier uniforme ennemi qui frappait mes * yeux. Tandis que , saisi d'une surprise douloureuse , je demeurais immobile, Prosper armait doucement son fusil : il appuya un pied contre le talus , visa longtemps à travers la haie , et fit feu. Je vis l'un des soldats tourner sur luimême et tomber ; l'autre jeta autour de lui un regard effaré , et , ne sachant qui avait tiré , se mit à fuir à toutes jambes. Prosper lui lâcha son second coup et le manqua.
Quand le Prussien fut hors de vue, il aUa droit au mort sans s'émouvoir , prit sa cocarde et ses armes , et revint à moi. Un joli coup ! dit-il tranquillement ; la balle a traversé la trachée-artère , et a brisé deux vertèbres : javais visé à la poitrine ; j'étais bien dans la direction, mais l'arme relève toujours un peu.
fians ce moment j'éprouvai pour Proqier one sorte de repoussement , dont je ne pop me remf dre compte»
— Gomme tous Toilà pâle, patriote ! me dit* il en riant ; ce n'est pourtant qpJuu eonraû de moins f
C'était yrai ; mais alors toutes mes sensations avaient changé , et ce coup de fusil , tiré der^ xière une haie sur deux hommes sans défiance^ me faisait l'effet d'un assassinat.
Ainsi 9 moi , que la pensée de mon pays en^ Tahi faisait tressaillir d'indignation , je me trouvais 4ésarmé à la vue d'un homme isolé $ et lui , que n'échauffait ni l'amour passionné de sa patrie , ni la haine de l'étranger , le tuait sans émotion et sans remords. Explique qui pourra cette contradiction.
Nous rentrâmes dans Paris , sans nous être» adressé deux paroles. Là , Prosper me dit : le vous quitte ; je vais à l'état-msgor faire moa rapport et montrer mes trophées ; cela ne me nuira pas. Demain nous nous revexrons, car je me trompe fort ou nous aurons du nouveau.
Le lendemain était le 30 mars ! Dès le matin le rappel battait dans les rues. Je courus aux barriéreei avec Prosper et une foule d'autres jeunes gens; nous combattîmes toute la journée
avec cette, aorte d'entrainement iriéflëchi que cause un danger prochain. Le soir , le feu cessa; les troupes rentrèrent dans Paris, mais non pour y rester. Les habitants de la ville qui ne savaient pas plus que nous quelle serait Tissuedes événements , couraient aux soldats et les interrogeaient avec inquiétude. Cela va bien, répondaient les uns ; Fempereur arrive ;. nous allons le rejoindre. Fioe l'empereur!
— Tout est fini ! nous sommes vendus , disait d'une voix sombre un de ces vieux grenadiers f à figure fatale , dont je me rappelle encore la mâle physionomie.
Le peuple ne savait qu'en croire : la nuit tombait, et bientôt , sur les hauteurs qui dominent Paris, s'allumèrent les feux des bivouacs étrangers. Le cœur navré, le corps accablé de fisUigue , je me retirai chez moi , où je me jetai tout habillé sur mon lit. Le matin , Prosper , qui n'était pas rentré de la nuit , vint m'apprendre les nouvelles.
— Tout va bien ! s'écria-t-il ; la capitulation est signée ; nous aurons la paix , et les Bourbons....
— Quels Bourbons ? m'écriai-je ; car ce mot me faisait , à moi , enfant de l'empire , l'effet d'une résurrection : je ne connaissais de Bour-
bons qiie dans l'histoire. Mais Prosper ëtait bien informé , et m'expliqua tout au long le réritable état des choses. Je l'ëcoutai avec plus d'étonnement que de chagrin. Cette famille ne m'inspirait point d'éloignement et la perspective d'une paix solide rachetait bien des sacrifices. Je refusai cependant d'aller voir défiler les troupes alliées , et je fus longtemps sans sortir , ne pouvant m'accoutumer à cette vue.
Tandis que Prosper s'agitait en faveur des Bourbons avec une chaleur que je ne lui avais jamais vue , qu'il allait , venait , pérorait sans relâche , le déluge d'injures provoqué par la chute de Napoléon , ces ignobles ruades prodiguées au lion abattu , réveillèrent en m'indignant toute ma sympathie. Je commençai à penser «que l'obstination des 'alliés à nous l'ôter prouvait en sa faveur : je ne vis plus que son génie, sa gloire , tant de grandeur déchue par l'abandon de ceux qu'il avait comblés de bienfaits , et je me trouvais Bonapartiste au moment où tout le monde cessait de l'être. Je le dis à Prosper.
— n faut avouer , s'écria-t-il , que vous avez de singuliers à-propos ! Vous n'aimiez guère Napoléon^ et vous vous rattachez à sa cause au moment où cela ne peut servir ni à lui ni à
Yous! Quand on se dévoue à un parti, c'est pour obtenir un résultat : je n'aime pas à jeter ma fortune par la fenêtre ; je porte mes aflFections là où elles sont utiles et peuvent peser quelque chose dans la balance. Faites comme moi , prenez la cocarde blanche et venez au devant du comte d'Artois : il est encore temps ; la cause des Bourbons n'est pas tellement gagnée qn'ils ne puissent remarquer ceux qui se montreront les premiers.
— Cette raison me touche peu , tant que je ne suis pas convaincu que ces princes feront le bonheur de la France ; si Napoléon échoue, comment avez-vous plus de confiance en eux qui , pendant vingt-cinq ans , nous ont r^ardés, non-seulement comme étrangers, mais eomme ennemis?
— Qu'importe ! je n'ai pas confiance dans les Bourbons , mais dans la force des choses. Fussent-ils cent fois plus encroûtés de leurs vieux préjugés , par cela même qu'ils succèdent a Napoléon , ils sont obligés de partir du point où il est resté , de balancer quelques-uns de ses avantages , de détruire quelques-uns de ses abus. Vous aviez un régime de guerre , vous aurez un régime de paix ; au despotisme militaire , on opposera un despotisme légal , peut-
être une constitutioii , qui sait? Je m'inquiète peu des gouvernants , Tun vaut Fautre ; mais un gouvernement nouveau est toujours l'avé* nement d'une idée nouvelle. Selon votre ma* nière de voir , il 7 a progrès : mouvement , selon la mienne ; et le mouvement c'est la vie*
— Ainû vous n'admettez pas la supériorité d'un homme comme Napoléon ?
— Je l'admets très-fort , mais un homme n'a qu'un temps , et le sien est iinî«, vous dis-je ^
, vous n'en ferez plus que de l'histoire 9 ou de la poésie.
p— Je suis convaincu cependant que vous le regretterez bientôt , avec toute la France.
— ^ La France , c*est possible. Quant à moi je n'ai jamais de regrets , ne sachant rien au monde de plus inutile. Croyez-vous que je ne me dise pas aussi bien que vous que dans dix ans peut-être, plus ou moins, les Bourbons seront usés à leur tour? Gda ne change rien à la nécessité présente: je sais bien, quand je prends un habit neuf, qu'il sera vieux un joor; cela ne m'empêche pas de l'acheter. Allons , venez faire avec nous de la chevalerie et du panache Uanc , vous vous en trouverez mieux que de vos utopies; décidez-vous, et vive la joie!
— Non , encore une fois , je ne pute partager vos convietions. , . ^
— A la bonne heure! quand tous aures tu que j'avais raison , il ne sera plus temps ; le bon momentf 8i$pa pa^sé.
Et comme il se dirigeait vers la porte : Adieu, lui dis-je, je souhaite que vous ne soyez point trompé dans vos espérances.
Il s'arrêta tout court , et , avec le sourire sardonique qui lui était habituel : Mes espé* rances ne me trompent guère , dit*il ; quand je fais une partie de paume , je n'e$père pas que la balle tombera sur ma raquette ; je me place de Bianière à la recevoir ; si je la manque je n'en accuse que ma maladresse , et je tâche de HÛeux juger des coups. A ces mots il ouvrit la porte, et sortit en sifflant l'air de vive Henri in
Je le laiissai aller ; sa façon de penser m'in* spirait une répugnance instinctive : je veux aussi arriver , pensai-je , mais non par ce chemin* Ce n'est point à l'opinion la plus proche du triomphe que j'entends m& dévouer , mais à celle qui me parait renfermer plus d'avenir ; nous verrons qui aura tort ; il ne s'agit que d'attendre.
Je me rendis cependant sur le boulevard
pour voir Ventrée ée Monsteor. Une fcmle con sidërable y circulait , comme il arrive dans toutes les ocoasiom semblables , mais ce que je remarquai avec étonnement , c'était une quantité de figures hétéroditéë qU'it me semblait voir pour la première fois , comme si elles étaient tout à coup sorties des silos où on les avait mises depuis 1788.
Arrivé au boulevart Bonne-Nouvelle, au milieu de la foule qui se heurtait et s'agitait en tout sens, j'aperçus le cortège du prince, et je m'arrêtai. Monsieur était entouré d'un brillant état-major, au milieu duquel on reconnaissait la plupart de nos maréchaux. Sa physionomie était radieuse ; celle du peuple aussi était plus joyeuse qu'hostile : il avait eu la perspective d'une guerre sans fin, la peur du pillage et de la destruction ; on lui promettait la paix et le repos, il acceptait.
Au moment où le comte d'Artois passait devant moi, il se retourna vers sa suite, comme pour faire une question. Un homme poussa aussitôt son cheval en avant, et là, plié en deux, chapeau bas, il attendit les ordres du prince avec un air de soumission empressée.
Je ne saurais dire ce que j'éprouvai en re« connaissant dans cette humble attitude la figure
martiale du brave des braves, du marëciial Ney!...
La question me parut décidée, au moins pour le moment; je repris à pas lents le chemin de mon faubourg. Quels que^soient ceux qui nous gouvernent, pensais-je, tachons d'obtenir; la meilleure part possible ; n'ajournons pas le bien du, peuple au temps ou sera établi un gouvernement selon nos vœux, car ce temps pourrait n'arriver jamais. Travaillcmsi^non pour demain, qui n'est point à nous, mais pour aujourd'hui, qui nous appartient encore et qui va nous échapper.
Avec la restauration, la France, forcée de renoncer aux idées de gloi!re et de conquête, se replia sur elle-même. Le gouvernement représentatif offrit un aliment nouveau à ce perpétuel besoin d'émotions qui la domine. Les séances de la chambre remplacèrent les bulletins de la grande armée. Vous vous rappelez peut-être quel mouvement cette époque imprima à tous les esprits, en permettant à cette foule de jeunes gens , que jusque-là la conscription absorbait tous les ans, de rentrer dans . la vie civile, elle fit tourner au profit du développement social une masse d'intelligences que la guerre aurait dévorées. Les sciences, l'his-
ioire^ 1» philosophie, 1«^ Itttératvfe, prii^enl une extension nouvelle, et s'enrichirent peu à peu de tout ce que la politique n'aceapArait point 9 mais jusqu^pvès 1815, otJle^i eM le dessus* Les intérêts étaient trop palpitant», les partis trop enTenimés, la liberté de parler, toute restreinte qu'elle était, trop nouvelle pour faire plaee à d'autres émotions. J^aroue que je m'y abandonnai tout entier avec une ferveur de néophyte. Rien d'autre ne me parut plus mériter qu'on y consacrât sa vie*
J'en appelle aux hommes de mon âge : cette époque était encore une époque de croyance. A la foi rdigieuse, qui s'éteignait, avait suecëdé la foi politique, et les principes proclamés à la tribune, ou défendus dans les journaux, étaient pour beaucoup d'entre nous les dogmes d'une religion nouvelle. La défense des droits populaires devint à mes yeux le seul noble emploi de l'art d'écrire.
Je commençai à suivre avec assiduité les séances des chambres; je lisais avidement toua les écrits politiques qui paraissaient ; et bientôt je portai à un journal accrédité un article de fond qui fut accueilli et me fit, pour mon malheiu*, agréer de sea rédacteurs.
Tous ne savez pas ce que c'est, pour les gens
de mon humeur, que d'être remorqué [Mir un ^umal ! Je crus retrouver mes tribulations de collège avec la nécessité d'avoir fini mon thème à heure fixe. Jamais un sujet quelconque ne s'est présenté à mon esprit sans y engendrer d'interminables développements : résumer ou choisir me demande beaucoup de temps; la conscience qui ne me permet de défendre une opinion qu'après un mûr examen, et m'erikpéche d'avancer une assertion hasardée; l'ettentioii d'artiste que j'apporte aux formes du style, ajoutent encore à la lenteur de mon exécution.
Je suais sang et eau sans jamais faire assez vite pour les autres ni assez bien pour moi : je ne connais point de pareille galère. Et cepen** dant je continuais sans me décourager, convaincu du fond de Tàme que mes efforts étaient de quelque «Àose à la prosp^lté de mon pays.
Pro^per me poursuivait de ses railleries ; il se moquait de ma bonne foi dans mes idées, de ma persévérance à les soutenir, de ma lenteur à les exprimer.
— Une questicm politique, me disait-il souvent, est une oige sur laquelle il iaut se hâter d'appliquer son cadiet pendant qu'elle est chaude. Le moment est tout, le talent rien, ou peude chose.
■»■• TA8TTJ. T. II. 10
— La Tëritë n*e8t-eUe pas étemelle? Il est toujours temps de parler quand on ne dit rien que de vrai.
— Bon ! de vrai I tout est rrai sur tout, cela dépend du point de vue; mais, pour en tirer avantage, il faut produire un effet, et l'effet
. tient à un instant qu'on ne retrouve plus dès qu'on le laisse échapper.
— S^ns doute, quand il s'agit d'un avantage personnel.
— Ehl de quel autre donc?... Pensea-vous que les rêves des écrivains aient une grande influence sur le èours des événements? En vérité, quand je vois tant d'esprits supérieurs se morfondre vainement à mettre d'accord la logique des faits et la logique des idées, cela me £ait penser aux petits en&nts prenant au sérieux cette baie des oiseaux qui se laissent attraper quand on réussit à leur mettre un grain de sel sur la queue.
— Vous avez cependant vous-même des opinions que vous croyez bonnes, puisque vous avez travaillé à les faire prévaloir.
— Je les ai crues bonnes piëcisément parce que j'ai jugé qu'elles prévaudraient, et c'est pour oela que je crois inutile d'écrire en leur faveur ; bien plus inutile encore si elles étaient
mauvaises. Da reste, je n'ai point début politique ; j'ai fait du déyouement, juste ce qu'il m'en fallait pour me pousser dans ma profession . Je ne veux point perdre les pas que j'ai déjà faits dans ce ehemin, et je vais tâcher de profiter, pour avancer , du temps où, grâce à tous ceux qui sont aujourd'hui séduits comme vous par le métier d'apôtre, il n'est pas encore trop encombré.
— Mais ne peut-on en cette vie trouver son intérêt à servir l'intérêt général ?
— Oui, comme le' chasseur qui en tirant un renard au bord d'un étang, trouve un brochet accroché à sa queue; encore eut- il les deux parce qu'il n'en visait qu'un»
— Vous seriez décourageant si vous parliez sérieusement.
— Ce que je dis est très*sérieux, quelle que soit la Ibrme que j'y donne, car c'est en effet ce que je pense.
— Vous ne me ferez pourtant pas renoncer à la mission que je me suis donnée.
— Tant pis ; cela me parait du temps mal employé. Beau plaisir que de dépenser toutes ses facultés pour jouer précisément le rôle d'un chiffon blanc ou tricolore, qu'on jette de côté on qu'on reprend avec les idées qu'il re-
présente ! car c'est là ce que sont en politique les hommes à principes : encore l'ayantage ici est-il pour le drapeau, d'autant mieux com-* pris qu'il ne parle qu'aux sens, et que chacun peut formuler a sa guise le principe qu'il exprime.
— Que feriez*Tous donc , tous qui parlez?
— Je ne sais; j'ai peu l'habitcHle de pareilles hypothèses. Il me semble pourtant que si je me lirrais a la politique , j'agirais le phus que je pourrais ; je n'écrirais pas , et je parlerais le moins possible ; car les actions , pourru qu'on ne les motive pas , sont encore ce qui engage le moins un homme ; on peut leur donner la couleur qu'on veut. Les écrits , au contraire , les professions de foi, les déclarations de principes , sont des entraves qu'on se met aux jambes, des bornes qu'on est forcé de prendre pour point de départ, dût^on retourner à -cent lieues en arrière. Or , l'homme le mieux placé est celui qui peut toujours partir du lieu où il est, sans subir l'accusation d'inconséquence, la pire de toutes en politique, car elle ôté toute consistance , ou sans dépenser vainement une partie de ses forces à rétablir une sorte d'ao* cord entre sa marche présente et ses parole» passées.
— C'ett yrakoent dommage , lai dis-ja en riant , que tous ne suiviez pas cette carrière; TOUS deviendriez ministre.
— Pourquoi pas ? rëpondit-il en riant luimême. Au reste , je tous assure que même en croyant la chose possible , elle ne me tenterait pas. Je vous ai dit que je voulais m'élever dans ma profession ; j'ai trop de constance ou trc^ de paresse pour changer de voie à tout propos.
—J'espère, quant à moi, ne suivre la mienne qu'autant que je la croirai bonne.
— Alors, je doute qu'elle vous convienne longtemps; car cela prouve que vous l'avez prise sans en connaître les inconvénients.
— Je sais qu'il n'y a point de parti qui n'ait les siens , et celui que vous avez embrassé n'en est point exempt.
— Je suis sûr du moins d'avoir une chance de plus que vous. Vous êtes pour la charte sans les Bourbons; je suis pour les Bourbons et pour la charte. Il ne se peut que , des deux choses , une au moins ne nous reste.
Tandis qu'il me parlait ainsi , il me paraissait avoir raison; mes convictions se trouvaient ébranlées , et j'étais parfois tenté de me regarder comme un enfant; mais dès qu'il me quittait , mes idées reprenaient leur cours ha-
bituel, comme l'eau reprend son nÎTeau dès qu'on cesse d'agiter le vase qui la contient. Prosper cependant mettait , comme il l'ayait annoncé , l'exemple à côté du précepte. H aTait passé sa thèse avec éclat ; et , servi par cette circonstance et le mouyement qu'il s'était donné lors du retour des Bourbons, à peine fut-il reçu docteur^ qu'il partit pour la province , ou il devait être attaché à un hôpital.
Adieu , mon cher , me dit-il au moment de son départ; me voilà au premier échelon: un homme a dix ans pour faire sa fortune ; nous verrons alors où nous en serons tous les deux.
— Nous verrons , dis-je ; sans prendre le même chemin, nous pourrons bien nous rencontrer au but.
11 partit, et je continuai avec autant de persévérance et aussi peu de succès mes élucubrations politiques. Bientôt mes collaborateurs eux-mêmes , contents de mes idées et fatigués de mes retards, m'engagèrent à quitter le journal pour la brochure. Là , me dit-on , vous serez moins à l'étroit ; vous poui*rez suivre plus facilement la tendance qui vous porte toujours à chercher dans une question spéciale les généralités , et les développer à votre aise , «sans
être poussé par les exigences quotidiennes. Ce conseil me plut et je me mis en devoir de le suiTre ; mais , hélas ! dès que j'eus le temps et l'espace à ma discrétion , je ne voyais plus de raison pour en finir. L'inconvénient que j'avais cru éviter ne fit que s'accroître et me devint une véritable calamité. Lorsque, remontant aux principes, j'avais travaillé longtemps à déduire rigoureusement toutes les conséquences d'un fait ; le plus souvent arrivait alors un événement qui donnait d'avance un démenti à mes concluions , et c'était à recommencer;' Enfin pour vous en donner une idée , je vous dirai que je commençais une brochure sur la durée nécessaire de la paix européenne , le jour où l'empereur débarquait à Cannes , et que j'en terminais une autre sur l'incompatibilité qui existe entre la France et le gouvernement des Bourbons , le jour où Louis XYIII rentrait à Paris.
Les persécutions de 1815 soutinrent pourtant mon courage , et je défendis de tout mon pouvoir la cause des opprimés ; mais mes opinions ne me dominaient pas au point de m'empêcher d'admettre le fait même qui prouvait contreelles. Je ne pouvais partager ni cet aveuglement de l'esprit de parti qui ferme les yeux
à rëridenee , ni eette mauvaise foi de resi^ril de secte , dont la devise fut toujours : mentons, au profit de la vérité.
Une pareille façon d'agir refroidit insensi-» blement pour moi mes amis politiques ; je de-» vais m Y attendre. Les chefs d'un parti sont des puissances , et comme teb , ils ont leur cour et leurs flatteurs. Pour peu que l'im d'eux joigne d'orgueil ou ée despotisme à des convictions profondes , la vérité qui ne cherche que ceux qui l'aiment , lui est bientôt cachée autant qu'au monarque le plus absolu : ceux de ses amis qui ne partagent pas toutes ses opinions , se taisent ; ceux qui les désapprouvent s'éloignent ; il n'entend plus que 1^ gens qui 9 à bonne ou à mauvaise intention , parlent dans son sens , et le poussent dans sa voie, car personne me se soucie de lui dire ce qui l'irrite ou lui déplaît. Pendant qu'il se félicite de cet accord de sentiments et d'opinions parmi ceux qui , tout en se pressant autour de lui , lui dérobent ce qui se passe au-delà , combien de ceux-ci ne voient en lui que l'instrument qui sert leurs intérêts et leurs passions ; combien , en l'aidant à monter , se proposent de le faire choir! Combien murmurent tout bas contre luif Combien accusent son ambition , sa rai-
deinr , sa tyranme , se dédommageant ainsi en secret des louanges prodiguées en puUîc !
Lui cependant, enivré de manifestations éclatantes , qu'il n'a garde de prendre pour des flatteries, car on ne flatte que les princes, tonne , du haut de sa fierté^républicaine contre la hassesse dçs courtisans et l'aTeuglement des rois! Pauyre peuple !...
Ainsi peu à peu mon enthousiasme se re£roi<dit. Ma première Tocation m'abandonna; je n'étais plus qu'un mauvais soldat , et sans renon* cer à mes opinions je renonçai à la politique • Le désosuTreraent pourtant n'est pas mon fait; je n'ai jamais abandonné une occupation par lassitude ou par ennui , mais seulement a||rès qu'une longue épreuve m'avait convaincu de son inutilité ou de mon inaptitude.
Tandis que j'étais enfoncé dans la politique, la tittératqre, l'histoire, la philosophie, avaient eu leur révolution , on adorait œ qu'on avait brélé, on brûlait ce qu'on avait adoré ; c'était l'émancipation après le despotisme ; mais en attendant qu'on eut pris l'habitude de la lib^té , on se bornait à substituer une autorité à une autre ; au lieu de jurer par Homère et Boileau , on jurait par Shakespeare et André Chénier : Chénier qu'on ne peut séparer de
son époque, dont il m'a tonjour» paru l'expression poétique; Chénier qui,
Sor des peiisertiiMiTeaBX faiuût des rers anliques,
comme la réTolution appliquait des formes aiitiques k des besoins nouTeau^. Mais cette première ère dura peu : bientôt les physiono* mies commencèrent à se dessiner plus nettement , et chacun des novateurs suivit sa voie particulière, entraînant après soi le ban et Tarrière^ban de la jeunesse. J'avais des amis , ou plutôt des relations dans cette foule déjeunes écrivains , et la manie littéraire ne tarda pas à s'emparer de moi. Je crus trouver là ce que je chercbais depuis longtemps : une issue pour quelques idées qui me semblaient vraies ou utiles , un moyen de leur faire porter friût. J'arrivais , il est vrai, encore un peu tard cetto fois. Le mouvement avait eu lieu , les premières places étaient prises ; déjà même les rangs se doublaient, se triplaient derrière elles ; déjà commençait cette littérature au pas de course, qui a fini par devenir générale. Ce défi à qui trouvera d'abord le premier filon de la mine , et non à qui saura le mie|ix l'exploiter : ce n'était pas là mon fait. Je me le suis dit souvent :
j'aurais dû naître deux cents ans pins iàty alors qu'on pouvait mettre sans dommage, trente ans à terminer un.IiTre , et arriver encore à temps : anjourd'hui il n'y a pas moyen; la mobilité même des événements s'y oppose ; ce qui était vrai hier ne sera plus vrai demain. D'ailleurs , les écrivains sont si nombreux, le public si affairé , qu'il a pris pour devise : Parlez vite et soyez bref.
J'hésitais longtemps avant de me décider sur le chemin que je suivrais : mon penchant me portait vers la philosophie, où je trouvais l'emploi de toutes mes études, mais c'était là ce qui demandait le plus de temps , de travail et de réflexion , et ce qui en même temps propa>« geait le plus lentement une idée neuve. L'histoire a une portée plus prompte , car je ne la regarde également que comme un moyen , et suis aussi de cet avis , qu'il n'y a pas d'histoire, qu'il n'y a que des historiens. Mais c'est ici surtout qu'il s'agit de parler à temps ; car, attendu le défaut d'instruction de la majorité du publie, le premier talent qui ouvre une échappée nouvelle , impose son point de vue, et fait loi pour toute une époque. Je me tournai donc du côté de la littérature proprementdite. Le romain me tenta d'abord , comme une des formes les
phu faoilemeiit comprises , les plus propres à populariser une pensée.
Dans mes réunions ayec mes jeunes camarades, chacun de nous, sans paraître le youloir, réTélait ses projets littéraires, déreloppait ses idées , exposait ses données. J'avais un ^and désavantage dans cet échange , où mes pensas profitaient aux autres, sans que je pusse en faire autant des leurs , parce que mes plans étant en général plus étendus, et surtout mon travail moins prorapt , je me trouvai» tou^ jours devancé. Ainsi le sujet sur lequel j'avais ébauché un roman en plusieurs volumes , donnait tout juste la matière d'un conte ou d'une notivelle pour quelque journal littéraire; une pensée philosophique, quime paraissait de taille à fournir un volume in'H)ctavo, devenait un article que je lisais trois jours après dans qtt^que revue ; et , voyant toutes mes idées ainsi déflorées ou gaspillées Tune après l'autre, J4» n'avaia pluit le courage d'en rien Irire. Ne crofez pas pourtant que je me plaig^dùplagiat : les idées sont une propriété ocmimune ; la forme seule les rend individuelles : celui même qui me- volait n'^n savait souvent rien. Mais il estimpo»* sible de ne pas se coudoyer , lorsque tant de gens suivent la même route ; impossible que ;
même sans le Toaloir, qaelqaes-ans ne posest le pied là oà tous ares posé le TÔtre ; et de cela j'en ai fait rexpërience.
Une fois , aussi heureux cpie le sultan Scha-* habaham , il me vint une idée..... une idée si heureuse, si originale , si piquante, que je me prdmis de n'en rien laisser transpirer ; je n'o* sais y penser qu'enfermé dans ma chambre, tant j'aTais peur qu'elle ne m'échappât. Cette ibis, di»-je, je puis travailler à mon aise, on ne Timdra pas me couper l'herbe sous le pied. krec quel empressement je rentrais chez moi pour y retrouver mon idée ! Avec quelle pater~ nelle complaisance je la voyais croître et s*embellir ! Gomme je me délectais à lui préparer un vêtement digne d'elle , avant de la produire au grand jour ! Ce fut encore là un des bona monuodts de ma vie. Hélas ! il dura peu.
J'étais bien sûr de n'avoir commis aucune imprudence : jamais tuteur jaloux ne veilla sur sa pupille avec plus de soin que moi sur mon idée. Admirez pourtant ma déconvenue ! Je ne sais comment la traîtresse parvint à s'échapper , pour courir vers un plus heureux. Mais voilà qu'un beau lundi je la trouvai toute pom^ pennée, toute brillante, étalée nonchalamment et fort à l'aise dans le feuilleton du Jour-
ntU des DébaU! Je ne sais oomment je ne
mourus pas du coup : j*en demeurai abattu bien longtemps ; puis je me relevai peu à peu , et le courage me tevint.
Gomment n'ai-je pas pense au théâtre? n^ dis-je un jour ; c'est là la vraie route du succès; là , ridée ne fait pas tout , la mise en œuvre vous reste , tout vous est compté ; votre travail du moins n'est pas perdu. Me voilà donc à l'ouvrage sur un drame Shakespearien , où je n'avais pas du tout copié Shakespeare si ce n'est en ce qui ne lui appartient pas , l'absence des unités de temps et de lieu.
J'ai toujours pensé qu'un dramatiste surtout devait être Thomme de son temps et de son pays. Je ne suis pas le premier qui ait remarqué que Shakespeare, sous des noms romains, italiens ou autres , n'a peint que des animais , et je suis loin de lui en faire un reproche. S'il nous fait l'effet d'être plus historique, c'est que nous prenons pour antique et romain ce qui est seulement vieux et étranger. Racine eut donc raison de faire de ses héros des Français de son temps, et malgré nos érudites prétentions, ce«x des auteurs actuels qui ont le sens dramatique, ont fait de même. Au contraire , il arrivera peut-être que tant d'oeuvres de nos jours, fruits
cependant d'un travail conseiencieux , passeront, parce qu'elles ne représentent qu'un système historique qui changera , au lieu de représenter l'homme qui ne change pas. De là vient que les auteurs qui ont peint le plus fidèlement leurs contemporains, ont aussi le mieux peint les hommes de tous les temps.
J'avais donc étudié soigneusement ma nation comme puhlic et comme modèle. Pour ne pas contredire le goût actuel, et ne pas donner prise aux savants critiques , qui ne manquent pas de relever durement les fautes historiques d'un pauvre auteur , en lui reprochant d'avoir omis dans son drame tout ce qui n'y pouvait pas entrer , j'avais choisi un sujet français, pas très-ancien : pour être mieux compris , j'avais eu soin de ne pas prendre une période trop longue; les événements s'enchaînaient assez étroitement pour qu'on put oublier le temps écoulé , et ne pas avoir besoin d'une nouvelle exposition à chaque changement de lieu. Les Français, a*t-on dit, sont un peuple enfant ; c'est peut-être pour cela qu'ils ont toujours besoin de motifs ou d'explications; ce qui donne lien chez nous à tant de paroles oiseuses. Leur mot en effet est le mot des enfants : pourquoi ?
J'arais remarqué qu'en fait de longaears, notre public ne souffre guère que les conTersations , pourvu encore qu'il soit question de ce qui Fintëresse. Les longueurs poétiques le trouvent assez peu indulgent ; il s'est plu nombre d'années aux longs entretiens politiques de Corneille, et n'a jamais supporté qu'impatiemment , tout beau qu'il soit , le récit de Théramène; j^avais tâché de me conformer à ses exi-» gences; quant à l'histoire, je m'étais borné à ne pas altérer les faits connus. Du reste, j^avais étudié mes caractères autour de moi, mon peuple dans les guinguettes, aux ateliers et sur la place publique ; puis je m'étais laissé aller à ma manière de voir et de sentir. Je ne sais jusqu'à quel point j'avais réussi.
Je présentai ma pièce au Théâtre-Français. La bienveillance de monsieur le commissaire du roi me tint lieu du nom que je n'avais pas encore. La pièce fut lue , reçue et mise à l'étude peu de temps après ; mais â peine le bruit en avait-il transpiré dans les coulisses , qu'il parut coup sur coup sur le même sujet un ballet , un drame , deux mélodrames et quatre vaudevilles. Le public en fut rassasié , rebattu. L'actrice chargée de mon principal personnage ne voulut pas le jouer après le succès obtenu dans
— lié» —
le même rôle par une actrice d'un autre théâtre. Les rëpëtitions furent interrompues et ma pièce resta là.
J'aurais du être habitué au désappointement, mais loin de là : le dernier me semMait ton* jours le plus amer.
Je fis encore quelques tentatiyes infructueuses, quelques nouveaux essais que j'abandonnai inachevés ; et bientôt , convaincu que je ne réussirais à rien , accablé du sentiment de mon inutilité, je tombai dans un découragement total. Alors je m'éloignai de toute société; j'errais seul par la ville, du matin au soir, désœuvré , sans but , regardant tristement cette foule où chacun était préoccupé d'un intérêt, où tout le monde allait quelque part , pour laquelle du moins le repos était un plaisir. Sans la faiblesse de ma constitution , je crois qu'alors je me serais fait maçon ou charpentier , pour échapper par la fatigae du corps au tourment de mon esprit.
Quelquefois je sortais de la ville pour fuir la tue de cette activité qui me tuait ; d'autrea fois j'allais dans les cimetières, et je comptais, parmi les noms écrits sur les tombes , le peu de noms qui ne me fussent pas inconnus puis, je les comparais aux noms ignorés ; là , ou là , di-
sais-je, qu'importe? Puis, je reprenais arec plus d'amertume : Mais est-ce la renommée que j'ai cherché? non ; il m'aurait suffi d'avoir pro* duit une œuvre qui eût accompli sa destinée , qui ne fût pas demeurée inutile ou perdue , et cela même je ne l'ai pas obtenu. Alors je m'éloignais à grands pas comme pour fuir mes pensées, car parfois j'avais peine à échapper à la tentation du suicide qui me poursuivait.
Un de ces jours-là , traversant le pont SainC- Miofael, je m'entendis appeler par mon nom; je tournai la tète : un homme sauta à bas d'un cabriolet et courut à moi : je reconnus Prosper Langlès que je n'avais plus revu.
Dans ce moment, je me sentis joyeux de le retrouver ; son aspect me rappelait un temps d'espoir et de confiance , il me fît du bien. Je remarquai à sa boutonnière le ruban de la légion d'honneur , et je l'en félicitai.
— Oui , me dit-il , du même ton tranché et insouciant qu'il avait autrefois , j'ai assez bien fait mon chemin ; et vous , mon cher , où en ètes-vous ?
— A rien , dis-je tristement.
— Je l'aurais parié ; que diable avez-vous donc fait?
Je lui racontai toutes mes déconvenues.
— Aussi , me dit-il , c'est votre faute ; quand on travaille pour le public , il faut le servir selon son goût ; il ne peut pas se refaire pour vous.
— Je ne peux pas davantage me refaire pour lui , répondis-je , je ne puis que me taire ; et c'est ce que je fais , ajoutai-je en soupirant.
Prosper se mit à rire.
— Quand on n'a pas le public pour soi , ditil , on s'en fait un. Il ne faut que Se donner un peu de peine ; on s'ëtaye d'un parti, d'une secte religieuse ou littéraire , n'importe ; mais il faut vouloir : vous savez ce que je vous ai toujours dit. Moi, par exemple, j'ai passablement réussi; mais c'est parce que j'ai pris les bons moyens ; je suis parvenu assez vite au poste de médecin en chef d'un hôpital; j'avais la croix , une jolie chentelle, je n'étais pas mécontent. Une chaire est venue a vaquer à la faculté de ***, il m'a pris envie de l'obtenir ; j'avais plusieurs concurrents; je n'en craignais qu'un seul ; il était porté par de hautes notabilités et par l'opinion publique ; mais je voulais la place. Il y avait un moyen pour cela , je l'ai pris : je me suis fait jésuite , et je suis nommé.
— Jésuite ! m'écriai-je , en reculant de deux pas.
— Vraimeiit oui, continoa-t-il en éclatant de rire ; ne dirait-on pas que je me suis enrôlé dans la bande de Cartouche?
— Vous jésuite ! eh ! tous n'étiez pas même croyant , si j'ai bonne mémoire.
— Qu'est-ce que cela fait? reprit-il en haos-^ sant les épaules. L^affiliation n'est point tine chose religieuse , ce qui ne veut pas dire qu'il n'y ait pas de vrais dévots dans son sein ; mais pour en faire partie , il suffit de s'engager à porter certaines marques , à dire de certaines paroles à certaines époques , à se trouver à certains jours dans certains lieux , et surtout , car c'est là l'essentiel , à servir de tous ses moyens les intérêts de la société , à charge de revanche. Vous voyez que iious ne sommes pas en arrière, et que nous avons compris la grande idée du siècle : l'association.
Il aurait pu parler longtemps sans que je l'interrompisse , tant j'étais suffoqué. Voyant que je ne l'écoutais plus , il prit congé de moi , en me donnant son adresse que je n'entendis pas. Je restai longtemps à la même place , dans une confusion d'idées inexprimable; puis je commençai à marcher sans savoir où j'allais.
Quoi , me disais-je , il avait raison? Tout lui a réussi , et à moi rien f Gomment ne se
sm^il-Âl pas ëlevë , te faisant ainsi de tout un marckepied !
Et moi , moi qai n'avais que des intentions parés , qui n'ai suiri que des ?oros droites et honorables , je n'ai pu même contenter ma mo^ deste ambition!
Ce n'était plus du dëeooragement que j'é* prouvais, c'était du désespoir*. •
Ici la c<«ite8se, énrae , interrompit M. Bèntemps.
— Mon pauvre ami, dit*elle avec affec-* tion, cornaient ne m'avez^^vous pas dit cela plus tôt?
— la pourrais vons répondre : Paroe qu'il est dans ma destinée de parler toujours trop tard, dit M. Bontemps avec son sourire tranquille et mélancolique ; je vous rappellerai seulement que de pareilles confidences veulent être pro-^ voquées.
— Oui , c'est ma faute , vous avec raison ; mais cette fois votre retard ne vous sera pas funeste, je vous le promets, et vous serez dédommagée d'avoir tant attendu le bonheur.
— La Providence serait bien pauvre, reprit M. Bontemps d'une voix douce et gprave, si elle n'avait pour tous ses enfiemts qu'un seul et même bonheur. Mafaute,ànM>i, fut d'avoir eherdiéle
mien où elle ne Tarait point plaoë. Vous savei mes chagrins , écoutez maintenant comment je foi consolé.
En marchant tonjonrs doTant moi, absorbé dans mes pensées amères, je trayersai la ville sans m'en apercevoir , et je me trouvai dans la campagne au-delà de la barrière -Saint- Jacques.
Le soleil , encore ardent, commençait pourtant à descendre vers l'horizon. Le jour était chaud , et cet air plus vif qu'on respire dès qu'on quitte les murs de Paris , calma quelque peu mon agitation.
Je m'assis un momrait sous un arbre au bord du chamin, écoutant, comme à travers un rêve, le frissonnement du vent dans les feuilles ou dans les blés murs ; le vague gazouillement des oiseaux , et tous ces bruits des champs dont l'harmonie indéfinissable a sur les âmes troublées une balsamique influence. Je me levai plus tranquille. Plongé dans une tristesse vague , qui n'était pas sans quelque douceur, je suivais lentement un petit chemin qui séparait deux champs de seigle. Machinalement, je saisissais au passage quelques épis, le long desquels je glissais ma main; puis je semais çà et là , en le» suivant de l'œil , les grains restés
entre mes doigts. Les uns tombaient dans le champ , les autres dans les buissons d'églantiers qui s'élevaient de distance en distance ; ceux-ci sur les pierres , ceux-là sur le sentier même où les moineaux hardis venaient les becqueter en sautillant. Tout à coup, la parabole de l'évangile me revint en mémoire. J'ai toujours admiré cette morale divine, si simple qu'elle convient aux esprits les plus vulgaires ; si sublime qu'elle suffît aux plus élevés. Oui^ pensai-je avec une inexprimable mélancolie , le livre a dit trop vrai : pour quelques grains tombés dans la terre féconde, et qui là même , inégalement partagés, produisent soixante, cent , deux cents pour un , combien d'autrea se perdent dans les épines ! combien sont dévorés par les oiseaux! combien se sèchent sur la pieirre aride ! Moi , hélas ! je suis de ceux-là. ,
Dans un mortel abattement, je demeurai longtemps immobile. Tout à coup il me sembU qu'un rideau se tirait devant mes yeux; une lumière nouvelle dissipa les ténèbres de mon esprit. Non! m'écriai -je, chaque grain de blé n'arrive pas à ce qui semble sa vraie destination. Mais tous ont cependant une destination. Ceux qui fertilisent les ronces qui les étouffent; ceux qui servent de nourriture aux oiseaux du
cîel; ceux même qui déposent sur la pierre stérile les premiers atomes d'une poussière £éccHHle; non, rien n'est perdu, rien n'est inutile dans les rues de la providence : pas plus l'idée échappée de mon cerveau que le grain de blé qui tombe de ma main. De ce que nous nous trompons sur le but , s'ensuit-il que ce but n'existe pas ? De ce que nous sommes aveugles , s'ensuit-il qu'il ne fasse pas jour? Et ma vie tout entière se représenta à moi sons un aspect nouveau. Les discours de Prosper me revinrent aussi à Tesprit, et je m'étonnai de mon ét<»inement. Quoi ! me dis-je, je suis surpris que c^ui-là parvienne , qui ne veut qu'une chose, parvenir ; et que moi, qui en voulais une autre avant tout, je n'aie point obtenu celle-ci! «e Gherehei et vous trouverez ; frappez, il vous sera ouvert ! » dit le maitre. Pourquoi ai-je prétendu trouver ce que je ne cherchais pas? pourquoi, en frappant à une porte, ai-je latHapté que Fautif s'ouvrirait? Je voulais le succès ; mais je voulais, avant tout, satisfaire ma con-^ science , et ceci était réellement ]a chose que je voulais , puisque je n'ai pas pu la sacrifier à l'autre. Si j'avais su m'en contenter, je serais satisfait : mais quiconque vise à deux buts n'en atteint aucun. A cause de cela , j'ai été agité ^
ittëcoBtent , malheureux ; il n'en sera plus de
Ainsi je me sentis ra&rmi et consolé. Persuadé que j'avais trouvé le secret de ma misnon , je me remis au travail, tâchant d'émettre de mon mieux, sons diverses formes, toute idée qui me paraissait juste , vraie , utile; sûr qu'elle porterait son fruit, n'importe quand ou commuât • Depuis que je sais qu'une seule chose m'est nécessaire, je ne prétends qu'à celle-là ; un calme profond règne dans mon esprit el dans mon àme , et je ne connais plus ces agi« tations qui troublent la plupart des hommes* J'ai des amis dont je suis toujours satisfait ; car ce qu'ils me demandent, je le leur donse, non pour qu'ils m'aiment, mais parce que je les aime; et quand je vois qu^ue jeune homme tiraillé , comme je l'ai été, entre le désir de bien faire selon sa conscience , et le désir du succès , de la fortune , de la gloire , je me sens ému , et je suis tenté de lui dire : Pauvre servi* teur, qui, voulant contenter deux maitres, n'en satisfais aucun , descends en toi-même, examine soigneusement quelle chose t'est la plus chère , laquelle tu ne sacrifierais à nulle autre, et quand tu l'aui^s reconnue, ne ponrsuis^ ne cherche, n'attends queodle-là, et les
antres , peut-être (car cda arrive qadqaefets), te seront données par-dessus.
M. Bontemps cessa de parler.
— Ainsi y dit , après un moment de silence, la comtesse attendrie , tous tos travaux maintenant restent enfouis, sans que vous tous donniez le moindre soin pour les faire connaitre?
— Je n'ai pas dit cela ; seulement j'y sacrifie de mon temps le moins que je peux, et je ne m'inquiète point du résultat. Si j'ai fait un travail sur quelque question politique, et parlà, j'entends administrative; car j'ai renoncé depuis longtemps aux théories générales, je le présente au ministère que cela regarde ; si c'est un mémoire scientifique , à l'Institut ; si c'est un drame , au théâtre ; puis je ne m'en occupe plus. Je dépose ma graine dans le sol qui lui est propre, et, pour la faire éclore , je me ccmfie aux rayons du soleil , à la rosée des cienx. Quant à ibes ouvrages de prédilection , ceux ou j'ai développé mes idées morales et philosof^ques, n'ayant point de nom qui engage un libraire à s'en charger, ib attendent , pour voir le jour, que l'argentqiii aujourd'hui me sert a vivre , puisse servir à les faire imprimer* A l'exception de ce que je laissée ma vieillelMnne,
o*e^à oela que je dettine le pea que je possède ; et , ajouta-t-il en souriant , je comptais vous charger de ce legs...
— Non , dit madame D... avec émotion ; ce n'est point asseï : si votre lot est seulement de produire , le mien est peut-être de vous faire obtenir le prix de vos travaux. Faire mentir la destinée est une tâche qui séduit toujours une femme ; et , par bonheur, celles qui sont placées dans le monde comme je le suis peuvent quelquefois beaucoup. Les démarches que vous ne pouvez faire , les soins que vous no pouvez prendre , tout cela me regarde désormais ! Ministère, Académie , Théâtre , je frapperai , ou je ferai frapper partout , et vous vervez que nous réussirons.
— Cette généreuse intention est déjà un succès pour moi, dùt-il n'en rien résulter, comme je m'y attends.
— Votre incrédulité me pique au jeu; et, pour juger de ce que je puis faire quand je me mêle de quelque chose , je vous ajourne à un mois.
— A la bonne heure ! reprit M. Bontemps avec la même tranquillité ; le moindre fruit de vos peines me sera cher comme une preuve de votre affection , et me réjouira comme un
bi6A inattendu. Mais q«asd il a^en adrwndrait rien^ mon but à moi n'en ierait pas moins at^ teint. J'ai terminé presque, tous mes travaux ; j'ai employé à peu près toutes les idées qui iormai^it mOn domaine intelleetael, car chaque homme a le sien ; ma mission îci-has eat remplie. •• Je me tais, ma belle amie ; je vois que je TOUS chagrine. Bonsoir ; demeurez char^pée de mes intérêts 9 puisque vous le yonlez.
U sortit.
La comtesse, restée seule, pensa longtemps à cette histoire ; et , chose rare, le lendemain elle Y pensait encore.
Un m<Hs après, trois hommes montaient , ^ la suite Tun de l'autre, l'escalier d'une maison sans portier de la rue des Vieilles-Tuileries ; ei tandis que le premier sonnait à une petite porte, les autres y arrivaient presque en même temps. Tous trois avaient une lettre à la main. Une vieille femme vint ouvrir.
— M. Bontemps? dit l'homme qui avait sonné.
— M. Bontemps?
— M. Bontemps? répétèrent les deux autres comme un écho.
—- £h ! mon Dieu , que lui voulez-vous à ce pauvre cher homme? vous l'auriez réveillé de son somme, si c'était possible.
— RemetteÉ-lai cette lettre, qui vient da secrétariat de FAcadémie des sciences, dit le premier messager.
— Et celle-ci de la part da semainier de la Comédie-Française, dit le second.
Et celle-là , de la part de madame la comtesse D..., qui Fattend à diner, et le prie de n'y pas manquer.
La première de ces lettres annonçait qu'un mémoire venait d'être couronné par l'Institut.
Dans la seconde, le semainier prévenait M. Bontemps que sa pièce allait être mise à l'étude , et le priait de venir s'entendre avec lui pour la distribution des rôles. Toute la Comédie espérait un succès.
— tt Mon cher ami, disait la comtesse , j'ai u obtenu pour vous du ministre la promesse c d'une place digne de vos talents I venez en « causer aujourd'hui à table. Puisse cette nou- « velle vous réjouir autant que moi ! »
La vieille femme regardait les trois lettres et les porteurs, d'un air ébahi.
— Allons , la mère , prenez et porter ceci à votre maître , dit l'un d'eux.
— Hélas ! messieurs , dit-elle , vous venez trop tard , il est mort hier au soir.