UNE JOURNÉE DE DUPE
DNfi JOURHÉE DE DUPE.
Easèbe Mainville était, comme de coutume, inenf heures du matin, étaUi dans son fauteuil , près d'un élégant bureau chargé de li-* ▼res, de journaux, de brochures, etc. Il laissa tomber, en bâillant, le journal qu'il tenait.
— Il y a pourtant un public qui ajoute foi à ces sornettes ! ,
Il haussa les épaules et prit une brochure qu'il rejeta bientôt avec le même dédain.
— Je sais, pensait*!!, des lecteurs bénins qui prendraient cela pour de l'esprit I
En même temps il se pencha pour jeter sur la glace un regard de complaisance ; mais afin de donner le change à ce mourement de va-
uitë , il se dit que sa calotte bariolée , sa robe de chambre à ramage et ses pantoufles à pointes recourbées lui donnaient pécisément l'air d'une pagode de la Chine , et il prit en pitié les gens assez sots pour être contents de leur personne. Tout à coup , il se souvint que ce jour-là il avait rendez-vous avec un ministre. Eusèbe possédait une belle fortune , un nom recommandable ; il pouvait très-bien se passer de la place qu'il sollicitait, ce qui lui donnait l'espoir de l'obtenir. Il aspirait à la diplomatie; ce n'était point par ambition , fi donc ! il n'y cherchait qu'une occasion de mettre à profit sa perspicacité naturelle. Il sonna son domestique pour s'habiller. Bientôt , à l'empressé* ment et à la célérité que celui*ci mettait à le servir , il démêla qu'il avait quelque chose à lui d^nander.
— André , lui dit-il d'un ton de supériorité railleuse, vous avez envie de. sortir aujourd'hui? mettez le cheval au tilbury; Paul, le petit groom, me suffira. André quitta la chambre sans rien dire , plus irrité que son maître ne lui sût pas gré de son empressement intéressé, que reconnaissant de la permission accordée. Eusèbe s'en inquiéta peu et se rendit à son audience. Il fat parfaitement accueilli ;
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le ministre était homme de cour ; mais , i travers ses phrases polies, Eusèhe entrevit aisément qu'il n'avait nulle envie de lui accorder sa demande : ce n'était pas à lui qu'on pouvait donner impunément de l'eau bénite. Avec tout le savoir vivre requis, il poussa le ministre dans ses derniers retranchements, le mit, comme on dit , au pied du mur, le contraignit presque à une réponse positive , et le laissa bien convaincu qu'il ne l'avait point abusé , mais aussi un peu plus, mal disposé pour lui à la fin qu'au commencement de l'audience.
— Ce que c'est , dit Eusèbe, que de c<mnaitreson monde; un provincial s'y serait laissé attraper !
Il descendait chez Tortoni pour y déjeuner , quand il rencontra Folmont , un de ces êtres indéfinissables qui changent de situation et de fortune comme on change d'habit. Aujourd'hui vous les rencontres à cheval , demain en voiture, après-demain ils seront à pied.
— Parbleu ! tu arrives à propos , cria-t-il à MainviUe, il faut que je te fasse voir mon nouveau cabriolet anglais à ^eux chevaux.
— Est-ce que tu aurais envie de t'en défaire ? demanda Eusèbe d'un ton nonchalant.
— En vérité, on croirait que tu es soroier.
Eh bÎM ! oui; j'ai besmn d'argent dam ceiaoment-ci, et si in yeux t'en aceommoder, je perdrai mille firam» sur ce qu'il m'a coûté, quoiqiie je ne l'aie que depuis huit jours,
*-A la bonne heure.. .« après déjeuner*. .• nous Terrons»
Folmont, qui paraissait piieisé de conclure le marché, ne le quitta point qu'il ne lui eût fait voir le phaéton, qui stationnait sur le boulevard. Eusèbe l'examina d'mn air indifférent*
— Combien en veux-tu?
— Mais. . . comme je te l'ai dit, 1 1 ,000 francs; sur ma parole, il m'en a coûté 12,000*
— Eh bien! mon cher, j'en suis fâché pour toi, mais on t'a attrapé, reprit Eusèbe avec un sourire moqueur : j'ai vu ces deux chevaux chez Crémieux, j'en sais le prix, ainsi que de la voiture ; le tout n'a dû être payéque 10,000 francs, et je n'en donnerais pas huit.
— Ckunme il te plaira, repartit Folmont d'une voix altérée; ce n'est pas moi qui voudrais te faire faire un mauvais marché.
— Oh! non, tu ne chercherais pas à gagner mille francs s^r un açii! Je ne veux pas noa plus te les faire perdre, ainsi nous en resterons là.
Et Eusèbe .triomphant monta dans ton til-
bnry, en saluant le pauvre Folmont désap* pointe.
Il pensa qae ponr tner le temps il ferait bien de rendre une visite du matin à madame M enneval, la femme la plus à la mode de cette saison ; car, à Paris, les femmes ont leur saison comme les fleurs*
Pourriez*y6u8 m'apprendre de quels ëlëments se compose une femme à la mode? Souvent je me suis creusé la tête à chercher le mot de cette importante énigme, et je ne l'ai pas encore trouvé : la beauté?
— Non ; pour être ce qu'on appelle une jolie femme, il n'est pas absolument nécessaire d'être jolie; cela ne gâte rien cependant, mais cela ne suffit pas.
— La richesse ? l'élégance ?
— C'est quelque chose, mais ce n'est pas tout.
— Choisir ses chapeaux, ses robes, ses bijoux dans les magasins les plus célèbres, chez les artistes les plus renommés?
— Bon ! cent femmes le font, et une seule est la femme à la mode. On peut avoir un charraanf visage, une taille gracieuse, une élégante toilette, et paraître dans sa loge sans produire la moindre sensation, sans entendre répéter de tous côtés à voix haute ou basse : « C'est ma-
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dam» un» teUe, Ift plua jolie Somme de Pam. » Il entre donc dans la composition d'une femme à la mode, aTec tout ee que je viens d'«numérer, on je ne sais quoi qui échappe à l'analyse; c'est coBune la différence qui existe eatr0 le charbon et le diamant : elle frappe les yeux les plus grossiers et se dérobe aux plus savantes expé* riences; on est parvenu à découvrir que le diamant n*étaitque du charbon, mais qui trouvera ringrédieni inconnu à l'aide duquel le charbon devient diamant? Voilà précisément ce qu'il me faudrait pour expliquer ma femme à la mode; faute de quoi je serai bientôt aussi claire dans mes définitions qu'un métaphysicien allemand.
Je finirai donc par où peut-être j'aurais dû commencer, par dire simplement : Madame Menneval était une femme à la mode, livrant ee mot à toutes les interprétations qu'on voudra lui donner. J'ajouterai cependant, pour son honneur, qu'elle avait du mérite à Fêtre. En effet, il y a des femmes qui, douées par la nature et la fortube, naissent pour régner, comme les monarques héréditaires (je ne parle pas de ceux d'aujourd'hui); tandis que d'autres, Bonapartes femelles, arrivent au rang suprême de leur propre puissance. Aussi que de travaux
poar y iiio«Éert que de savantes combinaisons p&ur s'y maintenir ! Il en faut moins, je sois sûre, au prinœ de nos diphmiates pour diriger la politique eni'opéenne; aussi quand le Saint- Simonisme sera établi, ce sont ces femmes-là que je recommandb am gouvernants d'alors, p<mr en faire des femmes d'éiat. Bfadame Menneval avait épousé un employé des finances, kqnel était parvenu jusqu'à une recette générale qu'il occupa peu de temps, et dont sa finnme dépensait à Paris les revenus avec une êhmffoltura admirable. A la mort de son mari, illui resta use fortune suffisante pour conserver des relations brillantes, un élégant appartement et une toilette recherchée; son industrie... fi! l'ignoble mot! son génie suppléait à tout le reste. Sans château, sans équipage, sans loges aux spectac^, elle pouvait aller à la campagne quand il lui plaisait; elle ne manquait pas une représentation marquante, et il était rare qu'elle n'eût pas une voiture à sa disposition : c'estque madame Menneval étaitun espritsolide qui estimait les choses à leur juste valeur; elle savait parfaitement exploiter l'amitié, l'ostentation, la fatuité, et ses propres avantages. Tant de gens sont heureux de dire i J'étais hier au spectacle dans la loge de madame une telle ;
ou : EUe m'attend ce matin ponr mie prome* nade; ou : Elle doit passer Fêlé a ma ma^KHi de campagne (quand c'est quelqu'un dont on s'occupe). Il est rrai qu'il y a des femmes qui, dn haut de leur abstinence, regardent de tels plaisirs en pitié, et trouvent qu'ils ne valent pas ce qu'ils coûtmit. C'est toujours la vieille querelle de Diogène et d'Aristippe. « Si Aiis- <t tippe savait vivre de racines, il ne seraât pas «i obligé de flatter les rois! — Si Diogône savait « flatter les rois, il ne serait pas obligé de <( manger des racines ! » Kh ! mes amis, vives en paix : chacun de vous sacrifie à ce qu'il préfère, l'un à sa liberté, Fautre à ses plaisirs ; vous n'avez rien à vous reprocher. Je sais pourtant qu'il est de règle d'admirer Diogène; mais c'est un lieu commun.
Eusèbe Mainville avait beaucoup de considération pour madame Menneval ; il admirait d'autant plus l'habileté de sa conduite, qu'elle n'avait pu le tromper ; et le sentiment de sa propre supériorité lui faisait trouver chez elle plus de plaisir qu'il ne se l'avouait.
Au moment où le domestique ouvrit la porte pour l'annoncer, il vit la jolie veuve se retourner vivement avec une petite exdamatioB de joie; mais son nom, à ce qu'il parait, changea
bi^Dtôt cette diqM>sition ; car il ne trouva plus sur son visage qu'une légère nuance de désappointement. Il était clair qu'elle attendait quelqu'un, et que ce n'était pas lui.
n s'établit dans un fauteuil avec son air habituel d'impertinence polie, la plus haïssable de toutes les impertinences. Il promena un coup d'œil d'investigation sur madame Menneval : elle était mise à ravir ; mais la chose était si ordinaire, qu'elle ne signifiait rien. Cependant il suivit la direction de son regard, et il rencontra, posé sur la harpe, un chapeau ! mais un chapeau si léger, si frais, si coquet, orné d'une plume jetée avec une grâce si capricieuse, qu'il ne fut plus surpris de la préoccupation de la belle dame. Tout autre, à sa place, aurait entamé la conversation par : « Je crains que ma visite ne soit indiscrète, peut-être vous alliez sortir? » ou quelque autre banalité de cette force qui l'eût mené tout droit au but ; mais la profonde sagacité d'Eusèbe ne pouvait s'accommoder de ce procédé vulgaire. Il effleura donc l'un après l'autre, avec tout l'esprit qu'il était capable d'y mettre, chacun des sujets qui pouvaient attirer l'attention de son interlocutrice; mais toute son éloquence ne put réussir à amener le moindre changement dans
— isole ton indifférent de sa voix, dans l'expression distraite de son yisago. Piqué de son peu de succès, il se rejeta, par manière d'épigramme, sur la beauté du temps qu'il faisait ce jour4à. Mais il n'eut pas plus tôt prononcé ce mot que madame Menneval devint attentive, gracieuse, charmante. Fort bien ! pensa Eusèbe ; elle avait des projets de promenade, et elle compte sur moi pour remplacer le patito qui lui a manqué de parole ! Lui ! Eusèbe ! se voir réduit au r61e d'utilité ! Il se promit bien de ne pas l'accepter.
— Est-ce que ce beau soleil ne vous donne pas envie de sortir? dit-il d'un ton persuasif...
Je ne sais... Je ne suis pas décidée, répondit avec nondialance madame Menneval.
— Le bois doit être charmant à l'heure qu'il est ; je suis sûr que tout Paris s'y trouve.
Madame Menneval souriait en arrangeant du bout des doigts les boucles de ses cheveux blonds.
— Songez donc au nombre de gens qui seront désappointés par votre absence!... Vraiment vous n'êtes guère compatissante.
Madame Menneval l'écoutait avec complaisance et jetait de temps à autre un coup d'œil sur le joli chapeau ; Eusèbe s'en aperçut, et se levant pour l'aller chercher :
— Voici, dît*i] en le lui présentant délicate- ■lent, un talisman qui aura plus de poi&yoir que toute nia rhétorique; je suis convaincu que du mommit où tous l'aurez posé sur votre tête, rien ne sera capable de tous retenir chez