TOUS
Madame MenneTal prit le chapeau en riant et le mit en effet sur sa tête.
Main triant, continua Eus^e, je suis bi^n assuré de tous rencontrer au bois. J'euTie celui qui aura le bonheur de tous accompagner : c'est une &Teur que par malheur je ne puis solliciter pour moi, ajouta-t-il en soupirant d'un air contrit ; mais je ne suis pas assez impertinent pour proposer à une femme de monter dans un tilbury. . • c'est du plus mauTais ton.
Après aToir prononcé cet axiome d'un^ toîx brèTe et sentencieuse , Eusèbe salua respectueusement la jolie dame déconcertée, et se retira en se félicitant sous cape de sa découTcnue. 11 se rendit seul à la promenade, la trouTa ennuyeuse, et pour ne pas rencontrer de nouTcau la foule qui l'obsédait, et les gens de sa connaissance dont il ne se souciait pas, il sortit par la barrière de l'Etoile, et entra par celle du Roule : il descendit le faubourg , et suirit ensuite les
bonlerards jusqu'au oafé de Paris, où il entra en bâillant. H fut aussitôt accosté par deux jeunes gens de sa connaissance, de ceux qui font métier de gaîté ; car on fait métier de tout à Paris... Ils ont coutume de yiyre aux dépens deceux qu'ils amusent;* c'est juste ; mais Eusèbe, que rien n'amusait, ne se souciait nullement de payer leur écot. Aussi écouta-t-il avec une imperturbable gravité tous les contes joyeux de Maurice, tous les lazzis de Prosper.
— Où dinez-YOus, Mainville? lui dit enfin ce dernier, impatienté de ne pouvoir le dérider.
— Chez un banquier de la Cbaussée-d' Antin à qui j'ai promis depuis huit jours, répondit Eusèbe d'un ton très-naturel.
L'autre fit une pirouette sur le talon, et Eusèbe s'en alla dîner seul chez Laiter, où, pour se désennuyer, il s'occupa à prouver au garçon que le vin était frelaté, que les huîtres n'étaient pas fraîches, et que le suprême avait été réchauffé.
Ne sachant plus que faire du reste de sa journée qui lui pesait horriblement, il se rendit à l'Opéra. On jouait Rohert'le^Diabhy l'ouvrage le plus populaire de ces dernières années : aussi la salle était comble ; mais Eusèbe ne jeta pas même un coup d'œil sur les loges, assuré qu'il
était de n'y voir personne de sa connaissance. 11 remarqua tout de snite que la jeune chanteuse chargée du rôle d'Alice était mal disposée, et il paria avec un de ses voisins, que le parterre applaudirait chaque trait qu*elle manquerait : ce qui arrive en effet assez souTent; mais l'attention maligne qu'il apportait à ces petites ruses d'une poitrine fatiguée, s'épuisa hien* tôt. Il n'avait garde non plus de se laisser séduire à ce sourire captieux par lequel une jolie danseuse arrache à la fin de sa pirouette les applaudissements du puhlic : de sorte qu'au milieu du troisième acte il alla s'asseoir dans un coin du foyer ; et il commençait à s'y endormir quand il fut réveillé en sursaut par des éclats de rire si francs, si joyeux, qu'il se dit : «t II faut que ce soit Roger ; il n'y a que lui à Paris qui sache rire comme cela. En effet c'était Roger Durepaire, que par plaisanterie ses amis appelaient Roger-Bontemps.
Roger, fils d'un ancien militaire, devenu l'un des plus riches propriétaires de la Touraine , avait été , au collège , le camarade d'Eusèhe ; mais à la fin de leur éducation, l'un devant demeurer à Paris, l'autre dans ses ter^ res , ils se trouvèrent séparés. Au bout de quelques années, pendant lesquelles Eusèbe était
derenu le jeune homme le plus distingaé des salons à la monde, et Roger le chasseur leplus habile, le pécheur le plus heureux , et le plus hardi cavalier de toute sa province, le père de ce dernier l'envoya à Paris pour y nouer quelques relations et choisir une carrière qui pût, comme on dit, le poser dans le monde. Naturellement Eusèbe était la première personne que Roger devait chercher à voir. H retrouva < son ami avec plaisir, et se chargea volontiers de lui servir de mentor. Il le conduisit partout, le prësentadans toutes les maisons où lui-même était admis, le mit en relation avec tout ce qu*il connaissait, et condescendit jusqu'à lui donner d'excellents préceptes de conduite , de tenue, et même de toilette ; mais bientôt il s'aperçut que son élève lui ferait peu d'honneur, ce qui le refroidit beaucoup. Il trouvait que la figure ^mnouie, les épaules un peu rondes, la taille un peu massive de Roger, avaient quelque chose d'ignoble, comparées à l'élégance symétrique, à la grâce anguleuse de sa propre tournure ; de plus, il ne put le guérir de cette naïveté provinciale qui s'amuse de tout, admire tout, et croit tout... aussi avait-il fini par le livrer à lui-même , désespérant d'en faire quelquechose.
Aussitôt qae Roger, qui venait pendant l'en* tF'acte faire un tour au foyer, eut aperçuMain* ▼ille, il quitta les jeunes gens avec lesquels il se trouvait, courut à lui et lui tendit la main avec une cordialité de bonne humeur. Eusèbe y posa négligemment le bout de ses doigts , qu'il retira à cet effet de la poche de son gilet.
— N'as-tu pas peur de comprottre tes gants blancs? lui cria Roger. Attends, attends, je vais t'apprendre comment on donne la main à un ami...
Et il lui secoua le bras de manière à le lui démettre, en riant de toutes ses forces.
Cette incartade faillit déconcerter la dédaigneuse impassibilité de Mainville ; mais dans • la crainte d'en provoquer une autre, il se ccmtenta de retirer sa main en gardant un silence boudeur.
— Qu'aS'tu? dit le bon Roger qui craignait déjà de l'avoir affligé ; je ne t'ai jamais vu si morose ; es-tu malade ?. . • te serait-il arrivé quelque malheur?... Si par hasard tu avais besoin d'argent , dit-il en baissant la voix, ne te gêne pas, tout le mien est à ton service.
Eusèbe ayant répondu à chaque question par un signe de tête négatif, accompagné à la
dernière d'un demi-sourire plus hautain que reconnaissant, Roger se tranquillisa et chercha à l'égayer en lui parlant du spectacle, où tout Fenchantait, musique, décorations, chanteuses, danseuses.
— Ne trouves - tu pas , dit-il , que mademoiselle*** a chanté comme un ange ?
— Tant pis pour les anges ! elle a escamoté le 8% de son grand air au moyen d'une fioriture qui a pu enlever le public bénévole ; mais une oreille un peu délicate ! . . .
— Eh bien, je suis de l'avis du bonhomme :
« Les délicats sont malheureux. »
Et le ballet, qu'en dis-tu. . .Toutes ces danseuses ne sont-elles pas charmantes ?
— Oui, du balcon ; mais quand on a vu cela de près!
— Allons, allons ! tu es dans une mauvaise disposition, dit Roger avec bonhomie; si tu avais passé une journée comme la mienne, tu serais moins difficile à contenter.
— Une journée comme la tienne ! répéta Eusèbe machinalement.
— Oui, dit l'autre, qui prit cette phrase pour une question. Tu sais que mon père désire me
voir entrer dans la diplcmuitie , afin , je pense, qae mes voyages ne lui coûtent pas si cher. J'ai donc commraicë par aller chez le ministre. . . Ce mot ëyeilla l'attention d'Ensèbe. Et Roger, charmé d*exciter son intérêt, continua :
— J'ai été reçu de la manière la plus gracieuse. Le ministre m'a dit, à la vérité, qu'il n'y avait point d'emploi vacant en ce moment, mais qu'à la première occasion il penserait à moi, ajoutant, du ton le plus aimahle , que les services de mon père étaient assez connus pour l'empêcher d'oublier mon nom.
Ici Eusèbe se renversa sur le dossier de son siège, allongea les jambes aussi loin qu'elles pouvaient s'étendre, et enfonça les mains dans ses goussets.
— Je pensai , continua Roger , que j'avais lieu d'être content de mon audience, et je m'en allai déjeûner chez Tortoni, où je rencontrai Folmont, qui me fit voir le plus joli phaéton...
— Je le connais, reprit Main ville.
— Eh bien ! tu seras surpris d'apprendre que ce pauvre Folmont , voyant combien j'en étais enchanté , a consenti à me le céder pour 12,000 fr., avec l'attelage...
A ce mot, Eusèbe, qui l'écoutait les yeux en
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l'air, lit un mouTeB^iit dé tête que l'aatre piit pour un geste d'approbation.
— Vraiment, la chose te paraîtra bien meilleure enooi^e : tu sauras qu'enchanté de mon acquisition et de la bonté de ce pauvre Folmont, qui paraissait ravi de m'avoir fait plaisir, je voulus essayer sur-le-champ ma nouvelle voiture , et j'allai rendre une visite à madame Menneval , à qui je ne pus m'empêcher d'en parler... Croirais- tu qu'elle fut assez aimable pour consentir à y monter avec moi , afin de m'en dire son avis ?
Du haut de sa cravate, Eusèbe laissa tomber sur son ami un regard de compassion que celui-ci ne remarqua point.
— Tu sais , poursuivit-il , comme je mène?
— Oui, pensa l'autre , il pourrait au besoin conduire une diligence.
— Nous urnes un tour au bois. Madame Menneval était enthousiasmée du phaétpn : tu sais qu'elle est bon juge en matière de goût.
t( C'est, disait-elle, la plus délicieuse voiture qui existe pour la promenade : elle permet de juger l'ensemble d'une toilette de la tète aux pieds sans en compromettre la fraîcheur; elle n'a ni le hasardé du tilbury, ni la disgrâce da cabriolet , ni la pesanteur du landau , ni l'in-
ooaTénient de la calèche, où les femmes sont rangées comme des flacons dans aae cave à odeurs ; ni le mystère du coupé, où l'on a éoujours l'air d'être en tète^à-téte... » Bref, elle ne tarissait pas ; au point que j'avais peur d'avoir fait tort à ce pauvre Folmont. De plus, le tempa était superbe, la promenade diarmante. Anssi je ne me suis pas ennuyé^ ni madame M enneval non plus, je t'en réponds : elle riait comme one folle de tout ce que je lui disais, et elle m'a ré« pété plus de dix fois : h Mon Dieu , monsieur Roger, que vous êtes amusant ! ... » Elle me pria de la conduire jusqu'à la rue de l'Université. J€| la laissai à la porte d*une comtesse dont j'ai oublié le nom , et chez laquelle elle devait dîner. . . Je pensais moi-même à en faire autant , lorsque par bonheur je rencontrai, sur le boulevard, Maurice et Prosper...
— Qui n'ont pas mieux demandé que de te tenir compagnie ?
— Vraiment oui. Nous avons pris un cabinet particulier afin d'être à notre aise. Maurice a conté cent histoires plus bouffonnes les unes que les autres, et Prosper nous a fait le récit de la baiaUie et le passage de la procession^ Nous avons ri, c'était à n'y pas tenir. Ai^tu entendu le passage de la procession ?, • .
Pour le coup ce n'était pins de la compassion qne Mainrille ëpronvait, c'était do mépris, et Rof^r y mit le comble en ajoutant :
— Vois si je suis heureux ! il s'est trouvé que je possédais encore de quoi payer ma place à l'Opéra, après avoir cru prêter à Prosper, qui avait besoin d'argent, tout ce que j'avais sur moi...
Pendant c^te conversation, Eusèbe avait tellement grandi à ses propres yeux, qu'il se voyait en ce moment la taille des héros d'Homère...
— Pauvre Roger ! dit-il avec un mélange de pitié et de satisfaction, c'est bien là ce qui s'appelle une journée de dupe.
— Gomment l'entends-tu ? . . .
Mainville n'eut pas de peine à lui prouver qu'il était venu précisément donner tète baissée dans tous les panneaux que lui-même avait su éviter. Roger Técouta avec plus de sérieux que de coutume.
— Ainsi, dit-il après un moment de réflexion, tu n'as pas été satisfait de la réception du ministre ?
— Dis qiïe je ne m'y suis pas laissé prendre.
— Tu aurais pu acheter le phaéton de Folmont?
— J'aurais pu aussi le payer 2,000 francs de trop.
— Il n'a tenu qu'à toi de faire une jolie promenade avec une jolie femme?
— Tu veux dire qu'il n'a tenu qu'à moi d'être son cocher.
■^ Ton dîner du moins t'a-t-il amusé ?
— Comme on s'amuse quand on dine seul.
— Alors tu es mécontent de ta journée?
— La belle question !
— Eh bien ! mon cher, dit Roger en riant de plus belle, c'est précisément là ce que j'appelle une Journée de dupe.