LE BRACELET MAURE
Quatre ou cinq personnes se troavaiént un jour réunies autour de la cheminée d'un petit salon : il n'y avait point la d'hommes , c'était une causerie de femmes ; la ocmyersation cependant était fort animée et on ne s'ennuyait point. Il s'agissait de littérature , de romans, veux-je dire, on s'extasiait sur la vérité de telle ou telle situation , sur le mérite de teUe ou telle scène.
— J'avoue , dit l'une de nos causeuses , que je n'ai reconnu dans aucun roman la vérité dont vous me parles. Elle me rappelle justement l'effet que Réprouvai la première fois qu'on me mena à l'Opéra. Le théâtre représen-
tait un paysage agreste , et tout le monde criait a Tillusion , tandis que moi , arrivant de la campagne 9 je voyais parfaitement le bois , la toile , la peinture , les quinquets , les acteurs plâtres, les actrices fanées , et- je n'éprouvais nulle admiration. C'est que là j'étais la seule qui eut la nature réelle pour point de comparaison ^ les autres ne remontaient qu'à des imitations antérieures.
— Si c'est ainsi que vous l'entendez , dit une autre , il n'y a plus d'art possible. J'avoue seulement , quant à moi , qu'il me paraît toujours plus beau ou plus laid que la réalité; mais c'est, je pense , qu'il réunit sur un point donne des traits qui nous frappent moins dans la nature , parce qu'ils y sont disséminés. Ne conviendrez*TOus pas que dans plusieurs des ouvrages dont nous parlions, la passion ne soit peinte d'une manière vraie et profonde.
— Eh I qiii vous parle de la vérité de passion? J'entends son action sur les évâ[iements* Jamais je n'ai vu , dans la réalité , les circonstances s'encbainer de o^te manière particulière aux livres ; qui. m'avertit , comme le fil de marionnette», qu'il y a, là iferrière, une main humaine qui les fiait mouvoir. Soua ce rapport , le roman le mieux fait ne me pattait
pas plus naturel que Peau d'Ane ou CendrUlon.
— Voilà qui est singulier! dit une troisième; j'ai toujours pensé, comme tous, que la vérité était beaucoup trop dédaignée par les roman* ciers ; mais c'est parce qu'auprès d'elle leurs inventions les plus merveilleuses me semblent pauvres ou rebattues. Cela est si vrai , que je suis sûre que chacune de nous pourrait trourer, dans quelque partie de sa vie, la donnée d'un roman , si non meilleur , du moins plus original , plus romanesque même que la plupart de ceux que nous lisons.
Cette idée fut accueillie avec empressement, celle qui l'avait eue la mit la première à exécution , et conta avec grâce et vivacité plu* sieurs anecdotes où elle avait figuré comme acteur ou comme témoin , et qui auraient pu fournir le texte de plus d'un livre à succès. Elle fut imitée par les autres, et , a l'exception d'une seule, toutes ces femmes trouvèrent dans leurs souvenirs matière à récit , rien n'y manquait, épique, dramatique, fantastique même ; il y avait là pour tous les goûts.
— Mais vous , demanda*t-on enfin à celle qui n'avait encore rien dit , n'avez*vous donc pas à votre tour quelque chose à nous conter?
— Non, vraiment. J'aurais beau chercher,
je ne trouverais pas dans tonte ma vie on érénement qui valût Ja peine d'être répété.
— Il faut vous en féliciter , car c'est une preuve que votre vie a été paisible. On pourrait dire des individus ce qu'on a dit des peuples : Heureux ceux dont l'histoire est ennuyeuse !
— Ce n'est point précisément cela. Il n'est aucune vie qui n'ait sa part de biens et de maux , et je ne puis dire que la mienne fasse exception. Mais mes chagrins ont été si positiCs, mes bonheurs si bourgeois, qu'il n'y a pas moyen de les habiller d'une manière pittoresque , pour moi surtout , qui ai le malheur de ne voir dans un fait que ce qu'il y a, et ne sais en dire que l'émotion qu'il me cause , ou les pensées qu'il m'inspire.
— On croirait que vous nous accusez d'erreur ou d'exagération.
— Ne vous fâchez point , si je crois que les faits signifient peu de chose en eux-mêmes , et que le romanesque ou la poésie se trouve dans les acteurs ou dans les témoins , la plupart du temps à leur insu. Ils mêlent involontairement ce qui est d'eux et ce qui est hors d'eux : ainsi , je pense , sont nés les romans^ D'abord ils ont cherché à reproduire la vie réelle ; puis bientôt ils sont devenus si nombreux , qu'ils ont
forme nn inonde à eux , et qn'anjonrd'imi , je crois , c'est la vie qui copie le roman.
— Ainsi vons croyez qu'une vie romanesque tient à une imagination romanesque?
— En grande partie , du moins. Je suis portée, autant que pas une de vous, à aimer le surprenant, l'extraordinaire, le merveilleux ; et je n'ai jamais pu parvenir à le rencontrer. Je ne sais quelle voix sèche, impitoyable, gourmande incessamment ma pauvre imagination , et ne lui permet pas de me tromper ; c'est au point que les émotions les plus réelles ne peuvent me causer même un moment d'illusion. Ainsi je suis naturellement peureuse ; il n'y a pas de conte de vieille qui ne me donne le frisson ; la nuit j'ai été souvent saisie par des accès d'une terreur sans nom. Eh bien! malgré les palpitations qui m'étouffaient , le bourdonnement confus qui remplissait mes oreilles , la sueur froide qui couvrait mon front , jamais je n'ai pu rien voir de surnaturel ou d'effrayant. Je me rappelais parfaitement que dans ce coin, où je n'osais regarder, j'avais suspendu, la veille , ma robe ou mon manteau ; je savais toujours quel était l'objet dont ma veilleuse projetait l'ombre au plafond ; je reconnaissais, dans ces bruits qui me faisaient tressaillir, l'eau
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qui tombfdt des gouttières , ou la boiserie qui craquait. Enfiu si jamais il m'arrivait de passer la nuit dans un cimetière , je pourrais bien y mourir de peur , sans même avoir, de fortune , la plus petite apparition. Que voulez-vous donc qu'on fasse de la vérité quand on est ainsi bâtie?
— C'est-à-dire que vous vous vantez de n'avoir point d'imagination ?
— Je ne me vante pas ; je serais plutôt tentée de me plaindre , au contraire, si le bon Dieu , qui n'avantage pas également tous ses enfants, mais qui n'en déshérite aucun, ne m'avait accordé un dédommagement.
— Qu'est-ce donc? s'écria-t-on.
— Si je vous le dis , vous allez vous moquer de moi.
— £h ! non , n'ayez pas peur.
— Eh bien ! s'il faut l'avouer , ces deux éléments qui s'entrelacent dans les autres vies, sont dédoublés dans la mienne, ou plutôt j'en ai une seconde.
— Une seconde vie !
— Oui! vraiment, et bien plus amusante que celle-ci. Mon imagination, lasse d'être régentée par sa pédante compagne, s'est réfugiée sur un terrain si mobile , que l'autre ne peut l'y suivre ; car elle ne trouverait pas un point
solide pour y appayer sa règle et son compas. Aussi la folle du logis s*en donne là à cœur^ joie, et prend ses ébats sans dapger pour elle et pour moi.
Dans cette vie qu'elle m'a faite, j'ai subi la pauvreté jusqu'à la servitude età l'aumône, i'ai remonté tous les degrés de l'aisance et de la richesse. - — J'ai découvert des trésors. -^ J'ai voyagé dans des pays merveilleux. — J'ai pria part à des conspirations. — J'ai été reine. — J'ai été accusée d'un crime. — Je me suis vue traduite en cour d'assises. — J'ai même possédé àes secrets surnaturels, qui alors me paraissaient la chose du monde la plus vraisembj^able.
Et ces événements laissent dans ma mémoire un souvenir si vif, une image si colorée , des* détails si précis, que je pourrais douter de leur réalité. Je me souviens des lieux que j'ai par* courus, des appartements que j'ai habités. Je pourrais vous décrire avec la plus minutieuse exactitude l'architecture, la distribution, jus*^ qu'à l'ameublement des palais dont je fus propriétaire, car toui cela, je l'ai vu; et ce qui cause eette vérité d^émotion, c'est qu'au milieu des circonstances les plus bizarres, je me sens toa* jours agir telle que je me connais, telle que
TOUS me connaissez tontes, avec mes opinions, mes sentiments, mes qualités, mes défauts même, que je retrouve là , comme le somnambule prévoit dans son sommeil Tobstacle qu*il a coutume de rencontrer éveillé. Représentezvous un peu ce que c'est qu'un monde où tout est possible, où la pensée rapide peut étendre son vol , sans tridner après elle la longue et lourde chaîne de la parole, ou de l'écriture, plus pesante encore! Imaginez un poème, un drame plutôt, qui vous^ secoue de la triple émotion d'auteur, d'acteur, de spectateur, et jugez s'il y a là de quoi se récréer! Aussi quand ce monde-ci m'ennuie , ce qui arrive souvent, je passe dans l'autre, comme je passerais de mon salon dans ma chambre à coucher , ou plutôt isomme on passe de la rue au théâtre.
— Eh bien ! cette fois vous êtes sommée de nous laisser entrer avec vous, et de nous donner une représentation.
— Que me demandez-vous làl Si j'expose une fois mon spectacle à la clarté du jour, tout mon plaisir sera détruit, mes palais ne seront plu» que des guenilles peintes, mon or et mes pierreries que des oripeaux !••• N'importe! vous le voulez, j'y consens^ et puisque j'ai parlé de pierreries, je vais vous dire à ce
sujet un de mes ré^m éyeillëfl. A dëfaat d^autre intérêt, il vous paraîtra peut-être curieux de Toir comment telle circonstance, qui ne fournit à ma vie réelle qu'une pensée ou une réflexion dont je prends note, déroule dakis ma ▼ie fantastique une série d'événements qui s'endbainent soudain l'un à l'autre, selon la plus rigoureuse de toutes les logiques, la logique d^ fous.
Ici on fit un silence que ne méritait pas ce qui Ta suivre, et la narratrice, reprenant la parole avec un peu d'embarras :
— Peu de personnes , dit-elle , aiment les pierres précieuses.
— Comment (••• mais si; tout le monde, au contraire, cria-t-on fout d'une voix.
— Oui , comme bijoux; mais ce n'est pas là ce que je veux dire : les minéralogistes s'en occupent aussi comme science, ce n'est point cela non plus ; j'entends cet amour d'amateur qui chez nous s'applique aux productions des arts, aux statues, aux tableaux, aux livres, aux estampes, et qui leur donne une valeur en quelque sorte arbitraire, suivant les idées du possesseur. Vous savez qu'un amateur est un êto'e à part qui a son type dans la famille humaine; on pourrait le classer par genre et par
e§pèoe; il y a l'amateur pvoprement dit, celai qui apprécie une diose comme belle, puis ce*lui qui Testime oiMume rare^ puis celui qui ne renvisage que comme partie d'un tout, oomne complément d'une série quelcon^e.
Eh bien! dans l'Orient, chez les peuples musulmans surtout, à qui les arts du dessin sont interdits, toutes ces variétés du genre amateur ont dû se réfugier parmi les amateurs de pier* reriet. Le iaste asiatique qui récherche les choses coûteuses; la facilité de se procurer ces belles productions de la nature là où elles sont dans toute leur beauté; les vertus cabalistiques qui leur étaient attribuées, tout concourait à porter cette passion au plus haut point.
Ces réflexions m'avaient été inspirées par la lecture d'un volume anglais sur les pierres précieuses , qui m'était tombé sous la main , et que j'avais lu avec cette avidité gloutonne qui, se jetant sans choix sur tout ce qui se trouve à sa portée, a fourré dans ma cervelle tant de choses mauvaises ou inutiles, dont la place pourrait être mieux occupée» Celui-ci ne pouvait m'être d'aucun usage, à moi qui ne fais ni science ni comm/erce ; mais il m'amusa en me parlant d'un^ des, plus belles choses delà terre, puisqu'elle réunît l'éclat et la durée. J'aimais
à apprendre la valevr réelle des pierres , non celle qne leur donnent la mode et le oaprice ; comment on apprécie leur différence; comn»nt Fart de les tailler augmente ou diminue leur prix, etc., etc. Je voyais, tout en lisant, flamboyer à mes yeux les mille feux du diamant, le rouge ardent du rubis, le bleu tranquille du saphir, le vert riant de l'émeraude, le jaune doré de la topaze , le riche violet de l'améthyste, ou les teintes irisées de l'opale, qui semble au diamant ce que la lune est au soleiL Je me plaisais a me figurer les riches col* lections qui avaient sans doute existé, au temps de la domination des Arabes en Espagne, à l'époque de leur splendeur. Là ont dû se trouver réunies des richesses en ce genre dont nous n'avons nulle idée, et qui ont disparu les premières avec les Maures vaincus, car ce sont les plus faciles à transporter; peut-être même il en est encore d'enfouies, qui attendent depuis des siècles le retour de leurs maîtres ! De ce nombre est un joyau que je puis vous décrire tel que je l'ai vu. Il se compose de sept pierres différentes, mais égales en grosseur et en beauté. Celle du milieu est un diamant presque semblable au diamant de la couronne appelé le régent. Après le diamant est un rubis d'un
rouge de feu; après le rttbis , une opale d'un blanc laiteux et semi-transparent, où les couleurs du prisme se reflètent en rayons ondulés comme de petites flammes; après l'opale, une brillante ëmeraude. De l'autre côté du diamant, un saphir du bleu le plus pur, puis une topaze d'une jaiïne d'or, puis une améthyste d'une teinte riche et parfaite; non vos topazes et vos améthystes de commerce, qui méritent à peine le nom de pierres; mais celles d'Orient, qui sont de véritables saphirs, à la couleur près , comme le prouvent l'analyse du chimiste et la roue du lapidaire. Chaque pierre de ce b\jou, que j'appelle un bracelet , faute d'autre nom, est garnie d'une légère monture en or très-pâle, figurant des griffes de lion. Toutes sont enchaînées l'une à l'autre par trois anneaux flexibles; aux deux extrémités, au lieu d'agrafes , on a soudé deux petites barres d'or arrondies en forme d'anses, et destinées sans doute à passer un ruban. Ce bracelet est enfermé dans un petit coffret d'acier mat et grisâtre, damasquiné de légères arabesques en argent avec des moulures de même métal aux angles. Le tout est caché dans une ville d'Espagne.
« Je ne sais pas Tendroit ; mais ud peu de courage « Vous le fera trouver ; •
carilestiodiqnëpar une pierre sur laquelle sont des caractères arabes mi-partis rouges et noirs. Vous Toyez que rien n'est plus aisé à découvrir. Chr, il arriva que mon mari , dans Tintérét de quelques travaux qu'il avait entrepris, fut forcé de faire un voyage en Catalogne, et consentit, à ma grande joie, à m*emmener avec lui. Quel plakir de franchir les Pyrénées, de voir un beau pays si plein de souvenirs, et qui vous est nouveau; de se trouver dans cette grande ville de Barcelone , avec ses toits en terrasse , s^ maisons peintes, sa Ratnbla qui la divise comme une ceinture, et son môle qui environne comme im grand bras les flots bleus de la Méditerranée ; le Besos au nord , la pyramide du Mont- Joui au sud-ouest; le Mont-Serrat à l'horizon, et un ciel d'Espagne au-dessus de tout cela ! L'aubarge où nous avaient adressés nos amis de la frontière se trouvait dans la rue... C'était une ancienne maison, d'une construction assez bizarre : elle formait un carré autour d'une petite cour; sur deux des façades le premier étage avançait en saillie, soutenu par des piliers en briques, ce qui formait des espèces de galeries basses, sous l'une desquelles se trouvait l'escalier; on y avait placé des bancs : c'était l'endroit le plus frais de la maison, parce
que le soleil n'y pénétrait pas , et qne l'air du dehors y circulait aisément.
Assise sur un de ces bancs, je regardais, en révaDt, les objets qui m'entouraient, et j'avais peine à me persuader que je les voyais pour la première fois ! Dans quel monde ou dan» quel songe m'était apparue cette maison dont j'avais un souvenir confus? 11 n'est personne qui n'ait éprouvé quelqu*un de ces effets qui semblerait autoriser la croyaiice à une mét^np-^ sycose! Je parcourais de l'œil les murs qui portaient des traces évidentes du passage des Maures, et conservaient en divers endroits des fragments do sculptures ou d'inscriptions en caractères arabes, les uns noirs, les autres rouges. En ce moment mon mouchoir, ^^issant derrière moi, tomba sous le banc où j'étais assise; je me baissai pour le ramasser, et j'aperçus par-dessous ce même banc, sur une des pierres de la muraille, une autre inscription mi^partie rouge et noire! Jefbsplus frappée encore de cette circonstance que de tout le reste, et je ne sais quel intérêt s'attacha pour moi à cQtte pierre. Je saisis un moment on j'étais seule pour copier, le plus eraoternivit qu'ilme fut possible, les inscriptions que j'avais vues, et le lendemain^ en allant visiter la
bibliothèque, je les montrai aa dooteiir A"*'^^'*', en le priant de m'en donner l'explication. Ce sont, me dit-il, quelques versets du Coran, (x>mme les Maures avaieiit coutume d'en mettre sur les murailles de leurs habitations. En voici le sens littéral :
Le Coran conduii les gem de bien au droit chemin^ il leur annonce une grande récompense.
N'oublie, de ce que tu liras, que ce que Dieu vaudra que tu en oublies; Usait tout ce qui est tenu secret dans le monde, et tout ce qui est mis en évidence.
Dieu donne la science à qui bon lui semble; et à celui à qui a été donnée la science, a été donné un très-grand trésor.
Le rapport de ces inscriptions avec ce que j'avais dans l'esprit ne me laissa plus de repos, d'autant que, par toute sorte de motifs, dont le moins puissant était encore la crainte d'encourir un ridicule, je n'osais révéler l'idée qui m'occupait, tant elle me paraissait absurde à moi--même; je ne dormis pas de la nuit, je la passai tout entière à ruminer les moyens de découvrir ce que cachait la mystérieuse inscription,'et j'employai toute la journée à préparer l'exécution démon projet, car j'en étais obsédée au point que je résolus d'en avoir le
cœnr net. La ehambre que nous habitions au premier ëtage, n'avait qu'un lit, mais si yaste qu'il aurait pu, au besoin, suffire à toute une famille. C'était une antique couchette en bois de grenadille sculpté, qui pouvait bien avoir servi à quelque comtesse de Barcelone. Son chevet s'appuyait à la muraille, et au-dessus s'élevait un dais de même dimension, d'où tombait le soir une ample moêquiiera; ^e jetai un manteau sur mes épaules, j'allai prendre à tâtons, dans un coin où je les avais cachés d'avance, un phosphore dont je m'étais munie pour le voyage, une petite lanterne et un de ces grands couteaux catalans à lame large et pointue, vulgairement appelés rahe. Je n'avais pu me procurer d'autres outils; alors, mes souliers à la main, je m'avançai doucement vers la porte, qui s'ouvrit sans bruit, car j'avais eu la précaution d'huiler les gonds et la serrure, et je sortis de la chambre sans accident. — A peine dehors, le cœur tne manqua, un frisson me saisit et je me sentis trembler de tous mes membres; mes jointures raidies par la peur, craquaient à chaque pas que je faisais; je fus obligée de m'asseoir sur les marches de l'escalier. La nuit était belle, mais fraîche; un vent assez fort qui s'était élevé
agitait la mer, dont j'eatendais au loin le bruit solennel. Je commençai à me calmer; le battement précipite de mes artères s*apaisa peu à peu, je repris courage, j'allumai ma lanterne et je descendis dans la cour. Arrivée devant la pierre dont j'ai parlé, l'absurdité de mon entreprise m'àpparut si vivement que je fus encore une fois sur le point d'y renoncer. Qui me dit, pensais-je, que parce qu'une circonstance de ce rêve que j'ai fait se rencontre ici, les autres s'y trouvent également? N'y a-t-îl pas de la folie à ce que j'entreprends là? Puis-je même espérer de réussir à déranger cette pierre, avec si peu de force et si peu de ressources? et si je réussis , quelle probabilité d'y rien trouver de ce que j'imagine? Et je me donnai cent raisons meilleures les unes que les autres pour me prouver que je n'avais pas le sens commun; et, comme il arrive d'ordinaire, quand je fus parfaitement convaincue que la chose était folle, stupide, impossible... je la fis.
Je commençai à introduire mon couteau dans les joints de la pierre; je laisse à penser avec quelle peine, si l'on se rappelle surtout que j'étais forcée de me coucher sous le banc pour y atteindre ; enfin je ramassai une pierre et ,