TA8TV. T. II
me serrant da couteaa comme d'un ciseau, je frappai doucement sur le manche et je commençai à ébranler le ciment. J'étais en eau, la fatigue me forçait souvent à m'interrompre; la peur de réveiller, en frappant, quelque servante ou quelque muletier de Tauberge; le cri monotone des Serenos qui se faisait entendre de temps à autre, me jettaient dans des terreurs mortelles, et pourtant une sorte de fièvre, qui s'accélérait avec mon travail , me poussait fatalement à le continuer. Je crus sentir que la pierre jouait quelque peu, et mon ardeur s'en accrut; enfin, au bout de plusieurs heures, haletante et presque épuisée , je parvins à la tirer de sa place, et ce fut avec assez d'effort, bien que son peu d'épaisseur ne la rendit pan très-lourde. Le découragement qui s'empara de moi anéantit toutes mes forces, car j'avais alors la conviction que l'espèce de rêve qui m'avait soutenue jusque-là, allait être détruit. J*osais à peine regarder la place qu'avait occupée la pierre enlevée; en effet, il n'y avait juste que l'espace qu'elle pouvait remplir; mais en frappant au fond de cette cavité, le son qu'elle rendit me causa uf e nouvelle émotion : c'était une plaque de fer! Je ne m'étais donc pas trompée; je n'avais rien va
encore, mais j'en étais sûre, et je ne puis exprimer l'effet que me fit éprouver cette certitude. J'approchai ma lanterne du trou, je vis que la plaque était maintenue par des yis, que je défis l'une après l'autre à l'aide de mon couteau, ce qui fut long et difficile, car le temps les avait rouillées. Enfin , avec un battement de cœur inexprimable , j^enlevai la plaque et j'aperçus derrière , dans une petite cachette revêtue de natte, le coffret d'acier dont j'ai parlé. Je tombai assise à terre sans pouvoir respirer ; je pris le coffret d'une main trempante, j'eus à peine la force de l'ouvrir et d'y jeter un regard; j'entrevis le bracelet Maure qui étincelait sur un fond de velours noir, et je demeurai anéantie et presque sans connaissance.
Quand je repris l'usage de mes sens, ma première pensée fut la nécessité de dérober à tous les yeux les traces de ma trouvaille ; je me remis donc à l'ouvrage avec toute la promptitude dont j'étais capable. Je rattachai la plaque à la hâte , je replaçai, la pierre du mieux qu'il me fut possible, en ayant soin de la maintenir par de petits morceaux de bois glissés dans les joints et que je recouvris d'un peu de terre détrempée avec l'eau du. puits , afin de boucher tous'les interstices. Ceci fkit, je dispersai, en les
broyant sous mes pieds , les débris du ciment ; je repris mon couteau , ma lanterne et le précieux coffret, et je remontai, dans un état qui tenait du délire. Au moment de rentrer dans ma chambre, je crus entendre quelque bruit sur Tescalier : je m'arrêtai pour écouter, je n'entendis plus rien et je pensai que je m^étais trompée ; je soufflai ma lanterne et je rentrai sans bruit dans la cbambre , comme j'en étais sortie ; je me recouch&i avec précaution , cachant sous mon oreiller le petit coffre enveloppé dans mon mouchoir, car je ne pouvais me résoudre à m'en séparer; je le touchais à chaque instant pour m'assurer que je ne rôvais pas, et si la fatigue de corps et d'esprit que j'avais éprouvée m'assoupissait un moment, je me réveillais en sursaut à l'idée du trésor que je possédais.
Le lendemain , mon mari s'attendait que je l'accompagnerais dans ses courses ; je refusai , a sa grande surprise , et je restai seule à l'auberge , sous prétexte de la chaleur, mais en effet pour contempler à mon aise et au grand jour mon joyau. J'y passai des heures qui , en vérité, ne me parurent pas longues , car c'était un spectacle admirable.
Les couleurs merveilleuses, la beauté sur-
prenante de ces pierres , Tëclat qu'elles se prêtaient mutuellement ainsi réunies, en faisaient une chose incomparable , et dont je ne me lassais point. Pour tout objet qui atteint une beauté hors ligne , l'admiration qu'on éprouve n'est plus de l'enfantillage.
Je trouvai en outre dans le coffret un parchemin écrit en caractères arabes ; j'aurais bien voulu savoir ce qu'il contenait ; mais, craignant qu'il ne trahit ce que je voulais cacher, je n'osai en parler à personne. Non, à personne ; je voulais garder mon secret pour moi seule, du moins jusqu'à ce que je fusse en France, à Paris, chez moi; car j'avais maintenant peur de tout , des voleurs , des témoins, des autorités.
Quoique peu savante en jurisprudence , j'avais néanmoins entendu parler de certaine loi qui donne au gouvernement une part de la chose trouvée; mais cela me paraissait souverainement injuste , et j'avais déjà si bien l'esprit de propriété que , comme la vraie mère du jugement de Salomon, j'aurais plutôt abandonné mon joyau tout entier, que de le par ta- , ger avec Sa Msgesté le roi d'Espagne , ou tout autre. Mais ce secret que je voulais cacher ne laissait pas de me peser; je n'aurais pas été, je crois, plus embarrassée si j'avais eu à porter
tou8 les millions qae valait mon trésor. Pour ne pas ]e perdre de vne , je l'avais mis, enveloppé d'un mouchoir, au fond d'un cabas ^ ou sac de vofage, constamment suspendu à mon bras. Absorbée par une seule pensée, je vivais dans une préoccupation continuelle. Si nous visitions le pays ou les monuments, je ne voyais, je ne regardais rien ; si on m'adressait la parole, ou je ne répondais point, ou ma réponse prouvait que je n'avais ni écouté ni compris. Les gens m'examinaient avec étonnement, car je ressemblais plus à une somnambule, on à un fakir qui contemple la lumière céleste au bout de son nez, qu'à une créature raisonnable. Mon mari s'impatientait : Qu'as-tu? me dit-il, je ne te reconnais plus; toi d'ordinaire si contente et si commode en voyage ; tu ne t'intéresses à rien. 11 faut que tu sois malade ou que tu enfantes, pour le moins, un poème épique ?
— Quand partons-nous? répondis-je machinalement. — 11 haussa les épaules et me laissa là. Sans doute l'ennui d'une pareille compagnie lui fit hâter son départ , et nous nous remimes en route pour Paris, à mon grand soulagement. J'étais d'autant plus pressée de partir, qu'on me voyait de fort mauvais œil dans l'auberge;
une serrante prétendait m'avoir aperçne la nuit dans l'escalier un couteau à la main , de sorte que je passais pour une sorcière ou quelque chose d'approchant.
Je fus bientôt occupée d'un nouveau danger : c'était la vigilance des douaniers de la frontière, auxquels il fallait dérober l'objet de mes inquiétudes. Les douanes espagnoles sont peu à redouter; avec quelques pecettas, on est sûr de s'en tirer, mais il n'en est pas de même à la frontière française. Aussi tandis qu'au poste de la Junquera les douaniers espagnols visitaient pour la forme nos malles et nos effets, je feignis d'avoir faim , et je demandai à acheter un pain qu'on me procura; j'en poupai environ la moitié dont j'ôtai la mie , je cachai mon trésor dans le creux, et l'ayant recouvert adroitement , je mis ce pain dans mon panier.
Toutes les beautés d'un des plus pittoresques pays de l'Europe avaient été perdues pour moi ; pendant la route entière, je n'avais songé qu'au passage de la frontière , et- ce moment arrivé me laissait encore moins de liberté d'esprit. Cependant mon plan, bien arrêté d'avance dans ma tète , réussit comme je l'avais espéré. C'est au Perthus que se trouve le poste de la douane française. Lorsque les commis se pré-r
sentèrent potir visiter ce que nous portions avec nous , je tirai ostensiblement de mon panier mon mouchoir , le pain, quelques autres provisions, et enfin ma bourse, comme si elle était le seul objet de mes craintes , et je livrai le panier aux investigations des douaniers. Pendant ce temps , mon mari causait avec eux, et son nom, bien connu dans cette province où il est né, nous valut un examen moins sévère. Enfin, on nous laissa aller et je respirai. Sauf la peur des voleurs, le reste de mon voyage fut moins troublé ; mais c'est seulement en me retrouvant chez moi, que je me crus réellement en possession de ma conquête. Mon premier soin fut de renfermer bien sQcrètement ; après quoi je me couchai et dormis enfin d'un sommeil profond , auquel le soulagement que j'éprouvais avait plus de part encore que la fatigue. Vous vous attendez peut -être, maintenant que me voilà tranquille , que je vais me hâter de tout confier à mon mari? Eh bien ! non , je n'étais point pressée de me décharger d'un secret qui ne me pesait plus ; puis je craignais que, de premier mouvement, il ne me fit un ' tort de ma discrétion ; et surtout, s'il faut l'avouer, je reculais le moment de parler, parce que je sentais bien que le merveilleux bracel^
cesserait dès-lors de m'appartenir. Une chose si inutile et si belle ne pouvait être pour nous qu'une marchandise ; je le savais, et cependant je ne pouvais songer, sans regret, à m'en séparer.
Je crois que j'appris alors à comprendre les plaisirs des avares. Souvent, en contemplation devant cette merveille, j'évaluais en pensée la somme à laquelle on pouvait l'estimer ; et cette sonmie immense, il me semblait que je la possédais, puisque je pouvais , selon moi , me la procurer dès que je le voudrais. Ce qu'il y a d'étrange, c'est que cette facilité me suffisait ; je jouissais pleinement do tous les biens que je n'avais pas. Par le fait, j'étais restée aussi pauvre que devant ; mais comment l'aurais-je senti? mon esprit était millionnaire.
Or, il advint qu'en ce temps-là j'allai rendre visite à une dame de ma connaissance, une grande dame même, quoique j'aie peu de rela^ tions de ce genre ; celle-ci réunit, à beaucoup de finesse dans l'esprit, beaucoup de simplicité dans les manières : c'est un composé qui m'a toujours plu. Ce jour-là pourtant elle me parut distraite et préoccupée, et, au bout de quelques minutes, je crus, par discrétion, devoir prendre congé. Comme elle voulait me retenir : Non ,
lai dis-je , je crains de vous déranger; je reviendrai dans un meilleur moment.
— Restez, restez, me dit-elle en riant ; pour me punir de vous avoir montré ma préoccupation, je vous en dirai la cause, et si vous vous moquez de moi , je Faurai bien mérité. — Je me rassis. Vous saurez , continua- 1- elle, que Fambassadeur de*** doit donner un bal costumé, et que je suis invitée à faire partie d'un quadrille mauresque dont le sujet est tiré de je ne sais quelle vieille chanson du Romancero. Lady H ***, qui a longtemps voyagé en Espagne, en a donné l'idée : plusieurs étrangères du plus haut rang figurent dans ce quadrille ; je sais que leurs costumes seront d'une grande magnificence, et je révais au mien, car je tiens à soutenir l'honneur de la France. Je me mis à rire ; au même instant le bracelet maure me revint en mémoire : Que diriez-vous , répondis-je , si je vous procurais une parure qui , à coup sûr, ne peut avoir sa pareille et qui effacerait toutes celles de vos rivales ?
— Qu'est-ce donc? s'écria madame***.
J'étais déjà fâchée du mot qui m'était
échappé, mais je ne pouvais plus reculer. J'avouai donc que je possédais un bijou arabe d'un grand prix , et que je le lui prêterais le
joar da bal , si elle voulait me promettre de me garder le secret. Elle s*y engagea sans peine, et il fut conTenu que ce jour-là je viendrais diner avec elle, sous prétexte d'assister à sa toilette par curiosité , et que j'apporterais la parure promise.
Je ne puis dire dans quelle anxiété je passai le temps qui s'écoula jusqu'à ce malheureux bal; combien de fois je me repentis de mon engagement! et je fus au moment de me dédire: car enfin des vols avaient été souvent commis, dans des occasions semblables ; puis venait le regret d'avoir révélé mon secret, par je ne sais quel mouvement de sympathie pour une vanité féminine, moi qui l'avais jusque-là si bien gardé I Pourtant une mauvaise honte m'empêchait de reculer ; on croirait, me disais-je, que j'ai fait un mensonge et que je me suis vantée à tort. Tant il est vrai qu'il est plus facile encore de ne pas commencer une sottise que de ne pas l'achever. Peut-être aussi que l'envie de juger de l'effet de mon bijou et de le mettre une fois en évidence y était pour quelque chose.
Au jour convenu je me trouvai au rendezvous. Quand j'ouvris devant madame '*'''''*' le petit coffret d'acier qui renfermait la parure promise, elle demeura frappée de surprise et
d'admiration, tant ce qu'elle voyait snrpassait son attente.
— Gomment une telle magnificence se trouve-t-elle en votre pouvoir? s'éoria-t-elle. En vérité, cela tient de la féerie ! H faut que vous ayez retrouvé la lampe merveilleuse!
Je ne m'expliquai point à ce sujet, mais je lui fis promettre de nouveau de ne point dire de qui elle tenait ce bijou, et de me le rapporter elle-même le lendemain. Je dois dire qu'elle hésita à se charger de la responsabilité d'un objet si précieux, et qu'elle fut au moment de renoncer à s'en parer ; mais je l'en pressai moimême, comme je ne pouvais m'en dispenser, et elle céda. Je restai, selon que nous en étions convenues, pour être témoin de sa toilette ; son costume mauresque était à la fois élégant et somptueux ; ses cheveux retombaient sur ses épaules en longues nattes, entremêlées de fil d'or et terminées par des houppes semblables ; sa coi£fure se composait d'un mouchoir des Indes en soie rouge brochée d'or capricieusement rattaché par un bouquet de fleurs d*or et d'argent, et par le fameux bracelet aux sept pierres, qui jetait un éclat éblouissant. Je la vis donc partir iriomphatUê et parée, et je m'en retournai «0»^ ei déêespèrée, allais-je ajouter par
re£Pet d*ane Tîeille habitude ; mais comme je ne suis pas ici obligée de rimer, je dirai seulement que je m'en allai fort inquiète, et que, comme il m'était arrivé souvent depuis que je possédais un trésor, je passai une nuit fort agitée. ' Le lendemain, cependant ma belle dépositaire , fidèle à sa promesse , vint le remettre elle-même dans mes mains. Elle me raconta ses succès au bal ; le bijou mauresque avait fait une sensation prodigieuse, encore accrue par le mystère que celle qui le portait opposait à toutes les questions. Elle s'était bornée à répondre que ces pierreries ne lui appartenaient pas et qu'elle ne pouvait révéler le nom du propriétaire. L'air intrigué de toutes les curiosités déçues l'avait plus divertie que le bal même ; elle me renouvela ses remercîments et me quitta. Je me crus tranquille ; mais j'étais loin de compte.
— Sais-tu , me dit mon mari en rentrant , ce que c'est que ce fameux bandeau, bracelet, ou je ne sais quoi, que portait madame'"*'*' au bal de l'ambassadeur de*'*''*'? on ne parle pas d'autre chose dans Paris. J'ai prétendu que c'était un conte, puisque toi, qui la connais et qui l'as vue le jour du bal, tu ne m'en as rien dit.
Le moment était venu de tout déclarer, il n'était plus possible de le retarder. Je sentais
même confusément que j'avais eu tort d'attendre si longtemps.
— Ce qu*on t'a dit n'est point un conte, répondis-je en me levant pour aller chercher mon coffret, que je posai sur la tahie, en voici la preuve.
Mon mari témoigna, à l'aspect du hracelet, l'admiration qu'on né pouvait s'empêcher d'éprouver.
— Dieu! la belle chose! s'écria-t-il, quel éclat! quelle. richesse! mais c'est inestimable; il n'y a pas de souverain en Europe qui possède rien de semblable ! Comment a-t-on pu te confier un pareil objet? et comment toi-même astu consenti à t'en charger?
— On ne me l'a point confié; il est à moi.
— La bonne folie ! dit- il en éclatant de rire , encore si tu disais vrai !
— Je ne suis pas folle, et je dis vrai ; ceci est à moi.
Il me regarda, et vit que je parlais sérieusement. Lui-même devint sérieux ; il jeta de nouveau les yeux sur le bracelet, puis sur moi.
— Peux-tu m'expliquer ceci? me dit-il.
— Très-facilement. Et je commençai mon récit. Le cœur me battait cependant comme si j'avais eu à fairç la confession d'une faute. A me»
sure que je parlais, la figure de mon mari, au lieu de s'épanouir comme je m'y attendais, se rembrunissait de plus en plus.
— Ainsi, me dit-il vivement et avec sévérité, tu as été fouiller une maison étrangère?
— Dans la cour, répondis -je timidement.
— Tu en as enlevé un trésor?
— Qui «l'appartenait à personne.
— Qu'en sais-tu ?
— Le joyau et le coflFret sont bien évidemment du temps des Maures. S'ils avaient passé depuis dans d autres mains, ce parchemin écrit en arabe n'y serait pas resté.
Il examina le parchemin.
— rPeu importe, dit-il, tu n'en as pas moins risqué de te faire arrêter comme voleuse. A ce mot, je devins pâle et tremblante.
— Je n'ai rien volé, dis-je, prête à pleurer. Comment se fait-îl que ce trésor ait passé tant d'années sans être découvert, et que moi j'en aie eu comme une révélation? car, je te le répète, je savais d'avance ce que j'allais trouver : n'est-ce pas une preuve que cela m'était destiné?
— Une preuve! pour ta conscience, peutêtre, pour moi qui te connais ! mais devant la loi^ non. Elle accorde au propriétaire une part
de la chose trouvée dans sa propriété, et tu serais condamnée justement, quoique tu en dises.
— Légalement, mais non justement.
— C'est tout un.
— Pas âmes yeux.
— N'importe, nous aviserons à conserver les droits de ceux qui peuvent en avoir ; en attendant, il faut faire estimer ce bijou, afin de savoir ce que tu possèdes ; car apparemment tu ne >3omptes pas le garder ?
— Non, sans doute, dis-je en soupirant : ce qui le fit rire.
— Il serait ridicule à nous, tu le sens, reprit-il avec douceur, de laisser dormir une telle valeur dans des mains comme les nôtres ; je t'assure, autrement, que si nous étions quelque peu riches, je préférerais l'objet lui-même à tout l'argent qu'il peut valoir; ne fut-ce que pour avoir le plaisir de posséder, moi simple particulier, une chose si belle, à la barbe de tous les princes de l'Europe. Allons, donne-moi cela.
— Qu'en veux-tu faire ?
— Le porter chez M. Halphen p^our le prier de l'estimer... Veux-tu venir avec moi?
J'acceptai avec empressement, pour ne pas me séparer de mon trésor.
Nous nous rendimes chez le célèbre joaillier. M. Halphen nous reçut avec politesse. Nous lui exposâmes le motif de notre visite , et le bracelet maure produisit sur lui son eflfet accoutumé , d'autant plus grand même , qu'il en pouTàit mieux apprécier le mérite. Il le regarda longtemps dans cette extase silencieuse d'un amateur qui découvrirait un Raphaël inconnu. Il examina, chaque pierre avec une scrupuleuse attention , et les trouva toutes iiv réprochables sous le rapport de la pureté, de l'éclat , de la transparence , ou de la richesse des teintes.
Monsieur, dit-il enfin d'un ton sérieux, je pense me connaître en pierreries , et si je n'avais pas vu celles-ci de mes propres yeux , je n'aurais pu croire à leur existence. Pour un objet semblable , il n'y a pas d'estimation possible ; chaque pierre isolée serait d'un prix arbitraire ; ainsi réunies , leur valeur n'a de bornes que celles qu'on veut y mettre. C'est un morceau de souverain, s'il en est d'assez riches en Europe pour le payer , ce dont je doute fort.
— Mais , monsieur , ne pourriez-vous nous donner du moins une évaluation approximative?
— Cela se peut , madame ; mais tous savez que ces sortes de choses sont toujours Tendues fort au-dessous de leur estimation. Ainsi , le diamant le régent , évalué douze millions par une commission de joailliers, n'a été payé que trois millions. Chacune des pierres de ce bandeau pourrait être Tendue à ce prix sans être trop chère , et cette circonstance unique , de les trouver ainsi assorties de grosseur et de beauté, qui devrait augmenter ce prix de beaucoup, sera peut-être ce qui vous empêchera de l'obtenir , parce qu'on sera effrayé de la somme à débourser... Peut-être vous serait-il plus avantageux de vendre ces pierres séparément. Ce serait pourtant grand dommage! cela ferait une belle couronne royale ^ car on ne saurait conserver la monture qui ne signifie rien. La taille orientale laisse aussi à désirer , mais on peut y remédier. Somme toute, ce n'en est pas moins une chose hors de prix , et , par cela même , d'un placement difficile.
Tout ceci était parfaitement vrai ; mais plus nous nous sentions convaincus, moins nous étions contents. Nous nous en retournâmes tous deux pensifs, rêvant à la difficulté qu'il y a de s'enrichir avec une propriété de plusieurs millions.
A peine rentrée chez moi , je ris arriver nia« dame '*'''''*' tont agitée. Mon Dieu ! me dit-elle, ne m^en ▼eoillez pas si je viens vons prier de me relever de ma promesse , et de me permettre de dire que les pierres que vous m'avez prêtées sont à vous. Le secret que je vous ai gardé a donné lieu à une foule d^absurdes conjectures , fort désagréables pour moi. Les uns veulent que <» joyau me soit venu du dey d* Alger, d*autres parlent de don Pedro , que sais-je encore? Enfin , c'est un cancan général que je veux faire cesser absolument.
—Vous le pouvez sans inconvénient. Il faut même maintenant qu'on sache que ce bijou m'appartient , puisque mon intention est de le Tendre.
— Le vendre f Eh ! qui donc pourra Tacheter?
— Le gouvernement , je pense , car il n'y a guère qu'une bourse royale qui puisse y suffire.
— Vraiment oui ! encore n'est-ce pas trop sûr : mais vous pouvez compter que je m'y emploierai de mon mieux.
— J'allais vous en prier , mais jamais vos amis n*ont le temps de vous demander un service.
-aoo-
— Que Toulez-vous? je suis égoïste, et j'ai peur qu'ils ne s'adressent à d'autres.
— Vous n'ayez rien à craindre , il n'y a pas foule sur ce chemin-là.
La renommée du merveilleux joyau ne tarda pas à se répandre et à alimenter les oiseuses conversations des salons ; toutes les curiosités s'éveillèrent , on mit en campagne mes amis et les amis de mes amis pour arriver à voir la merveille. Quand ont l'eut vue , le bruit ne fit que s'accroître , on ne parla plus que du bracelet maure , ce fut bientôt un crescendo aussi général que celui de don Basile ; enfin la mode s'en mêla , et l'on sait ce que c'est que la mode À Paris. Dès-lors il ne tint qu'à moi de me croire un personnage , tant je fus recherchée , fêtée, caressée; que d'avances délicates, que de coquettes prévenances on adressa aux beaux yeux de mon cofiret ! Je vous prie de remar* quer, à l'honneur de ma raison, que je ne m'en estimai pas un grain de plus qu'auparavant. Les billets me pleuvaient. C'était :
« Pardon de vous importuner, ma chère amie , mais madame A"'*'*' et madame B**^ qui savent que je vous ai mené madame G"''*'^ lundi, m'arracheront les yeux si je ne leur procure la vue du miraculeux bracelet. Comme le ca^
«st grave , je ne demande pas votre permission, je la prends. »
Ou bien :
<c Madame la marquise de**"^ se hasarde à solliciter de madame"*'"'''' Tantorisationde se présenter chez elle pour admirer le magnifique bijou qui est en sa possession. Madame la mar* quise de **^ sera charmée que sa curiosité lui fournisse Toccasion de connaître personnelle* ment madame***. »
Ou encore :
tt Madame la princesse*** est désolée que sa santé ne lui permette pas de demander à madame*** son agrément pour aller voir le fameux bracelet maure. Elle espère que madame**"^ sera assez bonne pour se prêter à un désir de malade , en se rendant chez elle ; elle lui en* verrait sa voiture au jour et à l'heure qui lui conviendraient. »
£t beaucoup d'autres , également pleins de politesses intéressées , ou d'impertinences polies.
Les visites se succédaient sans interruption, et l'enthousiasme allait croissant; jamais chef-d'œuvre d'Homère ou de Phidias, de Raphaël ou de Mozart , n'en eût excité la moitié autant.
— 2oa —
Aux gens du monde bientôt se joignirent les savants; les minéralogistes , qui n'avaient jamais vu d'aussi beaux échantillons ; les physiciens , qui n'avaient jamais eu une pareille occasion de faire des expériences sur les effets de la lumière ; puis les artistes , qui à défaut du beau , dont la plupart ont perdu le secret , sont à l'affût du nouveau, et qui pensaient*que le joyau arabe' relèverait merveilleusement quelque sujet oriental, quelque portrait de sultane ou d'odalisque. Enfin, comme en France on fait de tout à propos de tout , on fit , à propos du bracelet maure, des traités, des dissertations, des descriptions, des dessins, des vers, de la musique même; enfin, M. Bourguignon , qui imite si bien les pierres précieuses , en entreprit un fac-similé , afin que rien ne manquât à sa gloire.
Cependant toute ma vie était bouleversée ; plus de repos, plus de liberté , plus de travail , j'avais déjà perdu tous mes avantages, sans avoir encore rien obtenu en retour.
Enfin , madame'*''''''', qui en mettant en évidence le précieux bracelet était la cause première de tout ce bruit , revint un jour me trouver : J'ai une.bonne nouvelle à vous annoncer, dit-elle; on a beaucoup parlé à la cour
de Totre bracelet maure. La reine et surtout les jeunes princesses ont le plus grand désir de le Toir, et j'ai promis de vous C09duire au château.
— £h! mon Dieu, m'écriai -je, pourquoi arez-YOus promis cela?
— Dans Totre intérêt apparemment : ne Toyez-Tous pas que cette démarche peut avoir beaucoup d'influence sur la vente de vos pierreries, puisque vous voulez les vendre ?
— Vous avez raison , dis-je en soupirant. Le jour désigné, madame'*''''* vint me prendre
et me conduisît au château, où nous fûmes, très " gracieusement accueillis , mon bracelet et moi. J'eus soin de dire pendant cette séance, que mon intention était de me défaire de ce bijou et que, pour qu'il ne sortit pas de France, je le laisserais à un prix fort au-dessous de sa valeur.
Peu de jours après , une personne de confiance me fut dépêchée pur un de nos ministres, afin de connaître mes intentions , c'est-àdire mes prétentions au sujet du bracelet arabe. Je demandai quelques jours pour donner une réponse précise. Avant le temps fixé ,. je reçus du ministre une lettre d'audience, que je n'avais point sollicitée ^ dès-lors, je com-
mençais à soupçonner qne je pouyais bien posséder un talisman. Je me consultai avec mon mari , nous primes de nouveau conseil de M. Halphen, et je partis pour mon audience, bien endoctrinée et munie de mon coffret, qui était devenu, pour ainsi dire, une partie obligée de mon individu.
Dans ce siècle, où tout est marchandise, l'esprit marchand est devenu le plus indispensable de tous les esprits , et Fart de faire valoir sa denrée , le premier de tous les arts. Force est bien qu'il en soit ainsi. Il est de mode aujourd'hui de médire de ces pauvres arts; que voulez-vous donc^ qu'ils deviennent, bon Dieu? Leur mission n'est-elle pas de faire vibrer les passions humaines? Or, de tout ce grand clavier il n'y a plus aujourd'hui que deux touches qui vibrent : la cupidité et la vanité ; il faut bien chercher le secret de les émouvoir. Je fis donc mon apprentissage commercial et ne m'en tirai, je crois, pas trop mal pour une première fois. J'étalai ma marchandise aux yeux de mon chaland , qui en fut ébloui comme de raison ; je lui fis admirer l'éclat, la beauté, la perfection des pierres, dans lesquelles on ne pouvait remarquer ni glaces, ni pailles, ni fn^ mées, ce dont le ministre convint d'un air de
connanseur. Je lui rappelai alors que le plus beau diamant connu, le ré^nt, n'était pas absolument sans défaut, et qu'il n'en arait pas moins été estimé douze millions. L'évaluation des joailliers, à laquelle j'offrais de m'en rapporter, ferait sans doute monter les sept pierres qui étaient devant ses yeux à une somme bien plus considérable , et cependant j'avais un tel désir qu'elles demeurassent la propriété de mon pays, à la grande gloire du ministre qui ferait un tel marché, que je consentais à les laisser pQur la modique somme de six millions. Vous voyez que j'étais bien modeste ; aussi n'eut-on pas même l'idée de marchander, comme s'il se fût agi de tapisseries, ou de maçonnerie, ou de sculptures, ou de tableaux. La chose était bien différente ; mais l'embarras n'en était pas moins grand pour trouver la somme demandée. Nos listes civiles, bien qu'assez lourdes encore pour ceux qui les payent et n'en profitent pas , ne «ont plus de taille à se permettre de pareilles fantaisies. Bon, quand on trouvait quarante millions d'épargnes dans les Tuileries! Plus tard, nous avions l'enthousiasme, qui était encore une assez bonne ressource. Un prince avait -il besoin d'un château? Un grand orateur venait-il à mourir? On ouvrait de part ou
T. II. i8
d'autre une souscription , et les millions pleavaient. Mais aujourd'hui ce pauTre enthou^ siasme est tellement usé , flétri , mis à sec, que s'il fallait encore payer Chambord , je doute qu'on obtint seulement de quoi loger un gardecliampêtre ; et le plus éloquent de nos députés Tiendrait à mourir, que sayeuve et ses enfants n'en seraient pas plus riches, à moins cependant qu'on ne voulût faire pièce à quelqu'un. Il n'y avait donc qu'un moyen , c'était de s'adresser aux chambres : il est plus facile de persuader quelques centaines que quelques millions d'individus, ce qui pourtant revient au même en définitive^ puisque ce que les chambres votent, la nation le paye.
Le succès du ministre dans cette circonstance était la condition sine quâ non de mon marché ; j'eus donc grand soin de me procurer des billets pour cette mémorable séance , afin d'en connaître tout de suite le résultat.
Le président ayant annoncé que la parole était à M. le ministre..., je ne vous dirai pas lequel , un silence général s'établit, tandis qu'il montait à la tribune, grâce aux chut! pais! écoutez ! d'une partie de la chambre. Le journal disait : profonde attention. J'avoue que j'étais trop occupée d'examiner l'effet du discour»
sur les membres de la chambre, pour me rap^ peler précisément les paroles du ministre ; mais je sais qu'il me parut très -éloquent; j'avais tant d'intérêt à ce qu'il fût trouvé tel ! Il débuta par quelques protestations de respect pour la chambre et pour la légalité qui produisirent bon effet ; il dit que la chambre était assurément bien libre de ne pas voter les fonds qu'on lui demandait, mais que lui, ministre, était sûr qu'elle ne refuserait rien de tout ce qui pouvait contribuer à l'honneur de la couronne ; il rappela que le beau diamant acquis par le régent et qui portait son nom était regardé par toute l'Europe comme une des gloires de la couronne dcFrance ; il espérait que la chambre ne laisserait pas échapper une occasion unique d'ajouter à la royauté de juillet un lustre qui effacerait toutes les autres, à cette royauté que la chambre qui l'avait faite devait tenir à honneur d'environner de splendeur et d'éclat ; et les députés se regardaient entre eux comme s'ils se disaient : En effet c'est notre royauté à nous, il faut bien que nous la fassions belle !
C'était une misère que six millions, comparés
'à un tel résultat ; aussi je n'avais pas la moindre
inquiétude sur le vote qui allait suivre, et je
regardais mon ministre occupé à recevoir les
fëlioitations qai avaient accueilli son discours, lorsque le président dit quelque chose que je n*entendis pas et qui provoqua de la part du groupe sur lequel j'avais les yeux fixés un murmure désapprobateur. Je me retournai et vis qu'un nouveau personnage occupait la tribune ; je ne sais de quelle place il était venu là, mais ce n'était pas du milieu de la chambre. Il paraissait que ce député n'était pas en faveur, car on parlait, on causait, on criait, comme si on avait fait vœu de ne pas l'entendre. C'était cependant une bonne figure , paisible , inoffensive, et qui, à ce que je pensais, ne pouvait cacher de méchantes intentions. Il se tenait là patiemment, attendant que le bruit cessât. Enfin , profitant d'un moment de calme : « Messieurs, dit-il avec le même air tranquille, puisque vous êtes décidés , comme je le vois, à accorder ces six millions , je ne m'y opposerai pas, je voterai même avec vous, n ^ Il y eut une petite rumeur de surprise ou d'incrédulité, mais on écouta, et l'autre reprit : « Je ne pense pas qu'il soit si difficile de nous entendre : vous tenez à l'honneur de la couronne ? j'y tiens aussi ; vous voulez tous ce ^ qui peut y ajouter du lustre et de l'éclat ? je le veux aussi ; vous trouvez , comme tous ceux
— ao9 —
qui savent compter, qu'il n'y a poifit de fortes dépenses quand le bénéfice est proportionné aux «Tances? je le trouve aussi; avec un enthousiasme d'économie très-louable , vous rognez les mille francs d'un côté , et vous semez de l'autre les millions; à la bonne heure, si ces millions sont bien employés, car c'est là toute la question.
« Nous avons eu cette année, ce me semble, des départements inondés, grêlés, incendiés, lesquels sont rainés pour long-temps, malgré les secours qu'on leur accorde. Mais si au lieu de 40, de 60,000 francs, faible palliatif pour des maux si graves, on y répandait six millions, le dommage serait effectivement compensé, la balanée rétablie entre les prospères et les maltraités, ce qui doit entrer dans les vues de la Providence , laquelle en nous envoyant ces fléaux, a dû placer le remède quelque part, quitte à nous à en savoir faire usage. Remettre le sol en valeur et la population en joie, ce n'est point là de l'argent mal employé pour Thon- * neur de la couronne, ni même pour son profit; ce qui est à considérer.
u On est las de répéter à cette tribune que, faute de débouchés, les produits de plusieurs de nos départements restent sans valeur. Quel-
Bigitized by CjOOQIC
-«Moques millions dépensés à ouvrir des rentes, à creuser des canaux, seraient ce me sentie, bien placés; car, grâce aux nombreux modes d'impôts que subit un objet quelconque de consommation, depuis Fétat de matière brute jusqu'à l'état d'immondices, partout où les produits circulent, le trésor bénéficie, toujours à l'bonneiir de la couronne.
«c Nous avons nombre d'édifices inachevés; quelques-uns fort laids, quelques autres fort inutiles, j'en conviens, mais dont les matériaux se détériorant sans profit pour personne, font regretter la bande noire, qui du moins en eût tiré parti. Quelques millions appliqués à démolir les uns, à terminer les autres, ne seraient point de l'argent perdu : toute une classe du peuple aurait vécu, et les bâtiments resteraient à la plus grande gloire de la couronne. Que s'il s'agit de la* rehausser aux yeux de l'étranger, quelques vaisseaux ajoutés à notre marine, quelques fortifications relevées sur nos frontières démantelées, me paraîtraient bien autrement efficaces ! Et remarquez, messieurs, que de tous ces emplois que je vous propose, il n'y en a pas un qui ne porte intérêt soit en numéraire, soit en utilité ; pas un qui ne divise la somme demandée entre des milliers de maing.
— Ml —
aa lieu de la réunir dans une seule ; car mieux vaudrait eneore distribuer cet argent à titre de secours et d'aumônes aux nécessiteux, aux yictimes du chbléra , dût-on y comprendre les orphelins de la Vendée, qui ont droit à vivre comme les autres, que de jeter aux mains d'un seul individu une richesse scandaleuse. »
A ce mot, je fis un mouvement de colère, car j'étais indignée ; mais mon homme ne s'en doutait guère, et n'en continua pas moins.
« S'il est bon que l'argent passe d'un seul à plusieurs, il doit être mauvais de l'ôter à beaucoup pour le donner à un seul.
(( Les époques de fortunes immenses et soudaine» ont toujours été des époques de calamités pour l'Etat, malgré le mouvement passager qu'elles impriment aux affaires. Les richesses subitement gagnées sont en général les plus mal dépensées ; et peut-être la principale cause du malaise dont on se plaint, c'est que nous sommes aujourd'hui une nation de parvenus. »
Ce mot fut accueilli par les murmures d'une grande partie de l'assemblée, et par un mouvement marqué de satisfaction à droite. L'orateur se tourna de ce côté :
«( Je ne vois pas, dit-il, qu'il y ait dans mes paroles rien qui doive vous réjouir. De ce mot
dejNin'eiitM, je n'excepte pas ce que vous appelez la noblesse, qui ayant désappris la possesision, en passant par la pauvreté, rentre elle-iuéme dans ce que j'entends par paryenus. S'il est yrai, comme on l'a dit, que ]>ieu ne nous ait rien donné, mais nous ait tout rendu (ce qui fait que saToir calculer, c'est savoir vivre); s'il est vrai, dis-je, que quelque avantage a dû être attaché à chacun des abus dont on nous délivre, peut-être le privilège avait-il pour compensation, en attachant à des générations de possesseurs, d<es générations de fournisseurs, de serviteurs, de tenanciers , de mettre plus de régularité dans l'écoulement des deniers publics. Quoi qu'il en soit, bonne ou mauvaise, la chose est détruite sans retour, n
Il se tourna vers l'autre côté qui commençait à s'impatienter de cette longue improvisation.
«Messieurs, dit-il, j'ensuis fàché^ mais il ne m'est pas possible de sauter des feuillets. »
On se mit à rire, et lui reprit : u Croyez-vous que l'inconvénient de placer , de la façon que je vous ai dit, une somme énorme, ne soit pas assez grand, sans en enfouir l'équivalent dans le trésor, sous la forme de sept cailloux brillants^ qui n'auront d'autre utilité que d'amuser
quelques curieux, ou de figurer daus quelques catalogues, dans quelques traités scientifiques ? Car, ne vous y trompez pas, la grandeur souveraine ne peut plus, de nos jours, se formuler en luxe d'habits ou de pierreries. Napoléon luimême a voulu vainement rajeunir ce faste antique, et lui prêter l'éclat de sa propre grandeur. Vainement il imprima à l'emploi qu'il en fit le cachet de son génie ] car ce n'est point une lourde calotte doublée de velours et enrichie de joyaux, qu'il posa sur sa tête victorieuse ; mais le laurier des Césars ; et le plus beau diamant de la couronne fut attaché à son épée. Cependant rien n'est resté de cette friperie royale, rien qu'un petit chapeau et une redingote grise; l'habit du champ de bataille, non celui du Te Deum; et aujourd'hui que le sceptre et la couronne ne sont plus que de simples figures de langage, nous irions prodiguer les millions a décorer de vains simulacres! La seule, la dernière solennité où ils eussent occasion de se montrer encore, a disparu de la FraiMîe avec la branche bannie, espérons-le du moins. On sait ce que coûte un sacre et ce qu'il rapporte ! . . . Que si une grande dépense doit rester un des apanages de la royauté, que du moins elle tourne au profit des arts ou de l'in-
— ai4-
dufltrie : mieux Tant, à tout prendre, alimenter un luxe Tivant que ce luxe mort des âges passés f...
« Gomme on ne saurait faire de ces millions que TOUS allez TOter, un usage plus maurais, plus inutile, moins en rapport avec l'époque OÙ nous vivons que l'usage que vous en voulez faire, je voterai pour l'allocation, quand vous lui aurez assigné un emploi honorable pour la couronne, et par là j'entends profitable à la nation... »
L'orateur descendit de la tribune au milieu des murmures d'une partie de l'assemblée et des félicitations de l'autre, et je demeurai toute triste; mon ministre remonta pour lui répondre, mais ses raisons ne me parurent plus si bonnes : quelques mots de celte réponse devinrent le signal d'un bruyant tumulte ; bientôt les interpellations les plus vives se croisèrent de toutes parts; quelques députés se précipitaient à la tribune, quelques autres les tiraient par la basque pour les en faire descendre. On criait, on s'injuriait, on se menaçait ; le président s'ef-' forçait vainement de rétablir l'ordre au nûlieu de cette confusion générale. On se serait cru, non en présence d'une assemblée d'hommes graves chargés de représenter une grande nation.
mais au milieu d'une troupe d'écoliers rëvoltës. Ce spectacle m'affligea, au point que je sortis sans attendre la fin de la discussion. Je me doutais bien d'ailleurs qu'elle ne me serait point laTorable, et je n'osais, depuis ce que j'avais entendu, souhaiter qu'elle le fût. 0 mes amis ! si TOUS savez par hasard quelqu'un d'assez malheureusement né pour reconnaître la raison ou la justice jusque dans l'avis qui ruine toutes ses espérances, avertissez-le de grâce de ne prétendre à rien; il est prédestiné à ne jamais réussir.
— Il est inutile que nous fassions de nouvelles démarches, dis-je à mon mari, le gouvernement n'achètera pas le bijou, j'en suis sure, cela ferait trop crier, et avec raison.
— Nous devions nous y attendre, dit-il; estce que rien se fait jamais dans cette France? Qu'ils s'arrangent, je pars pour l'Angleterre ; là, si le gouvernement ne fait pas, on a recours aux particuliers, et quand tous les joailliers de Londres devraient s'associer, je suis sûr qu'ils ne laisseront pas échapper le bracelet.
— Et tu vas voyager avec une telle valeur sur toi? dis-je tout inquiète.
< — Non, je me contenterai d'emporter un dessin coh^rié et bien exact, avec une depcription détaillée, signée des principaux joaiUers de
Paris, et si là-bas le marché conyient, ils aviseseront au moyen de faire voyager l'objet d'une manière sûre.
La chose ainsi décidée, il disposa tont pour son départ. J'avoue que le trésor commençait à me peser, et qu'il me tardait d'en être débarrassée; je vivais, depuis qu'on en parlait partout, dans des transes continuelles, dont je n'osais rien dire, de peur de leur donner de la réalité; j'avais fait sceller dans la muraille un coffre-fort qui renfermait mon joyau, et dont la clef était toujours suspendue à mon cou ; je ne sortais que le moins que je pouvais; mes volets, qu'auparavant je laissais ouverts avec tant de sécurité, étaient chaque soir soigneusement fermés. Ce fut bien pis, après le départ de mon mari, quand je me trouvai seule la nuit dans mon appartement, car ma domestique couchait à l'étage supérieur. Mon sommeil ne fut plus qu'un cauchemar continuel, pendant lequel j'entendai» forcer mes fenêtres, ou crocheter mes serrures. Mais voilà qu'une fois le bruit me parut plus net, plus distinct (je conseille aux possesseurs de trésors de ne pas habiter une mansarde ), il me sembla que quelque chose passait dans la gouttière qui s'étend le long de mes fenêtres; puis, qu'on brisait une des per-
- fll7 -
siennes de Tappartement, ce qni fut sairi d'un bruit de Titres cassées ; mon cœur battait avec Tiolenoe, mais je disais : c'est un rêve, et je n'osais remuer . L'instant d'après, j'entendis marcher dans le salon qui précède ma chambre; il me sembla qu'on parlait bas. C'est un réye, disais-je encore avec une terreur croissante. Mais bientôt je vis, et cette fois ce n'était pas un rôve, je vis ma porte s'ouvrir lentement; un homme entra avec précaution, puis un second; un troisième, à ce qu'il me parut, était resté en dehors. Après s'être consulté à voix basse avec son camarade, le premier s'approcha de mon lit, un poignard ou un couteau à la main. La peur m'avait tenue jusque-là comme paralysée, mais alors je ne pus retenir un mouvement d'effroi. — Ne bouge pas ou tu es morte ! me dit le voleur, qui, à la faible lueur de ma lampe de nuit, me parut avoir une figure épouvantable. Où sont tes dianmnts?^Il nous les faut.
— Dans le coffre scellé à la muraille, dis-je d'une voix £edble.
Le voleur dit rapidement quelques mots à voixbasseà son camarade, qui alla droitaucofire.
— La taurmante • ? dit-il au premier.
' La clef.