M"»« TASTU. T. II
— La clef? me demanda celui-ci d'un ton menaçant.
-• La Yoici ; et je la détachai de mon cou , d'une main tremUante.
Pendant cette opération, qu'à ma grande surprise mon Toleur me laissa achever patiemment, je repris un peu courage, et, avant de lui donner cette clef: Vous voyez, lui dis-je, que je n'ai aucun moyen de m*opposer à ce que vous enleviez ce hijou ; mais pensez-y hien, et vous verrez qu'il vous vaudra plus de danger que de profit. Je n'en ai encore tiré aucun avantage; moi à qui il appartient ; cela vous sera bien plus difficile, à vous. Il est trop reconnaissable d'ailleurs pour que vous puissiez le vendre nulle part. Qu'est-ce donc que vous en ferez ?
— Gela ne te regarde pas, donne toujours.
— Qu'estKîe que la riffardejaspine à tiezière^? dit l'autre d^un ton d'impatience.
Autrefois nous n'aurions rien compris à ces paroles, mais aujourd'hui que, grâce au pro* grès des lumières et aux Mémoires de Yidoc, l'argot est devenu une langue littéraire, chacun de nous peut twéscailler bigorne*, ce qui
* Qu'est-ce que la bourgeoise te dit?
* Parler argott
estfort agréable dans la sociëtë... des forçats. Pendant que le mien traduisait dans son jargon, à son camarade, ce qu'il avait compris de mon discours, c'est-à-dire que j'allais manger le morceau ' et les enflaquer ^, et qu'ils seraient obliges peut-être d'épouser la foucandière % je prétais Foreille de toutes mes forces à ces paroles. Il craignait, à ce qu'il parait, de ne pouvoir mettre sa proie en sûreté avant que je ne donnasse l'alarme.
— Bah ! dit l'autre en ouvrant le coffre, t'as pas un Ungre 4 dans ta louche ^, t'as qu'à la faire suer^.
Tout mon sang se glaça dans mes veines : Grâce! m'écriai-je, leur prouvant ainsi imprudemment que je les avais compris.
— Escarpe, escarpe la largue! I reprit précipitamment le brigand qui avait parlé.
A ces terribles mots , celui qui me tenait en respect, appuyant sa main gauche sur mon firent, me renversa la tête de manière à me for-
* Les dénoncer.
* La faire arrêter.
3 Jeter ce qu'on a dérobé ponr n'être pa» pris.
4 Un couteau, s Ta main.
* La tuer.
7 Tue , tue la
cer de tendre la gorge an couteau, qu'il ëlerait de la main droite; à cette Tne, je me donnai une violente secousse sans pouvoir me dégager^ je fermai les yeux en jetant un cri lamentaMe, et
— Ah f mon Dieu l s'écria l'auditoire.
— Rassuret-vous, reprit la conteuse; le mou* vement que j'avais fait détourna le coup qui m'était destiné : au lieu de pénétrer dans la gorge, la lame glissa le long de la clavicule ganche; j'eus cette f<ns la présenee d'esprit de rester immobile , et mon voleur voyant que ses camarades avaient pris les devants, et craignant peut*-étre qne le cri quej'avais jeté n'attirât quelqu'un , ne songea point à redoubler et s'enfuit. Dès que je me vis seule, et plus tôt même qne la prudence ne l'aurait voulu, je tirai de toute ma force le cordon de la sonnette, qui répond à la chambre de ma domestique. Pourvu encore, pensais-je, qu'à ce bruit inao-* coutume (car je ne sonne jamais la nuit), elle ne se borne pas à fourrer la tête sous sa couverture, au lieu de venir à mon secours!... Je m'arrangeai dans mon lit du mieux que je pus, pour qu'elle ne fût pas d'abord effrayée de la vue du sang, que j'arrêtais en partie, en appuyant mon mouchoir sur la blesfture.
— Ml —
Au bout de qodques minutes , qui me pararenides siècles, j'entendis enfin arriver cette pauvre fille, déjà saisie, en entrant dans Tap-^ parlement, de trouver la fenêtre et les portes ouvertes. Je Fappelai pour la, rassurer; et , du ton le plus tranquille qu'il me fut possiUe de prendre : N'ayez pas peur, lui dis-je, la voyant tout e£D9irée, il n'y a plus de danger ; mais elle était hors d'état de me donner le moindre secours. Allez donc, repris-je, diercher, si vous pouvez, quelqu'iin de la maison qui puisse vous aider à me panser; elle obéit en pleurant. Sur l'escalier elle rencontra un de mes voisins, qui s'informa de ce qui m'était arrivé. Sa femme et lui, couchés immédiatement au-dessous de moi, avaient entendu le bruit qui s'était fait dans mon appartement, et le cri que j'avais poussé. Ils me connaissaient , ils savaient mon mari absent, ils avaient pensé que j'avais besoin de secours, et mon obligeant voisin venait m'bffrir les siens. C'était un ancien pharmacien, habile et instruit; personne, en ce moment, ne pouvait m'êtreplus utile. Il posa le premier appareil sur ma blessure, et indiqua à la domestique tous les soins à prendre. Le besoin de repos était pour moi le premier de tous; mais le jour paraissait à peine que le commis-
aaire de mon quartier accourut pour recevoir ma déposition, qui fut aussitôt transmise à la préfecture, où elle mit en rumeur la brigade de sûreté. Les limiers de Yidoc, prévenus qu'il s'agissait d'une proie de plusieurs millions, se mirent en quête, et empaumèrent la voie avec une ardeur incroyable.
En attendant que les aboyeurs de rue vinssent hurler sous mes fenêtres la relation du fumeux assasêinat, et peut-être la complainte obligée, les journaux de toutes les couleurs répétèrent l'événement avec diverses variantes plus ou moins pittoresques, et chacun ne manqua pas de s'en faire une arme pour défendre son principe ou attaquer le parti contraire. Les ministériels prouvaient très-bien que de si riches propriétés n'étaient bien placées que dans des mains royales , et que le côté gauche en s'opposant a ce que le gouvernement en fit l'acquisition, était la cause première du funeste événement. Des journaux de l'opposition, l'un en prenait occasion d'adresser une violente mercuriale au gouvernement, qui, avec une police si nombreuse et si chèrement payée , ne trouve pas le moyen d'assurer la vie et la propriété des citoyens ; d'autres rappebient à ce sujet les vols de diligence et les médailles de
la Bibliothèque, et parlaient d'une conspiration carliste; enfin la Gasetie y trouvait la matière* d'une thèse sur la légitimité de la possession, et la Quotidienne y voyait la main de Dieu.
J'avais remis cependant à un savant de mes amis, car j'ai des amis savants, chose très-commode et qui dispense de Tètre soi-même ; je loi avais remis, dis-je, le parchemin arabe trouvé dans le coffret , en le priant de me le traduire. Il arriva chez moi le jour même de ma catastrophe, tout consterné de ce qu'il venait d'apprendre dans la maison.
— La chose est donc vraie? me dit-il, en me trouvant sur mon canapé en attitude de victime, c'est-à-dire bandée et emmaillottée comme une momie.
— Que trop vraie f répondis-je ; vous voyez comme les trésors me portent bonheur ! bien heureuse encore de m'en tirer la vie sauve.
— Et moi qui venais justement vous appor* ter votre traduction !
— Il est bien temps vraiment ! dis-je , toute constristéedel'à-propos; n'importe, donnez-lamoi toujours , puisque c'est tout ce qui me restera de ma trouvaille. Cette traduction la voici :
« Au nom du Dieu clément et miséricor-»
dieax, moi Abou-Abdalla-ben* Hassan, à toi que Diea a prédestiné de toute éternité à pos* séder la merreiUe que je laisse ici ( et faise ce Dieu que tu ne sois pas de la race de nos persécuteurs!)
« Ouvre les yeux de ton corps, et regarde ; Ouvre les yeux de ton esprit, et comprends. Tu n'as j'amais rien vu , tu n'as ouï parler de rien qui approche de ce que tu vois.
« Ici sont réunies les sept pierres correspondantes aux sept planètes du ciel , comme l'ont reconnu nos sages. Savoir : le diamant qui correspond au Soleil, l'opale à la Lune, le saphir à Vénus, le rubis à Mars, la topaze à Jupiter, Pémeraude à Mercure, l'améthyste à Saturne ■. Toutes sont égales et sans aucun défaut.
u Ici est le fruit de trois vies d'hommes , de longs voyages et d'immenses trésors. Abou-Ismaïl, mon aïeul, rassembla les trois premières pierres; mon père, Hassan-Ben-Ismaïl, ne put yen ajouter qu'une seule; moi, Àbou-Àbdalla- Ben-Hassan, j'ai été assez heureux pour y joindre les trois dernières, ne laissant point après
' Je D^ai pas conservé les noms originaux des pierres ni des planètes pour plus de rapidité , Vénus se nommant en arabe KaookabHïl^fÉdjr.
moi de fils qui pût oontÎDuer l'œaTre que j« n'aurais pas accomplie.
« Aujourdliui que les perfides chrétiens chassent les enfants d'Ismaîl de la terre possédée par leurs ancêtres, je n*irai pas traîner au-delà des mers le peu de jours qu'il me reste à virre ; je puis mourir ici obscur et caché , dérobant à la fois à tous les yeux ma fin, que je sens prochaine, et le trésor merveilleux que j'ai contribué à former.
a Toi qui, par la volonté du Dieu clément et miséricordieux , seras parvenu à le décsouvrir, si tu en es digne , tu l'admireras , et n'en trafiqueras point. Si ta es sage , tu comprendras que celui à qui échoit une chose supé* nenre à toute évaluation humaine, n'en doit espérer aucun profit; aucun, si ce n'est la conscience de ce qu'il possède, et la contemplation solitaire d'un objet doué de trois qualités qui le rendent inestimable, car il est beau, car il est complet, car il est unique.
C'était un singulier personnage qnj9 ce vieil Arabe, dis-je en achevant cette lecture. A en juger par l'événement , il pourrait bien avoir raison; mais son conseil vient trop tard, ajoutai «je avec un soupir.
Ma blessure étant peu dangereuse, ma oon-
valesoencë ne fut pas longue; mais la frayenr que j'avais éprouvée, la perte que j'avais faite, et peut-être l'absence des agitations qui m'avaient quittée avec le bijou maure, me jetèrent dans une sorte d'abattement stupide, auquel je ne pouvais m'arracher.
Cependant ce moment de calme pesant ne fut pas de longue durée ; on me fit avertir que mon bracelet était retrouvé, mes voleurs arrêtés, à ce qu'on présumait, et je fus invitée à me rendre chez le juge d'instruction. On me présenta le bracelet que je reconnus avec émotion, mais qu'on ne me rendit pas , car il devait rester déposé au greffe , comme pièce de conviction. L'instruction mardbA grand train; la justice n'est pas toujours si lente qu'on veut bien le dii^e, et il y a telle circonstance où l'on n'est pas fâché de jeter à l'attention publique l'appât d'un procès qui puisse l'occuper.
En dépit des renvois, des sursis, des forma* lités de toute espèce, le jour de Taudience arriva, et je fus citée au tribunal comme témpin à charge, et celui assurément dont la déposition avait le plus d'importance.
Le bracelet maure avait fait tant de bruit, qu'il n'était pas étonnant qu'un procès où il figurait attirât tout Paris. Aussi la salle était
coioble; on ne sayait oà mettre les témoins, et quand je fus appelée pour déposer, j'eus grand' peine à pénétrer dans l'enceinte. En y entrant je fus saisie d'une grande timidité, et il se passa quelque temps ayant que je fusse en état de répondre aux questions qui m'étaient adressées. Payer en public de sa personne , est une chose qui doit coûter en toute occasion , à plus forte raison dans celle-ci.
Malgré le prosaïsme de cette salle où se rend notre justice, et la mesquinerie de son papier bleu, ces mots de tribunal, de jury, ont du solennel en dépit qu'on en ait. Il y a quelque chose d'imposant dans cette réunion de quelques hommes chargés de prononcer sur la yie ou la mort de quelques autres. Je jetai un coup d'œil autour de moi : trois hommes étaient assis au banc des accusés; sur une petite table deyant le tribunal, était déposé le bracelet maure dans son coffret d'acier , et un certain couteau qui me fit frissonner. Je reconnus aux premiers rangs de l'auditoire plusieurs de mes amies ou connaissances, et je commençai à me rassurer.
Après le serment ordinaire , le président me demanda mes nom, prénoms, âge et qualité dont je yous fais grâce ; puis il m'inyita à ra-
conter les faits qui étaient à ma connaissance, ce que je fis de mon mieux , et de la yoix la moins tremblante que je pus prendre. Après quoi on me demanda si je reconnaissais le bracelet pour celui qui m'avait été rolë ; je répon* dis affirmativement : il n'était guère possible de s'y tromper. On me demanda ensuite si je reconnaissais mon assassin. Pendant que je faisais cet examen, un profond silence régnait dans la salle. Je me tournai vers le président. — J'ai quelques raisons de penser, dis-je, que les hommes qui se sont introduits dans mon appartement étaient au nombre de trois; je n'ai TU qu'à la lueur d'une veilleuse , et dans une situation qui ne me laissait guère la liberté de l'examiner , le seul d'entre eux dont j'aurais pu distinguer la figure; j'avoue que cette figure me parut alors beaucoup plus horrible que pas une de ces trois que je vois là. Cette réponse , je ne sais pourquoi , égaya le public. Il n'y a, continuai-je, que deux choses qui soient restées profondément gravées dans ma mémoire : la voix qui a donné l'ordre de me tuer, et le coup de couteau qui a suivi.
— D. Gomment cet ordre a-t-il été donné?
— R. Dans le jargon des voleurs.
— D. Vous rappelez-vous les mots prononcés?
-as» —
— R. Qae trop!...
— D. Rëpétoa-les.
— R. C'était : etcarpe, escarpé la largue!
Et cette phrase produisit une impression profonde dans l'assemblée; les accusés seuls restèrent impassibles.
Un des jurés demanda au président de ùàre prononcer tour à tour à chacun des accusés les mots que j'aTais retenus, tandis que j'au» rats le dos tourné de leur côté. On fit ea, effet cette épreuve; et au moment où ces paroles furent prononcées par la même Toix qui les avait fait entendre dans la nuit fatale, j'é«prouvai un tressaillemoit marqué et je pàlii. Cet incident produisit une grande sensation.
En Tain les avocats arguèrent habilement de œ que je n'avais reconnu aucun des accusés^ faisant observer au jinry que la moindre ressemblance dans le son de la voix, jointe aux mots qui m'avaient laissé une impression si profonde, suffisait pour produire Fénotion que j'avaia éprouvée. Malgré leur éloquence, k conviction demeura la même, et je ne fus pas surprise quand, après la délibération , le chef du jury, la main droite sur sa pmtrine, pro« Bonça avec l'émotion obligée, qu'à Tunaninité les accusés étaient déclarés coupables.
Je me levai alors , et, rémiûsaiit tout mon courage, je demandai au président s'il m'était permis de faire nne déclaration qai n'importait pas au procès, mais qui m'importait à moi-même. Il me l'accorda ; et moi , le plus haut que je pus :
Monsieur le président, dis-je, je suis bien •ise de déclarer deyant la cour et devant les jurés, pour qu'ils en puissent témoigner; devant le public , pour qu'il n'en ignore ; et devant ces honnêtes gens (en montrant mes voleurs) , afin qu'ils en instruisent leurs camarades, que le bijou que voici^e rentrera point dans mes mains et qu'il ne sortira d'ici que pour être déposé au trésor de la couronne. J'espère que le roi voudra bien l'y garder, moyennant une rente de douze mille francs, payable à moi ou à mes héritiers , tant que le bracelet, ou sa valeur, ne leur sera pas rendu. Je ne pense pas que le roi trouve que ce soit là un mauvais marché. En outre, je compte que Sa Majesté ne me refosera pas de faire grâce de la vie à ces hommes que voici. Je sais qu'un coup de couteau fait grand mal; qu'est-c^ donc de celui de la guillotine ! J'ai vu cette mort de près , et elle m'a paru si laide, que je ne voudrais causer celle de personne.
A ces mots , nn de mes Tolenrs se mit à rire ; le second se mit à plearer, ce qui parât attendrir nn des jurés , leqnel se mit à pleurer de compagnie. Le troisième , celui qui m'avait donné le coup de couteau , ouvrit de grands yeux ci me regarda d'un air ébahi ^ je crois qu'il n'avait pas compris.
— Eh bien, l'histoire?
— Elle est finie.
— Et votre demande au roi , qu'en est-il advenu ?
— Je vous le dirai quand j'aurai reçu la réponse.