A LA MALMAISON
D£UX TISITES A LA MALMiJSON.
Hîen n'est plus difficile à mon avis que de mettre en scène des personnages contemporains. Ici le roman ni le drame ne sont possibles. Comme toutes les puissances, leur puissance a besoin de liberté ; leur merveilleux , comme tous les autres , a besoin de foi. Que devient Teffet de leurs inventions, quand vingt témoins des événements qu'ils racontent peuvent se lever et dire : La cbose ne s'est point passée ainsi, cette parole n'a pas été proférée, ce fait n*a jamais eu lieu? ce que deviendraient les illusions du tbéàtre, si un rayon de soleil venait à y pénétrer. L'bistoire même veut de la perspective; de près elle n'est que de la biographie, c'est-à-dire une sèche nomenda-
ture de faits plus oa moins prouvés , mais qui, une fois admis, ne varient plus, et sont par conséquent inutiles à répéter.
A qui , par exemple , apprendrait-on aujourd'hui que Joséphine Tascher de la Pagerie , née à la Martinique en 1761 , épousa en premières noces le vicomte de Beauharnais , qui perdit la vie sur Téckafaud ; que , plus tard , elle fit dans la société de Barras la connaissance du général Bonaparte , qu'elle épousa , croyant peut-étrealors lui faire beaucoup d'honneur, et qui Fen récompensa en faisant, comme il le disait , de la petite Joséplnoe une impératrice des Français? Joigiœz*y le récit du divorce, celui de la mort de l'ex-impénitnce, causée, en 1814, par la oenrtoisie des souverains alliés, asseï mal avisés pour lui rendre visite un jour de médecine. Ajoutex , si vous voulee , ce que le génie populaire glisse toujours de surnaturel dans l3s fortunes extraordinaires , la prédiction de la vieille négresse : u Madame, vous montares sur un trône et vous mourrez dans un hôpital. » Et quand vous anres noté avec Walter Scott que la Malmaison fut en effet primitivement un hôpital , il s'ensuivra que vous aurez dit précisément ce qui a été dit cent fois , et ce que tout le monde sait.
n n'y a qu'on sdiil moyen, en raocmtant l'histoire oontmnporaine, d'étreà la foîg vrai et noci*vean, c^est d'en parier comme Msteur ou comBie tânoin. Gelai*là se fait tonjonrs ëconter avec intérêt, qui dit : J*ai tu. L'esquisse d'après nature d'un p^sonnage cëfôlire a une valeur indépendante du mérite de la main qui l'a tracée. C'est pourquoi , au lieu de ocmipulser laborieusement ce qui a été écrit sur Joséphine , ou de fouiller sans respect cette cendre si nouYclle enccH«, pour y trouver de la matière à roman , j'ai mieux aimé interroger mes sou* yenirs adolescents, et dire simplement comme le pigeon de La Fontaine : « J'étais là , telle chose m'advint. »
Quel motif obligea mes parents à virâter l'impératrice loiéphine ; comment , à ma vive sollicitation, on troura moyen de me mettre du voyage , c'est ce qui importe fort peu ; il suffît de savoir que , par une bdle matinée de septembre 1809, nous primes la route de la Malmaison. L'air était doux, k soleil brillant, et mon ccBur battait d'^otion et de joie à l'idée que j'allais voir de près une impàn^rîoe et Tentendre parler; moi qui n'avais connu de rois et de reines que dans la littérature d't/ y avaU une foig.,j
Je fus frappëe , en arriYant , da monyement de Toitures , de cheraax, d'estafettes qui sillonnaient la cour sablée de la Malmaison. Je me souyiens aussi d'une espèce de yestibule yitré , où se pressait une foule de plumets et d'épaulettes, luxe de cette cour militaire, et qu'on aurait pu comparer à la yoHère où s'agitaient des centaines d'oiseaux brillants, de perroquets de mille couleurs, de kakatoès releyant fièrement leur buppe de plumes, pareille à la couronne d'un roi sauyage, et parmi lesquels deux beaux aras du Brésil se faisaient surtout remarquer par la magnificence de leur plumage. On nous introduisit à l'heure du donner dans une salle que l'impératrice deyait trayerser pour aller se mettre à table, et après quelques minutes d'attente nous y imes entrer Joséphine , sniyie de quatre dames et de deux jolis petits chiens-loups, blancs comme la neige. Elle s'ayança yers nous ayec cette démarche souple et légère qu'on a tant yantée; son air, sa physionomie, le son de. sa yoix, la dignité coquette de son maintien , la grâce bienyeillante de son sourire, tout m'est encore présent aujourd'hui, jusqu'à son costume, tant j'apportai d'attention a la considérer. Elle était yètue d'une robe de cachemire blanc, bordée de hautes palmes, d'un
aatre grand cachemire ronge jetë sur les ëpaulea, d'une guimpe en tricot de Berlin ; pour coiffure , une petite capote à fond de soie et devant de paille, ornée d'une branche de laurier-rose. J'avoue que cette toilette me parut d'une simplicité scandaleuse pour une impératrice , que je me figurais ne devoir jamais marcher sans son diadème et spn manteau de velours. Pendant rentretien,qui dura environ dix minutes , et où Joséphine prodigua les paroles d'intérêt et les questions affectueuses , ce qui m*occupa le plus , après l'impératrice , ce fut les deux petits chiens ; tantôt ils tournaient autour de .nous avec une singulière gravité , paraissant nous examiner attentivement ; tantôt ils se réunissaient derrière l'impératrice , comme pour se faire part de leurs observations ; et quand la souveraine nous congédia , en nous invitant du ton le plus aimable à visiter sa galerie et ses jardins , l'un de ces jolis animaux , comme s'il eût voulu imiter sa maitresse, s'arrêta un moment devant nous, et nous salua d'un petit aboiement protecteur qui faillit me faire éclater de rire.
Nous profitâmes de la permission qui nous avait été accordée de parcourir le château, car on ne saurait donner le nom de palais à la
Malmakon, qui ressemblait plus à T^ëgante habitation d'un riche particulier qu'à la son^ toeuse demeure d'un prince. La galerie de tableaux était plus remarquable par le choix que par le nombre; on y admirait, entre autres chefs-d'oouyre , les quatre beaux Claude-Lorrain , connus sous le nom des Quatre parHea du jour. Un petit salon au bout de la galerie renfermait les ouvrages des peintres modernes : j'y retrouTai deux charmants tableaux de mademoiselle Mayer, le Sommeil et le Réveil de Venu», qui (le prmnier surtout) semblaient dignes de son maître Prud'hcm ; plusieurs Richard, talent si en vogue alors ; la Fahntine de Miian et le Charles VU, si je ne me trompe ; et une foule d'autres productions plus on mmns estimées. La galerie servait à la Malmaison de salon de réception. C'était là que se tenait le cercle ; aussi remarquait-on à l'extré* mité deux grands fauteuils de yeloùrs , semés d'abeilles d'or, et sur les deux faces latérales deux longues files de tabourets ou de pHamiê en maroquin rouge , à franges et à dons dorés.
De la galerie nous passâmes dans les jardins, où les masses de verdure, les fleurs et le» eaux étaient disposéeé avec tant de goût et
d'iotcDigence pour se prêter une mutuelle beautë.
Nous admiràmet la richesse des serres remplies de plantes rares et curieuses , la yariëtë d'oiseaux "aquatiques qui animaient les ca« naux et les bassins , et parmi lesquels on di»* tinguait deux cygnes noirs qui Itûsaient moitir le proYerbe,
n semblait que dans cette délicieuse retraite ^influence gracieuse de Joséphine se fit sentir de toutes parts. Des diverses habitations royales que j'ai pu Toir en ma yie, la Malmaison est la seule qui m'ait donné le désir d'y rester.
Peu de temps après cette visite, les bruits de divorce commencèrent à circuler dans le pu- Uic. Prud'hon peignait alors ce ravissant portrait de rimpératrice , qui la représente dans les bosquets de la Malmaison , à demi couchée sur un banc de verdure, et rêvant au murmure de l'eau qui coule À ses pieds. Je ne sais ce que cette peinture est devenue. L'artiste avait en- OOTC besoin d'une séance pour la terminer; le jour était pris, mais la séance fut contremaur dée, et cette circonstance confirma pour nous la triste nouvelle.
Quand le portrait fut achevé, Joséphine n'é* tait déjà plus souveraine. « Ohl dit-elle au
peintre en regardant tristement le tableau , Yotre portrait est charmant, monsienr Prad'hon, mais ce n'est pins moi ! » Et parmi ceux qui Tentouraient encore , pas une Toix n'eut le courage de s'élever pour lui donner le démenti que peut-^tre elle sollicitait.
Le diTorce fut accueilli en France avec défayeur. Joséphine était aimée pour ses qualités, pour ses grâces , peut-être même pour ses défiants si féminins et si français. Je ne sais quel pressentiment superstitieux faisait croire que Napoléon répudiait avec elle une partie de sa fortune. L'instinct populaire , si profond et si pénétrant, sentait peut-être, sans se l'expliquer, qu'en quittant la Française pour l'Étrangère , la simple particulière pour la fille des Césars, Napoléon rompait le lien qui l'attachait au peuple, pour faire cause commune ayec les rots. Qu'en arriva-t-il ? Le peuple Tabandonna, et les rois le trahirent. Il fut précipité violemment du haut de ce trône dont Joséphine avait descendu les marches d'un pas léger. Du fond de sa retraite elle entendit le retentissement de cette chute immense : elle n'y survécut pas longtemps. La Providence miséricordieuse lui voulut épargner le deuil sanglant de Waterioo et l'agonie de Sainte-Hélène.
Plus tard , la Mahnaison fut mise en Tente , et je défini revoir oe lieu dont j'avais conserve un si frappant souvenir. Tout était sem* blable, et cepencUnt tout était chan^« Dans les cours silencieuses, dans les salles désertes, errait, comme un fantôme, l'image des temps pissés. Malgré les années écoulées , je reconnus sur-le-champ les endroits que j'avais parcourus; la salle où j'avais vu l'impératrice, la place même où ses pieds s'étaient arrêtés. Il me semblait parfois qu'elle allait paraître encore avec son pas léger, son doux sourire et ses vêtements embaumés.
A chaque coup d'œil jeté autour de moi, ces paroles de Bossuet : u Qu'avons - nous vu , et que voyons-nous? Quel état! et quel état! » me revenaient involontairement en mémoire. La galerie se trouvait à demi dépouillée ; les deux enfants de Joséphine s'étaient partagé son héritage , mais un seul avait emporté son lot. Tous les tableaux qui restaient demeuraient sans pendants ; car, de ces chefs-d'œuvre, «( l'un avait été pris, et l'autre laissé, » comme dans l'Évangile. Je regardais tristement le tableau de mademoiselle Mayer, oe riant sujet qui con* trastait péniblement avec la mort funeste de la malheureuse artiste. Qui l'eût dit, quand elle
r^pandait sur oe groupe d^amour toutes les rotes de son pinceau, qu'elle devait ainsi disparaître ? Et son maître lui-même, rà est-il ? et Joséphine, sa protectriee ! et Napoléon !••••
Je m*arpêtaî dans le salon, décoré de trophées militaires, devant V0$8ian de Gérard, et je répétai avec le barde de Morven : «Les amis de ma jeunesse où sont-ils?... et l'écho me répond : Où sont-ils? »
Du côté qui fait face à celui-ci, Girodet a représenté la France , accompagnée des ombres des guerriers morts pour sa défense ; elle apparaît au héros endormi sur le sol brûlant de l'Egypte, et l'appelle à son secours. Hoche! Marceau ! heureux d'être partis les premiers , vous avei vu venir à vous tour à tour tous vos compagnons d'armes , et leur chef lui-même ; vous n'appelez plus personne aujourd'hui!...
Voici plus loin le portrait de la reine Hortense, environnée de tous ses enfants : pauvre mère!...
Voici la bibliothèque qui servait de cabinet de travail à Bonaparte ; combien de fois il ar* penta œ parquet d'an pas retentissant , tandis que son cerveau en&ntait u ces pensées aux bottes de sept lieues, » ccmime les appelle l'ai-
ieouuid Heme; peiiâëes qui ohangeaient en courant la face du monde.
Plus kant est la chambre à coucher de Tim* pâratrice, lente de T^nrs et de satin, an sommet de laqndile un médaillon ovale représente Jnaon dans son char : une flatterie du peindre a doâané à Tépouse du maiire des dieux les traits dfir réponse de Napoléon.
Les jardins sont beaux encore et passablement entretenus ; je ne sais si je n'aimerais pas mieux un désordre complet que ce mélange de soin et d'abandon. Les fleurs , pressées au pied des massifs de verdure , ont l'aspect de celles qu'une main mercenaire cultive sur les tombes de nos cimetières , dans ce siècle où l'argent tient lieu de tout , même de douleur. L'herbe croit dans les allées humides, la mousse sur le plancher des ponts rustiques ; les oiseaux aquatiques se sont multipliés , mais ils ont repris leurs allures sauvages ; au moindre bruit, leur bande effarée fend rapidement les eaux silencieuses. En nous rapprochant du château, je reconnus deux de ses anciens hètes, c'étaient les beaux aras, qui seuls avaient survécu à tant de grandeurs tombées. Eux aussi, cependant, avaient souffert; ils étaient vieux et délaissés, et l'un des deux, pauvre invalide , laissait
— dépendre son aile cassée. Gomme je remarquais avec pitié l'air morne de ces oiseaux : « Oui^ dit le jardinier, qui nous servait de cicérone, ils ne sont pas gais, les pauvres diables, ils ressemblent aux employés de la maison. »
Cet homme avait quelque droit de parler ainsi : blessé dans l'exercice de son état par un arbre vénéneux, les médecins étaient parvenus à grand' peine à lui conserver la vie, mais sans pouvoir lui rendre la santé. Toujours souffrant depuis lors, il avait obtenu de Joséphine une pension qui cessa d'être payée à sa mort. Il nous montra les serres, encore asseï garnies, nous parlant toujours de sa bienfaitrice ; il avait peine à nous laisser aller. Nous le quittâmes pourtant , emportant des jardins de la Malmaison ce qui reste de toutes les gloires, une palme desséchée !
Il convenait de terminer ce triste pèlerinage en visitant la tombe que les enfants de Joséphine lui ont élevée dans l'église de Ruel. Le monument est en marbre blanc. Joséphine, dans ses habits impériaux , est représentée à genoux devant un prie-dieu ; la figure m'a paru ressemblante ; mais l'attitude a plutôt la gracieuse coquetterie de la vie, que la gravité qui convient à la mort.
C'est une étrauffe destinée que celle de cette femme ; étrange, même auprès de celle de Napoléon! Lui, passant tour à tour du pinacle à Tabime et de Tabime au pinacle. Elle, procla* mée par la voix du peuple , et de Taveu des souTerains , digne du haut rang où elle était montée. Sa statue, à lui , arrachée par là multitude du haut de la colonne consacrée à ses yictoires ; sa statue, à elle, âerée paisiblement, pavée des insignes de la souveraineté , sous le règne même des Bourbons! Oui , je le répète, sa forti^ne fut aussi merveilleuse , et peut-être plus complète que celle du grand homme qui l'avait associée à son sort. Elle ne fut point cependant une femme supérieure ; mais, ce qui vaut souvent mieux, elle eut à un degré supérieur les qualités de ses défauts ; son bonheur voulut que ces qualités fussent celles qu'on aime , en général , à attribuer à une femme , surtout à une souveraine, la grâce et la bonté. La fermeté bien connue de Napoléon la préserva du soupçon d'exercer une influence politique, soupçon qu'une femme en France a toujours chèrement payé. Loin de là , on se plaisait à lui faire honneur de chaque pardon qui descendait du trône; si même la grâce attendue n'arrivait pas , le tort ne lui en était point im*
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pu^ : on se croyati sûr qu'elle avaU tout tenté pour l'obtenir.
On peut dire encore , à la louange de Joséphine, qu'elle avait compris la nation dans les petites choses, comme Napoléon la comprenait dUns les grandes ; et là peut-être est le secret de sa popularité. Elle savait que dans les fêtes publiques, le peuple regarde la vue des per^ sonnes royales comme une partie du spectacle qu'il se promet, aussi ne se dispensa-t-elle jamais d'y paraître ; sigette à des crises nerveuses, à de violentes migraines, on Ta vue souvent, dans un jour d'apparat, quitter son lit pour se traîner à sa toilette ; elle dissimulait la pâleur de son visage sous une couche de rouge, et le front chargé de diamants, le sourire sur les lèvres, elle montait dans sa voiture dont les glaces étaient toujours baissées, quels que fussent le temps et la saison, et répondait par de gracieux saints aux acclamations de la foule accourue sur son passage. Pour une femme délicate et frivole, c'est là de l'héroïsme, où je ne m'y connais pas.
Sans doute Joséphine eut des torts ( qui n'en a pas?); mais le monde s'en montra oublieux , parce qu'ils ne nuisirent à personne ; tandis qu'il lui tint compte des qualités qui profitè-
renl à beaucoup. On se souyint que son amour du luxe et de Télëgance tourna au bënëfice de l'industrie, qu'elle tendit aux arts une main protectrice et libérale, qu'elle répandit autour d'elle d'abondantes charités; les pauvres pleurèrent à son convoi, et sur sa tombe des voix attendries répétèrent ces paroles.
ull lui sera beaucoup pardonné, paice qu'elle a beaucoup aimé. »