‹ ProseChapitre 3 sur 18 · LE SOUHAIT · texte numérisé non relu

LE SOUHAIT

Dans on village à quelques lieues de Paris se trouvait une petite maison habitée par une bonne et honnête famille, composée du père, de la mère et d'un seul enfant âgé de neuf à dix ans.

Par une belle soirée d'automne M. et madame Yilmont étaient assis dans leur jardin sous un berceau de vigne , près d'une petite table de bois peinte en vert, sur laquelle on venait de prendre le café. Un de leurs amis et voisins avait partagé ce jour-là leur modeste dîner, et, tandis que M. Yilmont causait avec lui, sa femme suivait de Foeil leur fils Ludovic courant çà et là dans les allées

après un grand chien de chasse qui se prétait aux jeux de son jeune maître ayec une con^ descendance pleine de bonhomie. Ses rêyes maternels se mariaient aux derniers chants des oiseaux , aux derniers rayons du soleil couchant , et tout absorbée dans cette espèce de vague bonheur, elle ne prêtait qu'une oreille distraite à la conyersation qui se tenait près d*elle.

— Ainsi, disait en riant M. Yilmont à son conyiye, tous croyez que nos souhaits ont quelque influence sur le cours des éyénements?

•—Oui, reprit l'autre d'un ton sérieux.

— J'ai cependant souhaité dans ma Tie bien des choses que je n'afi pas obtenues...

— Peut-être yous tous trompiez vous-même , et ne les souhaitiez pas véritablement. Combien d'hommes prétendent désirer ardemment une chose, qui, pour l'obtenir , ne se donneraient pas la moindre peine, ne feraient pas le pli» léger siK^rifice ! Ce n'est point là ce que j'appelle souhaiter; je n'y vois qu'une fantaine, un caprice de l'imagination. Mais veyez, ajoutat"<îl en baissant la voix , le souhait exprimé dans le regard de cette mère ^ oroyez-veus qu'il soit sans puissance ?

M. Vilmont jeta les yeiix sur «a femme et les reporta pleins, d'une émotion silencieuse sur le personnage qui venait d^émettré cotte singulière opinion. C'était un hQmme d'une soixantaine d'années , maigre , mais encore Tert et alerte ; son costume était d'une simplicité qui allait jusqu à la négligence ; sa tète , entièrement chauve , était couverte . d'une pedte calotte de soie noire qui lui donnait quelque chose d'ecclésiastique ; enfin , au milieu de ce visage osseux et arqué , fortement hronzé par un soleil d'Orient, étin celaient deux yeux d'un bleu vif qu'on était surpris de rencontrer là.

M. Wilhelm, ou, conmie on l'appelait plus communément à cause du long séjour qu'il avait fait en Orient , l'Indien , habitait le pays depuis plusieurs années ; iloccupait une petite maison à l'extrémité du village; une vieille femme v^tiait chaque matin faire sa chambre , ce qui n'était pas difficile , car une natte étendue sur le plancher et une sorte de divan très bas qui en feôsait le tour composaient tout l'ameublement, ta vieille apportait en outre ce qui était nécessaire au frugal repas que le solitaire apprêtait toujours lui-même , et là se bornait son service. Le reste du temps Tlndien

vivait seul , personne ne connaissait ni son pays ni sa famille ; on le croyait AUemand , mais c*ëtait une simple conjecture, car il parlait également bien un grand nombre de langues , et signait indifféremment Wilhelm , William , Guillaume, Gaglielmo, etc. Bien que cet homme étrange n'eût rien d'insociable , il n'avait cependant formé de relations qu'avec M. et madame Yilmont ; il paraissait se plaire dans leur paisible intérieur , et témoignait au jeune Ludovic une affection que l'enfant lui rendait avec toute la vivacité de son âge. Il aimait à cultiver ses heureuses dispositions , sans toutefois jouer avec lui le rôle de maitre ; aussi Ludovic n*avait-il pas de plus grand plaisir que de visiter son ami ; c'est ainsi qu'il nommait l'Indien. Déjà il pouvait causer avec lui, tantôt dans une langue , tantôt dans une autre. Il en recevait aussi des notions de géographie , de dessin et de mathématiques. Mais il n'était jamais plus heureux que lorsque son ami lui permettait l'entrée d'une chambre qu'il appelait son musée; elle renfermait une bibliothèque peu nombreuse, mais composée entièrement d'ouvrages rares et curieux. Là se trouvaient aussi d'immenses portefeuilles remplis de magnifiques dessins représentant les sites les plus

remarquables des pays que le solitaire avait parcourus : la France , rAllemagne , l'Italie , la Grèce , la Russie , la Perse , les Indes et une partie de la Chine. Là , on voyait réunis des armes , des ustensiles , des objets d'art des contrées lointaines , des tableaux ou des sculptures bizarres représentant les divinités mystérieuses de rinde , ces dieux multiples aux cinquante têtes , aux cent bras , qui ne sont point , comme les dieux de la Grèce , l'image de la beauté humaine divinisée par le génie , mais la représentation symbolique du plus abstrait des dogmes religieux.

Le fruit qufi Ludovic retirait de ces visites engageait M. et madame Yilmont à s'accommoder des singidarités de leur voisin , et il en avait de plus d'une sorte ; mais il montrait tant de bonté que jamais l'espèce de mystère qui l'environnait ne put leur inspirer de la défiance. Ainsi , à des intervalles plus ou moins rapprochés , il avait coutume de s'absenter tout à coup sans dire où il allait, sans jamais parler du motif de son voyage. Ce voyage était ordinairement provoqué par la visite d'un étranger dont il ne parlait pas davantage, et As amis étaient accoutumés à ne le point questionner à ce siy et ; seulement ses mystérieuses absences ,

lear faisaient supposer que l'Indien était affilié à quelqu'une des sociétés secrètes de l'AUema-» gne. De même ils lui laissaient exposer , sans le contredire en rien , ses systèmes ou pkitèt son système , car il en avait un qu'il appliquait À tout , sdon l'usage , religion , morale , sciences , etc.

Un de ses thèmes faToris était que par l'organisation de nos sociétés modernes , qui mettent toutes nos facultés au service de nos besoins , ce qu'il appelait plaisamment l'usurpation du corps , l'homme avait perdu une grande partie de sa puissance intellectuelle. Ce soir4à il s'était étendu sur ce chapitre et prétendait , comme on l'a vu , qu'un souhait , un désir ar* dent , était une force occulte , magnétique , qui serait suivie d'effet si nous savions encore lui donner l'intensité nécessaire» M. et madame Yilmont l'écoutaient comme on écoute un conte amusant, souriant de Tair de conviction qui animait ses paroles , et Ludovic , qui , las de courir , était venu «^asseoir près de sa mère, et appuyait la tète sur son épaule , attachait sur l'Indien un regard attentif et intelligent.

— Peu m'importe , a moi , que nos souhaits soient ou non efficaces, dit gaiement madame Yilmont, je n'en fais jamais... qu'un seul^

ajouta- 1- elle en jetant les yeox «ur son fils* — Aossi sera-t^il accompli , répondit l'Indien d'un ton solennel.

Et madame Vilmont cessa de rire, et fdt tentée de prendre ces paroles ponr on oracle, tant noBs sommes crédules ponr tonte voix qni nons promet de réaliser notre vœu le pins cher! Pourtant, comme il arrive toujours en ce monde , il fallut passer par le chagp4n en at-^ tendant le bonheur. M. Vilmont voulut que son fils fut mis au collège , car il faut une car- Hère à un homme ; et , selon notre sage organisation , la plupart sont fermées à celui qui n'a ^pB» suivi les classes d'un collège royal* Va donc , pauvre enfant ! quitte la douce chaleur du foyer paternel pour cette froide et rigide atmosphère qui t'attend ; là , point de voix indulgente qui se donne la peine de convaincre ta jeune raison , point d 'œil vigilant qui tienne compte de tous les mouvements de ton oœur , point de main secourable qui te soutienne si tu fléchis , qui te relève isi tu tombes; mais une règle • uniforme , inflexible, souvent injuste par cela même qu'elle ne connaît point les exceptions. Tu devras apprendre à te faire place de vive force parmi tes égaux , à subir comme une nécessité l'autorité et même les défants de

tes supérieurs ; et ne murmure point de ce rode apprentissage , car cela , pauvre enfant , c'est la vie !

Comme toutes les mères qui ont conduit un fils au collège , madame Yilmont sentit son cœur se serrer quand le sien quitta ses vêtements ordinaires pour revêtir ce petit uniforme qui semble dire que l'enfant commence son existence sociale en cessant d'appartenir seulement à la famille pour appartenir à l'État. Elle retourna chez elle toute triste , se blâmant elle-même de cette tristesse qu'elle trouvait déraisonnable ; mais , en dépit de tous ses efforts , elle se sentit prête à pleurer le soir en retrouvant vide le petit lit de Ludovic; toutefois elle savait trop combien les forces de rame nous sont nécessaires , pour les dissiper inutilement dans une vaine et puérile mélancolie. Le devoir de toute créature douée de raison , pensait-elle , est de retrancher des chagrins inséparables de la vie tout ce qu'il dépend de nous d'y ajouter. Elle se résigna donc à une séparation que commandait l'intérêt 4e son Ludovic; mais l'enfant absent était sans cesse présent à la pensée de la mère, et c'est surtout pour elle que les jours de congé étaient des jours de fête.

Pour les enfants , comme ponr les hommes , le bonheur se compose d*affection et de liberté; il n'est donc pas étonnant que Ludovic reyint toujours avec empressement à la maison paternelle , et préférât à toute société celle de ses parents et de son vieil ami l'Indien.

Cependant s'écoulaient rapidement ces temps de labeur et de clôture qu'on nomme éducation. Il fallait songer â l'état qu'on ferait embrasser à Ludovic , car qu'est-ce, en ce monde, qu'un homme sans état? une espèce de paria, un surnuméraire du corps social qui semble de trop partout, parce qu'il n'a pas de poste fixe et qu'on ne sait où le classer.

Ludovic n'était pas un phénomène , mais il avait l'esprit droit , l'intelligence prompte, la parole facile ; sans qu'on pût l'accuser de pré-* somption, il n'était nullement timide : ceci était chez lui affaire d'organisation , non de vanité.

— Faites-en un avocat , dit l'Indien consulté à ce sujet par les parents ; il a tout ce qu'il faut pour réussir au barreau ; et c'est maintenant la meilleure voie à suivre , car d'ici à peu , la parole mènera à tout.

n fut donc décidé qu'au sortir du collège , Ludovic ferait son droit , ce à quoi il souscrivit sans plaisir , mais sans résistance , car son ca->

ractère était doox et flesdble , et il ne se ^sentait encore aucune vocation.

Quoi qu'on en ait dit, rien n'est plus rare qu*une vocation réelle et précoce. Jusqu'à quinze ans , presque tous les petits garçons ont envie de se faire soldats ou marins ; un peu plua tard , ils veulent être littérateurs , puis députés, jusqu'à ce que la nécessité ou la volonté paternelle les force à prendre un état que , le plus souvent , ils n'aiment point , et où , cependaut, ils réussissent plus ou moins pour peu qu'ils aient d'aptitude au travail ; car les hommes médiocrement propres à beaucoup de choses sont infiniment plus nombreux que ceux qui sont supérieurement propres à une seule.

Les classes étaient cependant temiinées, Ludovic avait passé à la campagne ses dernières vacances ; il fallait qu'il se rendit à Paris pour suivre ses cours. Ce fut avec un secret sentiment de joie qu'il quitta ce toit paternel où il avait été si heureux , pour s'installer dans sa petite chambre d'étudiant, tant le besoin de l'indépendance est impérieux à cet âge ! Ludovic aimait sa mère pourtant , comme tous les jeunes gens aiment la leur (quand ils l'aiment), c'est-à-dire qu'il ne lui préférait que ses passions , ses plaisirs et ses idées.

Je ne m'appesantirai pas snr les oharmes de la vie d'étudiant , à laquelle les ouvrages de plusieurs d'entr'eux ont pris soin de nous initier. Les cafés, les spectacles , la politique, la pipe ou le cigare de fondation , la casdbette rouge de rigueur et la grisette obligée: tout le monde connaît cela aigourd'hui. Je ne sais jusqu'à quel point ces plabirs avaient d'empire sur Ludovic , mais ses apparitions à la campagne étaient plus courtes et plus rares ; et , sans avoir de reproches fondés à faire à son fils, madame Vilmont était tourmentée de ces inquiétudes* vagues qui sont le mal des mères.

N'osant parler, de ses alarmes à son mari qui s'en serait moqué ^ elle se confia à l'Indien.

— * Rassurez-vous, répondit-il, votre fils n'a rien à craindre. Son ame n'est ni assez foible » ni assez forte pour que ses erreurs aient jamais pour lui de graves inconvénients.

Madame Vilmont trouvait que cette manière de la rassurer n'était rien moins que satisfoi^ santé.

— Mais , reprit-elle , s'il quitte la voie oà j'aurais voulu le voir marcher , s'il s'âoigne de nous, s'il devient indifiërent ?. . . J'espérais. . .

V0118 m'ayiez promis... Elle s'arrêta, honteuse de ce qu'elle allait dire.

L'Indien la comprit.

— Je vous ai promis qu'il serait heureux , dit-il d'un ton grave , et non qu'il vous rendrait heureuse. Et la mère demeura muette et effarée à cette brusque séparation de deux idées qu'elle était accoutumée à confondre. Le solitaire lui prit la main d'un air touché.

— Mon amie , lui dit-il , vous n'hésiteriez pas à coup sûr à sacrifier votre bonheur pour assurer celui de votre fih. Seriez -vous moins généreuse parce que ce sacrifice deviendrait une nécessité de fait , non de volonté ? Encore n'est-il pas question ici d'une abnégation absolue ; mais il entre toujours un peu de rêve dans l'affection même la plus pure et la plus vraie ; c'est là le sacrifice que je vous demande au nom de la mission que vous avez à remplir. La femme , je vous l'ai dit souvent , est un être supérieur à l'homme (c'était là , en effet , une des croyances de l'Indien). Or, de deux natures qui se trouvent en contact , la meilleure doit souffrir davantage. La femme est chargée de nous transmettre les pensées divines , mais elle ne peut nous donner aucun bien qu'il ne lui en coûte une douleur. Le mal est en ce

mcmde le précarsear du bien , le laboureur chargé de déchirer le sol où doit germer la bonne semence.

n aurait pu parler longtemps, madame Vilmont ne Fécoutait plus ; sa pensée était demeurée avec son fils. — Il sera heureux , se disaitelle ; et pourtant elle soupirait , tant il y a encore de personnalité au fond de Taffection la plus desintéressée. Nous voulons que ceux que nous aimons soient heureux , sans doate , mais pourvu que nous entrions pour quelque chose dans leur bonheur; nous les voulons heureux , mais à notre façon , non à la leur.

Oui , sans doute , Ludovic devait ôtre heureux ; c'était , comme tout le monde le disait à sa mère, un charmant jeune homme; un sourire aimable , des yeux expressifs, une figure ouverte et animée prévenaient en sa fkveur plus que ne Tauraît fait la beauté la plus régulière. L'absence totale de toute préoccupation des jugements d'autrui laissait à ses mouvements et à ses paroles toute la grâce du naturel , tout l'imprévu de la liberté. Ce qui le distinguait au moral comme au physique , c'était moins Féminence de quelque qualité qu'une sorte d'accord , un heureux équilibre qui faisait éprouver près de lui un sentiment

de bien-être ; son caractère aimant et facile se manifestait plutôt par une bienVeillance générale que par des affections .exdnsiTes ; Aes émotions étaient assez vives pour le rendre aimable , pas assez pour lui causer de profonds chagrins ; toutes les impressions rebondissaient en quelque sorte sur cette organisation élastique, que toutes^ faisaient fléchir, et qui ne gardait la trace d*aucune. Cette sorte d'insouciance et de laisser«aller qu'il apportait à toute chose le servait mieux que l'IuBbileté la plus consommée , car eUe écartait de lui tout soup* çon d'un calcul intéressé. S'il se détournait ou s'arrêtait devant ce qui aurait pu lui nuire ou le compromettre , ce mouvement avait quelque chose de si spontané , de si irréfléchi , que ce qu'on eût appelé égoîsme chez tout autre n'était ehez lui qu'instinct ou hasard. Grâce à cet heureux caractère , ses facultés n'éveillaient point la défiance, ses succès n'excitaient point l'envie ; on était même si loin de lui supposer un but, que tous ceux de ses camarades qui, dans leur jeune ambition, aspiraient à la première place songeaient à lui pour la seconde.

Oh ! oui , Ludovic devait être heureux , si quelqu'un le peut être.

II commençaitalon «on «tage ehes ua «roeal distingaë.

— Eh bien , loi dil ua »oîr l'Indien en se promenant avec Jui dans le jardin , comment menez- vous la vie, Ludoyie?

— Ma foi , mon vieil ami , rëpondit*iI en riant, jusqu'à présent, je crois que c'est elle qui me mène, et je la laisse faijre.

— Voilà du moi^s de la franchise. Mais ne TOUS semble-t-il pas, comme à moi, que ce n'est pas être homme que de n'entrer pour rien dans sa destinée ?

— Je ne vois pas , tant que la mienne va bien , pourquoi je m'en mêlerais ^ j'aunds peur d'y gâter quelque.chose.

— Ainsi vous vous trouvez parfaitement satisfait de votre, sort 7

— Quant au présent , oui ; je ne sais ce qu*il sera de l'avenir , mais alors nous verrons bien.

— Et vous ne faites point de vœux, point de projets pour cet avenir ?

— Mon Dieu si; mais à quoi bon , quand peut-être il sera tout le contraire de ce que je souhaite ou de ce que j'espère ?

— Qu'en savez-vous? reprit l'Indien d'un air sérieux.

— Pardon, mon amif j'oubliais que vous

oroyes a la putasanoe des souhaits. Si tous pouvez me faire partager cette croyance , si vous avei rapporté de TOrient quelque talisman, quelque anneau constellé qui puisse mettre un djin à mes ordres , confiez-le-moi , et je vous promets qu'il aura de la besogne.

— Il n'est question ni de talisman, ni de puissance surnaturelle ; la volonté est par ellemême une puissance. Croyez-vous , par exemple, que si Napoléon avait pu concentrer dans un seul désir cette force de vouloir qu'il a dépensée en dix ans , il n'eût pas été Empereur au moment même ?

— Je ne sais , dit Ludovic , car comment s'assurer si la chose est vraie ou possible ? Je conçois l'empire d'une volonté persévérante, d'une suite d' actions dirigées vers un même but ; mais...

— Ce n'est point cela , poursuivit l'autre, entêté de son idée : je vous dis que dans la volonté réside une force magnétique, indépendante même de l'action* Les Hindous , nos devanciers en civilisation , la connaissent bien , et quiconque sait lui donner le degré d'intensité nécessaire.. •

Le solitaire s'interrompit brusquement, et Ludovic continua de marcher en silence à ses côtés. Tout à coup le premier s'arrêta, et,

croisant les bras sur sa poitrine , il se tourna Ters son jeune ami : — Mon fils , loi dit-il , et mon affection pour toi m'autorise à t'aj^ler de ce nom , que dirais-tu si je te donnais le moyen de réaliser à ton gré le plus cber , le plus ardent de tes souhaits ?... Ne me regarde pas avec ce doute inquiet, je parle sérieusement, je jouis de toute ma raison ; mais ta défiance ne me surprend pas. Ce qu'éprouverait un sau- Tage auquel on communiquerait tout à coup quelqu'un de ces secrets de nos sciences ou de nos arts, que l'habitude nous a rendus si sim-

5 les, tu l'éprouves à l'aspect de cette science 'un peuple qui nous surpasse autant dans les secrets de la vie intellectuelle que nous surpassons l'autre en ce qui a rapport à la vie mécanique ou matérielle.

Ludovic ne savait où il en était. L'Indien le prit par le bras.

— Viens avec moi , lui dit-il*

n l'enunena chez lui, et quand ils furent dans la bibliothèque le vieillard prit dans une armoire une cassette recouverte de joncs de diverses couleurs , formant une espèce de marqueterie. Il l'ouvrit, et en tira un très-petit flacon d'or,. d'un singulier travail, suspendu à une chaine d'argent.

— Voici, dit^il A Ludovic, nn présent qui t'est destiné depuis longtemps. Tn TeiTas que l'homme n'a besoin ni de l'annean de Salomon , ni de la lampe merreilleose , ni d'un pacte avec le malin esprit pour accomplir sa volonté. Si donc il est on jour une chose indi^>ensaMe i ton bonheur , exécute ponctuellement ce que je vais te prescrire :

Vingt-quatre heures avant celle où le soleil devra entrer dans une de ses douzes maisons , tu t'enlenneras seul dans ta chambre afin de t'occiq>er sans distraction d'une pensée unique, celle que tu voudras réaliser. Durant les mmi dernières minutes , tu boiras le contenu de ce flacon , oar ta longue méditation ne te laisserait pas l'énergie nécessaire en ce moment , et alors à l'instant précis de Tentrée du soleil dans le signe 9 a^ec toutes les forces de ton âme , toute l'application de ton esprit , tu formuleras toiX souhait , et tu le verras accompli*

Ludovic se sentait interdit; le ton solennel de cefaû que depuis l'enfance il était habitué à respeeter lui imposait ; et pourtant les àb^ jections se présentaient en foule à son esprit.

— Tu ne me croîs pas ? poursuivit l'Indien . en le voyant seooaer la tète d'un air de doute; , ^

— Comment voulex-voQS, mon ami, que ^

j'attriime a une drogae le pouvoir d'agir sur ■la volonté, à ma volonté celui de réagir sur les événements ? ^ • •

— L'esprit et la matière sont-ils donc sidis* tincts qu'ib ne réagissent sans cesse l'un sur l'autre? Quant à cette drogue, eomme vous l'appelez, qu'y a-t-il d'extraordinaire dans l'influence que je lui attribue? Plusieurs autres , surtout celles de l'Orient, le thé, le café , l'opium , n'ont»elles pas une action diverse et directe sur les facultés de ton cerveau ?

Ludovic ne savait trop qu'en penser.

— Un seul souhait , dit-il enfin , c'est là tout ee que vous m'accordez ?

— N'est-ce point assez pour une vie? le même homme désire-t-il jamais deux choses au même degré?

— Assurément, reprit vivement Ludovic; faisons-nous autre choseque souhaiter à chaque moment?

— Parce que nous avons l'intime conscience de l'inutilité de nos vœux. Vous verriez, si Aous les savions efficaces , combien peu nous en oserions faire.

— Un seul souhait! répéta Ludovic , et qui même donne encore assez de peine !

— La chose pour laquelle tu plaindrais cette

■■*• TASTO. T. I. |0

peine , tu la souhAiterais Inen fiiiblement. Ludoyio serra la main de Flndien et prit en silence le flacon qu'il loi présentait. Il n'osait le contredire plus longtemps de peur de l'affliger. Il était touché de l'insistance du yietllard à lui offrir un don si précieux , à lui qui semblait lui faire grâce en l'acceptant.

— Je n'ai pas besoin de te dire , reprit l'Indien , que tu ne peux former avec succès qu'un souhait déterminé , positif^ et non désirer vaguement la fortune, le bonheur , etc... car il faut savoir ce qu'on veut pour l'obtenir... J'espère maintenant, mon fils, avoir assuré ta félicité ; je t'ai donné la seule chose qui te manquât selon moi, la force de vouloir...

Le jeune homme ému se jeta dans ses bras.

— Mais , mon ami , dit-il avec un reste d'inquiétude, avez-vous éprouvé vous-même la puissance de ce breuvage ?i«<..

Un nuage passa sur le front de l'Indien.

— Tu m'en demandes trop , dit-il d'une voix altérée. Il se leva et sortit.

Ludovic le suivit , rêveur et préoccupé. Tout le reste du jour cette conversation le poursuivit comme un cauchemar. La nuit venue ce fut bien pis ; devant l'agitation fiévreuse qui s'empara de lui dès qu'il se mit au lit , disparurent

m deraiars doutes. ÀToâran souhait à ùAte , et n'en ayoir qu'an! Et arec cette pensée , il passa en reyne les mille et une fantaisies qui peuvent rouler dans une tête de ringt ans. Il commença , je crois , par les écuries de Mehe* H^-Ali , et il était au moment de fonder , en Afrique , une république dont il serait le |président, quand le sommeil vint empêcher son élection.

Le matin en s'éreiftuàt il se trouva plus calme.

— Je crois , se lUt-il , que mon ami Wilhelm a raison ; avoir pensé à tant de choses pourrait bien être la preuve que je n'eu souhaite aucune sérieusement. Rien ne presse ; attendons, pour éprouver l'efficacité de mon flacon, qu'une occasion se présente d'elle-même^ comme cela ne peut manquer ^ et , d'ici là , tâchons de n'y pas penser , car je deviendrais fou pour peu que cela durât.

Bientôt une autre préoccupation vint le distraire de celle-là ; il fut chargé d'office de la défense d'un malheureux prévenu. Bien que celui-ci ne fût point un malfaiteur , l'affaire était grave : il s'agissait d'un délit politique. Était-il question d'épingle noire ou de pétard? je ne sais, mais il y allait de la vie pour le pri

oonûer. Lmtofics'atyiofaaà loi de tonte ki ferveur d'une première afikire et d'one première bonne ac^on; tout occapë de Mm pavrre client, il passait une partie des jours dans sa prison , recueillant un à un , de sa boudie» tous les faits qui pouvfi^ent servir àsa dédiar^*

C'était un de ces hommes du peuple comme nous en avons vu , dévoué corps et âme à des idées qu'il ne comprenait pas, à des intérêts qui n'étaient pas les siens. Ludovic admirait ce mélange d'ignorance et d'énergie , d'erreur et de probité , ce coui*age insouciant , ce dévouement si complet qui auraient fait bimte à de plus éclairés , et surtout l'attention scrupoleuse qu'il apportait à ne comprometii^ aucun de ceux qui avaient joué sa vie avec tant de légèreté et si peu de remords,

A l'intérêt que l'accusé inspirait par luimême au jeune avocat , se joignait, pour celuici , le désir et l'espoir d'un début éclatant; i cette pensée Foccupait-elle jouret nuit» A ] sure que le temps s'écoulait , son anxiété allaii croissant. Aéussirai-je ? se donaandait^il sans cesse. Enfin il songea an présent de l'Indien. . Voici le moment d'en faire usage , se dit-*il , l'occasion, ce me semble , est assez importante.

Il consulta l'almanacb ; il n'avait qu^un seul

jwr à «t*ei^bre arant le ckaii|;emeiit de sijpie;' à oommeBoa ses réflexions , o«r il faUut for-« ander son souhait d*ime manière précise. Que ▼eolait-il ? ^agnor sa cause , assurément ; mais à force d'y penser, il décourrit qae cela ne lui suibait pas , et qu'il lui fallait encore la gagner arec talent , avec éclat ; c'est-à-dire que son souhait se composait de deux parties bien dbtinctes , la vie de son c^ent et son propre •ttccès , ce qui le jeta dans une singulière per-> plexité. Et quand je me serai décidé , pensait-il , rien , plus rien à souhaiter ! Au fait , reprit* il tout à coup , je suis bien bon de me tant tourmenter , essayons d'abord de réussir par les voie» ordinaires; je serai bien peu chanceux si je n'obtiens au moins une des ehoses que je désire , et alors je serai encore à temps de souhaiter Tautre.

Tout heureux de sa résolution , il se mit à composer jBon [rfaidoyer , car il n'osait se fier , pour un début, à son improvisation; il se donna une peine excessive , étudia les anciens et les modernes, réunit tous ses moyens et parvint à établir un système de défense trèsingénieux où s'entremêlaient convenablement b(m nombre de savantes citations et d'apostrophes hardies contre le pouvoir d'alors , le tout

eneadré entre an majestnenx exorde et «ne prosopopée foudroyante: c'était un diseoars logique, oorrect, fienri et détestable. LudoTie en était toutefois assez content , le jogeant d'à* près le mal qu'il lui avait donné.

Le grand jour de l'audience arrivé , LndoTio est au tribunal , assis près de l'accusé qu'il défend ; ses amis , son père , sa mère , dont le cœur bat plus fort que le sien , font partie de l'auditoire. Le jeune avocat se recueille en attendant le moment de parler. Voilà l'homme du roi qui pérore ; par malheur , il semble a Ludovic que les points que l'accusation attaque avec le plus de violence, sont, chez lui , les plus faiblement défendus , et il prend note des changements à faire en conséquence.

Voici les témoinsqui déposent; c'est bien antre chose : les uns rétractent ce qu ils ont dit devant le juge d'instruction , d'autres révèlent ce qu'ils avaient caché ; telle déclaration fournit à Lndovic de bonnes raisons qu'il a négligées, telle autre détruit de fond en comble celles qu'il a fait valoir. L'affaire se présente sous un nouveau jour*; à chaque incident , s'écroule pièce à pièce toute cette défense si laborieusement combinée , et Ludovic s'aperçoit avec terreur qu'il a dit tout ce qu'il ne fallait pas dire , et qu'il n'a rien

dit de oe qn'U ildlait. Qae faire? S'il prononce •on discours tel qu'il est , il peut donner , il le eroit , une assez bonne idée de son savoir et de ses moyens ; il gagnerait peut-être sa propre cause , mais il perdrait celle de son client. Ces p<»isëes roulaient dans sa tête , tandis qu'il sui- Tait les débats ayec une ardente attention. Son parti fut bientôt pris , il sacrifia sa vanité et son plaidoyer , et se décida à faire valoir du mieux qu'il pourrait les raisons qui lui venaient d'apparaître; ou plutôt, soumis àl'impubion du moment , il s*oubiie pour ne plus voir que cet bomme que la mort menace , qu'il croit in»* nooent et qu'il doit sauver*

C'est à lui de parler : il se lève; sa jeunesse, son maintien , sa physionomie intéressent d'abord ; il est bien posé , car il ne se pose pas ; s'il parait intimidé, sa timidité n'a rien de gauche , parce qu'elle n'a rien de personnel ; c'est seulement la crainte de se trouver audessous de la tâche qui lui est commise ; aussi les simples paroles par lesquelles il exprime , du fond de l'âme , 1& r^ret de ne pas voir la cause qu'il défend confiée à des mains plus habiles , a des lèvres plus exercées , lui concilient la bienveillance générale. Préoccupé de oe qu'il a â dire , il ne pense ni â son geste, ni

i flon débit ; il n'a paaemla temps de ooioposer •on discours, et son discours est très «l^ieacoBBif posé , car il suit simplement Tordre des faits , groupant à mesure , autour de chacun d'eux , les preuves qui les détruisent ou les appuient. Ne dbant que les choses nécessaires , il n'est ni long , ni diffus; il ne dioûit pas ses mots , il prend celui dont il a besoin , le meill^ir par '^ conséquent. 11 est compris , car il reut l'être ; sans viser à Fe&t ou à l'éloquence , il en ob* tient le résultat : il oimyainc parce qu'il est persuadé , il touche parce qu'il est ému , non de cette émotion oratoire, composée de ner£» et de vanité , mais de cette émotion de l'âme qui se reconnaît si bien et se communique si vite. Son succès/Cst complet , sa cause est gagnée, lui-même sait à peine comment. Son eUent se jette dans ses bras ; on l'entoure , on le félicite , il ne sait auquel entendre ; son père radieux , sa mère tout en larmes l'arrachait à son trt<mi]^ et l'emmènent encore tout étourdi* — Commeiit donc as-tu fiiit pour parler si bien? lui dit madame Yilmont quand ils furent un peu calmés.

— Ma foi, ma bonne mère, je ne saurais TOUS Je dire, je n'y ai pas pensé du tout, reprit Ludovic ; mais^ en lui^ême il se dk , plein de

Jaîe : rûûk wiebeii&e jonrné»! nnliomniesiiiréy on BUf^sèfl obtenu, et j'u mon tonhâit de reste.

L'ëdat dece débat plaça toatd^abord le jeune avocat à un rang distingué dans le inonde , oà la donceur et l'agrément de son commerce auraient suffi pour le {aire bien accueillir. Il commençait à travailler, modérément il est vrai , donnant du temps à son état , mais un peu moins qu'à ses plaisirs, comme il est ordi* Baire à son âge.

n aimait la musique et fréquentait assidu* ment le tbéâtre italien où alors faisait furmur imejeune cantatrice appelée Loreto Gaëtana. Ce succès était mérité : c'était un beau talent à la fms plein de verve et de profondeur, une voix vibrante et accentuée dont le moindre son remuait jusqu'au fond de l'âme. Jamais on n'avait mieux exprimé l'amour naïf et confiant de Juliette, la tendresse patiente et dévouée de Desdemona ; jamais on n'avait mieux interprété la haine que don Juan inspire à dona Anna , œtte haine où se mêle le secret effroi d'avoir failli l'aimer; jamais surtout on n'avait fût sentir, dims le rôle de Rosine , l'impatienté in-» dignation qu'inspirent à une âme jeune et franche, la défiance et la tyrannie ; on croyait voir une pauvre hirondelle prisonnière, ventant, se

beartant dans tous les coins de sa cage , ei prête , si elle trouye une issue , à donner, tète baissée, dans les griffes du chat ponr échapper aux barreaux.

Ludovic admirait avec le public le talent de la cantatrice ; mais il n'avait jamais songé à la voir ailleurs qu'au théâtre.

— Veux^tu que je te présente chez Loreto? lui dit un jeune journaliste, son camarade de collège ; et lui , selon sa coutume , se laissa faire... 11 n'était pas fâché d'examiner de près Loreto ; cette curiosité était de son âge. 11 en fut accueilli avec ces quelques mots de politesse banale qu'on adresse â un premier venu; puis elle ne s'occupa plus de lui , et il put l'observer tout â son aise. U la trouva beaucoup moins belle qu'elle ne le paraissait â la scène, â l'aide du rouge et de la perspective ; ses traits pourtant ne manquaient pas de régularité ; son teint avait cette blancheur mate, assez commune dans les contrées méridionales ; son vfeage était sérieux, son expression plus réfléchie que passionnée ; intelligence plutôt que la sensibilité animait .ses grands yeux noirs, et la courbe un peu dédaigneuse de ses lèvres , son menton , légèrement relevé , semblait indiquer un caractère fier et décidé.

Après Loreto , ce qui valait la peine d'être ezaniinë, o*ëtait son salon. Là, se rassemblaient des gens de lettres, desmusieiens, des peintres, et tous ceux, qnel que fût leur rang ou leur âge , qui font profession d'aimer les arts et les artistes ; enfin le bataillon d'oisifs et de flat* teurs, cortège ordinaire de tonte femme jeune, belle et brillante.

Avec des talents supérieurs, de l'esprit, un caractère original, une situation indépendante, Loreto avait tout ce qu'il faut pour être entourée d'bommages; sa conduite, jusque-là irréprochable , lui prétait un prestige de plus ; car sa jeunesse, son isolement , sa profession, faisaient regarder comme inévitable une faute pour laquelle chacun se sentait d'avance plein d'indulgence, à la condition sous-entendue toutefois d'en être le complice. Aussi, de toute cette foule , Ludovic se trouva à peu près le seul sans projets tacites ou avoués, et il s'amusait de la comédie perpétuelle qui se jouait autour de Loreto. Il retourna souvent chez elle ensimple spectateur. Chacun des habitués avait son rôle : celui-ci l'enthousiasme, cet antre l'admiration concentrée , un troisième la mélancolie ou la rêverie passionnée, quelquesuns des plus jeunes jouaient de bonne foi, quel-

ques autres, calonlatenrs plus profoflidt, se donnaient des airs de brusquerie ou d'autorité^ sent pour être renarquës , soit pour faire pen^ ser qu'ils en aTaient quelques droits. Loreto laissait dire tout le inonde, n'écoutait personne et n'en faisait qu'à sa tète.

Le naturel de Ludovic, qui tranchait aa milieu de toutes ces affections, le fit bien vite distinguer. Il était facile de voir qu'il se plaisait cAex Loreto ; mais il s'inquiétait, peu qu'elle s'^i aperçût ou non, car il ne pensait à en tirel^ aucun profit. Rarement il se joignait au ohœuap de louanges qu'on ne manquait pas d'adresser à la cantatrice sur ses succès de la veille; en-» oore ne lui disait-il jamais qu'elleavait été belle ou pathétique ; il ne parlait qae de sa prc^re impression, de telle situation qui l'avait ton* ché , de l'air qui l'avait ému davantage ; ou il disait seulement : — J'ai passé une soirée dâi«> cieuse ; ou même quelquefois : — Hier, l'opéra m'a ennufé... Et Loreto , au milieu de tous ces éloges dont on IHiccablait, n'était attentive qu'à ces remarques, d'après lesquelles elle jugeut si elle avjdt ou non atteint l'effet qu'dle voulait produire*

On ne tarda pas à s'apercevoir de la préfé* renœ que Loreto paraissait accorder au jeune

arocat , et ses amis ne manquèrent pas de l'en f(^citer ironiquement. Il se défendit, non avec cette fatuité modeste qui donne à penser tout ce qu'elle nie , mais franchement et de bonne loi. J'ai dit qu'il n'avait point de vanité, et c'est presque toujours la vanité qui nuit à notre pénétration; il voyait donc parfaitement que cette préférence de Loreto tenait précisément à ce qu'elle ne lui supposait aucun projet sur die. Cependant, à force d'entendre répéter ces^ discours , son amour-propre endormi se ré-> TeiUa ; il devint plus assidu, plus attentif, sans toutefbis en être plus avancé , car Loreto demeura exactement la même , sans faire un paa de plus ni de moins.

Un soir, chez elle , une discussion s'éleva sur la question de savoir si elle était Espagnole ou Italienne (il allait sans dire qu'elle était l'un des deux). Des paris s'ouvrirent, et on la pria de vouloir bien nommer son pays, dentelle n'avait jamais rien lUt.

— J'y consens , dit-elle, à condition que tout ce qui est ici pariera , et qu'on mettra l'argent sur la table.

On s'empressa de souscrire à sa demande ; et elle, en riant:

— Eh bien ! je commence par confisquer les

enjeux au profit des pauvres. Je suis née d'un père Catalan et d'une mère Génoise , à bord d'un navire qui allait de Barcelonne à Gênes.

Ce fut , malgré les mille questions qu'on lui adressa , tout ce qu'on put obtenir d'elle. Cependant le salon se vida peu à peu, et Ludovic, qui restait toujours le plus longtemps possible là où il se plaisait, ne s'en allait point. Bientôt il ne demeura plus avec lui qu'un vieil original auquel pourtant Loreto paraissait accorder de l'amitié , car il était jusque-là le seul qui lui eût témoigné une affection véritable , quoique bizarre. Pour la comprendre, il faut savoir que M. Duryer n'avait au monde que deux passions : les antiquités et la musique; il passait ses matinées à s'occuper d'arcbéologie; le soir il allait aux Bouffes quand on jouait, cbez Loreto quand on ne jouait pas; encore fallait-il qu'elle eût la complaisance de lui chanter au moins un air, afin qu'il pût dormir en paix. Aussi il avait pour elle une sincère sollicitude, celle qu'on a pour un excellent instrument ; il l'aimait précisément comme il aurait aimé un Stradivarius, Il veillait sur elle avec un véritable intérêt, car il fallait qu'elle fût heureuse à Paris pour qu'elle n'eût pas envie de le quitter, et qu'aucune contradiction ne vint

noire à son talent et altérer la pureté de sa Toix,

Loreto cependant lui sarait gré du réel enthousiasme qu'il éprouvait pour elle. Elle faisait cas de sa franchise , de sa probité , de sa discrétion , et lui témoignait plus de cfmfianoe qu'à personne.

Quand donc tout le monde fut parti, hors lui et Ludovic : — Mon enfant , dit-il à Loreto qui s'était rapprochée du feu et tisonnait avec distraction j ce que vous avez dit tantôt de votre naissance est-il vrai?

— Je n'ai pas coutume de mentir , ce me semble.

— Y a-t-il dans ce qui vous regarde quelque mystère que vous craignez de révéler?

— Nullement.

— Eh bien ! c'est que tous ceux qui sortent d'ici ont emporté cette idée.

— Qu'ils la gardent ! que m'importe ?

— Pourquoi n'avoir pas donné quelques dé' tails pour fixer les conjectures ?

— A quoi bon livrer à la curiosité des indifférents des faits qui n'intéressent que moi ^ afin qu'ils les jugent comme ils feraient d'un roman , et disent de ma vie qu'elle est pâle , rebattue , et qu'il y a des longueurs ?

Loreto s'intarnwipit. Duryer et Ludovic m mirent à rire.

— Riez, riez , reprit-elle , il n*e8t pas moins* Trai que je ne puis prendre sur moi de débiter ce lieu-commun par lequel je devrais commencer : Je n'étais pas née pour l'état que j'ai embrassé. Ce serait renouveler un de mes plus grands chagrins , un chagrin perpétuel que je ne TOUS ai jamais confié , dit-elle à Duryer déjà tout alarmé... G*est que j'ai le malheur d*ôtre un type.

— Un type !

— £h oui ! un type, et le type le plus commun , le plus usé , le plus insupportablement répété dans les livres de nos jours. Ne voyezvous pas que je suis brune , pâle , vive , a la fois Espagnole et Italienne, cantatrice de plus; enfin ce qui traîne partout , ce qu'on sait par cœur? C'est au point qu'il n'est pas un de ceux qui font profession d'être mes adorateurs qui ne voie en moi quelque personnage de poème ou de roman , et ne me fasse honneur de la ressemUance. Concevez-vous ce supplice? Moi ! moi , Loreto Gaêtana , qui crois être quelqu'un, je me trouve n'être qu'une copie , et la copie d'une fiction encore I Alors je me sens fu* rieuse , humiliée , et il y a des moments où je

danneraû tout aa monde poar «voir des traite insignifiante , des chereux et des yeux d'une couleur insignifiante , et pour être d'un pays insignifiant, Flamande, par exemple, ou Prussienne.

Cette boutade de Loreto amusa ses amis. — Ah ! mon Dieu , reprit-eUe tout d'un coup, m présent que j'y pense , vous aviez raison , monsieur Duryer , il ne faut pas que je laisse de mystère sur ma vie ; il ne manquerait plus que cela pour donner lieu à de nouvelles similitudes. Vous voilà deux : c'est autant de témoins qu'il m'en faut pour recevoir ma déclara» tion et attester en bonne justice que le silence que j'ai gardé sur ce qui me touche ne cache ni coups de poiguard , ni inceste, ni adultère, ni passion tragique quelconque. Voici ce qu'il est nécessaire que vous sachiez.

Mon père était , non un prince ou même un grand seigneur , mais le plus jeune fils d'un riche négociant de Barcelonne. Son frère, beaucoup plus ftgé que lui , ayant hérité de la maison paternelle, mon père se décida à fonder i Gènes , où il avait établi des relations, une maison correspondante de la première , ce à quoi son frère consentit , à la condition que leurs intéréto demeureraient séparés ; seule-

ment de tempf k autre, ils faisaient, de compte a demi , quelques opérations isolées. Ma mère était fille d'une pauvre veuve que la mort de son mari , organiste d'une des paroisses de la ville, avait laissée sans ressources; ma mère avait quinze ans , de la beauté , une voix remarquable , que son père avait cultivée ; faute de moyens d'existence, on la destinait au théâtre. Mon père la vit ; touché de sa jeunesse , de sa candeur , du sort qu'on lui réservait , il l'épousa ; je suis leur unique enfant ; ma mère me mit au monde , comme je vous l'ai dit , dans la traversée de Barcelonne à Gènes.

Nulle enfance ne fut plus heureuse que la mienne ; je me souviens à peine comment j'appris à lire , à écrire , à chanter ; jamais , je crois , je n'entendis le mot punition , jamaia je ne sentis le joug; d'aucune autorité; c'est un malheur , surtout pour nous autres femmes , destinées à la subir toute notre vie.

La mort de ma mère que je perdis a douze ans fut mon premier chagrin ; depuis» lors mon père , se figurant que son bonheur l'avait abandonné, ne s'occupa plus de ses affaires qu'avec d^oût et découragement; il essuya en effet plusieurs pertes successives qui l'abattirent de plus en plus ; enfin une opéra-

lion considérable , et dans laqueUe mon oncle avait consenti à entrer , échoua , et les fonds fiirent perdos ; mon père ne put résister aux chagrins que lui causèrent ce dernier échec et les reproches de son frère ; il tomba malade et mourut en peu de jours, et je demeurai orpheline, sans fortune, sous la tutelle de mon oncle et de sa mayordona ^ dame Basilice.

Imaginez un peu ce que je devins au sortir de la plus complète indépendance qui fut jamais , quand je me trouvai dans une maison réglée comme le mouvement d'une horloge , où je ne pouvais faire un pas sans heurter quelques habitudes, sans déranger l'ordre établi. Etrangère a toute contrainte, je fus regardée comme un vrai fléau , et je ne pus m'accoutnmer , moi jeune cheval indompté, à ce frein qu'on me faisait sentir à tout moment.

Mon oncle était un esprit étroit , ponctuel , méthodique, presque dur; il accomplissait ce qu'il regardait comme ses devoirs avec la même exactitude minutieuse qu'il apportait à payer un billet à l'échéance , ou à se mettre À table à la minute prescrite. Tout le long du repas , il parlait de la misère du temps et de

la rareté de l'argent» Je ne poayais cependant me plaindre de son avariée ; il ne me refusait rien; mais chaque dépense était Toccasion d*«Ln sermon sur ma prodigalité , et d'une récapitulation de toutes les dépenses précédentes ; Ums les jours et à toutes les heures , je devais entendre dé61er le chapelet de mes obligations. Il semblait à Fécouter que ce fût pour moi seule qu'il se condamnait à un célibat qu'il avait gardé pour son compte jusqu'à cinquantesix ans ; et dame Basilice , qui aimait beaucoup mieux me' voir recueillir l'héritage de mon oncle après sa mort , que de le laisser partager de son vivant par une femme qui eût probablement influé sur sa situation qu'elle trouvait assez douce, dame Basilice levait les mains am ciel , et disait : « Monsieur connaît trop ses devoirs de chrétien pour ne pas laisser son bien à la fille de son frère ; mais avec une nièce comme mademoiselle , il y en a bien qui ne seraient pas si bons. »

Aucun de mes pas qui ne fût espionné et commenté ; aucun mot , aucune action qui ne fût l'objet d'un blâme ou d'une réprimande. A)OUtez-y les déclamations perpétuelles sur la légèreté et ce que mon oncle appelait nncanduiie de mon père , et vous conviendrez

aiiément qu'une telle vie me deyint insapportable. Je la supportai pourtant pendant plua de trois ans , me donnant seulement la consolation de contrarier mon oncle et sa couvernaute tout autant qu^il m*était possible , sans qu'on pût m'accuser ouvertement ; ainsi je gâtais et je déchirais mes souliers et mes robes , pour les faire renouveler ; sous prétexte que les mets qu'on avait servis m'incommodaient , j'en demandais d'autres ; je dérangeais les pendules , etc. C'était une guerre sourde de mon côté , ouverte du leur. Je me persuadai enfin que je n'y pouvais plus tenir ; et , après avoir bien roulé mon projet dans ma tête, avoir bien recueilli mon courage et mon sang-froid , j'allai un beau matin trouver mon oncle dans son cabinet , et du ton le plus calme , de l'air le plus assure qu'il me fut possible de prendre, je lui déclarai que dorénavant je ne voulais plus être à sa charge et qtie j'étais décidée à le quitter et à vivre du travail de mes mains. Mon oncle m'écouta tranquillement.

— Je vous approuve fort, me dit-il, de sentir enfin que vous deves me soulager de ce que vous me coûtez ; mais mon devoir à moi est de ne pas vous laisser dans le besoin; il faut donc que vous me prouviez que vous pouvez

suffire à votre dépense. Quel métier c<HBEiples- YOQS faire ?

La question m'embarrassa un peu.

— Mais , dis je , je sais faire de belles broderies que m'ont apprises à Gènes les religieuses de rAnnonciation ; je broderai des ornements d'église.

— Très-bien , me dit-il.

Il sonna. Dame Basilice arriva traînant ses mules et faisant sonner son trousseau de clefs.

— Combien , lui demanda mon oncle , fteut gagner une bonne brodeuse à faire des ornements d'église ?

— Mais, monsieur, répondit-elle, environ troï^pecetas (trois francs) par jour ; c'est un bon métier.

— Il y a , en effet , dit mon oncle , des gens auxquels cela pourrait suffire , mais tout le monde n'est pas ainsi fait. Voyons , dame Basilice , le compte de la dépense d*bier.

Il le prit et releva très-exactement les articles qui me concernaient seule , car Basilice avait grand soin de les inscrire à part. Voyons : à déjeuner, deux tasses de chocolat; vous avex renvoyé la première qui a été perdue sous prétexte qu'elle sentait la fumée.

Denx tablette» de chocolat. • . . w 1. tl s.

Vous ayez mangé dans la journée six oranges et gaspillé autant de grenades » 12

Vous avez bu deux carafes de limonade glacée avec des bolados . . 1 )i

A diner , vous avez prétendu que Folla ne valait rien pour votre estomac ; il a fallu vous porter du poisson et un becfigue » 10

A goûter, vous avez demandé des pâtisseries pour l »

Enfin , on a fait rôtir pour vous à souper un poulet auquel vous n'avez pas touché 1 ë

Ce qui fait , pour ce qui vous est indispensabie , une dépense de plus d'une piastre par jour 6 1. 9 s.

Voyons maintenant votre entretien du mois dernier. Seulement dix paires de souliers à une piastre , cela fait cinquante livres , sans compter le reste qui se monte à plus de cent ; et tout cela vous est absolument nécessaire, car si vous pouviez vous en passer, vous ne me forceriez pas sans doute à cette dépense. Vous voyez , ma nièce , que le métier que vous avez

choisi ne vaut rien pour vons. En saTeK-Tous quelque autre?

— Je puis donner des leçons de musique.

— Ah ! cela vaut mieux ; à une piastre par cachet , si tous aviez seulement six leçims par jour... mais, avant d'être connue , il se passe du temps , les ëcolières viennent lentement , ne paient pas toujours et vous quittent parfois tout à coup ; les rentrées sont chanceuses , va*riahles , et vous avez une dépense fixe de plus de deux piastres par jour dont vous ne pouvez vous passer. Vous voyez qu'il vaudrait encore mieux mettre un peu de modération dans vos fantaisies , un peu de docilité dans votre conduite , cela vous donnerait moins de peine et serait beaucoup plus sage.

Je m'obstinai à dire que cela me regardait et que je gagnerais ma vie.

— Prenez garde , me dit mon oncle ; de touar les métiers que peut faire une jeune et jolie fille , je n'en vois qu'un d'assez lucratif pour vos besoins.

Cette grossière plaisanterie me mit hors de moi.

— Vous vous trompez , m'écriai-je ; je sais un métier où une femme peut gagner , sans s'avilir, vingt, trente, quarante mille firamw par an!

— Tous me feriez plaisir de me l'enseigner , pour peu que les hommes le pussent apprendre.

Je gardai le silence.

— Je dois croire qu'i dix-sept ans passés TOUS sarez ce que tous dites et ce que tous faites, me dit mon oncle; essayez donc de cet excellent métier : s'il ne répond pas à ▼otre attente , tous aurez le pis-aller de re* Tenir ici.

En même temps il ordonna à dame Basiliee , qui se signait d'étonnement , de fkire mes paquets. Un geste qu'il lui fit et que je saisis au passage m'aTcrtit qu'il croyait me donner une leçon ; cela achcTa de me décider. Je profitai de la liberté qu'on me laissa pour aller retenir mon passage à bord d'un naTire qui partait pour GêneSk J'emportai quelque peu d'argent, le moins que je pus de mes effets, et je m'éTadai.

En arriTant dans la patrie de ma mère , j'allai trouTcr le Tieil organiste qui aTait succédé à mon grand-père , et qui m'aTalt , dans mon enfance , posé les mains sur le piano. Ce fut lui qui , après aToir Tainement tenté de me dissua* der , m'adressa à l'imprenario qui consentit à m'engager , et j'entrai ainsi au théâtre , sachant À peine ce que c'était.

J'ai ea peut-être plus de bonheur que je n'en méritais ; mes succès ont été rapides. Je suis arrivée plus promptement que bien d'autres à la fortune et à la réputation; et pourtant il y a , pour une pauvre femme placée seule en face de la vie , une telle série de maux , de périls , d'obstacles , une lutte si pé* nible à soutenir , que , même aujourd'hui , je me prends parfois à regretter ma dépendance , la maison de mon oncle et cette minutieuse tyrannie à laquelle je me crus si heureuse d'échapper.

A ces mots, Loreto soupira , et, cachant son visage dans ses mains , elle tomba dans une profonde rêverie.

— G'Qst une singulière femme que Loreto , dit en s'en allant Duryer à Ludovic.

— Très-singulière, en effet, répondit celuici, surtout s'il est vrai, comme on le dit, qu'avec l'indépendance de sa situation , personne encore n'ait pu se vanter d'être aimé d'elle.

— C'est précisément cette indépendance qui la préserve des fautes que sa volonté l'empêche seule de commettre. S'il y avait là quelque autorité , père , tuteur ou mari pour le lui de fendre , je n'en répondrais pas.

Depuis ce jour , LndoTic n'en passa plus un seul sans voir Loreto.* Un matin, iMa trouva vêtue d'une longue robe de drap bleu , coiffée d'un petit cbapeau de feutre sur lequel flottait un voile vert.

— Je suis bien maladroit , dit-il en entrant , d'avoir choisi ce moment ; je vois que vous avez des projets de promenade.

— Il est vrai , une course à cheval est un remède dont j'ai quelquefois besoin... Voulezvous m'accompagner? reprit-elle après un moment de réflexion.

— Je cours chercher un cheval , répondit Ludovic avec empressement.

— Vous prendrez celui de mon domestique. Je vous avertis que nous n'allons pas au Bois^ ajouta-t-elle en riant ; je ne me soucie pas de donner mes grâces en spectacle à la foule d'oisifs qui s'y rassemblent. Il me faut de Tair et de la liberté, enfin une vraie promenade ; ainsi TOUS viendrez à Meudon.

— Partout où il vous plaira.

Loreto se fit conduire en voiture jusqu'à la barrière où les chevaux l'attendaient.

— J'aime l'agitation que donne cet exercice, dit-elle à Ludovic quand ils furent à cheval ; je fais souvent de ces promenades. Choisissant

€X]^èt les endroits les moins firëqueatés, je laisse mon domestique dans quelque auberge à portée ; puis je parcours , seule , au galop , ces grandes allées silencieuses , poussant mon cheval de toute sa vitesse ; cet air vif qui me frappe au visage, ces faibles odeurs, ce murmure vague des bois , ce mélange de mouvement et de solitude , me causent parfois une telle sensation de joie , qu'il me prend envie de ne plus m'arréter et de courir ainsi jusqu'au bout da monde.

— Seule?

— Seule. Et faisant entendre à son cheval un léger bruit des lèvres , elle partit comme le vent , et Ludovic après elle.

— Ainsi , dit-il sans abandonner son idée , quand ils eurent repris une allure plus calme, ainsi déjà indépendante et isolée , ce que vous souhaitez seulement , c'est encore plus d'indépendance et d'isolement; cela me parait étrange, à vrai dire. Vous n'avez donc jamais senti le besoin d'appui ou d'affection ? jamais rêvé un bonheur partagé ?

— Quand cela serait , reprit Loreto après un moment de silence, qu'est-ce que cela prouverait? sinon que comme les enfants, tout en gardant le lot que nous avons choisi , nous

▼OQdrlonft encore reprendre celui que nous avons dédaigné ; mais je n'hésite pas longtemps : accoutumée de bonne Bèure à décider seule de mes actions , à ne prendre conseil que de moi-même, j'ai été forcée d'apprendre à Toir clair dans mon àme , et dans celle des autres , ajouta-t-elle en souriant. Puis reprenant son sérieux : Eh bien, dans celle où j'ai pu lire , je n'ai trouvé encore que ceci : «c Voici Loreto , la cantatrice qui doit nécessairement prendre un amant ; je ne rois pas pourquoi ce ne serait pas moi. » Et de nouveau elle partit brusquement au galop. Tout à coup elle s'arrêta , et se tournant vers Ludovic dont cette conversation bizarre montait passablement la jeune tête :

— Savez-vous bien , lui dit-elle , quelle est la plus réelle , la plus nécessaire émotion de ma vie ? c'est celle que me cause le bruit de quelques milliers de mains et de voix qui m'applaudissent. Là , du moins , je crois à l'impression que je produis , car elle est spontanée , involontaire; j'aime à sentir ma puissance sur cette foule pour qui , sans moi , l'intention du poète, la pensée intime du musicien passerait souvent inaperçue ; je lui crie du haut de mon trépied y comme la Pythie antique: Le Dieu!

Yoilàle Dieu ! et je la Tois se prosterner frémissante devant ce Dieu , qui n*existe pour elle que dans Taltéfation de mon visage , les frissons de mon corps, le tremblement de ma voix...

— Vous êtes bien poétique , madame ! dit Ludovic avec un peu d*ironie.

— Quoi ! dit Loreto , parce que je me sers, pour habiller ma pensée , de quelques-uns de ces lambeaux littéraires que vous traînez tous les jours dans mon salon ? En vérité cela ne vaut pas la peine d*une épigramme... Et elle reprit le galop. Ludovic craignit de l'avoir fâchée.

— Je conçois , dit-il quand elle eut ralenti le pas de son cheval , qu'il faudrait être bien audacieux pour espérer qu*un suffrage isolé balancerait à vos yeux le suffrage public.

— Surtout si Ton pense que , pour en peser le mérite , j'ai dans la tête, comme point de comparaison , une galerie de modèles parés de tous les prestiges de l'art et du génie.

— Et vous ne seriez pas même touchée de la certitude d'être passionnément aimée?

— Quant à cela , je n'en sais rien , dit tranquillement Loreto.

— Yoiu qui prétendez lire dans les âmes , TOUS ne lisez donc pas dans la. mienne?

— Beancoup mieux que vous , an contraire.

— Ehbien?

— £h bien , je vois que vous croyez avoir de l'amour pour moi.,

— Que je craU? dit Ludoyic avec laccent du reproche.

— Oui , que tous croyez • •

La barrière rompue , Ludovic lui débita avec impétuosité la quantité de non-sens et de lieux communs obligée en pareille situation, et son exaltation croissant en raison du sangfroid de Loreto , il parla de mariage , et il était de bonne foi alors.

— Oui , dit Loreto quand elle put prendre la parole , je sais que tous pensez et que vous feriez pour moi en ce moment toutes les folies imaginables , c'est pourquoi il est de mon devoir de m'y opposer... Je sais que je pourrais détourner à votre profit une partie de l'imagination qui me sert au théâtre à décorer parfois un Roméo vulgaire , un Othello glacé , de tous les dons qui leur manquent , et me donner le plaisir de me tromper moi-même quelque temps sans que le monde m'en Ht un grand tort , c'est un des privilèges de mon état ; mais

le dommage serait plas grand pour tous : l'em* pire que je prendrais sur yons, car ne croyez pas que tous puissiez tous en dégager à votre gré , nuirait à votre carrière à peine commencée ; je ne tous rendrais pas heureux ; je remplirais Totre vie et tous n*pccuperiez que peu de place dans la mienne ; tous sentiriez toujours que TOUS ne pouTCz me tenir lieu ni' de mon talent, ni de mes succès , et qu'ils pourraient me tenir lieu de tous.... Vous épouser , c'est pis encore ; il faut aToir , pour oser faire n^ pareil mariage , une position sociale qu'il ne puisse déranger , et la TÔtre est à faire... Laissez cela, LudoTic, songez à Totre aTenir, à Totre mère , et oubliez-moi.

Ces raisons si calmes et si bonnes faisaient l'effet de la glace sur le cerTeau embrasé de LudoTic.

— Et TOUS renoncez ainsi irréTOcablement à l'amour , au mariage ?

— Du tout , je n'ai pas dit cela. Il pourra me prendre un beau jour enTie de faire une fin, de recueillir le profit de ma sagesse en quittant le théâtre pour rentrer dans le monde ; alors j'épouserai une situation , et tout sera dit.

LudÔTic éclata en reproches sur cette ambi*

tkm et cette Bëefaeresse d'âme à laqndio ou le facrifiait.

— Vous m'estimerez pins tard pour oe que TOUS blâmes aujourd'hui ; j'ai pour tous plus d'affection que vous ne oruyez , et yos reprodies ne m'empêcheront pas d'avoir soin de votre bonheur.

— Ah! dites du vôtre, reprit Ludovic avee amertume.

— Du mien aussi, pourquoi non? Le pressent ne me cache point l'avenir ; je vous conluds , et je me connais aussi ; je n'ai pas coutume de m'engager dans une action sans en peser les conséquences ; il est plus commode pourtant , je le sais , d'agir d'abord, quitte à se repentir après : c'est ce que vous feriez et ce que je ne ferai pas*

Ce ton résolu et dédaigneux poussa Lu* dovic à bout; le flacon lui revint en mémoire.

— Croyez-vous donc , dit-il à Loreto avec c<dère , pouvoir ainsi disposer de vous et de moi , et dire seule , à votre gré : Je veux , je lerai? Voyez (il tira de sa poche son agenda où se trouvait un petit calendrier) , c'est au* jourd'hui le 15 de mai; eh bien, dans huit jours , si je veux , nous aurons changé de rôle. . • Dans huit jours ! remarquez bien...

Loretb ne répondit rien à ce qu'dle regàv* dait comme une offensante plaisanterie; son visage prit nne expression glaciale ; elle tooma bride vers Paris , profondément blessée.

Quand il lui arrivait d'entendre quelques propos que selon elle on n'eût pas adressés à des femmes du monde , elle se croyait, par état , obligée à les supporter ; mais elle était vindicative et en gardait une rancune qui ne s'effaçait plus.

Ludovic se repentit bientôt de sa menaoe; soit vanité, soit délicatesse, il hésitait à em* ployer un moyen étranger pour fléchir Loreto. Il se rendit chez elle à l'heure où elle recevait, elle ne fit pas la moindre attention à lui; il y retourna le matin, sa porte était fermée; il écrivit , on ne lui répondit pas. — A la bonne heure, dit-il avec dépit, puisqu'il y a guerre, tous les moyens sont bons, nous verrons qui l'emportera.

Le jour de l'épreuve était arrivé ; Ludovic commença ses préparatifs avec une exactitude scrupuleuse; il ferma ses volets pour avoir moins de distractions, posa sur une table sa lampe allumée^ une excellente montre à secondes , le flacon merveilleux , et, assis devant cette table , la tête dans ses mains , il

mença à s'absorber profo&dëment dans ses pensées. Il eut d'abord quelque peine à les recueillir ; Fagitation où le jetait le nom de Loreto soulevait en lui mille sentiments opposés. Il ne savait trop si en ce moment il n'était pas poussé par la veng^eance autant que par l'amour ; il se demandait si Taffection d'une femme comme Loreto n'était pas à redouter plus encore qu'à souhaiter ; puis bientôt, repoussant tout ce qui pouvait le distraire : — N'importe , criait-il, c'est elle que je veux... Et il répétait Loreto! Loreto ! et la figure de Loreto errait devant ses yeux avec son expression fière et animée, et il pensait alors à la domination dont elle l'avait menacé, et il se sentait effrayé au souvenir de cette volonté ferme et active, de cette puissance d'émotions à laquelle il lui serait difficile de se soustraire ; et , irrité de troÂver que son ardeur se refroidissait au lieu de s'accroître , il

criait de plus belle : Loreto ! Loreto! Mais

lavait beau faire; à ses yeux paraissaient une à une toutes les conséquences de sa tentative , tous les inconvénients d'une liaison de ce genre, pour son repos , pour sa fortune, pour sa considération ; malgré ses efforts, elle dominait la pensée qui aurait dû l'occuper seule ,et Loreto elle-même semblait lui répéter ces paroles :

« Pensea à votre «Tenir, à votre mère, Lndo- Tic, et oublies-moi !...» Fatigué de cette lutte, il laissa tomber sa tête sur la table : quand il la releva, il jeta un regard sur la montre... Hélas! Ludovic avait dormi deux heures, et depuis une heure au moins le moment propîoe était passé.

Plein de confusion , de regrets , de colère; il se leva en se frappant le front. Il fallait maintenant attendre un mois pour recommencer, et il avait assigné huit jours à Loreto, et il comprenait maintenant combien cet impertinent défi avait dû l'offenser.

Avant d*avoir justifié mes paroles» se dit-il, il n'y a pas moyen de me présenter devant elle*

Pour se consoler de sa déconvenue et prendre plus facilement patience, il résolut d'aller passer un mois en Angleterre. Il prit congé de sa famille et de l'Indien, auquel il se garda de confier son malencontreux essai. Le voyage lui donna letemps de faire de nouvelles réflexions* Il pensa bientôt que Loreto pouvait avoir raison, et que peut-être il se trompait en croyant l'aimer. Use sentait de moins en moins disposé A recommencer l'épreuve.

— Décidément, se dit-il enfin, il se peut que

je fois heureux de n'avoir pal réom. Da ttoins, j'ai mon souhait de reste*

A son retour, il n'y pensait ^us.

n reprit ses travaux avec une nouvelle ardeur ; sa réputation commençait à grandir, il avait renoncé au théâtre, on ne le voyait plus chez Loreto , il y gagna l'approbation des gens sensés qui en firent honneur à sa prudence et i son désir d'acquérir le renom d'homme honorable et rangé.

Un jour Ludovie avait diné chei M. Milbert k vieil et savant avoeat , son premier patron, qui lui conservait beaucoup d'intérêt. Il y rencontra un de nos premiers magistrats. Celui-oi ténoigna au jeune légiste la considération lîi plus flatteuse , et parut goûter le piquant laisser-aller de sa conversation.

— Vous êtes déjA honorablement placé, lui disait-il , je ne doute pas que vous ne parcouriex une carrière brillante ; il faudrait maintenant vous poser dans le monde par un bon mariage.

— C'est précisément le contraire, monsieur, dit Ludovic en riant ; comme je n'ai point de fortune , au lieu de chercher un mariage pour me pa$er, je devrai me poser pour trouver le mariage.

»■• TASTO. T. I. l3

— n y a dans la franchise de cet aveu des garanties de bonheur pour une femme, dit le magistrat en regardk&t M. Milhert. Or M. Milbert avait une fille unique, âgée de dix-neuf ans, mademoiselle Camille Milhert, qui se trouvait en ce moment assise au coin de la cheminée , fort occupée en apparence d'un écran mécanique qu'elle tenait à la main.

Habituée depuis le veuvage de son père à faire les honneurs de sa maison, mademoiselle Camille n'avait point la timidité gauche de la plupart des jeunes filles ; son esprit était fin et cultivé ; on trouvait dans toutes ses actions une mesure parfaite. Du reste, sa figure était plutôt distinguée que jolie, sa tournure plus digne qu'élégante. Seule héritière d'une belle fortune honorablement acquise, elle était le point de mire de tout ce qu'il y avait de jeune et de mariable dans la magistrature, le parquet et le barreau. La chose était d'autant plus facile à concevoir que, sa dot mise à part, elle offrait assez bien le type des qualités que tout homme en général désire trouver dans la femme qu'il épouse , c'est-à-dire qu'à son air, à ses paroles, à son maintien, s'alliait tout de suite l'idée d'une union paisible et honorée, d'une maison bien tenue et d'enfants bien élevés.

LadoTic, qui jamais ne prëroyait ou ne prëmëditait rien , était le seul qui n'eût fait aucune de ces réflexions ; aussi n'avait-il jamais cherché à attirer l'attention de mademoiselle Camille, ne lui témoignant que cette franche et bienveillante politesse qui lui était habituelle. Mais le soir, quand il fut seul, les paroles du magistrat lui revinrent à l'esprit.

— Par ma foi, s'écria-t-il, il faut que je sois un grand étourdi d'avoir répondu comme je l'ai fait. Mademoiselle Milbert est un excellent parti; son père a bien quarante mille livres de rente, sans ce que lui vaut son cabinet; comment n'y ai-je pas pensé , au lieu d'aller dire précisément ce qui peut les détourner de cette idée? J'avais une si bonne occasion ! Quel dommage ! Ce mariage est tout à fait ce qu'il me faudrait. • . la clientelle du père. • . et puis je suis sûr qu'Eue rendrait son mari heureux... £h! mais ne suis-je pas le maître , puisque je n'ai qu'à souhaiter? Voilà, certes, le moment ou jamais d'employer mon flacon. Allons, allons, c'est cela ; vous aviez raison mon ami Wilhelm, je vous devrai mon bonheur, une grande fortune, une belle situation, une bonne femme...

n s'était mis au lit sur ces entrefaites; à ce mot , il se leva brusquement sur son séant.

Uno bonne femme f et où âiaiAe est ma ^ rantie ? Si les apparences étaient trompeuses , econme il arrive souvent , je ferais une belle affaire ! da moins quand c'est le sort qui décide on le prend a partie, et cela console; mais moî^ qui l'aurai youlu irrévocablement... Ma foi, il en sera ce qu'il pourra , ce mariage se fera s'il est écrit là- baut, je n'y aiderai que par les moyens ordinaires , et , plus tard , si j'y trouve des inconvénients , eh bien ! j'aurai mon souhait...

Et Ludovic s'endormit.

Et M. Milbert , causant avec sa fille , se plaignait qu'elle ne fît pas un choix parmi ses prétendants :

— Tenez , mon père , dit-elle , je m'ennuie de n'^e , pour tous ceux qui viennent ici , qu'un complément de situation , une occasion de fortune et de bien-être qu'ib seraient charmés de se procurer ; aussi ne font-ils point un pas , ne prononcent-ils pas un mot qui ne tende à ce seul but; un seul, entre tous^ s'est montré frano et désintéressé et n'a rien feit pour capter votre bienveillance ni la mienne. ••

Trois mois après , mademoiselle Milbert était madame Vilmont.

Dix ans «'ëiaient passés , et bien des chan* céments avaient ea lieu dans le beau pays do France. Ludoric avait hérité de la cUentelle de son beau-père ; il était devenn un des avocats les plus riches et les phis considérés du barreau de Paris ; puis ses parents et amis Ta-^ vaient fait porter pour la députation , et Ludovic avait été préféré à tous ses concurrents , peut-être parce qu'il était le moins pressé , et, arrivé à la chambre sans antécédents, sans sys* t^ne , sans théorie , sans projets , il se trouva parfaitement à son aise ; et comme il ne se sou* cîalt ni des intérêts du passé , ni des intérêts de l'avenir , rien ne Tempéchait de comprendre les intérêts présents; et comme il attendait d'ordinaire , pour avoir un avis sur une chose, que la chose fàt , grâce à la lucidité de son intelligeiice , à la promptitude de son coup d'œil, et surtout à l'absence de toute personnalité , ce qu'il disait était toujours clair, souvent vrai et applicaMe quelquefois. Exempt de tout calcul et de tontes conjectures ; il était toujours au niveau de la question présente, ce qui lui avait valu la réputation du plus habile calculateur et du plus clairvoyant politique de la chambre.

Et Ludovic possédait maintenant un beau

château où il avait établi sa famille, et ce jourlà il se trouvait ches son vieil ami l'Indien qui ne sortait plus de chez luL Une voiture modeste et de bon goût l'attendait à peu de distance ; car , au moment où je parle , Ludovic était ministre et aussi heureux qu'on peut l'être quand on est ministre ; il était arrivé là comme partout , parce qu'on avait besoin de lui et qu'on savait qu'il ne s'en prévaudrait pas, et ses confrères l'aimaient comme on s'aime entre confrères. Sa parole était toujours bien accueillie; il avait, sur chacune des choses mises sous ses yeux , des aperçus si nets , si justes, si rapides ! il était surtout si oublieux de s'en faire honneur ! et puis , on était si sur qu'il ne songeait nullement à la présidence. du conseil !

— Il est bien à vous , mon ami , disait l'Indien, de trouver , au milieu du tourbillon des affaires , un moment à donner au vieil ermite. J'ai donc tenu parole à votre mère : vous êtes heureux; croyez-vous maintenant à la. puissance des souhaits?

Et Ludovic sourit ; il lui montra le flacon suspendu à son cou par sa chaine d'argent.

— Vous l'avez gardé ?

— Tel qu'il me fut remis.

— Quoi ! ce n'est pas à liii que tous devez vos succès ?

— Vous le voyei ; c'est tout au plus même si je me suis donné la peine de désirer.

— Ainsi , s'écria l'Indien , il n'existe qu'un don pareil au monde , et il faut qu'il tombe dans les mains du seul homme , peut-être , qui n'en ait pas besoin !

— Que Toulez-Yous, mon ami, c'est toujours ainsi que cela arrive.

— Du moins , Ludovic , rendez-le-moi , puisqu'il vous est inutile.

— De grâce , ne m'en privez pas ; peut-être ai-je dû le bonheur qui m'a suivi à la certitude de posséder par devers moi , en cas d'échec , un moyen immanquable de succès.

— Qu'en voulez-vous faire, au point où vous êtes parvenu ? vous ne comptez pas devenir roi apparemment?

— Dieu m'en garde ! mais si cela arrivait pourtant , vous conviendrez que je serais alors bien heureux d'avoir mon souhaii de reête»

SUSANNE CENTLIVRE.

Sutanne Centlivre, auteur dramatique célèbre en Angleterre, était née yers Fan 1667 ^ Holbach dans le comté de Lincoln. Son singulier début dans la vie ne Tempécha pas d'épouser, à rage de seize ans, uq neveu de sir Stephen Fox, qui mourut au bout d^un an. Susanne se maria, en secondes noces, avec M. Carrol, officier dans Tarmée, qui fut tué en duel , et la laissa Teuve de nouveau. Cest à cette époque qu'elle commença à écrire pour le théâtre. Ses essais furent goûtés du public , et bientôt elle voulut se distinguer , non-aenlement comme auteur , mais comme actrice ; il parait qu^elle réussit , puisque , grâce à ces talents , elle épousa M. Joseph Centlivre , premier maître d'hôtel de la reine Anne , qui la rendit fort heureuse. Plusieurs de ses pièces sont restées au théâtre. Sa plus célèbre est intitulée The Bwty Body ( l'AfiPairé , le Broaillon , l'Officieux maladroit.) Une autre de ses comédies, Me ^oiu'^r (la Merveille), a fourni à d'Hèle le sujet du joli opéra de l'Amant jaloux , dont Grétry a fait la musique. Susanne mourut en 1723 .

susaune centuyre.

Par une belle matinëe d'automne, un jeune honuqe monté sur un petit hidet , trottinait le long du grand chemin de Cambridge ; c'était nn étudiant de TUniversité qui retournait à ses études après avoir passé les jours de vacance au château d'un de ses parents^ devant lui, à quelque distance, marchait une jeune fille simplement vêtue , un petit chapeau de paille sur la tête, un panier au bras. Sa jolie tournure, sa démarche leste, donnèrent au jeune étudiant la curiosité, bien naturelle, d'apercevoir son visage ; dans cette intention, il mit son cheval au galop. La voyageuse, retournant la tête au bruit, montra une figure expressive et animée.

et se rangea tranquillement sur le bord du chetnin pour laisser passer le redoutable cavalier ; un peu piqué de ne pas produire plus d'effet, celui-ci ralentit son allure, et, s'approchant au pas delà jeune fille, il la regarda fixement d'un air d'impertinente galanterie. Mais, à ce regard du don Juan en herbe répondit sur-le-champ un autre regard dédaigneusement moqueur qui, toisant du haut en bas le novice écuyer, contenait une critique énergique , quoique muette, de sa toui*nure et de ses talents chevaleresques. Un peu déconcerté de l'aventure , il piqua brusquement des deux et galopade nouveau jusqu'à un endroit de la route oik la plaie des jours précédents avait formé une mare boueuse, assez profonde et assez large pour qu'un piéton eût peine à la traverser. Là, il attendit avec une joie maligne la petite voyageuse pour lui rendre sa moquerie et jouir do son embarras. La pauvre enfant, en effet, arrivée sur le bord de la mare, prise entre les haies des champs voisins, s'arrêta, cherchant de l'œil un endroit guéable ; n'en trouvant pas, elle se tourna vers le témoin de son anxiété qui caressait d'un air railleur le cou de sa monture et lui jeta un regard de reproche. A ce regard, le jeune homume se sentit désarmé ; il eut honte

de sa malice ; et, s'adretsaiit à la jeune fille d« ton le pins poli qn'il pnt prendre :

— 8i Tons voulez convenir, mademoiselle, qoe les mauvais ëcuyers sont bonsà^elque chose, je sois prêt à vous prendre en croupe pour vous faire passer cette mare à pied sec.

A cette offre amicale , la petite attacha sur loi ses grands yeux pénétrants ; et, après un Bioment de silence :

— Je le venxbien, dit-elle.

Elle remit son panier à l'étudiant, et, s'aidant de la main qu*il lui tendait, elle s'élança légèrement derrière lui. Il traversa la mare lentement et avec précaution ; puis, pressant un pen le pas :

— Maintenant , dit-il en riant à sa compagne, vous êtes en mon pouvoir, et il ne tiendrait qu'à moi de vous emmener où je voudrais.

— Essaye», dit- elle, mettez votre cheval an galop, et vous verrez si je ne saute pas à t^re.

Le ton résolu qui aceompagnait cette menace disait assez que celle qui la faisait était capable de Fexécuter.

— Rassurez-vons, reprit le jeune homme, je n'ai nulle envie de vous contraindre; mais

puisque nous allons du même côté, pourquoi ne ferions-nous pas route ensemble?

— Cela ne se peut pas.

— Pourquoi?

— Il est déjà tard, et je n'ai pas encore déjeuné ; il faut que je m'arrête.

— Qu'à cela ne tienne ; je ne suis pas pressé , j'attendrai.

Elle ne répondit pa»>, et lui, se hâtant d'interpréter ce silence comme un consentement, après l'avoir aidée à descendre, la suivit jusque près de la haie où elle s'assit. Là, tandis qu'elle tirait du panier ses petites provisions , lui, debout devant elle, la regardait faire, le bras passé dans la bride de son cheval. Tout à coup elle releva la tête :

— J'ai partagé votre monture, dit-elle en riant, voules-vous partager mon déjeuner ?

11 se hâta d'accepter, non qu'il eût faim, mais c'était un moyen d'avancer la connaissance. Après avoir attaché son cheval aux branches de la haie que l'animal se mit à brouter, il s'assit près de la jeune fille et prit sa part du frugal repas. L'entretien ne tarda pas à s'animer, et l'intimité allait grand train.

— Gomment vous nommez-vous? demanda l'étudiant.

— Sfuanne.

— Susanne quoi?

— Susanne Freeioan. Et voas ?

— Anthony Hammond.

— C'est un joli nom.

— Vons trouTOK? Et où allez-YOus comme eela, Sosanne?

— A Londres.

— Toute seule?

— Vous le voyeï bien.

— Et vous n'avez pas peur?

— Peur! de quoi?

A cette réponse naïve, le jeune homme étonné regarda ce visage de quinze ans où régnait un tel mélange de candeur, d'intelligence et d'énergie, qu'au bout d'un moment lui-même se dit : En effet, de quoi? — Il poursuivit :

— Vous avez donc quitté vos parents, Susanne?

— Mes parents ! je n'en ai plus.

— - Orpheline!

— Hélas! oui.

— Et que faisait votre père?

— Mon père était un riche propriétaire d'Holbeach, dans le comté de Lincoln ; mais comme c'était lin dùndent zélé, à la glorieuse restauration du glorieux roi Charles II , la per-

sëcutioii l'obligea de se réfugier en Irlande, et tous ses biens furent confisqués. Le père de ma mère M.- Markham de Lynn-Regis, en Norfolk, qui était de la même opini<m que son gendre , rit, comme lui, ses biens confisqués et s'enfuit de même en Iriande ; ma mère, an moment de me mettre au monde , resta seule dans un état de pauvreté, sinon de misère. Trois ans après, mon père mourut ; je ne Fai jamais vu, et cependant il me semble l'avoir connu , tant ma mère a conservé religieusement son souvenir, et a pris soin de le graver profondément dans ma mémoire.

— A la manière dont vous vous exprimez , Susanne, vous devez avoir reçu une éducation distinguée.

— Je ne sais ce que vous entendez par là, mais tout ce qu'on m'a enseigné c'est à lire, à écrire et à me servir de mon aiguille , ce que j'ai toujours détesté ; en rcTanche, dès que j'ai su lire, je lisais tout ce que je pouvais attraper, et ce n'était pas grand'chose : nous n'avions à la maison que la Bible et quelques volumes de controverse religieuse ; mais partout où j'allais, si je pouvais mettre la main sur un livre , je m'en emparais, c'était le seul point sur lequel je désobéissais à ma mère ; mais c'était pins

fort qae moi, je lisais jusqu'aux feuilles détachées qui servent à envelopper les marchandises , c'est de cette manière qu'il me tomba entre les mains un chant de Waller qui m'enthousiasma si fort que j'en perdis le boire et le manger, et que je n'eus de repos que lorsque j'eus composé moi-môme une chanson, bien mauvaise apparemment ; mais , comme je n'avais pas tout à fait sept ans , cela parut admirable à nos vcHsins ou amis , et peu s'en fallut, tant on me donna d'éloges, que je ne me crusse une merveille. Je m'aperçus cependant que mon triomphe, loin de réjouir ma mère, Fattristaît ; je lui en demandai la raison.

— Susanne, me dit-elle, j'ai peur que toutes ces louanges ne vous enflent le co^ir, et j'aimerais mieux que vous fussiez une idiote que de vous voir tomber dans le péché de vanité.

— Moi ! m'écriai-je, moi, de la vanité 1 voyez, ma mère, pour vous prouver que je tiens avant tout à votre contentement , je vais jeter ma chanson au feu et je vous promets de n'en plus faire»

Ma mère me serra dans ses bras avec émotion.

— Vous êtes une bonne fille, Susanne, me dit«elle, et je suis tranquille maintenant , car

je saift que tous êtes une Freeman, et quevoni

nefnanquez jamaisà ce que tous avez résolu

PauYre mère ! qui peut dire tout ce que j*ai perdu en la perdant? J'avais pour elle une tendresse, une soumission sans bornes; plutôt que de l'affliger, je serais deyenue une sainte ; qui sait ce que je serai maintenant qu'elle n'est plus là!...

Ici Susanne mit ses coudes sur ses genoux et sa tête dans ses mains. Le jeune Hammond était touché. ^

— Y a-t-il longtemps que vous êtes seule? dit-il doucement.

— Trois ans ; je n'en arais pas douze alors.

— Qui a pris soin de vous depuis lors?

— Pris soin ! pris soin ! Oui, tous avez raison, on appelait cela prendre soin de moi. Dieu TOUS garde de soins pareils !

— De qui donc parlei-vous ?

— De qui je parle ? du couple le plus hypocrite qui soit sur la terre ; nous étant quelque peu parents , la religion, disaient-ils, leur faisait une loi de se charger de moi, et cette loi était si pénible pour eux (tant ils étaient de leur nature peu portés au bien), qu'ils ne pouvaient s'empêcher de me faire rudement payer tout ce qu'il leur en coûtait de l'observer. Non, vous

ne ponrriez imaginer tout ce que j'ai eu à souffirir. Le sort d'un forçat était préférable «n mien : sa ration est petite, mais on ne la lui reproche pas ; son corps est enchaîné, mais son âme est libre; on surveille ses actions, mais on n'espionne pas ses pensées pour leur faire subir une torture morale.

Et Susanne, avec toute la verve dû ressentiment, se mit à tracer un vigoureux portrait de ses persécuteurs. Sa pénétration avait tout compris , et la sensuelle hypocrisie du mari, et la pruderie sèche et méthodique de la femme, et l'énergie qu'ajoute aux penchants vicieux la gène d'un masque austère et respecté ! Dans sa pantomime , rien n'était omis, ni le nazillement de la voix, ni la componction du maintien, ni les formules mystiques du langage. C'était toute une comédie. Hammond riait aux larmes en écoutant. Ma foi, vive la haine pour bien peindre ! l'amitié est nonchalante , l'admiration aveugle , la haine seule donne à ses portraits lé relief et la vie. Puissances du jour, soEunités sociales, supériorités de rang, de richesses ou de lumières, voulez-vous connaître vos ridicules, vos faiblesses, vos défauts ? écoutez vos ennemis. C'est quelque chose que de posséder une m(Htié de la vérité ^ mais bon Dieu ! qui se

floacié de la Tëritë? u quelque misërable , * k qm il ne sert de rien de la connaître.

— Riez, riez, continua Susanne en s'adre»sant au jeune écolier ; il n'en est pas moins vrai que si je n*ai pas perdu mon bon sens au milieu de pareils animaux, c'est que j'étais soutenue par le projet de m'enfuir et dedieroher fortune à Londres, con^me je l'ai fait.

— - C'est donc clandestinement que vous ayet quitté ces excellents tuteurs? Susanne fit un petit signe de tète affirmatif. Et que comptes* TOUS faire à Londres?

-^ Tout ce que je pourraL*. Est-ce aussi à Londres que vous allez ?

— Hélas ! non, il faut pour mon malheur qoe je retourne à Cambridge reprendre la galère de mes ^udes.

— Vous appeleioelAun malheur ? Je voudraia bien être à votre place, moi.

— Et que feriez-YOus à ma place , Susanne ? «— D'abord je profiterais des leçons qu^on

TOUS donne mieux que tous ne le faites proba«blement, et je ne perdrais pas mon temps sur les fgreLnàes routes à me moquer des pauvres filleis qui sont obligées de voyager seules et à pied..

— Mais puts4pie vous avez tant de goèt pour

l'étude, «u liea de yous rendre k Londres, que ne Tenez-Toos avee moi à Cambridge ?

— Voilà nne jolie plaisanterie !

— Je ne plaisante point, c'est très-^Mensement que je vous propose de tous emmener à l'aniTersité.

— Comme si je ne saTaia pas que les filles n'y aoni pas admises !

— Ce n'est pas une difficulté, je tous proc^irerai des habits d'homme, et tous passerei pour un de mes parents.

Cebizarre projet n'étonna point l'esprit hardi et ayenturenx de la jeune fille.

— Et vous croyez, demanda-t«elle, qu'on me prendra pour un garçon ?

— Assurément, s'écria Hammond enchanté de ne pas rencontrer plus de difficulté ; je tous r^onds que sous ce costume tous aurez l'air aussi espiègle et aussi résolu qu'aucun étudiant de l'université.

— £h bien ! allons, dit Susanne en se leviutt d'un air décidé.

Anthony se hâta de reprendre sa monture et

de se diarger du panier qu'il attacha a l'àtrçon

1 de sa selle ; puis, comme il Toulait prendre Su-

I sanne dans ses bras pour la mettre à cheyal,

elle l'arrêta.

— Un moment ! si je vais aveo vous , il est bien convenu que c'est pour étudier, et que vous me rendrez toutes les leçons que vous recevrez de vos maîtres.

— Sans doute, sans doute , dit le jeune homme saisi d'une folle joie ; soyez tranquille , Susanne, je vous apprendrai tout ce que je sais. Quel nom prendrez-vous ? demanda Hammcmd quand ils furent en route, car vous ne pouvez garder le vôtre.

— George, George Freeman ; c'était le nom de mon père^ j'aurais voulu être un garçon et m'appeler George.

— Eh bien ! George, car il faut que je m'accoutume à vous nommer ainsi , vous allez essayer de la vie d'écolier ; nous verrons si elle vous parait encore aussi séduisante.

Arrivé à Gaminridge, Hammond conduisit sa jolie capture chez un baigneur, fit accommoder ses cheveux, à l'unisson du costume qu'elle allait prendre, et lui prêta des habits qu'on arrangea facilement à sa taille, ce qui fit de l'éveillée petite fille le plus gentil et le plus drôle petit garçon du monde. Hammond; selon sa promesse, la présenta comme un jeune parent qui était venu passer quelque temps avec lui pour voir l'université et se fortifier dans ses

études. Susanne joua si bien son rôle qa'on n'eat aucun soupçon de la ruse ; et son camarade, à sa grande joie, Pinstalla sans obstacles dans sa chambre. La liaison qui s'ensuivit est facile à supposer ; Susanne, cependant, ne perdait pas de vue son projet. Elle commença i étudier avec zèle ; sans cesse , elle persécutait Anthony pour lui donner des leçons dont il s'amusa d'abord et se fatigua bientôt; mais l'o^ piniâtre Susanne ne se rebutait pas. Outre les livres anglais de la bibliothèque d'Hammond qu'elle lut avidement, elle étudiait le latin et le français; et douée d'une prodigieuse mémoire, d'une intelligence peu commune, d'une persévérance infatigable , elle fit des progrès si rapides qu'elle étonna son maître et ne tarda pas a le surpasser. D'un autre côté, grâce à son déguisement que personne ne soupçonnait, elle se trouva initiée tout à coup à toutes les folies de la vie de garçon par les jeunes étudiants qui la traitaient en camarade : singulière révélation du monde pour une fille de quinze ans. Ce train de choses durait depuis quelques mois; Hammond, cependant , devenait triste, boudeur , irascible , tout était prétexte à son humeur. Tantôt il lui reprochait cette rage d'études dont elle était possédée , lui deman-

dant , arec une oolère ironique , si elle comptait se faire recevoir docteur à Taniversité; quai^t à lui , il avait les femmes sayantes en horreur. Tantôt il se fâchait de sa fBimifiarité avec les étudiants , du plaisir qu'elle paraissait prendre à la licence de leurs entretiens.

— Ah çà ! entendons-nous , répondait Su« sanne; vous m'avez recommandé, sur toutes choses , de ne pas laisser soupçonner qui je suis; dois-je'me fâcher quand vos amis me traitent comme un garçon ! le heau moyen que ce serait de me déguiser , si j'allais à tout coup baisser les yeux et me pincer les lèvres comme ma digne tutrice ! D'ailleurs , je n'ai fait en ceci que suivre vos enseignements.

— Et je dois convenir qu'ils ont profité audelà de mes espérances.

— S'il n'y avait que ceux-là qui m'eussent profité , vous ne seriez peut-être pas de si mau* vaise humeur , Tony ?

— Oh! je sais que vous vous croyez un

— Il le faut bien , quand je vois que vous avez mis dix ans à savoir ce que j'ai appris en six mois.

— Votre vanité devient réellement insoutenable.

— Ah ! Toaa trouyet qno c'est moi qui ai de la vanité ?

Hammond se mordit les lèyres..

— Susanne , dit-il enfin après on moment de silence , vous abusez des droits que vous donnent mes torts envers tous.

— De quels torts Youlez-yous parler , Tony ? je ne vous comprends pas.

— Je ne puis me dissimuler , dit Hammond avec embarras > que j*ai profité de votre jeu* nesse et de votre inexpérience pour vous entraîner à une démarche imprudente.

—Vous ne m'avet point entraînée, Tony; ne vous faites pas de reproches ; je vous ai suivi de mon plein gré , et si je reste ici , c'est que je le veux bien.

— Et cependant, Susanne, vous n'y* pouvez demeurer plus longtemps ; votre long séjour ici commence i donner des soupçons; que deviendrai-je , si l'afiaire venait à se découvrir?

— Ainsi, dit-elle en le regardant froidement et fixement, il faut que je parte !

— Oui, repartit Hammond précipitamment, mais nous ne serons pas longtemps séparés; je Devons abandonnerai jamais , car je n'oublie pas que vous n'avez plus que moi pour appui ;

qae sans moi , peut-être , tous aumz été heureuse ayec un mari.

— Qui m!en empêche encore ? interrompit Susanne avec vivacité ; un mari n'est pas un oiseau si rare que je n'en puisse trouver si j'en ai envie; je ne vois pas , d'ailleurs , pourquoi je me croirais maintenant plus indigne d'un mari , que vous ne vous croyez , vous , indigne d'une femme.

Hammond , déconcerté par cette sortie , avait perdu le fil de sa tirade sentimentale et ne savait comment le ressaisir.

— Je pensais , dit-il en balbutiant, je pensais que vous m'aimiez ; mais puisque vous n'avez pas besoin de moi...

— C'est parce que je n'ai pas besoin de vous *, que vous devez croire que je vous aime , Tony , dit Susanne avec douceur. Eh bien , reprit-elle au bout d'un moment, où voulezvous que j'aille?

— A Londres , s'empressa de répondre le jeune homme , chez une dame de ma connaissance qui loue des chambres garnies. Vous serez là convenablement jusqu'au moment où j'irai vous rejoindre; car je vous rejoindrai bientôt, Susanne , et vous verrez que ma pro^ tection ne vous manquera pas.

— Mon Dieu ! Tony , laissez là votre protecticm ! je tous ai déjà dit que je saurai bien me* protéger toute seule; c'est votre affecti^m seu^ lement qui m'importe.

— Aussi l'avex-voiis tout entière, Susanne, dit le jeune étudiant, touché de son désintéressement. Il l'embrassa , lui remit une assez forte soaune d'argent , une lettre pour la dame dont il avait parlé , le petit paquet qui contenait ses habits de femme , puis il l'accompagna à la voiture qui devait la conduire à Londres.

En s'approchant <Pelle pour prendre congé , il vit que ses yeux étaient humides. — Ne vous affligea pas, Susanne, dit-il , n'avez- vous pas ma parole ?

— Je ne veux pas de votre parole ; si ce n'est pas votre cœur qui vous ramène près de moi, ne vous croyez engagé à rien.

— C'est mon cœur aussi, n'en doutez pas, Susanne ; je vous répète que je serai à Londres au plus tard le P' septembre.

•—Je vous attendrai jusqu'au 15; si alors vous n'êtes pas venu , nous serons libres tous deux.

— Vous êtes défiante ?

— Non, mais dairvoyante.

— All<mtf, enfant, ne gàftat pat le denûer flMHOQent qae nous passons ensemUe en me té- Bioignant ces doutes injurieux; au reroir, ma chère Susanne , à bientôt*

— Au revoir , répéta Susanne , et pourtant je ne puis m'empêoher de penser que c'est un adieu que nous nous disons là...

Par malheur elle avait raison : on 'ignore quels motifs empochèrent l'étudiant de tenir sa promesse , mais elle ne le revit plus.

Telle s'est présentée à mon imagination la rencontre qui eut lieu sur la grande route y entre Susanne Centlivre «t sir Anthony Hammond (père de Fauteur des Éiégieê d'amour).

Qui m'assure , demandera-t*on peut^-ètre , que les choses se sont ainsi passées? Quand la mort funeste des amants de Rimini consterna l'Italie, l'oreille de Dante n'^itenditelle pas le bruit du baiser qui les perdit? — Quand les Pisans...

Vitnperio

Del bel paese là dove si tuona.

se souillèrent du supplice d'Ugolin, qui pénétra dans la tour de la Faim , pour en révéler les tortures? L'Orient, source de toute

poMe, a oonsacrë ce privilège du poète dan» on eonle qae tous poavez demander au sa* vaut M. Trëbatien, de la Société des anti« qnaires, poar peu que tous doutiez de la fidélité de ma version....

Le héros des Mille et nne Nuits , le grand Klialife Haroun-^l-Raschid , tourmenté d'in* somnie ( mal royal s'il en fut ) , se promenait pendant une tiède nuit dans ses magnifiques jardins , et y rencontra , dit le conteur arabe, nne de ses esclaves , qui jusque-là n'avait ja* mais voulu se rendre à ses désirs; Haroun cette fois voulut agir en maitre ; mais la belle es* dave se défendit avec respect, alléguant qu'elle n'était pas préparée a cet honneur , et le supplia d'attendre au lendemain ; le Khalife y consentit et la laissa aller : procédé fort poli pour un despote oriental. Le lendemain il fit remettre à l'esclave de riches présents , en lui rappelant sa promesse; mais la malicieuse beauté lui envoya pour toute réponse ce proverbe oriental : Le jour efface ha paroles de la

En ce moment , entrèrent les trois premiers poètes de la cour ( car là-bas on avait ses poètes , copime m ses officiers de la bouche ou de la gardcHTobe), Abou-Nowas, Rakaschi et Mos-

sab. Le Khalife, moitié riant, moitié cour* roacé, leur fit part de ce qui venait de loi arriver. Aussitôt Mossab chanta :

tt Belle , mais légère , elle se joue de Tar- « deur qu'elle inspire , et à celui qui compte tt sur sa promesse elle répond en riant : Le « jour efface les paroles de la nuii.

Rakasohi prit la chose au tragique. — « Gardez-vous , oh ! gardez-vous ; dit-il , de « la beauté ingrate et perfide qui assigne un « rendez-vous , et ne craint pas d'y manquer , K vous disant pour toute excuse : Le jour ef^ «c face les paroles de la nuit. »

Quand ce vint au tour d'Âbou-Nowas , il commença à décrire les douceurs mystérieuses de la nuit , l'aspect magique des jardins sous les reflets argentés de la lune , puis il peignit le trouble de la belle esclave , au moment où le Khalife l'aperçut au bord de la fontaine murmurante , son pudique embarras , sa résistance pleine de charme , enfin l'éclat tout-puissant de sa beauté , quand le vent nocturne souleva son voile sous les rameaux embaumés de l'arbre de ban. — u Quel dommage ! s'écria* t-il « en finissant , quel dommage , qu'un amant M n'en puisse obtenir que ces mots décevants : « Lejour efface les paroles de la nuiil*

HaroQii récompensa magnifiquement " les deux premiers poètes ; puis , se tournant yers Abou-Nowas : — Quant à toi , dit-il , je vais te faire couper la tête , car tu n'aurais pu décrire comme tu Tas fait la scène qui s'est passée cette nuit, si tu n'en avais été le témoin.

— Ah ! commandeur des croyants , s'écria le pauvre Abou-Nowas prosterné et tremblant, ignores-tu donc que le vrai talent dû poète est de deviner par ce qu'on lui dit tout ce qu'on ne lui dit pas? — Par bonheur Harounal-Raschid avait assez d'esprit pour comprendre cette excuse, et même il doubla, en faveur d' Abou-Nowas , la récompense accordée à ses collègues.

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