‹ ProseChapitre 4 sur 18 · LA PROTÉGÉE · texte numérisé non relu

LA PROTÉGÉE

LA PBOTÉGÉE.

— C'est une triste chose , me disait dernièrement une Anglaise de mes amies , que cette^ conyietion que j'acquiers chaque jour , qu'il ne suffit pas d'être bon pour faire le bien , et que , pour causer un grand mal , il n'est pas nécessaire d'être méchant. Nous sommes tous plus ou moins capables d'une émotion généreuse , d'un bienfait spontané ; mais la moindre perspectiye d'une persévérance obligée suffit pour refroidir ces chaleureuses dispositions. Encore si nous savions nous connaître et nous abstenir d'entreprendre ce que nous sommes hors d'état d'achever, de promettre ce que nous ne saurions tenir! mais non , il

n^est pas une de ces personnes à cœur facile et à tête légère que le monde appelle bonnes , qui , pour peu qu'elle ait de moyens ou d'influence , ne soit possédée de la manie du patronage, manie que la société encourage de ses sottes louanges , et qui devrait être passible de la peine qu'on inflige aux banqueroutiers frauduleux , s'il y avait une justice en ce monde.

— Vous me permettrez de vous trouver un peu sévère , dis-je en riant. Mais elle ne riait pas.

— Sévère! reprit-elle avec vivacité, et n'est-ce donc rien à votre avis que de changer toute une existence sur la foi d'espérances menteuses ? de causer le malheur et quelque fois la mort de ceux qu'on s'était engagé à rendre heureux ?

— Eh I bon Dieu ! à qui donc s'adresse cette sortie?

— 11 est vrai , dit-elle avec un demi-sourire , qu'elle peut vous sembler étrange , puiaque vous ignorez ce qui l'a provoquée; c'est une explication que je vous dois. Vous saure:& que je viens de recevoir des nouvelles d'Angleterre , et que , par je ne sais quelle coïncidence, toutes les lettres qui m*arrivent sont

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remplies de la sensibilité, de la philanthropie, de la bienfaisance protectrice de lady Laetitia Q*** - or , le nom de cette dame se lie pour moi à une histoire si douloureuse, queje ne puis l'entendre sans une pénible émotion.

— Et cette histoire est un secret ?

— Nullement , mais pour y trouver de l'intérêt il faudrait , comme moi , en avoir été le témoin : elle est fort simple , et par malheur fort commune ; je vous la dirai cependant par on esprit d'équité qui me fait prendre plaisir à détruire les réputations usurpées, afin que vous puissiez apprendre , à votre tour, à ceux qui vous en parieront , ce que c'est que la sensibilité , la philanthropie , la bienfaisance protectrice de lady Lœtitia G***.

«c II y a quelques années que , par des raisons de fortune et de position , j'habitais , en Angleterre , un petit village retiré , lequel était dans les dépendances d'un château qui faisait l'admiration de tout le voisinage : ce château appartenait à une noble famille, et c'était vraiment une noble demeure , avec un parc immense orné d'arbres étrangers, de pavillons d'été , de lacs , de grottes et autres embellissements qui attiraient pendan la belle saison la moitié des gens comme il faut de la

««■« TASTO. T. I. iG

metropole. Mais à Tëpoqne dont je parle , mi profond silence régnait dans cette vaste habitation : la mort de son noble possesseur venait de laisser vacante nne place sar les bancs de la chambre hante , et nne jeune , riche et charmante veuve, convoitée d*avance par tous les gens mariables qui avaient une fortune à faire ou à refaire.

tt I>ès les premiers moments de son deuil , lady Lœtitia était venue se réfugier dans ce château où elle vivait dans la plus profonde solitude; elle était encore à l'âge où toute situation nouvelle , même la plus triste , n'est pas sans quelque douceur. Son esprit , naturellement romanesque ; tirait parti de cet isolement , de ce silence inaccoutumé , elle s'attendrissait sur elle-même. Sa beauté , sa jeunesse , son veuvage , la présentaient à ses propres yeux sons un aspect touchant et poétique ; mais quand elle se lassa , sans se l'avouer , de la monotonie de son existence , elle se dit qu'elle avait besoin d'affection pour remplir le vide d'un cœur trop aimant ; elle n'avait point d'enfant.

«Bien qu'aucun rapport d'âge, de goût, d'amitié ne pût lui faire regretter son mari , les convenances ne lui permettaient pas de s'occuper de l'idée d'un second mariage. Elle

«e dit que la bienfaisance pouvait seule rem*plir sa yie , et se berça de l'idée de répandre le bonbeur autour d'elle , et d'être pour ses yas^ saux une divinité protectrice : peut-être alors était-elle de bonne foi. 11 faut avoir vécu lon^ temps pour savoir combien c'est une tâche difficile que le bonbeur d'autrui. D'ailleurs, dans ces généreux projets , il y a malheureusement quelquefois un fond d'égoîsme ; c'est une sorte d'ovation qu'on se décerne à l'avance , en se représentant tous ces heureux qu'on doit faire comme un peuple soumis à votre empire , un chœur harmonieux consacré à chanter vos louanges.

« Lady Laetitia commença donc à visiter les pauvres vassaux , ses voisins , portant de chaumière en chaumière des paroles affables , peu de secours réels , mais beaucoup de brillantes espérances. Sa figure élégante , enveloppée de longs vêtements noirs , la noblesse languissante de sa démarche quand elle descendait la rue du village , les projets bienfaisants que je croyais lire sur son front penché mélancoliquement , m'inspiraient pour elle cette curiosité respectueuse avec laquelle les petits garçons et les petites filles regardaient les galons d'or et la longue canne du domestique qui marchait der-

lîère elle. J'étais jeane alors , heureux kfge oà l'apparence nous donne toute Tëmotion de la réalité.

K Parmi les protégés de prédilection de la noble dame , on remarquait un couple honnête «t laborieux , bien digne de cette préférence. Ils avaient une nombreuse famille , de beaux enfants élevés de manière à prospérer comme tous l'ont fait depuis ; tous ! une seule exceptée, et sur celle-là pourtant reposaient leurs plus chères espérances : elle était la filleule de lady Laetitia , et les plus flatteuses promesses de pro-tection avaient été prodiguées pour elle. Sans cesse la grande dame pressait les pauvres gens de lui confier l'enfant qu'elle prétendait aimer passionnément, et qu'elle voulait élever, disaitelle , comme sa propre fille ; offre d'autant plus brillante qu'elle n'avait point d'enfant. Il est vrai que celle-ci était une délicieuse créature : j'ai toujours été folle des enfants; mais jamais je n'en ai vu de plus séduisante que ma petite reine Mab , comme je l'appelais ; car la délicatesse presque aérienne de ses formes ^ la transparence presque lumineuse de son teint , l'éclat surprenant de ses yeux bleus , les boucles légères et dorées qui se jouaient autour de son visage , lui donnaient en effet l'apparence

d'an être surnaturel ; et plus tard , dans la société de lady Laetitia , ce nom qu'on lui laissa servit à la distinguer de sa belle marraine. J'aimais à la voir jouer devant la porte de la chaumière , bien qu'elle ne fût alors âgée que de cinq à six ans; ses actions enfantines annonçaient déjà tant d'âme et de sensibilité, que je perdis ma plus intéressante récréation quand sa tète blonde et ses yeux brillants furent transportés au château. De ce moment , ma jeune reine Mab devint une petite demoiselle , et je ne la vis plus que lorsqu'elle venait accompagnée de sa protectrice, surprendre ses frères et sœurs , et , en dépit des recommandations réitérées, salir sa belle toilette dans les joies turbulentes de cette réunion. Je ne pouvais m'empccher de trouver une sorte de dureté dans cette élévation d'un membre de la famille à l'exclusion des autres; cependant, à tout prendre , les bambins les moins favorisés me paraissaient les plus heureux; ils regardaient leur sœur avec une sorte de crainte, comme si elle fût devenue d'une autre espèce qu'eux. Son départ était toujours le signal d'un renouvellement de jeux et de gambades , tandis que Mab retenait à peine des larmes de regret : c'était pour moi un sujet de douter que

ifi.

les avantages dont elle jooissait fassent suffisants pour compenser Id rupture de liens si doux et si sacrés. L'enfant que nous arrachons à ses parents est, ce me semble, en droit d'exiger de nous plus que ceux qui nous doivent la vie : nous ne devons à ceux-ci que le partage de notre propre sort , nous devons à l'autre un sort plus heureux que celui qu'il aurait pu attendre ; cependant , le plus souvent préoccupés de ses obligations envers nous , nous oublions les nôtres envers lui, et nous exigeons son affection et sa reconnaissance , comme si ce n'était pas là le p]us sûr moyen de ne pas les obtenir. Il en était ainsi de la pauvre Mab ; sa bienfaitrice , qui s'en amusait comme d'un joli jouet , la comblait de présents et de caresses ; mais la gaieté naïve de l'enfant avait disparu : elle restait immobile au milieu de ses joujoux , retenant avec peine des larmes qu'elle n'osait laisser couler, de peur d'être grondée; car lady Lœtitia ne voulait pas qu'elle pleurât. Le seul moyen qu'on eût de l'égayer, c'était de lui proposer une visite à la chaumière ; alors la couleur reparaissait sur ses joues et le rire dans ses yeux ; elle se hâtait de rassembler tout ce qu'elle avait de meilleur et de plus beau pour le porter à ses petits, frères et sœurs , et elle re-

derenait pour on moment la vive et légère créature à laquelle îl ne manquait que des ailes poi^r ressembler à un être céleste. Tout oeci à la grande mortification de lady Laetitia , qui ne concerait pas comment les soins et les caresses d'une personne comme elle ne tenaient pas lieu de tout ; elle trouvait mauvais que Tenfant n*eût pas pour elle un attachement exclusif, et cette fidélité à ses premières affections , preuve de la bonté de son cœur , était taxée par elle d*ingratitude et de bassesse dans les sentiments» Bientôt , afin de posséder Mab à elle seule , elle procura à ses parents une ferme dans un village assez éloigné ; mais , au lieu de s'appliquer à gagner la tendresse de l'enfant par des moyens a la portée de son âge , elle lui parlait avec emphase de ce qu'elle fusait pour elle , et lui reprochait sans cesse de ne pas l'aimer , ce qui est bien la meilleure manière de se {dre haïr.

« Àvez-vous remarqué que ce sont précisément les personnes qui n'aiment rien, qui s'inquiètent toujours du degré d'affection qu'on leur porte ? Et il en doit être ainsi : celui qui aime est content d'aimer, et obtient d'autant plus qu'il exige moins. Ce que lady Laetitia ne voulait pas s'avouer, c'est que la petite Mab

commençait à perdre à ses yeux le charme de la nouTeaatë,et que l'ennui, son ennemi accoutumé, la menaçait derechef. Que ferait-elle de Mah cependant? elle avait promis de relever, et manquer à cette promesse , en rendant sa victime à sa première situation, lui paraissait peu convenable ; d'un autre côté, qu'en feraitelle quand elle serait élevée? elle n'aurait, elle en était sûre, ni assez d'esprit, ni assez de dévouement pour devenir une compagne agréable dans le particulier ; sa naissance ne permettait pas de l'introduire dans le monde. Lady Laetitia était dans un terrible embarras : comment n'avait-elle pas fait d'abord toutes ces réflexions, direz-vous? c'est que lady Lœtitia ne voyait pas souvent les inconvénients des choses, tant qu'elles lui plaisaient. Toutefois elle résolut de poursuivre l'éducation de Mab qu'elle avait commencée d'une manière brillante, et les maitres qu'elle faisait venir à grands frais, n'étant plus interrompus dans leurs leçons par sa capricieuse tendresse, obtinrent bientôt les plus heureux résultats. L*emploi de ses facultés étant le seul plaisir, la seule distraction de la pauvre Mab, elle fit des progrès rapides ; d'un autre côté, la solitude du château avait pris fin avec le deuil de la maîtresse. Le flot accoutumé

des Tisiteurs rerint avec la belle saison : c'étaient encore là quelques bons moments pour Mab. Sa beauté, ses grâces, ses talents précoces, en faisant quelque diversion à Fennul de cette foule oisive, animaient le salon de lady Lœtitia ; celle-ci se complaisait aux succès de sa protégée , succès qui amenaient toujours l'éloge de la protectrice. Mab, admirée, caressée, sentit, plus heureuse que vaine, son petit cœur s'épanouir, et payait d'une réelle sympathie ces futiles démonstrations. C'est alors qu'elle osait s'approcher de sa marraine , et se livrer aux effusions d'une tendresse toujours bien accueillie dans ces moments-là ; car on ne manquait pas de s'extasier sur l'attachement passionné que lady Lœtitia avait su inspirer à sa fille adoptive , sur le tableau ravissant qu'elles for* maient ainsi réunies : on comparait les yeux bleus, les cheveux blonds de l'enfant, aux yeux bleus, aux cheveux blonds de la jeune femme, ce qui devenait naturellement le prétexte d*adroîtes flatteries ; et quand lady Lœtitia, pressant la petite Mab dans ses bras, assurait qu'elle serait désormais la seule occupation de sa vie , l'unique intérêt de son cœur, elle avait le plaisir d'entendre les voix adulatrices de ses adorateurs s'élever de toutes parts pour pro*

tester contre cette sublime et cruelle résolution.

«c II est vrai que la scène changeait pour Mab quand elle se trouvait seule avec sa protectrice: celle-ci lui reprochait toutes les caresses dont elle était Tobjet , et prétendait avoir tout le mérite d*une bienveillance dont Mab n'était pas digne; elle trouvait. à redire aux marques de sensibilité dont elle payait celle qu*on lui témoignait (probablement si elle eût fait le cour traire, elle l'aurait accusée de froideur). Enfin, comparant sa conduite avec elle-même dans le salon à celle qu'elle tenait dans le particulier, elle prononça le mot d'hypocrisie. La pauvre Mab aurait pu répondre que cette difierence tenait à ce qu'elle était caressée devant témoins et grondée en téte-à-tête; mais, trop timide pour se justifier , elle gardait un silence qui lui donnait l'apparence de l'obstination ou de la stupidité , tachant de retenir ses larmes qui l'étoufiaient ; car lady Laetitia, qui ne pouvait voir pleurer personne sans avoir une attaque de nerfs, l'aurait accusée sans nul doute de vouloir sa mort.

u Les années se passaient cependant, et avec elles la jeunesse de lady Laetitia ; elle commençait à s'apercevoir, avec quelque inquiétude ,

que ses plans de solitude et de cëlîbat ne rencontraient pins guère de contradicteurs. D'un antre côté, le temps semblait ajouter à la beauté de Mab tout ce qu'il était à la sienne ; Tenfant folâtre était devenue une gracieuse jeune fille : les contours indécis , Téciat rosé du premier âge avaient fait place à des traits dont l'exquise régularité aurait défié le ciseau, et qu'animaient seulement les rougeurs soudaines d'un excitement passager. Son beau visage, babituellement pencbé, exprimait une souffrance mélancolique, et la frêle symétrie de sa taille éls^ncée disait trop que cette expression n'était point affectée. Ses talents s'étaient perfectionnés, et le monde choisi qu'elle avait vu, en lui laissant toute sa timidité, avaitdonné à ses manières un degré d'élégance et de poli (jui les rendait dignes de sa figure : elle ressemblait au rêve d'un poète, et jamais il n'en fat de plus beau.

«Tout à coup lady Laetitia, dans la conscience de ses devoirs maternels, s'avisa que les louanges et les succès pouvaient exalter la vanité de sa pupille, et qu'elle devait la soustraire à ce danger. Tant qu'elle avait été enfant, il y avait peu d'inconvénients à ce qu'elle demeurât dans le salon ; mais la retraite était plus convenable

à une jeane fille, et» dans son intérêt, il ne fallait pas ]ai laisser prendre l'habitude d'an genre de vie que lui interdisaient sa naissance et sa fortune. Tout cela, comme vous voyez , était fort sage et fort humain ; car lady Lœtitia avait toujours les meilleures raisons du monde ipbur faire ce qui lui convenait : en conséquence, il fut décidé que Mab dînerait seule dans son appartement, et que ses études du matin, une promenade le soir à l'heure où tout le monde était à table, et la compagnie d*une vieille femme de chambre, fort respectable d'ailleurs, étaient les seules distractions nécessaires à son âge et à sa situation. La douce fille ne se plaignit point, et cependant, au fond du cœur, une voix lui disait qu'on n'avait rien fait pour elle ; ces talents brillants qu'on lui avait donnés étaient destinés à amuser sa protectrice, et maintenant qu'ils n'en avaient plus le pouvoir, on la repoussait comme un animal incommode. Seule et désolée , elle errait çà et là, comme sous le poids d*une faute qui l'aurait bannie de la société; elle n'avait pas le droit de disposer d'elle-même, et elle sentait pourtant que personne ne s'y intéressait, pas même sa protectrice pour laquelle elle n'était qu'un fardeau; aussi, quand elle s'asseyait dans

le parc, le livre poié sur ses genoux restait oayert à la même page, sans qu'elle pût s'arraeher àcette unique pensée : Que deyiendrai-je? tandis que de ses grands yeux bleus, qui re* gardaient yaguement devant elle, des pleurs , qu'elle ne sentait pas, coulaient lentement nir son sein ; et cette heure de solitude était doQce , comparée à celles où il lui fallait endurer les familiarités inaccoutumées de sa compagne.

<c Lady Lœtitia cependant avait exposé à sa société son nouveau plan d'éducation, et on s'accorda généralement à louer la prudence de sa conduite et la fermeté de son caractère , après quoi elle cessa de parler de Mab, et Mab fiit oubliée.

(c A dater de ce jour , Mab ne fit plus que descendre : lady Laetitia désirait rarement sa présence , et jamais sans lui faire subir quelque nouvelle humiliation. Bientôt on lui suggéra qu'au lieu de cultiver des talents frivoles , elle ferait mieux de prouver sa reconnaissance à sa bienfsiitrice , en étant utile à la maison : ne pouvait-elle aider de son travail , soit à la lingerie , soit à l'office? Bref, le sort de Mab lut bientôt de fort peu au-dessus de celui d'une femme de chambre. Elle se trouva condamnée

à verser le thë à cet ordre de Tisitears qui , n'étant point admis au salon , sont cependant nn pen t^cop bons pour la cuisine ; de ce nombre était le régisseur, personnage respectable dans sa classe , quoique grossier et sans éducation. Lady Laetitia faisait grand cas de son dévouement et surtout de sa ponctualité à faire rentrer les revenus ; mais ces qualités n'étaient pas de celles qui pouvaient faire impression sur la jolie Mab ; elle ne voyait qu*un visage de quarante-cinq ans , labouré par la petite vérole , et où toutes les colonnes de cbiffres qu'il avait additionnées semblaient avoir laissé leur ride ; jamais elle n'aurait soupçonné dans cette grosse tète une pensée qui ne fût pour l'argent ; et cependant , quand le bonhomme eut remarqué sa beauté , la douceur avec laquelle elle lui souriait pour le mettre à l'aise , le soin qu'elle apportait à faire le thé à son goût, il se gratta l'oreille , mordit ses ongles, et sentit les idées ambitieuses qui lui montaient â la tète. Il s'en alla tout tremblant trouver sa bienfaisante maîtresse , et celle-ci n'eut pas plus tôt entrevu ce dont il s'agissait qu'elle seconda ce projet de tout son pouvoir : cette circonstance ne pouvait venir plus à propos pour la délivrer de Mab dont elle ne savait plus que faire. Le

régisseur était an excellent parti pour une pau- ▼re fille qu'elle arait tirée de la misère , et ce mariage couronnerait dignement une œurre de charité qui déjà lui avait fait tant d*lion«neur. Elle se chargea de disposer Mab à cet éyénement , et la fit appeler. Mab trouva sur le visage de la noble dame un air de douce satisfaction qu*eUe n*y avait pas vu depuis bien longtemps , et qui lui causa un mouvement de joie. Lady Laetitia la fit asseoir près d^elle, prit ses mains dans les siennes , et après avoir énuméré tout ce qu'elle avait fait pour elle , déclara qu'elle voulait mettre le comble à ses bontés par un établissement avantageux; alors sans plus de retard elle déclara à Mab que le régisseur , charmé de la grâce qu* elle mettait à faire le thé , demandait sa main , et qu'elle devait se décider à devenir sa femme. A ces mots , Mab , incapable de dissimuler ses impressions, fondit en larmes , et ni la promesse de se charger des frais de noces , ni l'assurance d'un surcroît de bienveillance et de protection, ni le don romantique d'une petite maisonnette au bout du parc, appelée : la chaumière des Chèvrefeuilles , ne purent apaiser son désespoir. Quand lady Laetitia vit tout ce plan qui l'arrangeait si bien au moment

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d'étre boaleyersë , a(m éloquence aentiiiientale fit place à la colère.

« — Moi, s*ëcria-t-elle, moi qui vous ai tirée de la boue , moi qui tous ai aimée comme ma propre fille , qui tous ai donné la plus belle éducation ! Voilà comme tous me récompensez de vouloir assurer votre bonbeur ! Allez y j'ai toujours bien dit que vous n'étiez qu'une ingrate ; vous oubliez ce que vous êtes. Qu'auriez-vous fait si je vous avais laissée où je vous ai trouvée ?

« — J'aurais fait comme* mes petits frères et sœurs , madame , j'aurais travaillé , mendié peut-être , mais du moins je serais morte sans être soupçonnée d'ingratitude , et sans porter le pécbé d'un mariage qui me fait borreur.

« — Qui vous fait borreur! et quel mariage vous faut-il donc? un duc et pair apparemment?

u — Je n'ai pensé à aucun mariage , madame , dit la pauvre Mab tremblante ; j'espérais passer mes jours près de vous.

tt — C'est cela , vous comptiez rester à ma charge toute votre vie !

H — Vous-même me l'avez dit tant de fois , madame !

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<c — Oai , quand je croyaû que tous m'aimiez*

« — Je TOiM aime aussi , madame , et plût à Dieu qu'il me fût permis de tous en donner la preuve !

« — La preuve ! et quand je vous la demande Tona me la refusez.

«c — Non, madame; ce que vous demandez là , c'est ma mort ! s'écria la désolée jeune fille, car je sens bien que je mourrai si tous exigez ce sacrifice. Et comment, si tous m'aimez, pouTCZ-Tous Touloir ma mort?

«Mais l'afiection de lady Laetitia n'existait plus qu'en théorie , elle se moqua de la jeune fille , la traita de tête romanesque , et persista à exiger son obéissance, comme la seule chose qui pût lui prouTcr son attachement.

« — Voas le Toulez , madame , dit la malheureuse fille, j'y consens; mais souTcnez-Tous que j'en mourrai.

u Lady Lœtitia , charmée d'en être Tenue à son but, ne tint aucun compte de cette menace. En retour de sa soumission , elle accorda à Mab un pardon magnanime , et ne songea plus qu'aux apprêts de la noce. Le trousseau dç la mariée , l'ameublement de la chaumière des Chèvrefeuilles , qu'elle voulait décorer de

la manière la plus élégante , Toccnpèrent tellement , qu'elle n'eut pas le temps de penser à Mab , jusqu'au jour de la cérémonie. Elle voulut la Toir habiller. La jeune fille était calme et triste , mais la pâleur frappante de ses traits fit une légère impression sur lady G***; elle se dit cependant qu'il n'était plus temps de reculer , et que ce symptôme se dissiperait bien, vite. Elle assista à la bénédiction nuptiale avec une émotion qui fit le plus grand honneur à sa sensibilité. Le soir, elle donna une fête champêtre aux nouveaux époux et à toute la paysannerie du voisinage; elle-même daigna en faire les honneurs avec une grâce tout affable, tandis qu'on portait aux nues sa bonté, sa bienfaisance et le bonheur de sa protégée. C'est ainsi , pensait-elle , qu'il est doux de faire le bien !

<c La pauvre Mab , cependant , alla habiter avec son grossier époux la délicieuse chaumière des Chèvrefeuilles, où sa protectrice ne se pressa point de venir la visiter. J'avais été témoin du mariage; et le son de voix bref, clair , étrange , avec lequel la mariée avait prononcé le oui solennel , m'avait frappée. Je me rapprochai d'elle , et j'obtins sa confiance en lui parlant des premiers jours de son en-

fanoe et de ses jeux avec ses frères et sœurs. «Je ne vous dirai pas tout ce qu'elle eut à souffirir dans son ménage; ce tableau serait audessus de mes forces. Par une inconséquence assez commune , son mari , qui Tarait épousée à cause de sa supériorité , lui en fit un reproche dès qu'elle fut sa femme. Elle se trouvait mal à l'aise avec sa nourelle famille , gens sans éducation qui la regardaient arec une curiosité malveillante , comme une créature d'une autre espèce. Tout lui était imputé à tort : son langage , son maintien , son silence , sa tristesse, et jusqu'à sa frêle santé. Il fut bientôt établi dans la famille qu'elle n'était qu'une poupée , fière , méprisante et propre à rien. Son mari lui-même, incapable delà comprendre , finit par la dédaigner comme les autres. Alors la résignation de la pauvre Mab devint du découragement ; déjà malade , la consomption galopante s'empara d'elle, et trois mois a près son mariage , elle se mit au lit pour ne plus se relever. Peu de moments avant sa fin , elle exprima le désir de revoir sa bienfaitrice. Je me chargeai de la lui amener, et je me rendis à Fin stant chez lad y Laetitia. Quoique je ne fisse point partie de la. société du château, mon nom pouvait y être admis ; aussi me fit-

on entrer sur-le-champ. Je trouTai lady Lasti^ tia à demi-couchée sur un canapé, tenant d'une main un volume et de l'autre son moui choir. Elle essuya ses yeux humides et me demanda pardon de Fattendrissement que loi causait sa lecture.

tt — Vous pourrez, madame, lui dis-je froidement, être hiontôt témoin d'un spectacle plus touchant que tous les livres du monde. La pauvre Mab-m'a envoyée vers vous , et j'espère que vous ne lui refuserez pas la consolation de vous voir avant d'expirer.

«( — Estrelle donc si mal ? demanda la belle dame en changeant de couleur.

tt Je fis un signe affirmatif .

« — Mon Dieu ! continua-t-elle avec embarras , dans l'état nerveux où je suis, cette visite me fera un mal horrible.

« — Je ne pense pas , madame , qu'une personne aussi sensible que vous puisse mettre en balance le mal que cette visite peut lui faire , et le bien qu'elle fera à une mourante.

« — Elle me regarda comme étonnée de trouver en moi une personne qui n'était pas touchée de sa santé , à elle , avant tout. Cependant elle se décida à me suivre.

(c A l'aspect de sa protégée , si maigre et si

faible qu'elle ne poayait pins se soulever sar son oreiller , les larmes de lady Lsstitia , d'ordinaire si faciles à couler , s'arrêtèrent d'effroi et de surprise. Mais une faible rougeur se ré* pandit sur le yisage de la pauvre Mab , et donna à ses traits diapbanes , à ses yeux lucides , une effrayante beauté.

«c — Oh! merci , dit*elle , merci , je pensais bien que vous me pardonneriez de vous avoir envoyé chercher dans un tel moment... Vous voyez bien , quand je vous ai dit que je mourrais , que je disais la vérité.

« Je regardai lady Laetitia ; il me sembla lire sur son visage plus de honte que de douleur. « — Ah ! reprit Mab qui se méprit à cette pénible expression , ce n'est pas un reproche; mais croyez quand je vous ai dit que je vous aimais , que je disais aussi la vérité. Que mon souvenir ne vous soit pas une peine. Ma mort, quoique bien prompte , est la bien-venue ; j'ai assez de la vie pour en être rassasiée, et tout ce que cette vie m'a offert de biens, je Fai dû, madame , à vos mains généreuses. Donnez-lesmoi que je les presse sur mon cœur... Ditesmoi , ajouta-t-elle plus bas , oh ! dites-moi que vous ne le croyez point ingrat.

« Les mains de la mourante se glacèrent

dans cette étrmnte ; ses yeux devinrent fixes*. • Elle était auprès du protecteur qui ne nous trompe pas !••• Lady Lœtitia s'arracha ayec épouvante à ce triste spectacle; elle essaya de balbutier quelques mots sur la prédisposition naturelle de Mab.à cette funeste maladie : je ne lui répondis pas , j'étais indignée.

« J'ai appris depuis que lady Laetitia contait dans le monde la triste fin de son élève de la manière la plus touchante , ajoutant chaque fois d'un ton mélancolique qu'elle était malheureuse dans ses afieotions , et que toujours elle portait malheur à ce qu'elle aimait. »

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