‹ ProseChapitre 5 sur 18 · LA BELLE CAUCHOISE · texte numérisé non relu

LA BELLE CAUCHOISE

Vers la fin cIh mois de mai 1830 , je tombai malade , et au lieu de suivre les recommanda* tiens de mon docteur , en perdant un mois à Brif^ton , je me déterminai , à tout risque , pour une excursion au-dehors ; et , profitant du bateau à vapeur, je me trouvai bientôt à Dieppe. Le pays ne m'était pas étrangler ; mais je confesse que si j'étais descendu à Rotterdam, l'aspect de la ville et de ses habitants m'aurait à peine offert un plus grand contraste que celui qui existe entre le peuple de la Normandie et des autres provinces septentrionales de la France. Ce qui , dans celle-K;i , frappe partieu* lièrement les étrangers , c'est le bizarre cos-

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tume de la plus grande partie de la population , costume dont la forme n*a subi presque aucune altération depuis le quinzième siècle. En e£Pet, c'est encore l'usage en Normandie de transmettre, d'une génération à l'autre, le riche bonnet de dentelles de Flandre , accompagné de ses ornements dorés , qui ornaient les têtes de leurs bisaïeules quelque cent ans auparavant.

Le premier objet qui se présenta à moi , lors de mon débarquement , et celui que j'observai avec le plus d'attention , fut une jeune femme qui me parut devoir appartenir à quelque petit fermier des environs. Elle était assise auprès d'une énorme croix qui s'élève sur la droite du rocher , et regardait l'étendue des eaux comme pour apercevoir la première quelque voile désirée.

Elle portait le vrai costume normand , sans aucune de ces modifications qui détruisent le pittoresque de l'ancien style sans atteindre à la simplicité du nouveau. Son jupon était d'une serge écarlate, froncé autour de la taille en autant de plis que l'étoffe avait pu en fournir ; le corps de la jupe était brun , avec des manches justes au bras , un mouchoir rouge à franges couvrait son cou , et un tablier d^in

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beaa yMet complétait cette partie de son ajas* tement. Qo'aacun critique ne s'ayi^de mettre en question Pharmonie de cet assortiment de couleurs, ce sont celles dont Raphaël a fait choix pour en revêtir ses madones, et je trouyai que leur effet dans l'habillement de la jeune fille était agréable et pittoresque. Quant à son bonnet^ je ne sais comment m'y prendre pour décrire cette tour de mousseline empesée qu'elle portait sur la tète ; une espèce de charpente en carton , recouyerte de soie bleue , soutenait l'édifice de mousseline transparente, garnie des plus belles dentelles de Flandre ; des barbes flottantes, ressemblant quelque peu à des ailes , descendaient sur ses épaules. Des pendants d'oreilles d'or massif, de semblables anneaux à deux de ses doigts , un clavier et une croix de même métal attachés à son cou par un velours noir, complétaient sa parure.

Elle ne se fut pas plus tôt aperçue qu'elle était l'objet de mon attention , qu'elle se leva et quitta la place, tandis que démon côté, profitant d'une des nombreuses adresses qui m'étaient présentées , je me dirigeai vers un hôtel ; chemin faisant , je demandai au garçon qui me conduisait à quelle heure les habitants de la ville avaient coutume de profiter des

agréments de leur riants bonlerarts , et ajaot appris qae mon heureuse étoile m^avait amené à Dieppe un jour de fôte , et que tout le beau monde de l'endroit se trouverait réuni entre huit et neuf heures du soir , je me décidai à être du nombre.

Le soleil était à peine couché quand j'arrî- Tai sur le théâtre de la fête , et j'ai rarement vu un plus agréable spectacle. L'air était chargé de parfums , et l'œil n'aperoevait que des visages heureux. Les oiseaux gazouillaient, la musique retentissait comme à l'unisson , et les bons Dieppois de tous rangs nageaient dans la joie. Je regardai de tous côtés , il faut que je l'avoue, afin de découvrir la belle Cauchoise : je ne l'aperçus ntdle part, ce dont je me sentis plus désappointé que je ne me souciais de me l'avouer à moi-même; j'attendis une heure . puis une autre , toujours dans l'espoir de la rencontrer , mais elle ne paraissait point ; enfin , comme je me disposais à me retirer , je la vis assise avec une femme âgée à l'autre extrémité du cercle qui environnait le groupe de danseurs.

Je m'avançai de ce côté avec un air de nonchalance , et j'essayai d'adresser à la vieille femme quelques questions banales. Celle-ci

jpiunKi farès-flattée de la déférenoe aveo laquelle j'ëeootai» 868 réponses; et, lorsque je rëclaniai ses bons offices pour m'obtenir de sa jeune compagne la fareur d'une contredanse, elle appuya ma requête avec beaucoup d'empres* sèment. Je sollicitai moi-même cet honneur dans la forme officielle , mais en vain ; on me refusa poliment , froidement et péremptoire-^ ment. Le ton de ce refus était si positif, si exempt de toute coquetterie , qu'il ne me laissait aucun prétexte de renouTcler mes instances. Cependant ma vieille alliée ne se découragea pas si vite , et elle continua à répéter :

— Allons, chère Madeleine, oblige monsieur ; c'est un étranger.

La nymphe se tourna vers moi avec l'air d'une princesse; et, attachant ses grands yeux bleus sur les miens , elle m'assura en peu de mots que si elle avait eu quelque intention de danser , elle aurait profité de ma politesse. — Mais , ajouta-t-elle à voix basse, je ne danserai jamais plus. Ses beaux yeux se remplirent de larmes tandis qu'elle parlait. Elle se leva, et , prenant le bras de sa compagne , s'éloigna sans me dire un seul mot de plus.

n n'y avait dans ce peu de paroles rien qui dût particulièrement me flatter ^ et pourtant,

je Tavouerfti , l'air dont elles farent prononcées changea entièrement la natare de mes sentiments à son égard : je me repentis de la légèreté arec laquelle je m'étais permis, non de lui parler , mais de la juger, et ma friTole admiration pour elle se convertit en une sincère amitié.

Je revins à mon hôtel, mais sans pouvoir parvenir à écarter son image. Le lendemain je courus au pied de la croix et sur le bonlevart dans l'espoir de la rencontrer : je ne l'aperçus point. Je me mis alors à visiter les églises ; dans Tune des moins fréquentées par les étrangers , je finis par découvrir ma belle Cauchoise: elle était appuyée sur la balustrade d'une de ces modestes chapelles si communes dans les églises catholiques , tenant à la main un rosaire et son livre de messe , tandis que des cierges brûlaient devant l'image à côté de laquelle elle était assise.

Ses dévotions terminées, elle quitta la chapelle, et , pressant le pas , se dirigea vers la porte de sortie ; elle allait en franchir le seuil, lorsque , pénétré d'un véritable respect , je me hasardai à lui présenter de l'eau bénite. Elle hésita un instant , comme ne sachant s'il était convenable de recevoir cette marque d'atten-

tîon de ma part ; enfin , s'inclinant en forme de remerciement, elle accepta l'eau bénite qne je lui offirais, et sortit de l'église. Je ne la suivis point , car je sentais que je n'étais nullement en droit de lui r^idre des soins qui ne semblaient pas lui plaire. Je rentrai donc à l'hôtel , mais je ne pus triompher entièrement du charme qui me tenait sous sa puissance. Ce n'était pourtant pas de l'amour que j'éprou- Tais , plut de vingt fois je me démontrai à moimême que ce sentiment ne me dominait point. Aussi fut-ce par pure curiosité que je résolus de demander à mon hôtesse si elle connaissait la jeune Cauchoise , et de la prier de me dire qui elle était. Plusieurs fois je m'efforçai de prendre un ton indifférent pour faire cette question ; mais , je ne sais pourquoi , jamais les mots convenables ne se présentaient à mon esprit au moment où j'en aurais eu besoin.

Une semaine s'écoula de la sorte ; j'étais toujours aussi ignorant du nom et de la condition de ma belle Cauchoise que le premier jour où je l'avais vue. A la fin , pourtant, le hasard me fournit l'occasion de faire cette question qui me tenait depuis si longtemps au cœur. Un matin que mon hôtesse se trouvait dans ma

chambre , amenée par la yisite qu^elle faiaail chaque jour pour s'assurer que tout était bien en ordre , la jeune Cauchoise passa devant mes croisées ; je m'approchai , et, affectant un air d'indifférence, je demandai quelle était la jeune femme à qui je venais de voir traverser la rue. Mon hôtesse se mit un instant au balcon , et , revenant à moi , elle me dit :

u C'est mademoiselle Yermont , la fille uni-> « que d'un petit fermier du voisinage. Pauvre a créature ! s'écria ma bonne hôtesse , depuis te le départ de son cousin Pierre Yermont, « le sourire n'a pas paru sur ses lèvres , et son « père , qui n'a pas craint de réduire ce no* « ble jeune homme au désespoir , est accablé « par le malheur. »

A ces mots , je sentis mon cœur défaillir. Je priai madame de Louvois de s'asseoir , et de me raconter l'histoire du jeune h(Mnme. Madame de Louvois , avec une sensibilité vrai* ment française, porta son mou<^oir de batiste à ses yeux , et me narra en détail cette histoire , que je vais résumer en peu de mots. Elle m'apprit , non sans beaucoup de circonlocutions , que mademoiselle Yermont était fille unique , et que ses parents jouissaient, pour leur position , d'une assez grande aiaanoe. En mourant,

Toade de mademoiadle Yermont aToit légué «a père de cette jeune personne le seul bien qu'il possédât sur la terre , son fils , plus âgé que sa cousine de quelques années. Les deux enfants avaient grandi ensemble , et Taffection qa'ils se portaient mutuellement, croiasant avec les années, était devenue de Famour. Pendant quelque temps tout alla bien ; mais , on jour , la main de Madeleine fu^ demandée a ses parents par un des principaux n^aires de Rouen. Si l'on songe que les Normands sont, de tous les peuples, le plus processif, on se fera aisément une idée du désappointement des parents de Madeleine , quand elle leur dé-» clara tranquillement que ce notaire, fût-il ricbe comme un Grésus , ne serait jamais rien pour elle. Le père jura , la mère versa des lames , et M. le curé fut prié de vouloir bien passer A la maison : réprimandes , prières , caresses , tout échoua auprès de Madeleine, qui, joignant la témérité à la désobéissance , finit même par signifier que non-seulement elle n'épouserait point le notaire , mais qu'elle se marierait avec son pauvre cousin ! En entent dant cette nouvelle déclaration , les parents et le curé se signèrent , et Ton confina la jeune fille dans sa chambre.

Le lendemain Madeleine , en ourrant sa croisée , dëcouTrit , entre les rameaux de yigne qui l'encadraient, un papier contenant quelques lignes écrites à la hâte par Pierre Vermont. Ce jeune homme y disait qu'il ne pouvait supporter l'idée d'être cause de la désunion d'une famille à laquelle il avait tant d'obligations ; que , quoiqu'il aimât Madeleine beaucoup plus que sa vie , il avait pris le parti de s'engager dans l'armée qui allait quitter Marseille pour se rendre à Alger; que, si la fortune le favorisait, il reviendrait demander la main de sa jeune cousine ; mais que , dans le cas contraire , elle ne le reverrait plus jamais.

n est inutile de peindre la consternation qui suivit cette découverte ; la jeune fille refusa toute espèce de consolation. A la fin de la semaine , ses parents furent obligés de capituler; on dépécha un messager à Pierre Yermont pour l'inviter à revenir. Il était trop tard : la flotte avait mis à la voile , et il y avait longtemps déjà qu'on ne la voyait plus.

«( Depuis cette époque , ajouta mon hôtesse, mademoiselle Yermont erre comme un spectre, attristant par sa présence tous les lieux où sa mère la conduit. Elle n'a pas d'autre jouissance que d'aller chaque jour , l'après-midi , s'asseoir

en plein soleil au pied de la vieille eroix , pour guetter les bâtiments qui entrent dans le port , et de parcourir les journaux , afin d*y chercher des nouvelles d'Alger. »

Je remerciai mon hôtesse de cette histoire, et je m'inclinai devant son expérience consommée en affaire d'amour ; quand elle ajouta à demi voix , u qu'une telle conduite prouvait que mademoiselle Yermont n'était rien moins qu'une innocente.

Je n'ai pas besoin de dire qu'après avoir entendu ce récit , je discontinuai mes galanteries auprès de la jeune Madeleine; je ne pus , toutefois , me priver du plaisir de lui offrir de l'eau bénite , et il devint en quelque sorte tacitement convenu entre nous que je lui donnerais et qu'elle recevrait de moi cette légère marque de courtoisie. Dans les premiers jours de juillet , je songeai à quitter Dieppe ; mademoiselle Yermont avait cessé de paraître à l'église. Le bruit courut alors qu'une partie de la flotte française , après avoir glorieusement contribué à la conquête d'Alger, était rentrée à Marseille ; ce brait ne tarda pas à être confirmé. Les gazettes rapportèrent que Pierre Yermont s'était tellement distingué dans un engagement , que ses chefs l'avaient spéciale-

reoommandë au roi , en sollicilant pour Ini de l'avaiicenient.

Je retardai de quinie jours encore mon départ , et j'eus le plaisir de danser avec madame Yermont le jour de ses noces.

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