LA GUIRLANDE
Rien n^est plus délicieux que de se promener le long des vertes allées de Berkshire à l'époque bruyante de la moisson, alors que la sombre yerdnre des haies , et Fombre vigoureuse des arbres contrastent si rivement avec les épis tantôt ondoyants et dorés, tantôt amoncelés en meules pesantes. Tout le peuple rustique est répandu dans les champs, la terre entière étale sa fertilité , et le brillant soleil d'automne poursuit sa carrière dans les profondeurs azurées du ci(^ , à travers ces blancs flocons de nuages qui caractérisent la plus ardente et la moins variable des saisons. Le silence des promenades solitaires est inter-
rompu pendant cette réjouissance générale de la nature. L'air est peuplé d'abeilles et de papillons , le moineau caqueté au milieu des noisetiers. Vous ne pouyez faire un quart de mille sans rencontrer un joyeux groupe de moissonneurs , ou quelque longue file de vastes et majestueux chariots gémissant sous leur riche fardeau, froissant de leurs roues les haies de clôture , heurtant de leur sommet les arbres qui se penchent sur la route.
Cependant, quelque agréable que soit une telle procession , elle est quelquefois dangereuse à rencontrer , surtout dans un chemin étroit, et je me trouvai très-heureuse, un jour du mois d'août dernier , d'être assez près d'une petite porte à claire-voie , pour échapper à un cortège de laboureurs et de charettes de blé qui , à leur volume et à leur bruit , devaient voiturer la moitié de la nourriture de la paroisse.
Hommes, femmes et enfants s'en allaient criant, chantant et riant dans la joyeuse attente de cette abondance domestique ; les chariots eux-mêmes se balançaient à droite et à gauche comme s'ils eussent été ivres , menaçant à chaque moment de briser les arbres , les haies et tous les obstacles qui pourraient s'op-
poser à leur passage ; on n'aurait pas couru pins de risques à rencontrer le char de Jagernaut; je bçi^is donc le ciel de ma déliyrance , et, m'appuyant sur la porte secourable , j'attendis que le dernier glaneur fût passé.
C'était un petit drôle de sept ans , tout déguenillé , ayec des cheyeux de filasse, un Tisage couleur de mûre , et des traits aussi grotesques que ceux d'une idole indienne. Il brandissait sa gerbe d'épis , en braillant d'une Toix aigre et enfantine , et ayec la plus bouffonne grayité , le chant populaire , Achetez un balai!
Après avoir suiyi des yeux le personnage (lequel était de ma connaissance) tant que les sinuosités du chemin me permirent de l'aperceyoir, je me tournai pour examiner dans quel lieu le hasard m'ayait placée et mes yeux rencontrèrent un autre tableau de la yie rurale , mais aussi différent de celui que je venais de voir, que les bergers Arcadiens du poussin le sont des paysans de Teniers , ou les mauvaises herbes des fleurs , ou la poésie de la prose.
Le lieu où je m'étais réfugiée était un champ de blé appartenant à mon voisin le fermier Creswel : un bel enfant était couché par terre
à quelque distance , tandis qu'une jeune fille , pour se reposer des travaux de la moisson , tressait autour de son chapeau une guirlande rustique ëmaillée de toutes les fleurs des blés : de brillants coquelicots , des liserons blancs , d'ëlëgants bluets , de frêles clochettes , entremêlés de touffes des plus beaux épis.
Il y avait dans la tendre jeunesse de ces deux innocentes créatures , dans la riante et pittoresques occupation de la petite fille , dans la fraîcheur des fleurs sauvages , la riche abondance des blés , une sorte d*harmonie avec la saison et l'heure du jour , qui évoquait le souvenir de Pluton et de Proserpine , et toutes les gracieuses images de l'antique mythologie , ou encore celle de l'admirablp Lavinia de notre poète , ou la touchante histoire de Ruth , la plus belle des pastorales. Mais ces poétiques comparaisons s'évanouirent bientèt devant la sympathie réelle excitée par les acteurs de cette scène , dont l'un m'était tonnu , et qui , tous deux , m'inspiraient le plus vif intérêt.
La jeune fille , Dora Greswel , était la nièce orpheline d'un des plus riches cultivateurs de la province, la fille unique de son unique frère: ayant perdu ses parents dans sa première enfance , elle avait été élevée par son oncle venf,
arec autant de soin et de tendresse que son pro* pre fils Walter. H disait les aimer également , et peut-être aimait-il mieux sa nièce , car s'il était impossible qu'un père ne fût pas orgueilleux d'un brave et bardi jeune bomme qui , à dix-huit ans, avait la taille et la force d'un bomme le plus adroit , le plas robuste , et le meilleur tireur du canton , l'intelligente Dora, qui , à peine âgée de dix ans , lui tenait lieu à la fois de servante, de femme de cbarge, d'amusement et de compagnie , était évidemment sa préférée. Notre vieux fermier vantait ses perfections , comme les bommes de sa classe énunièrent les qualités d'un bon cbeval ou d'un limier favori : elle pouvait faire une cbemise et un pouding, ravauder les bas, soigner la basse-cour, compter la dépense, et lire les journaux : elle était aussi habile dans la fabrication du vin de groseilles que mistress Primerose elle-même , et en état , au besoin , de conduire une lessive aussi bien qu'aucune femme de journée.
On n'aurait pu trouver nulle part une plus habile petite créature , si raisonnable et si soi* gueuse à la maison , et cependant une fois hors des portes , gaie comme une alouette et légère comme le vent. Personne ne pouvait se compa-
rer à sa Dora ; ainsi pensait , ainsi disait le fermier Greswell ; et avant même que Dora eût dix ans , il avait résolu que , dès qu'elle serait en âge , elle épouserait son fils Walter , et il avait signifié aux deux parties ses intentions. Or les intentions du fermier Creswell étaient connues pour être aussi immuables que les lois des Médes et des Perses. C'était un excellent spécimen du cultivateur anglais ; un homme grand , bien musclé , carrément bâti , fort et actif, avec un maintien résolu , un œil vif et un sourire intelligent ; son caractère était violent et irascible , généreux et bon pour ce qu'il aimait, mais prompt à s'offenser, lent â pardonner , et exigeant de tout ce qui l'entourait une obéissance passive.
Parmi toutes les bonnes qualités de Dora , la douce et flexible nature de la soumise petite fille était , sans nul doute , la première cause de la partialité de son oncle , car il était obstiné au plus haut degré , et ce défaut était d'autant plus invétéré qu'il l'appelait fermeté, et le regardait comme une vertu. Quant au reste , il était hoimme d'excellents principes et de parfaite intégrité ; sensé , circonspect , sagace , amateur d'expériences agricoles , et les poa «suivant avec prudence et succès ; en un
mot, on bon fermier et un bon homme. Son fils Walter , qui était de sa personne le portrait en beau de son père , lui ressemblait aussi en beaucoup de points de son caractère. Il ëtait tout aussi obstiné , et beaucoup plus fier, plus bouillant , plus hardi. Il aimait sa jolie cousine comme il aurait aimé une sœur chérie ; il est même très-possible que cet attachement , laissé à lui-même , fût devenu tel que son père le souhaitait ; mais le lui imposer , le lier si longtemps d'avance à une enfant ! l'idée lui parut absurde. Il eut de la peine à retenir un brusque refus , et descendit dans le village , très disposé , par esprit de contradiction , à tomber amoureux de la première jeune femme qui se trouverait sur son chemin : il n'y manqua pas. Mary Stay , l'objet de sa malencontreuse passion , était la fille de la respectable maitresse d'une petite école , établie à l'autre bout de la paroisse. C'était une délicate et intéressante créature : sa taille frêle et légèrement courbée , son beau visage pâle et penché vers la terre , formaient avec son joyeux et galant adorateur, un contraste tel que l'amour, dans ses caprices , se plaît à les créer. Leur liaison fut secrète et se prolongea des mois aux années, car Mary Stay redoutait l'orage que devait atr
tirer Favea de leur attachement mutuel. Â la fin sa mère mourut , et , privée d'un lo{^ et d*un mentor , elle consentit avec répugnance à un mariage secret. Une découverte immédiate s'ensuivit , qui amena des maux plqs nombreux et plus grands que ceux que ses craintes avaient prévus. Son mari fut chassé de la maison paternelle ; et , en moins de trois mois , sa mort, causée par une fièvre inflammatoire, laissa une veuve désolée et sans ressources, désavouée et repoussée par son sévère beau-père , que n'avaient pu adoucir , ni la mort de son fils , ni la naissance de son petit-fils. Grâce à la sympathie générale excitée par la déplorable situation et la conduite irréprochable de la veuve , elle et son enfant obtinrent un refuge dans la maison de travail. Tout le voisinage rivalisa de zèle pour venir à leur secours, mais , leur plus libérale bienfaitrice , leur amie la plus dévouée, était la pauvre Dora. Considérant la partialité de son oncle pour elle-même, comme la cause primitive de cette misère , elle se regardait comme une créatfirè coupable , et, mettant de côté , pour la première foiâ , sa timidité naturelle et sa soumission accoutumée, elle avait, à plusieurs reprises, bravé la colère du fermier par les plus ardentes suppli-
cations , pour obtenir pardon et miséricorde , et, quand elle fat convaincae de leur inutilité , elle s'efforça d'aider ses pauvres parents par toute l'assistance que ses faibles moyens pouvaient lui permettre. Chaque schelling de son argent de poche était dépensé pour ses chers cousins , elle travaillait pour eux , demandait pour eux , et leur transmettait chaque présent qui lai était fait à elle-même , depuis un jupon de soie jusqu'à une tartelette d'un sou : elle donnait tout ce qui lui appartenait , mais rien de ce qui était à son oncle , car , quoiqu'elle fût souvent tentée de faire partager l'abondance qui l'environnait à ceux dont les droits lui semblaientsi justes et dont les besoins étaient si urgents , Dora sentait qu'on se fiait à elle , et qu'elle devait se montrer digne de cette confiance : tel était l'état des choses au moment de ma rencontre avec Dora et le petit Walter dans le champ de blé. On apprendra mieux le reste dans le cours de notre dialogue :
— Mon , madame , je ne peux pas supporter de voir ma jeune cousine Mary si malade et si mélancolique , et le cher enfant qu'un roi serait orgueiUeux de.... Regardez-le seulement, s'écria Dora , s'interrompant , tandis que le bel enfant, assis sur la terre, dans toute la tran-
quillitë de son âge, leva les yeux sur moi, et me sourit ; regardez-le , continua-t-elle , et pensez que ce cher petit et sa chère mère yi- Tent de charité , eux , les héritiers légitimes de mon oncle , tandis que moi , qui n'ai aucun droit quelconque , aucun ! moi qui , comparée à eux , ne suis qu'une parente éloignée , la pure créature de sa honte , je vis dans le bien-être et l'abondance, et ils souffriraient de la faim! Je ne peux le supporter , je ne le dois pas ; et le tort que mon oncle se fait à lui-même , donc ! lui qui est réellement si bon et si généreux , être appelé un cœur dur , un tyran par tout le pays ! et il est malheureux aussi , je le sais bien. Fatigué, comme il l'est , quand il rentre aii logis , il se promène autour de sa chambre la moitié de la nuit. Souvent , pendant les repas , il laisse tomber son couteau et sa fourchette , et il soupire si tristement ! ... Il peut me mettre à la porte, comme il m'en a menacée , ou, ce qui est pis, m'appeler ingrate et rebelle, mais il verra cet enfant.
— Il ne l'a donc jamais vu? Et c'est pourquoi vous le faites si beau ?
— Oui , madame. Rappelez-vous ce que je vous ai dit , Walter , levez votre chapeau , et dites ce que je vous ai appris.
— Lb$ flevs de gand-papa, balbutia le joli enfant de sa Toix douce et touchante; c'étaient les premiers mots qu'il eût jamais prononcés.
— Les fleurs de grand-papa , répéta sa zélée institutrice.
— Fleus de gand-papa, répéta encore le bambin.
— Emmenez-vous l'enfant à la maison ? demandai-je.
— Non , madame , j'attends mon oncle ici à chaque minute , et c'est la meilleure place pour lui demander une faveur , car la vue de cette grande récolte le met de bonne humeur , et ce n'est pas autant a cause des profits , que parce que la terre n'avait pas porté la moitié autant jusqu'ici , et que tout ceci est dû à son habileté dans la culture et l'arrosage. Je suis venue moissonner ici toute la journée dans l'intention de lui plaire , car , quoiqu'il dise qu'il n'aime pas à me voir travailler dans les champs , je sais le contraire , et ici il verra le petit Walter. Pensez-vous qu'il puisse résister, madame? continua Dora , se penchant sur son petit cousin, avec la grâce et la tendresse d'une jeune madone ; pensez-vous qu'il puisse lui résister? A lui, pauvre enfant si doux , si innocent^ à lui
qui est son propre saog et qui ressemble tant à son père? il n*y a pas de cœur qui puisse être assez dur pour le repousser , et je suis sure qu*il ne le sera pas; seulement, poursuivit Dora, préoccupée d'une crainte qui vint l'assaillir au milieu de son enthousiasme d'espérance , seulement j'ai peur que Walter ne crie. C'est étrange, lorsqu'on désire qu'une chose soit particulièrement bien , on est sur qu'elle manque tout à fait : c'est ce qui m'arriye surtout à moi. Je me souviens que quand madame la comtesse vint tout exprès pour voir notre paon blanc, qui nous avait été envoyé en présent de l'Inde, l'obstiné oiseau se sauva derrière un tas de fèves, et ne voulut jamais déployer sa queue, pour montrer les yeux semés sur ses plumes blanches , malgré tout ce que nous pûmes faire ; sa seigneurie était tout à fait fâchée. Et ma merveille du Pérou, rouge et jaune , qui avait coutume de fleurir à quatre heures après midi, aussi régulièi'ement que le son de la cloche ; ne s'est-elle pas ouverte à cinq l'autre jour , quand la chère miss Julia est venue pour là voir , quoique le soleil fût aussi brillant qu'il l'est maintenant I Si Walter allait crier et pleurer ; les regards de mon oncle sont souvent si sévères ! de plus c'est ai\jourd'hni
flamedi , et il a une telle barbe qae renfaot pourrait en être effirayé.
— N'est-ce pas , Walter , que vous ne pleurerez pas? dit Dora avec inquiétude*
— Les fleuê de gand-papa, répondit l'enfant en souriant et levant son chapeau. La jeune protectrice fut rassurée. En ce moment on entendit le fermier qui sifflait son chien dans un champ voisin, et, craignant que ma présence ne fit tort à la cause, je partis, l'esprit rempli de la noble fille et de son généreux dessein. J'avais promis de l'aller voir Taprès-midi suivante pour apprendre son succès. En traversant le champ de blé qui se trouvait sur mon chemin, le groupe que j'aperçus rassemblé dissipa à rinstant mon inquiétude : au lieu même où nous nous étions séparés , je vis le bon fermier lui-même dans son habit des dimanches , faisant sauter le petit Walter , qui riait et jetait des cris de joiet Près de son grand-père , qui paraissait au moins aussi satisfait , une pâle et frêle jeune femme en grand deuil contemplait leurs jeux avec un air de profonde reconnaissance , et Dora , la cause et le témoin de ce bonheur , se tenait un peu derrière , jouant avec les fleurs du chapeau de Walter , qu'elle
.avait à la main. En rencontrant mes yeux,
la douce fille oourat à moi à Finstant même.
— Je vois ce qu'il en est, ma chère Dora, et je vous en félicite du fond du cœur; le petit Walter s'est donc bien comporté?
— Oh , il s'est comporté comme un ange !
— A-t-il dit les fieus de gand-papa?
— Personne n'a prononcé un mot. Du moment que l'enfant a ôté son chapeau et levé la tête, la vérité s'est révélée à mon oncle, et son cœur s'est amolli soudain : l'enfant ressemble tant à son père ! il l'a reconnu sur-le-champ , l'a pris dans ses bras , et l'a baisé précisément comme il le baise à présent.
— Et la barbe , Dora?
— Bon , personne n'aurait imaginé ce qu*a fait l'enfant ; il a levé ses petites mains , il l'a caressé , et il a ri au nez de son grand-papa ; puis il a jeté ses jolis bras autour de son cou , lui tendant sa petite bouche pour être baisé , et aussi comme mon oncle l'a embrassé!
comme je croyais que jamais il ne l'aurait fait; alors il s'est assis sur une gerbe , et s'est mis à pleurer, et moi aussi je pleurais. C'est trèsétrange qu'on puisse pleurer de bonheur , ajouta Dora , tandis que de grosses larmes tombaient sur la guirlande rustique qu'elle ajustait au chapeau de Walter ; en vérité , c'est
très-ëtrange , rëpëta-t-elle, en levant les yeux avec un radieux sourire , se servant pour es-^ suyer les larmes de ses joues rosées d'une poignée de fleurs des champs , c*est singulier de pleurer tandis que je suis la plus heureuse créature du monde , car Mary et Walter vont demeurer avec nous, et mon cher oncle, au lieu d'être f&ché contre moi , dit qu'il m'aime mieux que jamais; n'est-il donc pas hien étrange , répéta Dora, tandis que les larmes la gagnaient de plus en plus , que je sois assez folle pour pleurer?
FIN DU PRIHIH VOLDHR.
mabamt aimable Zasiu.
Tout ce qui n'est point prose est vert , et tout ce qui n^est point yers est prose.
(MOLIBRB.)