‹ ProseChapitre 8 sur 18 · ESTHER A SAINT-CYR · texte numérisé non relu

ESTHER A SAINT-CYR

»"»e TAATU. T. If.

ESTHER A SAINT-CTR.

— Ce n'est point cela, mademoiselle; recommencez, s'il TOUS plaît. Voici comme il faut dire :

Gel ! qui nous défendra , si tu ne nous défends ?

Et celui qui parlait ainsi , homme d'une no-ble et belle figure , bien qu'il approchât de la cinquantaine, en grande perruque, en justaucorps de velours cannelle, s'essuya le front avec son mouchoir : il suait à grosses gouttes, affaire qu'il était au milieu de quelques centaines de jeunes filles vêtues de noir et coiffêes

de petite béguins blancs noués de rubans de diverses couleurs. Cette scène avait lieu dans une grande salle dont , à Taide de longues tables et de bancs conrenablement disposés , on avait fait une espèce de théâtre. Une vieille dame qui avait une robe feuille morte , une coiffe noire et un visage sérieux , y assistait dans un grand fauteuil. La supérieure de la maison était assise à sa gauche , les dames dignitaires Tentouraient avec respect. Or cette vieille dame était madame de Maintenon , ces jeunes filles les élèves de Saint -Cyr, et cet homme le poète Racine, qui à grand*peine leur sifflait sa tragédie à'Esther, qu'elles devaient représenter devant le roi.

En ce moment , la petite demoiselle de Blansac , âgée de neuf à dix ans , Tune des favorites de Madame ( on n'appelait pas autrement madame de Maintenon à Saint^Cyr) , et à laquelle, par cette raison, il avait fallu donner quelque chose à dire , répétait , pour la douze ou quinzième fois l'unique vers qu'elle eût à prononcer. Mais ce dernier effort fut si malencontreux, l'accent bordelais de la petite fille modifia si plaisamment la déclamation de s<m maître qu'elle voulait imiter ; l'air piteux qu'elle cherchait à prendre contrastait d'une fa^on si bur-

lesqae aTec son nez en l'air et sa mine éveillée , qn'il n'y eut pas moyen d'y tenir. Le malheureux Ters fut accueilli par un éclat de rire immodéré , et le poète , au désespoir , s'écria : « Pour Dieu , mademoiselle , renoncez à yo< tre rôle, car si tous dites ainsi devant le roi , vous perdrez ma pièce. »

La pauvre enfant, qui avait déjà le cœur gros , fondit en pleurs. Aussitôt le bon Racine courut à elle , lui essuya les yeux , et ne pouvant réussir à la consoler , se mit à pleurer avec elle.

Cette petite scène dérida le front sévère de madame de Main tenon.

— En vérité , monsieur Racine, dit-elle en souriant, vous méditeriez de porter la robe noire et le béguin blanc , car vous n'avez pas plus de raison que ces enfants. C'est même tout au plus si vous seriez admis parmi nos rubans jaunes , qui en sont déjà à la métaphysique.

Le poète accueillit en courtisan cette plaisanterie de la presque-reine. On promit à mademoiselle de Blansac une image et des bonbon%, et la répétition continua sans autre incident fâcheux , à la grande satisfaction de celle qui l'avait ordonnée.

Ce n'était pas une femme ordinaire que

cette Françoise d^AuBignë, veuve Searron, qui devint Tëpouse de Louis XIY , sans rien saeri-» fier des principes qu'elle s'était faits , sans se brouiller avec sa conscience ni avec son directeur« Est-il au monde beaupoup de gens qui arrivent comme elle au but où ils aspirent sans dévier de ce qu'ils regardent comme la droite voie. Voyez comme à chacune de ces actions elle pouvait alléguer un excellent motif pour les justifier à ses propres yeux. Elle fit éloigner de la cour sa première bienfaitrice , mais cet éloignement mettait fin à un grand scandale. Elle prit une grande influence sur le roi , mais elle s*en servit pour le rapprocher de la reine. Elle parvint plus tard à se faire épouser par Louis-le-Grand , mais son élévation tourna au profit de la religion^ comme on l'entendait alors , et même de la morale , en mettant un frein aux dérèglements du monarque. Elle trouva tout simple de recueillir le profit des actions louables qu'elle pensait avoir faites , et c'est dans toute la bonne foi de ce sentiment qu'elle s'écriait : « Rien n'est plus adroit qu'une conduite irréprochable. »

En effet, son ascendant sur le roi tenait peut-être à ce qu'elle avait su établir entre elle et lui une sorte de rapports qu'il n'avait

euf 9LTÛC nulle «ntie femme. Jeune , l'amoinr déyoné de Lavallière avait touché son cœur ; plus tard , l'esprit Inrillant et original de Monteqpan avait dominé son imagination ; puis h sotte beauté de Fontange avait un moment régné sur ses sens ; madame de Maintenon s'empara de sa conscience , et la dirigea jusqu'à la &i de sa vie. Le retour de Louis a d'anciens ^^arements anraitinlailliUementruiné son emr pire. Aussi, dans la crainte que le besoin d'à* musement ne lui ravit cet homme inamu$abh, eUe étaiisans cesse occupée à l'âoigner des plaisirs dangereux en lui ménageant des plaisirs innocents. Elle cmnptait beaucoup sur la nou* veautë du spectacle qui se préparait, et réelle* moitreffet surpassa son attente. Avec unehabi* letë peu commune» elle avait su mettre dans son parti nombre de personnes pieuses. Le père Gaillard, flanqué de huit autres jésuites, avait assisté à une représentation. Cet exemple ayant encouragé les consciences timorées , les demandes pour y être admis se multipliaient d'autant qu'on savait que c'était faire sa cour au roi. Celui-ci, de plus en plus satisfait de son spectacle, voulut en donner le plaisir au roi Jacques II et à la reine sa femme , alors réfugiés à Saint-Germain. Il eut même la con-

descendance d'accorder piosieurs entrées aux personnes de leur maison.

Parmi les Anglais arrirés en France à la suite de ces majestés déchues, on remarqnait lord Mortimer , héritier d'une nohle et antique famille dont il était le dernier rejeton. Elevé dans la cour brillante et corrompue du feu roi Charles II, Mortimer, tout jeune encore, n'avait pas eu de jeunesse. Ébloui par les brillants et dangereux exemples des Rochester , des Buckingham, des Saint-Alban, il s'éta^it blasé sur toutes espèces d'émotions avant même de les avoir éprouvées; ses facultés aimantes étaient mort-nées pour ainsi dire , non qu'il manquât d'âme pourtant , mais il ne s'en servait pas. A cet ennui précoce de toutes choses se joignait maintenant la tristesse de son exil , la perte de son rang et de ses biens. Il attendait dans la galerie de VersaUles la fin de la visite que ses maîtres faisaient au roi de France avant de se rendre à Saint-Cyr, où il devait les suivre , et, appuyé dans l'embrasure d'une croisée, il jouait machinalement avec les glands du rideau , quand un jeune homme l'aperçut , courut à lui , et l'accabla de ses embrassades réitérées, auxquelles l'Anglais essayait en vain de se soustraire.

— Eh ! mon cher mylord , s'écria le petit maître d'une roix bruyante , quelle heureuse rencontre ! Comment donc vous trouvez-^us ici , TOUS qu'on ne voit plus nulle part ?

— J'accompagne à Saint-Gyr le roi mon maître, répondit l'Anglais en baillant; on m'a fiiit l'honneur de me nommer , et je n'ai pu refuser, malgré l'ennui que je m'attends à trouver à cette comédie de petites filles.

— Vraiment , étes-yous nommé? J'en suis parbleu ravi , car je le suis aussi. Croyez-moi, ne faites pas fi de cette faveur; elle est trèsenviée , et vous seriez mal venu d'en médire. Quant à moi , je'snis bien décidé à trouver tout admirable, et à crier merveille jusque par* dessus les toits.

Tout en parlant , le marquis de Saint-Hérem se mit en marche , peignant sa perruque , fredonnant un petit air , s'interrompant de temps à autre pour adresser à haute voix à l'Anglais ses remarques sur les femmes qu'il rencontrait, distribuant à droite et à gauche les saluts ou les œillades , et s'étonnant de ce que toute cette dépense d'amabilité attirait moins l'attention que l'air nonchalant et distrait, le demi-sourire digne et froid de son compagnon. Celui-ci en effet regardait en pitié

oetle {ataitë bruyante et sans but. Il se rappelait la tranquille insouciance sous laquelle Rodiester cacliait ses desseins, la patience exemplaire qu'il mettait à supporter la conversation de la belle , sotte et yaine miss Temple , ne lui disant pas un mot de sa beauté , mais feignant d'être charmé de son esprit , et lui soumettant humblement les vers qu'il composait, sûr de tourner ainsi sa petite tête par des éloges sur lesquels on ne l'avait point blasée; puis cette superbe indifférence qui ne le quittait pas, soit qu'il échouât, soit qu'il réussit. A la bonne heure, cela valait la peine d'être admiré, si l'on admirait encore quelque chose. Saint-Hérem offrit à lord Mortimer une place dans son carrosse ; l'Anglais accepta. Us arrivèrent ensemble à Saint-Gyr , mais alors Mortimer rejoignit les autres Anglais de la suite du roi. Parvenu avec la foule des courtisans à la porte de la salle où se faisait la comédie , il fut stupéfait de trouver là le roi Louis XIY , le grand roi en personne , qui , barrant l'entrée avec sa canne , faisait office de portier , et vérifiait un à un les élus qu'il avait admis dans ce paradis. C'étaient les gens les plus qualifiés et les plus distingués de la cour ; les femmes les plus brillantes. La salle était comble: le jeune

An^^ais se glissa à rextrëmitë du premier rang, €il se tint debont , appuyé contre la muraille , se préparant à s'ewiuyer prodigieuseiaent» Cependant le spectacle commença; la piété descendit du ciel sous les traits de madame de Caylus, bien faite , par les charmes de son yisage et de sa voix , pour réconcilier avec elle. Un murmure d*approbation interrompait de temps en temps les vers harmonieux que la présence des personnes royales défendait d'ap- {daudir ; et madame de Sévigné , assise au second rang derrière les duchesses, glissait dans l'oreille du maréchal de Bellefonds quelques remarques fines et de bon goût qui ne se trou* ▼aient pas sous les foniangeê de toutes ces dames. A mesure que la pièce avançait, Fenthousiasme allait croissant, et à raison. Jamais on n'avait tu d'actrices si bien dans leurs rôles , ni de rèles si bien dits dons les intentions de l'auteur. Esther était représentée par mademoiselle de Teillane , la plus belle et la plus gracieuse personne de tout Saint-Cyr. Mademoiselle d'Abancourt faisait Aman , mademoiselle de Lalie, Asraérus , et la laideur et le talent de mademoiselle de Glapion prétait un aspect très^ vénérable au personnage de Mardochée. Si l'on se reporte au temps , si l'on se représente cette

tra^édie si peu semblable àtoutes celles d'alors, cette poésie naïve et majestueuse des livres saints mise pour la première fois en action et traduite dans la langue de Racine ; la pompe de décorations et de costumes bien supérieure à celle du théâtre ordinaire ; la scène , occupée par les personnages seuls , l'introduction des chœurs , qui offrait aux yeux des spectateurs non des comédiennes fardées et minaadières , mais une foule de jeunes et innocentes filles appartenant aux premières familles du royaume , et qu'on n'apercevait que dans cette seule occasion , on comprendra aisément ce que ce mélange de vers, de chants, de musique, de jolis visages , de fraîches voix , devait offrir de nouveau et de piquant aux jeunes et aux vieux blasés de la cour.

Lord Mortimer commençait à partager cette impression, tout étonné du charme qu'avait pour lui cette comédie « de petites filles. » C'était quelque chose de doux , de pur , d'indéfinissable dont il était presque honteux d'abord , mais à quoi il finit par céder.

Cependant , à l'appel de la reiae , ses jeunes compagnes ,

De Tantique Jaoob , j«une pottërité ,

se précipitent en foule sur la scène , et Morti* mer avait sur les lèyres ces mots qai traduisaient sa pensée :

Ciel ! quel nombreux esMim d^nnocentes beautés S'offre à mes yeux en foule et sort de tous côtés 1 Quelle aimable pudeur sur leur visage est peinte I

Alors , du milieu de cette gracieuse troupe , une jeune personne s'ayança seule au bord du théâtre ; son maintien était noble , son yisage doux et sérieux, les beaux cheveux blonds qui bouclaient légèrement autour de son front , la transparence délicate de son teint donnaient à sa figure quelque chose d'aérien et de céleste. Elle chante , et chaque son de cette voix vibrante et mélancolique va frapper les échos de la voûte ; elle chante les malheurs de la patrie , veuve de ses enfants , et les douleurs de l'exilé. Ses jeunes compagnes répètent en chœur ses plaintes touchantes. A ces accents , Mortimer tressaille , il pense à son pays , au château de ses pères , que peut-être il ne reverra pluÎB. Plongé dans une triste et profonde rêverie, il oublie ce qui l'entoure, hors la jeune chanteuse ; et de toute la pièce il ne voit plus rien que ce visage , il n'écoute plus que cette voix ; et quand enfin elle fait entendre ce can-

tiqoe du retour , plein à la fois d'espérance el de mélancolie,

Rompex yos fers , Tribus captives ; Troupes fugitives , Repassez les monts et les mers.

A ces mots :

Je reverrai ces campagnes si chères , J*irai pleurer au tombeau de mes pèrea,

le jeona lord ne put se contenir plus long* temps , et, cachant son visage dans ses mains, il fondit en larmes. La rdne d'Angleterre , q«i Tavait regardé plusieurs fois , fit un geste de ecnnpassion et de sympathie ; madame de Maintenon , se penchant à son oreille , lui demanda le nom de ce jeune homme. Le roi de France lui-m^ne , après avoir jeté un regard de ce côté , fit au roi Jacques un signe d'approbation majestueuse ; alors tous les yeux se tournèrent vers rétranger devenu l'objet de l'intérêt général ; du théâtre même , une foule de petites têtes curieuses se tendirent ou se penchèrent dans toutes les directions pour l'apercevoir; et le lendemain il ne fut bruit dans tous les chuchotements de Saint-Gyr que du bel Anglais qui

arait pleuré en ëcoutaiil mademoiselle àt Beamnont. Mais oette attention qu'il avait excitée fit bientôt repentir Mortimer du mouvement de sensibilité qu'il n'arait pu vaincre ; et lorsqu'à la sortie delà salle, il fut entouré de tous les courtisans qui se crurent obligés do le complimenter d'un attendrissement qui avait obtenu l'approbation du roi , il en éprouva une vive impatience qu'il dissimula pourtant deson mieux.

— Mais oui , répondit-il avec indifférence à Saint-Hérem qui le félioitait , cela m'a asses bien réussi ; j'ai produit seulement plus d'effet que je ne voulais.

— Plus d'effet? dit Saint-Hérem surpris.

— Eb ! sans doute , je ne cberohais qu'à me faire remarquer de la petite chanteuse.

Le trait parut charmant à Saint-Hérem , et loi inspira pour son ami beaucoup plus de considération que son émotion patriotique, il voulait absolument emmener Mortimer souper avec lui à Paris , chez un baigneur ; mais celui-ci se prétendit forcé de retourner à Saint-Germain, et le quitta.

Est-ce à la nouveauté ou au désoeuvrement de son exil qu'il fSerait attribuer et qu'éprouvait Mortimer? Je ne sato; mids il était véritabl»^

laent plot oeeopé de^mademoiAdSe de Beammont qu'il ne Toolait se l'aToner à lui-même. u Au fait , te dit-il , si le yisaf eet la Toix de cette petite fille me plaisent , je ne sais pas ce qui m'empêcherait de chercher à la reyoir. »

Il se rendit à Versailles pour solliciter de nouTcau la permission d'entendre Esther, U y rencontra Saint-Hérem , qui faisait de Taines ientatiTes pour obtenir la même fayeur.

— Parbleu ! dit-il à l'Anglais dès qu'il l'aperçut, je suis bien malheureux, je ne puis parvenir à retourner à cette comédie de Saint- Cyr , et elle m'a si bien dégoûté de l'autre , que je ne la puis plus souffrir. J'ai voulu aller un momant hier au théâtre, toutes cçs comédiennes vues de si près sont maudites et font mal au cœur. La Ghampmélé m'a paru sempiternelle avec son rouge et ses grimaces. Il n'y a yraiment plus moyen de s^amuaer amas Esther, d'au* tant que j^avais remarqué une certaine petite brune qui m'avait donné dans la vue , et que je n'aurais pas été fâché de retrouver.

Mortimer sourit de ces doléances , et en conçut quelques craintes pour sa propre requête ; mais il dut â l'intérêt qu'il avait excité, de la voir favorablement accueillie^ Il se rendit donc de nouveau à Saint-Cyr , et cette fois tout près

da théâtre , eoDtfe Vxm deftgrsDds rideaux. di soie cramoisie qui le séparaient de la salle , il se prépara à ne point perdre de Tue un seul des mouTements de mademoiselle de Beaumont. Pour les autres , il avait seulement l'air de vouloir cacher Témotion qu'il pourrait éprouver. La jeune coryphée parut enfin , et il crut voir qu'elle l'avait aperçu. Elle chanta avec moins d'assurance et plus de distraction que la première fois. Un moment elle se trouva si près de Mortimer qu'il aurait pu toucher sa robe ; il saisit ce moment , et avançant la main par un mouvement presque imperceptible , il déposa rapidement à ses pieds un billet accompagné d'un regard humble et suppliant. La pauvre petite 9 tremblant qu'on ne le vit , laissa imprudemment tomber son mouchoir pour le cacher , et ramassa le mouchoir et la lettre y se croyant bien habile. Mais , tandis que Mortimer se félicitait du succès de son adresse , rien n'avait échappé à l'œil vigilant de madame de Maintenon. Elle demeura ce jour-là à Saint-Cyr comme il lai arrivait souvent, et le lendemain mademoiselle de Beaumont fut appelée dans sa chambre , ce qui n'étonna personne , car Madame avait coutume de faire venir ainsi près d'elle quelques-unes des pensionnaires pour lui

tenir ocmipagim , oe qu'on regardait oomme nne trèt-grande faTenr.

Mademoiselle de Beamnont cependant , tout en se rendant à Tordre qu'elle avait reçu , ne^se sentait pas exempte de frayeur. Quand elle fut en présence dé madame de Maintenon , celleci 9 sous un prétexte , renvoya mademoiselle d'Aumale , sa demoiselle de compagnie , en attachant sur la jeune fille ses grands yeux noirs et pénétrants.

— Approchez, mademoiselle, lui dit-elle; j'ai à vous parler.

La pauvre enfant obéit, et après une profonde révérence, demeura debout en silence.

— Hier, continua madame de Maintenon, vous avez reçu un billet de lord Morlimer.

— Oui , madame , répondit mademoiselle de Beamnont en pâlissant , mais sans hésiter.

— Pourquoi l'avez-vous reçu?

— Eh ! bon Dieu , madame , fallait-il le laisser là pour que tout le monde le vit?

— Avez-vous ce billet?

— Oui, madame.

— Donnez-le-moi.

— Le void.

EUe le tira de sa poche ayec on aalre papier qa*elle y remit bien vite. '

— Quel est ce second papier ?

— Ma réponse , madame.

— Comment ! vous aviez répondu?

— Ne le fallait-il pas, madame ?

— Non , sans doute. Voyons cette réponse.

Elle lui fut remise aussitôt. Madame de Maintenon lut d'abord la lettre de lord Mortimer. Elle était simple et persuasive , car ce qu'il y disait il le pensait réellement ; mais , par l'effet d'une ancienne habitude , il s'applaudissait de l'expression de ses vrais sentiments, comme d'un trait d'habileté, s'alléguant qu'il ne fallait pas effaroucher une enfant timide par des expressions exagérées. Il se bornait donc à lui dire qu'elle lui avait rappelé bien vivement , à loi pauvre exilé , tous les tourments de l'exil , et que pourtant il ne trouvait qu'un remède à ses maux , la douceur de la voir et de l'entendre. Il craignait d'en être bientôt privé , et la priait , s'il existait quelques moyens de n'y pas renoncer , de les lui indiquer par pitié. Madame de Maintenon avait gardé un front sévère pendant cette lecture ; elle ouvrit alors la lettre de mademoiselle de Beaumont , et y trouva ce qui suit :

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« MoBsieur,

tt J'ai bien y a que tandis que je chantais tous aviez pleuré au souvenir de votre pays , et j'ai pensé que c'était la marque d'une belle âme. Tous les grands hommes dont j'ai lu l'histoire ont aimé leur patrie. Je voudrais , si vous ne revoyez pas la vôtre , que vous fussiez ici assez heureux pour vous en consoler. Vous m'assurez que j'y puis quelque chose , mais je ne saurais vous indiquer aucun moyen de me revoir , quand même je le voudrais. Les élèves de Saint-Cyr ne sortent de la maison que pour se marier. Si telles étaient vos intentions , vous pouvez vous adresser à M. d'Arbois , mon tuteur , ou à Madame , qui est notre mère à toutes ; et si l'un ou l'autre trouvent cette alliance convenable, je vous promets que je n'y mettrai point d'obstacle.

u Arne-Marie de Bbauhont. n

Cette naïve épitre éclaircit le visage de madame de Maintenon ; elle ne put s'empêcher de trouver en elle-même qu'elle faisait honneur à l'éducation de Saint-€yr.

— u Ne saviez'vous pas cependant , ma fille , dit-^e en reprenant son sérieux , qu*il ne faut pas répondre à une lettre d'amour ?

»- Aussi , madame , je n'ai répondu que parce que ce n'était pas une lettre d'amour.

Il est vrai que le mot n'y est pas , dit madame de Maintenon en jetant les yeux sur la lettre de Mortimer ; puis , les reportant sur ce doux visage de quinze ans qui se tenait là devant elle : N'importe , ma fille , il n'en faut pas moins éviter de telles correspondances; et, pour que celle-ci n'ait pas d'inconvénients pour vous , c'est moi qui m'en charge ; allez , et ne parlez de cela à personne.

Mademoiselle de Beaumont fit une nouvelle révérence et se retira.

Quelques jours après , on annonça à madame de Maintenon lord Mortimer chargé d'un message de la reine d'Angleterre. Elle ordonna qu'on le fit entrer , et , après avoir pris connaissance du message assez insignifiant en luimême 9 elle fit causer le messager. Satisfaite de la mesure parfaite de ses discours , de la noblesse de son maintien , elle l'interrogea sur son rang , sa situation , ses espérances.

— Monsieur , dit-elle enfin, la cause du roi Jacques, malgré les vœux et les efforts des honnêtes gens, pourrait bien ne triompher de longtemps ; d'ici là vous perdrez votre jeunesse dans l'isolement et l'oisiveté. Que ne

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