‹ Prose et pensées [microforme] (volume 3)Chapitre 2 sur 9 · L'AUTEUR · texte numérisé non relu

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L'homme qui expirait en demandant ‘‘ plus de lumière ” eXhalait un soupir qui allait deveuir un nouvel élément sur le globe intellectnel,

La lumière, cet élément dans lequel Gæœthe a vécu, c'était le fonctionnement harmonieux de toutes les facultés exercées parallèlement dans un but de développement et de perfection absolue,

[est vrai que Gawthe est au fond l'élève de Kempis: mais cet élève a individualisé la doctrine du maitre, en ce sens que le caline kempien est devenu, sous l'inspiration du poète allemand, une oeuvre de dominatiun et non de simple soumission monastique.

La grande faculté de Gœthe était l'assimilation. Détaché de ses impressions, il pouvait vivre la vie qui circulait autour de lui; éclectique avant tout, il savait distinguer le vrai du faux, l'éclat durable, du pastiche et de l'artificiel.

Meterlink dit tranquillement aux Parisiens que Gœthe nest pas aussi romantique qu'on le croit.

Certes, il ne l’est pas du tout.

Si nous lisons les œuvres que je dirais explicatives de Gœæthe, telles que ses voyages, lettres, conversations, etc. on est méme étonné qu'il ait pu être classé dans une école quelconque et surtout parmi ce romantisme qu'il qualifiait de malsain.

Schiller a vu en Gœthe un Grec moderne.

Je crois voir en cette expression la formule même de l'impression inconsciente que j'ai toujours ressentie à la lecture de Gœæthe.

Le sage Allemand a ‘ui-même avoué qu'il ne lui resterait pas grand'chose s'il restituait tout ce qu'il doit aux Grecs et aux Français.

Ce qui donne à Gœthe sa physionomie grecque bien accentuée, c'est qu'il ne sépare pas les facultés de l'âme entre elles.

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L'homme, à ses yeux, est vie, c'est-à-dire union, action, plutôt que pensée et théorie.

Il ne sépare pas l'imagination de l'intuition, ou la raison, de la déduction. Il cultive toutes les facultés parallèlement.

On lit dans Schiller que chez les Grecs ** l'esprit n'avait pas de domaine rigoureusement séparé, aucune discorde n'avait encore poussé les facultés intellectuclles à partager en adversaires et à tracer les limites de leur champ.”

Gœæthe revient à cette saine tradition grecque, avec, en plus, de la patience dans les déductions à tirer des phénomènes observés, une cinglante ironie, à l'égard d'adversaires que les Hellènes n'ont pas connus, ei, enfin une lucidité toute française.

Le confesseur de Gæœthe, c'est Eckerman, dans les ‘* Conversations ” duquel le poete s'est mis à nu.

Si cette nudité n'a pas la beauté des ornements de théâtre, elle révèle, par contre, un torse rt des muscles d’acier, dont les mouvements olympiens n'ont perdu aucunement de leur dignité.

Eckerman,àce qu'il parait, sen fut trouver Gœæthe, alors que celui-ci était beaucoup vieilli, et entreprit sur lui une sorte d'entrainement oral qui eut l'eflet de réduire beaucoup de ses théories à leur plus claire expr ssion.

L'ouvrage qui contient ces conversations semble peu connu en France, où les écrivains n'y référent pas.

En Argleterre cn y attache beaucoup d'importance, parce qu'il est pratique et qu'il simplifie Îa compréhension d'un auteur dont les productions ont un sens constant, harmonjeux et pratique.

Dans l'œuvre de Gœthe. le drame occupe la première place.

[1 semble un peu étrange qu'il ne se soit passérieusement essayé” en philosophie, en histoire. j'ajouterai même en poésie, si l’on vont bien me comprendre exactement. Mais rappelons-nous ce qui domine en lui, c'est l'unité grecque qui confond les genres puisqu'elle unit les facultés. Son 4 moi” n'est pas un moi qui sexhale en gémissant ou qui s'exhalte pour une idée où un sentiment. mais plutôt un moi

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éloigné, dont les manifestations sont indirectes comme celles que Gæthe lui même attribue à la divinité! C'est pourquoi il a choisi la forme impersonnelle du drame.

Le Gæthe qui écrit est le secrétaire, le clavigraphe de Gœæthe qui vit

Les mots, dit-il, ne peuvent élucider ce qu'il y a de vraiment supérieur.

Aussi au lieu de chercher à exprimer les nuances de sa pensée, il se contente de pratiquer l'art d'écrire, de peindre et d'harmoniser.

Cest par l'art qu'il veut s'élever et vivre.

Mieux qu'aucun Européen, il a prouvé que l'artiste est au-dessus des nations.

Sa puissante expausion assimilatrice lui faisait un devoir de première nécessité de s'émanciper de ses goûts individuels autant que des préférences nationales.

Ce qui frappe ensuite chez lui, c'est le souci de tenir la pensée dans les bornes du sens commun.

Si vous n'êtes pas un modéré, si vous forcez vos talents, je vous prie. ne lui demandez pas d'audience, vous le mettriez mal à l'aise.

Faust, il est vrai, est le symbole de l'illimité, de la recherche immodérée.

Mais aussi, je puis dire sans vaine plaisanterie que Gæthe charge le diable de faire l'éducation de Faust et le diable même y perd son latin.

Comme Descartes s'étudiait à séparer les plaisirs des vices, Gæthe ne demande qu'à jouir de la vie sanss'encanailler.

Comme ses joies, comme ses aspirations sont pures et généreuses !

Selon lui, vivre, c'est voir ; voir pour ensuite déduire : voir avec calme pour déduire avec justesse.

Son travail primordial, c'est d'élargir ses goûts, d'agrandir sa vision en la libérant sans cesse.

Le génie, la beauté même. doivent être exclus, s'ils troublent le beau calme libertaire de l'esprit.

À ses yeux, le péché, c'est d'’altérer la vie. Je parle de l’homme, l'artiste ne relève que de ses pairs, et je ne saurais

l’apprécier.

Pensez à vivre, dit-il, notez votre conduite avec les autres, trouvez votre voie naturelle, et agissez.

Pour lui, l'action seule guérit la souffrance.

Méphitophéles fait beau jeu des rêves de Faust; quand l'action commande, elle entraine penseurs et jouisseurs dans son élan dominateur, et Méphistophéles n'est que son prophète.

Dans ‘‘ Hermann et Dorothée” la solitude a fait du jeune héros, non un faible et pusillanisme écolier, mais un cœur fort, agissant, capable d'aimer la liberté, la justice, de vivre la grande vie pleine et calme.

À trente ans, Gœælet indiquait tout son plan de vie : ‘ Le désir, dit-il, alors, d'élever aussi haut que possible la pyramide de mon existence, dont la base à été posée pour moi, domine tout autre chose et ne quitte presque jamais mon esprit. Je ne dois pas perdre de temps, je ne suis plus dans ma premiére jeunesse, et il faut que j'arrive au sommet ”

Le sominet, qu'il poursuit, on le sait, c'est la maitrise de soi; c’est de conternpler le spectacle du monde et de la vie, dans la soumission intelligente des passions, dans l’apaisement des sens sous une règle, dans la résisnation finale de l'esprit.

D'ailleurs, il ne s'écarte guère du but.

Ses drames sont les étapes de sa pensée. Na modestie parfume ‘* Wilheim Meister ‘; sa dignité émerge dans *‘ Hermann et Dorothée ” : sa foi à la vie éclate dans ‘‘ Faust ” ; son goût domine ‘‘ Werther.”

Heureux Cræthe, a-t-on souvent répété.

Le but de la vie, c'est la vie, dit-il ; nous ne sommes sur {a terre que pour tirer le meilleur parti de ce monde-ci et de l'autre. Malheur à celui qui est obligé de se tourner vers le passé ou l'avenir pour chercher le contentement. Matheur à celui qui ne sait pas se borner.

C'est Le thème de tous les conseils qu'il donne à Eckerman.

L'homme est une chose à gouverne, aux yeux de Gœæthe, et le gouvernail est en ses mains.

Pour Guyau, l'homme a bien des joies qui ne coûtent rien, parce qu'il a le temps et le loisir de l'admiration.

Celui que porte un navire mu sans son Concours, peut porter son regard vers les beaux paysages, les villes qu'il passe, et peupler sa route de sylphes et de souvenirs féériques.

Mais celui qui tient le gouvernail qui le guide et la voile qui l'entraine, a plutot nes soucis de métier et de réalité.

Guyau voit dans la vie réelle le rocher d'Aaron dont il veut faire sortir l'eau miraculeuse. Gœæth: trouvera aussi bon que 12 rocher reste rocher, vu que l'eau fraiche est si comaune quand on la cherche dans la réalité.

Dans ‘‘ Poésie et vérité" Gæœthe narre des faits historiques aVec une précision minutieuse et banale, quelque que soit leur insignifiance apparente.

Cet état d'esprit positif chez l'auteur de ‘ Faust” et de ‘* Werther étonne et parait trop demander d'équilibre au wénie, Et cependant, le miracle est là. Gœthe à toute la fougue du génie le plus lyrique alliée au calme philosophique le plus imperturbable et au sens pratique d'un commissairepriseur dirait un eritique grincheux.

Ce caline n'est pas fait de dédain de la vie, mais plutôt d'un: entière sotwnaission à l'inévitable.

Ce qu'il souhaite pour les autres et pour lui-même, cest le contentement de ce qui est. Ne résigner pour voir, chercher l'utile dans le beau, dans la liberté elle-même, voilà ce qu'il veut : ajoutons que l'utile gæthéen n'est pas vulgaire, mais idéal, et que pour comprendre Gæthe, il faut toujours apprendre sa langue.

Son influence s'exerce cependant, même lorsqu'on ne le comprend pas ; et si ‘* Hamlet” a assombri beaucoup d'imaginations, si ‘* Monte-Christo a échautffé beaucoup d'esprits romanesques, ‘‘ Faust ‘ne le cède à aucun d'eux, autant au point de vus de la sensation populaire que de l'observation humaine

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