LE COEUR DE GOETHE
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Emmerson a fait de la lecture de Goethe, l'oeuvre capitale de sa vie.
C':st un peu en suivant Emmerson, que je suis venu à ne tourner, avec une inquiétude que l’on comprendra, vers cette image de la poésie allemande qui avait tant hanté Emmerson.
Je dois dire, pour justifier mes prétentions à comprendre Goethe, que je me suis longtemps penché surses livres, essa- Yant, comme le naturaliste qui observe les phénomènes de la nature, à surprendre la foi de ce prodigieux esprit.
J'avoue qu'il y a là beaucoup plus de curiosité élémentaire que d'amour de l'art.
J'en suis resté avec la conviction que j'ai déjà exprimée, qu'il y a chez Goethe un ascète chrétien, et c'est peut-être ce qui fascina Emmerson. Mais cet ascète était doublé d'un esprit souple, large, très au fait, et c'est la ce qui captiva Carlyle.
Goethe n'a eu qu'uue classe de détracteurs sérieux ; ceuxci l'ont accusé de manquer de coeur.
Il y a beaucoup de gens qui expient par un matérialisme grossier et une sensualité morbide, la peine de manquer de coeur.
Il y a d'autre part certains esprits, trop éthérés, qui, ainsi que s'exprime un penseur moderne, ‘‘ épuisent toute leur for- ‘‘ ce dans leurs pensées, et ils ne peuvent plus donner à leur ‘ Coeur qu'un branle affaibli et secondaire. ”
Un contemporain de Goethe remarque que son coeur, que peu de gens ont connu, était aussi grand que son génie, que tous ont connu.
Avec quelle exaltation de style Carlyle ne parle-t-il pas * de ce plus grand et plus brave des coeurs, Sans peur etsans ‘‘ fatigue paisiblement invincible!”
C'est que la rérerve que s'était imposée le poète allemand était la marque dominante de son caractère.
Cette réserve était faite de résignation un peu fataliste et de la répugnance qu'il éprouvait à accepter les conditions artificielles de la société européenne.
‘Il y a quelque chose de plus ou moins faux chez nos ‘‘ vieilles nations européennes, dit.il. Les conditions de ‘‘ notre existence sont de beaucoup trop artificielles et com- ‘‘ pliquées et nos relations sociales ne sont pas animées d'af- ‘* fection et de bienveillance. I] ÿ à assez de politesse et de ‘‘ courtoisie, mais personne n'a le courage d'être cordial et ‘‘ sincère, de sorte que le sort d'un homme dont les incli- ‘* nations sont simples et naturelles, n'est pas du tout un ‘sort enViable. On ne peut parfois sempécher de désirer ‘d'avoir vu le jour, un soi-disant sauvage, de quelqu'ile de ‘la mer du Sud, pour y jouir d’une existence pleine et inal- ‘‘térable .”
Cest peut-être la sècheresse de coeur des sociétés qu'il {réquentait qui amena Goethe à cette réserve voisine de l'exclusion.
Sou ironie est amère lorsqu il parle des jeunes courtisans dont il ne trouve rien autre chose à dire qu'il les à vus passer trottinant en toute hâte vers quelque nouvelle intrigue.
Sans le dire très exactement, Gocthe est cependant un précurseur du surhomme.
[Il oppose les traditions de l'effort et du sens commun à celles de toutes les sociétés.
‘* Cest notre éducation vague et entreprenante à l'aven- ‘ture, dit-il, qui fait de nous les créatures sans but que ‘nous sommes ; c’est elle qui allume en nous des besoins ‘nouveaux, au lieu de nous diriger vers l’eftort. ©
N'y at-il pas là une trace de l’ascète de l’‘: Imitation ” ?
Diminuer ses besoins, se renoncer, voilà la leçon que la vie physique et sociale, les manières et les coutumes. la sagesse du monde, la philosophie et toutes les circonstances ont apprise à Goethe.
Que nous sommes loin de la conception primitive que nous avons droit de lui supposer, d’une pensée érigée en divinité, et en fatum ! C'est que le Goethe d'antan avait vieilli.
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