‹ Prose et pensées [microforme]Chapitre 3 sur 26 · PROSE ET PENSÉES EE RP · texte numérisé non relu

PROSE ET PENSÉES EE RP

Ses comparaisons concrétisent les vérités les plus abstraites de l'histoire et de la vie. ‘‘L'analogie, a ‘‘dit Goethe, a cet avantage, qu'elle ne prétend pas ‘‘règler une question. L'induction est plus dange- ‘‘reuse quand, pour arriver à un résultat préconçu, ‘‘elle foule aux pieds et le vrai et le faux’.

Les analogies de Pascal portent l'empreinte du maître, et son génie, émergeant de la douleur, comme le soleil de l'Océan, jette de la lumière sur tous les sommets et au fond de tous les abîmes.

Néant, infini, univers, pensée, voilà les mondes qui se meuvent et roulent ha:morieusement dans la périphérie créée par son génie.

Sa consta: ‘: et perpétuelle tension vers la réalité intellectuelle de l’homme, tient le lecteur en haleine, les problème qu’il Propose sont d’une intensité et d’un intérêt à captiver l'humanité pendant des siècles. Ici et là, on trouve des aerçus lumineux, des définitions exactes, qui sont comme de fréquents et vifs éclairs de chaleur dans une nuit d'étoiles.

C'est qu’une belle pensée met tout à point, comme un beau vers vaut tout un poème, comme un beau coup de pinceau fait un chef-d'oeuvre et un aria agréable lance tout un opéra.

Pascal examine le pyrrhonisme et le dogmatisme, les systèmes d’Epictète et de Montaigne, avec des pré-

occupations psychologiques qui n’ont qu’une valeur théorique pure dans la science positive.

Philosophe, doctrinaire, mystique, il est certes tout cela ; et cependant sa philosophie ne suit aucun système ; ses visions sublimes de certaines réalités de l'esprit et de l’histoire l’enlèvent d’un trait au-dessus de toutes les formules suivies, et à la place d’un système, il laisse une notion incrustée dans la réalité qu’elle illumine à jamais.

Sa logique est aussi tout entière empreinte de son génie. Maniée par une autre pensée et sous une autre plume, ce serait du fanatisme et de l'incohérence : mais ce solitaire a le goût de l'élégance, cet ascète à des soins de coquetterie géniale, ce rêveur à une logique profonde. Il n’a pas, comme Emmerson, édicté des règles de bienséance, de boues manières et de prévoyance en société, mais il n’a pas non plus manqué de respect pour les coutumes des hommes, pourtant si étrangères à son génie méditatif. Au fond il professe la vénération qu'ont ceux de sa classe, pour des institutions dont son génie personnel ne peut s'empêcher de transpercer impitoyablement le vide.

On a appelé Pascal ‘‘le dignitaire de la pensée’ et en effet la pensée avec ses agitations et ses limitations lui semble le seul être qui ait une existence digne d’attention sur la terre. Il voudrait l'éman-

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ciper, l’affranchir de ses incertitudes qui la soumet. tent comme Je reste des choses aux fluctuations d’un éternel devenir,

Pour cela il fait appel à la pensée elle-même tout en déplorant qu'une règle si nécessaire soit en même

se coudoyant Continuellement : le savant forme des lois que ne Connaît pas le poète ; le philosophe regarde ailleurs que l’orateur : mais devant la pensée de Pascal tous se réunissent avec respect : ‘A touch of nature makes a]] men kin.”’ Que d’assimilateurs Pour un seul penseur véritable ! lue d'oiseaux chanteurs et d’éclatant plumage,

Pour un seul oiseau Puissant dans le règne de Ja pensée !

Toujours l'impression nous guide et nous nous portons, qui vers un poète préféré, qui vers un philosophe

Pourait faire de nous de véritables esprits cultivés et réfléchis.

Fncore si notre mémoire gardait une seule pensée intégralement, telle qu’elle fut Conçue par un pen-

seur ; loin de là, les vérités tombent sur nous comme la neige sur un sol boueux : à peine les avons-nous lues qu'elles ne deviennent qu'une forme un peu plus obscure de notre ignorance ordinaire.

Non, ce que nous recherchons tous, C’est un livre qui nous transporte dans un théâtre d’amusements Pour quelques heures.

L'homme d’un seul livie, l'homme d'un livre compris est rare, non-seulement, par suite de la multitude des livres, mais à raison de notre ‘‘fureur de changements”. Le livre principe, la montre de Pascal, la boussole de jugement immuable, nous font défaut.

Nous ne voulons pas même être des tributaires de la pensée, tant nous sommes pressés de jouir et de faire envie.

‘Mon humeur ne dépend guère du temps, disait Pascal. Je n'ai mon brouillard et mon beau temps que dedans de moi. Le bien et le mal de mes affaires y fait peu.’

C'est l’ascète et le subjectif qui parle. Absorbé par l’idée de la destinée mystique de l’homme, Pascal en ignore délibérément la constitution organique. Combien cet homme était différent de nous, lui qui traite si cavalièrement ja températute, les affaires et les cir-

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none enenes —

Constances de toutes sortes qui nous entraînent dans leur danse forcénée.

Nous avons l'âme théâtrale et toute occupée du feu de la rampe

La même chose Peut revenir sous cent nuances différentes, et nous verrons cent choses différentes.

Je voyais tout-à-l'heure un ciel brumeux dont les lisières grises se découpaient à travers les arbres.

La nature avait clos son concert et l'infini était vide.

À peine voyait-on Passer de temps en temps quelques hommes—de ces bons hommes qui nous donnent la gaieté trop fugitive hélas ! de S’apercevoir qu'il Y a autre chose que du rêve et de l'infini dans le monde.

A cette vue jen’ai pu me défendre d’un sentiment de misantropique lassitude.

Maintenant le soleil a retrouvé son éctat, et le firmament ouaté de nuages d’or, ouvre son aile lumineuse sur la terre, La nature se réveille joyeuse, et malgré cette grande et haute pensée qui devait m'’élever au-dessus des choses, j'entre dans ce mouvement de joie paisible.

Tout à l’heure le ciel s'était retiré Pour ma pensée Comme pour mon œil—]Jes arbres étaient serrés ensem-

om ,

ble comme des barreaux de fer :—un peu de lumière à tout changé.

Je ne dis pas que nous en sommes tous là, que nous suivonstous les variations de la température et les couleurs du ciel, mais je puis dire sans crainte que le plus froid observateur est influencé par les plus minces choses qui le concernent.

En lisant le philosophe de Port Royal on sent bien que l’homme est resté le même, sous les différentes coutumes, les modes variées, dont il a recouvert son esprit et son coeur depuis des siècles.

Toujours vain, irrésolu, pusillanime, léger, les plaisirs de toutes sortes, imaginables, sont restés l'éternelle frappe numéraire de toutes ses agitations et de ses recherches.

Aujourd’hui le présent si méprisé de Pascal, quand il le compare à l'éternité, est devenue un dogme philosophique, c’est sur le présent, vision toujours fugitive au cadre immuable, que la pensée moderne porte cette curiosité insatiable, que Pascal dirigeait toujours en définitive vers l'infini et le mystique.

Si Pascal a élevé notre pensée c’est pour la conduire plus sûrement a réaliser son néant.

Rien n’est plus désespérant que de nous voir sonder l’immensité infinie des cieux, pour ne rien tirer, pas même un signe d’ennui de cette face indifférente.

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