‹ Prose (volume 2)Chapitre 16 sur 87 · LE BATEAU-MOUCHE · texte numérisé non relu

LE BATEAU-MOUCHE

On court bien loin, bien loin, chercher des paysages Avec des pins brisés sur des torrents sauvages Et des paquets de mer tordus sur des récifs ; Mais le Parisien, dédaigneux des poncifs, Pourvoir des coins charmants et des tableaux intimes, Se contente d'aller, pour ses quinze centimes, A bord d'un bateau-mouche alerte et matinal, Du viaduc d'Auteuil au pont National :

Spectacle intéressant plus qu'on ne s'imagine ! Bercé par le hoquet rythmé de la machine,

Auquel, parfois, l'écho des rivages répond,

Le flâneur fume et rêve en marchant sur le pont.

Là, du monde amusant survient à chaque escale :

C'est l'ouvrier lisant la feuille radicale

Que rédige pour lui Rochefort ou Naquet ;

C'est le bourgeois de Londre, armé d'un Cook's ticket.

Et traînant après lui trois miss en robe courte ;

Le patronnct portant sur sa tête une tourte ;

Le gros homme en sueur qui s'assied et dit : « Ouf ! »

Et la pâle grisette en mince waterproof,

Avec ses jolis yeux et son teint de chlorose.

Allez là par un temps voilé de brume rose, Par un matin d'octobre ou d'avril, voulez-vous V Faites-moi le trajet complet, pour vos trois sous ! Et puis, — j'aime à vous croire une ame délicate, — Autour des bains Vigiei ou près de la frégate, Dites-moi franchement si vous n'avez pas vu Des vrais motifs à peindre et d'un charme imprévu, Émergeant du brouillard que le soleil dissipe, Où le père Corot aurait fumé sa pipe.

Pour moi, qui de Paris fais mes seules amours, J'accomplis ce voyage au moins tous les huit jours. J'en connais tous les coins par cœur; je me rappelle

LE IiATEAli-MOI CIIE. lit

Combien la flèche d'or de la Sainte-Chapelle,

Par un matin d'hiver anime le tableau;

J'ai noté le fracas impétueux de l'eau

Quand, cédant à l'effort du bateau-mouche en marche,

Elle va se briser sous les ponts, contre l'arche.

De tous ces riens charmants je ne suis jamais las.

J'ai pour ami, devant le port Saint-Nicolas,

Un vieil arbre isolé qui montre ses racines.

Puis, quand j'ai bien assez regardé mes voisines

Qui du Petit Journal lisent le feuilleton,

Je descends, à travers la foule d'un ponton

Qui ferait le bonheur des impressionnistes;

Et, tout le long des quais où sont les bouquinistes,

Le cerveau tout grisé de tant d'aspects divers,

Je rentre en feuilletant les volumes de vers.

LA

Page 1