‹ Prose (volume 2)Chapitre 79 sur 87 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Avant d'écouter la musique, Lecteur, rappelons-nous le temps Où nous avions de nos vingt ans L'adorable ivresse physique.

Rajeunissons ; souvenons-nous De la première amour conquise ; Et nous revivrons l'heure exquise Qui précède le rendez-vous.

Le feu brûle; c'est en Décembre.

On s'est assis, las de langueur, Écoutant palpiter son cœur Dans le calme ému de la chambre.

On est là, tenant dans sa main Cette lettre qu'elle a touchée Pour y mettre une fleur séchée, Avec ces deux mots : « A demain. »

La lampe, au reflet pur et tendre, Le thé prêt sur le guéridon, Et surtout — madame, pardon ! — Le lit voilé, tout semble attendre.

L'espoir charmant, le doute aflreux, Tour à tour vous donnent la lièvre.

On a soif; on se mord la lèvre.

— Oh ! qu'on souffre et qu'on est heureux !

Eh bien, de cette heure bénie, Je voudrais, dans ces quelques vers, Noter les mouvements divers Ainsi qu'en une symphonie;

Et dire, en style musical, Les sensations de l'attente, Du premier soupir de l'andante Au premier baiseï du final.

A LLEGRO AGITAI ii

Dix heures bientôt. Oui donc la retarde"? C'est apparemment, à l'heure qu'il est, Que dans son miroir elle se regarde, En mettant ses gants ou son bracelet.

Jamais une femme à sortir n'est prête; C'est un tas de riens mis dans le manchon, C'est un dernier mot dit à la soubrette. Et j'aurais grand tort d'avoir un soupçon.

Elle a bien promis de. venir, et même Son dernier billet répète : « A ce soir ! » Tout est bien. Voici le parfum qu'elle aime A mettre, en partant, sur son fin mouchoir.

Pâlie, ayant eu froid dans la voiture, Elle va paraître en manteau d'hiver Dégageant sa fine odeur de fourrure, Et viendra s'asseoir près du foyer clair.

A genoux, devant ses regards d'étoile, Je prendrai ses mains, où court un frisson, Et son souffle ayant gelé sur son voile, Mon baiser fera fondre ce glaçon.

Puis, ayant quitté pelisse et voilette, Elle s'en ira, d'un pas nonchalant, Lisser ses cheveux devant ma toilette, En robe ajustée et simple col blanc;

Et je serai là, suivant le sillage De sa flânerie errant sans dessein :

Ainsi deux oiseaux dans le noir feuillage, Ou deux cygnes purs sur l'eau d'un bassin.

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