PREMIER DÉSIR
C'est un vieux souvenir de mon adolescence. J'étais un grand flandrin, pâli par la croissance, Horriblement timide et subissant toujours La honte de porter des pantalons trop courts. Je rêvais de fléchir une belle inhumaine, Et j'avais, entassant mes deux francs par semaine. Pour mes trois poils de barbe acheté deux rasoirs. Tremblant d'émotion, tous les dimanches soirs, J'arrivais, le premier, toujours, chez Adriennc, Dont la famille était liée avec la mienne.
Pour compléter un whist, on m'avait invité.
Dans le petit salon, près de la table à thé,
Je trouvais la maman seule, — première épreuve, —
Avec son havanais, dans sa robe de veuve,
En lunettes d'argent, et, d'un air solennel,
Regardant le portrait du défunt colonel,
Son époux, effrayant sous un casque à chenille.
On causait de la pluie et du beau temps ; sa fille
Achevait sa toilette ; et, posé sur le bord
D'un fauteuil, j'attendais, le cœur battant bien fort.
Enfin, sur les appels répétés de sa mère,
Elle arrivait, superbe, avec sa lèvre amère,
Son corsage trop plein et ses regards luisants
De belle brune, fille encore à vingt-six ans.
Quand nos mains se touchaient, trop ému pour rien dire,
J'observais sur sa bouche un triomphant sourire ;
Car alors son orgueil de femme était flatté
De mon trouble rendant hommage à sa beauté.
Mais c'était un éclair; et, soudain, sa figure
Prenait l'expression fâchée et presque dure
De la fille sans dot qu'offense tout désir.
Oh ! sa main ! Que j'aurais voulu la ressaisir
Alors, et, suppliant, de ma voix la plus tendre,
Lui dire de m'aimer, lui dire de m'attendre,
Et qu'à tout prix, plus tard, je la mériterais!