‹ ProseChapitre 5 sur 9 · LE NAUFRAGE DE L' « INFLEXIBLE · texte numérisé non relu

LE NAUFRAGE DE L' « INFLEXIBLE

lançant, d'une main infaillible, tous les palets dans la gueule de lion.

Tout ce monde, dont Glodion était le chef, — hélas ! ceux qui survivent sont à présent dans les environs de la quarantaine, — apercé ou s'est dispersé. Harivel, le chimiste, vientd'entreràrinstitut, et Lemétreur, le philosophe chauve, — qu'à cause de ses airs de pontife nous appelions le « Pape en exil », — après avoir été, successivement, gérant d'un journal à mois de prison, je ne sais plus quoi sous la Commune, homme-affiche à Londres et comptable à bord d'un paquebot du Havre à Hambourg, a fini par faire son trou dans les Pompes- Funèbres. Quels contrastes entre les destinées de ces jeunes gens que le hasard sème à poignées sur le pavé de Paris ! J'ai rencontré, l'autre jour, dans Vauinrard, donnant le bras à une femme mise comme une marchande de chansons, ce pauvre Pierre Avril, le Corot de la poésie moderne, le charmant descripteur des chemins sous bois et des coudes de rivières; il était coiffé d'un gibus roux, portait un vieil habit noir sous son paletot défraîchi et fumait en pleine rue sa pipe en terre. Avec cela, toujours son attitude de grand d'Espagne. Il cherche vainement un éditeur pour son dernier

Uï VINGT CONTES NOUVEAUX.

volume, tandis que cet imbécile de Vassal, le peintre de genre, qui se fait prêter, pour les copier dans ses tableaux, des robes par les grandes couturières, entretient une baronne déclassée et galope tous les soirs, dans l'allée des Acacias, sur un baicerise de trois mille écus.

Que sont-ils devenus, les autres camarades de chez Bauer? Lépicier, le sculpteur, tué à Ghampigny. Garnisel, mort. Favrot, mort. Pages, l'externe de la Pitié, c'est encore plus triste : marié, avec une tiaulée d'enfants et, pour leur gagner du pain, médecin chez une somnambule. Et Plock, le caricaturiste à la belle tête frisée de Caracalla? hémiplégique du côté droit et photographe dans une baraque en planches, au Point-du-Jour, où il fait le portrait du marié tenant sa femme, en fleurs d'oranger, assise sur ses genoux.

Ce n'est pas gai, tous ces souvenirs de jeunesse!

Jules Glodion — un roux à moustaches de Vercingétorix, un Gaulois de Luminais, dont le physique était complété par le nom mérovingien — avait

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