‹ ProseChapitre 6 sur 9 · LE NAUFRAGE DE 1/ « INFLEXIBLE · texte numérisé non relu

LE NAUFRAGE DE 1/ « INFLEXIBLE

pour père un brave homme de capitaine au long cours, qui, ayant mis de côté quelques économies, était mort au moment où son fils, alors en seconde au collège du Havre, y faisait l'admiration de ses camarades en copiant, hachure pour hachure, des lithographies de Gélestin Nanteuil. La mère de Jules n'existait plus depuis longtemps, et la sœur de son père, vieille fille restée paysanne, qui devint naturellement la tutrice du jeune homme, n'opposa aucune résistance à cette fausse vocation d'artiste. La tante et le neveu arrivèrent donc un jour à Paris, avec le bas de laine gonflé de pièces d'or et les meubles du vieux marin — honnête mobilier provincial et nautique, où ne manquaient ni la longuevue accrochée aux murs par deux clous, ni les cartes navales sabrées de courants et de vents alizés, ni l'armoire normande bondée de linge, ni les oiseaux des îles empaillés sous un globe, et dont l'ornement principal était le modèle de Ylnflexible, exécuté jadis parlepère Clodion alors que, novice au cou hâlé, il crispait la plante de ses pieds nus sur les haubans du vaisseau-école, dans la rade de Brest.

Quand je connus Clodion, il y avait beau temps qu'ils avaient été dépensés, les derniers louis du

bas de laine — bons vieux Louis XYIII à la queue, durement gagnés par le capitaine, sur la côte du Gabon, à vendre des fusils de camelote aux rois nègres et peut-être à faire un peu la traite. Dans son atelier de misère, au fond de la cour d'un nourrisseur, rue Campagne-Première, il ne restait au peintre, de tout son passé de famille, que le modèle de Y Inflexible et que sa tante Modeste, en coiffe de Bayeusaine, ahurie comme un pioupiou dans un musée, au milieu de cette bohème où le peintre laissait aller sa vie.

Et il y avait bien là de quoi l'étonner, la pauvre vieille paysanne. D'abord, pourquoi tout le monde appelait-il son neveu Glodion-des-Bouleaux? Elle ignorait la légende, si célèbre à Marlotte. Tout comme un autre, à l'heure de l'effet, Jules s'en allait, son sac sur le dos et son pantalon dans ses bottes, du côté de la Mare-aux-Fées, et à la nuit tombée, quand tous les rapins rentraient à l'auberge et y faisaient une poule à la casserole, en attendant le dîner, il revenait un des derniers et rapportait aussi son étude. Mais c'était toujours la même: rochers, bruyères et bouleaux, et l'on savait bien comment il l'avait faite. Une fois seuldans la forêt, l'incorrigible fainéant s'était couché, pour fumer

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sa pipe, auprès de son attirail de peintre, le dos dans la mousse; puis, au dernier moment, il avait couvert sa toile sans regarder même le paysage, bâclant les éternels bouleaux, qui lui avaient valu son surnom, par un procédé de lui bien connu, avec le torchon et le couteau à palette. Car Glodion avait réalisé ce problème : peindre de ce chic » d'après nature.

Elle ne pouvait pas savoir cela, la tante Modeste, ni comprendre quel formidable raté était son neveu ; mais je n'oublierai jamais son air de stupéfaction épouvantée, les soirs où tout le personnel de la brasserie Bauer déboulait dans l'atelier. Quelles soirées ! A la lueur de quelques bougies plantées dans des goulots de bouteille, on s'installait, quatre sur le vieux canapé, six sur le lit en se tassant, les autres où ils pouvaient, et la demi-obscurité donnait un aspect féroce à tous ces visages creusés d'ombre, à ces chevelures fougueuses, à ces calvities de billes de billard, même à la tête ineffablement bête de l'ouvrier-poète, à barbe d'apôtre, qui nous chantait des couplets de sa façon, genre Béranger, sur le Christ républicain et la fraternité des peuples. Et les discussions commençaient bruyantes, interminables. Lemétreur, le philosophe, développait sa

théorie du ce zutisme ». Avril déclamait ses vers. Plock, le dessinateur, prétendait n'avoir plus que trois caricatures à faire pour renverser l'Empire. Garnisel, le farceur, jouait surleclavecin enruines la marche funèbre du général nègre, en s'asseyant lourdement, de temps à autre, sur le clavier; et c'était une fureur de confusion et de tapage dans un nuage de tabac.

Souvent, alors, je regardais la tante Modeste. Personne ne pensait à elle; on l'avait oubliée dans son coin, les pieds sur sa chaufferette, les mains jointes sur son ventre, abandonnant dans le creux de son tablier son œuf de buis et un bas de laine à moitié tricoté. Elle n'entendait rien, elle rêvait, les yeux fixés sur Y Inflexible, dont on apercevait clans l'ombre, sur une commode, la coque élégante et la svelte mâture.

Sans doute, la petite frégate ne rappelait à la bonne femme — avec quel regret, mon Dieu ! — que l'heureux temps où elle tenait la maison de son frère, à Sainte-Adresse, pendant ses voyages, et que les jours de calme où son Jules était encore un petit garçon très doux et très obéissant. Mais, moi, je voulais croire qu'il s'établissait alors, dans la pensée obscure de la paysanne, on ne sait quelle

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