LE NAUFRAGE DE L' « INFLEXIBLE.» "24(J
douloureuse comparaison entre les esquisses mal torchées de Clodion-des-Bouleaux, qui couvraient les murailles, et cet objet précis et délicat, produit et témoignage d'un travail consciencieux, d'une patiente industrie.
Je perdis de vue le paysagiste; mais, comme c'était un bon enfant, après tout, je m'informais de lui de temps en temps et j'apprenais avec peine que rien n'était changé dans son existence de paresse, de blague et de désordre.
— Et la tante Modeste vit toujours avec lui? — demandai-je un jour à un camarade commun.
— Toujours, la pauvre vieille, et elle lutte de son mieux contre le coulage de la maison. Ah ! elle est héroïque ! Quand elle a réussi à ramasser quelque argent, elle prend une des reconnaissances du Mont-de-Piété... Glodion les fourre toujours dans la tête de mort, comme autrefois... et elle lui dégage une chose indispensable, un paletot d'hiver, du linge... Ce quiest stupide, c'est que cet animallà continue à lui amener tous les soirs un tas de
flâneurs et de noctambules... et il faut que la tante invente une pièce de quarante sous pour le cognac et le sucre des grogs... Cela fait pitié, quand on va chez Clodion le matin et qu'on trouve la pauvre femme en train de balayer la crotte et les bouts de cigares de la veille.
— Et Y Inflexible?
— La petite frégate? Elle est encore chez eux... Mais c'est le plus navrant de l'histoire... Tu comprends bien qu'avec lavie qu'il mène, Clodiondes-Bouleaux est souvent en délicatesse avec ses propriétaires... A chaque terme, nouvel orage, et le congé par huissier, et l'expulsion, et la saisie... Voilà trois fois que le mobilier est vendu et qu'on le descend sur le trottoir, tu sais, à côté des brocanteurs juifs qui étalent leurs douzaines de petites cuillers et leurs paires de flambeaux en métal anglais... Parbleu! la tante Modeste sauve bien quelques épaves, mais, à la longue, presque tout y a passé; la lunette d'approche, le bahut normand, les cartes marines... Seulement, jusqu'à présent, elle a toujours pu racheter la frégate... Elle y tient comme à un fétiche, la brave femme; et Clodion lui-même est devenu superstitieux, et s'imagine que tant que Y Inflexible sera, comme il dit, sur ses
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ancres, il se tirera d'affaire quand même. Et figuretoi que le hasard lui donne raison et que, si gêné qu'il soit, il a plus de chance encore qu'il ne mérite. Oui, quand il est tout à fait au bout de son rouleau, il trouve toujours quelque aubaine, quelquebricole: une affaire de« bondieuserie » ou de papiers peints. Tiens, en janvier dernier... Oh ! une misère noire... Il était forcé de sortir en chapeau de paille et en veste d'alpaga par dix degrés de froid... Eh bien, il a vendu un petit tableau — son éternelle Mare aux fées — à un marchand américain... Il attribue cela à la frégate... Après tout, ce n'est pas un mauvais sentiment.
Tout ceci était bien loin, bien oublié; mais hier, sur le boulevard Montparnasse, m'arrêtant par hasard devant un de ces misérables bric-à-brac, où l'on vend des vieux lits de fer, d'affreux édredons rouges et ces anciennes aquatintes napoléoniennes dans lesquelles l'Empereur monte la faction du soldat endormi ou tend la main aux
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pestiférés d'Egypte, — hier, parmi ces hideux débris, j'ai reconnu l'Inflexible.
Ah! le petit navire avait subi bien des avaries. La moitié de ses sabords tout au plus avaient conservé leurs mignons canons de cuivre; le clin-foc manquait et plusieurs vergues étaient brisées.
Alors je me suis rappelé qu'il y avait bien longtemps que je n'apercevais plus, aux vitrines de la rue Laffitte, les croûtes de Clodion-des-Bouleaux; j'ai revu par le souvenir le pauvre raté qui, en somme, avait eu vingt ans en même temps que moi, et la tante Modeste, cette courageuse campagnarde si tristement tombée dans la bohème, — et je suis encore tout affligé en pensant qu'ils ont dû tous deux périr corps et biens dans le naufrage de Y lu flexible.
Un homme ennuyé - j'adoucis l'expression ce fut l'ancien quincaillier, M. Matoussaint, le soir où, après lui avoir servi le dessert, sa servante Caroline, les yeux pudiquement baissés et pliant le bas de son tablier comme pour y faire un ourlet, annonça au célibataire qu'elle allait se marier avec le petit serrurier en boutique de la rue du Pas-de-
la-Mule.
Rien n'est désagréable comme un changement de domestique, surtout pour un homme à habitudes, pour un vieux garçon de cinquante-cinq ans. Retiré de la quincaillerie avec quinze mille livres de rentes, M. Matoussaint était satisfait de la façon dont il avait arrangé sa vie — depuis dix-huit ans, déjà! dans son petit logement, si gai et si clair,
du boulevard Beaumarchais. Caroline était entrée chez lui le jour même de son installation et l'avait toujours servi avec zèle et fidélité. De plus, fine cuisinière — M. Matoussaint était un peu sur sa bouche — et ne craignant personne dans fart de confectionner le soufflé au fromage. Enfin, une perle !
— Eh bien, ma fille, vous faites une bêtise, — s'écria brutalement M. Matoussaint en jetant sa serviette. — Je le connais de vue, votre serrurier... Un homme plus jeune que vous. . . Un ivrogne, peutêtre, qui vous battra... Les femmes sont toutes folles... Et puis, qu'est-ce qu'il peut faire dans ce quartier-ci? Des poses de sonnettes, des ouvertures de portes pour des gens qui ont oublié leur clef?... La misère, quoi!... Mais mademoiselle veut devenir bourgeoise, faire la femme établie... Si vous étiez restée ici, Caroline, je vous aurais couchée sur mon testament... Enfin, ça vous regarde, ma pauvre enfant... Mais, je vous le répète, vous faites une bêtise.
Et, ce soir-là, au petit café d'habitués où il avait sa pipe au râtelier, M. Matoussaint fut d'une humeur massacrante, et à propos d'un coup douteux au billard — M. Revillod, l'emballeur de la
rue Amelot, avait « queuté », il faut être juste, — l'ancien quincaillier entra en fureur et déclara à son adversaire — un homme marié et père de famille, doux comme un agneau, — que dans sa jeunesse, oui, lui, Matoussaint, quand il voyageait pour son article, il avait eu une querelle, à Sens, avec un sous-officier de dragons, et qu'on s'était rafraîchi d'un coup de sabre, et qu'il ne fallait pas lui échauffer les oreilles, ah ! mais !...
Pourtant, M. Matoussaint ne pouvait pas empêcher sa bonne de se marier, et, comme il était bonhomme au fond, bien qu'un peu égoïste, le vieux garçon! il paya la robe de noce et se fendit même de trois couverts d'argent.
Dix mois après, un matin que M. Matoussaint, en robe de chambre, était en train de tapoter son baromètre pour savoir s'il pleuvrait, Euphrasie, sa nouvelle bonne, dont il était enchanté, entre parenthèses (ma foi! s'il avait su qu'il pourrait si facilement remplacer Caroline, il ne se serait pas fait tant de mauvais sang), Euphrasie donc entra et lui
dit que son ancienne cuisinière était là, avec son nouveau-né sur les bras, et demandait à lui parler. M. Matoussaint était de bonne humeur — le baromètre avait monté — et il accueillit gaiement Caroline.
— Le voilà donc, ce bébé !... J'espère que vous n'avez pas perdu de temps.
Caroline a mis sa robe des dimanches, sa belle robe bleue. Il y a de quoi gagner une ophtalmie à regarder ce bleu-là. Avec le geste délicat et prudent des mères et des nourrices, elle écarte le voile et la capeline qui cachent son enfant et, toute fière, le montre à M. Matoussaint.
— Il s'appelle Vincent, — dit-elle. — N'est-ce pas qu'il est beau ?
Vincent est affreux, rouge comme cuivre; sa bouche édentée se ferme dans une moue de vieillard et son bonnet lui descend jusque sur les yeux. A peine sa mère a-t-elle exposé son visage à la lumière, que ses paupières dépourvues de cils s'entr'ouvrent; et le nouveau-né fixe sur le vieux garçon le regard vaguement sévère de ses yeux faïence.
— Monsieur, — reprend Caroline, — si vous vouliez bien nous faire un grand honneur, à Cons-
tant et à moi... Constant, c'est mon mari... eh bien, ce serait... ce serait d'être le parrain de notre petit garçon.
Franchement, M. Matoussaint s'attendait un peu k cette requête; il s'était même dit d'avance : « Je ne peux pas refuser cela... Ce sera l'affaire d'une centaine de francs. » Mais, pour le moment, il ne pense pas au baptême; il considère, avec un étonnement mêlé d'épouvante, le nouveau-né qui vient de faire une grimace horrible et de baver sur sa collerette, et il se demande comment on peut aimer un monstre pareil.
— Très volontiers, Caroline. Et quel jour, la cérémonie?
— Dimanche prochain, monsieur, à une heure, entre messe et vêpres, à Saint-Paul.
— Et ma commère ?
— C'est la mère de mon mari... Dame, faudra l'excuser, monsieur... Vous savez... une femme de la campagne.
M. Matoussaint a bien fait les choses. Il a repassé son Credo et l'a récité fort convenablement, tandis
que le prêtre versait l'eau baptismale sur la tête de Vincent, ronde et chauve comme une pomme d'escalier. Ensuite il a offert une belle boîte bleue au curé, donné son bras à la maman en bonnet de paysanne, jeté tout pêle-mêle des dragées, des sous et des haricots aux gamins groupés au seuil de l'église, qui le saluaient du cri traditionnel : « A la crasse ! à la crasse ! » Puis il a ramené les gens du baptême manger un morceau chez lui.
C'est un ce lunch »; il y a des gâteaux, des sandwichs et, Dieu me pardonne, une bouteille de vin de Champagne. Le serrurier le boit àpetites gorgées, en clignant de l'œil d'un air de connaisseur; mais, au fond, il se demande si l'ancien patron de sa femme le croit malade, pour lui donner de la tisane. Quant à la vieille maman, ayant pris dans sa main, avec respect, sa serviette à thé, elle l'examine curieusement, comme un objet singulier et d'un usage inconnu dans le monde civilisé.
Mais M. Matoussaint regarde son filleul, que Caroline tient sur ses genoux, tout démailloté, et qui lève en l'air ses petites jambes arquées, en frottant ses pieds avec force. C'est étrange ! M. Matoussaint ne le trouve pas si laid que l'autre fois. Comme c'est mignon tout de même, ce corps si
tendre, si frais des petits enfants. Et voilà qu'il songe, à présent, qu'il a dû être comme cela, lui aussi, et qu'il a eu une mère, une bonne mère, qui devait le tenir ainsi sur ses genoux et lui embrasser les cuisses à pleine bouche, avec un râle de plaisir, comme fait Caroline à son bébé. Et lorsque la toilette de l'enfant est finie et que la femme du serrurier le remet sur ses bras, le vieux célibataire présente son gros doigt au tout petit, qui le saisit dans sa menotte, et il ébauche un sourire attendri dans sa barbe grise.
Ce soir-là, à son café, l'ancien quincaillier fit preuve d'une patience inaccoutumée; et l'emballeur de la rue Amelot eut beau faire une série de raccrocs et annoncer, d'une voix ironique : « Seize à quinze. . . Dix-sept à quinze . . . Dix-huit à quinze. . . » M. Matoussaint le regarda caramboler, tranquillement, la pipe aux lèvres, en mettant du blanc à son procédé.
— Comment va mon filleul? — demande M. Matoussaint, en entrant dans la forge, quand il
passe rue du Pas-de-la-Mule, et il y passe exprès, depuis bien longtemps.
Mais, un jour, le serrurier laisse tomber sur l'enclume son marteau et sa barre de fer rougie, il s'essuie la main après sa cotte pour la tendre au bourgeois et répond, à sa demande habituelle :
— Mais, pas trop bien, malheureusement, monsieur Matoussaint... Eh! Zidore, laisse là le soufflet et monte là-haut dire à ma femme qu'elle descende.
— Qu'est-ce qu'il a? qu'est-ce qu'il a? — interroge vivement le quincaillier.
— Est-ce qu'on sait jamais, avec ces mioches ?. . . Il tousse, il tousse... et puis, il est trop rouge, je n'aime pas ça. Ah ! tenez, monsieur Matoussaint, vous êtes bien heureux de ne pas vous être marié et de n'avoir pas d'enfants... C'est un tintoin de tous les diables... Enfin, le médecin doit encore revenir cet après-midi.
Mais voilà Caroline, toute dépeignée, en camisole, qui revient avec l'apprenti. Quels yeux battus ! Elle a passé la nuit, bien sûr.
— Eh bien, comment va-t-il? — demande le père.
— Pas plus mal, on te le répète depuis ce matin, — répond la pauvre femme d'un ton douloureux et impatienté.
— Je vais monter le voir. Menez-moi, — dit M. Matoussaint dont la voix s'inquiète.
Mais Caroline entraîne son ancien maître dans Ja cour.
— Vous ne pouvez pas le voir, monsieur, — s'écrie-t-elle en éclatant en sanglots. — Le médecin l'a défendu... Il a peur que ce soit le croup... Je n'ai pas encore osé le dire à son père; il le saura toujours trop tôt, le pauvre homme... Ah ! mon bon monsieur, mon bon maître ! Quelle nuit ! quelle nuit!... Un si bel enfant!... Si fort déjà, à deux ans ! . . .
Et elle parle, elle parle, elle parle, répétant toujours les mêmes choses, comme une folle; et le vieux garçon, qui lui a pris les mains, sent tomber sur les siennes les larmes de la pauvre mère, lourdes et chaudes comme les premières gouttes d'une pluie d'orage.
— Dites-moi, Revillod, — dit ce soir-là M. Matoussaint à son adversaire au billard, qui vient d'exécuter un quatre-bandes magnifique, — est-ce qu'un de vos enfants a jamais eu le croup?
— Oui, ma petite Louise... Nous avons eu assez de peine à la sauver.
Et, poussant un soupir d'espoir à la pensée que les enfants ne meurent pas toujours de l'horrible mal, M. Matoussaint rate un coup tout fait, un « coup d'épicier », où il n'y avait qu'à suivre.
Il est guéri ! il est guéri !
M. Matoussaint les a invités tous les trois à déjeuner — le père, la mère et l'enfant, — pour célébrer cette grande joie. Les huîtres sont sur la table et le bonhomme vient de placer avec précaution entre ses jambes, pour la déboucher, une vieille bouteille de chablis.
— Euphrasie, on sonne... Ce sont eux... Allez ouvrir.
Mais le serrurier endimanché entre seul, portant son garçon encore un peu pâlot.
— Comment, Caroline ne vient pas?
— Excusez-la, monsieur Matoussaint. Elle est au lit à son tour, la pauvre femme... Mais ce n'est
rien... Un peu de fatigue, voilà tout, après la maladie du petit.
Il faut le dire, le vieux garçon se console tout de suite de l'absence de la mère. Il a son filleul, son petit Vincent, cela lui suffit. Il n'aime plus que cet enfant au monde, ce qui est encore une façon d'être égoïste.
— Mets-toi là, mon chéri ! — s'écrie-t-il en installant le bébé sur une chaise haute, qu'il est allé acheter la veille (oui, en personne), à la Ménagère.
Et comme le petit homme empoigne sa cuiller et frappe bruyamment sur son assiette :
— Bébé ! bébé ! — dit le père en faisant les gros yeux.
— Laissez-le donc ! — s'exclame M. Matoussaint, qui, oubliant sa douzaine d'huîtres, a d'abord pris le plus beau rognon, dans le plat, mijotant sur un réchaud, et a servi Vincent le premier.
Cette fois, le serrurier proteste.
— Ah ! monsieur Matoussaint, nous allons nous fâcher... Vous le gâtez trop aussi.
Mais le célibataire se tourne alors vers son hôte avec une fureur comique, et lui crie, bien en face :
— Vous, le papa, vous allez nous ficher la paix! Suis-je son parrain, ou ne le suis-je pas?
Puis, revenant à son filleul, il prend un couteau et une fourchette, il se penche sur l'assiette de l'enfant, et — révélant toute sa tendresse dans ce soin maternel — il lui coupe sa viande en petits morceaux.
L'orage matinal a crevé depuis cinq minutes et la pluie chaude fait de grosses bulles dans le ruisseau. Aussi la rue de Sèvres est-elle devenue tout à coup déserte, et là-bas, le long du square du Bon- Marché, les petits chevaux de la place de fiacres, immobiles et luisants sous l'ondée, ressemblent aux animaux vernis d'une boîte de joujoux.
Mais l'omnibus qui va de la Chaussée du Maine à la gare du Nord vient de tourner l'angle de la rue de l'Abbé-Grégoire; les deux poitevins gris-pommelés ont encore donné un bon coup de collier en trottant dans les flaques d'eau; et, pareils à un peloton de légionnaires romains s'abritant de leurs boucliers, les voyageurs, sortis du bureau d'attente, marchent à l'assaut de la
lourde voiture sous les parapluies criblés par l'averse.
— En avant, les « Nord » ! — s'écrie le conducteur, sans se douter de l'audace de son ellipse. — Trois places à l'intérieur seulement... Le un... le deux... le trois... Personne ne répond... Le quatre... le cinq...
— Voilà... quatre et cinq, — dit une voix douce qui sort de la grande cornette blanche d'une sœur de Saint-Vincent de Paul.
— Pas de correspondance?
Et, après avoir fermé leurs énormes riflards de cotonnade bleue, — on n'en voit plus de semblables que dans les congrégations et dans les marchés de campagne, — les deux Sœurs de charité montent dans l'omnibus.
— Encore une place, — reprend le conducteur. . . — Allons! le six.
C'est encore une femme qui écarte la foule et présente son numéro — une femme du peuple, en bonnet de linge, vieille à vingt-cinq ans, abritant de son mieux sous un en-tout-cas troué le petit garçon aux yeux creux et à l'air malingre qu'elle porte sur son bras et qui se retient à son cou.
— Dites donc, la maman, — dit alors le contrô-
leur, ruisselant sous son paletot de caoutchouc, — il a passé l'âge, « ce gosse-là »... il devrait payer sa place.
— Comment, monsieur! — riposte la femme, tâchant d'avoir de l'aplomb. — Trois ans et demi. . .
— Et les mois de nourrice, n'est-ce pas ?. . . Enfin , il fait un trop sale temps... Montez tout de même.
La pauvre femme, un peu honteuse, s'installe à la seule place libre, près de la porte de la voiture, en face des deux religieuses, avec son petit garçon debout entre ses jambes, et — ding! ding! ding! — l'omnibus complet se remet en branle, avec un bruit assourdissant de ferrailles secouées et de vitres tremblantes.
Assises à côté l'une de l'autre et toutes pareilles par le costume, les deux Sœurs de charité ne se ressemblent çuère.
La plus vieille, une commère d'une cinquantaine d'années, a le solide embonpoint et les bonnes couleurs d'une fermière. Après avoir remis au conducteur six gros sous enveloppés dans un morceau de papier — c'est tout l'argent que les pauvres filles ont sur elles, et la supérieure le leur a donné tout à l'heure, en les chargeant d'une commission pour l'hôpital Lariboisière — la grosse Sœur, avec
un geste campagnard, a planté son grand panier sur ses genoux et croisé ses mains sur l'anse. C'est une servante du bon Dieu — ancilla Domini — mais une servante pour les vulgaires besognes, pour les gros ouvrages.
Sa compagne, au contraire, est encore bien jeune — vingt-trois ou vingt-quatre ans peut-être — et toute sa personne se recommande par ces nuances de délicatesse et d'aristocratie qui ne se peuvent rendre que par un mot : la race. Seul, le peintre des âmes, Philippe de Ghampaigne, aurait été capable de reproduire ce visage pâle où s'ouvrent de grands yeux couleur de noisette, visage émacié déjà, avec deux ombres légères sous les pommettes; et elles sont dignes d'une archiduchesse, les mains transparentes aux doigts fuselés que la jeune Sœur de Saint-Vincent de Paul appuie sur le bec de corne de son vieux parapluie.
Cependant la femme du peuple — oh! les bonnes gens, les grands enfants, pleins de confiance et d'abandon, qu'on excite, qu'on affole par des flatte-
ries ignobles et imbéciles, mais que je connais, allez! et qui sont pleins de cœur! — la femme du peuple, la pauvre mère, a tout de suite lié conversation avec le conducteur, un petit sec à barbiche grise d'ancien chasseur de Vincennes, ayant sur sa veste le ruban déteint de la médaille de Crimée, et qui, tout en recevant les trente centimes de la voyageuse, a trouvé un sourire et un mot cordial pour le gamin à l'air maladif.
— C'est vrai — dit-elle — qu'il a été bien malade, le pauvre loup, et, telle que vous me voyez, je viens de le retirer de l'Enfant-Jésus, où il est resté six semaines... Il a encore sa petite figure de papier mâché... Pourtant le vieux décoré, le médecin, qui vous parle comme à des chiens, mais qui a l'air bon enfant quand même, me l'a encore répété tout à l'heure : « Six mois d'huile de foie de morue », qu'il m'a dit, ce et ce sera fini... » Pas vrai, Popol ?. . . Il s'appelle Léopold. . . Et tu ne feras pas la grimace, hein? et tu l'avaleras, ton huile de foie de morue?... Tu sais, tu l'as promis à maman.
Puis, changeant de ton brusquement et d'un air de malice sympathique :
Vous avez des enfants, pas? — demandet-elle au conducteur.
— Oui... trois, — répond l'ancien militaire. — Mais des grands... Trois filles... Mon aînée est mariée depuis un an, et la cadette vient d'entrer en apprentissage.
— Alors, vous savez ce que c'est... Quand la santé du petit a commencé à nous donner de l'inquiétude, ça tombait mal... au mois de juillet, en pleine morte saison... Mon mari est relieur, faut vous dire, il fait des cartonnages, des « bradels »... Il travaille en chambre, il a une clientèle bourgeoise... Mais voilà, pendant l'été, tout ce monde-là file, s'en va à la campagne, aux bains de mer, est-ce que je sais? Ça lui a pris, à mon pauvre petit, la veille de la fête du 14... C'était à la suite d'un chaud et froid; il a commencé à geindre, il se plaignait d'étouffer... Et son imbécile de père qui s'amusait tout de même à mettre ses drapeaux, ses ballons rouges et sa petite République de plâtre sur notre croisée!... M'a-t-il assez agacée?... Enfin, ces hommes, faut toujours que ça pense à la politique... Leur joujou, quoi?... Mais, le lendemain — ah! il ne s'agissait plus d'illuminer ! — le médecin est venu, il a fait la moue, et il a mis à ce pauvre enfant un vésicatoire dans le dos, grand comme la main... Une plurésie.
Comprenez-vous ça? A son âge!... Il n'y a pas de honte à l'avouer, nous étions gênés, dans le moment... Mon mari vapour toucher deux ou troisnotes en retard; bah! tout le monde parti... Et puis, il paraît qu'il n'était pas bien chez nous pour guérir, notre chérubin... Nous sommes au 3°2dela rue des Vinaigriers; deux petites pièces, et la chambre à coucher donne sur un puits d'air. . . Alors le docteur a dit : « Faut l'envoyer à l'Enfant-Jésus; je vous donnerai un mot pour un interne de mes amis... » Ah! ça a été dur! Nous l'avons porté là dans un fiacre, même que j'avais mis une paire de draps au Mont-de-Piété pour payer la course... Mais, à la porte de l'hôpital, mon homme a embrasséle petit, que je portais enveloppé dans une couverture de laine, et m'a dit brusquement : « Vas-y toute seule. . . J'ai pas le courage. » Je suis entrée; les mères, c'est fort; mais quand l'interne m'a pris Léopold des mains, j'ai cru qu'on m'arrachaitle cœur!... Alors, je suis allée retrouver son père dehors, qui fumait en m'attendant. Quand il m'a vue revenir seule, avec ma couverture sous le bras, il a jeté sa pipe sur le trottoir, où elle s'est cassée en vingt morceaux; puis nous sommes revenus à pied en marchant à côté l'un de l'autre, sans nous rien dire... Ah ! ces
six semaines que Léopold a passées à l'hôpital, je ne les oublierai jamais! C'était l'été, n'est-ce pas? il faisait beau. . . Eh bien ! pendant tout ce temps-là, il m'a semblé qu'il n'y avait plus de soleil!... Oui, je pouvais le voir le dimanche et le jeudi, et, malgré la consigne, je lui apportais des douceurs, des bêtises. . . comme ça, cachées sous mon châle. . . et on me disait qu'il allait mieux, qu'il guérirait sûrement... Mais, une fois dans la rue pour m'en retourner, va te promener, je pleurais comme une fontaine... Et il fallait les ravaler, ces larmes-là, et ne pas revenir à la maison avec les yeux rouges, à cause de mon homme qui ne pouvait pas m'accompagner, car il avait retrouvé de l'ouvrage... Il souffrait autant que moi de l'absence du petit, voyez-vous bien, tout en faisant le brave... et, une fois que je revenais du marché, j'ai surpris mon pauvre mari qui sanglotait devant un vieux mouton de carton àLéopold, qu'il avaitposé sur son établi ! . . . Enfin, c'est fini, c'est bien fini, toute cette misère!
— s'écrie la femme en mangeant son fils de baisers.
— Et tu vas le revoir, ton papa; il est en train de nous préparer à déjeuner. Et tu vas te bien porter, mon loup, et tu vas devenir gros et fort ! ... Il a déjà de bonnes petites joues... Et tu voudras bien de ton
huile de foie de morue, pour faire plaisir à ta mère... N'est-ce pas, mon roi?
^ Pendant que la pauvre femme parle, dans l'abondance de son cœur, le conducteur de l'omnibus - c'est un père de famille - et la vieille Sœur de Saint-Vincent de Paul - c'est une bonne femme — l'écoutent avec un sourire encourageant. Mais à quoi songe l'autre religieuse, la jeune Sœur si pâle, aux mains patriciennes, qui a baissé sur ses yeux le voile de ses cils de velours, comme pour s'absorber dans sa méditation?
Elle songe que cela existe pourtant, deux êtres qui sont unis pour le bonheur et pour l'infortune, et qui s'aiment, et qui ont à eux un petit enfant' elle songe qu'autrefois — oh ! il y a très longtemps, bien avant que ses mains charitables eussent touché aux misères humaines — elle a fait un rêve, un pur et noble rêve, dont elle retrouve comme un vague souvenir dans les sentiments naïfs exprimés par cette femme du peuple. Elle songe au passé, elle se souvient...
Elle s'appelait alors Annette de Cardaillan; elle sortait du Sacré-Cœur, et, dans l'hôtel du duc, son père, la haute croisée de sa chambre déjeune fille s'ouvrait sur le grand jardin. C'était au printemps, et elle voyait l'intérieur d'un marronnier fleuri, tout vibrant de chants d'oiseaux. Alors, son oncle l'archevêque avait parlé à ses parents de ce mariage... Lord Cavendale, la plus ancienne noblesse d'Irlande... Et elle entend le triste thème en mineur de la mazurka hongroise que jouait l'orchestre voilé, au bal de la première entrevue... Comme il l'avait troublée dès le premier regard, ce jeune homme si correct, à qui sa chevelure en brosse, sa courte barbe rousse et ses yeux de diamant noir donnaient l'aspect royalement fatal d'un Valois ! . . . Douglas ! il se nommait Douglas ! . . . Et, pendant six mois, elle avait bien souvent prononcé ce nom à demi voix, pour elle seule, avec un sourire de tendresse... Elle n'aimait pas, cependant, chez lui — tout à coup — ce regard trop hardi, ce mauvais rire... Puis, un jour, brusquement, son père était parti avec elle pour un de ses châteaux, au fond de l'Auvergne. Elle avait enfin osé demander des nouvelles de son fiancé et le vieux duc, pourpre décolère, lui avait seulement ordonné
de ne plus prononcer ce nom devant lui... Elle avait obéi, avec douleur, sans comprendre, jusqu'au jour où un journal, tombé par grand hasard sous ses yeux, lui avait appris l'effroyable scandale, cette querelle dans un restaurant de nuit, ce duel pour une fille de théâtre, cet homme froidement tué par lord Cavendale d'un coup de spadassin, toute cette honte étalée en cour d'assises!... Et les dates! les terribles dates!... Puis c'était sa longue maladie, et le nom de Douglas répété dans le délire, et l'étoile trouble de la veilleuse au fond des ténèbres de l'insomnie; puis ses navrantes promenades de convalescente, en automne, devant le panorama des montagnes, sur la terrasse du château que les platanes jonchaient de leurs grandes feuilles jaunes, et où elle se sentait si triste en suivant des yeux la fuite des nuages, chassés par le vent du nord-ouest, qui se déchiraient aux cimes... Enfin, elle prenait sa grande résolution et, malgré la douleur de son père, malgré les conseils de son oncle, Monseigneur de Cardaillan, accouru en hâte de son diocèse, elle prenait l'habit des Filles de la Charité. . . Et, depuis six ans, elle pansait des plaies qui lui paraissaient moins incurables que celle de son cœur, elle
veillait des agonisants qu'elle enviait presque de partir avant elle!... Et voilà qu'elle se rappelait tout à coup que, si morte au monde qu'elle se crût, elle avait pourtant conservé, et portait encore à son cou, la petite médaille bénie par le Pape que lord Cavendale lui avait rapportée d'un court voyage en Italie...
0 faible cœur!
En ce moment, sa compagne lui touche le bras légèrement, la croyant endormie.
— Réveillez-vous, ma Sœur... nous voilà tout à l'heure au boulevard Magenta.
Mlle Annette de Cardaillan, en religion sœur Sainte-Ursule, ouvre les yeux et revoit tout d'abord devant elle cette femme avec son petit garçon sur les genoux, cause involontaire de sa rêverie.
Vivement, elle porte la main à son cou, introduit avec quelque peine deux de ses doigts sous le calicot empesé de sa guimpe et retire de là une petite médaille d'or, retenue par un mince cordonnet que
la religieuse brise d'un coup sec; puis, mettant l'objet, encore moite de la chaleur de son sein, dans la main de la femme du peuple :
— Faites-moi le plaisir, madame,— lui dit-elle, — d'accepter ce souvenir et de le suspendre au cou de votre cher petit malade. . . C'est une médaille qui a été bénie à Rome, il y a six ans, par notre Saint- Père le Pape.
Et, se dérobant aux remerciements embarrassés de la mère, la Sœur de charité suit sa grosse camarade, qui est déjà descendue de l'omnibus et qui trotte bravement dans la boue.
Le conducteur — il a un numéro de l'Intransigeant dans la poche de sa veste — aurait bien envie de lâcher quelque incongruité; mais c'est un ancien caporal de chasseurs à pied, qui a eu la moitié d'une oreille coupée par une balle russe à Balaclava, et qui respecte les dames. D'ailleurs, la pauvre mère regarde la médaille bénite d'un air sérieux et ému. « Français et militaire », comme dit la chanson, le conducteur se contente donc de sourire dans sa moustache grise, par égard pour le beau sexe.
Je venais de confier ma pelisse à l'ouvreuse et j'allais entrer dans le vomitoire des fauteuils d'orchestre, lorsque je vis paraître, au fond du corridor, la barbe blanche du vieux sculpteur Louis Sénéchal, et, voulant lui demander de ses nouvelles, j'attendis qu'il se fût aussi débarrassé de son paletot.
J'aime Sénéchal d'une amitié respectueuse, faite d'admiration pour son talent et d'estime pour son caractère. Je sais quel idéal pur, quelle tendre bonté se cachent sous l'enveloppe rude de ce vieil artiste, que les bonnes gens du faubourg Saint- Jacques connaissent bien pour le voir, tous les matins, fidèle à ses habitudes populaires, se débarbouiller à la borne-fontaine du coin de la rue du Val-
de-Grâce. Il m'a conté lui-même, dans son atelier, tout en roulant ses boulettes de terre glaise et en blaguant avec le modèle, sa vie d'autrefois, sa vie de travail et de misère; et maintenant qu'il est illustre et qu'on a attaché des palmes d'académicien et une croix d'officier sur sa blouse de maçon, je sais quel noble usage il fait de la petite aisance qui lui est venue avec la gloire; on m'a révélé ses charités discrètes et comment il abandonne son traitement de membre de l'Institut à une pauvre juive, accablée de famille, qui avait, il y a vingt-cinq ans, un des plus beaux corps de Paris et qui a posé jadis pour YHécube de Sénéchal, la statue d'où date sa réputation.
Puis, je tenais à le voir avant le commencement du spectacle et à parler avec lui de son ami Octave Firmez, de ce poète mort, il y avait dix ans déjà, dans une obscurité presque complète, et dont la renommée avait tellement grandi depuis lors que la première représentation de son drame posthume, Les Chevaliers errants, attirait, ce soir-là, à l'Odéon, tout le Paris artistique et mondain.
— Vous avez toujours le 63? — me demanda-t-il en m'apercevant et en me donnant la main.
— Et vous toujours le 65?
— À merveille... Nous causerons un peu dans les entr' actes. Mais attendez que je quitte ma « pelure », — dit-il, en employant un de ces mots de l'argot faubourien dont cet ancien gamin de Paris n'a jamais pu se défaire et avec lesquels il s'amuse parfois, assez malicieusement, à scandaliser ses confrères de l'Institut et du Jury.
En ce moment, une voix de femme se fit entendre auprès de nous.
— Donnez-moi votre pardessus, monsieur Sénéchal, — lui disait l'ouvreuse.
Je vis alors une chose singulière. Le sculpteur, en tenue de soirée, la rosette rouge à la boutonnière, et la petite vieille toute ratatinée, en pauvre robe noire, en bonnet à rubans roses, se regardèrent, se prirent les mains, et leurs yeux se remplirent de larmes. Puis, sans s'inquiéter des habits noirs qui se pressaient dans le corridor, Sénéchal embrassa l'ouvreuse sur les deux joues.
— Du courage, ma pauvre Clémence! — lui ditil, d'un accent profondément ému. — Et c'est convenu, n'est-ce pas? Je vous reconduirai chez vous après le spectacle. Nous irons à pied, bras dessus, bras dessous, et nous parlerons de lui... Mais, au moins, verrez-vous sa pièce?
— Oui, — répondit la vieille femme, — on m'a réservé un strapontin près de la porte; c'est une grande faveur... Mais, pardon, monsieur Sénéchal, mon service me réclame.
Et tandis que l'ouvreuse se remettait à sa récolte de paletots et de parapluies, le statuaire, souriant tristement à mon regard étonné, me saisit le bras et m'entraîna dans la salle :
— Allons nous asseoir, — fit-il d'une voix altérée. — Je vous donnerai tout à l'heure l'explication de la gravure. . . Une cruelle et douloureuse histoire, allez, mais consolante tout de même, puisqu'elle prouve qu'il y a encore des cœurs désintéressés... Silence ! On frappe les trois coups.
On se rappelle le magnifique succès des Chevaliers errants, avec lesquels l'Odéon fit salle comble pendant plus de cent représentations. Cette action épique, ces amples et nobles vers qui ne se peuvent comparer qu'à ceux de la Légende des Siècles, soulevèrent, dès les premières scènes, de longues acclamations d'enthousiasme. Bien qu'engourdi depuis
vingt-cinq ans par le prêchi-prêcha des pièces à thèses et les flonflons égrillards de l'opérette, le public se réveilla quand ce grand souffle d'inspiration et de poésie vint le frapper en plein visage. Il n'y eut même pas, ce jour-là, le sourd murmure des petites haines et des mesquines envies. L'auteur était mort depuis dix ans ; il n'avait plus d'ennemis. Dès la fin du premier acte, le succès prit le caractère d'un triomphe.
— Allez, mes bons amis ! claquez, battez des mains ! — s'écriait Sénéchal, tandis que le rideau s'abaissait lentement sur les acteurs, déjà rappelés à grands cris et saluant une dernière fois avec un sourire heureux et fatigué. — Tout cela n'empêche pas que vous avez laissé Firmez crever de faim pendant dix ans, et qu'il n'a pas trouvé, de son vivant, un théâtre pour jouer sa pièce. Applaudissez, mes amours ! Il est bien mort, il n'en fera plus ! . . .
— Firmez a-t-il donc été si malheureux? — demandai-je alors au vieil artiste, pour lui remettre en mémoire la promesse qu'il m'avait faite.
— Oui, — me répondit Sénéchal, — du moins pendant toute sa jeunesse. C'est même pour cela qu'il a si peu produit; car ce pauvre poète, qui aurait eu besoin de rêverie et de paresse, a été forcé
trop longtemps d'accepter de basses besognes pour vivre, de bâcler des compilations à un ou deux sous la ligne pour des faiseurs d'encyclopédies et de dictionnaires. Plus tard, il a été enrichi par un héritage... Mais, tenez, voilà que la salle se vide. L'entr'acte sera long et mon histoire est courte. Écoutez-la :
Quand j'ai connu Firmez — nous avions tous deux vingt-cinq ans — il venait de lâcher ses études de droit pour faire de la littérature. Brouille avec la famille, naturellement. Le père, notaire en province, un bourgeois féroce, lui avait coupé les vivres. Mais, à cet âge-là, on s'amuse de tout, même de la misère. D'ailleurs, on savait qu'Octave avait des parents aisés ; il pouvait faire quelques dettes, et il n'était pas le plus « panne » d'entre nous, au contraire. Même, quand il venait dans mon atelier de bohème, au fond de Vaugirard, nous l'attrapions sur ses cravates tapageuses et ses gilets de velours, et nous l'appelions lemirliflor. Octave était alors un très joli brun, aux longs cheveux bouclés, avec une barbe follette et des yeux de chèvre amoureuse, et il exerçait de grands ravages parmi les grisettes du Quartier Latin ; c'est ainsi qu'il connut Clémence.
L'OrVREUSE. 285
— Gomment ? — m'écriai-je en interrompant Sénéchal. — Clémence?... cette vieille femme que tout à l'heure...
— Parfaitement, et, pour dire la vérité, ce n'était pas quelque chose de bien relevé, à cette époque-là, que cette pauvre Clémence. Vingt ans, jolie comme le sont les Anglaises, quand elles s'y mettent, une taille à tenir dans les deux mains et une forêt d'admirables cheveux, couleur de marron d'Inde qui sort de sa coque... Mais quoi? Orpheline, lâchée sur le pavé de Paris avec le goût du plaisir et un de ces métiers de femme qui n'en sont pas... Enfin, que vous dirai-je? Il y avait bien deux ou trois d'entre nous qui l'avaient vue mettre son corset... Octave l'avait rencontrée au Prado. Ils s'étaient lâchés, puis repris, puis lâchés encore, quand, un soir que j'entrais avec Octave dans notre gargote, voilà que nous y trouvons Clémence, assise devant un bouillon qu'elle ne buvait pas et grelottant la fièvre. Nous l'interrogeons; un étudiant en médecine qui se trouvait là s'en mêle : c'était une fluxion de poitrine, et carabinée encore. Que faire? La fillette logeait dans un méchant garni ; pas d'argent. Le carabin prononce le mot d'hôpital et elle se met à pleurer. Octave avait bon cœur; il emballe la
pauvre enfant dans un fiacre, la conduit chez lui, la veille et la soigne comme eût fait une sœur grise, la guérit, ne la met pas à la porte, bien sûr, quand elle entre en convalescence... et en voilà pour vingt ans !
— Quoi ?. . . Lui, Firmez ! Un poète ! . . . avec cette fille...
— Cette fille, mon cher, était une pauvre enfant de la rue et de la nature, qui avait fait des bêtises à vingt ans comme les oiseaux en font au mois d'avril; mais son cœur était bon, simple et droit, et la reconnaissance fit d'elle pour Octave la meilleure, la plus fidèle, la plus dévouée des compagnes. Justement les mauvais jours étaient venus ; les fournisseurs savaient que Firmez était décidément brouillé avec sa famille; Y œil était fermé ; il fallait travailler pour vivre. Ah ! la chienne d'existence qu'il a menée pendant dix ans, le poète! Deux chambres au cinquième, dans Plaisance, d'où il filait tous les matins, sur l'impériale de l'omnibus, pour aller potasser les bouquins de la bibliothèque de la rue Richelieu et prendre des notes — c'est alors qu'il piochait pour un tas de Larousse; puis le retour à la nuit tombante, le pauvre fricot préparé par Clémence et mangé sous la petite lampe-modéra-
teur à abat-jour vert, avec les deux couverts de ruolz qui montrent leur cuivre et les serviettes de huit jours qu'on roule encore dans leurs ronds, après un dessert de nèfles et de fromage; et puis, toute la soirée, jusqu'à deux, trois heures du matin, la « copie » ! La copie qui se paye au kilomètre, la copie fastidieuse et écrite mécaniquement, à la hâte, sur la toile cirée du dîner desservi, à côté du poêle de blanchisseuse où mijote le café nocturne! Il serait mort de cette vie-là, le poète, s'il eût été seul. Mais il avait auprès de lui cette fille du peuple, qui s'était rappelé son métier de fleuriste pour gagner au moins les légumes du pot-au-feu, cette vaillante et douce créature, qui était courageuse comme une paysanne à la moisson et mignonne et jolie comme une amazone de Hyde-Park. Il avait auprès de lui cette femme, assez héroïque pour n'avoir pas prononcé pendant dix ans la fameuse phrase : « Je n'ai plus une robe à me mettre » , cette gentille amie qui, d'heure en heure, pendant qu'il abattait sa maussade besogne, venait écarter ses cheveux emmêlés sur son front et y déposait son rafraîchissant baiser; et s'il n'avait que peu de temps à donner au sommeil, il dormait du moins sur un cœur dont il était sur... Et maintenant,
jeune homme, appelez ça, si vous voulez, un « collage y> avec une fille !
— Pourquoi ne l'a-t-il pas épousée, après tant d'années de vie commune, après une si longue épreuve ?
— Attendez donc, c'est là toute l'histoire... Octave était aimé, adoré, mais il n'aimait pas et s'acoquinait seulement dans une habitude. Un beau jour, crac ! son père meurt subitement, il hérite de vingt mille francs de rente. Ah ! il ne fut pas ingrat! Clémence eut des boutons de diamants aux oreilles et promena de charmants peignoirs bleus dans l'aimable logis d'artiste qu'il s'arrangea tout d'abord. Mais il voulait un peu vivre, voir du monde, et c'était bien naturel. Ses premiers vers publiés, ses Poèmes héroïques, que tous ceux qui l'applaudissent aujourd'hui ont si bêtement niés et bafoués alors, l'avaient tout de même bien posé dans l'opinion des gens qui s'y connaissent, des poètes, des vrais. On l'invita, on l'attiradanscertains milieux faciles. Toujours joli homme, bien que
fatigué, il plut aux femmes, et voluptueux comme une chatte, il eut une kyrielle de bonnes fortunes. Ah! la pauvre Clémence peut se vanter d'avoir été trompée. Elle le savait, c'est certain. En souffraitelle? Du moins, elle n'en fit jamais rien paraître. Son miroir lui avait dit sans doute qu'elle s'était bien fanée pendant les années de misère, et puis, avec l'âge, sa tendresse pour Octave avait pris cette indulgence quasi-maternelle qui excuse les faiblesses de l'homme aimé et en sourit même quelquefois, avec une espèce de fierté. Gela n'est pas rare dans le peuple — et elle en était — de voir une commère sur le retour raconter à ses voisines les fredaines de son bel homme de mari et conclure, en haussant gaiement les épaules : « Bah! je l'ai quand je le veux! »
Le temps passa, et Firmez, qui n'avait que quelques poils gris aux tempes malgré ses quarantecinq ans, avait continué à brûler le cierge par les deux bouts et à se consoler de ses déceptions littéraires — le succès se faisait toujours attendre — par ses victoires galantes. Quant à Clémence, qui touchait à la quarantaine, — il faut bien l'avouer, — c'était déjà presque une vieille femme. Mais un soir d'été, comme nous étions là, chez Firmez,
âOO VINGT CONTES NOUVEAUX.
quelques intimes, à boire des grogs et à fumer des pipes, voilà qu'Octave, qui depuis quelque temps se plaignait de palpitations, s'évanouit sur son canapé. Il se remet bien vite, sans doute; mais, là-dessus, terreur de la pauvre Clémence. Un médecin de nos amis, consulté, fait une réponse qui n'était ni figue ni raisin, et conseille de voir le fameux Bouillaud. Celui-ci rassure Octave, mais nous apprenons la vérité. Le poète avait la maladie des libertins, des artistes et des chevaux de cirque, une maladie de cœur très grave, mortelle.
Elle ne fit pas d'abord de grands progrès. Firmez, toujours souffrant, mais devenu sage et admirablement soigné par Clémence, s'attendrissait sur le dévouement et la bonté de sa vieille amie. Comme nous dînions un jour chez lui, tous les trois, il me dit en me passant le saladier :
— Tu sais ce que nous avons décidé, Clémence et moi... Voilà vingt ans que nous vivons ensemble, et nous ne sommes pas mariés, c'est trop bête... Un de ces quatre matins, tu viendras nous prendre avec trois amis, nous irons faire un tour à la mairie et à l'église et l'on rentrera déjeuner à la maison.
— Bravo! — fîs-je en regardant Clémence. Elle avait des larmes plein les yeux.
— Hein! comme il est bon, mon Octave, — me dit-elle. — Mais, vous savez, Sénéchal, je ne veux de la cérémonie que lorsqu'il sera tout à fait rétabli, tout à fait grand garçon... Ah! c'est comme ça... Je prétends avoir un bel épouseux pour me conduire chez M. le curé!
Hélas! quinze jours après, il était au lit, l'épouseux, au lit pour n'en plus sortir. Un éreintement de première classe de son dernier livre, sa pièce refusée au Théâtre-Français, l'avaient achevé. Et Bouillaud, qu'on avait fait revenir et qui répétait : « Pas d'émotions ! » Les amis du poète déploraient d'avance sa perte, mais moi, tout en partageant leur chagrin, je songeais aussi à la compagne de toute sa vie, à la bonne Clémence. Firmez était trop léger pour avoir fait un testament. S'il ne l'épousait pas avant de mourir, que deviendrait-elle?
Je pris le parti d'en parler à la pauvre femme, mais, dès les premiers mots, elle tomba en sanglotant dans mes bras :
— Jamais, — s'écria-t-elle, — jamais, entendezvous, Sénéchal, je n'aurai ce courage-là!... Lui rappeler sa promesse? Mais ce serait lui faire comprendre qu'il est perdu!... Et il ne s'en doute pas, mon ami, il croit qu'il sera sur pied au prin-
temps, il se fait toutes sortes d'illusions... Et le médecin m'a fait espérer que ce serait ainsi jusqu'à la fin et qu'il aurait une mort très douce. . . Mais en lui parlant de ce mariage, je hâterais sa mort, je le tuerais!... Jamais, je vous dis, jamais!... Oh! je sais ce qui m'attend... Les héritiers me chasseront, je serai dans la misère. . . Allez, quand je l'aurai perdu, je n'aurai plus besoin de rien!... Ce n'est pas sage? Ce n'est pas raisonnable? Mais a-t-il été raisonnable, a-t-il été sage, lorsque, pauvre étudiant, il m'a amenée, mourante, dans sa chambre d'hôtel, moi, une traînée! et qu'il m'a soignée comme une Sainte Vierge?... Je puis m'en vanter, Sénéchal, je ne lui ai jamais donné un chagrin, un souci... et, puisqu'il est condamné, tout ce que je demande au bon Dieu, c'est qu'il meure dans les bras de sa vieille camarade, sans s'en douter, et en me voyant sourire.
— ■ Et il est mort ainsi, jeune homme, — ajouta le vieux statuaire en posant sur mon bras une main tremblante d'émotion ; — et elle ne m'a jamais laissé
seul près du malade : elle était toujours là, me suppliant des yeux de ne rien dire, et elle a payé d'une fortune la douloureuse joie d'adoucir l'agonie de celui qu'elle aimait et qui s'était tué à la tromper avec un tas de coquines. Dès le lendemain de sa mort, d'horribles parents de province, d'infâmes héritiers... Oh! les bourgeois! — s'écria Sénéchal, en secouant sa crinière blanche de vieux romantique, — voyez-vous, à « la prochaine», nous ne les guillotinerons pas; c'est une mort trop noble pour eux. Mais nous inventerons, oui, j'inventerai, moi, pour les tuer, une machine à coups de pied au derrière!... Eh bien, ces bourgeois, les héritiers de Firmez, furent impitoyables : ils prirent tout et ils balavèrent Clémence avec les ordures du logement vidé!... On s'est occupé d'elle, cela va sans dire. Bordier, l'auteur dramatique, lui a fait obtenir cette place d'ouvreuse ; ce n'est pas tout à fait assez pour qu'elle vive, mais il n'y a pas que des cœurs durs, heureusement, et enfin... enfin, elle vit.
— Je vous entends, — fis-je en serrant la main du sculpteur.
— Et dire — reprit-il en se frappant le front — que si cette pauvre femme n'avait pas eu dans le cœur tant d'exquise délicatesse, elle s'appellerait
aujourd'hui Mmc Firmez, qu'elle serait assise là, dans cette avant-scène, et que les gilets à cœur viendraient lui faire leurs compliments; tandis que, au lieu de cela, elle est dans le corridor à ranger les paletots et les cannes. Enfin, ce soir, elle est bienheureuse; elle entend applaudir le nom de son Octave et ces beaux vers auxquels elle ne comprend rien, mais qu'elle admire sans comprendre... Et c'est peut-être ce qu'il y a de plus grand au monde, jeune homme; cela s'appelle la Foi... Eh bien, je veux qu'aujourd'hui elle fasse la partie complète... Tous les dimanches, elle dine à la maison, et je fais servir la soupe à cinq heures, pour qu'elle arrive à temps à son théâtre... Mais ce soir, parbleu, je l'emmènerai souper, comme Octave faisait les jours de « premières », et nous parlerons de lui jusqu'à deux heures du matin!... Mais taisons-nous, le deuxième acte va commencer.
Et c'est pourquoi, ce même soir, vers minuit et demi, me trouvant au café Voltaire auprès d'un groupe déjeunes élèves de l'Ecole des Beaux-Arts,
je m'amusai beaucoup de leur stupéfaction quand ils virent entrer et se diriger vers l'escalier des cabinets particuliers leur illustre professeur, M. Sénéchal, membre de l'Institut et officier de la Légion d'honneur, donnant le bras à une petite vieille, en bonnet à coques, qu'ils reconnurent pour la mère Clémence, ouvreuse des fauteuils d'orchestre à l'Odéon, côté des numéros impairs, ou — pour parler plus correctement — côté jardin.