DIRECTEUR DE « LA PATRIE
Cauterets, 23 août 1883.
Faire deux cents lieues, afin de demander aux sources de Cauterets un peu de santé pour l'hiver qui vient et, après le huitième verre d'eau et le huitième bain, être assez sérieusement indisposé pour prendre le lit, voilà ce qui s'appelle n'avoir pas de chance.
C'est ce qui m'arrive, mon cher directeur, et au lieu des impressions de voyage par lesquelles je remplace quelquefois, dans les mois d'été, mon feuilleton dramatique, j'ai vu le moment où je ne pourrais raconter aux lecteurs de la Patrie que
mes insomnies de malade, mgri somnia, dans le banal lit à rideaux blancs d'une chambre meublée, à côté de la table de nuit où traîne la boîte à pilules et où la tisane mijote sur une veilleuse.
J'en suis même encore à peu près là, et c'est dans le fauteuil du convalescent que je vous écris, d'une main que fait trembler un reste de fièvre, non pas un article, mais des lignes quelconques, qui me coûtent un gros effort et que je vous prie de considérer seulement comme une preuve d'exactitude et de bonne volonté.
Je n'en veux pas aux eaux de Gauterets du méchant tour qu'elles me jouent. Elles suivent, m'assure le médecin, le précepte de Salomon : Qui benè amat bcnè castigat; et la preuve, parait-il, qu'elles me feront du bien, c'est qu'elles commencent par me faire du mal . Ce sont des bourrues bienfaisantes. Je me relèverai sans doute de ce petit assaut tout à fait gaillard et solide, et l'hiver prochain, aux premières représentations, je ne troublerai plus par des quintes de toux irrévérencieuses la suave prose des dramaturges et des vaudevillistes, je me tiendrai, sage comme une image, dans mon fauteuil d'orchestre, et je ne me lèverai plus, plein de fureur et en criant : « La
porte! » quand des spectateurs retardataires m'enverront sur la nuque une douche d'air glacé en s'installant dans leur baignoire.
A propos de théâtre, sachez que je pourrais, si j'en avais l'envie, vous envoyer de Gauterets un véritable feuilleton dramatique.
Car il y a ici deux théâtres. Oui, dans ces belles montagnes, on trouve des contrôleurs en cravate blanche et des ouvreuses en bonnet à coques. On joue la comédie au bruit du torrent; on chante l'opérette à mille mètres d'altitude au-dessus du niveau de la mer.
Le soir même de mon arrivée, la grande Juive- Errante, Sarah Bernhardt, donnait une des dernières représentations de sa tournée, qui n'a pris fin que ces jours-ci. Je venais de faire un voyage de vingt heures, par une chaleur à cuire des œufs durs au soleil, et j'avais avalé dans les Landes, entre Bordeaux et Dax, autant de sable qu'il en faudrait pour emplir les sébilles de tous les employés de tous les ministères. Le courage m'a manqué et je ne suis pas allé revoir Fédora. Dès le lendemain, en faisant pour la première fois le pèlerinage de la Raillère, j'ai rencontré vingt ou trente Parisiens de distinction, qui s'étaient donné ce
plaisir. Tous m'ont dit que Sarah, bien que très fatiguée et ayant un peu éraillé sa « voix d'or » sur les grandes routes, avait tout de même été admirable. Entrée en scène demi-morte et presque aphone, l'artiste enragée a fait à ses nerfs un appel désespéré, et elle a transporté la salle d'enthousiasme, comme aux meilleurs soirs du Vaudeville. Je le crois sans peine, car Sarah est une personne extraordinaire, qui est capable de tout, — même d'engraisser. On m'affirme qu'à cet égard, elle a produit ici un effet de grande surprise. Qu'elle y prenne garde, qu'elle songe au sort de l'Alboni et qu'elle se rappelle que l'embonpoint excessif n'est toléré que chez les chanteuses.
Outre cette étoile de première grandeur, — étoile filante, s'il en fut jamais, — le ciel dramatique de Gauterets a tout un petit zodiaque. La jolie boulotte, M,nc Théo, fait ses mines gracieusement maniérées; l'Engalli chante la Favorite avec sa belle voix ronde et son accent russe ; notre ami Lemercier de Neuville agite ses fantasques et amusantes marionnettes; M110 Leriche, dont nous avons apprécié à l'Ambigu les franches qualités d'actrice comique, joue le répertoire de Judic. On nous promet, pour tout h l'heure, Pierre Berton
avec la belle Mllc Baretti, de l'Odéon, pour partenaire. Que sais-je encore?
Tous ont eu du succès ou en auront. J'y applaudis de bon cœur, mais, entre nous, j'aime mieux y croire de confiance que d'y aller voir. Pour deux raisons. D'abord, aux eaux, les habitudes sont changées; dès l'aurore, on court accomplir son devoir thermal, on avale ses verres d'eau tiède, on se plonge dans une baignoire de marbre qui ressemble assez bien à un tombeau, et Ton y passe une demi-heure à regarder flotter un thermomètre. C'est tout un travail, et le soir, malgré les attrayantes affiches, on se décide volontiers pour son oreiller. Et puis, on a ici constamment sous les yeux un merveilleux spectacle, qui dégoûte de tous les autres. Quel décor vaudra jamais la route du Pont-d'Espagne et quelle prima donna est capable de tenir une note comme la cascade du Cerisey ?
J'ai donc dédaigné, jusqu'à présent, les deux théâtres de Cauterets. J'ai vécu en plein air, en pleine nature, et je me suis enivré de l'air si Irais, si léger, si pur de ces chères Pyrénées qui, deux fois déjà, ont rétabli ma santé et la rétabliront encore, je l'espère bien, malgré mon accident actuel.
Je les aime tant, ces Pyrénées ! Je les préfère même aux autres montagnes, surtout aux Alpes, trop grandes, trop solennelles pour moi, presque toujours pluvieuses ou embrumées, pleines d'Anglaises aux pieds gigantesques et de lourdauds d'Allemands qui dévorent leur dîner de table d'hôte d'une manière ignoble, — et où l'on trouve, au pied de chaque glacier, un garçon d'hôtel, qui parle toutes les langues comme Pic de la Mirandole, et qui vous présente une note longue comme un jour sans pain, où il a compté cinq francs le thé pris a part et dix francs le coucher du soleil.
Combien j'aime mieux mes vieilles amies, les vertes vallées d'Ossau ou de Pierrefitte! Ici la nature est sublime aussi et, de plus, elle est aimable ; elle a la beauté et elle a le charme, — et un charme joyeux, méridional, tout de couleurs et de parfums. Tenez, en ce moment, on fait les foins, pour la troisième fois de l'été, s'il vous plaît; car, dans ce bon pays, il y a deux regains après la première fenaison, et souvent deux regains superbes. Pas de promenade plus exquise que d'aller, sous les arbres d'une route, le long des herbages bornés par des feuilles de chiste, plantées debout en terre. Dans l'herbe grasse, sous l'ardent soleil, les
paysans pyrénéens, en bras de chemise, le béret tiré sur les yeux, coupent le foin au ras du pré, avec le geste court du faucheur montagnard ; et la prairie vous envoie aux narines une odeur aromatique, délicieuse, qui vous enivre et vous rafraîchit à la fois, et qui vous donne la sensation de fraîcheur innocente qu'on éprouve en mettant un baiser sur le front d'un petit enfant !
J'insiste sur le caractère de joie et de belle humeur de ces villages pyrénéens, où, de plus en plus, les Parisiens, éreintés par un hiver de travail ou de plaisir, prennent l'habitude de passer leurs vacances.
Dès que vous descendez de wagon, — à Pierrefitte, par exemple, — quel site riant et quelle gaieté autour de vous ! Du ciel bleu, vraiment bleu ; et de toutes parts les montagnes qui montent dans l'azur, vertes de la base au sommet, sous leurs forêts de petits hêtres, et d'où jaillissent seulement çà et là, tout là-haut, quelques pics dénudés, d'un gris fin ou d'un ton fauve de rouille. Tout près de là, deux gaves se rencontrent et mêlent leurs eaux qui bondissent, chantent et bouillonnent, leurs eaux pures et limpides qui, dans les parties calmes — bons endroits pour pêcher la truite — prennent
des couleurs changeantes où se mêlent l'émeraude et le lapis-lazuli. Et le bon air! Vous venez de rouler tout un jour et toute une nuit, pendant plus de huit cents kilomètres, et rien qu'à en emplir largement vos poumons et à le sentir passer sur votre front en sueur, vous êtes déjà reposé.
Mais quel tapage! quels accents vibrants et clairs ! quelle mousqueterie de coups de fouet! Ce sont les cochers du Béarn, les gens à béret qui vous proposent des voitures. Prenez un de ces landaus attelés de quatre chevaux de montagne, fins comme des arabes, doux comme des moutons, portant beau pourtant, et piaffant dans le harnois, et faisant grelotter leurs sonnailles. Pour un louis, vous allez voyager comme un prince.
En route ! Le Béarnais qui vous conduit — un garçon fendu comme un compas, aux beaux yeux noirs, à la moustache espagnole — vient de sauter sur le siège, et, d'un seul coup de fouet, il a enlevé son attelage. Ils partent au grand trot, les légers chevaux de Tarbes, toujours au trot, même quand la route monte ou tourne en lacets trop courts, et ils vous emportent sur la route blanche, dans le courant d'air d'un gave, entre la roche à pic,
zébrée de coups de mine, et l'étroit parapet qui plonge dans le gouffre.
On part, et l'on est tout de suite arrivé, tant on a été ravi d'admiration et de plaisir, tout le long du chemin, et, au moment où l'on voudrait aller longtemps ainsi, faire encore bien des lieues, on aperçoit sous ses pieds, au fond de la vallée, dans son cirque de montagnes, le village pyrénéen, bleuâtre sous ses toits d'ardoise.
Encore une pétarade de coups de fouet! et l'on débouche par une rue étroite et ombreuse sur la place grouillante de foule, où de grandes belles filles, à la taille droite, le chignon tordu dans un foulard rouge ou bleu, courent à côté de la roue de la voiture, et vous proposent des logements, en <( vibrant » mieux que les apprenties tragédiennes du Conservatoire.
Mais vous ne les écoutez pas, et vous regardez autour de vous, tout amusé. Un guide en veste bleue à boutons d'argent, sa plaque sur la poitrine et son fouet en bandoulière, passe en menant trois ou quatre chevaux de selle; puis, c'est un groupe de jolies baigneuses en toilette claire, arrêtées devant la devanture bariolée du marchand de lainages; c'est une caravane d'enfants montés sur
des ânes; c'est un superbe Aragonnais aux mollets énormes, avec son mouchoir noué en turban sur sa tête basanée, en costume couleur de poussière, suivi par une grande mule au ventre rasé, chargée de deux lourds paniers pleins de magnifiques raisins noirs, sous lesquels, j'en ai bien peur, il doit y avoir du tabac ou des allumettes de contrebande. Mais, tout à coup, une voix connue vous appelle :
— Vous voilà donc ici?
Et l'on reconnaît un ami, une connaissance parisienne, puis deux, puis trois. C'est comme un coin de boulevard dans la montagne. Et dans ce paysage, et dans cette foule, circule une si chaude atmosphère de contentement, de santé et de repos, qu'involontairement on songe :
— Comme je vais être heureux ici !
Voilà, mon cher directeur, ma première impression d'arrivée à Cauterets. Je vous la note à la diable, d'une main tremblante de convalescent; car je viens d'être assez rudement secoué.
Mais j'espère bien être tout à fait guéri dans deux ou trois jours, et je vous parlerai mieux, dans ma prochaine lettre, de ce beau pays, qui a eu l'honneur d'être choisi par Henri Heine comme décor de son poème d'Atta-Troll.
Cauterets, 28 août 1883.
J'ai quitté le fauteuil d'Argan, mon cher directeur. Mon indisposition n'était que l'effet des eaux. J'ai payé mon tribut à la naïade de Cauterets, et maintenant c'est fini, parait-il. Je n'ai plus qu'à faire provision de santé. Mon médecin et ami, le docteur Constantin Paul, avec qui je voyage, — car je voyage avec mon médecin, comme une tête couronnée, — m'a déclaré ce matin même, après m'avoir ausculté, que je n'avais jamais si profondément et si largement respiré et que je possédais désormais des poumons de sonneur de trompe. Je n'en ferai pas l'expérience, estimant que le cor de chasse n'est pas un instrument d'appartement et qu'il n'est supportable qu'entendu de très loin, à l'heure du crépuscule, quand la première étoile apparaît au-dessus des collines boisées, dans le ciel glauque d'une chaude soirée d'été.
Il ne m'est pas moins doux de penser que mon appareil respiratoire est remis à neuf et que j'aurai, cet hiver, des poumons corrects, des bronches convenables, un larynx décent. D'abord, cela me
permettra d'épuiser, sans trop de remords, ma provision quotidienne de cigarettes; et puis, me voilà tranquille pour les ce premières » de la saison prochaine. Je m'y enrhumerai toujours, c'est clair, les salles de théâtre étant des machines très perfectionnées pour attraper des bronchites et des coryzas. Mais enfin, ces bronchites ne deviendront pas des congestions pulmonaires, et je ne m'exposerai plus, pour le maigre plaisir d'entendre de la prose de M. Busnach ou des couplets de M. Burani, à un trépas sans gloire et sans utilité. Bisquer sa vie pour un « mélo », affronter la mort pour un vaudeville, convenez-en, c'est grotesque. Grâce aux bonnes eaux de Cauterets, ce ridicule me sera épargné.
En fait de spectacles, je n'ai assisté à Cauterets qu'à la fête locale, fête toute champêtre et sans prétentions, à laquelle les organisateurs m'avaient gracieusement convié.
Elle a été favorisée par un temps admirable et elle a commencé sous un ciel d'un azur si intense, d'un indigo si profond, que les métaphores me manquent pour en donner l'impression. Voulez-vous me passer une comparaison naturaliste? C'était un « bleu » de blanchisseuse. Quelques nuages, tout
là-bas, se déchiraient bien aux cimes des hautes montagnes; sous le souffle ardent du siroco espagnol, ils ont bien fini par s'agglomérer et par crever en un orage, qui a duré une partie de la nuit. Mais, en nuages bien élevés qu'ils étaient, ils ont attendu que les réjouissances populaires fussent terminées et qu'un chacun fût rentré chez soi. J'en adresse ici au Grand Architecte de l'Univers, comme disent les f.\ en maçonnerie, mes remerciements empressés.
Vraiment, cette fête béarnaise a été pleine de simplicité et de « bonne-enfance ».
A deux heures, les baigneurs, les étrangers sont arrivés sur le foirai et se sont mêlés aux paysans. On s'est installé pour le mieux dans la jolie prairie située à gauche des Thermes des Œufs, où l'on avait dressé quelques tribunes de feuillage et où le sacristain de la paroisse, à l'exemple de Lestiboudois, dans Madame Bovary, avait apporté toutes les chaises et tous les prie-Dieu de l'église, aux dossiers vernis par les mains en prière et tachés par la cire des cierges. La fanfare de l'endroit, composée de jeunes, gamins soufflant férocement dans des cuivres, a bravement attaqué une polka; et c'était un charmant coup d'œil que cette foule où
l'ombrelle claire de la Parisienne frôlait le béret bleu du paysan et où se confondaient les élégances et les rusticités.
La fête a débuté par le sport essentiellement béarnais, par l'exercice national entre tous : les courses d'hommes dans la montagne.
Nu-tête et nu-pieds, en bras de chemise et en pantalon blanc, la ceinture rouge bien serrée autour des reins, le béret tiré sur les yeux, les coureurs, de grands et solides gaillards, au nombre d'une douzaine environ, se rangent en ligne, attendant le signal; et là-haut, tout là-haut, au delà du troisième ou du quatrième mamelon , trois drapeaux, presque imperceptibles de si loin, indiquent le point jusqu'où les concurrents doivent monter au pas allongé du montagnard et d'où ils doivent descendre en courant de toute leur vitesse.
Quelqu'un frappe trois fois dans ses mains. Les voilà partis, en un seul groupe ! Et la fanfare n'a pas joué les quatre premières mesures d'un pas redoublé, qu'ils ont déjà disparu derrière un petit bois de hêtres et de sureaux à fruits rouges. Quand on les revoit, — quelques secondes après, — les plus agiles ont pris l'avance. Personne ne court plus maintenant; ils se sont tous mis à l'allure de montagne,
au pas de l'ascensionniste. Gomme ils sont loin déjà! Ils ne paraissent pas plus grands que des enfants. Une minute encore, ils auront l'air de nains. Une autre, ils ne seront plus que des points blancs dans la montagne verte. On comprend seulement alors combien ils vont vite, et combien le but est éloigné; et, quand les trois petits points blancs qui vont devant les autres, — oh! qu'ils sont petits! — enlèvent les trois drapeaux, et se disputant le prix de la course entre eux trois, k présent, grossissent à vue d'œil en descendant la pente, on est pris, on est « empoigné », et, pour un peu, les paris s'engageraient, comme à Longchamp ou à Epsom.
Cette seconde partie de la course est véritablement passionnante.
Il ne s'agit plus seulement d'aller vite, il s'agit surtout de ne pas tomber; et les coureurs dégringolent par sauts et par bonds sur une pente très rapide, sur un terrain mouvementé, raviné, rempli de ronces et de pierres, et ils sont pieds nus ! Mais nous sommes ici au pays des isards, et le paysan béarnais est aussi agile et a le pied aussi sur que le gros gibier de ses montagnes. Des trois coureurs qui déboulent vers la vallée, lancés de toutes leurs
forces, franchissant rochers et buissons, pas un ne tombera; et, pour prouver qu'il n'est point las, le premier arrivé, le vainqueur, exécutera encore quelques cabrioles rustiques avant même de s'essuyer le front.
Une autre course non moins intéressante, c'est la course aux œufs.
Ici, il n'y a que deux jouteurs. Le premier court, le plus vite qu'il peut, pour enlever un drapeau planté dans la montagne, et l'autre, sous les yeux du public, va ramasser l'un après l'autre, au pas gymnastique, et poser dans un panier une soixantaine d'œufs placés à égale distance et formant un carré autour de lui ; — et cela, bien entendu, sans en casser un seul. D'abord, le rôle de l'homme aux œufs parait tout simple; mais on s'aperçoit bientôt que c'est une terrible fatigue de se baisser continuellement ainsi, tout en courant. L'autre jour, c'est l'homme aux œufs qui a gagné ; mais quand il termina le dernier de ses soixante voyages du panier à l'œuf et de l'œuf au panier, son adversaire n'était plus qu'à peu de distance du drapeau; et l'assemblée, je vous prie de le croire, palpitait d'émotion.
L'homme aux œufs a été acclamé. Espérons qu'en
dehors du prix en argent qu'il a si légitimement conquis à la force des reins et des jarrets, on lui aura fait abandon des accessoires de la course, avec lesquels il aura pu offrir à ses camarades une triomphante omelette.
Un divertissement du même genre — les courses de femmes, portant sur la tête le vase d'étain très pittoresque dont se servent ici toutes les servantes — a encore beaucoup de caractère; mais il nous a paru tomber en désuétude. Deux concurrentes seulement se sont présentées, et elles n'étaient ni jeunes ni belles, ce qui est fâcheux dans un pays de fines et jolies filles comme le Béarn.
A cette fête de Cauterets, il y avait encore, bien entendu, toutes sortes d'autres jeux forains. Il y avait le mât horizontal, à peu près placé comme un beaupré de navire, mais soigneusement graissé et savonné, et qu'il s'agit de parcourir d'un bout h l'autre, au risque de tomber dans une toile tendue au-dessous et de s'y couvrir de farine et de suie. Il y avait le gigot pendu à une potence, qu'il faut atteindre d'un coup de bâton, en marchant les yeux bandés; c'est même le tambour de ville qui, faisant de la virtuosité, a gagné le gigot en le touchant avec sa baguette. Il y avait encore le tour-
niquet, et la course en sacs, et le jeu du baquet, et le classique mât de cocagne, que doivent maudire à cette heure toutes les ménagères de la vallée, car les galopins de trois lieues à la ronde y ont usé leurs fonds de culotte.
Mais ces exercices n'ont rien de local, et je n'en parle que pour mémoire. La course aux ânes, au contraire, me semble mériter une mention particulière.
Non qu'elle offre en soi rien d'extraordinaire au point de vue du sport. On ne peut pas demander à l'honnête quadrupède aux longues oreilles plus qu'il ne peut donner; son allure aura toujours quelque chose de modéré et de raisonnable. C'est un sage, il n'a point d'amour-propre et dédaigne la gloire frivole de gagner un handicap. Les ânes engagés aux courses de Gauterets ne se sont nullement couverts de lauriers; ils ont fait leur possible, rien de plus, et l'un d'eux, impatienté des exigences de son cavalier, a même fini par se rouler sur le dos dans la poussière, avec un sans-gêne tout rural.
Mais s'il n'a rien de commun avec le pur-sang anglais, dont un seul faux pas peut, le jour du Grand Prix, réduire une demoiselle à la mode à
vendre ses diamants et un fils de famille à s'engager aux chasseurs d'Afrique, l'âne des Pyrénées est néanmoins un animal remarquable à tous les titres. Fort bien soigné par le paysan béarnais, qui d'ailleurs traite ses bêtes avec une parfaite douceur, il atteint ici tout son développement, est plein de vigueur et de santé, et ne ressemble en rien aux misérables animaux, écrasés de coups et excédés de fatigue, que nous voyons aux environs de Paris. La tête droite, les oreilles frémissantes, la robe propre et bien lustrée, il marche allègrement, et c'est plaisir de le voir, même chargé d'un lourd fardeau, tricoter de ses quatre pieds élastiques, — les pieds si fins, si légers, si aristocratiques de l'âne. Docile et courageux, il rend d'inappréciables services. Toute l'année, ici comme autre part, il est cultivateur et vaque aux affaires de la ferme ou du moulin ; mais, de plus, lorsque arrive la saison des eaux, il devient un personnage considérable et contribue puissamment à la fortune de ses maîtres. C'est sur son dos que les malades et les enfants se rendent de la ville à la Raillère, la source la plus importante de Gauterets, qui en est éloignée de deux kilomètres. Sans son aide, les personnes âgées, les femmes un peu craintives, tous ceux enfin qui
n'ont rien d'équestre, ne pourraient faire aucune des belles excursions de montagnes, où mènent* seulement des chemins de cavaliers. Mais on va sur un âne au pont d'Espagne, au lac de Gaube, au col de Riou. Confiants dans sa prudence, les plus timides visitent les sites reculés, s'engagent dans les mauvais sentiers, côtoient les abîmes, et cela tranquillement, en pleine sécurité, parce qu'ils savent que l'âne ne bronche jamais et qu'il est infatigable. Je ne voudrais pas médire du cheval, d'autant plus qu'il est, dans ces contrées, exceptionnellement paisible et obéissant; mais, à tort ou à raison, beaucoup de gens hésitent à l'enfourcher. L'âne, son humble frère, rassure les moins braves, et c'est lui qui, comme un hôte modeste et discret, fait vraiment à tous les honneurs des Pyrénées.
Ces réflexions me sont venues, l'autre jour, en regardant la course aux ânes, et me voici tout content d'avoir trouvé l'occasion de rendre justice à cet utile et brave animal, qu'on accable de si féroces brocards. Il faut le dire, c'est seulement en Europe, c'est surtout en France que l'âne est poursuivi par tant de malveillance. Un charmant coupable a contribué à cette injustice, La Fontaine.
Partout ailleurs, en Orient notamment, ouest plus sage et Ton conserve à l'âne l'estime qu'il mérite. Là, on montre quelque considération à la monture des nabbis et des patriarches, et l'on se rappelle que, si le conquérant glorieux monte à cheval, le prophète vénérable voyage sur son âne. Nous oublions trop, nous autres chrétiens, que Jésus était sur une ânesse, à son entrée dans Jérusalem.
On est un peu oriental, dans ce pays où les Maures ont passé, ont séjourné, et dont les habitants ont gardé quelques traits du caractère arabe. Je n'en veux pour preuve que le soin intelligent, presque amical, avec lequel ils traitent les animaux domestiques qui vivent dans une étroite intimité avec eux, le cheval, l'âne et ces admirables chiens de montagne, gros et forts comme des lions, mais sans méchanceté aucune, et dont je ne me lasse pas d'admirer le poil blanc et soyeux, la lourde tête d'ours polaire, et les bons yeux sanglants où brille un regard chargé de tendresse.
Mais c'est assez bavardé pour aujourd'hui. Maintenant que me voilà tout à fait rétabli et grand garçon, j'espère bien, mon cher directeur, profiter de mes derniers joursde résidence àCauterets pour faire quelques excursions et je pense que, la
semaine prochaine, je pourrai vous envoyer deux ou trois croquis de paysages à la plume.
Cauterets, 5 septembre 1883.
C'est maintenant la fin de la saison, et Cauterets, l'élégante station d'il y a quinze jours, a changé complètement de physionomie. Le joli monde parisien, qui circulait sur la place des Œufs, a peu à peu disparu. Plus de figures connues : Carolus Duran, Camille Saint-Saëns, le duc de Broglie, Hector Malot, Worms, de la Comédie-Française, Mlle Engalli, Mlle Heilbronn, tous sont partis; et, chaque jour, un de ces grands landaus à quatre chevaux, qui sont l'agrément et la commodité du voyage dans les Pyrénées, s'en va, chargé de malles, vers la station de Pierrefitte, emportant les dernières célébrités et les dernières élégances. Un autre public a remplacé l'ancien, — public provincial, monde de la contrée, aisément reconnaissable à sa toilette et à ses façons. Le soir, sur l'Esplanade, on n'entend plus que des voix vibrantes et
sonores, des organes de Toulouse, d'Albi, de Tarbes, d'Agen, d'Auch, de Montauban, des accents du midi, des accents à l'ail. Notez que ces braves gens ont parfaitement raison de ne venir aux eaux que dans r arrière-saison. Outre qu'ils y trouvent une tranquillité très utile au traitement et qu'ils y vivent a des prix modérés, ils sont, de plus, favorisés par un temps admirable, par des journées claires et pures, où les heures du matin et du soir sont d'une fraîcheur exquise, où celles de l'après-midi ne sont plus accablantes. Mais il n'est pas pscliut de venir à Gauterets en septembre et je ne puis, mon cher directeur, vous parler de mondanités. Ce qui est toujours pschut, ce qui est toujours à la mode, — à la mienne, du moins, — c'est la nature et le paysage, et, une fois de plus, je prendrai la liberté d'en entretenir mes indulgents lecteurs.
L'autre matin, j'ai fait une excursion de montagne, je suis monté jusqu'au col de Riou, un des points les plus élevés des environs de Cauterets, et, s'il vous plait, je noterai mes impressions de cette belle journée.
Dès neuf heures, quatre chevaux et deux ânesses, gardés par un guide, stationnaient devant la mai-
son où je loge. C'étaient de très paisibles bêtes, des montures de tout repos, car personne, dans notre petite bande d'excursionnistes, n'a de prétentions équestres. Il y avait surtout là un certain cheval jaune, d'allure résignée, qui nous a rappelé à tous l'entrée de d'Artagnan dans Paris. Mais ces animaux sans apparence sont capables de tous lestours de force. Les quatre hommes de la société se sont mis en selle; les deux dames ont pris place sur les ânesses, le guide a fait claquer son fouet, et l'on est parti joyeusement sous un ciel d'un bleu tendre traversé de quelques petits nuages, par un temps de demoiselle, comme on dit.
Notre caravane n'avait pas grand air, je dois en convenir. A chaque lacet de la route tournant un peu court, les dames poussaient de petits cris effarouchés, et nous autres, les cavaliers, nous ne formions pas non plus un groupe fashionable. J'étais perché, pour mon compte, sur un énorme carcan, sur une rosse gigantesque, montrant toute son ostéologie sous la maigreur de sa peau, et mon pantalon, veuf de sous-pieds, avait une déplorable tendance à remonter vers les genoux. En vérité, le M. Coppée que je n'ai pas l'honneur de connaître, le M. Coppée qui possède une écurie de courses et
dont le nom est cité dans toutes les solennités hippiques, aurait rougi de son homonyme.
Peu nous importait du reste; et, bien que nous fussions tous d'un âge raisonnable, nous nous amusions comme des calicots et des grisettes se livrant pour la première fois au plaisir de l'équitation dans la forêt de Montmorency.
Seulement le pays que nous traversions était bien plus beau. Oh! il n'y a pas de comparaison.
En sortant de Cauterets, le chemin de cavaliers qui monte au col de Riou sillonne d'abord de beaux herbages, où l'on est enivré par cette délicieuse odeur des foins coupés, qui me poursuit partout depuis mon arrivée ici et à laquelle je n'ai trouvé, nulle part, une pareille intensité. C'est la première griserie de la promenade.
Après cinq ou six lacets, on voit sous ses pieds, tout au fond de la vallée, la jolie ville de Cauterets, avec ses maisons blanches et ses toits d'ardoise d'un noir bleuté, groupée au bord de son torrent, dont le murmure monte jusqu'à vous. De tous les côtés les montagnes qui entourent Cauterets paraissent s'élever dans le ciel et devenir plus hautes, à mesure que vous vous élevez vous-mêmes. Vous admirez ainsi les plus proches,. celles qui sont sur la
rive gauche du Gave, l'Àraillé, dont le sommet découpé et dentelé donne l'impression d'immenses fortifications en ruines, le Gabaliros, dont le pic a sans doute été rouillé et rougi par mille orages. Et rien n'est plus imposant que ce panorama qui grandit autour de vous.
Un peu plus haut, après avoir dépassé l'établissement thermal de Pauze-Nouveau, on pénètre dans un frais taillis de hêtres, et l'on peut, si l'on veut, faire un temps de trot sur le sentier assez large, presque horizontal, au sol élastique. Il y a là comme un petit coin de Bois de Boulogne.
Mais, en sortant de cette verdure, vous jetez un cri d'admiration. Sans vous en douter, vous avez gravi déjà un tiers de la montagne, et devant vous s'ouvre toute la vallée de Pierrefitte, que prolonge celle d'Argelès; et, tout là-bas, vous apercevez vaguement la blanche chapelle de Lourdes; et plus loin, plus loin encore, ces ondulations indécises, se mêlant au gris-bleu de l'horizon, c'est la plaine de Tarbes, c'est tout le département des Hautes-Pyrénées !
Ce vaste espace, cette étendue de pays sans limites, apparaissant soudain, donnent une sensation de soulagement-, de délivrance. Après trois
semaines passées au fond de l'entonnoir de Cauterets, il est délicieux de voir du lointain, de sentir le grand vent vous fouetter le visage, et de laisser errer son regard dans cette immensité qui ressemble à la mer.
Mais les chevaux montent encore quelques lacets de leur pas si sûr et si courageux de montagnards, et Ton entre dans une forêt de sapins, la plus sauvage, la plus grandiose, la plus belle que j'aie jamais vue.
Sous l'ancien régime, lorsqu'avait poussé, n'importe où, un arbre exceptionnellement droit et robuste, un fonctionnaire spécial le marquait et le retenait pour les vaisseaux du roi. Si cet usage existait encore, tous les sapins de la forêt qui mène au col de Riou seraient retenus par la marine, et l'on n'en voudrait plus d'autres pour tailler des mâts, et il y en aurait assez pour des centaines d'escadres.
Les beaux, les vénérables, les nobles arbres! Poussés en liberté, ils se dressent d'un seul jet, étendant et entremêlant leurs branches sombres. Quelques-uns, jaillis d'un terrain escarpé, ont d'abord poussé presque verticalement; mais par une sorte de protestation de la nature, deux ou
trois maîtresses branches, prenant au tronc toute sa sève, sont devenues de véritables arbres et, comme les autres sapins de la forêt, s'élancent toutes droites vers le ciel.
Quand on est au milieu de ces géants, dont l'aspect vous emplit d'une sorte d'effroi sacré, on songe qu'hier on les voyait, du fond de la vallée, et qu'ils semblaient tout petits, et qu'ils avaient l'air de sortir d'une boite en bois blanc de jouets de Nuremberg; et, maintenant qu'on les admire de près, qu'on les touche, on constate que les moindres d'entre eux sont hauts comme un obélisque. Seulement alors on se rend compte des illusions d'optique de la montagne, seulement alors on est confondu et presque épouvanté de sa grandeur.
Ces sapins, rigidement dressés vers les nuages, sont des paratonnerres naturels. Plusieurs, sur ma route, ont été foudroyés jadis ; ces troncs morts, dépouillés de leur écorce, d'une blancheur d'ossements, prennent, dans l'ombre mystérieuse, on ne sait quelle majesté spectrale.
J'emporte un souvenir ineffaçable de cette forêt. Pas plus ici qu'en aucun des paysages d'ensemble qu'offre la montagne — ils sont tous trop grands — il n'y a rien pour le peintre. Gustave Doré, seul,
LE CRITIQl'E EN VACANCES. 327
a su rendre l'impression colossale de ces furieuses poussées de sapins sur les versants pyrénéens.
Sous ces magnifiques arbres, que je ne quitte •qu'à regret, le sol où serpente le chemin, — sol bossue, raviné, bouleversé, où gisent d'énormes rochers couverts de mousses, — présente la flore la plus variée et la plus riche. Le sureau à fruits rouges s'égaie de ses grappes écarlates, à peu près pareilles à celles du sorbier des oiseaux; de gros chardons étalent leurs larges fleurs de métal; les fraises des bois sont roses et se cachent sous leurs feuilles finement découpées; et puis ce sont les mille et mille fleurettes des montagnes, toutes petites, si délicates, et qui s'épanouissent clans l'air glacé, tout près des neiges, et qui ont un parfum !
Quand on sort de la forêt, il y a déjà une heure et demie qu'on est en route, et alors on s'aperçoit qu'on se rapproche de la région inclémente, des froids sommets. C'est la lande à présent, où ne poussent plus çà et là que des bouquets de sapins rabougris, la lande qui, de loin, semble entièrement couverte d'un velours de verdure, mais où, à chaque pas, se montre la roche nue. Au-dessus, au-dessous de vous, la lande se creuse en vastes vallons, et les troupeaux épars de vaches et de brebis, dont tin-
tent doucement les clochettes, y jettent de petites
taches noires et rousses, paraissent une vermine
de la prairie.
Là-haut, entre deux pics, se découpe sur l'azur
une large échancrure de terrain. C'est le col de Riou.
Il faut encore une heure pour monter jusque-là, par des sentiers de chèvres; et il est plus de midi, et l'on meurt de faim. Mais la récompense vaut bien l'effort, allez. Dès que la silhouette du premier cavalier de la caravane se dessine sur le ciel, on l'entend pousser une exclamation de joie. Ses compagnons se pressent pour répondre à son appel, et tous restent là, sur leurs montures arrêtées, béants d'admiration, en présence d'un des plus grandioses spectacles qui soient au monde.
Pareilles aux flots d'une monstrueuse tempête figée, partout des montagnes, des montagnes, et encore des montagnes! Près du ciel, sur les hauteurs de la chaîne, les pures, les candides, les adorables neiges ! Et, à des profondeurs qui donnent le vertige, les vallées, riantes et vertes, piquées de blancs villages, sillonnées par la couleuvre argentine des torrents. Du haut du col de Riou, on plonge dans trois vallées: dans celle du Cérisey,
que coupe verticalement au loin une toute petite ligne blanche, qui est rénorme cascade du Pontd'Espagne; dans celle de Luz, où vient se jeter, en un coude brusque, la gorge âpre et stérile deBarèges; dans celle d'Argelôs, que termine un lointain océan d'horizon, qui est la France! Et sur ce paysage immense, infini, sur tous ces tons magnifiques, — le vert profond des forêts au flanc des monts, le vert humide et clair des herbages, le vert poudreux des landes désertes, et le gris rose des roches dénudées, et le blanc de lys des glaciers, — sur tout cela, la lumière ardente et intense de ce beau climat, la lumière à la fois tendre et splendide, éblouissante et douce, la lumière du Midi français !
On reste là longtemps, le visage glacé, les lèvres gercées par le vent des cimes. On se sent pénétré d'un sentiment inconnu, fait de joie, d'enthousiasme et d'ivresse. On oublie tout... jusqu'au parfum du déjeuner, qui sort de l'auberge basse, abritée par un pli de terrain.
On finit pourtant par céder à l'alléchante odeur de l'omelette; mais, une fois le déjeuner dépêché et le café bu, on reprend bien vite feutre et pardessus, et Ton sort de nouveau, et l'on passe deux ou
trois heures sur le col, grimpant dans les roches comme un isard, courant dans l'herbe drue et coupante, admirant de près l'aiguille effritée du Pic de Yiscos, qui semble à une portée de fusil et qu'on n'atteindrait pas en une heure de marche. Puis, c'est le relour, où l'on se laisse aller, fatigué, sur la selle, heureux de retrouver un beau site, un point de vue admiré au passage. Enfin, c'est la rentrée à Gauterets, le souper mangé avec un appétit de chasseur, et le sommeil rempli de songes légers, aériens, où l'on rêve qu'on est encore sur les sommets, qu'on a des ailes et qu'on s'envole.
Guéthary, 12 septembre 1883.
Mon cher directeur,
C'est l'usage — et c'est un excellent usage, — après les trois ou quatre semaines passées à Cauterets ou aux Eaux-Bonnes, dans le fond d'une vallée, dans l'entonnoir d'une gorge, que d'aller se régaler de grand air et de libre horizon à Biarritz,
à Saint-Jean-de-Luz ou sur quelque autre plage du Pays Basque. C'est la dernière prescription du médecin au baigneur pyrénéen, à la fin de la saison thermale; et, pour mon compte, je l'ai observée avec joie, car j'avais gardé le meilleur souvenir des côtes du golfe de Gascogne, et j'ai saisi cette occasion de les revoir.
Il y a quatorze années, quatorze longues années, que je suis venu par ici pour la première fois; et si je n'ai pas le droit de m'appliquer levers mélancolique de lord Byron: « J'étais un beau aux cheveux bouclés », je puis dire du moins que j'étais jeune alors. Je craignais un peu, cette fois, de rencontrer la triste compagne qui vous attend, assise au bord de tous les chemins que vous n'avez pas parcourus depuis longtemps, et qui s'appelle la tristesse. Mais ce pays est si aimable dans sa beauté et si joyeux dans sa grandeur qu'il ne donne que des impressions sereines et n'évoque que des idées heureuses. J'ai donc pu refaire, à quarante ans, la route autrefois suivie par mon insoucieuse jeunesse, sans que les fantômes du passé m'apparussent dans la poussière soulevée par mes pas.
L'enchantement a commencé dès Bayonne, où, du haut de l'omnibus qui me conduisait de la gare h
l'hôtel, j'ai pu contempler un féerique coucher de soleil sur l'Adour, qui donnait aux navires mouillés dans le fleuve des vergues et des haubans couleur de feu.
Dans son Voyage en Espagne, — un livre exquis de poète qui a cependant le mérite d'être exact comme un guide, — Théophile Gautier ne consacre à Bayonne que quelques lignes assez dédaigneuses. C'est un tort, et cette gaie et jolie ville, à demi espagnole déjà, méritait mieux de l'auteur de Tra los montes.
D'abord, les environs sont charmants. Depuis Puyoo, j'ai admiré, à travers la vitre du wagon, ce paysage tempéré, ce paysage de transition, pour ainsi dire, où le torrent s'apaise et devient rivière, où la montagne moins âpre se transforme en colline; et, dans cette riante, verte et fertile campagne, dans ces terrains doucement ondulés, dans ces sveltes peupliers, dans ces treilles élégantes, j'ai reconnu quelque chose de la mollesse et de la grâce florentines. Ce coin du Béarn ressemble positivement à la Toscane.
Mais la ville surtout me plait.
Sur les bords de l'Adour et de la Nive, — car Bayonne a ses deux rivières, comme Metz et comme
Lyon — des quais solides, aux belles et imposantes maisons, datent de la vieille France monumentale, de la France bâ tisseuse de Louis XIV, de Colbert et de Vauban. Ce dernier, le plus terrible bourreau de travail du grand siècle, a passé par ici, comme il a passé partout, et, ici comme partout, il a fait remuer la terre et tailler les blocs. Les énormes fortifications de Bayonne et la superbe porte qui commande le pont sont de Vauban, et Ton peut dire qu'elles sont signées, car elles ont le caractère de noblesse, de grandeur et de solidité que cet homme de génie sut imprimer à toutes ses œuvres. En vérité, nous n'avons rien à envier à l'Egypte et à l'Assyrie en fait de grands édifices, et, dans la postérité la plus reculée, on dira Vauban, comme on dit Rhamsès et Sennachérib.
Cependant, la vraie physionomie de Bayonne n'est pas là. Elle est dans ses rues étroites, à l'espagnole, qui montent vers la cathédrale. Quelquesunes sont ornées d'arcades basses, où étincellent, le soir, de radieuses boutiques de confiseries et de chocolats. A bien des fenêtres, qui sont toutes garnies de balcons extérieurs, on peut voir, derrière le rideau qui flotte, briller une paire de beaux yeux noirs et palpiter un éventail. Enfin, il y a là comme
un avant-goût de Séville, comme un lointain parfum d'Andalousie.
J'ai passé une très douce soirée à Bayonne, assis devant une demi-tasse au café Farnié, à écouter la musique de la ville, assez bonne, ma foi ! et à regarder passer le monde. Une fois de plus, j'ai apprécié cette douceur, ce naturel, cette bonhomie delà vie méridionale, où tous les habitants d'une ville, pêlemêle et sans ridicule distinction de classes, se promènent jusqu'à minuit sur la place publique, parce que la nuit est fraîche et que les étoiles sont brillantes, et y parlent tout haut, sans se gêner, pour le plaisir défaire vibrer leurs voix sonores. On a plus de tenue, c'est clair, à Hyde-Park, dans la patrie du brouillard et du caoutchouc; mais la belle avance pour le bonheur, n'est-ce pas, que d'avoir de la tenue! Pour moi, si l'on m'offrait de choisir entre le sort d'un jeune lord, affligé du spleen et de deux millions de rentes, et celui d'un de ces grands gaillards à petit béret bleu que je voyais, l'autre soir, sous les arcades de la Comédie, se pencher pour parler dans le cou des fines grisettesbayonnaises, je n'hésiterais pas, et je serais un sage en acceptant une jeunesse comme celle des gens du Midi, une vraie jeunesse avec du soleil, de la bonne humeur et de l'amour.
Le lendemain matin, après un dernier tour en ville et un regard d'admiration aux anciennes verrières de la cathédrale, j'ai pris une voiture qui m'a conduit, par une jolie route, dans l'air matinal et au joyeux son des grelots, jusqu'à laplage de Biarritz.
La mer battait son plein, et la « saison » aussi. Devant la baignade, beaucoup de toilettes. Gela sentait néanmoins l'étranger et la province; c'était d'un luxe très voyant, même tapageur. Dans le Madrilène et aussi dans le Bordelais, il y a du rastaquouère. Je ne blâme pas, je constate seulement. Encore une fois, je suis pour le Méridional, riche et content de prouver sa fortune par de la parure et des gros bijoux, contre le dandy morose, dont l'idéal consiste en raffinements inaperçus et qui, comme Brummel, par exemple, fait user le drap d'un habit neuf avec du papier de verre, afin d'en éteindre l'éclat.
Il n'y a pas à parler de Biarritz, qui est trop connu, de cette plage merveilleuse, où le sable est aussi pur qu'à Trouville, où les rochers sont aussi pittoresques qu'à Étretat, mais où l'on a toujours ou presque toujours beau temps, éloge qu'on ne peut adresser à Étretat ni à Trouville. Décidément, vive le Midi î
D'ailleurs, je n'ai passé à Biarritz que peu d'instants, ayant hâte d'arriver à Guéthary, où m'attendaient des amis et où j'étais sur de trouver ce que je venais chercher ici, delà campagne pour de bon et de la tranquillité parfaite.
Devant moi, l'infini de la mer; à gauche, dans le lointain, la fin de la chaîne des Pyrénées qui décline vers l'Océan; à mes pieds, une plage aussi belle que celle de Biarritz, plus belle, selon moi, car elle a la poésie de la solitude; de toutes parts des maisons blanches, éparses sur la falaise verte; et, là-haut, l'église, avec un ravissant petit cimetière, qui donne envie de s'y faire enterrer — un jour ou l'autre — ; le golfe bleu, le ciel bleu, les montagnes bleues : voilà Guéthary ! C'est dans cet espace et dans cet azur, mon cher directeur, que je compte prendre encore, avec votre permission, quelques jours de congé. Je m'y reposerai tout à fait — ce que je n'ai pu faire à Gauterets, où le traitement m'a beaucoup fatigué — et je fumerai paisiblement ma cigarette, assis sur le sable chaud, à regarder et à écouter les lames. Mais auparavant — comme on ne saurait remplir six colonnes de feuilleton avec des impressions de vie contemplative — je suis allé faire, pour vous les raconter,
deux petites excursions au delà de la frontière espagnole.
D'abord, samedi dernier, à Saint-Sébastien, où Ton annonçait, en l'honneur de la Nativité de la Vierge, une corrida extraordinaria, un combat de taureaux.
Rassurez-vous : je ne viens pas, après Alexandre Dumas, après Mérimée, après Gautier, — après Gautier surtout, — recommencer une description tant de fois et si bien faite. Au point de vue littéraire, les courses de taureaux sont usées, finies. On s'en est trop servi, au temps du Romantisme. Je n'emprunterai donc au « décrochez-moi ça » de 1830 aucune lance de picador, aucune veste brodée d'argent de banderillo. Toute cette couleur locale s'est trop fanée à la friperie.
Je ne donnerai que mon impression, concise, franche, brutale : les courses de taureaux m'ont fait horreur.
Les amateurs qui m'entouraient — aimez-vous mieux les afficionados ? — ont eu beau m'assurer que les dernières courses de Saint-Sébastien étaient ce ratées », que les deux « épées » qui y avaient paru étaient des artistes inférieurs, des cabotins de province, ce qu'on appelle ici des toreros d'hiver,
et que je ne pouvais pas plus me faire une idée d'une vraie course d'après celle-ci que je ne me serais rendu compte du génie de Frédérick-Lemaitre en voyant jouer Jenneval; n'importe, je maintiens mon opinion. La pièce était mal interprétée, soit, mais c'était la pièce. La course de taureaux, donnée le 8 septembre à Saint-Sébastien — en présence de S. M. la reine Isabelle, s'il vous plaît — était une coursé sincère et véritable, où l'on a tué six taureaux, où douze ou quinze chevaux ont été éventrés, où un toréador même, m'a-t-on dit, a été blessé. En voilà assez, me semble-t-il, pour dégoûter à jamais un homme délicat. Il est possible que, dans les belles séances, lorsque la fanfare a sonné la mort du taureau, une « épée » fameuse, un Frascuelo ou un Lagartijo quelconque, tue Tanimal furieux d'un seul coup, avec grâce et adresse, et épargne au public l'ignoble boucherie à laquelle j'ai le regret d'avoir assisté. Mais le spectacle est quand même horrible dans son essence. Il s'agit toujours de voir couler du sang, d'exposer inutilement des existences d'hommes, de regarder l'agonie de pauvres vieux chevaux, achetés chez l'équarrisseur, qui chancellent et tombent dans l'arène en perdant leurs tripes; il s'agit toujours,
en définitive, du massacre d'une misérable bête brute, qu'on affole, qu'on enrage, qu'on torture de mille manières. Toutes les phrases du monde n'y feront rien. Un pareil divertissement — si l'on peut donner ce nom aux courses de taureaux — est un reste de barbarie, et je le déclare indigne d'une nation chrétienne, d'un peuple civilisé.
Combien je préfère à cette énervante et répugnante journée de los toros l'amusante et curieuse promenade que j'ai faite, le lendemain, à Fontarabie !
La vieille ville, en elle-même, est une merveille. C'est un morceau de l'Espagne de la Renaissance conservé dans sa ruine. La rue principale, montueuse, escarpée et si peu large qu'on pourrait presque échanger une poignée de main d'une fenêtre à l'autre, compte plusieurs palais d'un goût somptueux et magnifique, plus sculptés et ouvragés que des écorces de melon, aux lourdes portes surmontées d'énormes écussons de pierre, aux colonnes massives et trapues. Cette rue monte vers l'église, fort belle d'architecture, malgré trop de surcharge d'ornements, et que surmonte un élégant campanile. Il faut entrer là pour deviner combien la cité a dû jadis être puissante et riche. Madone
en robe de brocart, le diadème d'argent au front, le mouchoir de dentelle à la main; haut et large autel tout en or; statues de bois peints; tapis de Smyrne dans le chœur; chaire de marbre drapée de soie brodée; orgue gigantesque, dont les tuyaux, couchés horizontalement, semblent vous menacer d'un feu de bataillon; monstrueux antiphonaires aux fermoirs de fer; cent autres objets de luxe et de prix attestent ici l'ancienne splendeur delà ville, où ont habité Charles-Quint et Jeanne la Folle.
Elle n'est plus qu'un monceau de débris, qu'envahit et reconquiert peu à peu la nature; des arbres poussent dans ses douves et ses fossés vides, comme sur les pans de murs de ses fortifications écroulées, et des masures lépreuses, où des loques sèchent aux fenêtres, s'accolent et s'appuient à ses vieux palais.
Ordinairement, Fontarabie est déserte. La population — quelques familles de pauvres pêcheurs — l'a abandonnée et loge dans un village nouveau, qui s'est élevé en dehors des murailles, au bord du golfe. Aucun être vivant dans ses rues silencieuses, sinon une femme assise sur son seuil et fouillant de ses doigts agiles la chevelure de son enfant, ou quelque maigre mule, attachée dans un cul-de-sac
en plein soleil , et frappant du pied, toutes les demiminutes, d'un air d'impatience.
Mais, dimanche dernier, Fontarabie était ressus-
citée pour un jour. Les fêtes annuelles de la Virgen
de Guadalvpe y avaient attiré de Saint-Sébastien,
d'Irun, de Vera, d'Hendaye, de tout le voisinage,
plusieurs milliers de curieux. J'ai vu l'antique cité
pavoisée, pleine de foule et retentissan te de fanfares.
Dans la grande rue, c'était un grouillement de bérets
bleus et rouges, de shakos gris et bas, de mantilles
noires et blanches, de foulards de toutes couleurs.
Et l'on riait, et l'on s'appelait : Ignacio ! . . . Pépita ! . . .
Et ce qui amenait tout ce concours, c'était bien
moins la course de jeunes taureaux, la novillada,
bien moins la jota dansée en pleine rue — un peu
lourdement, je dois l'avouer, et sur un air de valse
de Strauss, — bien moins les illuminations promises
pour le soir, que le concours de poésie basque.
Il avait lieu quand j'arrivai.
Au beau milieu de la ville, debout sur des balcons situés en face l'un de l'autre, les deux poètes — deux braves paysans d'un âge mùr — debout, une main dans la poche, sans hésitation, sans effort apparent, improvisaient en basque des couplets alternés, qu'ils chantaient d'une voix claire, sur un
air monotone. 11 faut croire qu'ils avaient beaucoup de verve et d'esprit, car, après chaque couplet, c'étaient de grands applaudissements et de longs éclats de rire. Le prix du concours était sans doute peu de chose, une ceinture, un béret, un makila — le bâton du pays — quelque argent peut-être; mais je veux croire que les deux improvisateurs luttaient surtout à qui serait le mieux applaudi par le populaire et à qui animerait le plus les jolis visages qui se penchaient à toutes les fenêtres. S'il en est ainsi, les poètes ont dû être contents, car jamais je n'ai vu pétiller de gaieté tant de magnifiques yeux noirs et s'ouvrir tant de bouches en fleur, pareilles à des grenades mûres.
Je finis ma dernière lettre de vacances, mon cher directeur, par ce petit croquis d'un usage basque, qui m'a particulièrement charmé. La semaine prochaine, je serai à Paris et reprendrai le licou. De nouveau, je devrai raconter des mélodrames et analyser des vaudevilles, ce qui sera moins gai. Je prie donc d'avance mes lecteurs de m'excuser si mes prochains feuilletons sont un peu mélancoliques.
Bordeaux, 19 septembre 1883.
Maudissez-moi, mon cher directeur; mais, malgré mes belles promesses, je me décide à faire encore l'école buissonnière pendant quelques jours, et je prie mon excellent camarade Lauzières de Thémines d'exercer, une fois de plus, le « sacerdoce )) en mon lieu et place. C'est lui qui rendra compte de Frou-Frou et qui comparera, pour les lecteurs de la Patrie, Sarah Bernhardt à Desclée. Il s'acquittera de sa tâche 'aussi bien et mieux que moi, et personne n'y perdra rien. Cependant, je pourrai flâner encore un peu dans les paysages, et vous aurez, l'hiver prochain, un rédacteur reposé, rajeuni, superbe.
C'est de Bordeaux que je vous écris pour demander à votre inaltérable indulgence pour moi cette petite prolongation de congé, — de Bordeaux, où me retiennent de très chers parents et d'excellents amis. Grâce à eux, j'ai fait, lundi dernier, une partie charmante, et elle me fournira pour aujourd'hui un sujet de causerie rempli d'à-propos.
Je viens de visiter, dans des conditions exceptionnellement favorables, le bassin d'Arcachon, et je vais vous parler d'huîtres et d'huitrières. Impossible d'être plus actuel, n'est-ce pas, et d'écrire un feuilleton qui soit plus de saison? Vous connaissez le vieux et cynique proverbe : « En août, ni huîtres, ni femmes, ni choux )>; mais vous savez aussi que, dès qu'il y a un r dans le nom du mois courant, on peut faire ouvrir quelques douzaines et aller chercher à la cave les antiques bouteilles de sauterne ou de chablis. Il convient donc de parler d'huîtres en septembre. Parlons-en.
A neuf heures du matin, l'express de la ligne du Midi me déposait, ainsi que quelques joyeux compagnons, à la gare d'Arcachon, qui est, vous ne l'ignorez pas, une sorte de Trouville bordelais. Un Trouville, oui, mais un Trouville tout proche, un Trouville sous la main, aussi près de Bordeaux qu'Asnières est près de Paris, où le riche et actif négociant en vins du quai des Chartons peut aller, après sa journée faite, dîner en famille et fumer le cigare du soir sur la plage, en légère vareuse et en trais chapeau de paille.
Sur ses dunes jaunes, couronnées de vastes forets de pins, dont la saine odeur est très recommandée
pour les phtisiques et fait d'Arcachon une station d'hiver très fréquentée, se développe une rangée, s'égrène un long chapelet de maisons de campagne, de villas, de résidences de toute espèce, où l'on trouve tous les styles, où toutes les fantaisies de propriétaires se sont donné libre cours, où le château Renaissance coudoie le kiosque oriental, où le chalet suisse alterne avec le cottage anglais.
Mais je ne venais pas à Arcachon pour voir la ville de plaisir, de luxe et d'élégance, qui ne diffère pas, en somme, des see-place de même nature. De la gare, j'ai couru à la jetée, où chauffait depuis deux heures le petit bateau à vapeur de M. Laroque, le premier ostréiculteur dubassin; nous nous sommes embarqués sans retard; notre aimable hôte a commandé à son mécanicien : ce Machine en avant î » et nous avons immédiatement pris le large.
La journée, qui avait commencé par une brume automnale assez épaisse, promettait d'être splendide, et elle a tenu toutes ses promesses. Au moment où notre steamer en miniature s'éloignait de la côte, le soleil, vainqueur des nuages, criblait d'étincelles la mer, limpide comme un lac. La marée était basse — il fallait choisir cette heure de départ,
puisque nous voulions visiter les parcs, — et dans toute l'étendue du bassin se montraient les îlots verts des huitrières. !Au bout d'une petite demiheure de navigation, nous pouvions voir de près ce territoire sous-marin que l'Etat confie à l'industrie privée moyennant une faible redevance, mais à titre précaire seulement, et qui n'est visible que lorsque le flot s'est retiré. Il offrait en ce moment le coup d'œil le plus pittoresque, et tous les bancs de sable étaient couverts de groupes d'ouvriers des deux sexes. Mais ici le sexe ne se reconnaît que de près; car les femmes portent la culotte — une culotte de flanelle rouge, gaillardement retroussée jusqu'au-dessus du genou. De loin, on ne distingue les femmes qu'à leur béaèze, grande coiffe de calicot à fleurs imprimées, qui les protège de l'ardeur du soleil.
Une très nombreuse population — trente mille âmes environ — travaille sur les parcs; et la besogne est si peu dure et si facile que les familles entières — le mari, la femme et les enfants — y sont employées. Elles habitent, pendant la saison d'exploitation, une série de baraquements établis sur la côte. Cela finira par devenir des villages, des communes, l'industrie hui trière, toute récente,
prenant chaque jour un développement plus considérable. Jusqu'à présent, les ouvriers ne sont que campés. Dès que la mer baisse, ils montent dans des tilloles ou pinasses, longues barques à fond plat, pointues des deux bouts, allant à la voile et à l'aviron, et ils se rendent dans les parcs, où ils gagnent en peu d'heures un salaire suffisant. Mangeons des huîtres à déjeuner, mes amis. Nous nous ferons plaisir d'abord, et ensuite nous assurerons l'existence de plusieurs milliers de familles.
Arrivé devant l'établissement de M. Laroque, le plus important du bassin d'Arcachon, notre bateau h vapeur jeta l'ancre; nous sautâmes dans la chaloupe, et, après avoir retiré bottines et chaussettes et enfilé des culottes de toile énergiquement appelées « salopettes», afin de nous mouiller les mollets sans scrupules, nous commençâmes notre promenade.
J'en ai peu fait de plus intéressantes et rarement j'ai mieux admiré l'union de la science et de l'industrie. Le grand inventeur, l'homme de génie de la chose, c'est M. Coste, qui, le premier, eut l'idée de recueillir le frai de l'huître et de l'élever dans de bonnes conditions. L'industrie privée n'a fait que mettre en pratique la théorie de Coste et tirer
le meilleur parti possible de son invention ; mais elle a trouvé, dans ce sens, les procédés les plus ingénieux et qui se perfectionnent de jour en jour.
Au printemps, le frai de l'huître couvre toute la mer, et ce que les poissons en dévorent est incalculable. Une infime quantité seulement — nous dirons tout h l'heure le résultat qu'elle donne — est recueillie par l'ostréiculture. Comment? Delà manière la plus simple.
Des tuiles enduites d'une composition de sable et de chaux et protégées par des cages de bois qui contiennent cinquante tuiles environ, s'imprègnent de ce frai et ne tardent pas à se couvrir de toutes petites huîtres. Sur chacune de ces tuiles, appelées collecteurs, il y a plusieurs centaines de mollusques. On laisse ainsi croître pendant six mois les huîtres enfantines. C'est, si l'on me permet cette comparaison, leurs mois de nourrice; et les crabes en détruisent une bonne moitié, cela va sans dire. La plus grande mortalité frappe toujours les enfants en bas âge.
Les six mois écoulés, on ouvre les « ruches », — • c'est le nom donné à ces cages de bois, que les gros temps n'épargnent guère, bien entendu ; — on enlève, en grattant l'enduit avec un couteau, les
huîtres qui ont victorieusement subi cette première épreuve, et on les dépose, par deux ou trois cents, dans des cages plus compliquées qu'on appelle les « ambulances » . Là, protégée par un treillage contre tous ses adversaires, la jeune huître grandit et prospère. C'est l'adolescence après l'enfance, le pensionnat après la nursery. Jusqu'au fil de fer de l'(( ambulance » qui rappelle la grille du couvent.
A dix-huit mois, l'huître est une jeune personne qu'on peut présenter dans le monde. Je ne dis pas une jeune fille à marier, l'huître étant hermaphrodite.
Le monde, c'est la « claire », c'est-à-dire un vaste carré de sable, encadré d'un petit talus de terre glaise que ne dissout pas l'eau de mer, et dans lequel un système d'écluse, très simple, maintient toujours environ un pied d'eau, qui protège les habitantes de la « claire » des coups de gelée et des coups de soleil, également funestes pour elles.
Dans la « claire », l'huître, abandonnée à ellemême et trouvant dans l'eau salée sa mystérieuse nourriture, reste jusqu'à l'âge de deux ans, de deux ans et demi, de trois ans au plus, et atteint l'état d'embonpoint et de santé où elle est mûre, hélas ! pour le couteau de l'écaillère.
Mais, par ce seul fait qu'elle est libre, elle court plus de dangers ; et j'ai recueilli, sur le compte de ses ennemis naturels, des renseignements qui m'ont paru assez curieux pour que je vous les rapporte.
Le plus fréquent, et par conséquent le plus terrible ennemi de l'huître est le crabe, qui la guette sans cesse et qui, dès qu'elle s'entr'ouvre, se précipite sur elle, la tue et la mange. Il n'est pas toujours assez vif. Quelquefois l'huître se referme à temps et broie le crabe entre ses deux coquilles. Mais, pour quelques-uns de ces scélérats guillotinés comme ils le méritent, il y a, dans les parcs d'huîtres, des milliers de crabes, de « chancres », comme on dit dans le bassin d'Arcachon, qui mènent une existence de bandits triomphants.
L'étoile de mer, qui semble au premier abord le plus inoffensif des mollusques, est encore très redoutable. Elle s'accroche à l'huître, la force à ouvrir sa coquille par une succion puissante, et la dévore.
Mais l'ennemi de l'huître qui la détruit de la façon la plus bizarre, c'est le bigorneau.
Vous connaissez ce tout petit coquillage, le plus vulgaire de tous peut-être, et dont l'aspect est tout
à fait insignifiant. Eh bien! l'huître, vingt fois plus grosse que le bigorneau et recouverte de son épaisse armure, est sans défense contre lui. Il adhère à la coquille et, sécrétant sans doute une substance qui en altère la chaux, il finit par creuser un tout petit trou par lequel il pompe toute la chair de l'huître. C'est pourquoi on l'appelle ici le bigorneau perceur.
J'ai mis entre mes yeux et la lumière la coquille d'une huître entièrement vidée par un bigorneau. Le trou n'était pas plus gros que celui d'une aiguille.
Contre le crabe, l'étoile de mer et le bigorneau, il est difficile, pour ne pas dire impossible, de protéger les huîtres parquées. On a plus de ressources contre les poissons, parmi lesquels l'huître compte aussi de très dangereux ennemis. On m'anomméle martram ou l'« ange de mer », ainsi nommé à cause de ses grandes nageoires, pareilles à des ailes, qui brise la coquille de l'huître entre ses dents ; le marsouin, tellement vorace qu'il avale l'huître sans la broyer; la thère, et enfin une espèce de requin de petite taille, que les marins de ces contrées appellent le touilhe.
Mais on a trouvé un moyen de défense contre
tous ces affamés. Des piquets de bois hérissent les parcs, et, lorsque les poissons descendent, ils s'y heurtent le ventre et s'enfuient, pleins de frayeur.
Malgré toutes les précautions prises, — et, dans cette industrie de fraîche date, on en découvre constamment de nouvelles, — il faut compter sur beaucoup de déchet. Grâce à la découverte de Coste, rendue pratique par l'invention du collecteur, due au docteur Kœmmerer, et par d'autres procédés trouvés par les gens du métier, l'élevage des huîtres est, à l'heure qu'il est, dans l'état le plus florissant. Le bassin d'Arcachon, dont la situation est, il faut le dire, exceptionnellement favorable pour ce genre d'exploitation, produit, chaque année, une énorme quantité d'huîtres, et la seule île des Oiseaux, où sont les parcs de M. Laroque, en expédie plus de vingt-cinq millions aux quatre coins de l'Europe. Néanmoins, nulle part plus violemment que dans les huitrières ne se livre la lutte pour la vie, et la grosse question aux yeux des éleveurs, c'est la défense des parcs contre les animaux destructeurs de l'huître. Mais ces messieurs sont si actifs, si intelligents, si ingénieux, que je suis persuadé qu'ils parviendront à la résoudre.
Après avoir barboté pendant deux heures, les
jambes dans l'eau, au milieu des parcs, nous avons gagné le ponton, échoué sur un prochain banc de sable, qui sert de maison au gardien du parc. Un bon déjeuner nous y attendait, et je vous laisse à penser si on a édifié des montagnes de coquilles. On s'est oublié là deux heures au moins, grâce à quelques bouteilles comme il n'y en a plus que dans les caves bordelaises, et lorsqu'on s'est levé de table et qu'on est monté sur le rouffle du ponton pour prendre le café, le flot avait monté, et nous étions en pleine mer. Tous ces parcs, où s'agitaient un instant auparavant des milliers de travailleurs, avaient disparu sous l'eau. C'est une des impressions les plus étranges que j'aie éprouvées de ma vie. En retournant à Arcachon, sur le petit vapeur, j'ai contemplé avec un sentiment de stupéfaction cet Océan qui recouvrait de sa nappe verte et lumineuse tant de travaux et tant de trésors, et j'ai été pénétré d'admiration pour le génie et l'effort de l'homme.
GUSTAVE FLAUBERT DÉCLAMATEUH
Le nom de Gustave Flaubert est a l'ordre du jour; il est prononcé en ce moment par toutes les voix de la presse à propos de la correspondance de George Sand, où se trouve un assez grand nombre de lettres adressées au grand prosateur, lettres charmantes et qui expriment les sentiments d'une tendre et virile amitié. Récemment, d'ailleurs, les intéressants Souvenirs littéraires de M. Maxime Du Gamp, publiés par la Revue des Deux Mondes, avaient donné de très curieux détails sur la vie de l'auteur de Salammbô et sur ses procédés de travail. Enfin ce nom de Gustave Flaubert prend peu à peu dans l'opinion la place qu'il doit occuper, c'està-dire une des premières; toutes les résistances n'ont sans doute pas encore disparu; celles de ses œuvres qui furent mal comprises : — X Éducation sentimentale, la Tentation de saint Antoine et surtout l'extraordinaire Bouvard et Pécuchet, — ne sont pas
encore reclassées selon leur mérite. Mais, c'est égal, nous sommes déjà loin aujourd'hui des critiques perfidement respectueuses, des articles pleins de condoléances hypocrites, sous lesquels on étouffa les dernières productions de Flaubert et qui mirent une si grande tristesse dans ses dernières années. Ce n'est plus qu'avec une profonde déférence qu'on parle maintenant de lui, et même pour ceux qui ne peuvent savoir quel prodigieux artiste il fut, un vague parfum de gloire durable sort de cette tombe. La renommée de Flaubert est, pour ainsi dire, dans la période de transition où se trouve un « bienheureux » avant d'être canonisé. Les journalistes lui donnent déjà du ce maître et du grand écrivain » ; mais, avec le temps, ils lui décerneront le vrai titre auquel il a droit, celui de « classique français ».
Nous avons eu le bonheur de connaître assez intimement Gustave Flaubert. Ce prosateur, qui n'écrivit ou du moins ne publia jamais de vers, aimait passionnément la poésie. Notre titre de poète nous assurait donc sa bienveillance; déplus, il reconnut, dès notre première rencontre, que nous n'avions pas moins que lui le souci désintéressé de l'art, le culte exclusif des lettres, et tout de suite
GUSTAVE FLAUBERT DÉCLAM ATEUH. 357
il nous manifesta une sympathie que nous avons toujours soigneusement cultivée.
C'est chez la princesse Mathilde, au château do Saint-Gratien, que nous vîmes Gustave Flaubert pour la première fois. La princesse, accompagnée d'un groupe d'amis où nous avions l'honneur de nous trouver, faisait avant le diner une promenade dans son parc, lorsque Flaubert arriva. Avant que son nom eût été prononcé, nous avions été frappé par l'aspect de ce géant à teint apoplectique et à moustaches de guerrier mongol, très paré, ayant du linge magnifique et même un soupçon de jabot, qui, après avoir salué la princesse, avait replacé sur l'oreille un chapeau luisant à larges ailes et marchait en faisant craquer dans l'herbe d'étincelantes bottines vernies.
Gustave Flaubert avaitété un trèsbelhommedans sa jeunesse et il avait gardé, du temps où son entrée faisait sensation dans la salle du théâtre de Rouen, certaines habitudes de coquetterie dans sa toilette. Tel que je le vis, en 1869, ravagé par une santé profondément altérée et par d'énormes excès de veille et de travail, il avait encore sa beauté. Rien n'était plus altier que son port de tête — le port de tête des R.omantiques; — dans son visage trop rouge et
gonflé, mais où se retrouvait le beau dessin des traits et que décorait la plus triomphale paire de moustaches, étincelaient deux grands yeux bleus pleins de franchise et de courage, des yeux de Normand de la Conquête; et sur son crâne à demi dénudé, de longues mèches grisonnantes s'échevelaient avec une fougue toute mérovingienne. Gustave Flaubert vieilli n'était plus beau; mais il était encore superbe.
Ce soir-là, dans la résidence d'été de celle que ses amis n'appellent que ce la Bonne Princesse », sur le perron de lavérandah, devant un magnifique crépuscule d'été, nous eûmes la joie de causer longuement avec Gustave Flaubert, et, dès les premières paroles échangées, reconnaissant que nous étions fou de la belle prose, il nous parla — avec quelle verve enthousiaste et quelle familière éloquence ! — de ce qu'il aimait le plus au monde, du style.
Tout de suite, il nous avait dit sa fameuse formule :
— Je ne sais qu'une phrase est bonne que lorsqu'elle a passé par mon « gueuloir » !
Et joignant l'exemple au précepte, il en déclama immédiatement quelques-unes.
Quiconque n'a pas entendu Flaubert, avec une
GUSTAVE KLAIÏUEHT DECLAMATEU R. 359
emphase de voix et une ampleur de geste dignes de Frederick Lemaitre, « gueuler » — tant pis! il n'y a pas d'autre mot — une période de Bossuet ou de Chateaubriand, ne saura jamais combien l'admiration littéraire peut donner de bonheur à un homme. Après avoir dit, d'une voix lente et forte, où restait un peu de lourdeur normande, — soit le Départ des hirondelles dans René, en faisant sentir le rythme admirable de la phrase, soit la péroraison de Y Oraison funèbre du prince de Condé, en tâchant d'en rendre les sonorités majestueuses comme de la musique d'orgue, — le bon Flaubert s'arrêtait, silencieux et épuisé pendant un moment, tout tremblant de joie, tout congestionné de plaisir. Puis, pour s'assurer qu'il était bien compris, il saisissait son interlocuteur par le bras, il le regardait dans les yeux, et il lâchait alors un « n'estce-pas? » ou un ce hein? c'est raide! » où éclatait sa naïve et noble jouissance.
On composerait une excellente anthologie de la prose française, un choix exquis de modèles du style pompeux et magnifique, si l'on recueillait les nombreuses phrases, empruntées par Gustave Flaubert
aux écrivains classiques et modernes, et soumises
par lui h la redoutable épreuve du « gueuloir ».
Il en savait par cœur un très grand nombre, étant doué d'une mémoire étonnante, et il les déclamait imperturbablement,sans une erreur,indiquant par la diction toutes les nuances, même celles de la ponctuation. Il nous récita ainsi des morceaux de longue haleine, entre autres le célèbre fragment de l'Esprit des Lois, le dialogue de Sylla et d'Eucrate. De temps en temps, il s'interrompait devant une beauté particulièrement frappante, à l'accord parfait de deux mots; il soulignait d'une exclamation le trait génial, et il le répétait avec une volupté de dilettante.
Nous croyons l'entendre encore, déclamant la prose ferme et nombreuse de Montesquieu :
— « Quelques jours après que Sylla se fut démis de la dictature, j'appris que la réputation que j'avais parmi les philosophes lui faisait souhaiter de me voir. Il était à sa maison de Tibur, où il jouissait des premiers moments tranquilles de sa vie. Je ne sentis point devant lui le trouble où nous jette ordinairement la présence des grands hommes. Et, dès que nous fûmes seuls: « — Sylla, lui dis-je — »
Là, Flaubert s'arrêtait toujours, suffoqué d'admiration.