‹ Proserpine de Camille Saint-SaënsChapitre 6 sur 7 · ACTE III · texte numérisé non relu

ACTE III

A partir d'ici, le compositeur a fait subir à sa partition certains remaniements, sur lesquels il y a des réserves à faire.

La scène se passe dans les montagnes, près d'un campement de gitanos. L'acte commence par une tarentelle, qui n'offre rien de remarquable. Le motif de Squarocca annonce l'arrivée du bandit, que ses camarades croyaient perdu. Ici reparaît l'accompagnement de la scène du premier acte entre Proserpine et Siguarocca. Le chœur de gitanos, qui vient ensuite , ne vaut pas grand'chose. Tout ce début n'existe pas dans la version primitive. Il a été ajouté pour plaire à cette partie du public qui condamne d'avance un opéra sans ballet et sans chœurs nombreux. Saint-Saëns a fait là une concession des plus regrettables. Ces pages, qui n'ont aucun rapport avec le drame, n'ont même pas l'excuse d'être, comme le second acte, un hors-d'œuvre intelligent, traité par le musicien d'une façon supérieure.

Proserpine , sous un costume de bohémienne , est venue attendre dans la montagne Squarocca, qu'elle a envoyé espionner An-

giola au couvent de Turin. L'acte commençait jadis ici. Le bandit rend compte de sa mission. Une atroce jalousie s'empare de la courtisane, quand elle apprend qu'Angiola est belle. Renzo et sa sœur sont partis le matin de la ville. Sabatino les a précédés la veille. Squarocca a dressé habilement une embuscade : Angiola ne tardera pas à tomber aux mains de sa rivale. Cette scène entre les deux complices est dramatiquement traitée. Le passage où Squarocca décrit la beauté de la jeune fille est fort gracieux. Trois nouveaux leitmotive prennent place désormais dans la trame symphonique. Le premier, un rapide dessin, confié à la flûte, page 164^ mesures 3, 4, 5,

s'applique au Désespoir de Proserpine ; le second, qui parait page 164, mesures 11. 12. 13, aux bassons et aux contrebasses,

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peut être dénommé thème de Y Embuscade ; le troisième, très expressif, est exposé par le hautbois, page 167, mesure 11.

— SS- II symbolise la lancinante Jalousie qui remplit l'âme de la courtisane amoureuse (1).

Squarocca s'en va guetter les voyageurs. Proserpine demeure sur le seuil d'une hutte grossière, plongée dans ses amères réflexions. Que veut-elle? Pourquoi est-elle venue? Peutelle donc espérer empêcher ce mariage maudit ? Et quand bien même ! Sabatino l'aimerait-il après ? Dire qu'elle l'a repoussé, quand il s'offrait, lui qu'elle aime, lui qu'elle adore ! Hélas ! c'est qu'elle comprenait bien qu'il la voulait posséder seulement, qu'il ne l'aimait pas ! Ah ! ne pouvoir être aimée. Qu'elle torture ! Et, dans un élan de douloureux lyrisme, Proserpine évoque la divinité mythologique dont elle porte le nom :

0 déesse infernale, à qui mon nom me mêle, Ma sombre royauté de la tienne est jumelle, Nous sommes, ô ma sœur, deux reines sans soleil ! Toi, loin du jour, moi, loin de l'amour, deuil pareil!

Ce long monologue est admirable d'un bout à l'autre. Au commencement du récit, le cor anglais redit le thème de la Jalousie. Plus loin, amenant une adorable phrase mélodique

(1) Les indications i:»aginales ci dessus se rapportent à la* nouvelle édition. Dans l'ancienne version, ces thèmes apparaissent, celui du Désespoir, page 149, mesure 3, 4, 5; celui de VEmhuscade, page 150, mesure 2, 8, 4; celui de la Jalousie, page 153, mesure 11.

en si majeur, le hautbois soupire tristement celui de V Aspiimtion à Vamour. Le motif du Désespoir retentit, aussi lui, plusieurs (ois, pendant l'invocation à la déesse des enfers, page où la grandeur de l'inspiration égale l'élévation du style et qui^ à mon humble avis, est l'une 'des plus belles que Saint- Saënsait écrites. Une transformation du motif du Désespoir clôt ce morceau de premier ordre (1).

Squarocca revient. Il annonce à Proserpine que la voiture qui porte Renzo et Angiola arrive. Par ses soins, un trait se rompra pendant la montée voisine, et le voyage du frère et de la sœur se trouvera interrompu. Le bandit, pour indiquer aux voyageurs en détresse qu'il y a une habitation de ce côté, entonne une chanson à laquelle la tonalité prédominante de fa dièse mineur donne une fort originale physionomie. A l'accompagnement reparaît ^ de temps en temps , le thème de Squarocca.

Mais voici Renzo et Angiola. L'accident, bien combiné, a eu lieu à l'endroit voulu et force est aux voyageurs d'interrompre leur

(1) Sauf l'invocation à Proserpine, qui existe dans l'ancienne édition, cette scène est entièrement nouvelle. Le début du monologue (version primitive) est loin de manquer de valeur. Néanmoins, la nouvelle version vaut incontestablement mieux.

route. Squarocca s'offre aimablement à réparer le dommage ; il a des cordes, des courroies. Pendant qu'avec Renzo il ira jusqu'à la voiture, Angiola restera avec la bohémienne^ à qui, en enfant curieuse, elle veut demander la bonne aventure. Rien de bien particulier à signaler dans cette scène. Le thème de la Jalousie et celui de Squarocca se maintiennent à l'accompagnement.

Proserpine, restée seule avec Angiola , lui examine la main et l'étonné par sa perspicacité. Elle va se marier ; ce soir même, son fiancé l'attend. M'aime-t-il bien? demande naïvement la jeune fille. Malheur à lui s'il t'aime ! répond la bohémienne, qui fait alors tout son possible pour dissuader Angiola d'épouser Sabatino. Celle-ci, d'abord effrayée, se remet peu à peu et tient tête à la prétendue gitana, qu'elle devine bien maintenant n'avoir jamais dit la bonne aventure. Proserpine, aveuglée par la colère, ne se contient plus. Angiola appelle son frère, qui ne peut venir à son secours, car, lui aussi, il est tombé dans le piège, et Squarocca l'a garrotté à un arbre.

Ce dialogue des deux femmes est très vigoureusement rendu. La phrase de Proser- ]:ine : Le ciel dit anathème à votre mariage, a beaucoup d'allure : P. 19.2, m. 4, le quatuor fait entendre le motif suivant :

qui désigne la Haine de la courtisane pour la jeune fille. Ce thème revient plusieurs fois dans le courant de la scène . Celai de la Jalousie reparaît aussi, page 190, mesure 1, et page 196, mesure 2, cette fois en valeur augmentée.

Squarocca revient. Garde-la jusqu'à demain! Je veux le revoir avant elle! lui dit Proserpine, et elle part précipitamment. Au loin, on entend des coups de feu. Renzo a été délivré par des soldats. Il accourt. Squarocca est arrêté. Dans la nouvelle version, cette scène a été considérablement raccourcie. C'est encore là un remaniement malheureux. A quoi bon supprimer les quelques phrases de Squarocca, qui complétaient bien la physionomie romantique de ce bandit italien , et qui avaient, en outre, l'avantage de révéler à Renzo et à sa sœur le nom de la fausse bohémienne ?

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