LE MARDI GRAS
uets et graves, lui tout petit, tout mince — il a six ans à peine — très r fier d'être « en marquis », la jambe arquée , les reins cambrés, la main droite dans l'ouverture du gilet, d'où émergent, très amidonnés, les bouillons du j abotj la main gauche portant, serré contre sa poitrine, avec une sorte de respect, le tricorne à liseré d'or; elle « en laitière », ses petites mains dans les poches de son minuscule tablier blanc : ils s'en
vont, le visage enluminé de bonheur, tapotant le trottoir de leurs petits souliers vernis.
Ils trottinent,sous l'œil, humide de joie, du papa, de la mamman et de la grande sœur qui suivent, un sourire béat sur la lèvre, guettant du regard des épanouissements subits chez le passant qui se retourne, ravis quand éclate une exclamation admirative : — « Sont-ils gentils ces gamins-là! » ou désappointés quand les coudoie un philosophe indifférent que laissent froid ces mascarades ; mais ils gardent, figé au coin de la lèvre, le sourire mi-clos qui va triomphalement s'épanouir cent pas plus loin, remerciment poli à l'adresse des braves gens — pères eux aussi allez 1 — qui s'arrêtent pour caresser de la main la joue cramoisie des petits masques.
Entre temps, monsieur donne à madame, pendant que mademoiselle baille à regarder passer des hommes « en femme »
et des femmes « en homme », son opinion sur la mort du carnaval à Paris.
— A Nice, vois-tu, tout le monde se masque, le mardi gras est bien forcé d'exister. — Pourquoi tout le monde se masque? c'est bien simple : à cause des confetti.
— Les confetti?
— Les confetti, explique monsieur qui a voyagé, ce sont des petites boules de plâtre grosses comme des pois, qu'on se lance à la figure par poignées. Comme ça fait horriblement mal, tout le monde se masque pour s'en garer. Ce n'est pas plus malin que ça !
— C'est très ingénieux.
Et les bambins trottinent toujours, perdus dans la foule du boulevard, sortie « pour voir les masques ». Ils se redressent en vain, derrière cette haie de dos, et se désolent de passer inaperçus, cependant que les parents peinent à leur frayer un passage à grands coups de coudes et
d'épaules. Parfois madame pousse un petit cri et mademoiselle s'exclame : — « l'imbécile! » C'est un pied qu'on écrase dans la bagarre, ou un baiser qui retentit, plaqué à la volée, sur une nuque blanche, pendant qu'un rire clair fuse du masque horriblement peinturluré de Vhnhécile subitement rentré dans la foule.
On revient diner chez grand mère, par une rue tranquille où l'on respire un peu. Deux pierrots passent, absurdementgris et trinquant du dos, à tour de rôle, avec le mur. Plus loin un seigneur «Louis XIII », en pourpoint effiloqué, se hâte, son poignet gauche appuj'é fièrement sur une longue rapière qui fait un bruit de ferraille contre ses mollets maigres chaussés de bas ocreux.
Chez grand mère, on donne la place d'honneur à Monsieur le Marquis, qui finit par prendre au sérieux son titre, à force de se l'entendre répéter. Aussi se refuse-t-il énergiquement à se laisser.
comme hier, attacher sa serviette derrière le cou. Il veut la mettre sur ses genoux c( comme petit père ». Ce qui est cause qu'au second service il souille de graisse son beau gilet de soie, et laisse couler toute line cuillerée de petits pois dans sa chemise à jabot. Conséquence : une gifle maternelle.
Bonne mamman se fâche : « Battre un enfant! un jour comme celui-là! ^ Ça, c'est mon affaire, répond la mère, un peu aigrement.
Bref, on se quitte de très mauvaise humeur et on va coucher Monsieur le marquis et la pauvre petite laitière qui s'est tellement gavée de crème au chocolat qu elle « rend », une fois dans la voiture, sur son beau tablier blanc et sajolie petite robe rouge.