L'ART DE ROMPRE
coûte ceci, Kerbihan, fit soudain Charles, jusqu'à ce moment absorbé par la lecture du Gil Blas:
oc Celui qui ferait un bon manuel de l'art de rompre rendrait plus de services à l'humanité, aux hommes surtout, que l'inventeur des chemins de fer » .
— A qui appartient cet aphorisme? s'enquit Kerbihan, dont la marotte se réveillait.
— A un certain Maufrigneuse
qui détaille, dans un article, quelques conseils à un ami désireux de rompre avec une maîtresse « finie ».
— Et quels conseils?
— Oh rien : l'empoisonner, faire « le plongeon », se faire prendre en flagrant délit par le mari, se faire prêtre, se brûler la cervelle, etc. Peu nouveau, comme tu le vois.
— Banalités, ricana Kerbihan... Il n'est quun seul moyen de rompre, un seul, que j'avais depuis longtemps l'envie de formuler en un manuel concis, sous ce titre I'Art de rompre, pour faire pendant à mon Art de se faire aimer. Mais j'ai craint que M. Paul Ginisty, un fin critique celui-là, réservât à ce pauvre Art de rompre, les décourageantes railleries dont il accueillit VArt de se faire aimer, et j'ai « brisé ma plume ».
— C'est égal, protesta Léon Sylvain, cette raison que tu prétextes pour te taire n'est pas péremptoire, et nous ne croi-
rons à ton moyen que lorsqu'aura paru VArt de rompre.
— Il ne paraîtra jamais. A quoi bon?
qui le comprendrait? Et combien le pourraient mettre en pratique ?
Et pourtant, ce moyen existe, affirma Kerbihan, il est unique, et il serait un admirable sujet d'étude psychique et analytique. Comme, cette étude, ma paresse d'une part et mon nihilisme philosophique de l'autre m'empêcheront de l'écrire, il me plairait assez de la voir développer par quelque plume « autorisée ». C'est pourquoi je vais vous la formuler en quelques mots, avec l'espoir qu'un habile saura en faire son profit.
Et d'abord plaçons nos personnages.
Elle, aime encore; Lui, n'aime plus.
Elle ne veut pas le quitter pour cette seule raison qu'elle l'aime. Il n'est pas besom d'en chercher d'autre. Et dans un moment d'expansion, un jour qu'iZ a tàté le terrain, et lui a demandé, entre
deux baisers, ce qu'elle ferait s'il la quittait, elle a répondu, d'une voix un peu voilée, qu'elle se tuerait. Et il a vu, à cette demande, se foncer le bleu de sa rétine.
Comme, d'autre part, il la sait femme prête à tout, il comprend que ce n'est point une pose, et qu'elle le ferait.
Admettons, si vous le voulez, qu'il redoute, soit à cause du scandale, soit à cause du ridicule qui rejaillirait sur lui, cette mort là, que va-t-il faire ?
Quel est ici l'obstacle à la rupture?
L'amour quElle a pour Lui. Donc c'est cet amour qu'il faut tuer.
Et d'abord comment s'est il fait aimer?
Il lui a joué, un mois, la comédie de l'amour, exquisement, en virtuose raffiné. Il l'a magnétisée avec son clair et pénétrant regard où brûlait la flamme factice que sa seule volonté allumait, mais à laquelle Elle croyait. Il l'a éblouie du feu d'artifice de son esprit disséminé en paradoxes étincelants et multicolores.
Il s'est édifié un piédestal sur lequel il est grimpé, faux bonhomme que ses illusions à Elle, créées par son art à Lui, vêtirent splendidement.
Il ne s'est jamais laissé voir qu'au travers d'un prisme pailleté d'étincelles que sa main de mystificateur a placé devant ses yeux. Il a fait miroiter devant elle, éternellement, le strass quelle a pris pour du diamant. Il a su si bien jouer son rôle d'idole qu'à l'heure actuelle elle le voit encore sur son trône, dans toute la fulgurance de sa gloire, dans toute sa puissance de dieu.
Eh bien, pour rompre, le dieu redescend homme tout simplement.
Il va arracher un à un tous les rayons étincelants dont il lui avait plu, jusqu'à présent, d'auréoler son front ; il va souffler une à une toutes les illusions de la pauvre Abusée. Il va enlever son masque enfin.
Toute sa tactique — maintenant qu'il
O» PROSES DECADENTES
veut la rupture — , va consister à faire le contraire de ce qu'il a tenté pour se faire aimer. Il va jouer à qui perd gagne. Il va tuer l'amour effet, en détruisant, l'une après l'autre, les causes.
Vous connaissez tous la théorie de la cristallisation de Stendhall. Or, dans le cas présent, la cristallisation ne s'est pas opérée spontanément, instinctivement :
c'est Lui qui l'a dirigée. Il en est le seul auteur responsable. Et bien, maintenant, il va casser l'un après l'autre tous les petits cristaux qui se sont lentement accumulés.
Il s'était composé un visage, confectionné un rôle, affublé d'un travestissement. Il va contracter en sens contraire ses muscles et le sourire va devenir grimace. Il va crier par toutes ses paroles, par tous ses actes, par tous ses silences même : « ce que je te débitais hier était une leçon apprise par cœur; c'était faux, ma chère, je suis un imposteur d'amour ».
Il va jeter aux orties ce froc de carnaval, quitter son étincelant pourpoint d'azur soutaché d'or, décrocher sa rapière et montrer sous ces attifements de location la sordidité du vrai vêtement : celui qui est bien à lui. Il va employer tous ses soins à mettre en relief ce qu'il tenait auparavant soigneusement caché :
imperfections physiques comme dépressions morales. En un mot, il va, morceau par morceau, démolir le bonhomme qu'il avais mis tout son art à édifier.
C'est le commencement.
Beaucoup de femmes seront satisfaites à moins, et romperont d'elles-mêmes un beau matin qu'elles se seront éveillées, avec, aux lèvres, monté du cœur dans un sanglot, ce cri désabusé : — c'était donc un homme comme les autres! Mon Dieu!
comment ai-je pu me troinper à ce point?
Sans songer que c'est lui qui — le voulant — l'a « trompée à ce point », et qui
— parce qu'il le veut encore — la détrompe à l'heure marquée par sa volonté.
Vous entr'apercevez suffisamment le système, pour prévoir qu'avec certaines femmes plus tenaces, il faudra aller jusqu'aux reproches ouvertement injustes, susciteurs de larmes torrentielles. Dans ce cas, d'inattendus départs feront bien, accompagnés de flèches du Parthe d'une cruauté froide, frisant la grossièreté, dans ce goût :
— Allons bon ! voilà la pluie. Je reviendrai quand tu seras sèche.
Un mois de ce régime suffit pour démolir l'amour le plus solide. Mais, en général, il n'est pas nécessaire d'aller jusque là. La désillusion graduelle, bien menée et complète, suffira. D'elle même, la femme émiettée, désorganisée, anéantie, demandera une séparation à l'amiable.
Et vous aurez atteint votre but : la rupture définitive, irrévocable, obtenue
artistement et sans la moindre secousse.
Je défie aucune femme, si éprise soitelle, de résister à ce moyen.