‹ Proses décadentesChapitre 19 sur 24 · LE BON DIEU · texte numérisé non relu

LE BON DIEU

n matin, Dieu qui depuis ^y des milliards et des mil-

X liards d'années somnolait

1^ dans une damnable oisi-

'È veté, Dieu s'éveilla avec

r^y^ cette interrogation bien

\ ^ naturelle sur les lèvres : —

^ ,0ù suis-je?

« Mais je ne suis nulle part, puisque rien n'existe que MOI.

« J'existe sans être quelque part; j'existe dans rien; je ne suis nulle part et pourtant JE SUIS?

« Bizarre!

« Mais, si c est une situation drôle d'un côté, c'est intolérable de l'autre. Et même, plus d'un sinistre farceur ne manquera pas d'abuser de ma position pour déclarer urhi et orhi (il n'y a encore ni urhi ni orhi, mais ça ne fait rien) que je n'ai pas de domicile, que je suis en état de vagabondage. Peut-être iront-ils jusqu'à prétendre que je ne peux pas exister dans ces conditions-là.

« Décidément, il faut que j'aie un chez moi, un « home », comme disent les anglais. — Mais pas d'anachronisme! »

Donc IL créa le Monde. — De rien naturellement, puisque rien n'existait. IL dit seulement : « Que le Monde soit et le Monde fut.

Chose cocasse, cela ne lui avait coûté aucune fatigue puisqu'il n'avait eu qu'un souhait à faire. Pourtant ce souhait mit sept jours — sept périodes si vous voulez, il faut contenter tout le monde — à s'exé-

cuter, pendant lesquels Dieu assis sur un nuage s'estomirait béatement de son ouvrage — de quoi se trouvant étonnamment courbaturé, IL se reposa le septième.

Donc, voilà le monde créé avec son infinie multitude d'astres roulant dans l'immensité; mais tout cela : étoiles et nébuleuses, planètes et lunes, ne fut fait, nous apprit le gracieux Fénelon, que pour servir de Jabloskoff, pendant la nuit, à la terre — ce grain de sable perdu dans un coin de l'éther; car, pour le jour, Dieu lui avait installé un luminaire spécial qu'il appela : soleil.

Un matin qu IL parcourait, pour juger de l'excellente distribution des pièces, son immense domicile , le Créateur arriva par hasard sur le grain de sable susnommé, qu'il trouva fort désert; et pour le peupler, en même temps que pour se faire un pantin dont il put se distraire, il créa l'Homme.

Comme il se sentait en veine de générosité, il lui donna un magnifique verger qu'il planta de toutes sortes d'arbres fruitiers, mais comme il se sentait non moins en veine de fumisterie, il campa, au beau milieu, un superbe pommier en disant à l'Homme :

— « Tu sais, je te défends de manger des fruits de cet arbre là, tu saurais tout, le bien et le mal, aussi bien que moi, et ça m'embêterait.

L'Homme, encore naïf (il était si nouveau) ne pensa pas à lui faire remarquer qu'il serait bien plus simple de ne pas joindre cet arbre là aux autres dont le nombre était suffisant déjà.

Il est vrai de dire, à la décharge de l'Homme, que Dieu savait ce qui arriverait, puisque l'avenir n'avait pas de secrets pour lui.

La preuve en est que, pour l'aider à désobéir. Dieu lui donna une compagne, la Femme.

Ceci fait, Dieu se tint le petit raisonnement suivant :

« Donc, voici l'homme créé ; je lui ordonne de ne pas manger une pomme du fameux pommier, mais je sais fort bien qu'il va en manger, justement parce que je le lui défends. Naturellement, je le punirai de sa désobéissance, et pour cela, je le chasserai avec sa femme du jardin que je lui ai donné; — qui plus est, je punirai tous ses descendants — qui ne seront pas coupables, de la faute des premiers hommes, je les punirai parce que je suis juste.

« D'un autre côté, comme je suis bon, je les sauverai. Je leur enverrai mon fils — qui naîtra d'une Vierge par... l'opération du Saint-Esprit — et qui mourra sur la croix pour les racheter d'un péché qu'ils n'auront pas commis : ce juste mourant pour des coupables qui ne les SONT PAS, voilà, ce me semble, une réparation suffisante.

Le Serpent qui déambulait par là, lui susurra :

— « Mais ce serait beaucoup plus simple de ne pas contraindre l'Homme à désobéir, pour vous éviter l'ennui de le punir dans ses descendants qui ne comprendront jamais comment ils y sont pour quelque chose.

Dieu lui répondit :

— La logique n'est pas encore inventée ; tu es en avance sur les siècles à venir, mon garçon, et les hommes seront bien longtemps à voir que je me suis gaussé d'eux.

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