MA CANNE
antasque ! mais n'anticipons pas.
Le jour où je l'achetai, le ruban de ciel déroulé audessus du bourmich était d'un cobalt immaculé : on eut dit la ceinture de faille dénouée d'une première communiante. Le soleil qui dardait de là haut, à pic, cuisait le crâne des promeneurs qui s'apoplectisaient sous leur haut de forme, pendant que leurs talons de bottines s'envasaient presque dans un bitume ramolli qui ondulait sous la semelle.
Ce soleil là chauffait avec autant de conscience que s'il eut été payé par les vendeurs de bière du quartier latin. La soif ardait dans tous les pharynx, à ce point desséchés par cette plus qu'équatoriale température, que le silence se faisait peu à peu dans les groupes. Mornes, allanguis, les yeux clignotants et à demi fermés à cause de la réverbération du trottoir, les boulevardiers s'égrenaient par bandes aux terrasses des cafés, et sifflaient silencieusement, en s'épongeant le front, la bière chaude qui ne les désaltérait pas.
Le vieux père Salomon — mort depuis, hélas ! tout s'en va — montait le boulevard, son éternel paquet de cannes sous le bras. A la hauteur de la Source, il s'arrêta, son petit œil gris fureteur dévisageant les buveurs les uns après les autres.
— Pas seulement un, grommela-t-il, pour payer un bock.
Et comme je le croisais :
— Une jolie canne, quatre francs, c'est pour rien, une occasion... et un bock par dessus le marché.
— Vingt sous.
— Tiens, prends là.
Je restai stupéfait de la facilité avec laquelle il me la laissait, contre son habitude, au prix proposé. Même je crus remarquer qu'il m'avait comme une certaine reconnaissance de l'en débarrasser.
Pendant le débat, le ciel s'était brusquement obscurci, le ruban bleu était passé au noir, de gros nuages gris couraient, au-dessus des cheminées, fouettés par un vent subit ; puis, brusquement, un orage éclata. Cette canne qui attirait la pluie me donna à penser, je songeais vaguement et comme malgré moi aux baguettes de coudrier dont se servent les sorciers pour trouver les sources souterraines.
Celle-là pourtant était d'un bois hon-
nête, c'était le plus vulgaire de joncs, rouge acajou, lisse, sans pomme. Rien ne révélait, à première vue, la profonde perversité dont je fus, par la suite, la pitoyable victime.
Les hostilités commencèrent dès le lendemain. Au moment de sortir, impossible de mettre la main dessus. J'étais certain, pourtant, de l'avoir déposée en rentrant, toute seule, au coin de la cheminée, à côté du fauteuil. Au bout d'une heure de recherches vaines, rageuses, obstinées, je la découvris, dégringolée le long de la plinthe, presque invisible dans l'angle du parquet.
Ce fut dès lors, entre nous deux, une lutte étrange où j'avais invariablement le dessous. Le jour où l'aiguille du baromètre stationnait immuablement au <c très sec » je passais des heures à sa poursuite. Bien inutilement, la veille, je la mettais en évidence, sur une chaise, à côté de mon chapeau, tout proche de la
porte. Je la retrouvais dans des retraites impossibles, sous les tapis où elle s'insinuait par je ne sais quel artifice, derrière les meubles d'où je la retirais vêtue de la poussière pelucheuse qui sommeillait là depuis des années.
J'ai essayé de la braver. J'ai voulu, alors qu'il pleuvait à plein ciel et que fallacieusement, elle s'était offerte à ma main, j'ai voulu rester sous la pluie pour l'obliger à mouiller avec moi. Alors, autre canaillerie, elle ne manquait pas une bouche d'égout, pas un interstice de pavé, pas une conduite de gouttière; et, introduisant sournoisement son bout ferré dans la fente, dans l'interstice, dans la conduite, elle se laissait plier une seconde, se courbait élastiquement, et, brusquement détendue comme un ressort, elle bondissait en arrière dans le visage d'un passant qui, furieux, s'épanchait en imprécations malsonnantes, ou bien elle s'en allait s'allonger dans le
ruisseau gluant de boue et d'immondices, où elle disparaissait tout entière.
Décidé à sévir, je réunis un jour dans un coin mes pincettes, mon parapluie et ma canne, et solidement les liai ensemble, certain qu'à elle seule, la perverse ne pourrait entraîner les autres au fond des repaires mystérieux où elle avait coutume de se dissimuler.
Huit jours d'arrêts forcés auraient peut-être raison de la cascadeuse.
Eh bien, ma canne n'a pas bougé, c'est vrai; chaque soir, en rentrant, je la retrouvais à la chaîne, parbleu ! c'est encore vrai ; mais, à son contact, mon très honnête parapluie s'est gangrené.
Son godet ne s'ouvre plus; sur les baleines soudainement rouillées par une humidité sans cause apparente la soie se déchira avec un claquement la première fois que je voulus l'ouvir. Quant à mes pincettes, c'est bien vainement que tous les soirs je les installe d'aplomb, dans le
coin de la cheminée : toutes les nuits, régulièrement, elle dégringolent avec un bruit épouvantable qui me réveille en sursaut ou peuple mon sommeil de cauchemars affolants pleins de grimaçants fantômes traîneurs de chaînes. . . .
Aujourd'hui, je me déclare vaincu par Elle : j'en ai peur!